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Full text of "Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900"

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in  2010  with  funding  from 

Univers ity  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/histoiredelalan02peti 


Histoire  de  la  Langue 


et  de  la 


Littérature  française 

des  Origines  à   1900 


COULOMMIERS 
Iniiirimerie  Paui,  Bkodarm 


Droits  (le  tradiKtioii  et  do  iP|.ro.lniiioii  i-rscrv.-s  youv  tous  les  pajs. 
y  compris  la  lloll.-iii'li',  la  SiK-do  cl  la  Norvrgo. 


Histoire  de  la  Langue 


et  de  la 


Littérature  française 


des   Origines    à   1900 

PUBLIÉE    SOUS    LA    DIRECTION    DE 

L.   PETIT   DE   JULLEVILLE 

Professeur  i"i  la  Faculté  des  lettres  de  Paris. 


TOME   II 

Moyen    Age 

(des  Origines  à  1500) 
DEUXIÈME     PARTIE 


r 

Armand  CoHll    &    C%    Editeurs 

Paris,  5,  rue  de  Mézières 
1896 

Tous  droits  réservés. 


MOYEN     AGE 

(des  Origines  à  1500) 


DEUXIÈME       PARTIE 


CHAPITRE   I 
LES    FABLES    ET    LE    ROMAN    DU    RENARD 


/.  —  Les  fables. 

Développement  de  la  fable  au  moyen  âge.  —  11  est 

assez  curieux  que  la  fable,  qui  a  passé  presque  inaperçue  à 
Rome,  qui  n'y  a  pas  été,  à  proprement  parler,  un  genre,  soit 
devenue,  au  moyen  àg-e,  une  bran(?he  très  riche  de  notre  littéra- 
ture. Ce  que  Sénèque  traitait  dédaigneusement  de  «  travail 
étranger  aux  imaginations  romaines  »,  ce  que  Quintilien  met- 
tait sur  le  même  rang  que  les  contes  de  nourrices  et  considérait 
comme  bon  tout  au  plus  à  servir  de  texte  pour  des  paraphrases 
d'écoliers  ou  d'ornements  pour  égayer  un  discours,  avait  pris 
déjà  dans  la  société  carolingienne  une  place  importante  et  s'était 
imposé  à  l'étude  et  à  l'admiration  de  chacun.  Phèdre  dont  le 
nom  et  les  écrits  avaient  été  ignorés  de  la  plupart  de  ses  con- 
temj»orains,  Avianus  dont  l'œuvre  si  médiocre  méritait  de 
tomber  dans  un  profond  oubli,  ont  été  tout  à  coup  élevés  au  pre- 
mier rang  parmi  les  poètes  de  l'antiquité  et  regardés  comme  les 
plus  dignes  d'être  commentés  et  imités.  L'histoire  de  la  fable 
ésopique  chez  les  Grecs  et  les  Latins  est  pour  nous  encore 
mystérieuse  et  remplie  d'énigmes.  Presque  tout  en  elle  semble 
apocryphe,  auteurs  et  sujets.  Nos  ancêtres  étaient  bien  moins 
renseignés    que   nous   :   ils  n'ont  même   pas  connu  le  nom  de 

I.  Par  M.  Léopold  Sudre,  docteur  os  lellrcs,  professeur  au   collège  Stanislas. 
Histoire  de  la  langue.  11.  ' 


2  LES  FABLES  ET   LE   ROMAN   DU  RENARD 

PIh'mIto.  Tniinoiis(>  jMnirlant  a  été  le  succès  do  ces  morceaux,  la 
j)luj)ait.  anonymes,  d'oriiiine  obscure  et  de  rédaction  incertaine. 
La  cause  de  cette  vog^ue  n'est  pas  uniquement  dans  la  séduc- 
lion  (juc  |touvaient  exercer  ces  petits  drames  sur  des  esprits 
naïfs  pour  lesqucds  toute  chose  contée  était  et  devait  être  une 
source  de  plaisir.  Elle  est  surtout  dans  la  |)réoccupation  didac- 
tique et  morale  qui,  chez  les  clercs,  dominait,  dirigeait  l'étuch' 
des  livres  profanes,  dans  cette  recherche  assi(kie  et  passionnée 
(hi  sens  j)rofond  et  caché  qu'ils  prétendaient  trouvei*  dans  toute 
(L'uvre  antique,  si  ])eu  grave  qu'elle  fût. 

...N"i  a  fal)les  ne  folie 
Ou  il  n"a  de  lilosoMe, 

disait-on.  En  efîet,  les  apologues  transmis  par  les  Latins  avaient 
cet  avantage  incontestable  sur  les  autres  écrits  païens  (ju'ils 
étaient,  par  leur  nature  même,  une  mine  tout  ouverte  pour  un(^ 
tfdle  investigation.  De  chacune  de  ces  innombrables  scènes,  rien 
n'était  plus  aisé  que  de  tirer  un  ou  j)lusieurs  préce|»tes  de  con- 
duite ;  ra|tpli('ation  à  la  vie  humaine  de  cette  comédie  animales 
se  dégageait  naturellement.  Aussi,  voyons-nous  les  fables  être, 
])our  ainsi  dire,  la  substance  de  l'enseignement  d'alors.  Dès  le 
seuil  de  l'école,  chacun  les  ti'ouvait  comme  recueils  d'exemples 
de  grammaire  et  de  style.  A  un  degré  plus  élevé,  elles  servaient 
d'exercices  de  rhétoriijue  et  formaient  le  jugement  :  on  tournait 
en  prose  laline  b\s  iambes  ou  les  distiques  du  poète  latin,  ou 
bien  on  b'S  |taraphrasait  en  vers  ;  un  (b\s  maîtres  (hi  t<Mnjts  b's 
versiliait  <le  trois  façons  :  copiose,  compeiidiose  et  subcincfe;  un 
autre,  Egbert  de  I^iège,  reprenait  maint  apologue  antique  pour 
lui  donner  une  foi'm<'  nouvelb'  et  imjti'imer  au  drame  ime 
marche  toute  did'érente.  On  lirait  (b'  cbacnn  (b's  morceaux  les 
a(V;il>iil;ilions  (|iie  coniiMMl.iil  b'  sujet,  et  c  est  ainsi  (pie  b's  col- 
lections de  Phèdre  et  d'Aviamis  nous  sont  parviMUies  enrichies 
de  morales  qu  elles  n'ont  poini  poss/'dc'es  à  l'origine,  lirid,  (dia- 
cune  de  ces  coneclions  a  d(»mi(''  peu  à  peu  naissaiUM^  à  «les 
(b'rivf's,  sorb's  de  corrigc's  (r(''r(diers,  (|ui  se  soni  transmis  de 
génération  en  génération,  tantôt  reproduisant  avec  licbdib'  la 
pensée  primitive,  laidol  lui  faisant  subir  les  mélamoi-phoses  les 
jdus  vari(''es  et  les  plus  inattendues,  (le  sont  ces  (If'iivés,  autant, 


LES  FABLES  3 

sillon  plus  |H)|iuIaii'os    (|U('  les  originaux,  (jui  ont  donné  nais- 
sanc('  à  leur  tour  à  la  |>lujtart  des  faldiers  français. 

Avianus  touiofois  n'a  [»as  été  le  modèle  de  prédilection  de 
nos  anciens  poètes.  Ce  n'est  pas  que  son  modeste  recueil  de 
quarante-deux  apologues  ait  été  regardé  comme  inférieur  à 
celui  de  Phèdre  et  traité  avec  moins  d'honneur  dans  les  écoles. 
Nul  ne  faisait  alors  de  différence  entre  le  style  alerte  et  souvent 
agréahle  de  FalTranchi  de  Tihère  et  la  narration  traînante  et 
embarrassée  de  son  émule.  Loin  de  là,  les  fables  d'Avianus  n'ont 
point  cessé  d'être  remaniées  et  imitées  ;  nous  en  possédons  deux 
réductions  en  prose  latine  et  deux  abrégés,  l'un  en  vers  ryth- 
miques, l'autre  en  vers  léonins;  ajoutons  à  ce  nombre  quatre 
N^ovHS  Avianus  et  un  A)iti-Avia)U(S.  On  peut  donc  s'étonner 
que  le  recueil  n'ait  point  passé  tout  entier  dans  la  langue  vul- 
gaire. Il  ne  nous  en  est  parvenu,  en  effet,  (ju'une  seule  tra- 
duction, et  elle  ne  renferme  que  <lix-huit  fables.  Ce  délais- 
sement s'explique,  si  l'on  se  rappelle  que  la  [dupart  des 
apologues  de  ce  poète  traitent  de  sujets  identiques  à  ceux  de 
Phèdre.  En  outre,  on  avait  pris  l'habitude  d'insérer  au  milieu 
des  fables  de  ce  dernier  des  fables  d'Avianus  :  les  deux  auteurs, 
à  la  longue,  ne  faisaient  plus  (ju'un.  Cette  traduction,  qui  date 
du  début  du  xiv"  siècle,  porte  le  titre  A'Aviontipf,  nom  com[)Osé 
sur  le  modèle  (VIsopet,  terme  adopté  pouj-  désigner  les  fables 
en  général.  Ce  n'est  pas,  à  proprement  parler,  une  traduction, 
c'est  une  paraphrase  qui  semble  faite  non  pas  même  d'après  le 
texte  latin,  mais  d'aïu-ès  une  paraphrase  latine  de  celui-ci.  On 
[teut  s'en  rendre  com[)te  ]»ar  l'échantillon  suivant  ([ui  donnera 
en  même  temps  une  idée  de  la  manièi-e  de  noti'e  traducteur. 
C'est  le  Saj)in  qui  parle  au  Buisson,  comme  dans  l^a  Fontaine 
le  (aliène  s'adresse  au  Uoscaii  : 

Je  miex  vaus  Mes  tu,  es  un  nain  acroupis, 

Que  toi;  car  jusques  ans  estelles  Qui  porte  le  menton  ou  pis, 

Estens  mes  branches  et  mes  elles;  Lait  et  sec  et  tout  espineux, 

Tant  sui  et  grans  et  parcreûs,  Des  autres  li  plus  haineux  : 

Que  de  cent  lieues  sui  veiis,  De  nul  bien  ne  te  pues  venttM"  : 

Quant  sui  en  une  nei'  en  mer  :  Folie  fu  de  toi  planter  '. 
Toi  arbre  fait  bien  a  amer. 

I.  Je  vaux  mieux —  t\y\c  toi:  car  . jusques  aux  étoiles  — J'éleuds  mes  branches 
et  mes  ailes;  —je  suis  si  irrand,  si  (Maure,  —  que  de  cent  lieues  je  suis  vu,  — 


4  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

Les  traductions  ot  imitations  françaises  do  IMirdio  vont  nous 
arrêter  plus  louptenij)s.  Le  nom  de  ce  fal)ulislo  fut,  nous 
l'avons  déjà  dit,  ignoré  des  clercs;  ce  n'est  qu'à  la  fin  du 
xiv''  siècle  qu'il  reparut  à  la  lumièie  quand  Pierre  Pitliou  publia 
la  première  édition  de  ses  afjologues;  mais  ceux-ci  avaient  été 
connus  dès  le  haut  moyen  Age;  ils  formaient  même  alors  une 
collection  plus  riche  qu(>  celle  que  nous  possédons  aujourd'imi, 
et,  dès  le  ix'  siècle,  ils  avaient  été  mis  sur  le  compte  d'un  certain 
Romulus  qui  les  aurait  li'anscrits  du  grec.  Ils  eurent  aussitôt  un 
succès  énorme  dans  les  écoles,  et  les  réductions  en  prose,  les 
paraphrases  ou  imitations  en  vers  qui  en  furent  faites  jusqu'au 
xiv*  siècle  sont  innombrables  et  constituent  un  des  chapitres 
les   plus  importants  de  la  littérature  latine  de  cette  époque. 

Parmi  ces  recueils  sortis  du  Romulus,  il  faut  distinguer  ceux 
qui  en  sont  issus  directement  de  ceux  qui,  à  l'antique  fonds,  ont 
ajouté  d'autres  fables  de  |)rovenance  diverse.  Dans  les  premiei's, 
un  surtout  fut  c('dèl»ro,  V Anoniiine  de  Ncvelef,  ainsi  désigné'  du 
nom  de  son  }>remier  éditeur,  attribué  successivement  à  une  foule 
d'écrivains,  et  qu'on  n'est  point  parvenu  encore  à  restituer  à  son 
véritable  auteur.  Il  était  rédigé  en  vers  élégiaques  et  jouit  d'une 
vogue  immense  à  en  juger  par  le  nombre  considérable  de 
manuscrits  que  nous  en  possédons,  disséminés  dans  les  biblio- 
thèques de  toute  l'Europe.  On  ne  doit  pas  être  surjiris  qu'il  ait 
tenté  des  poètes  français.  Nous  en  avons  en  elTet  deux  traduc- 
tions d'un  mérite  inégal.  La  première,  Visopet  de  Lyon,  est 
écrite  dans  le  dialecte  franc-comtois  et  date  du  xm'  siècle;  elle 
ne  manque  pas,  comme  on  le  verra  plus  loin,  d'une  certaine 
saveur.  La  seconde,  au  contraire,  (^st  une  reproduction  incolore 
de  l'original;  celui-ci  d  ailleurs  manquait  de  ndief,  et  l;i  réputa- 
tion qu'il  eut  si  longtemps  nous  pai-aîl  aujourd'hui  bien  sur- 
faite. (Ictlc  tia(hi(li()ii  est  du  xiv"  siècle;  elle  ligure  dans  la  plu- 
part des  manusciits  (jui  nous  l'ont  transmise  à  côté  de  celle 
«J'Avianus  dont  je  viens  de  parler  et  est  probablement  du  même 
auteur.  Robert,  qui  les  a  éditées  le  premier,  en  1825,  les  a  dési- 


(|ii;iiiil  Jf  suis  en  une  nef  en  nier:  -  il  ist  Jush'  diiinicr  un  lel  arltre.  —Mais 
loi.  Ui  es  un  nain  accroupi. —  <|ui  [loilc  le  uiciilon  sur  la  poitrine,  —  laid  cl  sec 
cl  loul  épineux,  —  des  aulrcs  le  i)lus  nialfaisanl  :  — de  nui  bien  lu  ne  le  peux 
vanlcr  :  —  ce  fui  folie  rli;  le  piauler. 


LES  FABLES  5 

gnées  sous  le  titre  l'une  iVisopet-Aviotiitet,  l'autre  sous  celui 
d'Isopet  I  pour  la  distinguer  d'un  second  Isopet  dont  il  va  être 
question.  A  côté  de  Y  Anonyme  de  Névelet  se  place  comme  héri- 
tier direct  du  Romulus  et  comme  inspirateur  de  fabulistes  fran- 
çais le  NoiHis  AiJsopiis,  composé  également  en  vers  élégiaques 
au  commencement  du  xni"  siècle  par  le  célèbre  Alexandre 
Neckam.  Bien  qu'il  renferme  un  nombre  de  fables  moins  consi- 
dérable et  bien  que,  malgré  sa  réelle  valeur  littéraire,  il  ait  eu 
beaucoup  moins  de  célébrité,  nous  en  possédons  cependant  deux 
traductions,  toutes  deux  du  xiv®  siècle.  L'une  a  été  conservée 
dans  un  manuscrit  unique  de  la  l)ibliothèque  de  Chartres,  et  on 
l'appelle  pour  cette  raison  V Isopet  de  Chartres.  L'autre  est 
VIsopet  II  de  Robert,  et,  outre  qu'elle  se  fait  remarquer,  comme 
la  précédente,  par  l'emploi  régulier  des  rimes  croisées,  elle  se 
caractérise  par  l'introduction  du  vers  de  six  syllabes  à  côté  de 
celui  de  huit  syllabes,  le  mètre  narratif  par  excellence  au 
moyen  âge.  De  plus,  le  poète,  au  lieu  de  nous  donner  toujours, 
comme  les  autres  fabulistes,  une  suite  ininterrompue  de  vers, 
les  groupe  souvent  tantôt  en  quatrains,  tantôt  en  sixains,  tantôt 
en  octaves;  il  use  même  parfois  dans  la  même  fable  de  sixains 
et  de  quatrains. 

Si  risopet  de  Lyon,  l'Isopet  I  et  l'Isopet  II  de  Robert,  l'Isopet 
de  Chartres,  grâce  à  leur  provenance  du  Romulus,  peuvent  être 
considérés  comme  les  fidèles  représentants  de  Phèdre,  il  n'en 
est  point  de  même  des  fables  que  Marie  de  France  rima  vers  la 
fin  du  xn^  siècle  pour  un  certain  comte  Guillaume.  Comme  elle 
nous  l'apprend  dans  son  épilogue,  c'est  sur  un  texte  anglais 
qu'elle  exécuta  ce  travail  : 

Ysope  apele  on  icest  livre 
Qu'il  translata  et  sut  escrire; 
De  grieu  en  latin  le  torna. 
Li  roi  Alvrez  qui  malt  Tama 
Le  translata  puis  en  englois  '. 

L'attribution  de  cette  traduction  anglaise  d'un  tablier  latin  à 
Alfred  le  Grand  est  une  de  ces  attributions  fantaisistes  dont  le 

1.  Esope  on  appelle  ce  livre  —  qu'il  traduisit  et  sut  écrire:  —  de  grec  en 
latin  le  tourna.  —  Le  roi  Alfred  qui  beaucoup  l'aima  —  le  traduisit  ensuite  en 
anglais. 


6  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

inoytMi  Ap' s\'sf  souvent  n'iidii  coiiitaMe.  (réf.iil  (railleurs  la  coii- 
hiiiie  à  celle  éjxxjne,  en  Aniileten'e,  de  inetfic  sur  le  compte  »!<' 
ce  roi  toutes  sorles  (Touvrcaîies  (|u'il  iTavail  |«»iul  coni|iosés.  Sur 
la  foi  (le  deux  manuscrits  qui  poiteTit  Henris  au  lieu  d'Alvrez, 
certains  savants  en  ont  assig-né  la  j)al(>rnité  àlleni-i  Beau-Clerc; 
mais  rien  n'autorise  cette  hypothèse.  Le  compilateur  de  cette 
rédaction  a  dû  s'appeler  réellement  Alfred,  et  p<Mi  à  peu  on  en 
a  fait  le  roi  Alfred.  C'était  ainsi  qu'un  simple  collecteur  de 
fahles  du  ix"  siècle  nommé  Romulus  s'était  transformé  avec  le 
temps  en  l'empereur  Romulus.  Malheureusement,  nous  ne  |)os- 
sédons  pas  le  n-cueil  an|L;lais  (pii  a  servi  d'original  au  recueil 
de  Marie;  nous  ne  possédons  pas  davantage  le  recueil  latin  qui 
lui  a  donné  naissance;  mais,  grâce  à  deux  dérivés  de  ce  recueil 
latin,  qui  ont  été  conservés,  nous  pouvons  établir  nettement  la 
filiation  des  cent  trois  morceaux  de  la  collection  de  Marie  el 
son  deg-ré  de  parenté  avec  les  collections  antérieures.  Or, 
si  presque  tout  l'ancien  Romulus  a  passé  dans  cette  collection 
française,  une  notable  partie  n'en  provient  pas  et  dérive  d'une 
autre  source.  Quelle  est  cette  source?  Elle  est  multiple.  Parmi 
ces  morceaux  étrangei's  au  Romulus,  c'est-à-dire  à  Phèdre,  les 
uns  sont  des  inventions  propres  au  haut  moyen  âg^e,  reconnais- 
sablés  à  leur  caractère  grossier  et  naïf  ;  les  autres  sont  des  fables 
vraiment  antiques  que  n'avait  point  connues  Phèdre,  mais  (|ui 
ont  été  transmises  à  ses  héritiers  j>ar  la  tradition  orale  ou  par 
l'intermédiaire  de  Bvzance .  D'autres  sont  d<'s  importations  de 
récits  orientaux  dues  aux  Juifs  :  ceux-ci,  en  effet,  ont  possédé  de 
tout  tem|»s  une  riche  littérature  d'apologues,  ju"es(pietousd'origine 
orientale;  un  rabbin  <pii  vivait  dans  le  Nord  de  la  Franc<'  au 
xni'^  siècde,  Berachvah,  les  i'(''unit  dans  lui  corpus  considérable 
qu'il  intitula  Mis/de  S/iualim  ou  Paraboles  du  renard.  On  a  (\\uA- 
quefois  exagéré  l'influence  de  ces  paraboles  juives  sur  la  formation 
des  fabliers  médiévaux;  on  ne  peut  pourtant  la  nier.  D'ailleurs, 
avant  Berachyab,  un  autre  juif,  converti  au  chrisliaiiismc 
Pierre  Alphonse,  avait  |iiihli<''  à  la  lin  du  xii"  siècle  un  livre 
d'enseignement  moral,  c(uup()sé  de  contes  indiens,  la  D/sciplinfi 
clrricalia,  dont  deux  traductions  françaises  (>n  vers  |)arurent  peu 
après  sous  les  litres  Chnsliemenl  ^/'/n/  prrr  ii  son  /ils  et  JiiKripliiir 
(Ir  ch-rnie.  Mais  la  plus  importante  c(Uilriluitiou  a  (Av  Inui'uie  à 


LES  FABLES  7 

l'original  de  Marie  par  les  récits  détachés  du  trésor  des  contes 
populaires  dont  j'aurai  à  parler  plus  abondamment  à  propos 
des  Romans  du  Renard .  Ces  contes ,  comme  on  le  verra , 
étaient  proches  parents  des  fables  tant  par  leur  origine  que  par 
la  communauté  fréquente  des  sujets  ;  ils  n'en  différaient  guère 
que  par  l'absence  complète  de  didactisme  et  d'intentions  morales; 
ils  étaient  destinés  à  égayer,  non  à  instruire.  L'auteur  du  recueil 
anglo-latin  n'a  pas,  du  reste,  été  le  seul  à  emprunter  à  ce  fonds 
antique  et  inépuisable.  On  saisit  déjà  cette  tendance  à  enrichir  la 
collection  de  Phèdre  chez  un  de  ses  premiers  imitateurs,  chez  le 
compilateur  des  Fabulas  antiqvse  qui  ne  sont  (jue  les  apologues 
latins  mis  en  prose  et  dont  il  nous  est  parvenu  une  copie 
écrite  par  Adémar  de  Chabanes  avant  son  départ  pour  la  pre- 
mière croisade.  Nous  la  constatons,  beaucoup  plus  accentuée,  à 
partir  du  xn"  siècle,  dans  les  paraboles  latines,  bientôt  traduites 
en  français,  du  cistercien  anglais  Eude  de  Gheriton,  et  dans  les 
recueils  d'exemples  de  Jacques  de  Yitry  et  du  franciscain 
anglais  Nicole  Bozon.  Ces  paraboles  et  ces  exemples  étaient  de 
petits  récits  destinés  à  être  introduits  dans  les  sermons,  et  dont, 
qu'ils  fussent  édifiants  ou  plaisants,  les  prédicateurs  tiraient  une: 
morale.  Or,  plus  encore  que  dans  les  fables  de  Marie  de  France, 
les  thèmes  empruntés  pour  ces  exemples  aux  contes  populaires 
figurent  à  côté  de  ceux  que  fournit  Phèdre. 

Les  Isopets.  —  Ainsi  le  recueil  de  Marie  de  France  nous 
montre  la  fable  arrivée  au  xu®  siècle  à  son  com[)let  épanouisse- 
ment. Et  si  l'on  songe  que  l'original  latin  était  antérieur  d'un 
siècle  à  la  traduction  anglaise  dont  Marie  s'est  servie,  on  peut 
juger  avec  quelle  rapidité  ce  genre  s'est  développé  au  moyen 
âge,  avec  quel  goût  il  était  cultivé  dans  les  cloîtres  et  dans  les 
écoles  avant  de  fleurir  dans  la  langue  vulgaire.  Isopet,  le  terme 
qui,  pour  les  poètes  français,  remplace  celui  de  Romulus,  ne 
désigne  donc  pas  uniquement  les  apologues  proprement  clas- 
siques, attribués  déjà  du  temps  d'Hérodote  au  fameux  Phrygien 
et  propagés  par  des  écrits.  Ce  terme,  qui  semblait  devoir  être 
spécialement  réservé  })our  désigner  l'apport  si  considérable 
par  lui-même  de  l'antiquité,  a  vite  élargi  sa  compréhension.  Il 
désigna  en  outre  tous  les  récits  indigènes  ou  exotiques,  sérieux 
ou  comiques,  que  la  sagesse  humaine  peut  convertir  en  leçons  de 


8  LES   FABLES   ET   LE  ROMAN   DU   llEXAUD 

conduite,  en  précrples  de  vertu.  Après  Marie  de  France,  le  trésor 
de  ces  histoires  de  provenance  inultijile  ne  lit  que  s'accroître. 
Les  communications  ([ue  les  croisades  avaient  établies  avec 
l'Orient,  avaient  ouvert  à  l'apoloîïue  une  mine  nouvelle  et 
féconde.  Le  livre  arabe  de  Galilah  et  Dimnah  et  d'autres 
ouvrages  où  l'imajïination  poétique  de  l'Asie  s'était  plu  à  enve- 
lopper des  vérités  nbsti'ailf^s  sous  des  formes  matérielles  et  des 
couleui's  s(Misibl('s  s'étaient  rapitb'ment  ri'qiandus  en  Europe. 
Bref,  vers  le  milieu  du  xv"  siècle,  un  médecin  d'L  Im,  le  docteur 
Steinhœwel  réunit  en  un  seul  corps,  à  l'usage  de  ses  compa- 
triotes, une  grande  partie  de  ces  pi'oduils  ('-pars  de  la  tradition 
classique,  de  l'importation  orientale  et  de  la  fantaisie  popu- 
laire. Aux  fables  du  Uomulus  (ju'il  attribua  à  Esope  et  à  celles 
d'Avianus,  il  adjoignit  dix-sept  des  cent  fables  que  celui  que 
l'on  appela  longtemps  Remicius  ou  Riniicius,  Rinuccio  d'Arezzo, 
venait  de  traduire  du  grec,  vingt-trois  morceaux  tirés  des  collec- 
tions de  Pierre  Alphonse  et  de  Pogge,  enfin  dix-sept  histoires 
désignées  ordinairement  au  moyen  âge  sous  le  titre  de  Fahulœ 
extravagantes,  lesquelles  d'ailleurs  sont  manpiées  d'un  carac- 
tère particulier  et  se  ra[)prochent  beaucoup  plus  du  conte  d'ani- 
maux que  de  la  fable  proprement  <lite.  Ce  recueil  de  Steinhœwel 
avait  à  peine  paru  qu'il  fut  traduit  en  beaucoup  de  langues  et  en 
particulier  en  français  par  un  frère  augustin  de  Lyon,  Julien 
Macho.  On  peut  dire  que  c'est  lui  qui  a  servi  de  base  aux  grands 
recueils  de  fables  |)ostérieurs,  et  en  particulier  à  celui  de  La 
Fontaine. 

Quelle  est  maintenant  la  valeur  littéraire  des  fables  du  moyen 
âge?  Avouons-le  toul  de  suite,  elle  est  peu  considéiMblc.  (Chaque 
Isopet  est  ordinaii'ement  précédé  d'un  prologue  oii  est  exposée 
cette  idée  favorite  des  clercs  qu<;  Icnit  écrit,  (|uel  (ju'il  soit,  ren- 
ferme deux  signiOcations,  l'une  exléi-ieurc,  laulre  [trofonde. 
Voici,  par  excMUpIc,  comment  (h'bulc  Tlsopcl  de  Lyon  : 


Un  petit  jardin  ai  hanlcy. 

Klours  et  fruit  porte  a  granl  i)lanlfy. 

Li  l'ruiz  est  bons,  la  llours  novelc, 

Dclitaiit)Ie,  plaisaiiz  cl  bcio. 

Li  lloiirs  est  cxamitle  de  l'auble, 

Li  IViiiz  doitriin"  prolitaidihî. 


LES  FABLES  9 

Bone  est  la  flour  por  delitier  : 
LoLi  fruit  cuil,  se  vuez  profitier  '. 

Or,  si  tous  nos  poètes  ont  fait  de  leur  mieux  pour  nous  rendre 
le  «  fruit  »  profitable,  ils  se  sont  peu  efTorcés  de  nous  présenter 
la  «  fleur  »  sous  une  apparence  riante  et  agréable.  Seul,  l'auteur 
de  ce  prologue  a  senti  que  la  morale  pouvait  ne  [)as  être  tout 
dans  une  faJjle,  qu'à  coté  de  la  morale  il  y  a  un  petit  drame  qui, 
séparé  de  sa  compagne,  a  di'oit  à  faire  bonne  figure.  Sur  ce 
drame,  il  a  })orté  toute  son  attention,  et,  en  dépit  de  la  séche- 
resse de  son  modèle,  il  a  réussi  à  le  rendre  vivant  et  animé.  Là 
oîi  le  poète  latin,  en  (piatre  vers,  avait  placé  le  loup  en  face  de 
l'agneau,  comme  deux  mannequins  privés  de  sentiment,  notre 
trouvère  humanise  les  personnages  :  il  nous  montre  le  loup  «  de 
pensé  maie  saine  »  et  l'agneau  «  de  simple  coraig-e  »,  qui 

Grant  paour  ai,  ne  seit  qu'il  face, 
Quar  Ysegrins  fort  le  menace  ^. 

S'ag-it-il  du  cerf  (pii  se  mire  dans  l'eau?  11  se  complaît  à  décrire 
la  sotte  vanit(''  de  l'animal  : 

Il  se  regarde  et  se  remire. 
Ses  cornes  lo  cuer  li  fout  rire; 
Longues  furent  et  bien  ramées, 
Moût  li  samblent  estre  honorées. 
Con  plus  regarde  en  la  fontainnc, 
Plus  s'esjohit  per  gloire  vainne. 
D'autre  part  li  fait  grant  destrace 
Quant  de  ses  piez  voit  la  magrecc. 
Ses  chambes  trop  li  desplasoient, 
Quar  noires  et  maigres  estoient  ^. 

Si  le  loup  qui  a  rencontré  une  tète  «  moût  bien  painte  et  bien 
portraite  »  la  trouve  «  despourvue  de  sanc  et  de  (dialour  »,  c'est 

1.  Un  petit  jardin  ai  hanté.  —  Fleurs  et  fruits  II  ](orle  en  grand  nombre.  — 
Le  fruit  est  bon,  la  Heur  nouvelle,  —  délicieuse,  plaisante  et  belle.  —  La  fleur 
est  exemple  de  fable,  —  le  fruit  doctrine  iirofitable.  —  Bonne  est  la  fleur  pour 
le  plaisir;  —  cueille  le  fruit,  si  tu  veux  profiter. 

2.  Grand  peur  a,  il  ne  sait  que  faire,  —  car  Ysengrin  le  menace  fort. 

3.  Il  se  regarde  et  s'examine  attentivement.  —  Ses  cornes  le  font  pâmer  de 
plaisir;—  elles  furent  longues  et  bien  ramées,  —  elles  lui  semblent  très  dignes 
d'estime.  —  Plus  il  regarde  en  la  fontaine,  —  plus  il  se  réjouit  par  gloire  vaine. 
—  D'autre  part  il  éprouve  grande  détresse  —  quand  de  ses  pieds  il  voit  la  mai- 
greur. —  Ses  jambes  fort  lui  déplaisaient, — car  noires  et  maigres  elles  étaient. 


10  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

soiiloment   ajti-rs    r.ivdii-  «    lioiitéc  du   jtiod,  cop  ri\,  cop  la  »  et 
r.ivoir  viio  iiiscnsildc  à  sos  roii|is  : 

Celé  qui  ne  voit  ne  n'ol  goule 
Et  qui  n'ai  esperit  de  vie, 
Ne  se  muet,  ne  brait,  ne  ne  crie. 
Li  lous  la  vire  et  la  revire  '. 

N'ost-cll(^  pas  de  iiKMiH'  des  plus  aninsanlos,  (udic  hisloirc  du 
ji'eai  qui  s'est  vêtu  dos  plumes  d'un  |»a(»n? 

Ses  compaignons  de  son  lignaige 
/  Ne  doigne  voir  per  son  outraige... 

Des  paons  snct  la  conipaignie  -. 

Ceux-ci  reconnaisseiil  sa  f(die  : 

Chescuns  s'an  trufTe  et  s'an  cschigne  : 
«  Di  nous,  font  il,  es  tu  trovec 
Geste  robe,  ou  se  l'as  aniblee  ^.  » 

Et  tous  de  courir  sur  lui  et  de  le  chasser  après  l'avoir  dépouillé. 

11  n'ose  revenir  auprès  des  siens;  il  les  fuit  pour  «  covi'ir  sa 
honte  »;  mais  ils  l'ont  hientot  découvert  et  se  moquent  de  lui  : 

Mes  sires  li  paons,  ce  dient, 

Per  cortoisie  quar  nos  diles, 

De  vostre  robe  que  feistes? 

A  menestrier  l'avez  donee, 

Espoir,  por  vostre  renommée.  » 

Li  antre  dit  :  «  Mais  l'a  juhio 

Li  compaiiis  per  sa  drueric.  » 

L'autre  dit  :  «  Mais  est  en  la  perche; 

Se  tu  ne  m'an  croi,  si  l'cncercho. 

Il  en  veut  faire  paremant 

Es  bons  jours  por  desguisemant  '.  » 


I.  Celle-ci  qui  ne  voil  ni  n'ciilcrul  ^^oiillc  —  cl  i|ui  n'a  soiil'llr  di-  vie.  —  m-, 
se  nieiif,  ne  Ijrait,  ni  ne  cric.  —  Le  loup  la  toviriic  et  rolouriic. 

■2.  Ses  compaftnons  de  son  lignafre  —  il  ne  (laif.'nc  voir  par  sa  prcsomplion. 
—  Des  paons  il  suit  la  compagnie. 

3.  Chacun  s'en  moque  et  s'en  raille  :  —  ••  Dis-nous.  Innl-ils,  as-lu  trouvé  —  cctti' 
robe  ou  l'as-lu  volées?  .. 

l.  Messire  le  paon,  discnl-ils.  —  |)ar  courtoisie  ililcs-nous  —  de  votre  robe  ce 
ipic,  vous  fîtes.  —  A  un  ni  (•n  ri  ri  ci-  vous  l'avez  dcuinéc  —  pcut-ctre  pour  votn^ 
renommée.  —  L'autre  dil  :  Mais  il  la  jouée,  —  le  compagnon,  par  galanterie.  — 
L'autre  dit  :  Mais  elle  esl  a  la  perche.  -  si  tu  ne  m'en  crois,  va  l'y  voir.  —  D 
en  veut  faire  un  ornenu-nl      -  ipii  an\  bons  jours  lui  servira  de  déguis<Mnenl. 


LES  FABLES  U 

On  serait  sans  douto  on  droit  de  reprocher  quelquefois  à  ce 
poète  sa  prolixit»''.  Souvent  même,  comprenant  mal  le  texte 
qu'il  avait  sous  les  yeux,  il  en  a  dénaturé  la  pensée  et  a  faussé 
Tesprit  du  récit.  On  ne  peut  cependant  lui  dénier  une  valeur 
personnelle;  il  fait  sieiuic.  la  [tlupart  du  temits,  la  plate  narra- 
tion de  son  modèle  et  lui  donne  du  coloris. 

La  morale  dans  les  Isopets.  —  Il  n\m  est  jiuère  de 
même   des   autres   auteurs  d'Isopets.    Ceux-ci,    en  général,    ou 
paraphrasent  platement  leur  original  ou  rivalisent  de  sécheresse 
avec  lui.  Dans  Marie  de  France  elle-même,  dont  le  talent  d'écri- 
vain  est  incontestable,  le   récit  est  froid,    impersonnel;  on   y 
chercherait  en   vain   une   observation   malig-ne,  des  points  de 
vue  variés;  sobre  et  resserré,  il  coule  sans  cesse, uniforme;  le 
conteur  n'y  intervient  nulle  part,  ni  ne  montre  la  moindre  sym- 
pathie pour  ses  personnag-es.  Il  est  vrai  que  le  souvenir,  tou- 
jours présent  à  notre  esprit,  du  génie  avec  lequel  La  Fontaine  a 
traité  l'apologue,  ne  peut  que  nous  empêcher  de  goûter  entiè- 
rement ce  que  les  formes  grêles  de  nos  vieux  Isopets  ont  sou- 
vent de  naïf  et  de  charmant.  D'autre  part,  l'emploi  constant  du 
même  mètre  donne  une  réelle  monotonie  à  leur  narration,  dans 
laquelle  la  variété  des  rythmes  eût  sans  doute  introduit  plus  de 
vie.  En  somme,  les  fables  médiévales  les  meilleures  n'offrent 
que    des    qualités    secondaires    :    clarté    d'exposition,    rapidité 
du  récit,  parfaite  appro[)riation  de   la  morale  à  l'action.  Mais 
n'étaient-ce  pas  là  les  conditions  essentielles  du  g-enre,  tel  que 
le  comprenaient  nos  poètes  entre  le  xn"  siècle  et  le  xv%  et  pou- 
vait-on leur  demander  davantag-e?  Les  recueils  d'apologues  de 
Phèdre  et  d'Avianus  étaient  sortis  des  écoles  des  rhéteurs  et 
n'étaient  au  fond  que  des  collections  de  thèmes  d'exercices  ora- 
toires. Dans  les  cloîtres,  tout  en  continuant  à  servir  à  assouplir 
le  style  et  à  former  à  la  science  du  développement,  ils  étaient 
peu  à  peu  devenus,  sous  l'influence  des  idées  chrétiennes,  des 
formulaires  de  règles  de  conduite.  C'est  alors  qu'on  prit  l'habi- 
tude d'ajouter  à  chacune  des  histoires  une  épimythie,  c'est-à-dire 
la  conséquence  pratique,  le  précepte  qu'on  pouvait  en  déduire. 
Les   aflfibulations   dont  les  apolog'ues  de  Phèdre  et  d'Avianus 
sont  pourvus  n'ont  rien  d'antique  ;  elles  sont  la  plupart  apocry- 
phes et  sont  l'œuvre  du  moyen  âge.  Celui-ci  considéra  désormais 


12  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN   DU  RENARD 

la  nioralo  comme  inhérontc  an  n'-cit,  coiniiio  sa  comiJaiiiif  insé- 
[»aral>lo;  toute  faltlc  fui  un  raisonnement  à  deux  jiarties  dont  la 
première,  le  récit,  formait  les  prémisses,  la  seconde,  la  morale, 
fournissait  la  conclusion.  Par  suite,  l'invention  dans  ce  genre 
de  poésie,  tjnomique  par  excellence,  tendait  à  trouver  un 
exemple  qui  traduisît  exactcuuMil  la  vérité  à  enseigner;  le 
conteur  devait  s'effacer  devant  le  moraliste.  L'histoire  narrée 
n'ayant  sa  raison  d'être  (jue  dans  l'utilité  qu'on  peut  en  tirer, 
les  héros  qui  y  jouent  un  rôle  «  ont  perdu,  dit  foi't  justenumt 
M.  Gidel,  toute  l'originalité  d'une  [)ersonne;  ils  ne  sont  plus  que 
des  préte-uoms.  Ils  servent  à  une  démonstration,  ils  se  prêtent 
aux  comhinaisons  d'un  jeu  savamment  (•()ml)iné;  ils  parlent 
peu,  et  comme  on  veut  les  faire  parler.  Dans  toutes  leurs  actions 
perce  la  rigidité  de  la  logique  et  l'efTort  du  raisonnement.  Aus- 
sitôt (|u"ils  ont  assez  dit,  assez  fait  pour  la  conclusion  qu'ils 
ménagent,  ils  se  retirent;  le  théâtre  leur  est  fermé.  Ils  n'ont  fait 
<pi'y  paraître,  ils  ne  s'y  sont  jamais  étahlis  comme  dans  un 
domaine  qui  leur  fût  propre.  » 

C'est  donc  par  la  morale  que  les  Isopets  peuvent  surtout  offrir 
de  l'intérêt.  D'après  l'idée  que  leurs  auteurs  se  faisaient  de  la 
fable,  ils  attachaient  très  peu  de  pi'ix  à  l'exemple,  à  ces 
«  bourdes  »,  comme  dit  l'un  d'eux,  ajoutant  qu'il  faut  aller  en 
chercher  la  substance  et  la  moelle  dans  les  derniers  vers.  Là 
seulement  ils  ont  ])U  imprimer  la  marque  de  leurs  préoccupa- 
tions |»ersonnelIes  ou  celle  des  idées  de  leur  temps.  Et,  de  fait, 
les  épimythies  de  Marie  de  France  diffèrent  assez  sensiblement 
de  celles  des  autres  fabulistes,  (jui  ont  vécu  après  elle.  Celles- 
là,  en  effet,  portent  véritablement  leur  date.  Elles  nous  repla- 
cent en  pleine  féodalité.  Seigneurs,  bourgeois,  vilains,  sorciers, 
mauvais  juges,  usuriers  défilent  successivement  devant  nous,  et 
chacun  y  reçoit  sa  leçon.  Les  temps  sont  durs,  l'injustice  et  le 
mal  liiomphent  partout;  mais,  comme  nous  l'enseigne  l'histoire 
des  lièvres  et  des  grenouilles,  où  ti-ouver  une  terre  où  r(»n  |tuisse 
vivre 

saii/.  poour 
Ou  sanz  U'uvcil  on  saiiz  dolour? 

Le   triste   sort   des   Innuidcs  arrache  à  Marie  des  larmes,    mais 
j'oiril  de  cr'is  de   haine.  Si  elle  l'ecoinmande  aux  grands  la  droi- 


LES    FABLES  13 

ture  et  la  modération,  elle  ne  cesse  de  iirècher  aux  petits  Toliéis- 
sance  et  l'aversion  de  la  félonie  : 

Nus  ne  puet  mie  avoie  honeur 
Qui  honte  fait  a  son  seinur. 

Et  si  l'on  n'est  point  récompensé  de  son  dévouement,  si  l'on 
souffre,  que  faut-il  faire?  Se  révolter?  Non,  mais  se  résigner  et 

Prier  a  Dieu  omnipotent 
One  de  nous  face  son  plaisir. 

Dans  les  autres  Isopets  on  trouve  une  morale  moins  spéciale, 
moins  individuelle.  Elle  ne  s'adresse  plus  à  certaines  classes 
d'une  société  déterminée,  mais  à  l'homme  de  tous  les  temps  et 
de  tous  les  lieux.  Cette  généralité  d'observation ,  nos  poètes 
l'avaient  sans  doute  rencontrée  dans  leurs  originaux  latins  dont 
les  épimvthies  sont  la  plupart  d'une  lamentable  banalité.  Mais 
ils  ont  ceci  en  propre  d'avoir  complaisamment  développé  cette 
philosophie  enfantine,  d'avoir  déployé  toutes  les  ressources  de 
leur  style  pour  délayer  ces  préceptes  familiers  qui  veulent  être 
rendus  en  quelques  traits  vifs  et  précis  et  ne  valent  que  par  la 
brièveté  de  l'expression.  C'est  que  ces  poètes  ont  vécu  à  une 
époque  de  didactisme  à  outrance,  au  xni"  siècle  et  au  xiV  où 
sévit  la  manie  de  moraliser  sur  tout,  où  chacun  s'ingénie  à 
étaler  une  science  creuse  et  insipide  d'interprétation  allég:orique. 
Les  fabulistes  moins  que  d'autres  pouvaient  échapper  à  cette 
influence  malsaine.  Il  ne  faut  pas  trop  leur  en  vouloir.  Car  s'ils 
se  montrent  prolixes  à  l'excès  dans  leurs  réflexions  morales, 
leur  bavardag-e  est  loin  d'être  toujours  de  mauvais  aloi.  Sou- 
vent, en  effet,  il  dénote  un  sérieux  effort  d'étudier  le  cœur  humain 
et  d'en  analyser  les  sentiments.  Là,  plus  que  partout  ailleurs,  on 
saisit  l'éveil  de  la  pensée  philosophique  à  la  limite  du  moyen 
Affe . 


14  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENAUD 


//.  —  Les  Romans  du  Renard. 

A  côté  (les  fal)les  il  r.iul  jihiccr  une  x'-rje  de  |)orm('s  dojit  la 
popiilaiitr  a  été  considérable  au  moyen  àsre  :  ce  sont  les 
Romans  du  Renard.  Eux  aussi,  en  effet,  ils  ont  des  bêtes  |)Our 
héros  :  le  2on|iil,  sous  le  nom  de  Renard  (appellalif  qui  a  lini 
par  se  substituer  à  lancien  nom  commun  désignant  cet  animal), 
y  occupe  la  place  la  plus  importante  en  face  du  loup,  son  prin- 
cipal antagoniste,  <lu  lion,  du  ('oq,  de  l'ours,  du  chat  et  de 
beaucoup  d'autres.  En  outre,  un  certain  nombre  de  parties  de 
ces  poèmes  rappellent  les  apolog^ues  latins  ou  français  que  nous 
avons  vus  être  en  cours  du  ix*"  siècle  au  xvr.  Mais,  comme  on 
le  verra,  des  flifférences  profondes  séparent  ces  deux  sortes 
d'ouvrages.  Les  Romans  du  Renard  constitu(Mit  un  genre  tout 
à  fait  à  part  et  beaucoup  pkis  original. 

Nous  en  possédons  (piatre  :  le  Roman  de  Renard  proprement 
dit,  le  Couronnement  Renard,  Renard  le  \ouveau  et  Renard  le 
Contrefait.  Les  trois  derniers  sont  notablement  dilTérents  du 
premier,  dont  ils  sont  sortis. 

Homan  de  Renard.  — -  Le  Roman  de  Renard  nest  pas  un 
poème,  mais  une  collection  de  poèmes,  ou,  pour  employer 
l'expression  consacrée,  de  branches  dont  l'étendue,  le  nombre 
et  la  dis[)Osition  ont  sans  cesse  varié.  Assez  restreinte  à  l'ori- 
g-ine,  cette  collection  n'a  fait  que  s'accroître  jusqu'à  la  tin 
du  xm*"  siècle;  les  manuscrits  de  cette  époque  ont  porté  le 
nombre  de  ses  parties  à  vingt-six,  chitlre  arbitraire,  |iuisqu"on 
[)Ourrait  à  volonté  distraire  de  beaucou|)  d'entre  elles  un  ou 
]ilusieurs  épisodes  et  les  considéi-er  comme  des  morceaux 
isolés.  Quand  commença  à  se  former  celte  <-ollection?  Comme 
pour  tant  d'œuvres  <lu  moyen  âge,  nous  ne  pouvons  saisir 
l'embi'von  dOii  elle  est  sortie;  la  germination  de  cette  plante 
est  mystérieuse.  Guiberl  de  Nog'^ent,  dans  le  i-écit  qu'il  a  laissé 
sur  les  troubles  de  Laon  imi  1M2,  ra|tj)oi'te  que  l'évècpu'  (îraudi'i 
avait  riiabilude  d'apjteler  im  de  ses  ennemis  Isengrin,  et  il 
ajoute  :  «  (^esl  le  nom  (pie  cerlMins  donnent  an  loiq».  »  (!  l'st 
aussi   celui   du    loup   dans    le   ltoni;in   de    Ih-n.ird.   Touletois    ce 


LES   ROMANS  DU  RENARD  15 

ti'Fiioiiinage  permet  seulement  de  .su|)posei'  que  déjà  une  partie 
de  l'œuvre  des  trouvères  était  connue,  avec  les  noms  des  princi- 
paux héros;  aucun  texte  de  cette  époque  m)  nous  est  parvenu. 
Ce  n'est  qu'au  milieu  du  xii"  siècle  que  l'épopée  animale 
apparaît  tout  à  coup;  mais  elle  est  déjà  un  arbre  touffu  aux 
puissantes  racines.  Non  moins  obscure  est  la  personne  des 
auteurs  de  cette  ample  histoire.  Trois  seulement  se  sont  fait 
connaître  à  nous  :  Richard  de  Lison,  Pieri-e  de  Saint- Cloud  et 
un  certain  prêtre  de  la  Croix-en-Brie;  mais  ils  ont  dû  être 
légion,  et  déjà  au  xii^  siècle,  surtout  au  xm%  leur  nombre  s'est 
accru  d'une  foule  d'ouvriers  qui,  dignes  émules  des  rajeunis- 
seurs  des  chansons  de  geste,  leurs  contemporains,  ont  repris 
chaque  épisode  pour  le  remanier  et  hélas!  trop  souvent  pour 
l'afftidir  et  lui  enlever  sa  saACur  première.  Il  est  donc  difficile 
de  dire  d'une  façon  })récise  où  naquit  et  oij  se  développa  le 
Roman  de  Renard.  Plusieurs  raisons  inclinent  pourtant  à  croire 
que  ce  fut  au  Nord,  dans  la  Picardie,  la  Normandie  et  l'Ile-de- 
France.  La  langue  des  différentes  parties  de  la  compilation  est 
généralement  celle  de  ces  provinces  et  les  localités  çà  et  là 
désignées  appartiennent  à  cette  région. 

Ce  morcellement  à  l'infini  du  sujet,  cet  élargissement  pro- 
gressif de  chacun  de  ses  thèmes,  cette  collaboration  multiple 
d'auteurs  d'âge  et  de  })ays  différents  n'ont  [>oint,  chose  éton- 
nante, ou  n'ont  que  peu  romjtu  l'unité  de  l'ensemble.  Elle  s'est 
maintenue  presque  intacte  à  travers  deux  siècles  de  création  el 
de  refonte  simultanées.  Chacun  des  trouvères,  en  ajoutant  une 
nouvelle  aventure,  chaque  l'emanieur,  en  s'elîorçant  d'enrichii' 
l'ancienne  matière,  s'est  considéré  comme  le  dépositaire  d'une 
tradition  et  l'a  respectée.  Cette  tradition,  c'était  d'un  côté  le 
triomphe  de  la  ruse  du  renard  sur  tous  les  animaux  [dus  forts 
que  lui,  de  l'autre,  et  par  un  contraste  heureux,  l'échec  de  son 
habileté  devant  les  bêtes  petites  et  sans  défense.  Vainqueur  du 
loup,  du  chien,  de  l'ours,  du  cerf,  il  devait  s'avouer  impuissant 
en  face  du  coq,  de  la  mésange,  du  corbeau,  du  moineau.  Les 
actes  de  cette  vaste  comédie  à  double  ressort  devaient  se 
dérouler  autour  d'un  événement  central,  qui  dominait  tous  les 
autres,  la  guei're  sourde  d'abord,  violente  et  acharnée  ensuite, 
entre  le  renard  et  le  loup,  fertile  eu  incidents,  riche  en  péripé 


16  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

ties  (le  toutes  sortes,  et  lorsque,  las  de  ses  défaites,  abreuvé  de 
honte,  le  loup  venait  crier  justice  aux  |>ieds  du  lion,  le  roi  des 
animaux,  c'était  au  milieu  d'un  concert  formé  par  les  ])laintes 
des  autres  victimes  du  renard  qu'il  faisait  entendre  ses  récla- 
mations. Telle  a  été  la  donnée  transmise  de  trouvère  à  trou- 
vère, tel  a  été  le  canevas  sur  iocpnd  ils  oui  Itrodé  tour  à  tour. 
Quelques-uns,  au  premier  abord,  semblent  s'être  écartés  de  la 
tradition  ;  mais,  en  reg^ardant  de  près,  on  voit  qu'ils  n'ont  fait 
que  substituer  en  face  du  renard  de  nouveaux  personnages  aux 
anciens;  le  fond  des  aventures  est  resté  presque  le  même.  Il  y 
a  eu  véritable  déviation  seulement  quand  les  branches  n'ont 
point  mis  Renard  en  scène  :  ainsi  trois  nous  montrent  le  loup 
aux  prises  avec  un  prêtre,  aA'ec  des  béliers,  avec  une  jument; 
une  autre  a  pour  personnages  le  loup,  l'ours,  un  vilain  et  sa 
femme  ;  une  autre  enfin  conte  l'histoire  d'un  chat  et  de  deux  prê- 
tres. Mais  ce  sont  là  des  exceptions,  qui  se  sont  produites  d'ailleurs 
assez  tard.  Abstraction  faite  de  ces  quelques  récits,  le  Roman 
de  Renard  forme  un  cycle  qui  présente,  sous  des  apparences  de 
chaos  et  de  désordre,  une  réelle  et  puissante  unité. 

Ce  qui  n'a  pas  peu  contribué  à  créer  et  à  prolonger  cette 
unité,  c'est  l'habitude  constante  qu'ont  eue  nos  poètes  de  donner 
des  noms  à  leurs  personnag-es.  Ces  noms  sont  de  deux  sortes. 
Les  uns  sont,  comme  on  l'a  dit,  «  parlants  «;  le  rapport  entre 
le  signe  et  la  chose  signifiée  y  est  nettement  visible.  Tels  sont 
ceux  du  lion  Noble,  de  la  lionne  Fière  ou  Orgueilleuse,  du 
taureau  Bruiant,  du  mouton  Relin,  du  coq  Chantecler,  du 
limaçon  Tardif,  du  rat  Pelé,  du  lièvre  Couart,  etc.  Ils  sont 
évidemment  les  ])lus  récents;  car  ils  no  sont  portés  |>ar  aucun 
des  acteurs  ]»rimilifs.  Les  autres,  au  contraire,  sont  attri- 
bués aux  personnages  principaux,  et,  de  plus,  par  leur  forme 
même,  ils  présentent  un  intérêt  plus  grand.  Pourquoi  le  groupil 
s'appelle-t-il  Renard,  le  loup  Iseugrin,  la  louve  llerseiil.  la 
g-oupille  Richeul  ou  llermeline,  l'ours  Rruno,  l'âne  Bernard, 
le  chat  Tiberf,  le  corbeau  Tiéccdin,  le  moineau  Drouïn,  le 
blaireau  Grimbert?  Ces  dénominations  sont  incontestabbuuent 
allemandes,  et  le  célèbre  Jacob  Grimm  s'était  surloul  appuyé 
sur  ce  fait  pour  établir  qu(>  b;  Roman  de  Renard  était  d'origine 
g-ermauique.   L'allribulion   d(r  ces  noms  à  des  animaux   serait 


LES  ROMANS  DU  RENARD  17 

simple  à  expliquer  s'ils  avaient  été  réellement  portés  par  des 
hommes  en  France  à  la  même  époque.  Et,  de  fait,  on  rencontre 
assez  souvent  ceux  de  Renard,  de  Hersent,  de  Richeut.  Il  n'en 
est  pas  de  même  de  ceux  de  Tibert,  de  Grimbert,  de  Bruno  et 
d'Isengrin.  Ceux-ci,  comme  l'a  fait  remarquer  M.  G.  Paris, 
n'étaient  guère  répandus  que  dans  une  certaine  région  de  l'Est, 
et  ce  savant  en  a  conclu  fort  ingénieusement  que  c'était  un 
poète  de  Lotharingie  qui,  au  x"  siècle,  aurait  eu  le  premier 
l'idée  de  chanter  en  latin  la  guerre  du  loup  et  du  renard,  et  que 
son  œuvre,  oîi  ces  noms  étaient  déjà  employés,  aurait  été,  à 
partir  du  xi^  siècle,  traduite,  développée  par  nos  trouvères  du 
Nord  pour  aboutir,  au  xni''  siècle,  à  la  compilation  que  nous 
possédons.  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  noms  germaniques,  aussi 
bien  que  les  noms  parlants,  n'ont  rien  de  traditionnel,  rien 
de  populaire.  L'usage  courant  atTuble  sans  doute  certaines 
bètes  de  noms  humains;  mais  il  ne  le  fait  que  pour  des  bêtes 
domestiques  ou  apprivoisées,  pour  la  pie,  le  perroquet,  le  cor- 
beau, le  mouton,  l'àne,  l'ours  en  captivité.  Or,  dans  le  Roman 
de  Renard,  les  personnages  sont,  en  général,  des  bêtes  à  l'état 
sauvage  et  agissent  comme  telles.  Il  y  a  donc  eu  là  création 
individuelle,  poétique,  quelque  chose  de  voulu.  Et  l'on  peut  dire 
Cj[ue  du  jour  où  un  poète  s'avisa  de  chanter  non  pas  le  goupil,  le 
loup,  la  louve,  mais  Renard,  Isengrin,  Hersent,  l'ensemble  des 
aventures  de  ces  héros  et  des  autres  s'éleva  au  rang  d'une 
épopée.  Ils  cessaient  d'être,  comme  dans  les  fables,  de  simples 
représentants  de  leur  espèce;  ils  devenaient  de  plus  des  indi- 
vidus toujours  semblables  à  eux-mêmes,  ayant  d'une  branche  à 
l'autre  les  mêmes  gestes,  les  mêmes  passions,  les  mêmes  ridi- 
cules. Le  goupil  mis  en  scène  n'est  pas  tel  ou  tel  goupil,  c'est 
Renard  et  rien  que  Renard;  il  nous  offre  sans  doute  les  traits 
g"énéraux  de  son  espèce,  mais  sous  une  physionomie  qui  lui  est 
propre,  avec  une  personnalité  bien  marquée,  d'une  impression 
forte.  Il  en  est  de  même  de  tous  ceux  qui  l'entourent,  du  loup 
Isengrin,  du  chat  Tibert,  du  coq  Ghantecler  et  des  autres.  Et, 
par  suite,  du  même  coup,  ils  sont  devenus  immortels.  Dans 
quelque  piège  qu'ils  tombent,  quelque  défigurés  et  meurtris 
qu'ils  en  sortent,  ils  survivent  à  toutes  leurs  blessures,  à 
toutes  les  catastrophes.  Leur  disparition  n'est  que  momentanée; 

Histoire  de  la  langue    H.  ~ 


18  LES  FABLES  ET  LE  HO.MAN   DU  RENAUD 

il  faut  qu'ils  se  montrent  de  nouveau  à  nos  veux,  rlcnicls  [ilas- 
(rons  (les  inalicieiises  attaques  de  Renard  (jni.  lui.  <'sl  le  plus 
iniinorlcl  dr  tous,  étant  le  [dus  invulîKM'ahlc 

Sources  du  Roman  de  Renard.  —  (Icttc  iudiviilualilr 
netleuient  accusée  des  personuapes,  cet  accord  constant  et  en 
quelque  soi'tc  tacite  entre  tant  de  poètes  j»(»ur  donner  aux  héros 
les  mêmes  attitudes  et  les  présenter  dans  des  situations  toujours 
identiques  les   uns  vis-à-vis   des   autres,   voilà  des   caractères 
vraiment  é[tiques.  Et  c'est  jtar  là  que  le  lioinan  de  Ilenard  se 
distine"ue  de  ses  sources.  Nos  trouvères,  en  etVel.  en  dé'[iit  du 
nombre   et   de   la  variétt'   de  leurs    récits,   n  (»ut    |»resque   rien 
inventé.   S'il  est  un  méi-ite  dont  ils  se  sont  peu  souciés,  c'est 
celui    de    loriiiinalité.    Comme    presque    tous    les    poètes    de 
l'époque,  ils  ont  pris  paresseusement  des  thèmes  tout  faits.  On 
a  cru  longtemps  que  les  fables  antiques  seules  les  leur  avaient 
fournis,    que   le   Roman  de   Renard    se   rattachait  directement 
à   la  littérature   latine  des   cloîtres  et  des  écoles.  Sans  doute, 
en  lisant  les  titres  de  certaines   branches,  comme   le  Partaj^e 
du    lion.    Renard    et   le   corbeau.    Renard    et   le   coq.    Renard 
médecin,  etc.,  on  sonore  aussitôt  aux  recueils  phédriens  (pii  ont 
traité  des  sujets  analogues.  Il  n'était  pas  rare  d'ailleurs,  parmi 
les   clercs,  entre   le  x"   siècle  et  le  xn",  de   composer,  sur  le 
modèle  des  apoloirues  classiques,  des  drames  d'animaux  [dus 
amples   que    ceux-ci   et   ne   dideranf    i!uère    des    blanches   du 
Roman  de  Renard  «|ue  |>ar  leurs  int(Mdions  didacti([ues.  satiri- 
ques ou  allégoriques.  Nos  |)oètes  auraient  donc  été  les  héritiers 
et  les   continuateurs   des    moines   «[ui   leur  auraient  transmis 
les   fables    anti([ues   et    leurs   [)ropres  cr(''ations  conçues  sur  le 
modèle  de  ces  fables.  Cette  explication  des  (U'iiiines  du  Roman 
de  Renard    n'est   vraie   ([u'en  partie.  11   est   incontestable  (jue 
certaines  de   nos   branches  se  sont  inspirées  des  fables  ésopi- 
ques  ou   des   [loèuies   latins  sortis   des   cloîtres.   Mais  entre   les 
deux  ouvrages  il  n'y  a  (|u"un   lien  indirect  et  une  parente'"  bdn- 
taine.  Ce  n'est  iiiière  par  les  livres  (|ue  les  auteurs  du  Roman  de 
Renard  ont  dû  avoir  connaissance^  de  ces  fables  et  ces  [loènies. 
A  force    d'être   traili-cs   ilnns    les    (''ccdes.    d"v   servir  de    thèmes 
|)oui'     des     d(''ve|(»|»peineiils     I ill('-ra ii'es.     les    scènes     d  aniîuaiix 
étaient   passées,   en   qneli|ue   soi'le,   dans   le   domaine   <'oniinnn. 


LES  ROMANS  DU  RENARD  19 

faisaient  autant  partie  de  la  littérature  orale  que  de  la  littéra- 
ture écrite,  et,  en  se  transmettant  ainsi  do  liouche  en  bouche. 
elles  avaient  nécessairement  subi  quelques  changements,  reçu 
certains  embellissements,  et  surtout  s'étaient  dépouillées  des 
éléments  didactiques  que  les  livres  seuls  pouvaient  leur  con- 
server. C'est  sous  cette  forme  nouvelle  qu'elles  ont  pris  place 
dans  le  Roman  de  Renard  ;  c'est  une  longue  et  séculaire  propaga- 
tion orale  qui,  seule,  nous  donne  le  secret  des  différences  sou- 
vent profondes  qui  séparent  les  récits  français  des  apolog-ues  et 
des  poèmes  latins  dont  ils  peuvent  être  issus. 

Mais  cette  littérature  classique  et  cléricale  n'est  point  la  seule 
mine  qu'ont  exploitée  nos  trouvères.  Il  en  est  une  autre,  non 
moins  riche,  qu'ils  ont  explorée  en  tous  sens  et  dont  ils  ont  tiré 
la  plus  grande  partie,  sinon  la  meilleure,  de  leur  œuvre.  C'est 
la  littérature  jiopulaire,  c'est-à-dire  l'ensemble  des  contes  d'ani- 
maux, si  considéralde  au  moyen  âge,  formé  d'apports  du  nord 
de  l'Europe  et  surtout  de  l'Orient,  vaste  amalgame  d'histoires 
d'origine,  de  nature,  de  caractères  divers,  qui,  avec  le  temps, 
s'étaient  fondues  et  assimilées.  Ces  contes,  parents  des  fables 
classiques  par  la  naissance  et  aussi  par  la  communauté  de 
sujets,  mais  qui  s'en  disting-uent  par  une  absence  presque  com- 
plète de  didactisme,  par  leur  fin  qui  est  d'amuser  et  non  d'ins- 
truire, sont  relég-ués  aujourd'hui  au  fond  des  campagnes  et 
g-oûtés  seulement  des  illettrés.  A  l'époque  où  vivaient  nos 
poètes,  au  contraire,  ils  jouissaient  d'une  vie  plus  intense  et 
s'épanouissaient  en  pleine  lumière.  Nobles,  bourgeois,  vilains 
prenaient  un  égal  plaisir  à  les  répéter  ou  à  les  entendre: 
ils  pénétraient,  nous  l'avons  vu,  dans  les  recueils  de  fables, 
servaient  d'exemples  dans  les  sermons.  C'est  dans  ce  fonds 
inépuisable  que  les  }>oètes  sont  allés  chercher  la  plupart  des 
aventures  du  goupil;  ils  en  ont  tiré  même  l'idée  mère  du  cycle, 
celle  de  l'inimitié  traditionnelle  du  renard  et  du  loup.  Cette 
conception  fondamentab',  peu  visible  dans  les  fables  classiques, 
éclate  au  contraire  dans  les  contes  populaires;  elle  y  domine 
des  groupes  entiers  de  récits;  elle  en  est  l'âme.  C'est  de  là 
qu'elle  a  été  ti'ansportée  dans  le  Roman  de  Renard. 

Mais  qu'ils  se  soient  servis  des  fables  classiques  ou  des  contes 
populaires,  les  auteurs  du  Roman  de  Renard  n'ont  pas  été  de 


20  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN  DU  RENARD 

simples  imitateurs;  ils  ont  su  faire  œuvre  orii:inale.  Ciiaque 
falde  ou  chaque  conte,  en  pénétrant  dans  le  cycle,  s'est  aussitôt 
transformé,  a  été  animé  d'une  vie  nouvelle.  Xon  seulement  la 
matière  s'en  est  élarg^ie,  s'étoff'ant  de  tout  ce  que  l'art  si  éminem- 
ment narratif  du  temps  pouvait  y  ajouter  de  dramatique  et  de 
piquant;  mais  do  plus  chaque  histoire  a  pi'is  l'accent  et  lo  four 
de  l'époque.  C'est  une  loi  dominant  presque  toutes  les  })roduc- 
tions  du  moyen  Ag"e  que  chaque  écrivain  perçoive  ce  qu'il  tire 
de  la  tradition  à  travers  le  prisme  tronq)eur  de  ses  croyances, 
de  ses  pensées  et  de  ses  hahitudes.  Incapahle  de  transporter  son 
imag-ination  dans  le  temps  et  l'espace,  de  replacer  hommes  et 
choses  dans  leur  véritahle  milieu  et  de  les  peindre  sous  leur 
aspect  réel,  il  s'assimile  tout,  modèle  tout  sur  ce  qu'il  voit  et 
connaît,  enserre  et  étoufTe  tout  dans  le  cercle  étroit  de  ses  senti- 
ments et  l'horizon  horné  de  sa  vie.  Cette  esthétique  enfantine  et 
à  courte  vue,  qui  nous  fait  raison  de  la  médiocrité  de  tant 
d'œuvres  dans  les  premiers  siècles  de  notre  littérature,  a  fait  par 
contre  la  fortune  du  Roman  de  Renard  ;  c'est  à  elle  qu'il  doit 
son  oripnalité.  Rien  d'ahord  ne  se  prêtait  davanta§:e  à  des 
métamorphoses  que  les  fahles  et  les  contes  d'animaux;  rien 
n'était  plus  malléable  que  ces  histoires  aux  contours  fuyants, 
aux  formes  indécises,  auxquelles  plusieurs  siècles  d'existence 
n'avaient  jamais  pu  assurer  la  stabilité  ;  la  marque  des  inven- 
teurs y  était  trop  peu  imprimée  pour  que  des  écrivains  n'y 
pussent  enfin  mettre  leur  marque  personnelle.  D'autre  part, 
en  groupant  ainsi  sous  une  idée  commune  les  mille  incidents 
de  la  guerre  du  i-enard  contre  les  autres  animaux  de  façon  à 
former  uno  action  à  la  fois  une  et  variée,  en  donnant  en  outn» 
aux  héi'os  lie  cette  action  des  noms  humains,  nos  poètes,  incon- 
sciemment sans  doute  d'abord,  mais  fatalement,  ont  été  amenés 
à  rapprocher  de  plus  en  plus  cette  geste  d'un  nouveau  genre, 
des  gestes  (jiii  étaicnl  chantées  autour  d'eux.  Peu  à  peu,  par  des 
degrés  insensibles,  les  bêtes  qui,  à  l'origine,  représentaient  nos 
faiblesses,  nos  passions,  nos  vices,  et  dont  les  actes,  conformes 
à  l'obscrviition,  n'étaient  (ju'une  paiYidie  à  jteine  transparente 
des  actes  des  lioMinies,  sont  devenus  des  licdumcs;  les  mobiles 
purement  matériels  (|iii  les  f.iis.iient  .iizir  ont  c<''(l(''  la  [dace  à  des 
mobiles  moraux  ;  leur  e\l(''iieur  est   iiiènie  dexcMU   à  la   longue 


LES  ROMANS  DU  RENARD  2i 

identique  au  nôtre  :  la  comédie  animale  s'est  laissé  pénétrer  de 
proche  en  proche  et  absorher  enfin  tout  entière  par  la  comédie 
humaine.  Bref,  à   côté  de  l'épopée  héroïque,  grandiose,  toute 
nourrie  d'admiration  pour  le  courage  et  la  vertu,  de  mépris  pour 
les  félons,  s'est  peu  à  peu  dressée  sa  caricature,  une  épopée  bur- 
lesque, célébrant  la  ruse  sous  toutes  ses  faces,  contemptrice  de 
toutes  les  lois  et  de  toutes  les  conventions,  foulant  aux  pieds  ce 
qui  est  beau  et  noble,  l'épopée  de  l'ancêtre  de  Panurge  et  de  Figaro. 
L'anthropomorphisme,   voilà    donc    ce    qui    particularise   le 
Roman  de  Renard  en  regard  des  fables  et  des  contes  qui  en  ont 
fourni  le  fond.  Lui   seul  nous   explique   la   création  de   cette 
épopée  et  son  immense  développement;  lui  seul  nous  donne  la 
cause  de  sa  grandeur  et  de  sa  décadence.  C'est  que  de  discret  et 
de  timide,  d'inconscient,  on  peut  dire,  qu'il  fut  d'abord,  il  devint 
bien  vite  audacieux,  et  à  la  lin  impudent,  sans  frein.  Une  fois 
sur  la  pente,  nos  poètes  ne  surent  point  s'arrêter.  C'était,  en 
effet,    une  pente  glissante;  c'est  l'écueil  du   genre    que  cette 
limite  presque  insaisissable  entre  la  vérité  et  la  fantaisie.  Où 
commence    le    travestissement?  Quand    doit-il    s'arrêter?  Rien 
n'est  plus  difficile  à  observer,  sinon  à  définir,  que  ce  juste  équi- 
libre? D'ailleurs,  combien  de  fables  même  et  de  contes  nous 
choquent  par  certains  traits  qui  vont  au  delà  de  toute  vraisem- 
blance !  Le  langage  donné  aux  bêtes  est  la  principale  source  de 
ces  excès.  Et  encore,  dans  les  fables  et  les  contes,  la  parole  leur 
est  seulement  prêtée.  Dans  le  Roman  de  Renard,  elle  est  tout 
entière  à  eux;  ils  s'en  servent  pour  leur  propre  compte.  Si  l'on 
joint  à  cette  cause  extérieure  d'autres  causes  plus  intimes,  la 
réunion  des  animaux  en  société,  leur  groupement  autour  d'un 
roi,  l'association  de  compérage  du  goupil  et  du  loup,  les  rap- 
ports adultères  entre  le  goupil  et  la  louve,  on  conçoit  facilement 
que,  par  une  évolution  nécessaire  et  fatale,  Renard,  Isengrin, 
Brun,  Noble,  Chantecler  et  autres  soient  de  }dus  en  jdus  devenus 
des  prête-noms,  aient  fini  par  cacher  derrière  eux  un  person- 
nage, aient  parlé  et  agi  comme  des  hommes,  et  même  comme 
des   hommes   du   moyen   âge;   que   chaque   branche   d'histoire 
plaisante  d'animaux  ait  abouti  à  un  fabliau,  et  de  fabliau  soit 
devenue  une  satire,  et  tout  cela  successivement  dans  le  cadre 
invariable,  immuable  de  la  même  épopée. 


2'Si  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

Nous  no  possédons  pas  à  Télal  intact  los  hi-anclics  do  la  pro- 
inière  période  du  cycle.  Ce  qui  nous  ost  parvenu  du  Roman  de 
lienard  se  compose  de  reproductions  moins  naïves  et  plus  jtro- 
lixes  des  récits  antiques.  Mais  il  nous  est  possildc  de  i-econsti- 
tuer  en  partie  ceux-ci  grâce  à  deux  poèmes,  l'un  latin,  l'autre 
allemand,  ant«'rieurs  à  notre  collection  et  qui  sont  certainement 
sortis  des  contes  fi-ançais. 

L'Isengrinus  et  le  Reinhart  Fuchs.  —  Le  poème  latin, 
VIsent/r/Hus,  fut  composé  au  milieu  du  xn"  siècle  par  maître 
Nivard  de  Gand.  Dans  un  cadre  clérical  et  satirique,  l'auteur  a 
enchâssé  des  histoires  d'animaux  (pi'il  avait  la  j)lupart  emprun- 
tées à  des  poètes  français.  Il  s'en  est  servi  sans  doute  dans  un 
dessein  particulier  :  le  protagoniste  du  drame  est,  en  efl'et,  le 
loup;  le  r(Miai'd  n"aj»paraît  (ju'au  second  plan;  sous  le  mas(|ue 
'd'Isengrinus,  ]\ivard  a  voulu  tourner  en  ridicule  les  mœurs 
éhontées  des  moines  et  des  ahhés,  faire  entendre  d'amères 
revendications  contre  Bernard  de  ('lairvaux,  le  pape  Eug:ène  III 
et  Roger  de  Sicile.  Aussi  chaque  épisode  est-il  encomhré  d'un 
amas  de  sentences,  d'un  luxe  débordant  d'interminables  dia- 
log'ues  qui  l'enserrent  et  l'étouffent  comme  dans  une  cang-ue 
épaisse.  Mais  si  l'on  brise  cette  enveloppe,  si  l'on  met  le  conte 
à  nu,  celui-ci  apparaît  naïf  et  sans  prétention,  amusant  même 
et  tel  que  nous  le  trouvons  dans  les  branches  les  plus  ing:énues 
du  Roman  de  Renard. 

Nous  saisissons  beaucouj»  plus  sur  le  vif,  la  manière  des 
anciens  trouvères  dans  le  poème  allemand,  le  Reinhart  Fuchs, 
écrit  vers  1180  pai-  l'Alsacien  Henri  le  Glichezare.  Ici,  en  effet, 
l'auteur  n'a  pas  adapté  les  contes  à  une  fin  particulièi'e  et  étran- 
j^ère  au  récit  lui-même;  il  s'est  contenté,  et  dans  un  style  sou- 
vent charmant,  (b'  tra(biirc  aussi  ticb'demenl  (pie  possible  les 
histoires  françaises  du  goupil;  ce  n'est  que  très  rarement  (ju'il  a 
pris  des  libertés  avec  le  texte.  Il  a  même  eu  le  mérite,  rare  pour 
un  inh'r|>rétateur  de  cette  épotpie,  de  former  un  tout  harmo- 
nieux de  cfs  liistoircs  «pii  lui  a\ai('nf  (''l<''  sniTinciil  liausniises 
en  grande  partie  indépendantes  b's  unes  (b's  autres;  il  a  su  les 
grouper  artistement,  ménagreaut  l"iiil(''iè!,  el  coiidiiisaul  le  lec- 
teur de  sur|trise  en  surprise. 

Voici  ces  bisloires  telles  à  peu  près  (pTelles  ('taieut  coutt-es  du 


LES  IIOMANS  DU  RENARD  23 

tomps  (lu  Glichezarc.  ('.cttc  coarto  et  rapide  analyse  doniiera  une 
idée  de  la  nature  et  de  Tensemble  du  cycle  déjà  |»res(|ue  coniplcl 
au  milieu  du  xn"  siècle. 

C'est  (Talxjrd  le  dél)at  entre  Renard  et  quatre  aniiuaiix  jdiis 
faibles  que  lui.  II  sru  |ii(Mid  successivement  au  c<)(|  CliMiiteclei-. 
à  la  niésaniic,  au  corbeau  Tiécelin  et  au  (diat  Tibert,  et  cbaque 
fois  sa  ruse  écboue  piteusement. 

(^bantecler  commence  par  être  ilu[)e  :  malgré  ravertissement 
d'un  songe,  malgré  les  sages  avis  de  sa  femme  Pinte,  il  prête 
l'oreille  à  Renard  (jui  arrive  à  le  persuader  de  cbanter  les  yeux 
fermés  comme  son  père  Chanteclin  ;  il  est  saisi  et  em[iorté  au 
moment  oi:i  il  jetait  une  note  éclatante.  Mais  comnu',  l'alarme 
<lonnée,  des  paysans  poursuivaient  le  ravisseur,  Ghantecler  lui 
conseille  de  répondre  à  leurs  injui-es;  Renard  desserre  hi 
gueule,  et  le  coq  s'envole  à  tire-daile.  —  Ainsi  dé(^u  par  un 
«  petit  cocbet  »  de  ferme,  comme  il  le  dit,  il  va  se  faire  berner 
[lar  une  mésange.  Celle-ci,  ])erchée  sur  un  arbre,  accepte  sour- 
noisement de  venir  domier  un  baiser  de  paix  à  son  ennemi 
<]ui  sera  étendu  sur  le  dos,  les  yeux  fermés.  Elle  prend  «  plein 
son  poing  »  de  la  mousse  et  des  feuilles,  descend  de  branche 
en  branche,  et  les  introduit  prestement  dans  la  gueule  du  goupil 
au  moment  où  celui-ci  croit  la  happer.  —  Tiécelin  le  corbeau 
est,  comme  Chantecler,  une  première  fois  dupe  de  Renard.  En 
se  haussant  pour  lui  montrer  sa  belle  voix,  il  écarte  ses  pattes 
l'une  de  l'autre,  et  le  fromage  qu'elles  tenaient  enserré  tombe  à 
terre.  Mais  Renard  veut  avoir  aussi  le  corbeau.  Il  prétexte  une 
blessure  qui  l'empêche  de  se  traîner  et  prie  Tiécelin  de  venir 
ôter  de  près  de  lui  ce  fromage  dont  l'odeur  l'incommode. 
Tiécelin  descend,  et  ce  n'est  qu'à  grand'peine  qu'il  échappe  à 
la  iirifïé  du  rusé.  —  Enfin  Renard  rencontre  Tibert  dont  il  flatte 
l'agilité,  espérant  le  faire  prendre  à  une  trappe  de  sa  connais- 
sance; mais,  après  plusieurs  épreuves  de  course  et  de  saut,  c  est 
lui  ([ui  est  pris  au  [>iège,  et  il  en  sort  avec  une  patte  meurtrie, 
heureux  de  ne  pas  avoir  laissé  sa  peau  aux  mains  d'un  paysan. 

Là  finissent  les  mésaventures  de  notre  héros  :  il  a  payé  sa 
dette  aux  petits,  aux  humbles.  Ce  ne  sont  plus  maintenant  que 
victoires  remjiortées  sur  la  violence  et  la  force.  Alors  entre  en 
scène  son  implacable  ennemi,  le  loup  Isengrin  ;  alors  commence 


24  LES  FABLKS  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

nilic  1rs  (l(Mi\  .iiiim.iiix  (•('ll(>  iiitciiniiiahlc  «  iioisc  »  doiil  les 
|>(''iiitt''li('s,  (r.ilidr*!  i:i(»|cs(ju<'S  ti  C()mi(|U('s,  (Icvicniiciit  à  la  lin 
presque  trajiiques. 

L'acc(»rd  règne  tout  (rahord  entre  les  deux  animaux  :  ils 
vivent  en  associés,  en  coni|ières.  Tsengrin ,  quand  il  va  à  la 
chasse,  confie  sa  femme  à  Henard  qui  s'empresse  de  lui  faire 
sa  cour.  Mais  l'ininiiti»''  ne  larde  pas  à  éclater.  Un  jour,  jtour 
satisfaire  la  faim  enragée  d'Isengrin,  Renard,  contrefaisant 
l'estropié,  attire  à  sa  poursuite  un  paysan;  celui-ci,  afin  de 
courir  plus  vite,  a  jeté  à  terre  un  gros  quartier  de  porc  qu'il 
avait  sur  l'épaule.  Isengrin  survient  aussitôt,  s'empare  de  ce 
«  bacon  »,  et  quand  Renard  arrive  pour  réclamer  sa  part,  le 
g'iouton  a  déjà  tout  dévoré  et  lui  ofl're  ironiquement  la  hart. 
Une  occasion  s'oflre  aussitôt  à  Renard  de  se  veng'er.  Isengrin, 
hourré  de  lard,  a  soif;  il  l'emmène  dans  un  cellier,  et  là  le  loup 
s'enivre  si  bien  (juil  chante  à  tue-tète,  attire  par  ses  cris  les 
paysans  et  est  roué  de  coups. 

Renard  se  sépare  de  son  compère  et  décidi^  Bernard  làne  et 
Belin  le  mouton,  mécontents  de  leur  sort,  à  chercher  fortune 
avec  lui.  Ils  ne  vont  pas  loin.  Ils  s'étaient  installés,  pour  y 
passer  la  nuit,  dans  la  maison  du  loup  qui  était  absent.  Celui-ci, 
voulant  rentrer  chez  lui,  est  mis  en  piteux  état  par  les  trois 
voyagein\s  qui  se  sauvent.  Mais  Hersent  les  atteint  avec  une 
tron|»e  vengeresse  de  loups;  les  fugitifs  grimpent  sur  un  arbre; 
Bernard  et  Belin  ne  peuvent  rester  longtemps  accrocliés  aux 
branches,  se  laissent  tomber,  et  écrasent  dans  leur  chute  <pud- 
ques-uns  de  leurs  ennemis;  les  autres  s'enfuient  épouvantés. 
Bernard  et  Belin  rejilreiil  chez  eux,  di'gonlés  des  voyages. 
Renard,  lui  aussi,  redoutant  la  vengeance  d'iscnigrin,  ilonl  le 
ressentiment  n'a  fait  (|ue  croître  depuis  (|u  il  le  soupçonne  d  être 
l'amant  de  sa  femme,  se  retire  et  s'enferme  dans  son  château 
de  Man|iei'lnis. 

Lri  j'iiir  (|iril  laisail  rôtii-  d(>s  angnilles,  Isengrin  cpii  |iassail 
par  là,  atlamé,  lui  demande  à  manger.  Renard  lui  |»romet  du 
poisson  en  aitondanee  et  le  conduit,  à  la  tombée  de  la  tniit,  à 
nn  vivier.  11  Ini  fait  croire  (piil  n  a  (pi'à  |dong(M'  sa  (|uene  dans 
reaii;  les  poissons  \iendront  s"\  prendif.  (!(»nime  on  t'Iail  ("n 
liivei',    l'eau    g''è|e,    la    ipieiie    es!    liienl(M    prisonnière.   A   I  aube. 


LES  ROMANS  DU  RENARD  25 

Lsoiiiiriii,  offravi'  |>ar  1  ari'ivéo  dt^  cliasseur.s  ol  de  cliiciis,  rompt 
sa  queue  dans  les  eiïbrts  qu'il  fait  pour  se  sauver.  Uiie  autre 
fois,  Renard  le  persuade  de  descendre  dans  un  puits  où  lui- 
jnèiue  était  d(\seendu  jtar  imprudence,  lui  assurant  qu'il  y  trou- 
vera le  Paradis  terrestre  avec  toutes  ses  délices;  et  quand  le 
seau  qui  entraîne^  au  fond  \o  pauvre^  imbécile  fait  remonter  celui 
où  était  assis  Renard,  celui-ci  lui  dit  plaisamment  :  «  Telle  est 
la  coutume  :  quand  l'un  s'en  va,  l'autre  vient;  moi,  je  vais  en 
paradis,  toi  tu  vas  en  (Mifer.  »  Isenjirin  reste  toute  la  nuit  dans 
l'eau  ]»our  en  être  retiré  le  matin  et  liatlu  à  tour  de  bras. 

Outi'é  do  colère  oi  toujours  torturé  par  la  pensée  de  son 
déshonneur  conjugal,  il  se  résout  à  en  appeler  au  jugement  des 
autres  animaux.  Il  est  convenu  que,  dans  un  plaid,  Renard  jurera 
publiquement  son  innocence  sur  la  mâchoire  d'un  chien ,  soi- 
disant  mort.  Mais  il  est  averti  par  son  cousin  le  blaireau  Grim- 
bert  ({u'Isengrin  s'est  entendu  avec  ses  amis  pour  lui  faire  un 
mauvais  parti  et  que  le  chien  est  vivant.  Il  se  sauve.  Isengrin 
et  Hersent  s'élancent  à  sa  poursuite.  Habilement  il  attire  la 
louve  dans  son  repaire  où  elle  veut  pénétrer  après  lui;  mais, 
trop  g^rosse,  elle  est  arrêtée  à  l'entrée,  ne  peut  plus  ni  avancer 
ni  reculer,  et  Renard  qui  est  sorti  par  une  autre  porte  l'outrage 
sous  les  yeux  mêmes  de  son  mari. 

Nous  arrivons  au  dénouement  de  cette  g-uerre.  Le  lion,  le  roi 
Noble,  est  tombé  malade,  et  il  a  convoqué  une  assemblée  plé- 
nière  de  ses  sujets,  espérant  que  l'un  d'eux  le  g-uérirait  de  ses 
souffrances.  Toute  la  cour  est  réunie  ;  chacun  est  présent,  sauf 
Renard.  Iseng^rin  en  profite  pour  l'accuser  et  réclamer  justice 
des  injures  qu'il  a  reçues.  Un  débat  s'ouvre  :  les  uns  sont  pour 
Renard,  les  autres  pour  Iseng:rin  et  demandent  à  grands  cris 
la  mise  en  accusation  du  coupable.  Noble  leur  résiste,  ne  pen- 
sant point  le  cas  pendable;  il  va  même  mettre  fin  à  la  dispute, 
quand  arrive  Chantecler  le  coq,  suivi  des  poules  Pinte,  Noire, 
Blanche  et  Roussette  portant  sur  une  civière  le  cadavre  d'une 
des  leurs,  dame  Coupée,  que  vient  d'étrang-ler  Renard.  Chan- 
tecler se  jette  aux  pieds  du  roi  et,  éploré,  raconte  le  mas- 
sacre que  le  cruel  a  fait  de  presque  toute  sa  nombreuse  famille. 
Noble,  à  ce  récit,  trépigne  de  rage  et  déclare  que ,  suivant 
l'usage,  le  coupable  sera  cité  trois  fois.  L'ours  Brun  est  le  pre- 


26  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN   UU  RENARU 

inicr  aiiiltassadeui-  drjiùché  vi'i'.s  Maupcrtiiis.  Renard  le  i(MiV()io 
|t(Mi  a|>i'ès  à  la  «(mr  lo  nuisoau  ot  les  pattes  ensaiiiilantés  :  il  lui 
a  fail  acci-oii-e  (|iiil  lidiiNcraif  du  miel  dans  un  chêne  f(Midu,  vl 
des  (jue  Brun  y  a  eu  fouiré  ses  pattes  et  son  nuiseau,  il  a  retiré 
les  coins.  Brun  prisonnier  et  assailli  ]»ar  une  nuée  de  ])aysans 
n'a  échappé  qu'en  laissant  une  partie  de  sa  peau.  Le  second 
ambassadeur,  'riherl  le  Clial,  n'est  i^uère  plus  heureux.  Renard 
le  fait  prendre  à  un  lacet  dans  la  maison  d'un  prêtre  où,  disait- 
il,  il  y  avait  abondance  de  souris,  lilnlin  ce  n'est  que  sur  les 
instances  de  son  cousin  Grimbert  <pie  RcMiard  se  décide  à  com- 
paraître à  la  cour.  En  roule,  il  lui  fait  la  confession  de  ses 
fautes,  comme  pour  se  préparer  à  la  nioil  (pii  l'atlend;  mais  il 
n'est  pas  en  peine  de  se  discul|»<'r  auprès  du  roi  de  sa  lon|.iue 
absence.  S'il  a  tant  tardé  à  Aenir,  lui  dit-il,  c'est  qu'il  a  voyai^é 
par  toute  l'Europe  à  la  recherche  d'un  remède  pour  la  maladie 
<le  son  seigneur;  ce  remède,  il  l'a  trouvé  :  c'est  la  peau  du  loup 
fraîchement  tué  dont  Noble  devra  s'envelop[tei-,  celle  de  Tibert 
dont  il  s'entourera  les  pieds,  une  courroie  de  la  peau  du  cerf 
dont  il  se  fera  une  ceinture.  Noble  suit  ponctuellement  cette 
ordonnance;  il  est  uuéri,  et  Renard,  veni^é  de  ses  accusateurs 
et  de  ses  ennemis,  triomphe  à  tout  jamais. 

Imairinons  éparses  ou  formant  (juatre  ou  cin(|  })etits  poèmes 
indépendants  ces  histoires  (\uq  l'Alsacien  Henri  le  Glicbezare  a 
si  heui'eus(Miient  ijrrouj)ées,  joii;nons-y  quelques  épisodes,  les 
uns  recueillis  par  Nivard  dans  ['tseui^rinus,  les  autres  dont 
l'existence  antéri(>ure  se  laisse  supposer  par  certaines  allusions 
éparses  dans  les  branches,  nous  aurons  à  peu  près  complète 
l'épopée  primitive  du  p:ouj)il  en  France. 

Elle  était,  on  le  voit,  naïve  et  iiaie,  et  les  chanteurs  qui  la 
portaient  de  ville  en  ville  avaient  bien  raison  de  l'appcder  «  un(> 
risée,  un  i^abet,  une  bourde  ».  Ils  en  contaient  les  mille  inci- 
dents poiM'  l'unicpie  plaisir  de  conter,  |»our  s'amuser  eux-mêmes 
et  amuser  les  autres,  et  C(da  avec  une  absence  de  prétention 
littéraii'e  et  de  viu's  morales  i|iii  doinu'  à  leurs  ri'cits  une 
fraîcheur  inc(»nqiarable.  Ouils  aient  nouIu  a\ant  tout  (''i^ayer 
leurs  auditeurs,  c(da  ne  ress(U'l  pas  inii(|uenu'iit  de  leur  narra- 
lion  rlle-mème  dont  clhupie  Ncrs  respire  ium-  Ikumm'  humeur 
fi'anche  et  i^aillarde,  et   aussi  de  leins  a vei'lissemeuts  au   public 


LES  ROMANS  DU  RENARD  27 

<jui,  <liseiit-ils,  ik^  doit,  (mi  Ifs  entondani,  avoir  cun'  do  sermon 
ni  de  «  corps  saint,  ouïr  la  vie  »  ;  nous  avons  <l'aiitj"es  ténioi- 
«■naeres  non  moins  sii;niiîcatifs  du  succès  étourdissant  de  leur 
verve  comique  dans  le  mépris  (piaffectaient  certains  graves 
écrivains  de  l'époqur-  j>()ur  le  Roman  de  Renard,  dans  leurs 
continuelles  lamentations  sur  la  concurrence  désastreuse  qu'il 
faisait  aux  ouvrages  de  morale  et  de  piété.  Gautier  d(^  Coinci, 
<^ntre  autres,  ne  tarit  [)as  en  plaintes  contre  ceux  <pii  préfèrent 
ù  des  édifiantes  histoires,  comme  ses  Miracles  de  la  Vierge,  les 
histoires  sottes  ou  scandaleuses  de  Renard,  de  Tardif  le  limaçon, 
d'Isengrin  et  de  sa  f(>mme. 

Qualités  de  style  des  premières  branches.  —  Cette 
réputation  universelle  n'am-ait-elie  pas  été  justifiée  par  le 
comique  puissant  (jui  animait  leur  œuvre  tout  entière  que  nos 
poètes  l'auraient  méi'itée  par  le  charme  et  la  gentillesse  de 
leur  style.  Avant  l{al)elais  et  avant  La  Fontaine,  et  plus  que 
tels  ou  tels  de  leurs  contemporains,  ils  ont  trouvé  l'art  de 
conter,  cet  art  d'autant  |)lus  difficile  qu'il  doit  être  naturel. 
Certaines  de  leurs  hranches  sont  d'inimitahles  modèles  de 
narrations  souples  et  alertes,  de  dialogues  vifs  et  animés  où 
les  paroles  se  croisent  avec  une  netteté  et  une  précision  impec- 
cables, de  descriptions  sobres  et  d'un  relief  saisissant.  Nul 
mieux  qu'eux  n'a  vu  les  animaux,  n'a  saisi  leurs  mouvements 
et  leurs  gestes.  C'est  tantôt  b^  chat  ïibei't  qui 

de  sa  coe  se  vet  joant 

Et  entor  lui  granz  saus  faisant  '. 

C'est  Isengrin  qui,  passant  près  du  manoir  de  Renart,  et  sen- 
tant une  délicieuse  odeur  d'anguilles  en  train  de  rôtir, 

Du  nez  commcnra  a  Ironchier 
Et  ses  guernons  a  delechier  *. 

Il  rôde  autour  de  la  maison,  cherche  comment  il  pourra  avoir 
sa  part  à  ce  festin  : 

Acroupiz  s'est  sus  une  souclie, 
De  baailler  li  deut  la  bouche. 
Court  et  recourt,  gard  et  regarde  ^. 

1.  De  sa  queue  va  se  jouant  —  et  autour  de  lui  grands  sauts  faisant. 

2.  Du  nez  commemja  à  renâcler  —  et  à  lécher  ses  moustaches. 

3.  S'est  accrou|ii   sur  une  souche,  —  de  bayer  la  bouche  lui   fait  mal.  —  11 
court,  recourt,  observe,  puis  observe. 


28 


LES   FABLES  ET  LE  ROMAN   DU  RENARD 


Et  ([uaiid  HiMiard  lui  a  jrlr,  jxuir  aiguiser  davantage  son 
appétit,  iiii  lioiiron  (raiiguillc,  nous  voyons  \o  malheureux 
affamé  qui  en  «  fremist  et  tramlile  ».  ('/est  cncoïc  Chantecler 
qui  dort  au  soleil  perché  prés  dun  toit. 

L'un  ueii  ouvert  cL  l'auU^e  clos. 
L'un  pié  crampi  et  l'autre  droit  \ 

ou  qui  s'avance  fièrement  devant  ses  poules  «  tendant  le  col  ». 
C'est  encore  Renai'd  qui,  cherduint  à  se  faufiler  dans  la  hasse- 
cour. 

Acroupiz  s'est  emmi  la  voie, 
Molt  se  defi'ipe.  molt  coloie; 

ou  qui,  pendant  qu'Isengrin  ])éche  dans  le  vivier  avec  sa  queue, 

S'est  lez  un  buisson  lichiez, 

Si  mist  son  groing  entre  ses  j)iez^. 

Que  la  fable  du  renard  (^t  du  corheau  nous  semble  pale,  inco- 
lore dans  Phèdre  et  môme  dans  La  Fontaine  quand  on  la  met 
en  reg'ard  de  ce  récit  si  vivant,  si  dramatique!  Renard  aperçoit 
le  corbeau  sur  l'arbre, 


Le  bon  formache  entre  ses  piez. 
Priveement  l'en  apela  : 
«  Por  les  seins  Deu,  que  voi  ge  la? 
Estes  vos  ce,  sire  conpere? 
Bien  ait  liui  l'ame  vostre  père, 
Dant  Rohart,  qui  si  sot  chanter! 
Meinte  fois  l'en  oï  vanter 
Qu'il  en  avoit  le  pris  en  France. 
Vos  nieïsme  en  vostre  enfance 
Vos  en  solicez  molt  pcncr. 
Saves  vos  mes  point  orguener? 
Chantes  moi  une  rotruenge.  » 
Tiecclin  entent  la  losenge. 


Euvre  le  bec,  si  jeté  un  bret. 

Et  dist  Renars  :  «  Ce  lu  bien  fet. 

Mielz  chantez  que  ne  solieez. 

Encore  se  vos  voliees, 

Irieez  plus  haut  une  jointe.  » 

Cil  qui  se  fet  de  chanter  coinlc, 

Comence  derechef  a  brere. 

«  De.v,  dist  Renarz,  con  ore  csclaire, 

Con  or  espurge  vostre  vois! 

Se  vos  vos  gardeez  de  nois, 

Au  miels  du  seclc  chanlisois. 

Cantes  encor  la  tierce  fois!  « 

Cil  cric  a  hautime  aleinc  •'', 


1.  Un  œil  ouvert  et  l'autre  clos.  —  un  pied  recourbe  et  l'autre  droit. 

•2.  Il  s'est  necroupi  au  milieu  du  cliemiti,  —  il  s'.ipite  el  se  démène.  —  Il  s'est 
près  d'un  buisson  plaeé,  — et  il  mil  son  f;roin  entre  ses  pieds. 

'.l.  Le  bon  fromage  entre  ses  i)icds.  —  l'rivément  il  l'appela  :  —  »  Par  les  saints 
de  Dieu,  que  vois-je  là?  —Est-ce  vous,  sire  compère!  —  Bénie  soit  aujourd'hui 
l'àme  de  votre  père,  —  Sire  lloharl,  ipà  sut  si  bien  chanter!  —  Mainte  fois  je 
l'entendis  vanter  —  il'en  avoir  le  prix  en  France.  —  Vous-même,  en  votre 
enfance,  —  vous  aviez  coutume  de  vous  y  exercer.  —  Ne  savez-vous  plus  vous 
servir  île   votre    voix?  —   Clianlez-moi   une    roirnenge.  •'  —  Tiéeelin  entend   la 


LES  ROMANS  DU  RENARD  29 

et,  dans  reffort  qu'il  fait,  il  desserre  une  de  ses  pattes,  et  le 
fromage  tombe  devant  Renard. 

Presque  tout  serait  à  citer,  presque  tout  est  à  admirer  dans 
ces  branches  qu'a  traduites  le  poète  allemand  et  dont,  grâce  à 
lui,  nous  pouvons  reconstituer  en  grande  partie  la  f(jrme 
simple  et  gracieuse.  C'est  partout  la  même  gaîté,  le  même 
naturel,  la  même  vérité  d'observation. 

Branche  du  Jugement  de  Renard.  —  Dans  les  branches 
de  la  seconde  période,  on  ne  constate  pas  moins  d'entrain  et 
de  verve,  mais  la  naïveté  et  la  vraisemblance  disparaissent 
de  plus  en  plus.  L'anthropomorphisme  entre  de  plain-pied  dans 
le  Roman;  il  s'y  sent  désormais  les  coudées  franches;  il  vient 
d'ailleurs  à  l'aide  de  poètes  qui,  n'ayant  presijue  |)lus  rien  à 
exploiter  après  leurs  devanciers,  ne  trouvent  d'autre  moyen, 
pour  renouveler  leurs  récits ,  que  de  leur  donner  la  forme 
d'une  parodie  de  la  société  humaine.  Mais  quelle  inégalité  de 
mérite  entre  ces  nouveaux  ouvriers!  Si  certains  ont  su  con- 
server aux  vieilles  histoires,  sous  ce  nouveau  vêtement,  leur 
air  aimable  et  bon  enfant,  combien  ont  eu  la  main  lourde! 
Combien,  par  leur  manque  de  mesure  et  de  goût,  ont  tout 
déformé,  tout  enlaidi!  Que  penser  de  ces  scènes  grotesques 
du  chat  qui  renverse  un  prêtre  de  son  cheval  et  s'enfuit  sur 
cette  monture  avec  un  missel  sous  le  bras;  de  Renard  et  du 
loup  qui  se  font  passer  pour  «  marchands  d'Angleterre  »  et  tro- 
quent à  un  prêtre  des  vêtements  contre  un  oison  ;  de  Renard  qui 
en  mordant  un  fermier  au  pied  en  fait  son  humble  serviteur  et 
le  force  à  lui  accorder  tout  ce  qu'il  désire,  ou  qui  roue  de  coups 
de  bâton  un  vilain  et  le  menace  de  le  dénoncer  au  comte  pour 
délit  de  chasse  !  Il  y  a  certes  beaucoup  à  critiquer  dans  ces  nou- 
veautés ;  bien  des  fragments  de  branches  ou  même  des  branches 
entières  sont  à  peine  lisibles,  tant  elles  sont  d'une  désespérante 
platitude  ou  d'une  écœurante  grossièreté  !  Il  y  a  heureusement 
autant,  sinon  plus,  à  louer.  En  transportant  les  bêtes  dans  le 

louange,  —  ouvre  le  bec,  et  jette  un  son.  —  Et  Renard  dit  :  ■<  C'est  bien.  — 
Vous  chantez  mieux  que  vous  ne  faisiez.  —  Encore  si  vous  le  vouliez,  —  vous 
iriez  un  ton  plus  haut.  »  —  L'autre,  qui  se  croit  habile  chanteur,  —  commence 
de  nouveau  à  crier  :  ■■  Dieu,  dit  Renard,  comme  elle  devient  claire,  —  comme 
elle  est  pure  votre  voix!  —  Si  vous  vous  absteniez  de  noix,  —  au  mieux  du 
monde  vous  chanteriez.  —  Chantez  une  troisième  fois!  «  —  Celui-ci  chante  à 
pleine  haleine. 


30  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN   DU  RENARD 

monde  des  hoiiiines,  il  n'était  |iossil)lo  de  ronserver  de  l'iiilrivt 
à  l'épopée  aiiiinalc  (juc  si  1  on  laissait  aux  [M'isonnam's  ([uelque 
chose  de  lenr  caractère  primitif  et  traditionnel,  et  si,  d'autre 
part,  les  situations  ofi  ils  devaient  se  Irouvei-  n'étaient  que  le 
dév«do|)pement  <M>nii(|U('  on  satiii(|n('  des  anciennes  données. 
En  un  nud,  il  fallait  ([iril  ny  cnt  |H)iid  solulion  de  continuité 
entre  lliistoire  de  Renard  [tarente  des  l'aides  et  des  contes  d'ani- 
maux et  l'histoire  de  KenanI  comédie  humaine;  le  lecteur  devait 
être  transporté  sans  secousse  dans  cet  autre  inonde  plus  fantai- 
siste encore  que  le  précédent  et  ne  point  s'y  trouver  dépaysé. 
C'est  ce  ([n'ont  com[)ris  quelques  ])Oètes,  et  en  ])articnlier  les 
auteurs  de  la  hi'anche  de  Renard  teinturier  et  jouiileur  et  de  celle 
du  Jugement  de  Renanl.  Ces  morceaux  sont  caractéristiques 
pour  apprécier  cette  seconde  phase  de  l'évolution  de  l'épopéj-^ 
animale. 

Le  premier  est  un  véritahie  fahliau,  une  grosse  farce  hom*- 
geoise  :  on  pourrait  remplacer  les  animaux  par  des  hommes  et 
la  marche  de  l'action  n'en  serait  pas  amoindrie,  l'intrigue 
nu)ins  claire.  Nous  y  voyons  Renard  tonihei'  dans  la  cuve  d'un 
teinturier,  en  sortir  tout  jaune,  (d,  ainsi  déguisé,  méconnais- 
sahle,  se  faire  passer  auprès  d  Tsengrin,  auqu(d  il  s'adresse  dans 
un  haragouin  comique,  pour  un  certain  (ialopin,  jongleur  des 
plus  hahiles.  Ils  vont  tous  deux  voler  une  vielle  chez  un  paysan. 
Isengrin  sort  de  cette  aventure  anVeusement  mutilé.  Suivent 
alors  une  scène  d'alcôve  entre  le  loujt  <d  sa  femme,  le  retour 
imprévu  au  logis  de  Renard  qui  surjuend  sa  femme  Hermeiine 
convolant  en  secondes  noces  avec  son  cousin  le  hlaireau  Poucet, 
la  céléhration  du  mariage  <''gay(''  |iar  les  (dianis  du  jongleur 
que  personne  n'a  reconnu,  la  pré[>aration  du  lit  <le  ré[)ousée 
par  Hersent,  le  pèlerinage  de  Poucet,  accompagné  de  Renard, 
sur  la  tomhe  de  dame  Cou|»ée  (|ui  n'est  (|u'un  piège  où  il  reste 
prisonnier,  rex[)ulsion  du  toi!  conjugal  d'IIermeline,  une  dis|iute 
('•(diev(dé'e  entre  elle  et  Hersent  (|ui  se  re|iro(dienl  leurs  ailultères 
et  se  hattent,  leur  réconciliation,  (euvi-(>  d  un  saint  hoinnie  (pii 
décide  H(M'sent  à  rejoindre  Isengrin  et  ramène  llernudine  à 
Renard.  Ce  taldeau,  dans  sou  enseiulde,  est  à  cou|i  sur  (triginal. 
(d  l'auteur  est  sorti  de  la  \(iie  Iracc-e  |iar  ses  de\anciei's.  Pour- 
tant, connue  le  cadre  dans  le(|U(d    s"at:ileul    les   personnages  est 


LES  ROMANS  DU  RENARD  3t 

celui  des  plus  vieux  et  [)lus  naïfs  récits,  comme  les  attitudes 
des  t^cteurs  sont  les  mêmes  que  nous  étions  lialutués  à  voir  à 
Renard,  Isenurin,  Hersent,  Hermeline,  comme  seule  l'expres- 
sion de  leurs  sentiments  a  varié,  nous  acceptons,  sans  en  èti'e 
clio([ués,  sans  protester,  ces  innovations,  et  nous  les  subissons 
d'autant  plus  volontiers  que  l'auteui"  les  a  enveloppées  d'une 
jï-aîté  communicative  qui  nous  prend  tout  entiers,  empoche 
toute  réflexion  et  dérobe  la  vue  de  quelques  im[iei'l"ections  et  de 
([iielques  taches. 

De  tels  défauts   ne   seraient  môme  pas  à  signaler  dans  la 
branche  du  Jug^ement.  Elle  est  en  effet  un  des  spécimens  les 
jdus  pai'faits  <le  la  littérature  du  moyen  âge,  un  chef-d'œuvre  de 
comédie    ironique    et    malicieuse.    C'est    l'épisode    de    Renard 
médecin  transformé.  A  cette  fable  antique,  remaniée  durant  plu- 
sieiH's  siècles  par  les  clercs,  enrichie  sans  cesse  de  nouveaux 
traits,  avant  pris  enfin,  une  fois  entrée  dans  le  cycle,  les  propor- 
tions d'uno  véritable  tragi-comédie,  les  trouvères  ont  emprunté 
les  lignes  principales  :  réunion  des  barons  autour  du  roi,  absence 
coupable  du  renard,  réquisitoires  de  ses  ennemis,  plaidoyers  en 
sa  faveur,  rentrée  de  l'absent  à  la  cour.  Mais  ces  traits  anciens 
ont  été  d'une  main  habile  fondus  dans  un  ensemble  nouveau;  la 
vieille  histoire,  restée  jusqu'alors  toujours  gréco-orientale  malgré 
ses  multiples  métamorphoses,  s'est  revêtue  peu  à  peu  de  teintes 
inconnues,  sorties   de  la    riche  palette  de  peintres  originaux. 
Nos  poètes,  cette  fois,  })lus  créateurs  qu'imitateurs  ont  tiré  de 
ce  groupe  d'éléments  exotiques  quelque  chose  d'éminemment 
médiéval  par  les  idées  et  de  tout  à  fait  français  par  la  verve 
endiablée.  L'action  ne  se  passe  plus  en  efl'et  devant  un  roi  mori- 
bond qui  réclame  de  ses  sujets  un  remède  pour  mettre  fin  à  ses 
douleurs,  mais  devant  un  souverain  qui  a  à  décider  entre  deux  de 
ses  plus  puissants  vassaux  :  le  lit  d'ag-onie  est  devenu  un  lit  de 
justice.  La  solennité  de  cette  assemblée  n'en  est  que  plus  comique. 
Quel  brave  homme  de  monarque  que  ce  Noble!   Son  âme  est 
faite  de  bonté  et  de  scepticisme.  Le  récit  que  lui  retrace  [sengrrin 
de  sa  mésaventure  conjugale  amène  le  sourire  sur  ses  lèvres.  Qui 
n'est  pas  exposé  à  pareille  infortune?  lui  répond-il  en  guise  de 
consolation.  Comtes  et  rois  n'échappent  gruère  à  cette  destinée 
commune.  Jamais  on  n'a  fait  tant  de  bruit  pour  si  petit  dom- 


32  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN  DU  RENARD 

maii'c.II  ('•(■()ut('  toutefois  d  iiiie  oi'cille  patiente  le  long-  débat  qui 
s'agite  entre  ses  barons;  après  maint  discours,  l'assemblée  prie 
le  roi  d(^  mander  Renard  pour  le  jug-er  et  de  le  faire  amener  de 
vive  force,  s'il  ne  se  rend  pas  <le  lui-même  à  la  convocation. 
Noble  s'y  refuse.  Renard  ne  lui  |>araissaiit  guère  coupable. 
Hersent,  dans  le  cours  (b'  la  discussion,  avait  protesté  de 
son  imiocence  et  s'était  olTerte,  pour  la  [trouver,  d'être  soumise 
à  l'épreuve  judiciaire.  Noble  ]>ropose  à  Isengrin  d'accejder  cette 
épreuve;  mais  celui-ci  a  peur  (pie  b;  résultat  ne  tourne  à  sa  con- 
fusion, nei-ende  son  désbonneur  plus  éclatant;  il  préfère  dévorer 
sa  bonté  en  silence  et  attendre  une  occasion  de  se  veng:er  de  son 
ennemi.  «  N'y  compte  pas,  dit  le  roi;  Renard  sera  toujours  plus 
fort  (pie  toi,  et  d'ailleurs  j'exige  que  la  paix  jurée  soit  observée 
par  tous;  mallieur  à  qui  Teufreindra  !  » 

Le  silence  se  rétablit  donc,  et  Isengrin,  confus  de  son  échec, 
s'assied  tristement  la  queue  entre  les  jambes.  Renard  paraît 
hors  de  ])éril,  assuré  à  tout  jamais  de  la  l)ienveillance  du  roi, 
(piand  la  scène  change  tout  à  coup.  On  voit  s'avancer  un 
funèbre  cortèg-e  :  Chantecler  et  ses  poules  Pinte,  Noire, 
Blanche  et  Roussette  portent  sur  une  civière  le  cadavre  d'une 
«les  leurs  que  vient  d'étrangler  Renard.  Dans  un  langage  ému, 
Pinte  retrace  à  la  cour  la  série  des  massacres  dont  sa  famille 
a  été  la  victime  :  des  cinq  frères  qu'elle  a  eus  de  son  j)ère, 
des  cin«{  su'urs  qu'elle  a  eues  de  sa  luère,  aucun  n'a  échappé 
au   ravisseur;  }>uis  se  tournant  vers  la  civière  : 

Et  vos  qui  la  gisez  en  bieie. 
Ma  douce  suer,  m'amie  cliiere, 
Com  vous  estiez  tendre  et  crasse  ! 
Que  fera  votre  suer,  la  lasse. 
Qui  a  grant  dolor  vos  regarde? 
Renars,  la  ninle  flame  t'ardc!  ' 

Cette  péroraison  termiu<''e,  Pinte  tombe  sur  le  sol  évanoui(» 
ainsi  que  ses  compagnes.  On  s'em|»resse  autour  d'elles;  on 
leur  jette  <le  l'eau  au  visage  |)our  les  faire  revenir  à  elles, 
pendant   (jiie   ('baulecler   se    |ir(''ci|>ile   aux    pieds   du  roi   et    les 

1.  VA  vous  qui  fîiscz  I;ï  l'ii  l)ière,  —  ma  douce  suMir.  ma  clièrc  amie,  — 
comiiii'  vous  élie/  It-ndrc  cl  forasse!  —  Que  dcvicnflra  volii'  sdMir,  l'iiifortuui'e, 
—  (|iii  avec  graiidr  ilnuli'iii-  vous  icj^'ai-dç?  —  lîrnai'd,  (|iu'  la  fniidiT  Ir  bi-ùli' ! 


LES  ROMANS  DU  RENARD  33 

arrose  de  ses  pleurs.  Noble,  le  pacifique  Noble,  que  tout  à 
l'heure  rien  n'avait  pu  exciter  contre  Renard,  est  ]»ris  d'une 
immense  pitié  à  laquelle  succède  une  violente  colère;  il  fait 
peur  à  voir  et  à  entendre  : 

Un  sopir  a  l'ail  de  parfont;  (Jiie  il  en  ot  dous  jors  les  fièvres. 

Ne  s'en  tenistpor  tôt  le  mont  :  Tote  la  cort  fremist  ensemble. 

Par  mautalent  drecc  la  teste.  Li  plus  hardis  de  paor  tremble. 

One  n'i  ot  si  hardie  beste,  Par  mautalent  sa  coe  drece  : 

Ors  ne  senglers,  qui  paor  n'ait  Si  se  débat  par  tel  destrece 

Quant  lor  sire  sospire  et  brait.  Que  tôt  en  sone  la  maison  '. 
Tel  paor  ot  Coars  li  lièvres, 

Il  jure  de  tirer  justice  de  Thomicide  Renard.  Mais  aupara- 
vant, il  faut  rendre  les  derniers  devoirs  à  l'infortunée  Coupée. 
La  cour  recueillie  récite  les  prières  des  défunts  autour  du 
cadavre  qui  est  enfermé  dans  un  beau  cercueil  de  |)lomb  et 
enseveli  sous  un  arbre;  sur  la  tombe  est  placé  un  marbre 
portant  une  inscription  touchante.  Le  moment  est  enfin  venu 
de  punir  Renard.  Brun,  puis  Tibert  sont  dépêchés  auprès  de 
lui.  La  vue  de  ces  deux  ambassadeurs  qui  reviennent  de  leur 
mission  couverts  de  sang  porte  à  son  comble  l'indig-nation 
de  Noble;  il  est  plus  que  jamais  décidé  à  en  finir  avec  ce  scé- 
lérat. Aussi  quand  Renard,  décidé  par  les  pressantes  sollici- 
tations de  Griml)ert,  fait  enfin  sa  rentrée  à  la  cour,  il  a  beau 
se  défendre,  accumuler  mensonges  sur  mensonges;  toute  son 
habileté  oratoire  échoue  devant  l'inflexible  volonté  du  roi.  La 
potence  est  donc  dressée.  Voilà  Renard  en  grand  péril!  Chacun 
l'abreuve  d'injures,  jusqu'au  singe  qui  vient  lui  faire  la  moue.  Il 
se  sent  perdu.  Il  essaie  pourtant  d'une  dernière  ressource.  D'un 
air  contrit,  il  déclare  à  Noble  qu'il  se  repent  de  ses  fautes  et  le 
supplie  de  le  laisser  aller  outre  mer,  implorer  le  pardon  de 
Dieu.  Le  bon  Noble  se  laisse  attendrir.  Renard  quitte  la  cour 
humblement,  habillé  en  pèlerin,  avec  l'écharpe  et  le  bourdon. 

Aucune  parodie  des  mœurs  du  temps,  des  usages  féodaux,  de 


1.  Un  soupir  a  fait  très  profond;  —  il  n'eût  pu  s'en  retenir  pour  rien  au 
monde.  —  Par  colère  il  dresse  la  tète.  —  Jamais  il  n'y  eut  bête  si  hardie,  —  ours 
ni  sanglier  qui  peur  n'ait  —  quand  leur  sire  soupire  et  crie.  —  Telle  peur 
eut  Couart  le  lièvre,  —  qu'il  en  eut  deux  jours  les  fièvres.  —  Toute  la  cour 
frémit  ensemble.  —  Le  plus  hardi  de  peur  tremble.  —  Par  colère,  il  dresse  sa 
queue.   —  Il  s'en   bat  avec  telle  force,  —  que  toute  la  maison  en  résonne. 

Histoire  de  la  langue.  H.  " 


34  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU   RENARD 

ces  plaids  solennels  et  lerrihles  à  l'issue  ilosfuicls  un  chevalier 
condamné  sauvait  sa  tète  en  parlaul  pour  la  Terre  Sainte  ne 
dépasse  celle-ci  en  mordant,  en  tinesse.  Ajoutons  toutefois  que 
cette  j)aro(lie  n'a  pas  été  créée  de  toutes  pièces.  Xf»us  en  retrou- 
vons le  iterme  dans  un  petit  j)oème  fraucct-véuilien,  Rainardo 
e  Lesengrino,  (jui,  bien  que  la  rédaction  en  soit  du  xiy'^  siècle, 
remonte  certainement  à  un  orig^inal  français  très  ancien.  On 
y  voit,  en  efYet.  le  loup  demander  dans  un  plaid  vengeance 
de  Renard,  et  là  le  roi,  moins  sceptique  que  Noble,  juger  cet 
adultère  digne  d'un  châtiment;  on  y  voit  aussi  Chantecler  se 
plaindre  des  mauvais  traitements  exercés  sur  ses  poules  et  sur 
lui-même  par  Renard,  mais  sans  cette  jolie  mise  en  scène  de  la 
branche  du  Jugement.  C'est  donc  par  une  série  d'essais,  de 
tâtonnements  que  nos  poètes  sont  arrivés  à  cette  expression 
presque  parfaite ,  qui  fait  vraiment  honneur  à  l'art  de  nos 
ancêtres. 

Outre  ce  mérite  intrinsèque,  la  branche  du  Jugement  en  a  eu 
un  autre  non  moins  grand,  celui  d'avoir  fait  et  de  faire  encore 
la  popularité  du  Roman  de  Renard  hors  de  France.  C'est  elle,  en 
effet,  qui  forme  la  base  du  Reineke  Fuchs,  ce  poème  si  répandu 
en  Allemagne  et  dont  Goethe  a  publié,  au  commencement  de  ce 
siècle,  une  charmante  traduction.  A  peine  cette  branche  avait- 
elle  paru  qu'un  poète  flamand,  Willem,  l'interprétait;  à  cette 
interprétation  un  continuateur  ajouta  le  reste  des  aventures  du 
cycle  pour  en  former  un  complément,  les  unes  présentées  d'une 
façon  dramatique,  les  autres  ra})pelées  au  moyen  d'allusions  ou 
de  dialogues.  De  la  Flandre,  cette  nouvelle  histoire  de  Renard 
passa  dans  les  pays  allemands  où  elle  est  toujours  lue  et  goûtée, 
alors  que,  sur  le  sol  gaulois,  les  poèmes  (jui  lui  ont  donné  nais- 
sance sont  tombés  dans  un  injuste  oubli. 

Cotic  même  branche  du  Jugement  a  exercé  en  France,  sur  le 
cvcb'  lui-même,  une  influence  énornu',  mais  (jui  ne  fut  rien 
moins  (pie  bienfaisante.  C'est  de  son  succès  (pie  dale  l'ère  de 
décadence  du  Roman  de  Renard.  l>a  plupart  des  branches,  en 
effet,  (pii  furent  comjiosées  dans  la  suite  ne  sont  (pie  des  repro- 
ductions de  la  scène  qu'elle  renferme;  dans  prescjue  toutes,  on 
voil  re|)ai;nlre  les  accusations  portées  contre  Henard.  des  ambas- 
sades (buil  la  dernière  le  décide  à  repai'aître  à  la  (Hjur,  son  juge- 


LES  ROMANS  DU  RENARD  3o 

iiKMil,  sa  condamnation.  Et  les  imitateurs,  voulant  faire  neuf,  se 
battent,  jioui-  ainsi  dire,  les  (laiirs  poui-  im jeunir  le  sujet  et  ne 
réussissent  iiuère  (|u'à  être  d'une  lamentai)le  médiocrité.  Ce  qui 
nous  rebute  en  lisant  leurs  plates  compositions,  c'est  non  seu- 
lement que  les  animaux  y  ag-issent  encore  plus  en  hommes  que 
dans  les  branches  antérieures  —  ils  montent  à  cheval,  por- 
tent cuirasse,  vont  à  la  chasse  faucon  au  poing,  —  mais  c'est 
surtout  que,  sous  ce  masque,  il  ne  se  cache  aucune  intention 
comique  ni  aucun  sens  allégorique.  Bien  avisé  serait  celui  qui 
voudrait  découvrir  une  signification  quelconque  dans  cette  assi- 
milation complète  du  monde  animal  à  la  société  du  temps.  Elle 
n'a  sa  raison  d'être  que  dans  l'épuisement  complet  de  la  matière, 
lequel,  d'ailleurs,  se  reconnaît  à  un  autre  signe  :  Isengrin  cesse 
•le  plus  en  plus  d'être  l'antagoniste  inévitable  de  Renard  :  il 
s'efface  de  plus  en  plus,  éclipsé  ici  par  le  chien  Roonel,  là  par  le 
coq  Chantecler;  c'est  contre  eux  qu'il  a  désormais  à  défendre  sa 
vie.  Les  poètes  sont  aux  aijois;  ils  cherchent,  mais  en  Aain,  à 
sauver  l'histoire  de  Renard  de  l'indifférence  d'un  public  déjà 
blasé. 

Certains  d'entre  eux  d'ailleurs,  comme  pressentant  ce  déclin, 
ou  plutôt  entraînés  par  un  courant  d'opinion  déjà  ancien,  mais 
qui  devint  irrésistible  au  xm^  siècle,  avaient  changé  l'esprit  de 
l'épopée  animale,  l'avaient  orienté  dans  une  autre  direction.  En 
dehors  de  la  fable  et  surtout  du  conte  d'animaux,  en  Grèce  et  à 
Rome,  le  renard  n'avait  jamais  cessé  d'être  regardé  comme  le 
symbole  de  la  ruse  et  de  la  fourberie.  L'Ancien  Testament,  de 
son  côté,  en  fait  souvent  le  représentant  sensible  de  la  per- 
fidie. Le  christianisme  développa  amplement  cette  conception. 
La  littérature  cléricale  du  moyen  âge  abonde  en  manifesta- 
tions de  cette  idée  d'après  laquelle  notre  héros  était  le  tvpe 
accompli  de  l'astuce  sans  conscience,  sans  scrupule,  sans 
remords  :  «  Vulpes  haereticus,  vel  diabolus,  vel  peccator 
callidus  »,  écrit  saint  Eucher  au  v'=  siècle.  Un  autre,  plus  tard, 
nous  montrera  la  Sagesse  foulant  aux  pieds  le  démon  figuré  par 
un  goupil  tenant  un  coq  dans  sa  gueule.  C'est  à  la  vérité  le  loup 
dont  le  caractère  séduisit  le  jdus  les  imaginations  dans  les 
cloîtres  et  inspira  le  plus  grand  nombre  de  compositions.  Nous 
connaissons  l'Isengrinus  de  Nivard.  Il  faut  citer  à  côté  de  ce 


36  LES  FABLES  ET   LE   ROMAN   DU   RENAUD 

gros    itoôinc    d  aiiti'os    œuvres    ilc    |)r<)[)<)rti()n.s    [ilus    nioiN^stos 
comme   TEobasis,  le  Liiparius,  le  l*œnitentiarius  où  le  loup, 
personnification    de    la    luxure    et   (1(^   la   iiloutouneric,    a    servi 
à  napeller  avec   une  violence   inouïe   les  vices  qui  souillaicnl 
TK^lise  et  dont  la  vue  remplissait  de   tristesse  et   d'inijuiôtudr 
certains  esprits   sa.ces   et  austères,   l'ignorance,    la    paresse,  la 
débauche  des  prêtres  et   des  moines,   la  cupidité  et  la   simonie 
du  haut  clergé.  Le  renard  n'était  pourtant  point  un  simple  com- 
parse dans  cette  lugubre  mascarade  :  il  y  tenait  le  second  rôle 
à  côté  du  loup  et  souvent  empi'untait  les  gestes  et  l'habit  de  son 
protagoniste.  Ne  le  voit-on  |tas  dans  l'Ecbasis  chantant  dévote- 
ment des  psaimies  sur-  une  montagne  et  faisant  une  humble  con- 
fession de  ses  fautes  à  haute  voix?  Dans  l'ancien  Roman  lui- 
même,  Renard,  sauvé  de  la  mort  grâce  à  l'intervention  du  prieui- 
de   Grandmont,  frère   Bernard,  entre  dans   un  couvent   et    s'y 
montre  d'abord  fort  scrupuleux  observateur  de  la   règle.  Mais 
qu'on  ne   s'y  trompe  pas;  l'intention    ici   n'est   que    comique. 
Tl    n'en    est    point    ainsi    dans  l'Ecbasis,    non    plus   que   <lans 
(juelques  branches  de  la  dernière  heure.  Dans  celles-ci  Renard 
cesse   d'être  un  type  amusant;  ce  n'est   plus   le  malicieux  qui 
trompe   pour   l'unicjue  ])laisij"  de   tromper,  qui    se  divertit  des 
invstifications  de  ses  victimes  plutôt  qu'il  ne  se  réjouit  du  mal 
qu'il   leur  fait.  Une  ombre  de  tristesse  se  répand    sur   lui;   il 
devient  froidement  cruel.    C'est   un   cimemi   dangereux,    impi- 
toyable, qui  tléti-it  (^t  p(>rd  tout  ro  (pi'il  approche  : 

De  lui  ne  se  piiet  nus  partir 
Jusqu'à  tant  qu'il  l'ait  fait  honir  : 
Une  pièce  puel  il  reignier, 
Mais  après  le  fet  trcsbuchier, 
Pendre  as  forche  ou  noicr  en  mer, 
Ardoir  au  feu  ou  essorber  '. 

Voilà  les  noires  couleurs  s(»us  les(|U(dles  un  des  derniers 
chanteurs  du  g(Mq»il  nous  |tr(''senle  sou  persomiage.  Il  l'ivalise 
de  pessimisme  avec  les  aiileiu-s  de  IMiysiologus  et  de  Bestiaires 
«Mii,  depuis    lon::leinps,  a\aienl  associt''   l'idéi»   du   mal  à  la  pré- 

1.   I)n  lui  mil  ne  |)('.iil  Si'  sr'p.u'nr  -   Jiisijii'ii  c' iin'il  l".iil  l'ail  lidiinir.  — Quel(|uc 
Icmps   il    peut    r('|,'iicr.   --   Ill;li■^    cn^iiitc   il    le    f.iil     li'chiiclici-.  pondre    aux 

fourches  ou  noyer  eu  mor,  —  iiniln-  au  l'fii  ou  avcugli-r. 


LES  ROMANS  DU  RENARD  37 

fseiice  «le  cet  animal  sur  la  terre;  oncrcjii-ail  entendre  Guillaume 
de  Normandie  lorsque,  après  tant,  d'autres,  il  décrit  cette  bète 
malfaisante  qui  «  sait  tant  d'art  mauvais  »,  qui  «  le  peuple  mène 
à  ruine  »,  ce  «  maufé  qui  nous  guerroie  ».  Une  autre  des  der- 
nières branches  nous  conte  qu'Adam  et  Eve,  expulsés  du  paradis, 
avaient  reçu  de  Dieu  une  verge  dont  ils  devraient  frapper  la 
mer  chacjue  fois  qu'ils  voudraient  créer  un  nouvel  animal.  Adam 
fait  sortir  des  ilôts  des  bètes  apprivoisées  «d  domestiques  ;  Eve 
n'en  fait  sortir  que  de  sauvages,  et,  parmi  elles,  est  le  renard 
qui  n'inspiri^  |)as  à  l'auteur  de  moins  amèi-es  rétlc^xions  : 

Icil  gorpil  nos  senede 
Renart  qui  tant  sot  de  mestrie  : 
Tôt  cil  qui  sont  d'engin  et  d'art 
Sont  mes  tuit  apelé  Renart  *. 

11  fan!  noter  ce  dernier  vers.  Alors  en  elTet  apparaît  et  devient 
d'un  usage  constant  le  mot  «  renardie  ».  Les  poètes  ont  reçu 
4les  mains  des  moines  le  fouet  de  la  satire;  ils  osent  exprimer 
en  langue  vulg^aire  leurs  plaintes,  leurs  revendications,  et  ce 
mot  va  leur  servir  pour  désigner  tous  les  vices,  toutes  les  injus- 
tices, tous  les  abus.  Laissant  de  côté  le  caractère  du  loup,  trop 
épais  et  moins  souple  que  celui  du  groupil,  ils  prennent  ce  dernier 
<léjà  symbolisé  pai'  la  litt(''rature  cléricale  et  popularisé  d'ailleurs 
par  deux  siècles  d'apothéose  pour  en  faire  le  type  de  tout  ce  qui 
les  irrite  et  les  blesse.  Renard  ne  sera  plus  seulement  le  prêtre 
liypocrite  vivant  en  concubinage,  le  moine  débauché  et  rapace, 
le  prélat  simoniaque  que  représentait  jadis  le  loup  ;  il  sera  aussi 
le  jug-e  prévaricateur,  le  seigneur  insatiable,  l'usurier  sordide, 
le  marchand  improbe  : 

Il  n'est  au  jour  d'ui  mestier 
Ne  nule  marcheandise 
Excepté  le  poullaillier 
Qui  le  Regnart  n'aime  et  prise  -. 

Cl'est  ainsi  ({ue  débute  un  joli  petit  poème  du  xui"  siècle  qui 
nous  montre  chacun  voulant  avoir  sa  part  de  la  queue  du  renard. 

I.  Ce  goupil  nous  signilie  —  Renard  ([ui  tant  sut  de  tours  :  —  tous  ceux  qui 
sont  lie  fraude  et  d'art  —  sont  désormais  tous  appelés  Renards. 

■2.  R  n'est  point  aujourd'hui  de  métier,  —  il  n'est  point  de  négoce.  —  excepté 
le  poulailler  —  qui  n'aime  et  ne  prise  Renard. 


38  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN  DU  RENARD 

Ducs  et  [iriuccs  la  porteiit  sur  eux  ;  il  n'est  |)()inl  de  jeunes  élé- 
gants qui  ne  l'aient  «  dessus  leurs  cheveux  »  et  ne  l;i  |)réfèrent 
à  1.1  jibis  M.mrlie  liei'uiine;  prélats,  évèf|ues,  althés,  prêtres, 
moines,  jacobins,  cordeliers,  héjïuins  la  cachent  sous  leur  chape; 
orfèvres,  émailleurs,  chasuhliers,  (h'apiers,  corthuniieis  s'en 
disputent  les  poils. 

Renars  est  mors,  Ren.irs  est  vis,  , 

Renars  est  ors,  Renars  est  vils 
Et  Renars  règne  *, 

sécrie  encore  Kuteheuf  dans  son  lieuard  le  Bestournc  (mal 
tourné),  petite  pièce  satirique  dont  les  allusions  nous  sont  restées 
ohscures.  C'est  ce  cri  que  semblent  avoir  enteii(hi  les  auteurs  du 
Couronnement  Renard,  de  Renard  le  Nouveau  et  de  Renard  le 
Contrefait.  Ces  trois  poèmes  sont  le  dévelop[)ement  de  cette 
nouvelle  conception  qui  fait  de  Renard  le  maître  du  monde,  le 
diable  en  personne  qui  affole  chacun,  sème  jtartout  le  mal  et 
Tinjustice,  l'ennemi  contre  lequel  tous  doivent  se  liguer  atin  de 
le  com])attre  et  (\(^  le  terrasser. 

Le  Couronnement  Renard.  —  Le  Conronnemenl  Renard 
a  été  composé  en  Flandre  dans  la  seconde  moitié  du  xni''  siècle. 
Le  poète  qui  l'a  écrit  ne  s'est  point  fait  connaître  à  nous;  on 
peut  néanmoins  fixer  approximativement  la  date  de  la  compo- 
sition de  cette  œuvre  grâce  au  prologue  et  à  l'épilogue  où  il 
est  question  d'un  comte  Guillaume  dont  on  doit  déplorer  la 
perte.  Il  s'agit,  selon  toute  vraisemblance,  de  Guillaume  de 
Flandre,  qui  se  croisa  avec  saint  Louis  en  1248  et  mourut 
dans  un  tournoi  à  Trasaignies  dans  le  Hainaut  en  1251.  C'est 
donc  peu  après  i2')l  que  parut  cette  longue  histoire,  en  plus 
de  1^000  vers,  de  Renard  qui,  sni-  les  conseils  de  sa  femme, 
brigue  la  royauté  et  parvient  à  monter  sur  le  trône.  Le  tout 
est  une  allégorie  assez  peu  transpanMite.  A  en  juger  |>ar  les 
vers,  d'ailleiu's  assez  obscurs,  du  prologue  el  de  l'épilogue, 
l'auleiu'  seuible  avoir  voulu  douiiei-  une  leccui  aux  princes  trop 
Faibles,    leur    MUMiti'er   comme    il    laiil    se    (b'-iier  des    mt''chanls. 


1.  R<'nanl  est  niurl.  RiTianl  csl  vivant.  --  lUMnr.l  est  Iiiiloiix.  RiMiartl  ost  vil, 
-  et  Renard  rètriic 


LES  ROMANS  DU  RENAUD  39 

connaître  à   fond  les   secrets   d»»   la  renardie  [tour  les  déjouer 
au  profit  du  bien  et  de  la  vertu. 

C'est  dans  le  cadre  bien  connu  de  la  branche  du  Jujiement  (jiie 
l'auteur  a  enchâssé  la  suite  des  événements.  Après  trois  av(Mi- 
tures  qui  rappellent  seulement  de  loin  celles  de  l'ancien  Roman, 
mais  qui  sont  [)ourtant  dans  la  manière  des  premiers  trouvères, 
nous  sommes  transportés  dans  un  couvent  de  Jacobins.  Renard 
demande  à  être  admis  dans  leur  ordre;  mais  pendant  que  le. 
chapitre  délibère  sur  sa  requête,  Renard  est  allé  à  côté  chez  les. 
Mineurs  qui  l'ont  accueilli,  eux,  à  bras  ouverts.  Les  Jacobins 
le  réclament,  les  mineurs  refusent  de  le  lâcher;  il  les  met  d'ac- 
cord en  déclarant  qu'il  portera  désormais  une  cotte  mi-partie  de 
Jacobin  et  de  Mineur,  et  il  reste  un  an  au  milieu  d'eux,  ensei- 
gnant la  façon  de  «  se  maintenir  aux  cours  des  comtes  et  rois  ». 
Il   se  rend  enfin  au  palais   de   Malrepair,  se  fait  passer  pour 
prieur  des  Jacobins   de  Saint-Ferri  et  annonce  à  Noble   qu'il 
doit  d'après  les   astres    mourir   prochainement ,    qu'il  lui  faut 
désigner    son    successeur.  Grande   frayeur  (ki    pauvre    roi;    il 
se    confesse,  et,  pressé  habilement  de    questions    par  le  faux 
Jacobin,  il  lui  avoue  que  le  seul  digne  de  lui  succéder,  c'est 
Renard,  le  plus  faux  de  ses  barons,  mais  le  plus  subtil,  le  plus 
malin.  Noble  le  prie  alors  de  prêcher,  et  le  voilà  débitant  un 
interminable   sermon  sur  la   pauvreté.  Les   auditeurs   enthou- 
siasmés veulent  qu'il  désigne  lui-même  le  futur  roi.  Il  se  dérobe 
modestement  et  conseille  de  tenir  parlement.  Toute  la  cour  est 
donc  convoquée  par  les  soins  d'Isengrin  ;  chacun  est  présent, 
sauf  naturellement  Renart  dont  on  ne  peut  arriver  à  découvrir 
la  retraite.  Erme  (Hermeline),  qui  arrive  avec  son  petit  Renar- 
diel  dans  les  bras,  dit  au  roi  que  son  mari  est  entré  dans  les 
ordres,  dès  qu'il  a  appris  la  mort  prochaine  de  son  souverain, 
afin  de  se  préparer  lui-même  à   sa  fin  ;   on  pourra  le  trouvf^r, 
ajoute-t-elle,  à  Saint-Ferri.  Nol)le  ordonne  à  Isengrin   d'aller 
le  quérir;  il  refuse  effrontément,  ainsi   que   le   léopard   et   le 
tigre.  Le    pauvre   roi   se  désole   sur  l'abandon   de  ses  sujets, 
sur  l'impuissance  où  le  met  rap|)roche  de  la  mort;  il  exprime 
sa  tristesse  en  termes  si  touchants  que  le  hérisson  a  pitié  de 
lui;   aidé  du  mouton,  il  se  jette  sur  Isengrin,  le  terrasse  aux 
applaudissements  des  barons  qui  tout  à  l'heure  narguaient  le 


40'  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

roi.  l.soiij.nin  se  décide  à  remplir  la  mission  qui  lui  répugne 
tant.  Le  lendemain,  Renard  se  présente  à  la  cour  accompajirné 
du  prieur  (jui  jure  par  tous  les  saints  (ju'il  n'est  entré  au  cou- 
vent que  dej)uis  cin({  jours.  On  délibère  longuement;  il  est 
proclamé  roi.  11  accepte  après  bien  des  façons  et  des  jjri- 
maces.  Son  ])remier  acte  est  de  chasser  de  la  cour  le  hérisson 
et  le  mouton  auxfjucls  pourtant  il  doit  la  couronne.  1!  rt^fuse 
tous  les  présents  qu'on  lui  oflïe;  mais  Erme  et  Renardiel  les 
acceptent.  Nohle  uKMirt  à  la  Pentecôte,  comme  les  astres  l'avaient 
prédit,  et  Renard,  désormais  seul  maîtr<>,  reste  (juelque  temps 
dans  son  royaume  où  il  ne  cesse  de  comhlei'  de  faveurs  les 
riches  et  d'opprinu'r  les  petits.  Puis  il  part  en  voyai.'-e,  })arcourt 
le  monde,  va  d'aboi'd  à  Jérusalem  oîi  sa  venue  réjouit  les  traîtres 
et  les  médisants  dont  il  fait  sa  compagnie,  ensuite  à  Tolède  où 
il  enseigne  l'art  de  nigromancie,  vient  à  Paris  où  chacun  veut 
apprendre  de  lui  «  la  nouvelle  contenance  »  dont  il  est  l'inven- 
teur. Sa  renommée  s'est  étendue  jusqu'à  Rome  :  le  Pape  le 
mande,  et  il  est  enchanté  d'être  initié  à  tous  les  secrets  de  son 
art,  de  savoir  comment  on  peut  faire  d'un  mouton  un  i)rètre, 
d'un  mendiant  un  reclus,  d'un  gueux  un  évèque.  Renard  par- 
court encore  l'Angleterre,  l'Allemagne,  et  rentre  entin  dans 
son  palais  où  il  continue  à  ne  s'occuper  que  des  grands  et 
dédaigne  les  pauvres  qui  se  répandent  en  lamentations. 

Tel  est  ce  ])oème  dont  certaines  parties  montrent  un  réel 
talent  d'exposition,  mais  dont  la  langue  malheureusement  ne 
laisse  })as  d'être  souvent  obscure.  La  signification  que  l'au- 
teur a  voulu  donner  à  ce  tableau  ne  l'est  pas  moins.  C'est 
plut(M,  une  satire  générale  cpi'une  suite  d'allusions  directes  à  des 
événements  contemporains.  Mais  ce  qui  est  clair,  ce  (pii  éclate 
bruyamment  dans  tout  le  récit,  c'est  la  haine  que  nourrissait  le 
poète  contre  les  ordres  mcwidiants.  Cette  haine  semble  former 
le  fond  de  l'œuvre  entière,  c'est  elle  qui  l'anime,  la  soutient. 
Rutebeuf,  Jean  de  Meun  et  tant  d'autres  (|ui,  à  cette  é|)oque, 
ont  fulminé  contre  ces  moines  qu'ils  considéraient  comme  des 
intrus,  comme  les  pires  enuemis  de  l'Église  et  de  l'État,  n'ont 
pas  été  plus  mordants,  jdus  acerbes.  Quoi  de  })lus  ironi<pie  que 
les  paroles  (pie  le  poète  met  dans  la  bouche  du  prieur  des  Jaco- 
bins (piand  il  expose  à    son   cliaiMlre   les   a\antages  (pie    l'ordre 


LES  ROMANS  DU   lUîNARD  41 

peut  tirer  de  la  société  de  Renard!  «  Personne,  dit-il,  ne  peut 
profiter  s'il  ne  sait  être  liahile.  Or  nous  sommes  mendiants.  Que 
n'ohtiendrons-nous  pas  si  nous  nous  mettons  à  la  suite  de 
Renard  (|ui  nous  mènera  à  travers  le  monde?  Nous  aurons  dans 
notre  main  tout  le  cleriié,  évèrpies,  cai'<linanx,  |>ape;  nous  aurons 
pain,  vin,  saumons,  poulets  à  foison;  rien  ne  nous  mancpiera.  » 
La  dispute  entre  les  Jacobins  et  les  Mineurs  à  (|ui  ]>ossédera 
Renard,  leur  serment  de  vivre  en  paix  lant  qu'ils  le  tarderont 
parmi  eux  sont  aulant  d'attaques  violentes  à  l'adresse  de  ces 
moines  dont  les  ordres  pouilant  n'avaient  point  encore  un  demi- 
siècle  d'existence.  On  pourrait  même  j»eut-èti'e  aller  plus  loin  et, 
bien  que  Renard  ligure  dans  toute  la  première  partie  vêtu  de 
l'habit  des  Jacobins,  regarder  le  poème  tout  entier  comme  une 
diatribe  dirierée  contre  les  Mineurs.  Dans  son  sei'mon  sur  la 
pauvreté,  Renard  parle  sans  cesse  de  «  nates  ».  Ne  serait-ce  point 
là,  comme  on  l'a  remarqué,  un  souvenii'  du  premier  et  fameux 
chapitre  des  Franciscains  qu'on  appela  le  chapitre  des  Nattes 
parce  que  les  5000  frères  qui  y  étaient  réunis  dans  la  campasme 
d'Assise  durent  camper  sur  des  nattes  ou  sous  de  pauvi'es  huttes? 
De  même  les  pérég'rinations  qu'accomplit  Renard  en  Es})agne, 
en  France,  en  Allemagne,  en  Angleterre  i-appellent,  à  s'y 
méprendre,  les  envois  de  missiomiaires  dirig-és  vers  ces  contrées 
par  saint  François  dès  l'année  1216.  Le  séjour  aujtrès  du  pape 
de  Renard  qui  est  logé  et  fêté  chez  «  le  plus  vaillant  et  le  plus 
courtois  des  cardinaux  »  paraît  être  aussi  la  parodie  du  voyage 
de  saint  François  qui,  inquiété  par  l'opposition  de  certains  pré- 
lats et  voyant  ses  frères  chassés  de  partout  et  traités  d'héréti- 
ques, alla  en  personne  implorer  la  protection  d'Innocent  ITI  et 
reçut  comme  protecteur  le  cardinal  Hugolin. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  poème  du  Couronnement  Renard  date\ 
dans  l'histoire  de  l'épopée  du  g:oupil.  C'est  avec  lui  que  nous 
voyons  la  satire  définitivement  installée  dans  cette  épopée. 
Jusque-là  elle  n'avait  fait  que  de  courtes  et  timides  apparitions; 
elle  fait  désormais  corps  avec  le  récit  qui  n'a  plus  en  lui  sa 
raison  d'être,  qui  ne  se  suffit  plus. 

Renard  le  Nouveau.  — ■  Reimrd  le  Nouveau  a  été  composé 
par  un  poète  lillois.  Jacquemart  Gelée,  à  la  fin  du  xni°  siècle. 
Cette  œuvre  se  compose  de  deux  parties  d'une  étendue  inégale. 


42  LES  FABLES  ET  LE   ROMAN  DU  RENARD 

Kllcs  sont  sans  doute  reliées  riiiir  à  l'autie  par  un  avertissement 
(lu  jxtète;  mais  il  semble  bien  (|u'il  ait  «Hé  ajouté  après  coup, 
en  I"i88,  lorsque  Gelée  eut  l'idée  de  doinicr  une  suite  cà  ce  qu'il 
avait  déjà  conté.  A  la  simj)le  lecture,  on  s'aperroit  que  ce  pre- 
mier et  ce  second  livre  ont  été  composés  à  deux  époques  ditTé- 
rentes  de  sa  vie.  tant  l'art  et  l'esprit  en  sont  différents!  11  est 
même  probable,  conmu'  on  le  veri-a,  (pTune  notable  partie  du 
second,  la  conclusion  du  poème,  a,  elle  aussi,  été  écrite  alors 
que  le  reste  avait  été  déjà  composé  depuis  quelque  temps;  elle 
forme  une  branche  isolée,  un  fragment,  qu'on  petit  détacher  sans 
rompre  l'unité  du  tout  auquel  on  l'a  attacbé;  et  ({ui  lui-même  a 
son  unité. 

Le  j>remier  livre,  qui  est  le  plus  court  et  comprend  2630  vers, 
ne  justifie  pas  pleinement  le  titre  de  Renard  le  Nouveau  donné  à 
l'œuvre  entière.  Sans  doute  l'intention  du  j)oète  est  toute 
morale  :  s'il  va  inventer  une  nouvelle  histoire,  nous  dit-il  dans 
son  proloiifue,  c'est  que  Renard  «  multiplie  »,  que  le  monde 
est  jtlein  de  fausseté,  que  Convoitise  y  a  fait  un  pont  où  montent 
et  d'oii  descendent  sans  cesse  prélats,  abbés,  rois,  princes  et 
comtes.  Mais  ne  croyez  pas  que  le  ton  reste  si  solennel.  La 
suite  est  plutôt  enjouée  que  sérieuse,  et,  si  le  poète  veut  nous 
instruire,  il  le  fait  en  nous  amusant.  D'ailleurs  le  cadre  des  évé- 
nements oij  s'agitent  les  héros  est  bien  encore  celui  de  l'ancien 
Roman  :  l'inimitié  du  gou}»il  et  du  loup  continue  à  former  le 
.fond  de  l'action,  et,  à  de  nombreuses  allusions  ainsi  qu'au  tour 
de  certains  épisodes,  on  sent  que  Gelée  a  la  luémoire  toute  pleine 
des  récits  de  ses  devanciers;  il  n'a  point  pu  s'alTranchir  de  la 
tyrannie  de  la  tradition,  et  certes  nous  n'avons  pas  aie  regretter. 
Aussi  la  satire  y  est-cdh^  géniM'ale,  tout  aussi  inofl'ensive  (]\w 
dans  les  branches  de  la  seconde  période  du  Roman  de  Reiuird  : 
l'allégrorie  qui  y  est  jointe  est  encore  discrète;  elle  est  d'une 
trame  légère  et  subtile;  ce  n'est  pas  le  voile  lourd  et  épais  qui 
assomiu'ira  et  attristera  tout  dans  la  seconde  partie  du   poènu*. 

Le  récit  s'ouvre,  comme  dans  la  branche  du  .lug(MU(Mit,  |>ai^ 
un  j)arlemenl.  Le  roi  N(ddon  a  réuni  tous  ses  barons;  nuiis  il 
n'a  |)as  i<i  à  faire  jng^er  le  félon  Renard;  il  veut,  en  leur  |>ré- 
sence,  aimer  chevalier  son  fils  Org"ueil.  Renard  et  Lsengrrin  lui 
chaussent   ses  ('«perons  pfwidanl  «pion    le   revêt   darnies  allé'go- 


LES  ROMANS  DU  RENARD  43 

riques,  (11111  haiihert  d'tMivie,  (riiiu^  cotte  de  vaine  tiloire,  (rim 
écu  de  discorde  et  de  trahison,  d'un  heaume  de  convoitise  et 
qu'on  lui  met  en  mains  une  épée  de  haine  et  de  félonie.  Puis 
une  messe  solennelle  est  chantée  par  l'àne.  Une  Joute  a  lien 
aussitôt  a[)rès  la  cérémonie.  Oi'iiueil  y  est  vaincu  })ar  les  lils 
d'Isengrin.  Plein  de  dé]»it,  il  confie  le  soin  de  sa  vengeance  à 
Renard  qui  ne  demande  pas  mieux  que  d'en  finir  avec  son  irré- 
conciliahh>  ennemi.  Dans  un  tournoi  il  tue  traîtreusement 
Primant,  le  fils  d'Isengrin,  et  hlesse  celui-ci  à  mort.  Revenu 
à  lui,  Isengrin  dénonce  le  coupal)le  au  roi  (pii  s'accuse  de  cette 
vilaine  aflaire,  regrettant  sa  patience,  sa  déhonnaireté  envers 
celui  qui  avait  déjà  tué  dame  Coupée  et  avait  «  honni  de  sa 
femme  Isengrin  ».  Il  fait  faire  de  splendides  funérailles  à  Pri- 
mant ({ue,  comme  jadis  dame  Coupée,  l'on  dépose  dans  un 
tomheau  de  marhre  fin,  confie  Isengrin  aux  soins  d'un  médecin 
et  lance  toute  son  armée  dans  la  direction  de  la  forteresse  de 
Maupertuis  où  Renard  s'est  réfugié.  A  la  suite  d'un  premier 
assaut  où  les  troupes  royales  sont  repoussées,  les  assiégés 
tentent  une  sortie  nocturne,  et  Orgueil  se  laisse  prendre  par 
eux.  On  lui  fait  force  fête  dans  le  château.  Les  six  princesses 
du  lieu.  Colère,  Envie,  Avarice,  Paresse,  Luxure,  Glouton- 
nerie lui  mettent  sur  la  tète  une  couronne  d'or;  puis,  aju'ès 
maints  discours  où  elles  g-lorifient  cette  alliance  nouvelle  d'Or- 
gfueil,  l'amant  de  Proserpine  et  l'ennemi  (ki  Christ  rédem})teur, 
avec  Renard  qui 

vessie  pour  lanterne 

l-'ait  entendre  à  tous  les  siens, 

elles  partent  avec  le  prince  à  la  conquête  du  monde. 

Cependant  Renard  song"e  à  délivrer  son  fils  Roussel,  tomhé 
aux  mains  des  soldats  de  Nohlon.  Il  pénètre  dans  le  camp, 
dég'uisé  en  frère  mineur,  et  ohtient(hi  roi  la  permission  de  con- 
fesser les  prisonniers  avant  leur  mort.  Il  s'entend  avec  son  fils 
et  son  cousin  Grimhert  sur  les  moyens  d'évasion.  La  nuit 
venue,  il  enlève  Roussel,  et  laisse  dans  le  cachot  ses  sandales  de 
moine  pour  hien  montrer  qu'il  est  l'auteur  du  méfait.  Nohlon, 
qui  avait  à  cœur  le  supplice  de  Roussel,  qui  était  resté  sourd  aux 
supplications  de  Grimhert,  aux  exhortations  <à  la  clémence  du 


44  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN  DU   RENARD 

faux  U'rve  Jouas,  entre  dans  une  violente  colère  et  ordonne  un 
second  assaut.  Dans  le  premier,  Gelée  nous  avait  montré  les 
animaux  combattant  comme  de  vrais  chevaliers,  avec  échelles, 
hefTrois,  batistes,  feu  iiréjieois.  Ici,  avec  une  vai'iété  d'exposi- 
tion qui  ne  manque  point  de  charme,  il  nous  les  représente 
luttant  avec  leurs  armes  naturelles  :  le  chat  et  le  singe  grim- 
pent aux  murailles,  le  b('diei'  bal  h'  rempart  de  ses  cornes,  le 
porc  et  le  sanglier  fouillent  la  terre,  le  grillon  et  l'autruche  sai- 
sissent les  assiég-és  au  vol,  l'agace  et  le  perroquet  les  étourdis- 
sent de  leurs  cris;  l'àne,  le  taureau  et  le  chien  les  épouvantent 
chacun  à  sa  façon  par  le  son  de  leur  voix.  Rien  n'y  fait  :  le  roi 
est  forcé  de  battie  en  retraite.  Il  n'a  bientôt  plus  d'argent  pour 
payer  ses  troupes,  et  la  plupart  de  ses  soldats  passent  dans 
le  camp  de  Renard  dont  le  trésor  est  sans  fond  et  la  g-éné- 
rosité  inépuisable.  Mais,  au  moment  d'en  venii"  vme  troisième 
fois  aux  mains,  Renard  prend  le  parti  de  rentrer  en  g'ruce  auprès 
du  roi,  se  disant  que  celui-ci  sera  son  oblig-é,  lui  accordera 
toutes  les  faveurs,  et  même  peut-être  sa  succession.  11  va  donc 
au  camp  de  Noblon,  s'ag^enouille  à  ses  pieds,  et  Noblon  attendri 
veut  aussitôt,  malgré  ses  hy]»oci'ites  j'(>fus,  le  nommei-  comman- 
«leur  du  palais.  Les  portes  de  Maupertuis  sont  ouvertes  : 
Iseng^rin  qui  avait  fui  par  peur  de  Renard  est  ramené  de  force 
et  donne  le  baiser  de  paix  à  son  ennemi.  Une  fête  célèbre  cette 
double  réconciliation  :  toute  la  cour  est  conviée  à  un  bal  où 
nous  voyons  «  caroler  »,  en  chantant  toutes  sortes  de  refrains. 
Renard  avec  la  reine  et  Hersent,  Noblon  avec  Harouge  la 
luparde,  Chantecler  avec  ses  poules,  le  singe  avec  la  renarde. 

La  secomb'  partie  de  Henard  le  Nouveau  justifie  plus  ce  titre 
(jue  la  première.  Avec  elle  nous  nous  éloigfuons  presque  com- 
plètement de  rauciemie  doimée.  Çà  et  là  Gelée  y  revient,  mais 
avec  une  insigne  maladresse  :  au  milieu  d'événements  où  les 
personnag'-es  n'ont  des  bêtes  (|ue  le  nom,  il  insère  brusque- 
ment (les  (''pisodcs  où  ceux-ci  semblent  repi'endre  leur  vraie 
nature.  Ainsi  Renard  enlève  à  Chantecler  un  de  ses  fils  et  le 
dévore;  il  pénètre  dans  une  maison  avec  Tibert  (pi'il  met  habi- 
lement aux  prises  avec  un  pavsau  iiemlaiit  (|iie  lui  s'enfuit 
avec  un  oison  cuit,  (|u  ils  dexaienl  se  partager;  il  faille  mort 
pour   s'eiiiparer  du   Iktou  que   [lurtait   un  fi'ère   convers;   mais. 


LES  ROMANS  DU  RENAUD  45 

moins  malin  cette  fois,  il  se  voit  enlever  cette  proie  par  Tiherl. 
Il  ne  man(pie  pas  non  }>lus  de  réminiscences  de  la  scène  du 
Juiiement,  puisqu'on  voit  lielin  le  niouton  et  sa  femme  Beline 
apporter  à  la  cour  le  cadavre  de  leur  tille  Giermette,  victime 
de  la   voracité  d'Isengrin  ;  le  co(]  Chantecler   crier  vengeance 
contre  Hubert  le  milan  qui  a  tué  ses  poussins;  Pelé,  le  rat,  et 
Chenue,  la   souris,  se  lamenter  sur  la   mort    de    leurs   petits, 
mangés  par  Mitons,  un  des  fils  de  Tihert.  Outre  que  ces  tableaux 
sont  de   pâles   et   insipides   imitations    des   scènes   de   l'ancien 
Roman,  ils  produisent  un  contraste   des  plus   choquants  avec 
l'épisode  qui  les  précède,  celui-là  tout  humain,  (|ui  nous  montre 
Renard  devenu  le  confident  des   amours  du  roi  Noblon  et  le 
trompant  indignement  en  lui  volant  sa  maîtresse  Harouge,  la 
luparde.  La  suite  n'est  pas   moins  anthropomorphique.  Nous 
y    retrouvons    un    assaut    de    Maupertuis;    Noblon    et    Renard 
échangent  des  lettres  de  menaces;  ce  dernier  construit,  pour 
échapper  à  la   colère   du  roi,  un  navire  allégorique;  Noblon, 
pour  l'atteindre,  en  construit  un  autj'e  non  moins  idéal  ;  le  pre- 
mier est  le  repaire  de  tous  les  vices,  le   second   est  l'asile  de 
toutes  les  vertus.  Avant  que  les  deux  navires  s'entrechoquent, 
Renard  adresse  une  nouvelle  lettre  de  menaces  au  roi  et  une 
épître   amoureuse  à  chacune   de   ses   anciennes   maîtresses,  la 
lionne,   la  louve    et    la  luj>arde.   Elles  se  pâment  d'aise  en  la 
lisant,  tirent  au  sort  celle  qui  doit  posséder  à  jamais  l'irrésis- 
tible don  Juan   :   c'est  Hersent  qui   est  désignée,   et   elles    en 
informent  leur  amant  ])ar  une   missive  rédigée  en   commun. 
Renard,  vexé  de  ce  qu'elles  se  sont  fait  des  confidences,  et  sur- 
tout de  ce  que  le  sort  a  favorisé  Hersent,  veut  se  venger  d'elles. 
Grimbert  lui  a  révélé  les  propriétés  mystérieuses  de  l'aimant.  Il 
se  rend  à  la  cour,  déguisé  en  charlatan,  et  présente  au  roi  ce 
précieux    talisman  grâce  auquel,  assure-t-il,    tout  mari  trompé 
peut  faire  révéler  à  sa  femme,  durant  son  sommeil,  les   infidé- 
lités dont  elle  s'est  rendue  coupable.  Noblon,  Isengrin  et  le  léo- 
pard   demandent  aussitôt  à  expérimenter  cette  extraordinaire 
vertu,  et,  instruits  bien  vite  de  leurs  infortunes  conjugales,  ils 
rouent  de  coups  leurs  femmes  et  les  chassent   C'est  ce  que  aou- 
lait  Renard.  Il  attire  les  fugitives  dans  son  château  de  Passe- 
Orgueil  et  se  crée  un  harem  à  son  usage.  Nous  assistons  alors  à 


46  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN  DU  RENARD 

doux  inl(M'niiiiables  conil»ats  :  riin  sur  mer,  cutrc  les  <Ieux 
navires;  l'autre  sur  terre,  au  {>ie<l  (l<\s  inui-ailies  du  cliàteau  de 
Passe-OriTueil.  Une  ruse  haltile  de  Henard  met  lin  à  la  guerre  et 
élève  notre  héros  })lus  que  jamais.  Pendant  une  trêve,  il  délivre 
(le  ses  chaînes  Lionel,  le  lils  du  roi,  son  prisonnier.  Il  étale  à  ses 
veux  émerveillés  rappareil  im])<)sant  des  forces  dont  il  dispose, 
le  met  en  face  de  sa  mère,  de  la  luparde  et  de  la  louve  qui  jurent 
par  tous  les  saints  que  Renard  a  respecté  leur  vertu  et  s'est 
conduit  à  leur  éprard  en  parfait  gentilhomme.  Lionel  retourne 
ébloui  et  éditié  auprès  de  son  père  et  le  décide  à  faire  la  j)aix. 
Toute  la  cour  j)énètre  en  grande  pompe  dans  Passe-Orgueil  en 
chantant  des  refrains  d'amour.  Enfin,  le  navire  royal  ayant 
miraculeusement  disparu,  Henard  emmène  Noblon  à  Maupertuis 
où  l'on  célèbre  de  nouvelles  fêtes. 

L'idée  de  Gelée,  dans  cette  seconde  partie  du  poème,  est  la 
même  que  dans  la  première.  Il  a  voulu  nous  montrer  une 
seconde  fois  le  triom])lie  de  l'Esprit  du  mal;  c'e-sten  vain  que  la 
Vertu,  vaillamment  défendue  par  le  roi,  essaie  de  lutter;  elle 
n'est  pas  terrassée,  elle  ne  lutte  pas  jusqu'au  bout;  non,  elle 
pactise  lâchement  avec  le  démon  et  se  met  à  sa  merci.  Cette 
conception  élevée,  qui  fait  honneur  au  poète  lillois,  a  malheu- 
reusement été  d'une  exécution  imparfaite  :  le  récites!  trop  long  ; 
il  est  en  outre  composé  d'éléments  divers  que  l'auteur  n'a  pas 
su  fondre  dans  une  harmonieuse  unité  ;  le  sérieux  et  le  comique, 
la  réalité  et  l'allégorie  s'y  coudoient  sans  cesse  sans  se  mélanger 
et  forment  un  ensemble  bigarré.  C'est  dans  les  détails  seule- 
ment que  l'art  du  poète  se  révèle;  certaines  parties  dénotent 
une  finesse  de  sentiments  et  une  douceur  d'ironie  égales  à 
celles  des  premiers  chanteurs  du  goujjil.  Si  le  style  de  Gelée 
est  lourd  et  laborieux  dès  (pi'il  s'(MUpêtre  dans  les  plis  é})ais  de 
l'allégorie,  ailleurs,  quand  il  est  maître  de  ses  mouvements,  il 
est  vif  <'t  plein  d'attrait.  Son  (Puvre  eut  d'ailleui's  im  grand 
succès,  plus  durable  même  que  celui  de  son  ancêtns  le  |{oman 
de  Renard.  Elle  fut  en  effet  traduite  en  |U()se  per  un  certain 
Tennesax  sous  le  litre  «  Le  livre  de  maisire  Heynart  et  de  dame 
Hersaint,  sa  fenu',  livi-e  plais.iiil  et  l'iicclieux  coiileiianl  maint/, 
propos  et  subtils  ])assages  c(»uverts  (d  c(dle/.  pour  monsirer  les 
conditions  et  meui's  de   plusieurs  estais  et   (d'Iices  ».  Les  nom- 


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LES  RÛMA-NS  DU  RENARD  47 

hreuses  éditions  qui  parurent  de  ce  livi'e  au  xvi''  siècle  prou- 
vent combien  fuient  goûtées  les  inventions  de  Gelée. 

Elles  auraient  mérité  de  l'être  davantage,  malgré  toutes  leurs 
imperfections,  si,  à  ce  double  poème  que  nous  venons  d'analyser 
et  d'apprécier,  il  n'avait  pas  ajouté  après  coup  des  branches 
médiocres,  sans  lien  avec  les  précédentes  ni  entre  elles-mêmes. 
C'est  d'abord  un  violent  démêlé  entre  les  Jacobins  et  les  Corde- 
liers;  Renard  oiTre  à  chacun  des  <leux  onh-es  un  de  ses  fils 
comme  chef,  et  les  moines  se  confondent  en  remerciements. 
Nous  voyons  ensuite  Renard  se  confesser  et  essaver  la  vie 
d'ermite,  mais  s'en  dégoûter  aussitôt.  Nous  assistons  enfin  à 
une  lutte  entre  les  Templiers  et  les  Hospitaliers  qui  se  disputent 
pour  avoir  Renard  à  leur  tète;  dame  Fortune,  avec  le  consen- 
tement du  Pape,  les  met  d'accord  en  élevant  Renard  au  haut  de 
sa  roue  et  en  le  })roclamant  roi  du  monde  *. 

Cette  suite  a  sûrement  été  inspirée  à  Gelée  par  des  événe- 
ments contemporains,  peut-être  même  par  des  scandales  dont  il 
avait  été  témoin  dans  sa  ville  natale  et  (hjnt  le  souvenir  lui  était 
resté  amer.  Le  ton  est  en  effet  sérieux  d'un  bout  à  l'autre;  la 
satire  y  est  âpre  et  mordante.  Mais  Fallégforie  n'est  pas  assez 
transparente  pour  que  nous  puissions  saisir  à  travers  ce  voile 
la  vraie  préoccupation  de  l'auteur.  De  plus,  ces  fictions,  succé- 
dant sans  transition  aux  précédentes,  nous  transportent  l)i'us(|uc- 
ment  dans  un  mon(h:'  nouveau,  gâtent  le  plaisir  que  nous  avions 
pu  éprouver  et  nous  laissent  une  pénible  impression. 

Renard  le  Contrefait.  —  Le  dernier  des  Romans  du  Renard, 
Renard  le  Contrefait,  a  été  composé  à  Troyes  dans  le  premier 
quart  du  xiv°  siècle.  Nous  ignorons  le  nom  de  l'auteur;  mais 


1 .  Chacun  des  quatre  manuscrits  de  Renard  le  Nouveau  possède  une  minia- 
ture représentant  cette  scène  finale,  l'apothéose  de  Renard.  C'est  l'une  d'elles 
(pii  est  reproduite  ici.  -<  La  roue  de  la  Fortune,  dit  M.  Houdoy,  occupe  le  centre 
<le  la  composition;  derrière  et  entre  les  rais,  on  aper^-oit  celte  déesse  qui  main- 
tient la  roue  et  l'empêche  de  tourner;  tout  en  haut  et  sur  un  trône  est  assis 
Renard  couronné,  portant  un  costume  mi-]>arti  de  Templier  et  d'Hospitalier. 
A  côté  de  lui  sont  placés  ses  deux  fils  vêtus,  l'un  en  Dominicain,  l'autre  en 
Cordelier.  A  franche,  Or^rueil  à  cheval,  un  faucon  sur  le  poing,  s'avance  vers 
Renard.  A  droite,  dame  Ghille  (Tromperie)  sur  sa  mule  Fauvain  (Fausseté),  une 
faucille  à  la  main,  s'accroche  à  la  roue  et  monte  vers  Renard,  tandis  que  de 
l'autre  côté,  Foi  est  précipitée  la  tête  en  bas.  Sous  la  roue,  écrasée  par  elle, 
est  étendue  Loyauté,  dont  le  corps  forme  l'obstacle  qui  empêchera  désormais 
la  roue  de  tourner.  Charité  et  Humilité,  les  mains  jointes  et  les  yeux  au  ciel, 
assistent  avec  douleur  à  ce  spectacle.  » 


48  LES   FABLES   ET    LE  ROMAN   DU  RENARD 

celui-ci  lions  a  Tail  sur  sa  [xM-sonnc  (|uel(jU('s  ronlidcnccs  qui  nous 
j)onu('lt('iil  (ri'taMir  la  dato  à  laquelle  il  écrivit,  et  eu  outi'e  nous 
le  présentent  sous  un  j(jur  assez  curieux.  Il  avait  coinniencé  [)ai' 
être  clerc;  mais,  comme  il  ledit  à  j)lusieurs  reprises  et  chaque 
fois  avec  un  accent  de  tristesse,  il  dut  renoncer  à  cette  profes- 
sion à  caus(^  dune  femme  (|ui  l'avait  «  mis  à  petit  port  ».  A 
la  lin  d  un  (l<^  ses  récils,  il  annonce  (piil  va  en  domuM"  un  autre. 

(Juc  cil  clerc  a  eiicorcs  fait. 
Mais  il  répare  aussitôt  sa  disli'acfion  : 

(^lerc,  non,  car  couronne  n'ot  point;  • 

Par  l'emme  perdi  il  ce  point. 

C  es!  proliahlement  cette  mésaventure  qui  le  décida  à  devenir 
commerçant  : 

...  El  cil  qui  iist  ce  livre 

Merechans  lu  et  espiciers 

Le  tems  de  dis  ans  tout  entiers. 

Il  dut  réussir;  car,  <à  l'en  croire,  c'est  |)oiir  occuper  ses  loi- 
sirs qu  il  soniica  à  comjtoser  son  roman  : 

Environ  quarante  ans  avoit 
Huant  ceste  pensée  lui  vint 
Par  oiseusetc  qui  le  tint. 

11  v  a  sans  doute  (juebjues  contradictions  dans  ses  nom- 
breux dires  sur  l'année  oîi  il  commença  son  œuvre  (^t  sur  le 
temps  tpiil  mit  à  lacliever;  mais,  c(>  (pii  est  incontestal)l«%  c'est 
que,  parmi  les  faits  conteiu|)orains  <pi  il  rapj)elle,  aucun  nest 
postérieur  à  l'année  1328. 

Il  serait  impossiMe  de  pri'senter  nue  analyse  du  Renard  le 
Contrefait.  Dans  les  précédents  romans,  (piils  fussenl  un 
ensemble  <le  contes  à  rire  on  un  i^roupe  d'histoires  saliricpies, 
un  lien  ré(d  um'ssait  les  Inanclies  les  |)lus  diverses,  une  idée 
p'uérale  comuume  lein-  doimait  une  certaine  cohésion;  le  récit, 
plus  on  moins  encomltr(''  de  digressions,  se  di-roulail  n<''anmoins 
lilnctneiit,  avant  sa  lin  en  Ini-mènu' et  concenirant  lout  l'intérêt. 

Ici,  an  c(»nlraire.  tout  est  (l(''consn  :  Tantenr  a  (''crit  an   jour  le 


LES  ROMANS  DU  RENARD  49 

jour,   sans   aucun    plan  arrêté   (ravanco,  au    cré   des   caprices 
changeants  de  sa  verve  intarissable.   Après  avoir  composé  un 
premier  roman  de  31  000  vers,  il  en  a  fait  une  seconde  version 
plus   longue,    sans  toutefois  y  introduire   plus  d'art,    ni  plus 
d'ordre.  La  facture  de    ses  vers    est  celle   de    la   ])lupart  des 
poètes  de  ce   temps,  c'est-à-dire  d'une  négligence  déplorable  : 
pourvu  qu'il  trouve  la  rime  au  bout    de   chaque  ligne,    il   est 
satisfait;  il  ne  faut   lui    demander  ni    délicatesse  de  style,   ni 
recherche  d'expression.  Et  même  il  lui  est  arrivé  de  succomber 
à  la  peine  dans  ce  métier  de  rimeur  à  outrance,  et  de  reprendre 
haleine  pendant  quelque  temps  en  remplaçant  les  vers  par  de 
la  prose.  Pour  s'en  excuser  auprès  de  ses  lecteurs,  il  a  usé  d'un 
subterfuge  dont  on  n'est  point  dupe.  Dans  un    long  entretien 
entre  Renard  et  le  lion,  celui-ci  voulant  connaître  les  faits  et 
gestes   de    l'empereur    Octavien   et    de    ses    successeurs,    prie 
Renard  de  «  se  déporter  de  rimer  »  et  de  l'instruire  en  langage 
ordinaire. 

Car  y  porras  mieulx  comprimer 
Leurs  vies,  et  leur  fais  compter. 
Que  en  rimant  tu  ne  feroies. 

Noble  avait  raison  :  le  récit  a  du  moins  gagné  en  clarté  à 
cette  transformation. 

Pour  le  fond  du  Renard  le  Contrefait,  il  est  à  la  vérité  cons- 
titué par  les  aventures  traditionnelles  du  goupil  ;  mais  celles-ci 
sont  plus  que  jamais  un  cadre  pour  une  matière  nouvelle  ;  elles 
servent  de  prétextes  pour  des  digressions  de  toute  sorte,  étran- 
gères au  sujet  dont  elles  dénaturent  la  portée  primitive  et  qu'elles 
font  perdre  tout  à  fait  de  vue.  Ce  nouveau  roman  est  bien, 
comme  l'a  nommé  le  poète,  une  «  contrefaçon  »  de  l'ancien. 

A  lire  certains  des  prologues  des  branches  dans  l'une  et 
l'autre  version,  on  se  tromperait  aisément  sur  le  dessein  de 
notre  poète.  Ils  feraient  croire,  en  effet,  qu'il  n'a  pas  eu  d'autres 
visées  que  celles  des  auteurs  du  Couronnement  Renard  et  du 
Renard  le  Nouveau.  Ne  croirait-on  pas  les  entendre,  quand  il 
nous  avertit  qu'il  va  traiter  de  la  renardie,  de  cet  art  qui  fait  du 
mensonge  la  vérité,  du  vieux  le  neuf,  de  cet  art  dont  le  siècle'est 
plein,  que  tout  le  monde  apprend,  religieux  et  mondains,  vieux 

Histoire  de  la  l.vngue.  U.  4 


30  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN   DU  RENARD 

♦'I  jcunos?  Qui  s'attciidrail  à  Irouvcr  autro  choso  ([u'uno  satire 
iiénrralc  i\v  riiunianité  ou  une  satin'  iiarticiilirrc  des  ukimii-s  du 
toni]»s  a|iiès  avoir  lu  <os  vers? 

Pour  renard  qui  gelines  tue, 
(Jui  a  la  rousse  peau  veslue, 
Oui  a  grand  queue  et  quatre  pies 
N'est  pas  ce  livre  commenciés, 
Mais  pour  ccllui  qui  a  deus  mains, 
Dont  il  sont  en  cest  siegle  mains, 
Qui  ont  la  chape  Faus-sanblant 
Veslue,  et  par  ce  vont  anblant 
Et  les  honneurs  et  les  chatels. 

Mais  il  y  a  |dus  daus  Rouai'd  le  (Contrefait  (|ue  des  récrimina- 
tions et  des  ciis  de  rolère.  L'ancien  épicier  de  Troves  est  un 
discij)le  de  Jean  de  Meun,  et,  après  lui,  il  a  voulu  faire,  non 
seulement  de  la  poésie  satirique  et  morale,  mais  aussi  de  la 
poésie  scientifique  et  instructive.  Il  ne  s'est  pas  contenté  de 

....  dire  par  escript  couvert 
Ce  qu'il  n'osoit  dire  en  appert. 

Il  a  tenu  à  nous  faire  part  de  tout  ce  qu'il  savait  à  côté  de 
tout  ce  qu'il  j»ensait.  Ce  (]ue  pouvait  contenir  le  cerveau,  bourré 
à  en  éclater,  d'un  clei'c  de  cette  époque,  il  l'a  déversé  en 
entier  dans  sa  compilation.  Le  récit  proprement  dit  se  trouve 
ainsi  nové  dans  un  contexte  déboi'dant  de  ri'dlexions  morales  et 
de  commentaires  savants.  Tantôt  l'auteur  parle  en  son  [)ro})rc 
nom  ;  tantôt,  et  le  plus  souvent,  il  charge  ses  personnages 
d'exprimer  ses  idées  ou  d'étaler  son  p(''dantisme;  (juelquefois 
même,  il  oublie  <|u'il  a  confié  à  des  animaux  le  soin  d'être  ses 
porte-voix  et,  au  milieu  de  leurs  discours,  il  les  interrompt 
brus(piement  poui'  intervenir  dune  façon  aussi  ridicule  qu'inat- 
teudue. 

Le  renard  cpii,  parmi  ces  personna2:es,  a  gardé  le  rang'  de 
ju-idagoniste,  cesse  d(»nc  tout  à  fait  d'èti'e  un  type  auuisaiit.  11 
n'est  plus  (ju'un  cuistre  à  la  façon  du  Sidra(di  de  la  b'ontaiue 
de  toutes  Sciences,  ou  de  Timeo  répcmdaiit  à  Placide  dans  le 
Livre  des  Secrets  aux  philosophes.  Comme  ceux-ci,  v\  avec  un 
aidomh    aussi    impcitinhaldc    il    es!    loiir    à    loin-    lh('Md(tgien, 


LES  UUMANS  DU  RENARD  51 

mythologue,   moraliste,   liistorien,   géograplie,   Jiomme   d'État, 
économiste,   méilecin,  astronome,  astrologue.   11   a   réponse  à 
tout;  il  n'est  point  «le  difficulté  (ju'il  ne  résolve,  et  sa  science 
n'est  jamais   prise  en  défaut.    Les  autres  animaux  ne  sont  ni 
moins  gonflés  de  science,  ni  moins  discoureurs.  Comme  leur 
chef  de  iile,  ils   ont  suivi   les  cours  de  la   Faculti'  tles  Arts,  et 
tiennent    à  nous  le  jirouver.  Ils  donnent  la  ré|)li(]ue  au  goupil 
en  faisant  avec  lui  assaut  de  citations  et  d'habileté  dialectique. 
Les  uns  et  les  autres  apparaissent  mainte  et  mainte  fois  sur  leui- 
théâtre   hahituel;  on  les    revoit   dans   les    scènes   du    [daid,  du 
pèlerinage  ;  Renard  a  encore  afHiire  ici  avec  le  coq  Chantecler, 
le  corbeau  Tiécelin,  le  grillon  Frobert:  Isengrin  avec  la  jument. 
Ces  versions  nouvelles  des  antiques  histoires   sont  même  pré- 
cieuses [)Our  nous,  parce  qu'elles  renferment  souvent  des  traits 
[ilus  archaïques  que  ceux  des  branches  les  plus  anciennes  du 
Roman  de  Renard.  En  outre.  Renard  le  Contrefait  possède  des 
récits  que  n'ont  point  conservés  ces  branches,  mais  qui  ont  dû 
exister  dans  la  période  primitive  du  cycle,  puisqu'on  les  retrouve 
dans  les  imitations  étrangères.  Mais  le  poète  n'a  apporté  aucun 
soin  à  la  rédaction  de  ces  histoires,  et  il  s'en  est  servi  unique- 
ment, comme  je  l'ai  déjà  dit,  [)Our  motivei'  ses  dissertations. 
Renard  comparaît  à  deux  reprises  à  la  cour;  mais  la  première 
fois,   c'est   pour  parler  de  la   médecine  depuis  ses  origines   et 
conter  une  histoire  du  monde  se  déroulant  à  [lartir  de  la  créa- 
tion jusqu'au   règne   de  Philippe  le  Bel:  la  seconde  fois,  c'est 
pour  expulser,  de  concert  avec   les  barons  de  Noble,  tous  les 
pauvres   et  ériger    le    pillage    en   système.    Hermeline    et    ses 
enfants  crient-ils  famine  à  ses  oreilles?  Il  leur  sert  pour  toute 
nourriture  un   sermon  édifiant   contre  la  richesse,  agrémenté 
des  histoires  d'Icare  et  de  Virg^ile  le  magicien  et  du  conte  du 
Psautier.    Se    confesse-t-il    à    Hubert  le   Milan?  Avant   de  le 
dévorer,  comme  dans  une  des  branches  de  l'ancien  Roman,  il 
s'engage  avec  lui  dans  une  discussion  filandreuse  sur  les  sept 
péchés  capitaux,  entremêlée  d'observations  sur  les  sept  arts, 
sur  le  [)aradis,  sur  l'enfer,  sur  les  astres,  sur  les  dimensions  du 
monde,  sur  l'institution  de  la  noblesse,  l'origine  du  servage,  etc., 
et  aussi  d'anecdotes  locales.  L'épilogue  du  pèlerinage  de  Renard 
en   compagnie    du  cerf  Rrichemer  et   de   l'Ane  Timer  est  une 


52  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

l'evuc  sntiri(|iio  dos  (liilV'iM'iils  niôliors.  Quand  Ghanteclor  viont 
se  plaindre  aux   piiMJs  do  Noido  du  massacre  (\v  sa  t'aniillo,  il 
se  croit  obligé  «le  résumer  la  guerre  de  Troio;  «juand  il  s'est 
échappé  de  la  gueule  entr'ouverte  de  Renard,  cost  outre  eux 
un  déluge  «ranecdotes  et  de  citations   de  Caton,   do   Cicéron, 
de    Sénèque,    de    saint   Augustin.    Isengrin    criant    vengeance 
contre   le  goupil  adultère  rappelle   au  roi   ses  devoirs  en   lui 
retraçant    les   origines    du    pouvoir    joyal  ;   Noide   lui    répond 
par  un  traité  complet  de  l'adultère.  ïii)ert  poursuivi   par  des 
gentilshommes  grimpe  sur  un  arbre  et,  du  haut   dr  cotte  tri- 
bune, fait  un  long  et  déclamatoire  discours  contr<'  la  noblesse. 
Nous   sommes    ainsi,    avec    Renard    lo    (k>ntrefait,  ramenés 
trois  siècles  en  arrière.  Car  lo  poète  champenois  s'est  servi  de 
la  matière  comique  que  lui  avait  fournie  la  tradition  à  la  façon 
(le  Nivard  dans  l'isongrinus.  C'est  le   mémo  procéd*''   d'assou- 
plissement du  conte  d'animaux  à  une  vue  satirique  ou  morale. 
Mais,  beaucoup  plus  encore  que  dans  le  poème  latin,  la  partie 
narrative   est   négligeable  dans  le  poème  français,  ('elui-ci,  à 
quelques    réserves  près,    ne    vaut    que   par  ce  qu'il   renferme 
d'adventice.   A  ce  point  do  vue,   il  est  un  des  s[)t''cimons  les 
plus  curieux  de  la   littératuiv  bourgeoise  du  xiv"  siècle  où   le 
pédantisme  et  la  trivalité  dos  sentiments  s'unissent  souvent  à 
une  hardiesse  d'idées  qui  nous  étonne.  La  science  dont  l'auteur 
fait  un  incessant  étalage  et  sa  manie  do  tout  lujus  conlor  jus(|u'à 
des  menus  incidents  de  sa  ville  natale  nous  font  sourire  sou- 
vent quand  elles  ne  nous  agacent  point.  Mais  dans  cet  immense 
fati'as  do  fabliaux,  d<'  légendes,  d'aperçus  sur  la  |)hysique,  sur 
les    iiislitulions  sociales,  de   réminiscences   d'événements   con- 
temporains, tout  n'es!  pas  à  dédaigner,  (i'osi,  au  contrair»\  une 
vaste   mine,  peu   fouillée  encoi'o,    do  [irécioux  renseignements 
sur  l'état  des  idées  et  dos  m(L'urs  dans  cotte  j^arlio  du  moyen 
âge;  l'historien  et  lo  folkloristo  y  auront   |»his  à  prendre  qu'à 
laisser.  De  jdus,  absiraclion  l'aile  de  ces  ('b'-monts  scicMitiliques, 
si  l'on  ne  considère  ([uo  les  pensiM's  attribuées  à  Ronar<l   et  le 
langage  cpio    lui   a  proie  le   poêle,  on  est   poi-b'*  à    regarder  ce 
livre,    malgré   ses    imiombrables  imperfections,  comme  un  des 
j)rodnils    les    pins    (aracl(''i'isli(|iies  de  res|(ri!    fran(;ais,  et,  à  la 
réflexion,    il    paraîl    se   rallacbei'   ('Iroilenioiil    à    la    donnée    pri- 


I 


LES  ROMANS  DU  RENARD  53 

mitive  de  l'époytée  du  iioiipil,  en  être  le  complet  épanouis- 
sement. 

Que  Ti])ert  le  chat,  en  elîet,  lance  du  haut  d'un  arlire  de 
terrihles  malédictions  sur  les  chevaliers  qui  se  croient  sortis 
d'une  houe  |dus  précieuse  que  le  reste  des  hommes;  qu'il  leur 
prédise  ([u'ils  iront  en  enfer  tandis  que  le  lahoureur,  leur  vic- 
time, sera  reçu  au  ciel  ])ar  les  anges  et  })orté  par  eux  devant  le 
Roi  des  rois;  qu'Isengrin  fasse  un  discours  sur  les  causes  de 
l'inégalité  parmi  les  hommes;  que  latig-resse  convoque  à  grands 
cris  et  sans  succès  des  femmes  tidèles,  des  marchands  honnêtes, 
des  moines  et  des  prêtres  à  l'âme  pure,  des  gentilhommes  sans 
org'ueil  et  des  seig'neurs  qui  ne  rançonnent  point  leurs  vassaux, 
on  ne  saisit  g:uère  l'appropriation  des  paroles  aux  personnages, 
et  cette  suhstitution  au  poète  d'un  animal  (pielconque  est  d'un 
etTet  purement  g-rotestjue. 

Il  en  va  autrement  quand  le  goupil  est  en  scène.  On  sent 
moins  le  poète  derrière  le  personnage,  ou,  si  l'on  aime  mieux, 
les  théories  que  celui-ci  est  chargé  de  nous  exposer  île  sont 
presque  jamais  déplacées  dans  sa  bouche.  Seul  de  tous  les 
acteurs  de  l'épopée,  il  a  gardé  quelque  chose  de  son  caractère 
original.  S'il  a  perdu  son  })h\si(pu^  animé,  si  l'on  ne  voit  plus 
trotter  ses  quatre  pattes  et  frétiller  sa  longue  queue,  il  a  con- 
servé la  plupart  des  traits  (|ui  composaient  sa  physionomie 
morale  :  <''est  toujours  la  même  effronterie,  le  même  manque 
de  scrupules,  la  même  fertilité  d'expédients.  Vivre  d'une  vie 
facile  aux  dépens  d'autrui,  tel  était  l'idéal  qu'il  poursuivait 
jadis  quand  il  (kqiait  Brun,  Isengrin,  Chantecler;  c'est  encore 
ici  sa  ligne  de  conduite  au  milieu  des  hommes  :  il  ne  veut  être, 
même  si  on  lui  concède  la  friponnerie  dans  chacun  de  ces 
métiers,  ni  orfèvre,  ni  drajuer,  ni  médecin,  ni  tavernier,  ni 
pelletier,  ni  lahoureur;  non,  il  n'est  tel  métier  «  comme 
«l'emhler  »,  et  il  sera  voleur.  N'est-ce  point  le  ravisseur  de 
gelines,  le  pillard  redouté  des  hasses-cours  des  riches  fermes 
et  des  ahhayes,  passé  par  une  mystérieuse  métempsycose  dans 
le  corps  d'un  communiste  du  xiv^  siècle,  ce  Renard  qui  sou- 
tient avec  force  arguments  que  voler  gentilshommes  et  cardi- 
naux ou  moines,  c'est-à-dire  des  gens  qui  n'ont  pas  le  droit  de 
garder  ce  (piils  ont,  ce  n'est  point  voler?  Il  leur  a  toujours  pris 


34  LES  FABLES  ET   LE  ROMAN  DU   RENARD 

sans  rciiKinIs:  il  leur  [)ron(lra  encoro  et  toujours.  Si  du  moins  il 
se  coiilcntail  de  les  rançonner!  Il  ne  i-ève  (|ue  de  les  ('tranplei- ! 
Qui  hésileiait  de  même  à  reconnaître^  laventui'ier  d(^s  grands 
chemins,  qui  était  sans  cesse  à  l'airùl  d'une  nouvelle  é<|uipée, 
dans  ce  chevalier  d'industrie  (|ui  se  vante  sans  vei-iio^jne  d'avfur 
|iromen(''  sa  fourlie  partout,  d  axoir  été  avocat,  usurier,  char- 
latan, (h^vin,  rihaud,  d  avoir  hanté  les  tavernes,  d'avoir  passé 
les  nuits  au  jeu,  d'avoir  déhauché  moines  et  reliirieuses?  Ce  qui 
peut  nous  surf»rendre  en  lui,  ce  (jue  immis  ne  nous  attendions 
pas  à  rencontrer  dans  lancien  j>erséruteur  de  (ihanteclei*,  de  la 
mésangfe,  du  corheau  c  est  la  sympathie  (piil  montre  pour  les 
petits  et  les  faihles. 

Povre  gent  n"e>t  chose  qui  vaille. 
dit-il;  les  ^irands  sont   le  froment,  et  eux  la  paille.  Et  encore  : 

De  meilleurs  cuers  a  sous  bureau.v 
Et  dessous  fourrures  d'aigneaux 
Qu'il  n'a  sous  vairs  et  sous  ermines. 

Il  est  vrai  que,  peu  avant,  il  avait  ]>ro|»osé  de  chasser  du 
royaume  tous  les  pauvres  comme  race  importune  et  encom- 
brante. Mais  s'il  s'est  radouci  envers  eux,  s'il  fait  chorus  à 
leurs  cris  de  souffrance  et  entonne  l'éloiie  de  leurs  vertus 
méconnues,  ne  voyez  là  qu'une  pitié  et  des  caresses  intéres- 
sées. Il  espère  que  ces  malheureux  qui  couchent  le  front  sur  la 
terre  le  relèveront  à  son  appel  ]>our  monter  à  sa  suite  à, 
l'assaut  de  ce  cju'il  leur  dépeint  perfidement  comme  une  forteresse 
d'abus  et  d'inégalités;  il  compte  sur  leur  précieux  appui  jiour 
renverser  l'ordre  social  établi  dont  ils  soutfrent,  mais  où  lui,  il 
ne  trouve  pas  à  satisfaire  ses  larges  appi'dits.  (irâce  à  eux, 
et  à  la  faveur  du  désordre  et  de  l'anarchie,  il  péchera  en  eau 
trouille:  puis,  ein'ichi  des  d(''pouilles  des  chàleaux  et  des 
monastères,  plus  gros  seigneur  (pie  ceux  (piil  aura  dépossédés, 
il  renverra  ses  amis  d'un  jour  à  leur  glèhe,  et,  s'engi'aissant  au 
sein  du  luxe  et  de  la  splendeur,  il  se  rira  de  leur  naïveté. 

Ainsi  le  rrnard  du  xiv'"  siè<-|e  es!  plus  |»ro(die  parent  <pi  ou 
pourrait  le  croire  à  prcuiièrc  vue.  du  renard  du  xn''  siè(de.  Par 
nue  lente  ('>\oluli(Ui  authrop(Uuorphi(|ue.  le  lialoiieur.  plus  malin 


BIBLIOGRAPHIE  os 

(|iie  cruel,  d'Isengrin,  après  avoir  [KM-soiinifir  huinlpinciit  le 
moine  rapace  ou  le  faux  courtisan  dans  h^  Couronnement 
Renard  et  Renard  le  Nouveau,  en  est  venu  dans  Renard  le 
Contrefait  à  être  le  type,  laïque  et  français  ]>ar  excellence,  dn 
contempteur  des  puissances  sacrées  ou  profanes,  du  persilleur 
de  tout  ce  qui  est  au-dessus  de  lui,  de  l'ennenii  du  poiiNoir  ([ui 
le  gène  et  de  la  richesse  qu  il  envie.  Notre  liércts  a  vu  son  nf)m 
s'éclipser  et  disparaître  à  cette  époque  après  avoir  rég^né  trioni- 
[)halement  durant  trois  siècles;  mais  lui,  il  est  éternel,  il  est  le 
patron  de  tous  ces  personnag-es  frondeurs  dont  fourmille  notre 
littérature,  au  langag^e  incisif  et  moqueur  qui  fait  rire  quand  il 
ne  fait  })as  trembler;  c'est  le  vieux  renard  gaulois  qui  est  Fàme 
de  tant  de  chefs-d'œuvre  ou  d'écrits  médiocres  dont  certains  ont 
alimenté  la  saine  gaîté  française  et  beaucoup,  hélas  !  ont  entre- 
tenu par  le  sarcasme  amer  le  feu  des  mauvaises  passions. 


BIBLIOGRAPHIE 

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histoiie  de  la  fable  ésopique,  Paris,  1854.  —  Jacobs,  Tfie  fables  af  .Esop; 
I,  Hislori/  of  the  jEsopic  Fable.  Londres,  188'.».  —  Léopold  Hervieux, 
Les  Fabulistes  latins  depuis  le  siècle  d'Auguste  jusqu'à  la  fin  du  moijen  âge. 
Phèdre  et  ses  anciens  imitateurs  directs  et  indirects,  I-II,  Paris,  1893-'.t4. 
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gegcben  von  Wendelin  Foerster,  Ileilbronn,  1882.  —  Fables  en  vers  dn 
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des  Glichezaren  und  der  Roman  de  Renart.  Zeitschrlft  fin-  romauische  Philo- 


56  LES  FABLES  ET  LE  ROMAN  DU  RENARD 

loijic,  XV,  1».  1 2^-182,  34i-374,  et  XVI,  p.  i-y,).  Jacoh  Grimim  Deutsche 
TIticrsage  und  die  inoilerne  Vurscliuinj,  (Band  80,  Ileft  3  der  Prcussischen 
Jiihrbncher).  —  Hermann  Buttner,  Studieii  zu  don  Roman  de  Renart  und 
dein  Rcinharl  Furhs,  Slrasl>ourg,  iSUI.  —  Léopold  Sudre,  Les  Sources  du 
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18'J;J.  —Léonard  "Willems.  Elude  sur  l'Yseiujrlnus,  (iand,  IH'3'.\.  —  Méon, 
Le  Roman  du  Renard  publié  d'après  les  munuscrils  de  la  BUdiothèejue  du  roi 
des  A7//«,  XIV"  et  XV  siècles,  I-IV.  Paris,  I82;j.  —  Chabaille,  Suppléments, 
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Halle,  1880. —  Ysenijrimus,  hcrausgeyehtn  und  erkldrt  von  Ernst  Voigt,  Halle, 
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Contrefait  nach  der  Handschrlft  der  K.  K.  Hofblbliothek,  Vienne,  1861. 


CHAPITRE   II 


LES    FABLIAUX 


Définition  et  dénombrement  des  fabliaux.  —  Dans 
l'usage  général  de  la  langue  moderne,  fabliau  se  dit  coninui- 
Jiément  de  toute  légende  du  moyen  âge,  gracieuse  ou  terrible, 
fantastique,  plaisante  ou  sentimentale.  Michelet,  par  exemple, 
et  Taine  lui  attribuent  cette  très  générale  acception.  Cet  abus 
du  mot  est  ancien ,  puisqu'il  remonte  à  l'un  des  premiers 
médiévistes,  au  Président  Claude  Fauchet,  qui  écrivait  en  1581. 
Depuis,  les  éditeurs  successifs  des  poèmes  du  moyen  âge  l'ont 
accrédité.  Barbazan  en  1756,  Legrand  d'Aussy  en  1779  et 
en  1789,  Méon  en  1808  et  1823,  Jubinal  en  1839  et  1842  ont 
réuni  sous  ce  même  titi'c  généricpie  de  Fabliaux  les  poèmes 
les  plus  hétéroclites,  lais,  petits  romans  d'aventure,  légendes 
pieuses,  chroniques  rimées,  dits  moraux. 

A  vrai  dire,  cette  ei'reur  semijle  autorisée  par  les  trouvères 
eux-mêmes,  qui  ont  fait  parfois  (hi  mot  un  usage  indiscret  et 
vague  :  phénomène  trop  naturel  en  un  temps  qui  ne  se  sou- 
ciait guère  de  composer  des  poétiques  et  ([ui  ne  disposait 
que  d'un  choix  de  termes  assez  restreint  —  fable,  lai,  dit, 
roman,  fabliau,  miracle  —  pour  désigner  de  nombreuses  variétés 
<le  poèmes  narratifs.  De  plus,  tous  ces  genres  se  dévelo])pent 
soudain,  concurremment,  vers  le  milieu  du  xn"  siècle.  Ils 
germent  pêle-mêle,  s'organisent,  puis  se  diftérencient ;    mais, 

1.  Par  M.  Joseph   Dédier,  docleiii-   es  lettres,  maitiv  de  conférences  à  l'École 
normale  supérieure. 


58  LES  FABLIAUX 

avant  (ju  ils  nicnl  |ii'is  cl.iiro  ronscicncc  (rciix-mcmes,  ils  se 
confond(Mil  dans  une  sorte  (riii<l('*tei'mination.  Tout  ^onro  littr- 
rairo  connaît,  à  sa  naissance,  do  pareilles  hésitations  :  Corneille 
n"a-t-il  pas  intitulé  |)areillement  «  tragi-comédies  »  Clitandrevi  le 
C/c??  Ajoutez  que  le  mol  /nhl/tni  qui,  par  éiymologie  {faf ml  a -\- 
rllus),  signifiait  siinpleinent  court  récit  fictif,  était  né  vag-ue  : 
(Toù  sa  facilité  à  s"a]ipii(|uer  à  des  œuvres  diverses  de  ton  et 
d'inspiration. 

Pourtant  uiu'  tradition  s'étaldit  vite,  (|ui  affecta  exclusivement 
le  mot  à  des  jtoèmes  d'un  genre  très  spécial.  Si  l'on  oliserve 
quels  ils  sont,  on  s'aperçoit  qu'ils  répondent  tous,  plus  ou 
moins  exactement,  au  type  du  Vilain  Mire  ou  iVAiiberée  et  l'on 
arrive  ainsi  à  cette  simple  définition  :  les  fabliaux  sont  des 
contes  à  rire  en  vers. 

Ils  sont  des  contes  :  ce  qui  les  constitue  essentiellement,  c'est 
le  récit  d'une  aventure.  Par  là,  ils  s'opposent,  dans  la  termino- 
log:ie  des  trouvères,  soit  aux  dits,  qui  développent,  sous  forme 
dogmatique  et  didactique,  des  thèmes  moraux  ou  satiriques,  — 
soit  aux  romans.  Ils  se  distinguent  du  roman  par  leur  plus 
grrande  brièveté  (ils  comptent,  en  moyenne,  de  trois  à  quatre 
cents  vers  octosvllahiques)  et,  encore,  en  ce  qu'ils  n'ont  point 
l'allure  hiograpliicjue  :  le  fabliau,  à  la  difCérence  du  roman, 
prend  ses  Ik'm-os  au  début  de  l'unique  aventure  qui  les  met  en 
scèn<'  el  les  abandoime  au  moment  pr(M'is  oii  elle  se  dénoue. 

Ils  sont  des  contes  à  rire  :  comme  tels,  ils  s'opposent  aux 
contes  dévots,  en  ce  cpiils  excluent  tout  élément  religieux  et 
subordonnent  au  rire  l'intention  morale;  —  aux  lais,  en  ce 
qu'ils  répug^nent  à  la  sentimentalité  et  au  surnaturel. 

Il  faut  mar(|uer  |tourtant  que  la  limite  est  parfois  indécise 
entre  ces  genres  divers.  Par  exemple,  les  fabliaux  n<'  soni 
point  des  récits  moraux  :  mais  ce  n'est  pas  dir(»  (|u"ils  d(»i\('nl 
être  n<''cessairement  ininioi-aux,  el,  sans  perdre  l(Mir  <-ai'aclère 
plaisant,  la  Housse  partie,  la  lioursr  pleine  de  sens,  la  folle 
/v«r//(?.'<.s(?  peuvent  continer  an  geni"(>  voisin  el  dislincl  du  coule 
édilianl.  —  De  mènu',  les  fabliaux  élaienl  destinés  à  la  réci- 
tation publicpie,  non  an  (bani  :  Itdle  bislorietle  comiipie  est 
ponriani  rinn''e  sous  forme  sh(»plii(pie  :  im  jongleur  s  est  amusé 
à  clianler,  an  son  de  la  \ielle.  sur  un  m<»de  parodiqne  el  bonlTon. 


LES  FABLIAUX  59, 

un  conte  à  rire  ;  c'est  une  fantaisie  qui  a  dû  se  renouveler  plus 
d'une  fois,  et  c'est  ainsi  que  la  spirituelle  piécette  du  Prêtre  au 
lardier  doit  être  accueillie  dans  notre  collection ,  comme  un 
spécimen  d'une  variété  rare  du  g-enre  :  le  fabliau  chanté.  —  De 
même  enfin,  les  deux  mots  :  lai,  fabliau,  empiètent  souvent  l'un 
sur  l'autre,  et  c'est  ici  surtout  que  le  départ  est  délicat  entre  les 
genres.  Par  exemple,  il  est  certains  récits,  sans  rien  de  celtique, 
essentiellement  distincts  des  lais  de  Marie  de  France,  que  les 
jong-leurs  appellent  pourtant  des  lais  :  lai  dWrislote,  lai  de 
rÉperoier,  lai  d'Auherée.  Ce  sont  de  simples  contes  à  rire,  mais 
narrés  avec  finesse,  décence,  souci  artistique.  Pourquoi  les  jon- 
g-leurs ne  les  appellent-ils  pas  des  fabliaux?  C'est  que  le  mot 
s'était  snli  à  force  de  désig-ner  tant  de  vilenies  grivoises;  il  leur 
répugnait  i\o  l'appliquer  à  leurs  contes  élégants,  et  le  titre  de 
lai,  qui  avait  pris  un  sens  assez  vague,  mais  s'appliquait  tou- 
jours à  des  poèmes  de  bon  ton,  leur  convenait  à  merveille.  Ces 
contes  sont  des  fabliaux  plus  aristocratiques,  des  fabliaux  pour- 
tant. —  Inversement,  quelques  poèmes  plus  élégants  encore, 
Guillaume  au  faucon,  le  Chevalier  qui  recouvra  Vamonr  de  sa 
dame,  le  vair  Palefroi,  les  trois  Chevaliers  et  le  chainse,  sont  des 
nouvelles  sentimentales  et  non  des  contes  plaisants  :  leurs 
auteurs  leur  ont  pourtant  appliqué  l'étiquette  de  fabliaux.  Il 
convient  peut-être  de  la  leur  conserver,  pour  montrer  que  des 
transitions  insensildes  mènent  du  fabliau  au  lai,  de  l'obscène 
conte  de  Jour/let  à  l'aristocratique  récit  du  vair  Palefroi. 

En  un  mot,  les  fabliaux  sont  des  contes  à  rire  qui  confinent 
parfois  soit  au  dit  moral,  soit  à  la  légende  sentimentale  et  che- 
valeres(|ue.  Il  est  difficile  en  certains  cas  de  marquer  où  se  fait 
précisément  le  passage  d'un  genre  à  l'autre;  mais  l'indécision 
même  des  trouvères  est  un  fait  littéraire  qu'il  faut  respecter. 
Pour  dresser  une  liste  qui  comprenne  tous  les  fa])liaux  et  rien 
que  des  fabliaux,  il  faut  y  appliquer  l'esprit  de  finesse  et  c'est 
pourquoi  quelques  désaccords  subsisteront  toujours  entre  les 
critiques.  On  peut  se  fier,  en  général,  à  la  liste  <|ue  MM.  A.  de 
Montaiglon  et  G.  Raynaud  ont  dressée,  avec  infiniment  de  jus- 
tesse littéraire,  en  la  précieuse  édition  (ju'ils  ont  donnée  des 
fal)liaux  et  qui  sert  de  base  à  notre  étude. 

Elle  comprend   environ   cent    cinquante   poèmes.    C'est   [leu 


60  LES  FABLIAUX 

|ionr  roprésentor  le  penro:  il  on  a  i»éri  un  nonil)re  (lifficilement 
appivcialilo,  mais  très  i^radd.  Un  trouvère,  Henri  (FAndeli,  nous 
«lonne  ce  renseic:nement  curieux  :  rimant  un  grave  dit  histo- 
rique, il  nous  fait  remarquer  (jue  —  ce  poème  n'étant  pas  un 
fabliau  —  il  Fécrit  sur  du  ])archemin  et  non  sur  des  tablettes 
de  cire.  Aussi  n'avons-nous  conservé  de  Henri  d'Audeli  quun 
seul  fabliau,  et,  s'il  nous  est  parvenu,  c'est  miracle  :  on  n'esti- 
mait jias  que  ces  amusettes  valussent  un  feuillet  de  parchemin. 

Pourtant,  si  nous  possédons  seulement  l'intime  minorité  des 
fabliaux,  certaines  inductions  nous  permettent  de  croire  que 
nous  en  avons  gardé  l'essentiel,  le  plus  caractéristique  :  fait 
aisément  explicable,  si  l'on  songe  que  les  manuscrits  qui  nous 
les  ont  conservés  ne  sont  [tas  des  manuscrits  de  jongleurs, 
compilés  au  hasard,  mais  j)lutôt  de  véritables  collections  d'ama- 
teurs, à  la  formation  desquelles  un  certain  choix  a  présidé.  H 
<onvient  pourtant  de  faire  cette  réserve  :  ces  collections  repré- 
sentent excellemment  le  genre,  mais  à  un  moment  déjà  tardif 
de  son  développement  :  on  ne  s'est  avisé  qu'assez  tard  de  former 
ces  recueils;  les  fabliaux  les  plus  archaïques,  tout  comme  les 
jihis  anciens  des  contes  qui  coururent  sur  Renart  et  Ysengrin, 
ont  péri. 

Naissance  et  formation  du  genre.  —  Sans  doute,  à  la 
date  où  nous  apparaissent  les  plus  anciens  fabliaux,  on  redisait 
<'n  France,  depuis  des  siècles  déjà,  des  contes  plaisants.  Très 
anciennement  les  Sommes  de  Pénitence  enregistrèrent,  au 
nombre  des  péchés  à  punir,  le  goût  de  nos  ancêtres  pour  ces 
histoires  grasses.  Dès  le  vni"  et  le  ix^  siècle,  le  Pœnitentiale 
Egherti  {'\  76G),  les  Capitula  ad  presbi/leros  d'Hincmar  {-{-  882) 
interdisent  aux  fidèles  d'y  prendre  plaisir  (fahulas  inanes 
referre,  fahulifi  otiosis  studere) ,  et  ces  vilaines  historiettes 
devaient  ressemitier  fort  à  nos  fabJaux.  Antérieurement  aux 
«•roisades,  et  sans  doiilc  dès  le  (b'-but  du  xi'^  siècle,  fut  composé 
l'original  de  ram|)le  recueil  (b'  coules  el  de  fables  connu  sous 
le  nom  de  Rom k lus  de  Marie  de  France  :  il  fut  un  vénérable 
contemjtorain  des  rédactions  archaïques  de  la  Chanson  de 
Kolaml  et  contenait  le  canevas  de  plusieurs  des  fabliaux  pos- 
lé-rieurs. 

Ainsi,  l'on   se   plu!   (b>   fort  bomu^  heure  à  ces  contes,  mais 


LES  FABLIAUX  61 

on  ne  les  écrivait  (|ue  rai'ciiient,  on  ne  les  rimait  jamais.  A 
(luelle  époque  sont-ils  [larvenus  à  la  vie  littéraire?  Le  [)lus 
ancien  que  nous  ayons  conservé  —  le  fai)liau  de  Riclieut  — 
est  exactement  daté  de  1159,  et  différents  indices  nous  per- 
mettent de  conjecturei-  (jue  le  genre  était  alors  très  voisin  d(^ 
sa  naissance.  Où  était-il  né?  Dans  la  commune  récemment 
affranchie,  en  même  temps  que  la  classe  bourgeoise,  par  elle 
et  pour  elle,  contemporain  et  solidaire  de  sa  formation  et  de 
son  développement. 

A  cette  date  de  1159,  en  effet,  vers  le  milieu  du  xn''  siècle, 
prend  fin  cette  première  période  de  notre  littérature  dont  le 
caractère  fut  d'être  exclusivement  épique  ou  religieuse.  Notre 
poésie,  née  dans  la  caste  guerrière,  toute  féodale,  s'adressa  j»ar 
la  suite  des  temps,  et  très  anciennement  déjà,  à  un  pul)lic 
moins  aristocratique  :  aussitôt  le  goût  de  l'observation  réaliste 
et  railleuse,  l'esprit  de  dérision  pénètrent  la  seule  forme  poé- 
tique alors  développée,  et  dans  les  hautaines  chansons  de  g-este 
se  glisse  un  élément  comiciue,  plaisant,  vilain.  C'est  le  germe 
des  fabliaux.  Ainsi  le  bon  géant  Rainoart  égayé  de  ses  énormes 
facéties  la  sombre  bataille  des  Aleschans.  Ainsi,  dans  Aijmeri 
de  Narhonne,  apparaît  le  type  d'Ernaut  de  Girone,  caricature 
héroï-comique,  et  qui  ne  déparerait  pas  nos  fabliaux.  On  conçoit 
aisément  que  ces  intermèdes  burlesques  se  soient  vite  déta- 
chés des  épopées  :  lorsque  les  jongleurs  disaient  quelque  chan- 
son de  geste  devant  le  menu  peuple,  ils  devaient  choisir  à  son 
usage  ces  épisodes  comiques,  et  souvent  la  courte  séance  de 
récitation  s'achevait  avant  qu'ils  eussent  trouvé  le  temps  de 
revenir  à  leurs  nobles  héros.  Leur  public  de  vilains  s'accou- 
tume ainsi  à  les  entendre  isolément,  à  en  rire,  demande  même  de 
véritables  caricatures  d'épopées.  Qu'on  se  rappelle  ces  antiques 
parodies,  le  Pèlerinage  de  Charlemagne  à  Jérusalem  et  la 
chanson  (ÏAudigier  :  l'une,  fine,  rieuse,  avec  ses  ga/js  étranges, 
«  le  plus  ancien  spécimen  de  l'esprit  parisien  »  ;  l'autre  gros- 
sière, ordurière.  Tout  l'esprit  des  fabliaux  y  est  enclos  déjà  : 
dans  la  Chanson  du  Pèlerinage  mesuré  comme  dans  nos  plus 
jolis  fabliaux;  dans  Andigier  odieusement  obscène  comme  dans 
nos  contes  les  plus  honteux.  Quand,  dans  l'aristocratique 
chanson  à'Aiol,  le  noble  héros,  beau,  fier,  pauvre,  entre  dans 


62  LES  FABLIAUX 

Orh'.iiis.  inarchniids  et  vil;iiiis,  lavcniicrs  et  tniaii<ls  le  |ioui'- 
suivciit  (If  leurs  Iuk'ts:  de  inrinc,  (|iiaii(l  dans  une  ((tiniiiune 
passent  les  rj)()|>ros,  ils  j-ieiit  et  raillent.  Bient(jt  on  sent  que 
ces  intermèdes  plaisants  n'ont  jamais  été  (jue  des  intrus  dans 
les  poèmes  féodaux  :  l'esprit  bourgeois  réclame  ses  droits  pro- 
pres. Il  faut  an  iKturgcois  ses  joniilcurs  (jui  viennent,  dans  les 
repas  des  corps  de  métier,  chanter  sa  gloire,  comme  celle  des 
douze  pairs,  et  déclamer  devant  lui  les  dits  des  fevres,  des  hov- 
lenyiers,  i\os  peinh^a,  qui  sont  pour  lui  ce  qu'étaient  les  odes  de 
Pindare  ])our  les  citoyens  de  Mycènes  ou  de  ^Nlégare.  En  con- 
traste avec  la  littérature  des  châteaux  naît  la  littérature  du  tiers. 
De  là  ces  petits  |)oèmes  dont  R/'cIteiif  nous  offre  le  plus  ancien 
exemple  et  qui  n'ont  d'autre  oh  jet  que  la  description  ironique 
de  la  vie  (juotidienne  et  moyenne.  Cette  œuvre  singulière  n'est 
pas  seulement  un  s|)écimen  isolé  des  fabliaux  archaïques;  elle 
est,  par  certains  traits,  le  modèle  des  fabliaux  conservés.  C'est 
l'histoire  brutale  d'une  fille  de  joie,  Richeut,  (|ui  se  fait  l'éduca- 
trice  de  son  fils  et  lui  enseigne  la  science  de  vivre,  qui  est  celle 
d'aimer  à  bon  [irofit.  Il  grandit  en  force  et  en  savoir,  jusqu'à 
lutter  avec  sa  mère  elle-même  dans  l'art  qu'elle  lui  a  révélé, 
courtois  et  cynique,  très  gracieux  et  très  féroce,  et  tandis  qu'il 
poursuit  par  le  vaste  monde,  comme  un  chevalier  d'Artur,  ses 
f')n/i?v'sese\  ses  quêtes,  le  poète  le  suit,  avec  une  joie  jamais  lasse, 
à  travers  ses  aventures  malsaines,  comiques  ou  sanglantes.  Par 
la  peinture  eflrontée  des  mœurs,  par  la  vérité  de  l'observation 
cruelle,  par  la  vision  réaliste  d'un  monde  interlope,  le  poème  de 
Richeut  annonce  excellemment  les  fabliaux  postérieurs.  Il  s'en 
ilistiiigiie  pourtant  :  il  est  moins  nn  conle  (piiin  tableau  de 
mœurs;  Tintrigne  n'y  est  rien,  les  cai'actères  y  sont  tout. 
Presfpie  tous  les  fabliaux  plus  récents,  au  contraire,  sont  des 
contes  ti'ès  foi'tement  charpentés,  où  l'intrigue,  ingénieuse  et 
menue,  vaut  par  <dle-inènie.  Ils  sont  des  contes  traditionnels, 
que  leurs  auteurs  n'ont  pas  inventés,  nuiis  (|ui  leur  préexistaient 
et  <pii  leur  ont  survécu.  Il  semble  donc  bien  que  les  fabliaux  se 
soient  ainsi  constituf's  :  à  l'origine,  le  goût  de  l'observation 
e\a<'te,  n'-aliste;  on  a  mis  en  scène,  pour  le  seul  plaisir  de  les 
peindre  dans  la  V(''iit<''  de  leur  geste  lialiilu(d,  les  types  familiers, 
le  niarcliand  du  coin,   le  (derc  t/olif/rd,   le  seigneur,  le  |irètre  du 


LES  FABLIAUX  63 

village;  jtiiis,  par  une  conséquence  inévitahlc  et  rapide,  on  a 
clierclié  à  faire  se  mouvoir  ces  personna^^es  dans  une  intrigue 
intéressante,  comique  [>ar  elle-même.  Ces  intrigues,  que  les  jon- 
gleurs n'ont  pas  inventées,  qui  les  leur  a  fournies? 

Les  fabliaux  considérés  comme  des  contes  tradi- 
tionnels et  la  question  de  leur  origine  et  de  leur  pro- 
pagation. —  11  est  remarquahle,  eu  ellet,  que,  si  Ton  excepte 
([uelques  fabliaux,  très  rares,  qui  sont  sortis  tout  constitués  de 
l'invention  individuelle  du  jongleur  (jui  les  a  rimes  (tels  le  Sen- 
tier hall  H  ,  Frère  Denise,  les  trois  Ciiouoi)iesses  de  Cologne), 
tous  paraissent  doués  du  double  don  d'ubiquité  et  de  pérennité. 
L'histoire  de  Barnt  et  Haimet,  que  le  trouvère  Jean  Bedel 
«  rimoioit  »  au  début  du  xui*^  siècle,  MM.  Prym  et  Socin  l'ont 
recueillie  en  1881  de  la  bouche  d'un  narrateur  araméen  ;  la  même 
année,  M.  A.  Dozon  la  rapportait  d'après  un  ])aysan  albanais  et 
M.  J.  Rivière,  en  1882,  d'après  un  Kabyle  du  Djurdjura  qui  la 
contaminait  avec  le  vieux  conte  du  Trésor  de  lihampsinit,  jadis 
entendu  par  Hérodote  en  Égfvpte.  —  Le  jongleur  Haisel  a  rimé 
le  fabliau  des  Trois  dames  à  l'anneau,  qui  est  la  Gageure  des 
Trois  Commères  de  La  Fontaine  ;  si  vous  êtes  curieux  d'en  con- 
naître d'anciennes  formes  allemandes,  vous  en  pourrez  lire  dans 
le  Liedersaal  de  Lassberg,  ou  chez  Hans  Folz  ou  dans  les 
Facetisd  Behelianœ;  si  vous  préférez  des  versions  italiennes, 
vous  en  trouverez  dans  le  vieux  roman  des  Selle  savi,  dans  le 
Mamhriano  de  l'Aveugle  de  Ferrare,  dans  les  Hacconli  siciliani 
de  M.  Pitre;  au  xvu*  siècle,  Tirso  de  Molina  l'a  conté  eu  espa- 
gnol, d'Ouville  et  Yerboquet  en  français;  vous  en  trouverez  une 
version  islandaise,  dans  la  collection  de  Jon  Arnason,  —  norvé- 
gienne dans  la  collection  d'Asbjôrnsen,  —  danoise  dans  la  collec- 
tion de  Gruntvig,  —  gaélique  dans  la  collection  de  Campbell,  etc. 
Ainsi,  de  chacun  de  nos  contes  :  bon  bourgeois  de  chaque  cité, 
ici  luusulman  et  là  chrétien,  prêt  à  servir  toutes  les  morales  et 
à  faire  rire  des  blancs,  des  noirs  ou  des  jaunes,  il  a  subi  mille  et 
une  métamorphoses  ;  les  prêtres  bouddhistes  en  ont  fait  une  para- 
bole et  les  frères  prêcheurs  un  exemple;  les  princes  persans  se 
le  sont  fait  conter  par  leurs  favoris,  le  Dioneo  ou  la  Lauretta  de 
Boccace  l'ont  dit  à  Florence,  et  voici  qu'un  folkloriste  le  rap- 
porte de  Zanzibar. 


64  LES  FABLIAUX 

Or.  il  en  est  ainsi  non  soulenicnf  des  contes  à  rire,  mais  do 
tout  un  tiH'sor  de  contes  niorvoilleux,  de  chansons, d  e  proverbes, 
de  superstitions  médicales,  de  pronostics  météoroloiriques,  de 
fables,  de  croyances  fantastiques,  toutes  traditions  douées  d'une 
force  [)rodiij;ieuse  de  survivance  dans  le  tem|»s,  de  diffusion 
dans  l'espace. 

Où  diacun  de  ces  fjroupes  a-t-il  pris  naissance?  Et  l'obsédant 
])roblème  se  |)ose  de  loiifiine  et  de  la  transmission  des  tradi- 
tions et,  plus  spécialement,  des  contes  j>opulaires. 

Plusieurs  vastes  systèmes  sont  en  conflit  pour  y  répondre  : 
théorie   anjenne,   tiiéorie   aiifliropolor/iqur ,   théorie   orientaliste. 
Mais  il  est  permis  de  n'en   retenir  ici   (pi'un  seul,  le  système 
orientaliste  :  car  seul  il  donne  au  problème  plus  spécial  de  l'ori- 
gine des  fabliaux  une  solution,   que  même  les  systèmes  géné- 
raux adverses  admettent  communément.  C'est  la  théorie,  forte 
de  l'autorité  de  ces  noms  glorieux  :  Sylvestre  de  Sacy,  Théo- 
dore Benfey,  Reinhold  Koeider,   Gaston  Paris,  selon  laquelle 
l'immense  majorité  des  contes  populaires  viendrait  de  l'Inde. 
Quelques   siècles  avant  Jésus-Christ,  le  bouddhisme,   ami  des 
paraboles,    intenta,   pour   les   besoins   de    sa    propagande,  un 
nombre  j)rodigieux  d'apologues,  de  récits  merveilleux  ou  plai- 
sants, de  fables.  La  prédication  des  moines  mendiants  les  porta 
en  Mongolie,  au  Thibet,  en  Chine,  tandis  qu'ils  s'acheminaient 
aussi  vers  l'Europe.  Les  Indiens  les  avaient  réunis  en  de  vastes 
recueils,  le  Calila  et  Dimna,  le  Çu/icisaptati,  le  Homan  des  Sept 
Sages,  d'autres  encore,  à  une  époque  oii  le  monde  gréco-romain 
les  ignorait.  Ces  recueils  sanscrits,  dont  le  succès  n'eut  d'égal 
que    celui    de  la   Bible,   successivement    remaniés    en    langues 
pehlvie,  aiabe,  syriaipie,  persane,  grecque,  hébraïque,  parvin- 
rent enfin  aux  Occidentaux,  au  xn^  et  au  xni"  siècle,  à  la  faveur 
de    traductions    latines  on  espagnoles  dues   à  des  Juifs  :   de   là 
nos  l'ecueils  de  <-ontes,  le  Directorium   Jtumanx   vitœ,   la  Disci- 
pline (le  clergic,  le  IJolopalhos ,  le  Iio)tian   des  Sept   Sages.  En 
même  temps,  la  transmission  orale,  |dus  |>uissante  encore  que 
celle  (b's  livres,  les  portait  à  Byzance  et  en  Syrie,  où  les  pèle- 
rins  et    les   croisés   les   recevaient    des    Orientaux.    Atijourd'hui 
encore,  étant  doinié  un   coule   populaire  (pudconipie,    il.  (\st  le 
|)lus  souvent  possible  de  le  suivre  à  la  piste  et  délape  en  étape 


LES  FABLIAUX  65 

jusqu'à  sa  patrie  première,  qui  est  l'Inde;  et  celle  origine 
indienne  se  trahit  — -  dit  la  théorie  —  de  deux  façons  :  tantôt 
l'on  retrouve  dans  les  versions  françaises  ou  italiennes  des 
débris  de  mœurs  hindoues  ou  de  croyances  bouddhistes;  tantôt 
les  formes  occidentales  se  révèlent  comme  de  iiauches  et  illo- 
giques remaniements  d'une  forme  mère,  laquelle  est  indienne. 

(rest  donc  l'invasion  exotique  des  contes  indiens  qui  aurait 
enseigné  à  nos  trouvères,  confinés  jusque-là  (Uuis  le  monde 
légendaire  des  héros  d'épopée,  l'art  de  peindre  aussi  les  mœurs 
quotidiennes,  les  petites  gens,  la  vie  du  carrefour  et  de  la  rue. 
«  En  s'eflorçant,  dit  M.  G.  Paris,  d'approprier  les  contes  orien- 
taux aux  mœui-s  européennes,  les  poètes  apprirent  peu  à  peu  à 
observer  ces  mœurs  pour  elles-mêmes  et  à  les  retracer  avec 
lldélité.  Ils  apprirent  à  faire  tenir  dans  le  cadre  de  la  vie  réelle 
et  bourgeoise  de  leur  temps  les  incidents  qu'ils  avaient  à 
raconter  et,  en  s'y  appliquant,  ils  acquirent  l'art  de  comprendre 
et  d'exprimer  les  sentiments,  les  allures,  le  langage  de  la  société 
où  ils  vivaient.  Ainsi  se  forma  peu  à  peu  cette  littérature  des 
fabliaux  cpii,  })ar  une  singulière  destinée,  a  fini  par  être  le  plus 
véritablement  })Opulaire  de  nos  anciens  genres  poéti(jues,  lùen 
qu'elle  ait  sa  cause  et  ses  racines  dans  l'extrême  Orient.  » 

Il  ne  semble  pas  que  cette  théorie,  courante  aujourd'hui  et 
presque  officielle,  soit  valable.  Elle  allègue  que  les  formes  les 
plus  anciennes  des  contes  sont  généralement  indiennes  :  c'est  le 
s(»|ijiisme  :  post  hoc,  ergo  propler  hoc,  dont  le  bénéfice  même  ne 
.saurait  lui  être  concédé  :  car  —  la  plus  supei-ficielle  investiga- 
tion le  prouve  —  l'antiijuité  a  possédé  un  vaste  trésor  de 
contes  plaisants  ou  merveilleux,  égyptiens,  grecs,  romains,  que 
le  haut  moyen  àg(^  a  connus  pareillement  et  qui  sont  parfois 
les  mêmes  que  redisent  encore  nos  paysans.  —  Elle  tire  un 
autre  argument  du  fait  que  les  plus  impoi'tants  recueils  sanscrits 
ont  été  traduits  on  des  langues  euro|)éennes  au  xu"  et  au 
xm*^  siècle  :  aussitôt,  dit-elle,  les  fabliaux  fleurissent  en  France, 
en  Allemagne.  Mais  ce  n'est  qu'un  idohim  libri  :  car  on  a  beau 
traduire  ces  recueils  au  moyen  Age,  il  ne  semble  pas  qu'un  seul 
des  soixante  ou  cent  poètes  allemands  ou  français  dont  nous 
possédons  les  contes  les  ait  utilisés  ou  même  connus.  Tous,  ils 
représentent  ex(dusivement  la  tradition  orale.    De  plus,  si  l'on 

HlSrOlRK    UK    LA    LANGUE.    II.  0 


66  LES  FABLIAIX 

dépouille  ces  lia<liiclions  do  rocueils  oi'iciilaiix  cl  si  Ton  dresse 
la  staiislicjue  comparée  des  récits  qu'elles  mettaieul  à  la  (lis|)0- 
sition  de  nos  joriiileurs  et  de  nos  prédicateurs  et  des  récils  que 
jontileurs  el  pi'édical(Hirs  pai'aissent  leur  avoir  empruntés,  on 
constate  (pie  ce  iionihre  esl  d(''ris(»ire  :  ddù  il  résulte  (jue  ces 
grands  recueils  sont  g-énéralement  restés  d'obscures  œuvres  de 
caltinet.  —  La  théorie  soutient  encore  [>arfois  (|ue  nos  contes 
j)opulaires  retiennent  des  détritus  de  la  pensée  indienne  et 
houddhiste  (jui  les  créa  :  mais  ses  jdus  déterminés  partisans 
sont  aujourd'hui  réduits  à  recomiaître  la  vanit*'-  de  cette  pré- 
tentir»n.  —  Elle  affirme  enfin  que  les  formes  euroj)éennnes  des 
contes  se  trahissent  comme  des  remaniements  de  formes  orien- 
tales. Or,  des  enquêtes  minutieuses  tentées  sur  un  certain 
nombre  de  fabliaux  paraissent  démontrer  pi-t'cisément  le  con- 
traire :  loin  que  les  versions  orientales  soient  les  mieux  agen- 
cées, les  plus  logiques,  partant  les  versions  mères,  il  semble 
souvent  (pie  le  ra]>|)ort  soit  inverse  et  ce  sont  les  versions 
indiennes  (jui  apparaisseni  pIiitiM  comme  des  remaniements. 

L'hypothèse  de  l'origine  indienne  des  contes  populaires  paraîl 
donc  n'être  qu'un  conte  de  savants,  moins  plaisant  ([iie  les 
autres.  La  théorie  est  vraie  quand  elle  se  léduit  à  dire  :  l'Inde 
a  produit  de  grandes  collections  de  contes;  par  la  voie  des  livres 
et  [>ar  la  voie  orale,  elle  a  contribu('>  à  (M1  [(ropagcr  im  grand 
nombre.  Aftirmations  qui  conviennent  à  un  autre  [mys  quel- 
con({ue  :  tous  en  ont  créé;  il  est  venu,  il  vient  des  contes  de 
l'Inde  comme  il  en  vient  journellement  des  (piatre  points  cardi- 
naux. I^a  théorie  est  fausse,  (piand  elle  alfribue  à  l'Inde  un 
rcMe  pr(''|)ond(''rant,  (piaiid  elle  l'appelle  «  la  source,  b^  r(''servoir, 
la  matrice,  le  foyer,  la  patrie  »  des  contes.  C'est  dire  (pie  le 
système  orientaliste  meurt  au  moment  précis  où  il  devient  un 
système. 

L'histoire  ne  nous  periud  pas  de  su|>|>oser  ipi'il  ait  e\ist(''  un 
peuple  privib''gié,  ayant  re(Mi  la  mission  d'inventer  les  contes  dont 
devait  à  |)erpétuité  s'amus(>r  l'humanité  future.  VAU'  ikmis  im|M)se 
de  conclure,  au  coulraire.  à  la  |iolv^énési(^  des  contes.  Nos  jon- 
gleurs n'avaieul  (pic  tain'  d  aller  chercher  leurs  sujets  juscjuc 
dans  l'Inde.  Où  les  ont-ils  pris?  ils  uons  le  discnl  eux-mêmes  : 
celui-ci  l'a  «  oï  contera  Douai...  ".cet  autre,  «  à  NCrcelai,  devant 


LES  FABLIAUX  07 

les  changes  »  ;  coliii-là  «  on  Beessin,  inoui  |»n's  de  ViiT  ».  Ils 
n'ont  eu  qu'à  se  baisser  vers  l'obscure  tradition  orale,  où,  depuis 
le  haut  moyen  âge,  vécrétaient  leurs  contes.  Pareillement  ont 
agi,  à  toute  époque,  les  conteui's  lettrés  :  novellistos  italiens, 
auteurs  de  farces  du  xv*"  siècle.  Molièn^  n';i  pas  découvert  le 
Médecin  tnalgré  lui  dans  le  manuscrit  837  (h'  la  Bibliothèque 
nationale,  qui  contient  le  fabliau  du  Vilain  mire  et  qu'il  igno- 
rait aussi  ])ai"failement  que  Ptolémée  ignorait  l'existence  de 
l'Amérique.  Boccace,  Sacchetti,  Bandello  n'ont  pas  davantage 
plagié  les  fabliaux,  depuis  long1enn>s  dis[»arus.  Fabliaux,  nou- 
velles italiennes,  farces  italiennes  ou  françaises  ne  sont  que 
les  accidents  littéraires  de  l'incessante  vie  orale  d^s  contes.  La 
question  de  l'origâne  des  contes  populaires  est  donc  une  ques- 
tion mal  j)Osée.  Tout  conte  comprend,  outre  des  épisodes  d'orne- 
ment, accessoires  et  caducs,  qui  sont  de  l'ai'bitraire  des  divers 
narrateurs,  un  ensemble  de  données  constitutives,  immuables 
et  nécessaires,  qui  s'imposent  à  tout  conteur  passé,  présent  ou 
futur.  Or  il  est  certains  contes  dont  les  données  organiques, 
morales,  sentimentales  ou  merveilleuses,  sont  si  spéciales  qu'elles 
ne  sont  intelligibles  que  pour  des  g-roupes  d'hommes  très  déter- 
minés :  tels  les  contes  de  la  Table  Ronde,  telles  les  légendes 
épiques  et  hagiographiques.  On  peut  les  appeler  des  contes 
ethniques,  et  il  est  légitime,  voire  facile,  d'en  étudier  l'origine  et 
les  migrations,  puisque  cette  recherche  consiste  à  marquer 
quelle  limitation  les  données  organiques  de  la  légende  lui  impo- 
sent dans  l'espace  et  dans  le  temps;  à  quels  hommes  elle  con- 
vient exclusivement.  C'est  ainsi  (jue  l'on  constitue  des  groupes 
de  contes  celtiques,  germaniques,  arabes;  —  médiévaux,  mo- 
dernes; —  chrétiens,  musulmans,  etc.  Mais  l'immense  majorité 
des  contes  }»opulaires,  dont  on  recherche  désespérément  l'ori- 
gine, échappe  à  toute  limitation.  Ils  reposent  (en  leur  partie 
organique),  les  fabliaux  sur  <les  postulats  moraux  ou  sociaux  si 
universels,  —  les  fables  sur  un  symbolisme  si  sim|de,  —  les 
contes  de  fées  sur  un  nu^rveilleux  si  peu  caractéi'isé,  —  qu'ils 
sont  indifféremment  acceptables  de  tout  homme  venant  en  ce 
monde.  De  là,  leur  double  don  d'ubiquité  et  de  pérennité;  de  là, 
par  consé([uence  immédiate,  l'impossibilité  de  rien  savoir  de 
leur  origine,   ni   de    leur  mode  de   pro|tagation.  Tls  n'ont  rien 


68  LES  FABLIAUX 

(l'efliniqne  :  comment  les  attribuer  à  tel  peuple  créateur?  Ils  ne 
sont  caractéristiques  d'aucune  civilisation  :  comment  les  loca- 
liser? (l'aucun  temps  :  comment  les  dater?  Il  est  impossible 
—  et  indilTérent  —  de  savoir  où,  quand  chacun  d'eux  est  né, 
puisque,  par  définition,  il  peut  être  né  en  un  lieu  quelconque, 
en  un  temps  quelconque;  il  esl  impossibb'  —  et  indilTérent  — 
de  savoir  comment  chacun  d'eux  s'est  proj)agé,  puisque,  n'ayant 
à  vaincre  aucune  résistance  pour  passer  d'une  civilisation  à 
l'autre,  il  vagabonde  librement  par  le  monde,  sans  connaître 
plus  de  règ-les  fixes  qu'une  graine  emportée  par  le  vent. 

Mais  ces  mêmes  contes  universels,  presque  dénués  d'intérêt 
si  on  les  couéidèro  en  leurs  traits  les  plus  généraux,  patrimoine 
banal  de  tous  les  peuples,  revêtent  dans  chaque  civilisation, 
presque  dans  chaque  village,  une  forme  diverse.  Sous  ce  cos- 
tume local,  ils  sont  les  citoyens  de  tel  ou  tel  pays;  ils  devien- 
nent, à  leur  tour,  des  contes  ethniques.  Ces  mêmes  contes  à 
rire,  indifférents  sous  leur  forme  organique,  immuable,  com- 
mune aux  Mille  et  une  Nuits,  à  Rutebeuf,  à  Chaucer,  à  Boccace, 
deviennent  des  témoins  précieux,  chez  Rutebeuf,  des  mœurs  du 
xm*  siècle  français;  dans  les  Mille  et  une  Nuita,  de  l'imagina- 
tion arabe;  chez  Chaucer,  du  xiv"  siècle  anglais;  chez  Boccace, 
de  la  première  Renaissance  italienne. 

L'esprit  des  fabliaux.  —  Tl  ne  s'agit  donc  pas  de  })our- 
suivre  nos  contes  de  migration  en  migration  et  de  mirage  en 
mirage  ]>our  eu  rechercher  l'introuvaljjojtalrie,  mais  (h' considérer 
nos  fai)liaux  comme  des  œuvres  dart,  significatives  du  xui®  siècle 
français.  Nos  trouvères  ne  les  ont  pas  inventés  :  qu'importe?  Il 
suffit  qu'ils  s'en  soient  amusés.  Presque  toutes  les  nouvelles  du 
Décaméron  voyageaient  |)ar  le  monde  avant  que  Boccace  ne 
vînt;  et  voyagent  encore  :  mais  ])our(juoi  Boccace  a-t-il  arrêté 
au  passage  ces  cent  contes  et  non  tels  de  ces  cent  autres?  Une 
époque  est  respoiisal)le  des  contes  où  eUe  s'est  complue,  dont 
elle  a  diversifié  à  sa  guise  et  façonné  à  sa  ressemblance  la 
matière  brute  et  commune.  Les  mêmes  contes  à  rire,  qui  ne 
sont  chez  nous.  Français,  que  des  gaillardises,  étaient  jadis  des 
paraboles  morales  (|ue  le  brahmane  VichiKnisarmaii  faisait 
servir  à  riiislniclioii  |)(»lili(|iie  des  jeunes  |>rinces,  au  mèm<»  titre 
que  les  plus  graves  slo/ias.  (]es  mêmes  coules  gras,  les  Italiens 


LES  FABLIAUX  69 

(le  la  Renaissance  les  ont  tachés  de  sang.  Chez  Bandello  ou  Ser- 
cambi,  l'amant  surpris  risque  sa  vie  :  d'où  un  intérêt  drama- 
tique supérieur.  Par  un  singulier  mélange  de  courtoisie  et  de 
cruauté,  ils  ont  ennobli  leur  banale  matière. 

En  voici  un  exemple.  On  connaît  le  gaulois  fabliau  du  Mari 
qui  /ht  sa  femme  confesse.  Déguisé  en  moine,  il  surprend  l'aveu 
des  fautes  de  sa  femme  et  peut  se  convaincre  de  son  malheur; 
mais  la  rusée  soupçonne  la  fraude  et  réussit  à  persuader  au 
faux  moine  qu'elle  l'a  reconnu  sous  le  froc  avant  de  com- 
mencer sa  confession,  qu'elle  a  seulement  voulu  l'éprouver,  et 
le  fait  tomber  à  ses  genoux,  repentant  et  grotesque.  Voici  les 
derniers  vers  du  Chevalier  confesseur  de  La  Fontaine,  où  le 
dénoùment  est  le  même  que  dans  le  faldiau.  Comme  la  péni- 
tente vient  d'avouer  à  messire  Artus  son  amour  pour  un  prêtre, 

Son  mari  donc  l'inleiTompt  là  dessus, 
Dont  bien  lui  prit.  «  Ah  !  dit-il,  infidèle. 
Un  prêtre  même!  A  qui  crois-tu  parler? 

—  A  mon  mari,  dit  la  fausse  femelle, 
Qui  d'un  tel  pas  sut  bien  se  démêler. 
Je  vous  ai  vu  dans  ce  lieu  vous  couler, 
Ce  qui  m'a  fait  douter  du  badinage; 

C'est  un  grand  cas  qu'étant  homme  si  sage. 
Vous  n'ayez  su  l'énigme  débrouiller. 

—  Béni  soit  Dieu  !  dit  alors  le  bonhomme, 
Je  suis  un  sot  de  l'avoir  si  mal  pris  !  » 

Dans  les  contes  de  Bandello,  qui  portent  bien  leur  titre  (VHis- 
toires  tragiques,  cette  maligne  gauloiserie  est  devenue  un  poi- 
gnant drame  d'amour,  dont  voici  le  dénoùment  :  «  Alors  la 
damoyselle,  ayant  fini  sa  confession,  remonta  en  coche,  s'en 
retournant  où  jamais  elle  n'entra  vive  ;  car,  voyant  son  mari 
venir  vers  elle,  elle  commanda  au  cocher  qu'il  arrestast;  mais 
ce  fut  à  son  grand  dam  et  deffaicte,  veu  que,  dès  qu'il  l'eut 
accostée,  il  lui  donna  de  sa  dague  dans  le  sein,  et  choisist  bien 
le  lieu.  » 

On  peut  donc  interroger  les  fabliaux  comme  un  groupe  d'œu- 
vres  révélatrices  d'un  esprit  propre,  lequel  exprime  une  époque 
distincte.  A  vrai  dire,  cette  tentative  peut  à  certain  égard  sem- 
bler illégitime.  En  effet,  nos  poèmes  se  répartissent  indistinc- 
tement sur  toutes  les  provinces  du  nord  de  la  France,  Cham- 


70  LES  FABLIAUX 

paj:nc,  Orléanais,  lIc-de-Fraiicf,  Xoniiaiidic  t'I,  «le  |»réft'r(Mi('o 
]»eut-ètre,  sur  les  l»ays  du  nord-est  :  Picardie,  Ponthieu,  Artois, 
Flandre,  Hainaut.  Ils  se  i(''|iailissent  non  moins  indistinctement 
sur  près  de  deux  siècles,  entre  lloO  et  l-TiO,  daf<'  où  meurt 
Jean  de  Condé,  le  dernier  i-imeur  connu  de  fabliaux.  «  La  plu- 
part, dit  M.  G.  Paris,  sont  de  la  lin  du  xii^  ou  du  commence- 
ment du  xm*  siècle.  »  Mais  les  noms  de  Philippe  de  Beauma- 
noir,  d'Henri  d'Andeli,  de  Rutebeuf,  de  AVatriquet  de  Couvin, 
tous  auteurs  de  fabliaux  qui  ont  vécu  dans  la  seconde  moitié 
du  xin*  siècle  ou  au  début  <Iu  xiv'",  nous  attestent  que  la  vogue 
des  fabliaux  ne  s'est  jamais  ralentie  au  cours  de  cette  longue 
période.  Il  pourrait  donc  paraître  téméraire  de  grouper  ces  cent 
cinquante  poèmes  d'oi'igine  et  de  dates  si  diverses,  de  recher- 
cher l'esprit  commun  qui  anima  ces  cinquante  poètes.  La  tache 
est  possible  pourtant,  car  les  œuvres  de  chaque  conteur  ne  sont 
point  marquées  de  traits  fort  individuels.  Il  n'y  a  guère  de 
génies  parmi  les  poètes  du  moyen  âge.  Nous  sommes  en  une 
époque  semi-primitive,  où  l'influence  du  milieu  social  et  du 
moment  est  prépondérante. 

Que  recherchent  donc  nos  conteurs  ?  L'instruction  morale, 
comme  VHitopadésn'^.  la  volupté,  comme  La  Fontaine?  la  ]>ein- 
ture  des  cas  étranges,  des  espèces  rares,  comme  Bandello?  la 
satire  des  mœurs  contemporaines,  comme  Henri  Estienne?  Inter- 
rogeons les  prologues  des  fabliaux;  ils  nous  répondent  d'une 
voix  :  un  fabliau  n'est  qu'une  amusette.  Ce  sont  «  mots  pour  la 
gent  faire  i"ire  »  ;  ce  «  joli  clerc  »  ne  s'étuflie  qu'à  «  faire  chose 
de  quoi  l'on  rie  ».  Ce  jongleur  narre  «  son  f.iltelef  ]>our  delitei-  », 
pour  <<  s'eslasser  »,  pour  «  s'esbatre  »,  «  |>arjoieel  |)ar  envoi- 
sëure  ».  —  Mais  les  trouvères  n  onl-ils  pas  d'autre  ambition? 
(piebpie  |>rétention  morale?  Assurément.  Ils  croient  à  la  vertu 
saine  du  rire.  11  n'est  pas  de  hoiirde  ni  de  truf'e  si  indiflérente 
qu'on  n'en  puisse  tirer  quelque  leçon.  Ecoutez  les  fabliaux  pour 
lire  d  aliord,  au   hes(»in  |ioiii'  en  proliler  : 

Vos  qui  fablcaus  volés  oïr,... 
Volenliers  les  dcvés  aprcndre, 
Les  [diisors  por  essample  prendre, 
Va  les  phisors  por  les  risées 
nui  (!••  niaiuli's  t;on/.  sont  amées... 


LES  FABLIAUX  71 

...  Car  par  biaiis  diz  est  obliéc 
Maintes  l'ois  ire  el  cuisanrons... 
Et  quant  aucuns  dit  les  risées, 
Les  Torts  tançons  sont  oblices. 

M.iis  rinieiitioii  inoralc  ne  vient  jamais  (jnc  |»ar  surcroît.  Pour 
instruire,  nos  poètes  n'ont-ils  pas  les  dits  moraux  (pi'ils  distin- 
iiuent  très  soigneusement  des  fabliaux?  Iri  leurs  visées  morales 
sont  très  humbles.  Ils  n'ont  guère  d'intentions  réformatrices. 
Le  principal,  c'est  de  rii'e.  Les  fabliaux  ne  sont  que  «  risée  et 
iial)et  ». 

Mais  les  sources  du  l'ire  sont  singulièrement  diverses  selon 
les  hommes.  De  quoi  riait-on  au  xni"  siècle? 

D'abord,  on  riait  de  peu.  Ce  rire  était  facile,  médiocrement 
exigeant.  Ferons-nous  à  tels  de  ces  fabliaux*  l'hoimeur  de  les 
<-om[der  |»oui-  des  (euvres  littéraires?  Ce  sont  de  médiocres 
historiettes  puériles,  des  imitations  de  baragouins  exotiques, 
des  calembours,  des  gausseries  de  paysans.  Ce  sont  bien  là  les 
fabellœ  hjnoliilium.  Négligeons  ces  fabliaux  simplistes,  non 
sans  retenir  ce  j»i"emier  trait  commun  à  tous  nos  contes  :  les 
sources  du  comiques  y  sont  étrangement  superticielles. 

Considérons  des  contes  plus  caractéristiques.  L'esprit  des 
fabliaux  s'y  révèle  d'aboi-d  par  la  bonne  humeur.  Seule,  rail- 
b'use  et  inoflensive,  elle  fait  les  frais  de  maintes  de  ces  jdai- 
santes  <lrôleries  :  le  Préire  aux  mûres,  le  dit  des  Perdrix.,  le 
Convoifeux  et  f Envieux,  le  Prêtre  qui  dit  la  passion.  Un  prêtre 
chante  l'office  du  vendredi  saint;  mais  il  a  beau  feuilleter  son 
livre,  il  a  ])erdu  ses  signets.  Il  s'eml)i'ouille,  ne  peut  retrouver 
l'évangile  de  la  Passion.  Que  faire?  les  vilains  ont  faim  ;  le 
prêtre  veut-il  à  [)laisii'  ]))-olonger  leur  jeûne?  Ils  s'impatientent. 
Bravement,  à  tout  hasard,  il  bredouille  les  vêpres  du  dimanche  : 
Dixit  iJoiniïius  domino  meo...,  se  démenant  de  son  mieux,  ])oui' 
(pie  l'offrande  soit  fructueuse.  D<'  loin  en  loin,  des  bribes  de 
l'évangile  cherché  lui  j'eviennent  à  la  mémoii'e;  alors,  il  les 
lance  à  tue-tête  :  Parrabasl  clanie-t-il,  aussi  fort  qu'un  crieui" 
qui  crie  un  ban...  et  les  vilains,  émus,  battent  leur  coulpe.  Puis 


I.  Tels  sont  :  la  Maie  Honte,  la  Vieille  qui  oint  la  palme  au  chevalier,  E^liiUu 
liarat,  Travers  et  Haimet,  les  deux  Chevaux,  la  Plentc,  les  deux  Anglais,  la 
Darne  qui  conquic  son  baron,  Brunain,  la  Vache  auprestre. 


72  LES  FABLIAUX 

Criici/if/r  einn,  el  sos  pai'oissions  sont  inondés  de  compon<li(»n. 
Cependant  s(»m  clerc  trouve  lévnniiilo  lr(t|)  long-  et  lui  sert  cet 
étraniie  r('[ions  : 

Fac  finis! —  Non  fac,  amis, 
Usquc  ad  mimbilia... 
Mais, 

Si  lost  com  ot  reçu  l'argent. 
Si  fist  la  passion  (iner... 

C'est,  comme  on  voit,  une  raillciie  ])ien  innocente.  —  Ecoutez 
encore  ce  conte  :  un  pauvre  mercier  ambulant,  ne  |)Ouvant 
payer  dans  nne  auberge  l'avoine  et  le  fourrage  pour  sou  cheval, 
l'attache  dans  un  pré  bien  clos,  qui  appartient  au  seig^neur  du 
pays.  «  Ce  seigneur,  lui  a-t-on  dit,  est  loyal  et  bon  ;  si  le  cheval 
est  placé  sous  sa  sauvegarde,  des  larrons  pourront  bien  s'en 
emparer;  mais  on  n'aura  [)as  en  vain  invoqué  son  apjiui  ;  il 
dédommagrera  le  volé  et  fera  pendre  le  voleur.  »  Le  mercier 
s'est  rendu  à  ces  raisons  :  il  recommande  son  roussin  au  seî- 
g^neur  et  dit  pai"  surcroît  force  oraisons,  pour  que  Dieu  défende 
que  nul  emmène  son  cheval  hors  du  pré.  Dieu  «  ne  lui  faillit 
mie  »  ;  personne  n'emnu'iia  son  bidet;  car  le  lendemain  il  en 
retrouva  la  carcasse  à  la  même  place;  pendant  la  nuit,  une 
louve  l'a  dévoré.  Il  s'en  vient  vers  le  seigneur  :  «  J'avais  mis 
mon  cheval  sous  votre  sauveg'^arde  et  sous  celle  de  Dieu;  vous 
me  devez  (bMlommagrement. —  Soit;  mais  'combien  valait  ton 
cheval?  —  Soixante  sous.  —  En  voici  donc  trente;  pour  le  reste, 
puis(pie  tu  as  perdu  ton  cheval  sur  la  firnire  de  Dieu  et  la  mi(Mme, 
fais-toi  payer  par  Dieu;  va  le  ficujer  sur  sa  terre.  »  Le  meiciei- 
s'en  va,  tout  marri  de  cette  cruelle  et  juste  sentence,  quand  il 
rencontre  un  moine.  «  —  A  qui  es-tu?  —  Je  suis  à  Dieu.  —  Sois 
donc  le  bienvenu!  Tl  me  doit  trente  sous;  comme  son  homme 
lige,  tu  répondras  ()our  lui.  Paye-moi  donc!  »  Et  l'aflaire  est 
portée  devant  le  seigneur  qui  juge  selon  les  saines  coutumes  du 
droit  h'wMlai  :  «  Es-tu  riiouiuie  d(>  Dieu?  paye.  Xe  pay(\s-lu  pas? 
c'est  renier  ton  suzerain.  »  —  Le  nutlue  s"e.\(''cule. 

Dans  tous  ces  contes  transparaît  la  même  gaîté  maligne, 
pi(piant  à  peine,  à  Heur  d'épiderme.  Ijcs  poèbvs  s'amuseni  à  ces 
es(piisses  rapides;  ils  se  com|»lais(Mil  eu  cet  esprit  de  caricature, 
non  trop  tourui'  à  la  charge,  avisi''.  tiu,  j(»vial,  h'ger. 


LES  FABLIAUX  73 

Mais  ce  sont  là  des  sujets  trop  siinj)les;  parfois  cette  l)elle 
liuineur  anime  un  |)etit  drame  plus  complexe,  savamment 
machiné,  fait  vivre  quehpies  instants  tout  un  monde  minuscule 
de  personnages  jdaisants.  Le  modèle  en  est  dans  le  Vilain  mire, 
ou  dans  les  trois  Bossns  ménestrels,  ou  bien  encore  dans  ce 
gentil  chef-d'œuvre,  les  trois  Aveugles  de  Compiègnc.  Clopin- 
clopant,  trois  aveugles  cheminent  de  Compiègne  vers  Sentis. 
Un  riche  clerc  passe,  «  qui  bien  et  mal  assez  savoit  ».  Sont-ce 
de  vrais  aveugles?  Pour  s'en  assurer  :  «  Voici,  leur  dit-il,  un 
besant  d'or  pour  vous  trois.  11  le  dit,  mais  ne  leur  donne  rien 
et  chacun  des  trois  ribauds  croit  que  l'un  de  ses  compagnons  a 
reçu  l'aubaine.  —  Un  besant!  mais  c'est  de  quoi  faire  bombance 
de  vin  d'Auxerre  et  de  Soissons,  de  chapons  et  de  [)àtés.  Les 
voici  retournés  à  Compiègne,  suivis  du  clerc  qui  les  observe. 
Ils  sont  attablés  dans  une  auberge  et  se  font  servii-  «  comme  des 
chevaliers  »  : 

«  Tien!  je  t'en  doing!  après  m'en  donne! 
Cis  crut  sor  une  vigne  bonne!  » 

L'heure  de  payer  est  venue  :  c'est  dix  sous!  —  «  Soit,  «lisent 
sans  marchander  les  magnifi({ues  compères;  voici  un  besant  : 
qu'on  nous  rende  le  surplus!  »  Mais  où  est  le  besant? 

—  Je  n'en  ai  inie! 

—  Dont  Ta  Robers  Barbe-florie? 

—  Non  ai!  —  Mais  vous  l'avez,  bien  sai! 

—  Par  le  cuer  bien  !  mie  n'en  ai! 

Ils  se  disputent,  se  battent;  le  clerc  «  de  rire  et  d'aise  se  pas- 
moit  ».  Il  a  pitié  d'eux  pourtant  :  «  Je  paierai,  dit-il  au  taver- 
nier;  ou  plutôt  le  prêtre  du  moutier,  qui  est  de  mes  amis,  paiera 
pour  moi.  »  Suit  le  bon  tour  que  les  Repues  franches  attribuent 
à  Villon.  La  main  (hms  la  main,  le  clerc  et  l'aubergiste  arrivent 
au  luoutier.  Le  clerc  tire  le  prêtre  à  part  :  «  Sire,  j'ai  pris  hôtel 
chez  ce  prudhomme,  votre  paroissien;  depuis  hier  soir,  une 
cruelle  maladie  l'a  saisi;  il  est  tout  assoti  et  marvoié.  Voici  dix 
«leniers;  li.sez-lui,  pour  le  guérir,  un  évangile  sur  la  tète.  —  Le 
prêtre  dit  donc  au  tavernier  :  «  Attendez  que  j'aie  chanté  ma 
messe  et  je  réglerai  votre  affaire.  »  L'aubergiste  attend  [>atiem- 


74  LES  FABLIAUX 

nuMil,  livs  ra.ssiii('',  tandis  (|uc  le  clerc  s"(»s(|iiiv('.  Sa  nicsso  dilc, 
le  |»irlic  veut  faire  apeiioiiillcr  son  paroissien,  (pii  demande 
ol)slin(''nient  de  l'ari;ent  el  non  des  exorcismos.  Mais  c'est  sa 
maladie!  Maintenu  par  de  robustes  iiaillards,il  a  beau  protester; 
il  est  as|»eriré  d'eau  bénite  et  doit  suppoi'ter  (ju'on  lui  lise  l'évan- 
gile sur  la  tète. 

Un  ti'ait  encore  :  c'est  I  attitude  frondeuse,  ironiquement  fami- 
lière, (|ue  les  conteurs  prennent  souvent  à  l'éfiard  des  ])erson- 
nages  sacrés.  Ce  jouf-leur  qui,  chargé  de  veiller  en  enfer  sur  la 
cuve  où  les  âmes  cuisent,  et  qui  les  joue  aux  dés  contre  saint 
Pierre,  ne  craint  pas,  quand  il  a  perdu,  d'accuser  son  adversaire 
de  tricherie,  et  de  le  tirer  par  ses  belles  moustaches  tressées 
(Sanil  Pierre  et  le  Jomjleur).  —  Ce  vilain,  (|ui  se  présente  à  la 
porte  du  ciel,  n'a  point  la  moindre  révérence  |)our  les  saints 
vénérables  qui  lui  refusent  l'entrée  :  «  Vous  me  chassez,  beau 
sire  Pierre?  pourtant  je  n'ai  jamais  renié  Dieu,  comme  vous 
fîtes  par  trois  fois.  —  Ce  manoir  est  à  nous,  va-t'en!  lui  dit 
saint  Thomas,  (jui  vient  à  la  rescousse.  —  Thomas,  Thomas, 
ai-je  demaïKJé,  comme  toi,  à  toucher  les  |daies  du  Sauveur?  — 
Yiile  le  Paradis!  lui  dit  saint  Paul.  —  l'aul,  je  n'ai  pas,  comme 
toi,  lapidé  saint  Etieiuie  »  (/e  ]'ilaiii  ijui  conqu/'st  paradis  par 
plaid). 

Tous  ces  contes  —  d'autres  encore  —  sont  d'excellents  témoins 
de  l'esprit  gaulois,  t(d  (pie  l'a  délini  Taine.  Ils  manifestent  les 
deux  traits  les  plus  saillants  de  cet  es])rit  :  la  verve  facilement 
contente,  la  bonne  humeur  ironique.  On  y  rit  de  peu,  on  y  rit 
de  bon  cœur.  C'est  un  esprit  léger,  ra]tide,  aigu,  malin,  mesuré. 
Jl  nous  fra|i|ie  jieu,  |irécisément  |)arce  (pi'il  nous  est  li'cq»  fami- 
lier, trop  «  privé  »,  dirait  Montaigne.  Mais  comparez-le,  comme 
l'a  fait  M.  lîrunetière,  à  cette  tendance  contraire  de  notre  tem- 
pérament national,  à  la  préciosité;  ou  bien  rapprochez-le  de 
ïhumour  anglais,  du  GemïUh  allemand  :  ses  traits  distinctifs 
sailliront.  Il  est  sans  arrière-jilans,  sans  ]u"(>fondeur ;  il  manque 
de  métapnysi(jue;  il  ne  s'embarrasse  guère  de  poésie  ni  dérou- 
leur; il  n'est  ni  l'esprit  de  finesse,  ni  l'atticisme.  11  est  la  malice, 
le  bon  sens  joyeux,  l'ironie  un  peu  grosse,  j)récise  pouilant,  et 
juste.  Il  ne  clieiclie  pas  les  ('d(''meids  du  comi(pn'  dans  la  fantas- 
tique exagération   des  choses,  dans  le  grtdesipie;  mais  dans  la 


LES  FABLIAUX  7b 

visidii  railleuse,  lé^ènMjiciit  outi'ée,  du  ircl.  Il  ne  va  pas  sans 
vulf'-arité;  il  est  terre  à  terre  et  sans  jxtrtée.  Satirique?  non, 
mais  frondeur;  égrillard  et  non  voluptueux;  IViand  et  non  gour- 
mand. 11  est  à  la  limite  inférieure  de  nos  qualités  nationales,  à 
la  limite  supérieure  de  nos  vices  natifs. 

Mais  il  manque  à  eette  définition  le  trait  csscntiid,  sans  leijuel 
on  peut  dire  que  l'esprit  gaulois  ne  serait  pas  :  l(^  goùl  de  la 
gaillardise,  voire  de  quelque  chose  de  pis. 

Nos  pères  se  sont  ingéniés  de  mille  façons  à  se  représenter 
comme  les  plus  infortunés  des  maris.  Ils  ont  imaginé  ou  retrouvé 
<les  talismans  révélateurs  de  leurs  mésaventures  :  le  manteau 
(Michanté  qui  s'allonge  ou  se  rétrécit  soudain,  s'il  est  revêtu  par 
une  femme  infidèle,  la  coupe  où  seuls  peuvent  boire  les  maris 
heureux.  Un  cinquième  des  fabliaux  détourneraient  Panurge  du 
mariage,  ce  qui  n'est  pas  dire  que  les  autres  l'y  encourageraient. 
Xos  conteurs  ont  dévelo]q)é  tout  un  vaste  cycle  des  ruses  fémi- 
nines :  c'est  un  véritable  Str/gvéda.  Les  femmes  des  fabliaux  ne 
l'eculent  devant  aucun  stratagrème  :  elles  savent  persuader  à 
leurs  maris,  l'une  qu'il  est  revêtu  d'un  vêtement  invisible,  la 
seconde  qu'il  s'est  fait  moine,  la  troisième  qu'il  est  mort.  Elles 
savent  tromper  la  surveillance  la  plus  minutieuse  :  grâce  à  leurs 
ruses,  cet  amant  se  déguise  en  saineresse  ou  en  rebouteur;  cet 
autre  se  fait  hisser  dans  une  corbeille  jusfpi'au  haut  de  la  tour 
où  sa  dame  est  étroitement  gardée.  Elles  savent  découvrir  pour 
les  galants  les  retraites  les  plus  imprévues  ":  elles  les  mussenf 
dans  un  escrin,  ou  sous  un  cuvier  et  font  crier  au  feu  par  un 
ribaud  dès  que  le  mari  s'approche  de  la  cachette.  Surprises  en 
flagrant  délit,  elles  savent  engUjnier  le  jaloux,  lui  persuader, 
comme  la  commère  du  fabliau  des  Tresses,  qu'il  a  rêvé,  qu'il  est 
enfantosmé.  Et  quand  l'une  d'elles  a  bien  dupé  son  vilain,  qu'elle 
l'a  affublé  d'un  peliçon  g-rotesque  ou  l'a  envoyé  rendre  au  cou- 
vent des  Gordeliers  cette  })récieuse  relique,  les  braies  de  Mon- 
seignieur  saint  François,  le  poète  ne  se  tient  pas  d'aise  :  «  le 
tour,  s'écrie-t-il,  fu  biaus  et  grascieus.  »  A  quoi  bon  lutter  contre 
elles,  d'ailleurs?  «  Moût  set  femme  de  renardise!  »  Les  sur- 
veiller? «  Fols  est  qui  femme  espie  et  guette!  »  Ruser  avec  elles? 
«  C'est  faire  folie  et  orgueil.  »  N'ont-elles  pas  déçu  les  sages, 
«   dès  le  temps  Alxd  »,  —  Salomon,  lïippocrate,   Constantin? 


76  LES  FABLIAUX 

Rappelez-vous  le  iiracieiix  lai  d'Aristote,  si  iinivorsellement 
populaire  au  moyen  Auc  (ju'on  on  sculptait  les  héi-os  dans  les 
cathédrales,  aux  portails,  aux  ehapiteaux  des  pilastres,  sur  les 
miséricordes  des  stalles,  ou  encore  sur  des  cotTrets  d'ivoire  et 
des  aciuanianiles  : 

Alexandre,  le  hon  roi  des  Indes  et  d'Efivjde,  a  sul>jugué  les 
Indes  et,  honteusement,  «  se  tient  coi  »  dans  sa  conquête. 
Amour  a  franche  seiiineurie  sur  les  rois  comme  sur  les  vilains, 
et  le  vainqueur  s'est  épris  d'une  de  ses  nouvelles  sujettes.  Son 
maître  Aristote,  (jui  «  sait  toute  clergie  »,  le  re})rend  au  nom 
de  ses  harons  qu'il  néglig:e  poui*  muser  avec  elle.  Le  roi  lui 
promet  déhonnairement  de  s'amender,  mais  inca[)al)le  d'ouhlier 
la  beauté  de  la  jeune  Indienne,  «  son  front  poli,  [)lus  clair  que 
cristal  »,  il  tombe  en  mélancolie.  Elle  s'aperçoit  de  sa  tristesse, 
lui  en  arrache  le  secret,  promet  de  se  venger  du  vieux  maître 
«  chenu  et  pâle  »  :  avant  le  lendemain,  à  l'heure  de  none,  elle 
lui  aura  fait  perdre  sa  dialectique  et  sa  grammaire.  Qu'Alexandre 
se  tienne  seulement  aux  aguets,  à  l'aube,  derrière  une  fenêtre 
de  la  tour  qui  donne  sur  le  jardin. 

En  eflet,  au  point  du  jour,  elle  descend  au  verger,  pieds  nus, 
sans  avoir  lié  sa  guim[)e,  sa  belle  tresse  blonde  abandonnée 
sur  le  dos;  elle' va,  à  travers  les  fleurs,  relevant  par  coquetterie 
un  pan  de  son  hliaut  violet  et  fredonnant  des  chansonnettes  : 


ou  bien 


«  Or  la  voi,  la  voi,  m'amie; 
La  fontaine  i  sort  série...  » 


«  Ci  me  tiennent  aniorettes 
Ou  je  lien  ma  main...  » 


Maître  Aristote  d'Athènes  rent<'nd,  du  milieu  de  ses  livres; 
la  chanteuse 

Au  cuer  li  met  un  souvenir 
Tel  que  son  livre  li  l'et  clore. 

«  Ilélas!  songe-l-il,  (ju'csidcvciiu  uu)U  coMir?  » 

«  J(>  sui   loz  vieus  et  to/.  clienuz, 
Lais  et  pales  et  noirs  et  maigres, 
Vax  iilosolie  plus  aigres 
Hue  nus  (""on  sache  ne  c'ou  cuidc  » 


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LES  FABLIAUX  77 

ïan<lis  qu'il  se  désolo,  la  dame  cueille  des  l'ameaux  de  menthe, 
tresse  un  chapel  de  maintes  tleurs  et  ses  chansons  volent  jus- 
qu'au vieillard,  taquines  et  câlines. 

Lentement,  par  ces  gracieux  manèges  de  coquetterie,  elle 
enchante  le  philosophe,  si  hien  que  le  très  sage  Aristote  se  met 
à  lui  parler  le  langage  amoureux  des  trouhadours  et,  comme 
un  chevalier  de  la  Tahle  Ronde,  s'offre  à  mettre  pour  elle  corps 
et  àme,  vie  et  honneur  «  en  aventure  ».  Elle  n'en  demande  pas 
tant,  mais  qu'il  se  [die  seulement  à  l'une  de  ses  fantaisies  : 
qu'il  se  laisse  chevauchei'  un  petit  peu  par  elle,  sur  l'herhe,  en 
ce  verger  :  —  «  Et  je  veux  que  vous  ayez  une  selle  sur  le  dos  »  : 

J'irai  plus  honorablement... 

Il  consent;  voilà  le  meilleur  clerc  du  monde  harnaché  comme 
un  roussin,  et  la  fillette  (jui  rit  et  chante  clair  sur  son  dos. 
Alexandre  paraît  à  la  fenêtre  de  la  tour.  Le  philosophe  sellé  et 
hridé  se  tire  spirituellement  de  l'aventure  et  retrouve  soudain 
toute  sa  dialectique  :  «  Sire,  voyez  si  j'avais  raison  de  craindre 
l'amour  pour  vous  qui  êtes  dans  toute  l'ardeur  du  jeune  âge, 
puisqu'il  a  pu  m'accoutrer  ainsi,  moi  qui  suis  plein  de  vieil- 
lesse! J'ai  joint  l'exemple  au  précepte;  sachez  en  profiter.  » 

Est-il  hesoin  de  rappeler  encore*  Aubei^ée  ou  Gombert  et  les 
deux  clercs,  prototype  du  Meunier  de  Trumpinglon  de  Ghaucer 
€t  du  Berceau  de  La  Fontaine?  ou  ce  plaisant  conte  du  Chevalier 
à  la  robe  vermeille  :  Un  riche  vavasseur  revient  des  plaids  de 
Sentis,  à  l'improviste.  En  rentrant,  il  trouve  dans  sa  cour  un 
palefroi  tout  harnaché  qu'il  ne  se  connaissait  pas,  un  épervier 
mué,  deux  petits  chiens  à  prendre  les  alouettes;  dans  la  chambre 
de  sa  femme,  une  robe  d'écarlate  vermeille,  fourrée  d'hermine, 
et  des  éperons  fraîchement  dorés.  «  —  Dame,  à  qui  ce  cheval? 
à  qui  cet  épervier?  ces  chiens?  cette  robe?  ces  éperons?  —  A 
vous-même,  sire.  N'auriez-vous  donc  pas  rencontré  mon  frère? 
Il  ne  fait  que  sortir  d'ici  et  m'a  laissé  ces  présents  pour  vous.  » 
Le  [)rudhomme  accepte  et  s'endort  content,  tandis  qu'un  certain 

\.  Voici  une  liste  abrégée  des  fabliaux  qui  constituent  le  cycle  des  ruses  fémi- 
nines :  la  Bourr/eoise  d'Orléans,  les  Braies  au  cordelier,  le  Chevalier  à  la  cor- 
beille, le  Cuvier,  la  Dame  qui  fist  trois  tours  entour  le  viouslier,  les  trois  Dames 
qui  troverent  Vanel,  le  lai  de  l'Esperrier,  le  Maignien,  le  l'iiçon,  le  Prestre  qui 
abevete,  la  Saineresse,  les  Ti-esses,  le  Vilain  de  Baiileul,  etc. 


78  LES  FABLIAUX 

clicvalici".  (•;icli(''  juscuic-là,  rcpiTMid  s;i  toIm'  d'érarlato,  rpchaussf- 
ses  (''jKMoiis  (I  or,  rcinonlc  sur  son  |);il('fi'oi,  n'|tr(M!<I  son  rper- 
vior  sur  son  poing  et  s'esiiuivc,  suivi  de  ses  pelils  chicMis  à 
prendre  les  alouettes.  —  Le  honliomnie  s'est  réveillé  :  «  —  ('à, 
qu'on  m'apporte  ma  rol)(^  vermeille!  »  Son  écuver  lui  présente 
son  vèlciiKMil  vcri  de  tons  les  jours.  —  »  >i'on  !  c'est  ma  rolx' 
vermeille  ipic  je  veux.  — -  Sire,  lui  denuinde  sa  femme,  avez- 
vous  donc  acliet»'  ou  emprunté  une  robe?  —  Mais  n'en  ai-je 
pas  reçu,  hier,  une  en  cadeau? —  Ktes-vous  donc  un  ménestrel 
(ju'on  vous  fasse  des  dons  stMuldahles?  un  jongleur?  un  faiseur 
de  tours?  Quelle  vraisemhlance  (ju'un  riche  vavasseur,  comme 
vous,  ait  pu  accepter  ces  présents?  —  N'ai-je  (h)nc  })as  trouvé 
hier,  céans,  tous  ces  cadeaux  de  mon  heau-frère,  un  épervier, 
un  ]»al<»froi?  —  Sire,  vous  savez  bien  (pie,  depuis  deux  mois  et 
demi,  nous  n'avons  pas  vu  luon  frère.  S'il  vous  |)laît  d'avoir 
un  palefroi  de  plus,  n'avez-vous  pas  assez  de  rente  pour  l'acheter?  » 
Le  prud'homme,  convaincu  par  cette  évidence.  Unit  par  con- 
venir qu'il  a  été  enfantosmé  et  sa  femme  lui  décrit  tout  l'itiné- 
raire du  pèlerinage  (ju'il  doit  entreprendre,  s'il  veut  guérir  : 
qu'il  passe  ])ar  Saint-Jacques,  Saint-Eloi,  Saint-Romacle,  Saint- 
Ernoul,  Saint-Sauveur  : 

Sire,  Dieus  penst  de  vous  conduire! 

On  le  voi!  |»ar  ces  exem[)les  :  nos  trouvères  sont  capables 
d'élégance  et  d'es})rit,  et  leurs  meilleurs  contes  à  rire  nous  con- 
duisent, par  l'insensible  transition  de  nouvelles  mi-plaisantes, 
mi-sentimentales,  comme  Gnillainnr  tm  faucon  et  la  Bourse 
pleine  de  sens,  jusqu'aux  b'-gendes  lout(>s  cbevaleresfjues  du 
vai7'  Palefroi  et  du  Chevalier  au  c/tainsf. 

^[ais  plus  liabitu(dlement  ces  grivoiseries  nous  mènent  à 
d'indicibles  vilenies.  C'est  une  honteuse  galerie  de  piVdres  et 
de  moines  débauchés,  d'enfants  précocement  vicieux,  de  jeunes 
tilles  (|ui  s(»iil  des  drôlesses  ou  des  niaises,  pr/'cieuses  (pii  crai- 
gnent le  nu)t  et  non  la  clutse;  de  matrones  (pii  donnent  à  leurs 
filles  de  singuliers  rhastieniens:  <le  Macettes,  de  duègnes  éna- 
mourées. C'est  (oui  un  corpus  de  contes  insolemment  brutaux, 
où  ii(»us  n  avons  le  clioix  (preiiire  la  siabdogie  et  le  priapisme. 
Les  lois  des    justes    proporli(Mis  Noudraieul    (|u  (Ui   en    Irailàt   ici 


LES  FABLIAUX  79 

aussi  longuement  que  des  autres  séries  de  contes  :  car  ils  ne 
forment  pas  la  catégorie  de  fabliaux  la  moins  nomhieuse  ni 
la  moins  bien  accueillie  du  moyen  âge.  Tel  d'entre  eux,  si 
répugnant  que  le  titre  môme  n'en  saurait  être  rapporté  (t.  VI, 
p.  67,  n»  147  de  l'édition  de  Montaiglon),  a,  selon  les  versions, 
de  oOO  à  800  vers;  il  a  été  remanié,  tout  comme  une  noble 
chanson  de  geste,  par  trois  ou  quatre  poètes;  il  s'est  trouvé 
jusqu'à  sept  manusci'its  ])Our  nous  le  conserver  :  pas  un  fabliau 
qui  nous  ait  été  transmis  à  plus  d'exemplaires.  Bornons-nous 
à  énuniérer  en  note  les  titres  de  ces  poèmes  ^  :  je  ne  connais 
d'analogues,  comme  modèles  de  brutalité  cynique,  qu'une 
collection  d'odieux  contes  de  moujiks,  récemment  publiée. 
Passons  vite,  mais  ne  les  considérons  pas  comme  indifférents 
pourtant.  Souvenons-nous  qu'ils  existent  et  (pi'ils  ont  plu.  Ce 
cynisme  n'est-il  j)as  l'aboutissant  extrême  et  peut-être  nécessaire 
de  l'esprit  gaulois? 

La  versification,  la  composition  et  le  style  des 
fabliaux.  —  L'esprit  (b's  fabliaux  a  trouvé  son  expression 
accomplie.  Les  fabliaux  n'ont  point  pàti,  comme  tant  de  genres 
littéraires  du  moyen  âge,  comme  les  chansons  de  geste,  comme 
les  mystères,  de  cette  trop  fréquente  impuissance  verbale  des 
écrivains,  qui  met  une  si  pénible  disproportion  entre  l'image 
conçue  par  le  poète  et  sa  notation,  entre  l'idée  et  le  mot. 

Ce  qui  frappe  tout  d'abord,  c'est,  en  effet,  l'absence  de  toute 
prétention  littéraire  chez  nos  conteurs.  Ils  n'apportent  pas,  cà  rimer 
ces  amusettes,  la  même  vanité  que  dans  la  chanson  d'amour  ou 
le  roman  d'aventure.  Ils  content  pour  le  plaisir,  soucieux  sim- 
plement d'animer  un  instant  les  personnages  fugitifs  de  leurs 
petites  comédies.  De  là  une  poétique  très  rudimentaire,  dont  voici 
la  règle  essentielle  et  pres([ue  unique,  exprimée  en  vers  naïfs  : 

Un  fabelet  vous  vuel  conter 
D'une  fable  quejou  oï, 
Dont  au  dire  mont  m'esjoï: 

1.  Jouglel,  Gauleron  et  Marion,  les  trois  Meschines,  Chariot  le  Juif,  les  trois 
Dames,  la  Daine  qui  aveine  demandoit,  la  Damoiselle  qui  voloit  voler  en  l'air,  la 
Damoiselle  qui  son/oit,  la  Femme  qui  servait  cent  chevaliers,  le  Pèc/ieur  de  Pont- 
sur-Seine,  le  Valet  aux  douze  femmes,  les  Quatre  souhaits  Saint  Martin,  le  Fevre 
de  Creeil,  le  sot  Chevalier,  la  Sorisete  des  estopes,  et  tant  d'autros  dont  on  ne 
peut  même  dire  !e  titre  (éd.  de  Montaiglon,  1,  2S;  III.  o7.  60.  8o;  IV,  101,  lOo, 
107;  Y,  121,  122,  13:{;  VI,  148).  etc. 


80  LES  FABLIAUX 

Or  le  vous  ai  torné  en  rime, 
Tout  sans  barat  et  tout  sans  lime... 
...  Car  li  lablel  coït  et  petit 
Anuicnt  mains  que  li  trop  lonc. 

S  amuser  soi-même,  .imiisri'  le  j»assant,  coiilt'i-  non  n<»ui'  se 
faire  valoir,  mais  pour  conter,  tel  est  le  l)ut.  Etre  href,  plaire 
vite,  tel  est  le  moyen. 

Le  mètre  a(lo])lé  par  nos  conteurs  servait  fort  l)ien  ce  dessein 
modeste.  L'octosyllabe  rimant  à  rimes  plates  s'imposait  presfpie 
à  leur  choix,  puisqu'il  était  comme  le  mètre  obligé  de  tout 
genre  narratif.  Avenant,  mais  trop  courant  dans  les  fluides 
narrations  des  romans  de  La  Table  Ronde,  étriqué  dans  les 
mvstères,  il  devait  convenir  excellemment  à  ces  contes  rapides. 
Aucun  n'est  plus  facile,  plus  léger,  ni  ne  donne  à  moins  de 
frais  l'illusion  de  ces  qualités.  ]Nos  trouvères  lont  mani('' 
négligemment,  sans  grand  souci  d'en  faire  valoir  les  ressources. 
Bien  des  fabliaux  sont  à  peine  rimes,  mais  fréquemment  asso- 
nances et  chevillés.  La  rime  s'olTre-t-elle  riche?  qu'elle  soit  la 
bienvenue!  Mais  on  n'ira  |)as  la  quérir,  car  un  bon  mol  vaut 
mieux  qu'une  rime  léonine  et  en  dispense  : 

Ma  painc  nielrai  et  m'enlente 
Tant  com  je  sui  en  ma  jouvente, 
A  conter  un  fabliau  par  rime 
Sans  colour  et  sans  leonime; 
Mais  s'il  n'i  a  consonancie, 
Il  ne  m'en  chaut  qui  mal  en  die, 
Car  ne  puet  pas  plaisir  à  toz 
Consonancie  sanz  bons  moz  : 
Or  les  oiez  leus  com  il  sont... 

Mais  si  les  jonglcur-s  ont  vei'silii'  ix'gligemmenl,  du  moins 
n'ont-ils  pas  vei"sifié  |»édantesqu<Mii<'Ml.  cl  si  Ton  songe  aux 
sav.inls  jiMix  de  rimes  déjà  (Ml  vogue  au  xni"=  siècle,  on  se  féli- 
cite (ju'ils  n  aient  pas  fait  à  leurs  contes  Ibonneur  de  les  en 
.iniibler.  Il  est  remar(piable  (pie  tous  les  poèmes  de  llut(dieuf 
sont  béi'issés  de  rimes  é(|uivo(pi(''es,  tous,  sauf  ses  faldiaux. 
(^omme  d'ailleurs  nos  Iroin  T  res  s.ivaient  commiini-meni  leur 
métier  de  Ncrsitic.ileurs,  coimne  les  liommes  du  moven  Age  se 
dislingii.iienl    par    une  justesse   d  <treille   cpii  surprend   aujour- 


LES  FABLIAUX  81 

«l'hui,  leurs  riiiK's,  voire  leurs  assonances,  sout  toujours  [>lio- 
urtiquement  exactes,  la  facture  de  leurs  vers  le  plus  souvent 
suflisante,  parfois  excellente  à  force  d'aisance  et  de  franchise. 

De  même,  la  lang-ue  des  fabliaux  est  juste  et  saine,  vraiment 
française,  souvent  môme  heureuse  en  son  toui-,  ]>ure  de  toute 
jtrétention  pédantesque.  Qu'après  cela,  il  n'en  faille  pas  faire 
^rand  mérite  à  nos  rimeurs,  on  n'en  saurait  disconvenir.  On 
peut  bien  dire,  avec  M.  Brunetière,  «  qu'ils  usèrent  de  la  lanijue 
de  tout  le  monde,  qu'ils  en  usèrent  comme  tout  le  uioude  et 
que  la  qualité  de  la  langue  de  leur  temps  favorisa  le  dévelop- 
pement du  g^enre  ».  La  langue  du  xf  siècle,  balbutiante  encore, 
pauvre  et  raide,  n'aurait  eu  ni  la  souplesse,  ni  la  familiarité 
nécessaires  à  l'expression  des  détails  de  la  vie  commune;  et 
la  langrue  pédantesque,  prétentieuse,  lourde  et  emphatique 
<lu  xiv"  siècle  ne  devait  plus  les  avoir.  Les  trouvères  et  le 
g-enre  profitèrent  de  cette  heureuse  fortune  d'être  venus  en  la 
période  classique  de  la  lang-ue  du  moyen  âg'e. 

Ainsi  le  poète  ne  cherche  qu'à  dire  vilement  et  gaîment  son 
historiette,  sans  recherche  ni  vanité  littéraires.  De  là,  les  par- 
ticularités du  style  des  fabliaux,  défauts  et  qualités. 

Et  d'abord,  ses  défauts.  La  matière  de  ces  contes  étant  sou- 
vent vilaine,  resj)rit  des  fabliaux  étant  souvent  la  dérision 
vulgaire  et  plate,  nos  poèmes  se  distinguent  aussi,  toutes  les 
fois  que  le  requiert  le  sujet,  par  la  vilenie,  la  vulgarité,  la 
platitude  du  style.  Nul  effort,  comme  chez  les  conteurs  eroti- 
ques du  xvni''  siècle,  pour  farder,  sous  la  coquetterie  des  mots, 
la  brutalité  foncière  des  données;  mais,  avec  une  entière  bonne 
foi,  la  grossièreté  du  style  suit  la  grossièreté  du  conte.  On  nous 
dispensera  d'en  alléguer  ici  des  exemples;  mais,  à  ouvrir  au 
hasard  le  recueil  de  MM.  de  Montaicflon  et  Ravnaud,  on  a 
chance  d'en  l'encontrer  d'emblée,  et  de  sufflsamment  affli- 
geants. 

De  là  aussi  les  mérites  de  ce  style,  i)arfois  charmants  :  élé- 
gante brièveté,  vérité,   naturel. 

La  brièveté  est  une  qualité  trop  rare  dans  les  œuvres  du 
moyen  âge  pour  que  nous  ne  sachions  pas  g^ré  à  nos  conteurs 
de  l'avoir  recherchée.  Il  suffit  de  s'être  quelquefois  perdu  dans 
les  châteaux  enchantés  aux  salles  sans  nombre  des  romans  de 

Histoire  de  la  langue.  U.  O 


82  LES  FABLIAUX 

Chrétien  de  Troyc^s  ou  (I.iiis  liiicxli'icalilc  forri  oti  ()I)(M'oii  éijai'e 
Hiioii  (le  liordoaux,  il  snflit  davoir  suivi  les  ji(''ri|»rtios  sans  lin 
do  la  bataille  des  Alesclians,  |»()nr  estimer  <lans  les  fahliaux  ces 
narrations  jamais  bavardes.  (Certes  le  poète  est  trop  pressé 
pour  se  soucier  du  ]Mttores(|U(%  et  son  coloris  reste  pâle.  Ses 
narrations  s(»nt  trop  iuk^s,  ses  descripti(uis  écourtées.  Pourtant, 
il  sait  parfois  —  comni<'  on  la  vu  —  s'ai'rèter  dans  le  verger 
fleuri  où  la  jeune  IndifMuie  du  lai  dWrIstotc  tresse  en  couronne 
des  rameaux  de  menthe;  ou  bien  dans  la  praii'ie  ensoleillée 
où  l'héroïne  du  fabliau  iV Aloul  se  |>ronu''ne  les  jtieds  nus  parmi 
la  ros('>e,  tandis  (pi  au  premier  <'hant  du  rossiiînol  «  toute  chose 
se  meurt  d'ainu^r  ». 

L'abandon  que  nos  trouvèi-es  mettent  à  dire  leurs  contes  nous 
est  garant  de  qualités  plus  précieuses  :  le  naturel  et  la  vérité. 
Précisément  parce  qu'ils  s'elTacent  devant  le  |)etit  monde  anui- 
sant  des  j»ersonnaiies  qu'ils  animent,  [trécisément  parce  qu'ils  ne 
s'attardent  pas  à  leur  prêter  des  sentiments  com[)li(piés  ni  à  IgvS 
placer  dans  un  décoi-  curieusement  imaginé,  parce  qu'ils  les 
peignent  tcds  qu'ils  les  ont  sous  les  yeux,  ils  nous  donnent  d(^ 
très  véridiques  peintures  de  mceurs.  Ils  sont  d'excellents  histo- 
riographes de  la  vie  de  chaque  jour,  soit  qu'ils  nous  conduisent 
à  la  grande^  foire  de  Troves  où  sont  aiuoncelées  tant  de  richesses, 
hanaps  d'(U'  et  d'argent,  étoPles  d'écarlate  et  <le  soie,  laines  de 
Saint-Omer  et  de  Bruges,  <'t  vers  la(pi(dle  chevauchent  d'opulents 
bourgeois,  poi'tant  comme  des  chevaliers  écu  et  lance,  suivis  de 
longs  charrois  [la  liourse  'pleine  de  sen:s)  ;  —  soit  qu'ils  nous 
dépeignent  la  petite  ville  haut  perchée,  endormie  aux  étoiles,  vers 
la(ju(dle  monte  piMiiblrmenl  un  chevalier  lournoieiir  {If  Préire  et 
le  Chevalier)  ; — ^  ou  «piils  nous  montrent  le  vilain,  sa  lourde 
hourse  à  la  ceinture,  son  aiguillon  à  la  main,  (pii  compte  ses 
deniers  au  retour  du  marché  aux  InruPs  {Boivin  de  Provins)  :  — 
ou  encore,  (pi'ils  nous  iuti'oduiscnl  dans  les  c/ifimhres  seigneu- 
l'ialcs,  oii  1rs  dames  brodent  sur  des  (lra|»s  de  soie  des  léopai'ds 
et  des  lionceaux  héraldi(pies  {(iiiHIttione  au  //nicon)  ;  —  soit 
qu'ils  décrivent  tantôt  le  pi-(\sb\ tère,  tantôt  (|U(d(|ue  noble  fête, 
où  le  scignciu',  ti'uant  laide  (Mivei'lc,  se  plaîl  aux  jeux  des 
nuMiesli'fds. 

('es  dons   aimables  de  nalund   et  de  siuc(''ril(''.    les    trouvères 


LES  FABLIAUX  83 

les  portent  dans  leurs  vifs  dialogues,  dans  la  peinture  des  per- 
sonnages, dont  ils  excellent  à  saisir  l'attitude,  le  geste.  Voici 
une  jeune  veuve  qui,  ayant  pleuré,  non  sans  sincérité,  son 
mari,  sent  lever  en  elle  un  regain  de  co(|uettei-ie  et  cherche  de 
nouvelles  épousailles  :  «  comme  un  autour  mué 

Qui  se  va  par  l'air  einl)alant, 

Se  va  la  dame  déportant, 

Mostrant  son  cors  de  rue  en  rue...  » 

(La    Veuve.) 

Voici  une  jeune  femme  à  son  miroir.  Chérubin  entre,  qui 
porte  un  message  de  son  maître.  La  dame  est  précisément  oc- 
cupée à  lier  sa  guimpe,  ce  qui  était  jadis  l'une  des  opérations  les 
plus  délicates  de  la  toilette  féminine.  Alors,  par  un  joli  mou- 
vement de  coquetterie,  elle  tend  son  miroir  au  petit  écuyer  : 

«  Biau  sire,  dit  ele,  ça  vien,  La  biauté  de  11  le  sorprisl 

Pren  cest  mireor,  si  me  tien,  Que  plus  près  de  li  s'aproucha; 

(!a  devant  moi,  que  je  le  voie.  La  dame  prist,  si  l'enbrara  : 

Qu'afublée  bellement  soie.  »  «  Fui,  fol,  dit  ele,  fui  de  ci! 

Cil  le  prent,  si  s'agenoilla;  Es-tu  desvez?  —  Dame,  merci  ! 

Bêle  la  vit,  si  l'esgarda  Soufrez  un  poi!  »  Oz  du  musart 

Que  plus  l'esgarde,  plus  s'esprist;  Que  plus  li  deffent  et  plus  art! 

(LEpenner.) 

Parfois  le  jtoète  s'arrête  à  décrire  son  héroïne,  en  traits  un 
peu  banals,  un  peu  trop  connus,  gracieux  pourtant.  C'est  tantôt 
Gilles,  la  nièce  du  chapelain,  toute  «  menue,  avenante  et  grail- 
lette  ))  [le  Prétrp  et  le  Chevalier);  c'est  tantôt  un  gentil  portrait 
de  fillette  qui  cueille,  comme  dans  nos  chansons  po[iulaires,  du 
cresson  îi  la  fontaine  : 

Une  pucele  qui  ert  belle 
Un  jour  portoit  en  ses  bras  belle 
Et  cresson  cuilli  en  fontaine  ; 
Moilliée  en  fu  de  ci  en  l'aine 
Par  mi  la  chemise  de  lin... 

{Le  Prêtre  et  Alison.) 

Comme  ces  [tortraits  ne  sont  jamais  embellis  plus  que  de 
raison,  de  même  les  caricatures  ne  sont  point  trop  chargées. 
Sous  l'exaeération  nécessaire  et  voulue  des  traits,  on  retrouve 


84 


LES  FABLIAUX 


la  nature.  Voyez  la  vieille  truande,  (l«'>c;-uenillée  et  coquette 
encore,  toute  fardée  et  qui  raccommode  ses  hardes  pi-ès  d'un 
buisson,  dans  l'attente  de  (|U(d([ue  i:alante  avfMiture  : 


Un  ongncment  ol  fait  de  dokcs 
De  vies  argent  et  de  vies  oint, 
Dont  son  visage  et  ses  mains  oint 
Por  le  soleil  qu'il  ne  IVscaude: 
Mais  ce  n'esloit  mie  bêle  Aude, 
Ains  estoit  laide  et  contrefaite; 
Mais  encor  s'adoube  et  afaitc 


Pourçou  qu'encore  veut  sieclcr. 
Quant  ele  vit  le  bacheler 
Venir  si  très  bel  a  devise, 
Si  fu  de  lui  si  tost  esprise 
Q'ainc  Blani^heClor  n'  Iseut  la  blonde 
Ne  nule  feme  de  cest  monde 
N'ama  onques  si  tost  nului.... 
{La  vieille  Truande.) 


Le  jour  où  l'on  fête  les  saints  rois  de  Colog^ne,  trois  dames  de 
Paris,  la  femme  d'Adam  de  Gonesse,  sa  nièce  Maroie  Clipe  et 
dame  Tifaiiine,  marchande  de  coifTes,  ont  décidé  de  dépenser 
quelques  deniers  à  la  taverne  : 

—  «  Je  sai  vin  de  rivière 
Si  bon  qu'ainz  tieus  ne  fu  plantez! 
Qui  en  boit,  c'est  droite  sanlez, 
Car  c'est  uns  vins  clers,  fremians, 
Fors,  lins,  frés,  sus  langue  IVians, 
Douz  et  plaisanz  a  l'avaler...  » 

Les  voilà  attablées  et  une  larg-e  ripaille  commence.  Elles 
boivent  à  g-randes  hanapées,  mangent  à  vastes  platées,  eng^lou- 
tissent  chopines,  oies  grasses,  gaufres,  aulx,  oublies,  fromages 
et  amandes  pilées,  poires,  épices  et  noix  et  chnntent  «  par 
mig'notise,  ce  chant  novel  : 

«  Commères,  menons  bon  revel! 
Tels  vilains  l'escot  paiera 
Qui  ja  du  vin  n'ensaiera!  »... 

Mais  tandis  (jue  les  autres  boivent  «  à  gorge  gloute  »,  celle-ci, 

[dus  délicatement  g-ourmande,  savoure  «diaque  lampée  à  petits 

traits 

Pour  plus  sur  la  langue  croupir; 

Entre  deus  boires  un  soupir 

I  doit  on  faire  sculemont; 

Si  en  dure  plus  longemenl 

La  douceur  en  bouche  et  la  force. 

Elles  sortent  en  cliaiilMut  : 

Amours!  au  vircli  m'en  vois! 

etleui's  p.iiivrcs  maris  les  croyaient  en  pèlerinag"eî 


LES  FABLIAUX  85 

Ainsi,  en  tous  ces  contes,  le  ton,  le  style  s'accommodent, 
s'adaptent  exactement  au  sujet  tiviité.  Peu  de  j^enres  au  moyen 
ag'e  ont  eu  cette  bonne  fortune  que  la  mise  en  œuvre  y  valût 
l'inspiration.  Nul  délayap^e,  mais  une  juste  proportion  entre  les 
diverses  scènes  ;  aucune  co(|uetterie  de  forme,  mais  les  trou- 
vailles que  sait  faire  la  gaîté;  nulle  recherche  des  sous-entendus 
galants,  comme  chez  les  poètes  erotiques  du  xvm"  siècle,  mais 
la  seule  bonne  humeur,  cynique  souvent,  jamais  voluptueuse; 
nulle  prétention  au  coloris  ni  à  la  tinesse  [isychologique  comme 
chez  les  conteurs  du  xvi"  siècle  qui  alourdissent  ces  amusettes 
en  leurs  nouvelles  trop  savantes,  mixtures  de  Boccace  et  de 
Rabelais;  mais  la  simplicité,  le  naturel.  C'est  vraiment  la  Muse 
pédestre  : 

Légère  et  court  vêtue,  elle  allait  à  grands  pas. 

La  portée  satirique  des  fabliaux.  —  On  le  voit  à  cette 
analyse  :  l'esprit  qui  anime  nos  conteurs  et  qui  détermine 
jusqu'à  leur  style  est  fait  de  bon  sens  frondeur,  d'une  intelli- 
gence réelle  de  la  vie  courante,  d'un  sens  très  exact  du  positif, 
d'un  ton  ironique  de  niaiserie  maligne.  Mais  quelle  est  la  portée 
satirique  de  cet  esprit? 

Elle  a  été,  à  notre  avis,  exagérée.  A  en  croire  les  critiques  — 
depuis  J.-V.  Le  Clerc  jusqu'aux  plus  récents,  —  le  rire  des 
fabliaux  est  le  plus  souvent  hostile  et  cruel;  de  plus,  il  est  lâche. 
Les  fabliaux  ne  sont  que  des  satires  et  qui  les  groupe  forme  une 
sorte  d'encyclopédie  satirique,  {Y Image  ou  de  Miroir  du  monde, 
image  grotesque,  miroir  railleur,  oi^i  toutes  les  classes  sociales 
sont  tour  à  tour  et  délibérément  bafouées.  Toutes?  non  pas; 
mais,  de  préférence,  les  castes  les  plus  faibles.  Le  jongleur  y 
ménage  et  respecte  les  chevaliers,  les  prélats,  les  puissants 
ordres  monastiques,  car  toujoui's  il  se  range  du  côté  de  la  force; 
mais  le  vilain,  mais  le  bourgeois,  mais  l'humble  prêtre  de  vil- 
lage, voilà  ses  victimes  désignées.  Les  fabliaux  seraient  donc 
de  lâches  poèmes,  rimes  pour  que  les  chevaliers  puissent  s'ébau- 
dir  aux  dépens  du  bourgeois  et  du  vilain. 

De  ces  deux  propositions  :  l'intention  des  fabliaux  est  prin- 
cipalement satirique  —  cette  satire  ne  s'attaque»  qu'aux  faibles; 
—  la  première  nous  paraît  outrée,  l'autre  erronée. 


86  LES  FABLIAUX 

INjiir  <•«'  (jui  ost  dalionl  du  n^proche  de  lâcheté,  nos  conteurs 
ont,  par  ailleurs,  des  torts  assez  irraves  pour  qu'on  leur  épargne 
cette  accusation.  Le  vrai,  c'rst  (piils  daulient  in<lifTéremment 
sur  les  uns  et  sur  les  autres,  chevaliers,  l)ourgeois  ou  vilains, 
évèques  ou  modestes  provoires.  Il  est  vrai  que  les  hauts  digni- 
taires ecclésiasti(|ues  ou  les  grands  seigneurs  laïques  figurent 
]dus  rarement  dans  les  fahliaux  (|ue  les  hourgeois  ou  le  has 
clergé  :  mais  c'est  chose  naturelle,  car  les  personnages  destinés 
à  défrayer  les  contes  gras  sont,  en  fout  pays,  <eux  de  la  comédie 
moyenne.  Cela  dit,  on  n'a  que  le  choix  dans  notre  collection 
entre  les  caricatures  de  seigneurs  :  ici,  c'est  toute  une  galerie 
«le  louches  personnages,  chevaliers  (|ui  vivent  du  [irix  des  tour- 
nois; là,  dans  la  Housse  partie,  trois  nohles  seigneurs  ruinés 
captent  l'avoir  d'un  hourgeois;  là  encore,  dans  Berengier,  un 
châtelain,  pour  fumer  ses  terres,  marie  sa  fille  au  fils  d'un  vilain 
usurier.  —  Des  évèques  se  rencontrent  parfois  en  aussi  ridicule 
posture  (jue  les  plus  pauvres  chapelains  (f Anneau  magique,  le 
Testament  de  l'âne,  fEvéque  qui  bénit);  les  moines  y  courent 
d'aussi  tragiques  aventures  galantes  que  les  séculiers  {la  longue 
Nuit);  voici  des  dominicains  qui  captent  des  testaments  {la 
Vessie  au  prestre)  ;  des  cordeliers  qui  pénètrent  dans  les  familles 
j)Our  y  porter  la  déhanche  et  la  ruine  {Frère  Denise).  —  Préfendre 
d'ailleurs  «piil  y  eût  moins  de  péril  à  attaquer  d'humhles  des- 
servants (jue  des  prélats,  c'est  méconnaître  la  puissance  de  la 
solidarité  ecclésiastique;  et  quant  à  dire  que  les  jongleurs,  res- 
pectueux des  harons  et  des  comtes,  pouvaient  impunément  railhM* 
les  hourgeois,  c'est  ouhlier  qu'ils  ne  vivaient  j)as  seulement  des 
lihéralités  seigneuriales,  mais  que  les  hourgeois  étaient,  au  con- 
traire, leurs  patrons  favoris;  (|ue  les  fahliaux  n'étaient  |toiiit 
contés  seulement  dans  les  nohles  cours  chevaleres«pies,  mais 
dans  les  repas  de  corjts  de  méfier,  ou  dans  les  foires,  devant  les 
vilains. 

Allons  |dMs  loin  :  si  quehjiies  l.ilili.iux  nous  monlrent  —  très 
vaguement — l'antagonisme  des  «lasses,  il  est  renuuHjuahle  que 
le  f»f»ète  y  prend  parti  pour  «pii?  |>«»nr  le  fort  «-outre  le  faihle, 
comm<'  !«•  veut  r«)|iiMioii  «pie  nous  discutons?  non,  |i«»ur  le  serf 
«•«»nlre  le  m.nire.  {'«ds  s«»nt  les  fahliaux  «!«•  Connel/ert,  du  Vilain 
nu  hufl'el,  «le  Constant  du  I/amel.  Trois  Ivr.inneanx  de  villag«',  le 


LES  FABLIAUX  87 

[irévùt,  le  forestier  <hi  sei^'-nevir,  le  prêtre,  convoitent  la  Feiniue 
(lu  vilain  Constant  du  llaniel,  et  rojnme  elle  leur  résiste,  ils 
coni|»lotent  a|>rès  boire  de  la  réduire  })ar  «  besoin,  |)overte  et 
faim  »,  d'  «  ainai^i'oier  la  rebelle  »  : 

Pelez  de  là  et  je  de  ça  : 
Ainsi  doit  on  servir  vilaine  ! 

Tous  trois  raniMjnneiit  le  mari  ;  le  prêtre  le  cliasse  de  l'église  ; 
le  prévôt  le  met  aux  ceps;  le  forestier  confisque  ses  bœufs.  Mais 
(juand  le  corvéable  ruiné  réussit  à  prendre  sa  revancbe,  (piand  il 
a  enfermé  les  trois  galants  dans  un  tonneau  rempli  de  plumes 
et  qu'il  y  a  mis  le  feu,  quand  il  les  poursuit  par  les  rues  en 
faisant  tournoyer  sa  massue,  on  sent  que  le  conteur  s'entbou- 
siasme;  il  les  pourcbasse  aussi,  lance  contre  eux,  joyelix  comme 
à  la  curée,  tous  les  cbiens  du  A'illag'e  :  «  Tayaut,  Mancel  !  tayaut, 
Esnieraude!  »  Et,  (piand  il  fei-mine  son  récit  ])ar  ce  vers  grave  : 

Que  Dieus  nous  gart  trestous  de  honte! 

on  croit  entendre  l'accent  de  (|uelque  haine  de  Jacques;  on  sent 
que  le  |)oète  se  sait  vilain,  lui  aussi,  et  qu'il  parle  à  ses  pairs. 

Mais  ce  ton  haineux  est,  le  plus  souvent,  étrangei'  aux  fabliaux. 
Les  jongleurs,  bienvenus  des  bourgeois  connue  des  chevaliers, 
n'ont  eu  peur  de  se  gausser  ni  des  uns,  ni  des  autres;  non  }»ar 
courage,  mais  parce  que  nul  n'eût  daigné  les  persécuter. 

Le  rire  des  fabliaux  n'est  donc  ni  brave,  ni  lâche;  mais  est-il 
décidément  satirique  ? 

Non,  si  l'on  donne  à  ce  mot  sa  pleine  signitication,  (pii  oppose 
satire  et  moquerie.  La  satire  suppose  la  haine,  la  colère.  Elle 
implique  la  vision  d'un  état  de  choses  plus  parfait,  qu'on  regrette 
ou  qu'on  rêve,  et  qu'on  appelle.  Un  conte  est  satirique,  si  l'his- 
toriette qui  en  forme  le  canevas  n'est  pas  une  fin  en  soi;  si  le 
poète  entrevoit,  par  delà  les  personnages  (ju'il  anime  un  instant, 
un  vice  g'énéral  qu'il  veut  railler,  une  classe  sociale  qu'il  veut 
fraj»per,  une  cause  à  défen<lre.  Or  la  portée  d'un  fabliau  ne  va 
guère  jusque-là  :  elle  ne  dépasse  pas,  d'ordinaire,  celle  du  récit 
qui  en  forme  la  trame.  Les  portraits  comiques  de  bourg-eois, 
de  chevaliers,  de  vilains  v  foisonnent;  mais  aucune  idée  qui 
j'elie  et  domine  ces  caricatures;  la  raillerie  vise  tel  chevalier  et 


88  LES  FABLIAUX 

iioii  la  clicvalcrie;  tel  bourgeois  of  non  la  lioiirficoisic,  ot  \o  plus 
souvcut  ou  peut  substituer  un  chevalier  à  un  iiourg^eois  ou  un 
bourgeois  à  un  chevalier,  sans  rien  changer  au  conte,  ni  à  ses 
tendances.  En  ce  sens,  nos  diseurs  de  fabliaux  ne  s'«'dèvent  pas 
jusqu'à  la  satire,  contents  de  l'ester  (b»s  maîtres  caricaturistes. 
Ils  jettent  sur  le  monde  un  regard  ironique  :  clercs,  vilains, 
marchands  ,  prévôts  ,  vavasseurs  ,  moines  ,  ils  es(|uissent  la 
silhouette  de  chacun  et  passent.  Ils  peignent  une  galerie  de  gro- 
tesques où  personne  n'est  épargné,  où  l'on  n'en  veut  sérieuse- 
ment à  personne.  Ils  ne  s'indignent  ni  ne  s'irritent;  ils  s'amusent. 
Ils  restent  aussi  étrangers  à  la  colère  ([u'au  rêve;  leur  maîtresse 
forme  est  une  gaieté  railleuse,  sans  pessimisuie,  satisfaite  au 
contraire. 

Il  est  donc  exagéré  de  voir  en  nos  jongleurs  des  satiriques 
intentionnels  et  systématiques.  Si  l'on  s'en  tient  à  la  définition 
pour  ainsi  dire  classique  de  la  satire,  il  est  certain  que  leurs 
(L'uvres  n'y  répondent  pas.  Mais  sans  doute  elle  est  trop  haute 
et  trop  étroite.  Comme  M.  Brunetière  l'a  très  justement  marqué, 
«  à  défaut  d'un  mépris  philosophique  de  l'homme  et  de  la  société 
de  leur  temps,  les  diseurs  de  fabliaux  ont  celui  des  personnages 
(ju'ils  mettent  en  scène  ».  Ils  n'ont  pas  ])rétendu  mener  le  con- 
vicium  sœculi;  ils  ont  seulement  peint  les  hommes  tels  qu'ils  les 
vovaient,  sans  colère  ni  sympathie;  mais  ils  les  ont  vus,  le  plus 
souvent,  laids  et  bas. 

Mettent-ils,  par  exemple,  le  vilain  en  scène?  Ils  savent  dire 
sa  bonhomie,  son  habileté  finaude  {Barat  et  Haimet)  et  comment 
il  concpiit  «  paradis  par  plaid  »  ;  mais  ils  connaissent  aussi  sa 
détresse  phvsi(|n('  et  morale.  Ils  \v  mdutrciil  dans  sa  sottise  trop 
réelle,  dans  sa  grossièreh''  l'oucière,  aussi  près  (b'  la  bète  (pie  du 
chrétien, 

Malëiuous  de  toute  part, 
llidous  comme  leu  ou  lupart, 
Qui  ne  sait  entre  la  gent  estre... 


(Voir  Jirifaul,  le  Vilain  asnier,   te    Vilain,  de  Farhu,  l.Ame  an 
vilain,  etc.) 

De  même  p(»ur  les  |)rèlres  et  les  moines.  neauc(>u|>  de  fabliaux 
(lui    les  niellent   en  scène  ne  sont   «pie   dinonensives   (jaheries;. 


LES  FABLIAUX  89 

mais  vn  (•onibicii  (rautrcs,  les  jongleurs  les  inonlreiil  avares, 
(•ii|>i(les,  org-ueilleux,  escortés  de  leurs prestresses,  et  les  hafouent, 
et  les  traînent,  avec  une  joie  jamais  lassée,  à  travers  les  aven- 
tures tragiquement  obscènes!  (Voir  le  Prêtre  et  le  Chevalier,  le 
Présume  qui  eut  mère  à  force,  Aloul,  le  Préfixe  au  lardier,  le 
Prêtre  et  le  Loup,  le  Prêtre  teint,  les  quatre  Prêtres,  Estortni,  le 
Prêtre  qu'on  ])orte,  le  Prêtre  crucifié,  Connebcrt,  etc. 

Pareillement,  ils  ont,  à  un  degré  qu'on  ne  sauiait  dire,  le 
mépris  des  femmes.  Certes,  il  faut  se  garder  de  toute  exag'é- 
ration.  Les  contes  gras  ont  dû  Heui'ir  dès  ré[)0([ue  patriarcale, 
aux  temps  de  Seth  et  de  Japhet.  Les  plus  anciens  vestiges  de 
littérature  qui  nous  soient  parvenus  des  hommes  quasi  préhis- 
toriques, les  textes  exhumés  des  nécropoles  niemphiti(|ues,  sont 
précisément  des  contes  durs  aux  femmes;  les  plus  anciens  pa- 
pyrus d'Eg:ypte  nous  révèlent  les  infortunes  conjugales  d'Anou- 
pou.  Hérodote  nous  parle  d'un  Pharaon  que  les  dieux  ont  rendu 
aveugle  et  qui  ne  pourra  guérir  que  si,  par  une  rare  bonne  for- 
tune, il  rencontre  une  femme  fidèle  à  son  mari,  et  M.  Maspéro 
dit,  à  propos  de  ce  conte  léger  :  «  L'histoire,  débitée  au  coin 
d'un  carrefour  par  un  conteur  des  rues,  devait  avoir  le  succès 
qu'obtient  toujours  une  histoire  g-raveleuse  auprès  des  hommes. 
Mais  chaque  Egyptien,  tout  en  riant,  pensait  à  part  soi  que,  s'il 
lui  fût  arrivé  même  aventure  qu'au  Pharaon,  sa  ménagère  aurait 
su  le  guérir  —  et  il  ne  pensait  pas  mal.  Les  contes  g'rivois  de 
Memphis  ne  disent  rien  de  plus  que  les  contes  g'rivois  des  autres 
nations  :  ils  procèdent  de  ce  fond  de  rancune  que  l'homme  a 
toujours  contre  la  femme.  Les  bourgeoises  égrillardes  des  fa- 
bliaux du  moyen  âge  et  les  Egyptiennes  hardies  des  récits 
memphiti({ues  n'ont  rien  à  s'envier;  mais  ce  que  les  conteurs 
nous  disent  d'elles  ne  prouve  rien  contre  les  mœurs  féminines 
de  ce  temps.  » 

Voilà  (|ui  est  spirituellement  et  sagement  dit;  mais  à  cette 
grivoiserie  superficielle  s'entremêle  souvent  chez  nos  auteurs 
une  sorte  de  colère  contre  les  femmes ,  méprisante ,  et  qui 
dépasse  singulièrement  les  données  de  nos  contes.  Il  ne  s'agit 
|»lus  de  «  ce  fond  de  rancune  que  l'homme  a  toujours  contre  la. 
femme»;  mais  d'un  dogme  bien  défini,  profondément  enraciné, 
que  voici  :  les  femmes  sont  des  êtres  inférieurs  et  malfaisants. 


90  LES  FABLIAUX 

Femme  est  de  trop  foible  nature; 
De  noient  rit,  de  noient  pleure; 
Femme  aime  et  het  en  petit  d'eure; 
Test  est  ses  talenz  remués... 

Seul  un  n'iiinie  de  terreur  peut  les  mater  [S/re  Hain  et  dame 
Anieuse,  If  Mldin  mire,  la  atale  Dame).  Eneore  les  coups  ne 
suffisent  pas,  car  leurs  vices  sont  vices  de  nature.  Elles  sont 
essentiellement  perverses  :  contredisantes,  obstinées,  lâches; 
elles  sont  lianlies  au  mal,  capables  de  vengeances  froides,  où 
elles  s'e.\|>osent  elles-mêmes  au  besoin  [les  deux  Cliauf/eurs,  la 
Dame  t/id  se  vengea  du  chevaliev).  Elles  sont  curieuses  du  crime, 
alTolées  par  le  besoin  de  jouir,  comme  la  hideuse  Matrone 
d'Éphèse  du  xm"  siècle  (comparez  ces  fabliaux  répuiinants,  le 
Pêcheur  de  Pont-sur-Seine,  le  Fevre  de  Creeil,  le  Vallet  aux 
douze  femmes,  la  Femme  qui  servait  cent  chevaliers,  etc.).  Est- 
ce  pour  les  besoins  de  leurs  contes  iiras,  j)Our  se  conformer  à 
leurs  lestes  données,  que  les  trouvères  ont  été  forcés  de  peindre, 
sans  y  entendre  malice,  leurs  vicieuses  héroïnes?  Non,  mais 
bien  plutôt,  s'ils  ont  extrait  ces  contes  licencieux,  et  non  d'au- 
tres, de  la  vaste  mine  des  histoires  populaires,  c'est  <pi  ils  y 
voyaient  d'excellentes  illustrations  à  leurs  injurieuses  théories, 
qui  préexistaient.  Le  mépris  des  femmes  est  la  cause,  et  non 
l'efFet.  Cet  article  de  foi  :  les  femmes  sont  des  créalm-es  infé- 
rieures, dég-radées,  vicieuses  |iai'  nature,  —  voilà  la  .semence, 
le  ferment  de  beaucoup  de  nos  contes. 

Là  est,  sans  doute,  la  si|^niiicatioii  historique  des  fabliaux. 
Et  ce  qui  toujours  surprend  et  choque,  c'est  que,  même  en  ces 
fabliaux  violents,  on  seiif  que  le  poète  s  amuse.  Partout  on  y 
retrouve  cette  croyance,  commune  à  tous  au  moyen  àiie,  (jue 
rien  ici-bas  ne  peut  ni  ne  doit  chaneer  et  que  l'ordre  établi, 
immuable,  est  le  bon;  partout  l'optimisme,  la  joie  de  vivre,  un 
réalisme  sans  auiertume. 

A  quel  public  s'adressaient  les  fabliaux.  —  Les 
fabliaux  ne  sauraient  être  consitb'rés  comme  des  accidents  sin- 
guliers, néiiliiicables.  Il  existe  toute  une  littérature  apparentée, 
qu'il  ne  nous  appartient  pas  (Tt-tiKlier  ici,  niais  (»ù  ils  tiemient 
lenr  pl.ice  (h'-terniini'c,  connue  un  inuultre  dans  une  s(''rie.  I^a 
m<»iti(''  des  (envres  du  xuT'  siècle,  satires,  dits  narratifs,  romans. 


LES   FABLIAUX  91 

su|)|)Oseii(  chez  les  |»0("'tes  (M  chez  leurs  auditeurs  le  même  état 
ij'espi-it  général  que  les  faliliaiix,  les  mêmes  sources  d'amusc- 
meut  et  de  délectation. 

J*ar  (\\emj)le,  le  nié|»ris  hi'utal  des  femmes  est-il  le  jiropi-e  de 
nos  conteurs  joy<Hix?  Non,  mais  il  suscite  et  anime,  auprès  des 
faldiaux,  des  centaines  de  petites  pièces,  C Evangile  aux  femmes, 
le  Iilasfen(/e  des  femmes.  Chiche  face  et  Bigorne,  intarissables  en 
lii'ades  ironi(jues,  injurieuses.  C'est  lui  qui,  dans  U^  Iioiiian  <le  la 
Hase,  soulève  et  t'ait  avancer  par  |)esants  bataillons  les  argu- 
ments  de  Raison,  de  Nature,  de  (iénius.  (Test  lui  qui  inspire  les 
tristes  démonsti'ations  en  Ijaralipton  de  Jean  de  Menu,  (pii 
4levaient  si  fort  aftliger,  plus  d'un  siècle  après,  l'excellente  Chris- 
tine de  Pisan. 

Et  chacun  des  autres  traits  des  fabliaux  rej>arait  dans  des 
4ruvres  apparentées.  Dans  nos  collections  de  dits  moraux,  de 
Inhtes  satiri(|ues,  de  Miroirs  du  Monde,  (ÏEstafs  du  Monde, 
iVEnseig}iemons,  de  Chastiemens,  n'est-ce  pas,  tout  comme  dans 
les  fabliaux,  la  même  vision  ironique,  o[»tiniiste  poui'tant,  de  ce 
monde?  N'est-ce  pas,  dans  toutes  ces  œuvres,  la  même  hostilité 
contre  les  prêtres,  les  mêmes  railleries  antimonacales  lancées 
pourtant  par  des  dévots?  la  même  satire  sans  colère,  donc  sans 
portée?  Et  si  l'on  com|»are  l'ensemble  de  nos  contes  à  l'épopée 
animale  de  lienard,  n'y  a-t-il  ])oint  parité  intellectuelle  entre 
les  cincjuante  poètes  qui  ont  rimé  des  fabliaux  et  les  cinquante 
poètes  qui  ont  rimé  des  contes  d'animaux?  Ici  et  là,  éclate  le 
même  besoin  de  rire,  aisément  contenté;  ici  et  là,  on  fait  appel 
au  même  juiblic  gouailleur,  étranger  à  de  plus  hautes  inspira- 
tions : 

Or  me  convient  tel  cliose  dire 
Dont  je  vous  puisse  faire  rire  : 
Que  je  sai  bien,  ce  est  la  pure. 
Que  de  sermon  n'avez  vous  cure, 
Ne  de  cors  sainz  ouïr  la  vie... 

Existe-t-il  une  (jualité  des  contes  de  Renard  qui  ne  soit  aussi 
une  qualité  des  fabliaux,  si  nous  considérons  soit  ces  dons  de 
gaieté,  de  verve,  de  prodigieux  amusement  enfantin,  soit 
l'absence   de  toute  émotion  généreuse,  soit  la  raillerie  alerte, 


92  LES   FABLIAUX 

jamais  lassôc  ni   irriti'c,    s(»il   lOiiMi  de  toulo  }tn't('ii(ion  artis- 
tique, cil  (OS  n;i nations  vives,  hâtées,  nues? 

Et  jKniitant,  tournez  les  jiajses  du  présent  ouvraiie.  A  C(jté  de 
ce  cliapitre  sur  les  fal}liau\',  voici  une  étude  sur  d'autres  contes, 
contemporains  :  l(»s  lais  de  Bretairne.  Exprimons  d'un  mot  le 
contraste  :  d'un  coté,  l<'s  faMiaux  el  le  lioman  de  Ih'nnrd\  de 
l'autre,  la  Table  Ronde. 

Voici  que  s'oppose  soudain  à  la  eauloisei-ie,  la  préciosité;  à  la 
dérision,  le  rêve;  h  la  vilenie,  la  courtoisie;  au  mépris  nar- 
quois des  femmes,  le  culte  de  la  dame  et  l'exaltation  mystique 
des  chercheurs  du  Graal  ;  aux  railleries  antimonacales,  la  pureté 
des  léiien<les  pieuses;  à  Audigier,  Girard  de  Vienne;  à  Nico- 
lette,  Iseut  ;  à  Auhei'ée,  Guenièvre;  à  Mahile  et  à  Alison,  Fénice, 
Enide;  à  Boiyin  de  Provins  et  à  Chariot  le  Juif,  Lancelot,  Gau- 
vain,  Perceval;  à  l'ohservation  railleuse  de  la  vie  familière,  l'en- 
volée à  perte  d'haleine  vers  le  pays  de  Féerie. 

Jamais,  plus  que  dans  les  fahliaux  et  dans  la  poésie  appa- 
rentée du  xm^  siècle,  on  n'a  rimé  de  vilenies;  et  jamais,  plus 
qu'en  ce  luême  xni''  siècle,  on  n'a  accordé  de  ]»rix  aux  vertus  de 
salon,  à  l'art  <le  penser  et  de  parler  courtoisement.  Jamais  on 
n'a  traité  plus  familièrement  que  dans  les  fahliaux  le  Dieu  des 
bonnes  fi^ens,  ni  [dus  ironiquement  son  Eirlise;  et  jamais  foi 
plus  ai'dente  n'a  fait  g-ermer  de  plus  compatissantes,  de  plus  tou- 
chantes légendes  de  repentir  et  de  miséricorde.  Jamais,  plus 
que  dans  les  fahliaux,  les  hommes  n'ont  paru  concevoir  un  idéal 
dévie  rassis  et  commun,  et  jamais,  plus  que  dans  les  chansons  de 
freste,  dans  les  poèmes  didactiques  sur  la  chevalerie  et  les  romans 
d  avciilurc.  on  n"a  imai^in*''  un  idéal  héroùpie.  .lamais,  ]»lus  que 
dans  les  fahliaux.  on  ne  s'est  rassasié  d'une  vision  réaliste  du 
monde  extérieur,  et  jamais,  plus  que  dans  les  besliatrefs,  volu- 
ci'furesi  et  lapidaires  de  la  même  époque,  on  ne  s'est  ingénié  à 
faire  signifier  à  la  nature  un  symbolisme  ((unplexe.  Jamais, 
[»ourrail-on  croin'  à  fic  lii-e  (jue  les  fahliaux,  les  femmes  n'ont 
c()urhé  la  t(Me  aussi  lias  (piau  moven  âge,  et  l'on  peut  douter, 
a  lire  les  chansons  d'amour,  les  lais  bretons,  les  romans  du 
cycle  d'Arlur,  si  jaruais  (dies  on!  été  exalt('es  aussi  haut. 

I''ul-il  jamais  coiilrastc  plus  saisissaul,  <•!  pourlanl  plus  réid? 
?Sous  sommes  (Ml   pr(''S('n(('    de  deux    cvcles    comiilcls  :    l'un    (pii 


LES  FABLIAUX  93 

va  lie  nos  contes  liras  aux  romans  de  Renard  et  «le  la  liose  : 
c'est  l'esprit  réaliste  des  fabliaux;  l'autre,  ([ui  va  des  poésies 
Ivriques  courtoises  aux  romans  de  Lancelot  et  <le  l'rrceval  le 
Gallois  :  c'est  l'esprit  idéalist(^  de  la  Table  Ronde. 

Peut-on  concevoir  que  ces  deux  grou[)es  d'œuvres  aient  pu 
convenir  aux  hommes  d'un  même  temps,  vivant  sous  le  ciel  de 
la  même  patrie?  Oui,  si  l'on  considère  que  ces  deux  iiroupes 
<;orrespondent  à  deux  publics  distincts  et  que  le  contraste  qui 
■  s'y  marque  est  le  même  qui  oppose  le  monde  chevaleresque  au 
monde  bourgeois  et  vilain.  Les  fabliaux  sont,  comme  les  appelle 
un  texte  fort  ancien,  les  fahellse  ignohilium.  Ils  sont  la  poésie 
<les  petites  gens.  Il  y  a  d'un  bourg-eois  du  xni"  siècle  à  un  Itaron 
précisément  la  même  distance  que  d'un  fabliau  à  une  noble 
légende  aventureuse.  A  chacun  sa  littérature  propre  :  ici  la 
poésie  des  châteaux;  là,  celle  des  carrefours. 

Nous  avons  vu  le  fabliau  naître  en  même  temps  que  la  classe 
bourgeoise,  non  seulement  contemporaine,  mais  comme  soli- 
<laire  de  la  formation  des  communes.  La  période  qui  s'ouvre 
alors,  vers  le  milieu  du  xn"  siècle,  et  se  prolonge  pendant  tout 
le  siècle  suivant,  est  par  excellence  l'époque  heureuse  et  clas- 
sique du  moyen  âge.  Point  de  graves  malheurs  nationaux  :  ce 
fut  une  ère  de  rare  splendeur  matérielle,  grâce  à  laquelle  le 
moyen  âge  put  réaliser  sa  conception  spéciale  —  et  incomplète 
—  de  la  beauté.  Cette  paix  donne  aux  cours  seigneuriales  le 
goût  de  l'élégance,  aux  bourgeois  le  rire.  Elle  crée,  d'une  part, 
l'esprit  courtois,  qui  aboutit  à  la  préciosité  et  trouve  son  expres- 
sion accomplie  dans  Clifjès  et  dans  le  Chevalier  aux  deux  épées\ 
4'autre  part,  l'esprit  bourgeois,  qui  aboutit  à  l'obscénité,  et  qui 
se  résume  dans  les  fabliaux. 

Nous  pouvons  nous  figurer  assez  exactement  la  vie  intellec- 
tuelle des  bourgeois  <lu  xni"  siècle,  grâce  à  l'école  poétique 
artésienne.  Arras,  célèbre  par  ses  tapisseries,  par  le  travail  des 
métaux  et  des  pierreries,  par  ces  métiers  de  luxe  où  l'artisan 
est  un  artiste,  paraît  avoir  été  la  ville  type.  Les  bourgeois  y 
ont  leurs  poètes;  ils  sont  poètes  eux-mêmes  et  s'organisent  en 
confréries  poétiques  comme  en  corporations  de  drapiers  ou  d'or- 
fèvres. Plusieurs  générations  de  bourgeois  trouvères  s'y  succè- 
dent,   de   Jean  Bodel  à  Baude  Fastoul.   Or  les  mêmes  traits 


94  LES  FABLIAUX 

géïK'raiix  inaf(niont  los  «piivros  lyrifjiios,  (lrainati<iti('s,  narra- 
tives (les  (filles  le  Viiiicr,  des  Jean  Ir  ('iivelicr,  des  .Icaii  lîretel 
et  des  Jean  Bodel,  des  Adam  de  la  Halle.  (](»s  poêles  nous 
apparaissent  mal  faits  pour  le  rêve  comme  pour  la  colère, 
jirossiers  et  fins  tout  ensemble,  reposés  dans  un  o|>timisme  de 
gens  salisfails,  |»assi()iuiés  seulement  pour  leurs  petites  (jue- 
relles  municipales,  sans  autre  idéal  terrestre  que  ce  pays  de 
Cocapne  qu'ils  ont  maintes  fois  chanté,  où  plus  l'on  dort  et 
plus  Ton  i^aiine,  où  l'on  manee  et  boit  à  planté,  où  les  femmes 
ont  d'autant  plus  (riutiinein"  (jii  elN^s  ont  moins  de  verfn.  Ils 
n'ont  d'autre  souci  (pie  de  r(''aliser  leur  idéal  d(^  priidl\o)ni<\ 
qui  est  l'ensemble  des  vertus  moyennes  et  médiocres,  (irasse- 
ment  heureux,  ils  développèrent  une  littérature  de  com[)toir, 
une  poésie  de  bons  vivants,  bien  faite  pour  leurs  Ames  spiri- 
tuelles et  communes.  C'est  à  eux  que  les  fabliaux  s'adressent 
excellemment. 

Pourtant,  à  lire  les  })roloi;ues  de  nos  contes,  ou  s'a[)er(;oit, 
non  sans  étonnement,  qu'ils  étaient  récités  aussi  dans  de  hautes 
cours,  pour  «  esbatre  les  rois,  les  princes  et  les  comtes  ».  Bien 
plus,  si  étrang-e  que  le  fait  paraisse,  ils  étaient  dits  parfois 
devant  les  femmes.  Plusieurs  récits  odieusement  déshonnètes, 
non  pas  seulement  i-rivois,  mais  répuyiiants  {la  Demoisolh'  qui 
sou/oit,  la  maie  Dame,  le  Pécheur  de  Ponf-sur-Seine,  les  Trois 
MescJiines),  supposent  que  des  Femmes  sont  là,  (|ui  écoutent  et 
que  le  joniileur  prend  comme  arbitres.  Encoi'e  ne  saurions- 
nous  afiirmcr  que  ces  auditrices  de  fabliaux  fussent  nécessai- 
rement des  bourg-eoises  et  des  vilaines.  Bien  des  témoignages 
nous  prouvent  (pie  les  sociétés  les  [dus  nobles  du  temps  adnud- 
taient  d'étranges  propos,  et  l'un  de  nos  [)lus  vilains  fabliaux. 
le  Sentier  l/athi,  (pii  n'est  (ju'un  amas  d'équivoques  rebutantes, 
a  les  protagonistes  les  plus  aristocrati(pies,  des  chevaliers  et  des 
nc)bles  daiues  r(''unis  pour  un  tournoi,  et  son  auteur,  Jean  de 
Con(l('',  est   un  ménes!r(d  attitré  des  comtes  de  l^'laridre. 

De  plus,  il  semble  (pi'il  y  ait  eu  à  ré|>o(pie  une  sorte  de  pro- 
miscuité (les  g(!nres  les  plus  chevabM-es(|ues  et  les  plus  vilains. 
Les  manuscrits  de  luxe  nous  livrent  |ièle-uièle  dObscèm's 
fabliaux  <d  de  |>ui'es  léiicudes  d'amour.  Nos  collections  de  pas- 
tourelles, (pii   s(»ut   («tMimujK'nuMit   de  (b'dicates  bergeries,   sont 


LES  FABLIAUX  95 

déparées  par  des  piécettes  cyniques.  Non  sans  surprise,  nous 
voyons  les  bouti(juiers  d'Arras  rimer  des  cliansons  d'un  senti- 
mentalisme aussi  rafliné  que  celles  des  Thibaut  de  Cham[)agne; 
inversement,  Thibaut  de  Champagne  composer  (b\s  jeux  partis 
(|ui  auraient  cbo(|ué  par  leui-  lirossièreté  le  bourgeois  Jean 
Bretel;  en  un  mot,  l'esprit  des  fabliaux  infecter  les  genres  les 
plus  aristocratiques.  Le  symbole  de  cette  promiscuité  qui  con- 
fond parfois  les  publics  et  les  genres,  chevaliers  et  marchands, 
romans  de  la  Table  Ronde  et  contes  licencieux,  n'esl-il  pas  dans 
ce  monstre  qui  est  le  roman  de  la  Rose,  où  Jean  de  Meun,  naï- 
vement, croit  continuer  l'œuvre  de  Guillaume  de  Ijorris,  alors 
(ju'il  la  contredit  et  qu'il  juxtapose  l'un  et  l'autre  idéal  que 
nous  avons  définis?  Gomment  ex[)liquer  la  coexistence^  et  la  péné- 
tration réciproque  de  genres  si  opposés?  En  considérant  quels 
furent  les  auteurs  des  fal)liaux. 

Les  auteurs  des  fabliaux.  —  Quelques-uns  furent  gens 
de  cour  ou  d'Eglise.  Plusieurs  témoignages  nous  indiquent  que 
ce  fut,  dans  le  monde  des  clercs  comme  dans  le  monde  seigneu- 
rial, une  sorte  de  mode  de  salons  (jue  de  rimer  des  contes 
joyeux.  Un  chevalier  picard,  Jean  de  Journi,  qui  vivait  à  Chypre 
vers  la  fin  du  xui°  siècle,  s'accuse  au  début  d'une  pieuse  Dîme 
de  Pénitence  d'avoir,  en  son  jeune  âge,  composé  des  «  faus 
fabliaus  ».  Le  clerc  Henri  d'Andeli  dut  en  conter  plus  d'un, 
spécialement  pour  la  société  ecclésiastique.  Attaché  peut-être  à 
la  personne  d'Eudes  Rigaud,  archevêque  de  Rouen,  lié  familiè- 
rement avec  le  chancelier  de  l'Eglise  de  Paris,  Philippe  de 
Grève,  il  ne  devait  guère  frayer  avec  le  bas  clergé.  C'est  pour 
des  prélats  et  des  chanoines  lettrés  qu'il  a  fait  combattre  Dialec- 
tique contre  Gra/nninire,  chanté  la  Bataille  des  Viiis  et  dit  le  Lai 
d'Aristote.  Le  gai  compagnon  qui  s'est  montré,  dans  son  Dit  du 
Chancelier  Philippe,  capable  de  haute  poésie  et  d'élégance  en 
ses  contes 

Fut  dans  l'Eglise  un  bel  esprit  mondain. 

Quant  au  monde  chevaleresque,  il  est  curieux  que  le  témoin 
de  cette  mode  d'y  raconter  des  fabliaux  soit  Philij)pe  de  Rémi, 
sire  de  Beaumanoir.  L'a(hnirable  auteur  du  Coutumier  de  Beau- 
voisis,  le  plus  grand  jurisconsulte  du  moyen  âge,  fut  encore  un 


96  LES  FABLIAUX 

aimalilo  iiorte  l«!'ger.  Son  dit  de  FoUe  larcjesse  ost  un  aracirux 
fabliau,  un  pou  fado,  dans  la  nianiôro  courtoise  et  sontimontalo 
4I0  SOS  deux  romans  d'aventure,  la  Manekine,  Jehan  et  Blonde. 

Mais  ce  ne  sont  g-uère  là  que  des  rimeurs  occasionnels  de 
fabliaux,  (b's  amateurs.  Yonons-en  aux  |>rofessionnels. 

Le  fabliau  du  Pan vre  Mercier  i\(A\\\\(^  iwus'x  : 

Uns  jolis  clers  qui  s'estudie 
A  faire  cliosc  do  qu'on  rie 
Vous  vuet  dire  cliosc  nouvelle... 

Do  mémo  le  fabliau  (b^s  Trois  dames  qui  trouvèrent  Uanel  : 

Oicz,  seignor,  un  bon  fablcl  : 
Uns  clers  le  list... 

A  quelle  catogrorie  de  clercs  avons-nous  affaire?  C'est,  à  n'en 
pas  douter,  à  ces  déclassés,  vieux  étudiants,  moines  manques, 
défroqués,  (pii  composaient  la  «  famille  de  Golias  »,  vagi  scho- 
lares,  clerici  var/anfes,  goliards,  golianlois,  pauvres  clercs. 
Epaves  des  universités,  repoussés  par  l'Eglise,  beaucoup  trou- 
vaient un  gagne-pain  dans  la  menestraudie.  Ils  erraient  par  le 
monde,  mendiant  et  cbantant,  réunis  d'ailleurs  entre  eux  par  les 
liens  d'une  sorte  de  franc-maçonnerie  internationab^  obscure  et 
puissante.  Ils  étaient  surtout  accueillis  aux  tables  somptueuses 
4lu  baut  clergé,  où  ils  cbantaiont  les  moins  ésotériques  do  leurs 
poèmes  latins,  ces  Carmina  l>uranf(,  [)arfois  si  jiarfaitement 
beaux,  si  libres,  si  païens.  Mais  nos  bourgeois,  nos  paysans 
connaissaient  aussi  fort  bien  ces  botes  errants,  spirituels  et 
misérables.  On  les  recevait  avec  indulgence  et  méfiance,  comme 
des  enfants  terribles.  Ils  sont  communément  les  jeunes  premiers 
des  fabliaux,  à  (pii  \oni  b's  faveurs  des  bourgeoises.  Lo  dit  (Ui 
Pauvre  clerc  nous  montre  (pi'oii  b'ur  (b'maudail.  conmie  paie- 
ment de  leur  écot,  des  cbansons  et  des  contes.  Un  passage  des 
Chronirpies  de  Saint-Denis  nous  apprend  qu'ils  étaient  souvent 
contcMM's  do  fabliaux,  par  ])rofossion  :  «  Il  aviont  aucunt^s  fois 
que  jugleor,  encbanloor,  <ioliar<l<)is  et  autres  manières  de 
menesterious  s'asemblont  ans  coiv.  dos  princes  et  dos  bai'ons  (»t 
dos  ricbes  bomes,  et  sei't  cbascuns  do  son  mestier,  |^our  avoir 
^lons  ou  robes  ou  autres  joiaus,  et  chantent  et  content  noviaiis 


LES  FABLIAUX  97 

niotez  et  noviaus  diz  et  risies  de  diverses  ijruises.  »  —  Je  crois 
(jiriin  j^rand  noml^re  de  fabliaux  anonymes  doivent  leur  èlre 
attribués,  que  ménestrels  et  jong'leurs  se  recrutaient  très  sou- 
vent parmi  eux  et  (ju'ils  ont  marqué  de  leur  empreinte,  plus 
fortement  qu'on  ne  dit  d'ordinaire,  notre  vieille  littérature. 

Mais  ils  ne  forment  guèi-e  qu'une  sous-famille  parmi  les 
jong'leurs.  Ce  sont  des  jongleurs  de  profession  (pii,  pour  la 
[dLq)art,  sont  les  auteurs  des  fabliaux.  Vingt  d'enti-e  eux,  ou 
environ,  nous  ont  laissé  leur  signature.  Leur  nom,  leur  [)ro- 
vince  d'origine  quelquefois,  c'est  tout  ce  que  nous  coimaissons 
d'eux. 

Tels  sont  les  jongleurs  picards  ou  artésiens  l']nguerrand 
d'Oisi,  clerc  qui  rima  grossièrement,  comme  un  vilain  illettré,  le 
Meunier  (VArleiix',  Eustacbe  d'Amiens,  auteur  du  Boucher 
iCAhheville\  Colin  Malet,  dont  l'œuvre  unique,  Jouf/let,  peut 
revendiquer  cette  originalité  d'être  le  plus  parfaitement  ignoble 
de  tous  nos  contes;  Gautier  le  Long,  qui  a  esquissé  dans  la 
Veuve  une  fine  comédie  de  mœurs;  Huon  de  Cambrai,  (pii  mit 
en  vers  la  sotte  liistoriette  de  la  Maie  Honte  ;  Huon  Piaucele, 
de  qui  nous  possédons  les  fabliaux  iïEstormi  et  Aq  Sire  H  a  in; 
Huon  le  Roi,  le  délicat  poète  du  Vair  Palefroi;  Milon  d'Amiens, 
le  bon  rimeur  de  le  Prêtre  et  Je  Chevalier;  Jean  Bedel,  dont  nous 
avons  conservé  se[)t  fabliaux  et  qu'on  peut  identifier  sans  trop 
d'invraisemblance  avec  l'illustre  mesel  des  Congés,  l'excellent 
trouvère  Jean  Bodel  ;  —  puis,  des  jongleurs  de  l'Ile-de-France, 
Rutebeuf,  Courtebarbe,  le  spirituel  conteur  des  Trois  aveu  (/les 
ile  Compiègne  et,  peut-être,  du  Chevalier  a  la  robe  vermeille;  — 
des  Normands,  l'obscène  Haiseau,  dont  les  poèmes,  t Anneau 
merveilleux,  les  Dames  qui  troverenl  Canel  au  comte,  les  Quatre 
prêtres,  le  Prêtre  et  le  mouton,  se  distinguent  entre  tous  par 
leur  manière  rapide,  fruste,  brutale;  Jean  le  Chapelain,  qui 
trouva  le  dit  du  Secretain  ;  Guillaume  le  Normand,  auteur 
de  le  Prêtre  et  Alison,  parfois  identifié  à  tort  avec  le  trouvère 
Guillaume  le  clerc  de  Normandie;  — -  le  Champenois  Jean  le 
Galois  d'Aubepierre,  qui  nous  a  laissé  le  très  joli  apolog-ue 
de  la  Bourse  pleine  de  sens  ;  —  Gautier,  (]ui  rima  dans 
l'Orléanais  le  Prêtre  teint  et  Connehert;  —  et  des  incoimus  dont 
la  patrie  même  est   difficile   à  déterminer,  Garin   ou   Guerin, 

Histoire  de  la  langue.  U.  < 


98  LES  FABLIAUX 

Durand  {les  Trois  Bossus),  Guillaume  (variautc  de  la  Maie 
Ho  nie). 

On  sait  quelle  vie  ils  ont  communément  menée.  Ils  ont  suivi 
la  route  holiémieiuie,  celle  des  truands  et  des  l'ihauds,  })ar  le 
froid,  la  faim,  la  misère,  roniiés  par  la  liiple  passion  de  la 
taverne,  des  dés,  des  femmc^s,  chassés  souvent,  ei'rants,  soumis, 
vicieux,  résijrnés.  Ils  se  confondent  avec  les  saltimbanques,  les 
danseurs  de  corde,  les  prestidigitateurs,  les  boutions.  Ils  sont 
réduits  à  de  bas  métiers.  Les  chevaliers  les  méprisent,  les 
poèmes  d'origine  cléricale  les  raillent,  l'Eglise  les  traque,  le 
peuple  les  lejette. 

C'était  justice,  dira-t-on.  Que  Colin  Mahd,  le  honteux  poète 
de  Jouf/let,  n'ait  point  été  armé  chevalier  à  quelque  haute  c(mr; 
que  Ilaiseau,  pour  avoir  trouvé  le  fabliau  le  Prêtre  et  le  Mouton, 
n'ait  point  été  honoré  à  l'égal  de  Demodocos  chez  les  Phéa- 
ciens,  cela  ne  choquci  point.  C'étaient,  sans  doute,  des  jon- 
gleurs de  basse  catégorie,  des  pitres,  des  bouffons  ;  des  poètes, 
non  pas. 

Souvent  ils  furent  des  poètes,  et  ce  qui  cho<pie,  c'est  précisé- 
ment que  le  moyen  àg^e  traita  pareillement  les  trouvères  qui 
ont  rimé  les  gestes  héroïques  et  les  auteurs  du  Porcelet  ou  de 
la  Pucelle  qui  abreuve  le  poulain.  Au  xni'"  siècle,  où  finit  le  sal- 
I imbanque,  où  commence  le  poète?  Quelle  différence  de  traite- 
ment y  a-t-il  entre  nos  Colin  «Malet  et  nos  Enguerrand  d'Oisi 
d'une  })art,  et  ces  autres  trouvères,  non  moins  obscurs,  Jendeu 
de  Brie,  Iluon  de  Villeneuve,  Herbert  le  Duc,  (pii  ont  composé 
les  hautes  épo})ées?  Si  l'on  raconte  une  fête,  les  jong'leurs  y 
font  des  cabrioles,  traversent  des  cerc(\'Hix:  deux  lign(\s  plus 
i)as,  ils  chantent  de  nobles  rotruenges  :  tout  cela  est  sur  le 
même  plan.  Les  preuves  en  abondent;  mais  en  est-il  une  plus 
frappante,  je  dirai  [dus  <b:»uloureuse,  qu(>  le  débat  des  Deus 
hordeors  )-il)(uitls^'. 

Deux  jongleurs  s'v  r(Mivoi<Mit  (b^  plaisantes  injur(>s  et  chacun 
d'eux  vant<'  sa  marcbandisr. 

L'un  d'eux  nous  dil  ipiil  sait  cbanter  (il  exagère,  il  est  M'ai) 
les  g-estes  de  Guillaume  d'Orange,  de  Rainoarl,  d'Aïc  d'Avignon, 
de  Garin  de  Nanlmil,  de  Vivien,  de  (lui  de  Bourgogne,  etc., 
c'est-à-dire»  cju'il  est  le  porlciu' drs  |»liis  bclb-s  Ir.idilious  épi(|ues. 


LES   FABLIAUX  99 

11  sait  encore  chanter  Perce  val,  Floire  et  Blanchefleur,  c'est-à- 
dire  les  [»lus  nobles  légendes  d'aventure  et  d'amour  du  moven 
âge. 

Et  que  sait-il  encore?  H  sait  saigner  les  chats,  ventouser  les 
bœufs,  couvrir  les  maisons  d'cpufs  frits,  faire  des  freins  pour 
les  vaches,  des  coitTes  pour  les  chèvi-es,  (b>s  hauberts  pour  les 
lièvres. 

Et  l'autre,  que  sait-il?  11  sait  jouer  de  la  muse,  des  fretiaus, 
de  la  harpe,  parler  de  chevalerie,  blasonner  les  armes  des  sei- 
gneurs, et  aussi  faire  des  tours  de  passe-passe,  des  enchante- 
ments, dire  l'histoire  des  Loherains,  d'Ogier  et  de  Beuvon  de 
Commarchis  et  encore  «  porter  conseils  d'amors  »  et  conter 
pêle-mêle  des  romans  de  la  Table  Ronde  et  des  fabliaux  : 

Si  sai  de  Parceval  l'estoire, 
Et  si  sai  du  Provoire  taint, 
Qui  od  les  crucefiz  fu  painz. 

Et  dans  ce  seul  poème  ces  dinix  mêmes  [)ersonnages  s'appli- 
quent indistinctement  ces  noms  que  les  érudits  s'ing-énient  à 
distinguer  en  leurs  acceptions  les  plus  nuancées  :  ménestrel  et 
ribaud,  trouvère,  jongleur  et  lecheor. 

Ou  quel  autre  exemple  plus  éloquent  encore  peut-on  allé- 
guer, sinon  celui  de  Rutebeuf,  ce  jtoète  vraiment  grand,  qui 
passa  sa  vie  à  crier  la  faim? 

«  11  n'y  a  guère  ici-bas,  dit  Pierre  le  Chantre,  une  seule  classe 
d'hommes  cpii  ne  soit  (h'  ({uelque  utilité  sociale,  excepté  les 
jongleurs,  qui  ne  servent  à  rien,  ne  répondent  à  aucun  des 
besoins  terrestres  et  ({ui  sont  une  véi'itable  monstruosité.  » 
Qui  donc  aurait  su  à  cette  époque  —  même  parmi  les  jon- 
gleurs—  protester  contre  ce  jugement?  Qui  aurait  pu  répondre 
à  cette  question  :  à  quoi  sert  un  poète? 

Tant  il  est  vrai  que  le  xni''  siècle  confond  la  scurrilité  et  le 
génie  poétique,  que  les  genres  littéraires  s'y  mêlent  dans  une 
étrange  promiscuité  et  qu'une  odieuse  synonymie  nous  conduit 
insensiblement  du  poète  au  boulTon. 

Mais  il  y  a  place,  au  xni"  siècle,  sinon  pour  les  poètes,  du 
moins  [lour  les  rimeurs  de  fabliaux  :  clercs  errants,  jongleurs 
nomades,   ces   pauvres    hères   rendent   vi-aiment    raison   de  ce 


100  LES  FABLIAUX 

Lîoiiro  cl  (lo  son  |ir(»(liiii(Mix  siu-crs.  Tls  iio  sont  liurrc  (|U(^  les 
(•olpoitciii's  (les  l<''i:(Mi(l(>s  [lioiiscs  et  les  rciiianieurs  indifforents 
(les  vIcmIIos  ti'udilions  rpi<|ues.  Mais,  s'il  est  un  ^onro  (|ui  leiii- 
apparticMHie,  c'est  le  faldiau. 

Supéiieiirs  aux  liai'oiis  et  aux  hourpreois  grossiers,  car  les 
joncleui's  vivent,  si  jx-u  (ju(*  ce  soit,  par  res|)rit  ;  inféi'ieurs 
pourtant  aux  uns  conmic  aux  autres,  parce  cpi'ils  n'ont  pas 
conscience  de  poursuivre  une  mission  idéale  comme  la  cheva- 
lerie, ni  même  un  Itut  terrestre  et  matériel  comme  la  bour- 
creoisie,  mis  hors  la  loi  [)ai'  leur  vie  l)ohémienne,  ils  sentent, 
«ju  ils  sont  peu  de  chose,  des  amusetu's  juihlics.  tls  jettent  sur 
le  monde  (|ui  leur  est  dur  un  regard  de  dérision  ;  marchands  de 
gaieté,  les  fabliaux  fleurissent  sur  leurs  lèvres  goguenardes.  Ils 
mettent  dans  ces  contes  «  pour  la  grent  faire  rire  »  leui-s  vices, 
leur  }»aillanlise.  leur  misère  joyeuse,  leur  graieté  de  déclassés, 
leur  conception  cyniciue  et  g-ouailleuse  de  la  vie. 

Bourgeois  et  chevaliers  les  accueillent  également,  également 
SI'  }tlaisent  à  leurs  contes  ironiques  —  dont  eux-mêmes  sont  les 
héros  bafoués  —  jtarre  (|ue  les  Jongleurs  ne  tirent  |»as  plus  à 
conséquence  que  les  boutï'ons  et  les  montreurs  d'ours,  et  le 
succès  des  fabliaux  est  fait,  poui-  une  grande  part,  de  cette 
dédaig^neuse  indulgence. 

Mais  voici  qu'au  début  du  xiv^  siècle,  les  jongleurs  nomades 
tombent  en  discrédit;  de  pins  en  |dus,  les  grands  seigneurs  se 
plaisent  à  s'entourer  de  poètes  familiers,  attachés  à  leur  per- 
sonne; dans  les  riches  châteaux,  aujtrès  des  fauconniers  et  des 
hérauts  d'armes,  vivent  à  demeuie,  en  service  officiel  et  régu- 
lier, les  «  iiKMiestrels  ». 

J^a  dignité  du  métier  s'en  accrut  aussitôt.  Les  ménestrels,  bien 
pourvus,  devenus  de  véritables  gens  de  lettres,  avec  toutes  les 
vanités  inhérentes  à  la  profession,  se  |>riient  à  mépriser,  comme 
il  sied  à  des  parvenus,  leurs  confrères  nomades.  Ils  ne  daigneni 
])lus  réciter  leurs  vers  devanl  les  bourgeois  et  b*  nuMui  |)euple 
assemblés.  Ils  se  sont  vile  jiénéln's  (b-  la  gravité  de  leurs  fonc- 
tions et  ne  riment  jtlus  (|ue  pour  leurs  n(d)les  |)atrons  des  dits 
allégoriques,  des  pièces  (tflicielles,  des  moralitc'-s.  Leui'  rôle 
est  d'  «  enseigner  b's  hauts  hommes  >•,  de  dresser  a\ec  un  soin 
luTaldicpie  la  giMléalogie  de  chaiiue  vei'lii,  de  blasonner  cl^upie 


LES  FABLIAUX  dOl 

vice,  (le  décrire  aux  jeunes  bacheliers  leurs  devoirs  chevale- 
resques. Ce  «jui  frappe  surtout,  c'est  leur  sérieux  de  maîtres  de 
cérémonies,  leur  solennité  monotone,  ageravée  encore  par  la 
prétention  de  la  forme,  par  les  jeux  de  rimes  riches.  Yoici  que 
s'annoncent  déjà  Eustache  Deschamps,  Alain  Chartier,  et  les 
grands  rhétoriqueurs.  Dans  la  décadence  de  l'ancienne  poésie  du 
moyen  àg-e,  un  seul  genre  est  encore  en  pleine  floraison  :  c'est 
le  genre  moral,  c'est  le  genre  ennuyeux. 

Ce  qui  surprend,  c'est  que  plusieurs  des  pompeux  ménestrels 
du  déijut  (kl  xiv"  siècle,  au  milieu  de  leur  œuvre  toute  grave, 
toute  décorative  et  moralisante,  aient  encore  glissé  des  fabliaux 
et  des  plus  plaisants. 

Tels  sont  :  AVatri(juet  Brassenel  de  Gouvin,  ménestrel  du 
comte  de  Blois  et  du  connétable  de  France  Gaucher  de  Chatillon, 
et  qui  rima  les  Chanoinesses  de  Color/ne  et  les  Trois  dames  de 
Paris,  la  })lus  réaliste  des  scènes  de  beuverie  ;  —  Jacques  de  Bai- 
sieux,  qui  vécut  sans  doute  de  la  même  vie  de  }»oète  officiel  et 
dont  nous  avons  conservé,  auprès  des  dits  allégoriques  des  Fiefs 
dWmors  et  de  YEspe'e,  le  faljliau  de  la  Vessie  an  prestre;  —  Jean 
de  Condé,  dont  le  père,  Baudouin,  fut  lui-même  un  illustre  ménes- 
trel; et  qui,  héritant  de  la  charge  paternelle,  «  vestit  de  bonne 
heure  les  robes  des  escuiers  »  du  comte  de  Hainaut  et  pendant 
trente  années,  de  1310  à  LTiO,  poétisa  pour  les  riches  cours 
hennuyères  et  flamandes  :  dans  son  œuvre  volumineuse  et  mono- 
tone, à  côté  des  graves  dits  des  Trois  Sar/es  ou  de  VHonneur 
changie  en  honte,  voici  des  contes  gras  qui  vont  du  risqué  au 
grossier  :  les  Braies  au  presfre,  le  Pliçon,  le  Sentier  battu,  le 
Clerc  caché  derrière  f  «  escrin  ». 

Ces  fabliaux  tard  venus  ne  sont  pas  les  moins  joveux  de  notre 
collection.  Ils  nous  montrent  que  la  nouvelle  en  vers  ne  peut 
pas  être  atteinte  par  une  décadence  interne,  comme  les  épopées 
ou  les  romans  de  chevalerie.  Ici  le  sujet  est  toujours  aussi 
neuf,  aussi  brillant  qu'au  premier  jour,  parce  qu'il  continue  de 
vivre  dans  la  tradition  orale  et  que  le  conteur  n'a  qu'à  se  baisser 
pour  l'y  ramasser.  Si  le  genre  a  péri,  ce  n'est  pas  qu'il  se  soit 
gâté,  c'est  que  la  mode  a  passé  ailleurs. 

Dans  l'œuvre  de  ces  ménestrels,  les  fabliaux  ne  peuvent  i)lus 
s'expliquer  que  comme  des  survivances  de  l'âge  précédent.  Si 


102  LES  FABLIAUX 

les  Watriquet  de  Gouviii  et  les  Jean  de  Condé  en  riment  encore 
quelques-uns,  c'est  sans  doute  pour  soutenir  la  concurrence  des 
derniers  jongleurs  nomades,  qui  devaient  persister  à  les  colporter; 
c'est  surtout  ])Our  satisfaire  à  l'hahitude  prise  par  les  plus 
grands  seigneurs,  dans  les  nobles  cours,  d'entendre  ces  contes 
joyeux,  voire  grossiers.  Mais,  de  plus  en  plus,  dans  la  cons- 
cience croissante  de  leur  dignité,  les  ménestrels  répugnent  à  ce 
genre.  Les  fa])liaux  ne  sont  pas  faits  |)Our  les  beaux  manus- 
crits riciiement  enluminés,  ni  pour  le  luxe  des  rimes  équi- 
voquées. 

Décadence  et  disparition  du  genre.  —  Les  fabliaux  de 
Jean  <le  Coudé  sont  les  derniers  (|ui  aient  été  rimes.  Us  étaient 
le  produit  de  ce  double  agent  :  l'esprit  bourgeois,  l'esprit  du 
jongleur;  les  jongleurs  sont  devenus  des  gens  de  lettres,  qui  ne 
s'adressent  [dus  jamais  aux  bourgeois;  dès  lors  les  fabliaux 
meurent. 

Ne  peut-on  pas  indiquer  aussi,  mais  sans  trop  insister  de  peur 
d'alléguer  une  cause  disprojjortionnée  aux  effets,  que  l'esprit 
politique  est  plus  développé  chez  les  bourgeois  de  Philippe  le 
Bel  qu'au  temps  de  saint  Louis?  Benard  Je  Contrefait,  cette 
encyclopédie  satirique,  remplace  les  vieux  contes  inoffensifs  de 
Renard;  les  dits  politiques  ruinent  les  légers  contes  à  rire  de 
l'âge  précédent;  en  un  certain  sens,  malgré  l'apparence  j»ara- 
doxale  du  mot,  c'est  la  satire  (pii  a  tué  le  fabliau. 

Qu'on  veuilb^  l)ien,  enfin  et  surtout,  prenih'e  garde  à  ce  fait 
vraiment  considérable  :  à  la  date  où  disparaissent  les  fabliaux 
(vers  1320),  ils  ne  sont  pas  seuls  à  disparaître;  mais  en  même 
temps  meurent  ou  se  transforment  tous  les  genres  littéraires 
du  siècle  précédent.  Plus  de  chansons  de  geste  ni  de  poèmes 
d'aventure,  plus  de  romans  rimes  de  ba  Table  Ronde,  mais  de 
vastes  com|»ositions  r()nianes(jues  en  ])rose;  plus  de  contes  de 
Renard,  mais  de  graves  dits  mornux;  les  anciens  genres 
lyriques,  chansons  et  saluts  d'amour,  j<'ux  partis,  pastourelles, 
oui  vécu;  les  vielles  sont  nuielles;  à  la  place,  des  |>oèmes  d'une 
technique  <le  |»lus  en  jdus  compli(juée,  (h\stinés  non  plus  au 
chant,  mais  à  la  lecture,  vii'elais,  rondeaux,  ballades,  chants 
royaux.  Une  période  distincte  de  notre  histoire  littéraire  est 
vi'îiiment  révolue,   si   liien  (jue  M.  Gaston  Piiris  peut  arrêter  à 


LES  FABLIAUX  103 

cotte  date  critique,  comme  au  seuil  d'un  Age  nouveau,  son  His- 
toire de  la  littérature  an  moyen  âge. 

C'est  aloi-s  l'avènement  de  la  littérature  rélléchie.  Plus  d'.iu- 
diteurs,  des  lecteurs  ;  un  public,  non  plus  d'occasion,  mais  stable  ; 
une  minorité  lettrée,  ayant  ses  goûts  propres,  ses  j)références, 
diverses  selon  les  cours.  Le  jongleur  a  vécu;  le  poète  naît,  ou 
plus  exactement  l'bomme  de  lettres. 

A  cette  date  s'achève  yâfje  des  jongleurs,  dont  les  dates  extrêmes 
coïncident  avec  Téclosion  première  et  la  disparition  des  fabliaux. 
Quelles  furent  les  causes,  les  conséquences  de  cette  transforma- 
tion profonde  qui  marque  l'avènement  des  Valois?  C'est  ce  que 
le  lecteur  trouvera  indiqué  en  son  lieu. 


BIBLIOGRAPHIE 

Éditions.  —  On  a  publié  les  fabliaux  à  diverses  reprises.  Voir,  pour  négliger 
les  anciennes  publications  de  Barbazan(1756)  et  de  Legrand  d'Aussy  (1779), 
les  recueils  de  Méon  :  Fabliaux  et  contes  des  jjoétcs  français  des  XP,  XIl'', 
A'/Z/e,  XIV^  et  XV"  siècles,  p.  p.  Barhazan;  nouvelle  édition  aur/mentée  et 
revue,  par  M.  Méon,  Paris,  1808,  4  vol.  ;  Nouveau  recueil  de  fabliaux  et  contes 
inédits  des  poètes  français  des  XII\  A'///",  XIV  et  XV^  siècles,  p.  p.  M.  Méon, 
2  vol.,  Paris,  1823;  —  et  celui  de  Jubinal  :  Nouveau  recueil  de  contes,  dits, 
fabliaux  et  autres  pièces  inédites  des  Xlll'',  XIV*^,  A'F®  siècles,  pour  faire  suite 
aux  collections  de  Legrand  d'Aussy,  Barbazan  et  Méon,  1839  (1°''  vol.),  et 
1842.  —  Plus  récemment  a  paru  le  Recueil  général  et  complet  des  fabliaux 
des  XIII°  et  XIV<^  siècles,  imprimés  ou  inédits,  publié  cVaprès  les  manuscrits, 
par  M.  Anatole  de  Montaiglon  et  (à  partir  du  t.  II)  par  M.  Gaston 
Raynaud,  Paris,  Jouaust,  6  vol.  (1872,  1876,  1878,  1880,  1883, 
1890).  Un  certain  nombre  de  fabliaux  ont  été  publiés  isolément,  par 
MM.  G.  Paris,  Schéler,  P.  Meyer,  etc.  Mais,  MM.  de  Montaiglon  et 
Raynaud  ayant  utilisé  ces  travaux,  le  lecteur  en  trouvera  l'indication  dans 
leur  édition.  Depuis,  il  a  paru  des  éditions  critiques  du  Mantel  mautaillié 
(p.  p.  "Wulf,  Romania,  xiv,  3i3)  et  d'Auberée  (p.  p.  Georg  Ebeling, 
Berlin,  1895).  —  Pour  apprécier  quelle  place  tiennent  les  fabliaux  dans 
l'œuvre  des  principaux  poètes  qui  en  ont  rimé,  consulter  :  les  Œuvres  de 
Henri  d'Andeli,  p.  p.  A.  Héron,  Rouen,  1880;  les  Œuvres  poétiques  de  l'fn- 
lippe  de  Beaumanoir,  p.  p.  Suchier  (coll.  de  la  Société  des  Anciens  Textes 
français,  1884-85)  ;  l'édition  de  Rutebeuf,  p.  p.  A.Kressner,  1885;  les  Dits  de 
Watriquet  de  Couvin,]i.  p.  A.  Schéler,  Bruxelles,  1868;  les  Dits  et  Contes 
de  Baudoin  de  Condé  et  de  son  fils  Jean  de  Condé,  p.  p.  Aug.  Schéler, 
Bruxelles,  1866-67. 

Travaux  critiques.  —  Pour  une  orientation  générale  sur  la  question  de 
l'origine  et  de  la  propagation  des  contes  populaires,  voir  la  préface  de 
Wilhelm  Mannhardt  au  t.  II  des  Wald-  und  Feldkultc,  Berlin,  1877,  et 
l'introduction  de  M.  Ch.  Michel  à  la.  Mythologie  de  M.  A.  Lang,  trad.  fr. 
de  M.  Parmentier  (1886); —  sur  la  théorie  «  aryenne  »,  voir  la  grande  édition 
des  Kinder- und  Hausmdrchen  des  frères  Grimm,  1856;  Max  Miiller,  iVow- 


104  LES  FABLIAUX 

velles  leçons  sur  la  science  du  tantjage,  trad.  G.  Harris  et  G.  Perrot.  18G7. 
i8»jH;  Max  Millier.  E^snir^  sur  la  mythologie  comparée,  trad.  G.  Perrot. 
1873;  A.  de  Gubernatis,  V.oolouiral  Mythologij,  i  vol.,  1872;  —  sur  la 
théorie  «  anthropologique»,  voir  Andrew  Lang.  Ciislom  and  mi/th,  2"^  éd., 
188.");  la  Mi/tltologie,  1880;  .Wy//*.  ritual  and  religion,  2  vol..  1887,  (traduction 
française  par  M.  Marillier,  Paris,  189.1);  introduction  à  la  traduction  dos 
Kinder-  itnd  Haiisinarchen,  par  Mrs  Ilunt.  188i  ;  son  introduction  au.x 
contes  de  Perrault,  1888;  la  collection  de  la  Revue  Mclusine,  dirigée  par 
M.  Gaidoz,  1878,  1882-05;  —  sur  la  théorie  «  orientaliste  »,  voir  Pantcha- 
tnntra,  f'iinf  Biicher  indii^chrr  Fabeln,  Mùrchen  und  Erziihlungcn,  nus  dem 
Sanskrit  ûbersefzt  von  Theodor  Benfeg,  2  vol.,  18.37;  Reinhold  Koehler, 
Ueber  die  europdischen  Volksmarchen.  dans  les  Aufsalze  iibcr  Miirchcn  und 
Volkslieder,  ligg.  von  J.  Boite  und  E.  Schmidt,  Berlin,  189.3;  Gaston  Paris, 
Les  Contes  orientaux  dans  la  littérature  française  au  moyen  âge,  dans  la 
Poésie  au  mni/eu  âge,  2«  série,  1895;  —  Les  Contes  populaires  de  Lorraine,  par 
Emmanuel  Cosquin,  2"  tirage,  1888. 

Pour  l'étude  littéraire  et  historique  des  fabliaux,  voir  J.-V.  Le  Clerc, 
Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXIII;  Oskar  Pilz.  Bcitrdge  zur  Kenntnis 
der  altfz.  Fabliaux.  1887;  Joseph  Bédier,  LesFabliaux,  études  de  littérature 
populaire  et  dliistoire  littéraire  du  moyen  âge,  2"^  édition.  1895;  F.  Brune- 
tière.  Les  Fabliaux  du  moyen  âge,  dans  la  Revue  des  Deux  Motides,  V  sep- 
tembre 1893. 


CHAPITRE  III 


LE    ROMAN    DE    LA    ROSE 


Le  Roman  de  la  Rose,  commencé,  selon  toute  apparence, 
entre  1225  et  1230,  par  Guillaume  de  Lorris,  continué  plus  de 
quarante  ans  après  par  Jean  Glopinel,  de  Meun-sur-Loire,  est  un 
poème  de  vingt-deux  mille  vers  octosyllabiques,  rimant  deux  à 
deux.  Les  quatre  mille  deux  cent  soixante-dix  premiers  environ 
sont  de  Guillaume;  le  reste  est  de  son  continuateur. 

Les  deux  poètes  ont  des  caractères  tellement  opposés;  ils 
s'adressent  à  des  publics  si  différents;  l'esprit,  le  ton,  le  sujet 
réel  de  leurs  vers  offrent  un  tel  contraste,  que  l'œuvre  de  Jean 
de  Meun  apparaît  bien  plus  comme  une  suite  que  comme  une 
continuation  de  l'œuvre  de  Guillaume.  Ce  sont  en  fait  deux 
poèmes  distincts  réunis  dans  un  même  cadre,  ou,  si  l'on  veut, 
deux  branches  plutôt  que  deux  parties  d'un  même  poème.  Nous 
étudierons  donc  successivement  chacune  de  ces  deux  branches. 


/.    —    Première  partie  du   Roman    de    la   R 


ose. 


Guillaume  de  Lorris.  —  Tout  ce  que  l'on  sait  de  Guillaume 
de  Lorris  se  réduit  à  quelques  indications  vag^ues  et  à  quelques 
conjectures  tirées  du  poème.  Le  dieu  d'Amour,  parlant  à  l'armée 

I.  Par  -M.  Ernest  Langlois,  i)rofesseur  à  la  Faculté  des  lettres  de  Lille. 


lOG 


LE  ROMAN  DE  LA   ROSE 


qu'il  a  réunie  pour  assiéger  la  tour  où  Bel-Accueil  est  enfermé, 
lui  rappelle  la  mort  de  ses  fidèles  servants  TibuUe,  Gallus, 
Catulle  et  Ovide;  il  lui  en  reste  un,  c'est  Guillaume  de  Lorris, 
(]ui  est  en  iirand  péril  et  doit  être  promptoment  secouru;  c'est 
lui  (]ui  doit  commencer  le  Roman  de  la  Rose, 


Et  jusques  la  le  fournira 

Ou  '  il  a  Bel  Acueil  dira... 

«  Moût-  sui  durement  esmaiez  ^ 

Que  entroublié  ne  m'aiez, 

Si  en  ai  dueil  *  et  desconfort  •', 

Ja  mais  n'iert  ^  riens  qui  me  confort  '', 

Se  je  pers  vostre  bieuvoillance, 

Car  je  n'ai  mais  ^  ailleurs  fiance^.  » 

Ci  '"  se  reposera  Guillaume, 

Licuitombcaus"  soit  pleins  de  baume, 

D'encens,  de  mire'^  et  d'aloué  '•', 

Tant  m'a  servi,  tant  m'a  loué  ! 

Puis  vendra  Jehans  Clopinel, 

Au  cuer  jolif  **,  au  cors  isnel  '•', 

Qui  naistra  sour  Loire  a  Meiin... 

Cil  avra  •*  le  romant  si  chier 


Qu'il  le  vourra  tout  parfenir, 
Se  tcns  et  leus  ''  l'en  puet  venir, 
Car,  quant  Guillaumes  cessera, 
Jehans  le  continuera, 
Après  sa  mort,  que  je  ne  mente, 
Anz  trespassez  '*  plus  de  quarante, 
Et  dira... 

«  El  si  l'ai  je  perdue,  espoir*^, 
A  poi  2"  que  ne  m'en  desespoir  ^  '  !  » 
Et  toutes  les  autres  paroles, 
Queus  que  -^  soient,  sages  ou  foies, 
Jusqu'à  tant  qu'il  avra  coillie, 
Sour  la  branche  verte  et  foillie, 
La  très  bêle  rose  vermeille, 
Et  qu'il  soit  jour  et  qu'il  s'esveille  -^. 
(V.  10585-10638.) 


Il  résulte  de  ce  passage,  si  Jean  de  Meun  était  bien  informé, 
que  le  Roman  de  la  Rose  a  été  commencé  par  Guillaume  de 
Lorris.  Mais  de  Lorris  est-il  le  nom  patronymique  de  Guillaume, 

1.  On.  —  2.  Très.  —  :!.  In(|iiieL.  —  4.  Chagrin.  —  S.  .Vhatloment.  —  0.  Sera. 

—  7.  Réconforte.  —  S.  Phis. 

9.  Ce  sont  les  six  derniers  vers  de  la  première  partie  du  roman  (vers  40G.3-4068 
de  l'édilion  Méon). —  Tous  nos  renvois  et  citations  se  réfèrent  à  l'édition  Méon, 
la  plus  correcte.  On  en  trouvera  d'ailleurs  facilement  la  concordance  avec  l'édition 
Michel,  en  se  souvenant  qu'à  iiartir  du  vers  3  408,  la  numérotation  dans  celle-ci 
est  en  avance,  par  erreur,  de  000  vers  environ,  et  qu'à  partir  du  vers  4414  l'écart 
varie  en  700  et  7:i0  vers.  Quant  à  la  concordance  avec  l'édition  Pierre  Marteau, 
elle  est  impossible  à  établir,  parce  que  les  vers  des  rubriques,  quoique  bien 
postérieures  au  poème,  y  ont  été  compris  dans  la  numérotation  générale. 

10.  Ici.  —  11.  Dont  le  tombeau.  —  12.  Myrrhe.  —  13.  Aloès.  —  14.  Gai.  — 
lo.  Dispos.  —  16.  Celui-ci  aura.  —  17.  Lieu.  —  18.  Accomplis.  —  19.  Peut-êlro. 

—  20.  Peu.  —  '21.  Désespère.  Ces  deux  vers  sont  les  premiers  de  la  seconde 
partie  du  roman  (vers  40()0-i070). 

22.  Quelles  (ju'ellcs. 

23.  Allusion  aux  (juatre  derniers  vers  du  poème  : 

Par  grant  joliveté'  coilli 

La  llonr  du  beau  rosier  foilli. 

Ainsi  oi  la  rose  vermeille. 

A  tant"  fu  Jour/  et  je  m'esYcilIc. 

Le  roman  était  donc  terminé  lors(|iie  Jean  île  Meun  y  a  inséré,  à  titre  de  signa- 
ture, et  pour  faire  le  départ  entre  son  œvivre  et  celle  de  ("luillaume,  le  passage 
dont  on  vient  de  lire  les  extraits.  Ce  n'est  sans  doute  i)as  la  seule  addition  inter- 
calée par  l'auteur  dans  le  poème  après  son  achèvement. 

*.Ioie.  —  "Alors. 


PREMIERE  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA  ROSE        107 

OU  seulement  celui  du  pays  où  il  est  né?  Nous  ne  le  savons  pas. 
Lorris  est  une  petite  ville  du  Gâtinais,  sise  entre  Orléans  et 
Montargis;  c'est  évidemment  là  que  notre  poète  est  né.  Faisait-il 
partie  de  la  puissante  famille  qui  portait  le  nom  de  cette  ville  et 
dont  plusieurs  membres  sont  cités  dans  l'histoire  de  France? 
C'est  possible,  mais  pour  l'affirmer,  il  faudrait  des  preuves  qui 
font  complètement  défaut.  Très  souvent  les  hommes  au  moven 
âge  sont  désignés  par  leur  prénom  suivi  du  lieu  de  leur  nais- 
sance. Est-ce  ici  le  cas?  cette  hypothèse  est  plus  vraisemblable 
que  la  première. 

Où  écrivait  Guillaume?  A  Lorris?  A  Orléans?  A  Paris?  Il  était 
clerc;  il  savait  le  latin  et  pouvait,  à  l'âge  où  il  écrivait  son 
poème,  suivre  les  cours  à  l'université  de  l'une  de  ces  deux  der- 
nières villes.  A  priori,  sa  langue  ne  semble  pas  différer  essen- 
tiellement de  celle  de  Jean  de  Meun,  qui  habitait  Paris,  et  qui 
se  flattait  d'écrire  «  selon  le  langage  de  France  »;  mais  les  dis- 
tinctions entre  le  dialecte  de  l'Orléanais  et  celui  de  rile-<le- 
France  n'ont  pas  été  jusqu'ici  nettement  établies.  On  ne  pourra 
d'ailleurs  étudier  utilement  la  langue  du  poème  que  lorsqu'on 
en  aura  une  édition  critique.  Guillaume  se  met  lui-même  en 
scène,  mais  il  ne  localise  pas  le  théâtre  de  son  aventure.  En 
sortant  de  la  ville  qu'il  habite,  il  se  trouve  dans  une  prairie,  sur 
le  bord  d'une  rivière,  qui 

...  estoit  poi  mendre  *  de  Seine, 

Mais  qu'ele  iere  ^  plus  espandue  ^  (v.  112-113). 

On  pourrait,  avec  un  peu  de  parti  pris,  voir  dans  ces  deux  vers 
une  allusion  à  la  Loire,  mais  les  vers  qui  suivent  et  surtout 
ceux  qui  précèdent  attestent  que  la  scène  est  de  fantaisie  : 

D'un  tertre  qui  près  d'iluec  *  iere  •' 
Descendoit  l'eve  grant  et  roide...  (v.  108-109). 

Constatons  seulement  que  Guillaume,  pour  citer  un  grand 
fleuve,  pouvait  prendre  la  Loire  et  a  préféré  la  Seine. 

Autre  part,  le  poète  fait  allusion  à  une  singularité  orléanaise, 
mais   à  une  singularité  proverbiale   et  peu  flatteuse   pour  les 

1.  Moindre.  —  2.  Si  ce  n'est  qu'elle  était.  —  3.  Large.  —  i.  Là.  —  o.  Était. 


108  LE   ROMAN   DE  LA  ROSE 

habitants  du  pays,  qui  ne  peuvent  en  prendre  texte  pour  reven- 
diquer Guillaume  comme  un  concitoyen.  Il  dit,  en  décrivant  la 
beauté  de  Franchise,  (ju'elle 

...  n'ot  *  pas  nés  ^  d'Orlenois, 

Ainçois  »  l'avoit  lonc  et  Irai  lis  *  (v.  1200-1201). 

A  tort  ou  à  raison,  les  camus  d'Orléans  étaient  lécrendaires. 

Guillaume  avait  au  moins  vingt-cinq  ans  lorsqu'il  commença 
son  poème  ;  c'est  en  effet  le  récit  d'un  songe  qu'il  prétend  avoir 
eu,  «  il  y  a  plus  de  cin({  ans  »  "'  ,  alors  qu'il  était  «  dans  sa  ving- 
tième année  ». 

Dans  le  passage  cité  plus  haut,  Jean  de  Meun  dit  avoir  con- 
tinué le  poème  plus  de  quarante  ans  après  la  mort  de  Guillaume; 
on  ne  saurait  admettre  que  ce  chiffre  ait  été  appelé  par  la  rime^ 
puisque  c'est  le  mot  quarante  qui,  au  contraire,  a  demandé 
pour  rime  la  cheville  «  que  je  ne  mente  »,  et  qu'au  surplus. 
trente  ou  cinquante  auraient  aussi  bien  fait  l'affaire;  mais  on 
peut  supposer  qu'il  fait  là  ce  qu'on  appelle  vulgairement  un 
chiffre  rond;  le  texte  donne  d'ailleurs  «  plus  de  quarante  ».  En 
supposant  donc  que  Jean  de  Meun  était  bien  renseigné,  le 
nombre  d'années  qui  s'est  écoulé  entre  la  mort  de  Guillaume  et 
la  reprise  de  son  œuvre  par  le  continuateur  est  compris  entre 
quarante  et  cinquante.  Si  Clopinel,  comme  c'est  vraisemblable^ 
a  commencé  sa  continuation  vers  12"0,  il  en  résulte  que  Guil- 
laume est  mort  avant  1230.  On  admet  généralement,  sur  la  foi 
de  Jean  de  Meun,  que  la  mort  a  surpris  Guillaume  avant  qu'il 
ait  eu  le  temps  de  terminer  son  œuvre;  s'il  en  est  ainsi,  il  faut 
placer  la  date  de  sa  naissance  tout  au  commencement  du 
xiu«  siècle,  et  la  date  do  son  poème  entre  1225  et  1230. 

Sujet  et  cadre  du  Roman  de  la  Rose.  —  Le  sujet  du 
Roman  de  la  Uosc,  le!  <pi'il  a  été  conçu  }>ar  Guillaume  de  Lorris, 
est  le   récit   d'une   intrigue   amoureuse,  réelle  ou   imaginaire, 

I.  N'ciiL.  —  1.  Nez.  —  :i.  Au  contraire.  —  i.  Uicii  l'ail. 
••).  Le  vers  i-i  des  édilions  : 

Il  a  ja  bien  ciiic,  anz,  au  moins  *, 

doil  èlrc  corrigé,  d'aiirès  les  ni.iniiscrils,  en  : 

Il  i  ,1  liicri  ciiic  an/.,  ou  mais  **. 

*  Au  moins.  —  "  Ou  jilus. 


PREMIERE  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA  ROSE        109 

«ntre  railleur  lui-même  et  une  jeune  fille  dont  il  ne  nous  a  pas 
révélé  le  nom.  II  a  enfermé  le  récit  dans  le  cadre  d'un  songe, 
parce  que  le  songe  était  alors  une  forme,  on  pourrait  presque 
<lire  un  genre  littéraire,  et  ce  cadre  convenait  d'autant  mieux  à 
la  circonstance  qu'il  rendait  plus  naturel  l'emploi  de  l'allégorie 
et  la  personnification  des  êtres  abstraits.  Mais  il  n'a  pas  voulu 
qu'on  se  méprît  sur  la  valeur  de  ce  cadre  ;  non  seulement  il  pré- 
tend que  parmi  les  songes  il  y  en  a  qui  ne  sont  pas  mensongers, 
il  affirme  nettement,  et  à  plusieurs  reprises,  que  celui  qu'il  va 
raconter  n'est  que  la  représentation  de  ce  qui  lui  est  arrivé. 

Dans  quelle  intention  le  jeune  poète  fait-il  au  public  la  con- 
fidence de  ses  sentiments?  Il  le  dit  lui-même  :  c'est  pour 
<(  esgaier  les  cuers  »  ;  c'est  aussi  pour  toucher  celle  qui  est  l'objet 
de  son  amour.  Il  espère  peut-être  jtorter  un  coup  décisif  à  son 
cœur  en  lui  exposant  toutes  les  souffrances  qu'il  a  endurées 
pour  elle,  en  lui  prouvant  la  sincérité,  la  loyauté,  la  constance 
de  ses  sentiments;  la  correction  avec  la(|uelle  il  a  toujours 
observé  les  commandements  d'Amour;  en  lui  rappelant  qu'elle 
€st  engagée  envers  lui. 

Mais  il  y  a  autre  chose  dans  le  poème  qu'une  simple  histo- 
riette ;  il  y  a  encore  un  Art  d'aimer.  Le  poète  l'annonce  lui- 
même.  De  sorte  qu'on  peut  se  demander  si  le  sujet  réel  est  bien 
le  récit  des  amours  du  poète,  l'art  d'aimer  n'étant  qu'un  acces- 
soire nécessaire,  ou  si,  au  contraire,  l'auteur  voulant  écrire  un 
art  d'aimer,  n'a  pas  imaginé  sa  prétendue  intrigue  pour  donner 
un  tour  nouveau  à  l'enseignement  de  ses  théories,  pour  les 
exposer  sous  une  forme  moins  didactique  que  dans  les  traités 
proprement  dits,  en  mettant  sous  nos  yeux  des  personnages 
qui  agissent  et  parlent  conformément  aux  règles  qu'il  donnera, 
«n  joignant  l'exemple  au  précepte.  Les  deux  opinions  sont  sou- 
tenables.  Elles  sont  aussi  conciliables,  en  ce  sens  que  l'intrigue 
peut  avoir  réellement  existé  et  qu'en  la  racontant  Guillaume  a 
A^oulu  à  la  fois  la  continuer  et  écrire  un  art  d'aimer  destiné  à 
charmer  ses  lecteurs  et  à  conquérir  définitivement  le  cœur  de 
son  amie.  Cette  troisième  opinion  nous  paraît  la  plus  vraisem- 
blable. 

L'intrigue  se  réduit  d'ailleurs  à  très  peu  de  chose.  Guil- 
laume avait  vingt  ans.  Son  âge,  le  printemps,  l'oisiveté  avaient 


no  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

mis  son  cœur  eu  (Muoi.  [)aus  une  réunion,  uno  joune  fille  le 
charma  par  sa  beauté,  sa  candeur,  son  enjouement,  sa  bonne 
éducation,  son  affabilité;  il  en  devint  amoureux;  elle,  en  toute 
innocence,  lui  fit  bon  accueil;  il  en  profita  pour  lui  déclarer  son 
amour.  C'était  aller  troj)  vile;  la  jeune  filb>  é|»ouvantée  le  con- 
gédia. Guillaume,  à  force  de  prières  et  <]e  constnnce,  finit  par 
obtenir  son  pardon,  recouvrer  son  amitié.  Cette  amitié  avec  le 
temps  devint  de  l'amour.  Ils  en  étaient  déjà  à  échanger  des 
baisers  lorsque  les  parents  de  la  jeune  imprudente,  avertis, 
empêchèrent  les  deux  amoureux  de  se  revoir. 

Telle  est  l'intrigue  ([ui  forme  l'affabulation  du  roman.  Sui- 
vant les  goûts  du  })ublic  pour  lequel  il  écrivait,  Guillaume  l'a 
enveloppée  d'ornements  plus  ingénieux  que  poétiques,  qu'on 
trouve  déjà  isolément  dans  des  œuvres  antérieures,  mais  qui, 
réunis  et  adroitement  combinés  dans  un  même  poème,  lui  don- 
nent de  l'originalité. 

L'allégorie  était  au  xui"  siècle  une  forme  traditionnelle,  pres- 
que obligatoire,  du  genre  de  poésie  didactique  et  galante  auquel 
appartient  notre  roman.  Guillaume  s'est  conformé  à  l'usage 
établi.  Une  loi  formelle  du  code  d'amour  courtois  et  les  notions 
les  plus  élémentaires  d'une  bonne  éducation  lui  interdisant  de 
nommer  la  jeune  fille  qu'il  avait  compromise,  il  dissimula  son 
identité  sous  l'allégorie  d'une  rose. 

Cette  fiction  en  appelait  une  autre.  On  ne  séduit  pas  une  jeune 
fille  comme  on  cueille  une  fleur  dans  le  jardin  du  voisin,  et  le 
poète  voulait  nous  enseigner  l'art  d'amour.  Il  devait  donc 
nous  faire  connaître  les  obstacles  que  l'amoureux  rencontre 
(1,1  lis  r.ifcomplissement  <Ie  ses  desseins,  et  les  moyens  à  r.-udo 
des(pi(ds  il  peut  les  surmonter;  c'est-à-dire  les  sentiments  con- 
traires (jui  s'agitent  dans  Ta  me  d'une  vierge  à  l'Age  oii  l'amour 
s'insinue  dans  son  cœur.  Il  devait  nous  moulrer  ces  sentiments, 
les  isoler  les  uns  des  niilres  pour  les  mieux  (^xposer,  les  ana- 
Ivser,  les  mettre  en  scène,  on  faire  les  mcdjiies  de  l'action,  les 
ressorts  du  mouvement  dans  le  di-ame.  Mnis  ces  sentiments  ne 
jtouvaient  être  prêtés  à  la  rose  à  la(|uelle  ils  ne  conviemu^nt  pas, 
ni  à  l;i  jeune  tille,  don!  il  n'est  pas  question  dans  le  [)oème; 
l'auteur  ét;iit  donc  obligé,  pour  leur  donner  des  rôles,  de  les 
détaclH'r  de  l'individu  à  qui  ils  a|tpartenaient,  d'en  faire  des  êtres 


PREMIERE  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA   ROSE  111 

indépendants.  Il  a  décomposé  l'àine  de  la  jeune  fille;  il  en  a 
extrait  tous  les  sentiments,  toutes  les  qualités  et  manières  d'être, 
générales  ou  particulières;  il  leur  a  donné  une  existence  proj)re, 
indépendante,  avec  la  faculté  d'agir  individuellement,  chacune 
selon  son  caractère.  Il  a  ainsi  établi  autour  de  la  rose  tout  un 
monde  d'abstractions  personnifiées,  qui  remplissent  au  service 
de  la  fleur  les  mêmes  fonctions  que  les  sentiments  dans  l'ùme 
de  la  jeune  fille.  Franchise,  Pitié  plaident  les  intérêts  de  l'amant; 
Danger,  Honte,  Peur,  Chasteté  l'empêchent  d'approcher  la  rose. 

Ce  genre  de  personnifications  n'est  pas  une  invention  de 
Guillaume;  il  occupait  déjà  une  grande  [dace  dans  la  littérature 
du  xii®  et  du  commencement  du  xm®  siècle,  et  remonte  jusqu'à 
l'antiquité. 

Le  cadre  nécessaire  à  ces  fictions,  le  seul  qui  rende  naturels 
l'emploi  de  l'allég-orie  et  l'intervention  des  abstractions  person- 
fiées  et  des  êtres  surnaturels  est  le  songe;  et  Guillaume  était 
d'autant  mieux  disposé  à  y  enfermer  son  poème  que  l'usage  en 
était  très  répandu  dans  la  littérature  de  l'époque  et  dans  celle 
des  siècles  précédents.  Le  Roman  de  la  Rose  est  donc  le  récit 
d'un  son^e. 

Nous  ferons  de  chacune  des  deux  parties  une  analyse  très 
minutieuse,  qui  jHiisse  en  donner  une  idée  suffisante,  et  servir 
au  besoin  de  point  de  repère  dans  la  lecture  de  cette  vaste  com- 
position, qui  n'est  divisée  que  par  des  rubriques  de  miniatures 
dues  à  des  copistes  et  variant  suivant  les  manuscrits. 

Analyse  de  la  première  partie.  —  Beaucoup  ne  voient 
dans  les  song'es  que  de  vaines  illusions;  Guillaume  croit  au 
contraire  qu'ils  peuvent  être  une  révélation  de  l'avenir.  C'est  le 
cas  de  celui  qu'il  va  conter. 

Il  y  a  cinq  ans  passés,  alors  qu'il  était  dans  sa  vingtième 
année,  il  eut  un  songe  qui  depuis  s'est  complètement  réalisé. 
A  l'instigation  du  dieu  d'xVmour,  il  va  le  mettre  en  vers,  pour 
le  plaisir  des  lecteurs,  et  en  hommage  à 

...  celé  qui  tant  a  de  pris 

Et  tant  est  di;^me  d'estre  amee 

Qu'el  doit  estre  Rose  clamée. 

Son  récit  s'appellera  le  RoiiKin  de  la  Rose, 

Ou  l'art  d'Amours  est  toute  enclose  (v.  1-44). 


112  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

Un  beau  matin  de  mai,  à  l'époque  où  la  nature  s'éveille  et 
s'anime  d'une  vie  nouvelle  après  les  tristes  langueurs  de  l'hiver, 
(juand  les  prés  se  couvrent  d'herbes  et  de  fleurs,  que  les  oiseaux 
emplissent  les  feuillages  renaissants  de  leur  g^ai  ramage, 
Guillaume  s'était  levé  de  bonne  heure  pour  aller  hors  de  ville 
entendre  le  rossignol  et  l'alouette  chanter  dans  les  buissons  et 
les  vergers.  Il  suivait  le  bord  d'une  rivière,  moins  profonde 
mais  plus  large  que  la  Seine,  et  qui  promenait  ses  eaux  lim- 
pides sur  un  lit  de  sable  à  travers  la  prairie,  lorsqu'il  arriva 
devant  un  haut  mui-  crénelé,  orné  de  dix  statues  peintes  (v.  45- 
138).  Au  centre  on  avait  placé  Haine,  accostée  de  Félonie  et  de 
Vilenie;  puis,  d'une  part.  Convoitise  aux  doigts  crochus.  Avarice 
couverte  de  haillons  sordides,  les  traits  pâles  et  tirés.  Envie  au 
regard  louche  et  Tristesse  pâle,  maigre,  échevelée,  les  yeux 
en  larmes,  les  vêtements  en  lambeaux.  D'autre  part,  Vieillesse 
flétrie,  ratatinée,  édentée,  appuyant  sur  une  potence  son  corps 
décharné  et  raccourci;  près  d'elle  Papelardie,  vêtue  en  reli- 
gieuse, un  psautier  à  la  main,  marmottant  d'un  «  air  marmi- 
teux  »  force  prières,  attendait  qu'on  ne  la  regardât  plus  pour 
faire  le  mal;  enfin  Pauvreté  grelottait  sous  ses  haillons,  hon- 
teuse, accroupie  dans  un  coin  (v.  139-462).  Ce  mur  entourait 
un  verger  spacieux,  dans  lequel  on  entendait  les  oiseaux  chanter 
si  mélodieusement  que  le  jeune  homme  résolut  d'y  pénétrer, 
si  c'était  possible.  Il  trouva  une  petite  porte,  étroite  et  solide- 
ment fermée,  il  y  frappa  et  une  «  noble  pucelle  »,  d'une  beauté 
parfaite,  richement  vêtue,  vint  ouvrir.  Elle  s'appelait  Oiseuse  '  ; 
elle  était  l'amie  de  Déduit  ",  qui  avait  fait  planter  et  fermer  ce 
jardin  pour  venir  souvent  s'y  divertir  avec  elle  (v.  4G3-622).  A 
la  demande  de  Guillaume,  elle  le  conduisit  vers  son  ami  à  tra- 
vers le  verger,  par  des  sentiers  embaumés  des  parfums  du 
fenouil  et  de  la  menthe,  à  l'ombre  des  arbres  venus  du  })ays 
des  Sarrasins,  dans  lesquels  se  jouaient  et  gazouillaient  toutes 
les  variétés  d'oiseaux.  Ils  arrivèrent  à  une  pelouse  où  des 
(•()U[des  gracieux  dansaient  au  milieu  d'un  cercle  de  musiciens 
et  de  jongleurs.  Liesse  conduisait  la  cande  en  chantant.  Une 
<lame   sortit  des  rangs    el    vint    inviter    le  jinme  homme  à  se 

1.  Oisivolo.  —  2.  Plai-<ir. 


PREMIÈRE  PARTIE  DU  ROMAN   DE  LA   ROSE  113 

mêler  à  la  danse.  Le  [)]u.s  beau,  le  plus  éléganinuMil  vêtu  des 
damoiseaux  était  Déduit;  aussi  belle,  aussi  élég-ante  que  lui  était 
son  amie  Liesse,  qu'il  tenait  par  la  main.  Le  dieu  d'Amour 
conduisait  Beauté,  la  plus  cdiarmante  de  toutes  les  dames; 
Richesse  était  accompagnée  d'un  damoiseau  qu'elle  avait  comblé 
de  fortune;  Largesse  carolait  avec  un  chevalier  du  lig-nag-e 
d'Arthur  de  Bretagne;  Franchise  avec  un  jeune  bachelier;  Cour- 
toisie avec  un  chevalier  alïable;  Jeunesse,  à  peine  âgée  de 
douze  ans,  avec  un  ami  du  même  âge  et  aussi  naïf  qu'elle 
(v.  023-1292). 

Quand  Guillaume  eut  suffisamment  admiré  la  carole,  il 
s'éloigna  pour  visiter  le  verger.  C'était  un  g-rand  carré,  planté 
d'arbres  en  lig-nes  rég-ulières.  Tous  les  arbres  fruitiers  y  étaient 
représentés  :  il  y  avait  des  grenadiers,  des  muscadiers,  des 
amandiers,  des  figuiers,  des  dattiers,  des  clous  de  girofle,  de  la 
réglisse,  de  la  graine  de  paradis,  du  citoal,  de  l'anis,  de  la 
cannelle  et  quantité  d'autres  excellentes  épices  qu'on  aime  à 
manger  après  les  repas.  Les  arbres  domestiques  n'avaient  pas 
été  dédaignés  :  cognassiers,  jîêchers,  châtaigniers,  noyers,  pom- 
miers, poiriers,  néfliers  et  toutes  autres  essences  s'y  rencon- 
traient. Ces  arbres  fournissaient  une  ombre  perpétuelle;  dans 
leurs  branches  vivait  un  monde  d'écureuils;  au-dessous  daims 
et  chevreuils  bondissaient,  lapins  et  lièvres  lutinaient;  de  fon- 
taines nombreuses  une  eau  froide  s'échappait  en  susurrant  par 
de  minces  ruisselets,  dont  la  fraîcheur  entretenait  une  herbe 
verte  et  drue,  entremêlée  de  tleurs,  où  les  couples  amoureux 
trouvaient  des  lits  plus  doux  que  la  couette  (v.  1293-1432). 

De  merveille  en  merveille  le  promeneur  arrive  près  d'une 
fontaine,  taillée  par  la  nature  même  dans  un  magnifique  bloc 
de  marbre,  à  l'ombre  d'un  pin  géant.  Sur  les  bords  de  la  vasque 
il  lit  cette  inscription  : 

Ici  dessus 
Se  Mouui  Li  BEAus  Narcissus, 

et  il  se  rappelle  et  conte  la  mort  du  pauvre  «  damoiseau  »,  vic- 
time de  sa  beauté  (v.  1433-lol8).  Au  fond  de  la  fontaine,  qui 
est  d'une  transparence  parfaite,  sont  deux  pavés  de  cristal,  qui 
brillent  au  soleil  de  mille  feux  et  réfléchissent  chacun  la  moitié 

Histoire  de  la  langue.  H.  f5 


H4  LE  ROMAN   DE   LA   ROSE 

(la  verger.  C'esl  le  miroir  périlleux  :  malheur  à  (jui  s'y  mire! 
('/est  un  engin  de  Cupidon.  C'est  ici  la  Fontaine  d'Amour,  dont 
tant  de  livres,  romans  et  latins,  ont  ])arlé  (v.  1519-1010). 

Guillaume  regarda  dans  ce  miroir  dont  il  ignorait  la  vertu; 
il  y  vit  entre  mille  choses  des  rosiers  en  fleur;  il  s'en  approcha 
et  leur  parfum  le  pénétra  jus(|u'au  cœur.  Avec  (juel  plaisir  il 
aurait  pi-is  une  «le  ces  roses!  Mais  c'eût  été  manquer  de  cour- 
toisie envers  le  maître  du  verger.  Pourtant  un  bouton  lui  plut 
et  l'attira  si  vivement  qu'il  l'aurait  cueilli  s'il  n'en  avait  été 
empêché  par  les  épines  et  les  ronces  de  la  haie  (jui  entourait 
les  rosiers  (v.  1011-1688). 

Cependant,  sans  qu'il  s'en  doutât,  il  était  suivi  du  dieu 
d'Amour.  Celui-ci,  caché  derrière  un  figuier,  le  vit  en  contem- 
plation devant  le  bouton  et  en  profita  pour  lui  décocher  coup 
sur  coup  trois  flèches  appelées  Beauté,  Simplesse,  Courtoisie, 
et  cha(|ue  blessure  rendit  le  jeune  homme  plus  désireux  du 
bouton,  <lont  la  vue  le  soulageait.  Ne  pouvant  le  cueillir,  il  se 
tenait  près  de  la  haie,  pour  du  moins  le  voir  et  le  sentir.  Mais 
lorsqu'il  y  fut  resté  quelque  temps,  il  reçut  une  nouvelle  flèche. 
Compagnie,  puis  une  autre  encore,  Beau-Semblant,  dont  la 
pointe,  trempés  dans  un  baume,  laissait  dans  la  blessure  une 
douceur  qui  remettait  le  cœur  (v.  1G80-1800).  Après  avoir  vidé 
son  carquois,  Amour  s'avance  et  Guillaume  se  rend  à  lui  et  se 
déclare  son  homme  lige;  le  dieu  tire  de  son  aumônière  une 
petite  clef  d'or  et  lui  ferme  le  cœur  (v.  1801-2032),  puis  lui 
explique  ses  commandements  (v.  2033-2274).  11  lui  enseigne 
ensuite  à  quels  soucis,  à  quelles  peines  l'amant  est  exposé 
(v.  2275-2o02)  ;  mais  aussi  comment  il  est  soutenu  dans  ses 
épreuves  par  Espérance,  Doux-Penser,  Doiix-Parler  et  Doux- 
Regard  (v.  2:i93-2-7G). 

Après  cet  exposé  de  l'art  d'aimer  le  dieu  disparaît  et  l'amant 
reste  seul,  perplexe,  entr«?  le  d(''sir  et  la  crainte  de  franchir  la 
haie.  Bientôt  un  jeune  homme  s'avance  vers  lui;  c'est  Bel- 
Accueil,  fils  de  Courtoisie,  qui  l'invite  à  s'ap[)rocher  des  roses. 
Jj'invitation  est  acceptée  avec  em[)ressement  (v.  2777-2830), 

Non  loin  de  là   était  caché  Danger  ',  un  vilain  hideux,  gar- 

I.  Pudeur. 


PREMIÈRE  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA   ROSE  115 

(lien  (les  roses.  Danger  a  pour  com|»ai:nons  Male-Bouche, 
Peur  et  Honte;  celle-ci,  la  mieux  des  trois,  est  née  d'un  rejiard 
de  Raison  jeté  sur  Méfait.  Chasteté,  (jui  doit  régner  sur  les 
boutons  et  les  roses,  a  demandé  à  Raison  sa  fdle  poui-  les  garder. 
En  même  temps  Jalousie  lui  a  envoyé  Peur  (v.  28.']"-28"7).  Rel- 
Accueil  ayant  offert  une  feuille  verte  du  boulon  à  l'amant, 
celui-ci  s'enhardit,  lui  raconte  comment  Amour  l'a  enrôlé  sous 
sa  bannière  et  lui  avoue  qu'il  désire  le  bouton.  Bel-Accueil 
s'effraie  et  se  récrie.  Danger  sort  de  sa  cachette,  reproche  à 
Bel-Accueil  d'avoir  amené  l'étranger  près  des  roses  et  force 
l'amant  à  repasser  la  haie  (v.  2878-2962). 

Depuis  longtemps  déjà  Guillaume  s'abandonnait  à  la  douleur 
de  ne  plus  voir  le  gracieux  bouton,  lors(jue  Raison  descendit  de 
sa  haute  tour  et  vint  le  sermonner,  lui  montrant  combien  il  a 
eu  tort  de  fréquenter  Oiseuse  et  Déduit  et  cherchant  à  lui  faire 
quitter  le  service  d'Amour;  mais  il  prit  mal  ces  remontrances 
et  Raison  le  laissa  (v.  2963-3110). 

Amant  se  rappelle  qu'Amour  lui  a  conseillé,  lorsqu'il  aurait 
des  peines,  de  les  alléger  en  les  confiant  à  un  compagnon  sûr; 
celui  en  qui  il  se  fie  le  plus  est  Ami  ;  il  va  le  trouver  et  lui  conte 
son  malheur.  Ami  le  console,  et  lui  donne  entre  autres  conseils 
celui  d'apaiser  Danger.  Il  revient  alors  à  la  haie,  où  il  trouve 
Danger  courroucé  et  menaçant;  il  le  supplie  si  humblement  que 
le  vilain  lui  pardonne,  à  la  condition  qu'il  n'approchera  plus 
des  roses;  il  se  tient  donc  à  distance,  d'où  il  se  contente  d'ad- 
mirer en  soupirant.  Enfin  Franchise  et  Pitié  viennent  à  leur 
tour  supplier  Danger  et  obtiennent  de  lui  que  l'amant  puisse 
revoir  Bel-Accueil.  Celui-ci,  amené  par  Franchise,  vient,  plus 
aimable  que  jamais,  prendre  Guillaume  par  la  main  et  l'intro- 
duit dans  l'enclos  des  roses  (v.  3H  1-3361). 

Le  bouton  avait  grossi;  il  était  à  moitié  ouvert,  mais  pas 
encore  complètement  épanoui.  Guillaume  ne  l'en  trouve  que 
plus  beau  et  l'en  aime  davantage.  Peu  à  peu  encouragé  par  les 
amabilités  de  Bel-Accueil,  il  lui  demande  la  permission  de 
baiser  la  rose  ;  Bel-Accueil,  qui  craint  d'offenser  Chasteté,  s'y 
refuse  d'abord,  puis,  à  l'instigation  de  Vénus,  la  mortelle 
ennemie  de  Chasteté,  il  accorde  le  baiser  tant  désiré  (v.  3365- 
350a). 


116 


LE  ROMAN   DE  LA  ROSE 


Malheureusement  Mnle-Bouche  s'en  est  aperçu;  il  en  parle 
à  toul  venant,  amplifiant  ce  (ju'il  a  vu,  et  t'ait  tant  (|ue  Jalousie, 
informée  de  ce  ([ui  se  passe,  accourt  furieuse.  Elle  tance  verte- 
ment Bel- Accueil  et  reproche  à  Honte  sa  somnolence.  Honte 
cherche  à  couvrir  Bel-Accueil,  s'excuse  elle-même  de  son  mieux 
et  promet  (Irtrc  plus  attentive  à  ravenii*.  Maliirré  ces  promesses. 
Jalousie  décide  d'entourer  les  roses  d'un  mur,  dans  l'enceinte 
du(|uel  s'élèvera  une  tour  où  Bel-Accueil  sera  enfermé.  A  cette 
menace.  Peur  sapproclie  toute  tremhiante,  mais  n'ose  rien  dire 
à  Jalousie.  (]elle-ci  sétant  éloignée.  Peur  et  Honte  vont  trouver 
Danger  et  lui  font  les  jdus  vifs  reproches  sur  le  peu  de  soin 
qu'il  luet  à  i^arder  les  roses;  Dani^er,  (jui  allait  s'endormir,  se 
lève,  prend  sa  massue  et  jure  (]ue  jamais  |)ersonne  n  en  appro- 
chera plus  (v.  :}509-3806). 

Cependant  Jalousie  fait  construire  autour  des  roses  une 
enceinte  ahsolument  inn)renal)le  ;  <dle  confie  la  izarde  des 
quatre  portes  à  Danger,  Honte,  Peur  et  Male-Bouche.  Au  milieu 
se  dresse  une  tour  oîi  Bel-Accueil  est  enfermé,  sous  la  surveil- 
lance d'une  vieille  duèg-ne,  et  la  tour  elle-même  est  g^ardée  par 
les  amis  de  Jalousie  (v.  3807-3957). 

Guillaume,  éloigné  de  la  rose,  se  livre  à  la  douleur,  et  c'(^st 
une  longue  plainte  ((ui  termine  le  poème  (v.  39.")8-i(J6S). 

Guillaume  de  Lorris  a-t-il  terminé  son  poème?  — 
Jean  de  Meun  affirme  (|ue  Guillaume  de  Lorris  n";i  |)as 
achevé  son  poème  parce  qu'il  en  fut  em|téché  par  la  mort,  et 
son  témoignage  n'est  pas  contesté.  Cette  confiance  est  peut-èti-e 
excessive.  Nous  ig-norons  sur  quelle  autorité  s'appuie  Jean  de 
Meun  quand  il  [tarie  de  la  mort  de  Guillaume;  et  rien  ne  prouve 
que  sur  ce  point  il  ne  s'est  pas  trompé  ou  n<'  nous  a  pas 
trompés.  On  est  en  droit  de  supposer  (jue  la  première  [>artie  du 
Boman  de  la  J{ose,  telle  (\\\('  nous  la  connaissons,  se  terminait 
orig-inairement  par  une  coiicliision  assez  hrève,  dans  hujucdie 
l'auteur  expliquait  comment  il  avait  cueilli  la  rose,  ou  pourquoi 
il  ne  l'avait  j»as  ohtenue,  et  entin  annonçait  son  r('\eil  et  l'in- 
terriq)tion  de  son  rêve.  Jean  de  Meun,  de  l»onne  foi,  a  pu  croire 
(|ue  le  roman  ntMail  pas  achevé,  soit  parce  que  la  lin  lui  en 
|»araissait  (''coni-li'e,  soit  parc<'  (|ue  ramaiil  n'avait  pas  eu  la 
rose.  Il   a   jm   encore,  sachant    le  poème  achevé,  (piel  qu  en  fut 


1 


PREMIERE   PARTIE  DU   ROMAN   DE  LA  ROSE  117 

(railloiirs  le  fh'iHMniienl,  en  supprimer  la  lin  pour  compléter 
Tari  (Taiiner  <le  Guillaume  })ar  des  préceptes  que  celui-ci  avait 
à  dessein  laissés  de  côté,  comme  contraires  à  sa  conception  de 
l'amour:  pour  opposer  aux  théories  idéalistes  du  trouvère  cour- 
tois sur  les  femmes  s<\s  jugements  réalistes  et  ironiijuesde  bour- 
areois  sceptique. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'exposer  toutes  les  objections  qu'on 
|i(>urrait  faire  aux  allégations  de  Jean  de  Meun  ;  il  n'est  cepen- 
dant pas  permis  d'émettre  des  doutes  à  l'ég-ard  d'un  témoi- 
gnage si  universellement  accepté  sans  apporter  quelques 
arguments. 

Le  sujet  réel  du  roman  est  l'art  d'Amour.  Tel  que  le  conce- 
vait Guillaume,  il  est  «  tout  enclos  »  dans  son  poème.  Il  est 
exposé  en  sept  cents  vers  sous  la  forme  d'un  cours  fait  par  le 
dieu  d'Amour  lui-même  à  l'amant  (v.  2087-2765).  Ce  cours  est 
didactiqueraent  divisé  en  trois  parties.  Dans  la  première  le  dieu 
dicte  ses  «  commandements  »,  dans  la  seconde  il  énumère  les 
«  maux  »  que  l'amant  doit  endurer,  et  dans  la  troisième,  les 
«  biens  »  qui  aident  à  supporter  ces  maux.  Si  le  sujet  est  épuisé 
au  vers  2776,  on  peut  bien  admettre  qu'au  vers  4068,  le  dernier 
de  Guillaume  de  Lorris,  le  poème  touchait  à  sa  fin,  d'autant  plus 
«jue  les  vers  2777-4068  nous  montrent  l'application  de  tous  les 
«commandements  du  dieu  d'Amour. 

Mais  l'intrigue,  dira-t-on,  n'est  pas  terminée,  puisque  le  poète 
a  prévenu  ses  lecteurs,  au  moins  incidemment,  qu'Amour 
[•rendra  la  forteresse  où  Jalousie  veut  enfermer  Bel- Accueil  \ 
Plusieurs  passages  du  poème  paraissent  indiquer  que  l'auteur, 
quand  il  les  écrivait,  n'avait  pas  encore  obtenu  tout  ce  qu'un 
amant  désire  de  celle  qu'il  aime.  Tantôt  il  espère,  tantôt  il 
désespère;  jamais  on  ne  sent  en  lui  la  satisfaction  de  l'homme 
([ui  possède  l'objet  de  ses  désirs.  De  sorte  f{u'on  ne  sortirait  pas 
de  la  vraisemblance  en  attribuant  à  Jean  de  Meun  le  vers  : 

OirAmours  piist  puis  par  ses  csforz. 

1.  Des  oi'é  est  droiz  iiue  je  vous  conte 

Gonient  je  fui  meslez  a  Honte, 
Par  qui  je  fui  puis  meut  grevez, 
Et  eoment  li  uuirs  fu  levez 
Et  11  chasteaiis  riches  et  forz, 
u'Ajuours  prisi  puis  ]iar  ses  esforz  (v.  3o09-3oli). 


118  LE  IIOMAN   DE  LA   ROSE 

Cette  atlrihutioii  nest  (railleurs  pus  nécessaire.  Liiitrij^ue,  au 
moment  où  s'arrête  la  première  partie  du  Roman  de  la  Rose, 
peut  être  considérée  comme  airivée  à  son  dénoùment,  puis- 
qu'elle n'est  interrompue  (|ur  lorsque  l'amant  a  conquis  le 
cœur  de  la  jeune  fille  et  obtenu  d  elle  des  g^ages  de  son  amour: 
lorsque  Honte,  Peur  et  Danger  se  sont  rendus,  que  l'amie, 
atteinte  par  les  brandons  de  Vénus,  agrée  les  «  granz  privctez  » 
de  Guillaume,  «  est  preste  a  recevoir  ses  jeus  »,  qu'elle  lui  a 
donné  le  baiser  doux  et  savoureux,  sacbant  bien  que  c'est 
«  erres  du  remanant  »  '  ;  qu'en  un  mot,  elle  répond  entièrement 
à  son  amour  et  n'est  séparée  de  lui  que  par  l'étroite  surveil- 
lance de  ses  [)arents.  Cette  surveillance  sera  d'autant  plus 
facile  à  tromper  que  la  garde  de  la  jeune  fille  a  été  confiée  à 
une  duègne  «  qui  set  toute  la  vieille  danse  »,  et  de  qui  les 
largesses  de  l'amant  auront  facilement  raison. 

De  temps  à  autre  Guillaume  interrompt  son  récit  pour  en 
marquer  le  plan  et  annoncer  ce  qui  va  suivre.  Dans  une  de  ces 
annonces  on  a  cru  voir  la  preuve  que  le  roman  devait,  dans  la 
pensée  de  l'auteur,  durer  encore  longtemps,  si  la  mort  ne 
l'avait  interrompu.  Le  passage  en  question  signifie  précisément 
le  contraire.  Le  voici:  il  est  très  important  : 

Li  dieus  d'Amours  lors  m'encharja  -,  Je  vous  di  bien  qu'il  i  porra 

Tout  ainsi  com  vous  orrez  ja',  Des  jeus  d'Amours  assez*  aprendre; 

Mot  a  mot  ses  comandemenz;  Pour  quoi  ^  il  vueille  tant  atendre 

Bien  les  devise'  li  romanz.  Quej'espoigne '"etquej'enromance" 

Qui  amer  vuet  or  ■*  i  entende,  Du  songe  la  seneliance. 

(Jue  li  romanz  des  or  amende  ^.  La  vérité  qui  est  couverte 

Or  le  fait  il  bon  escouter.  Vous  sera  lores  toute  aperte 

S'il  est  qui  le  sache  conter,  Quand  espondre'*  m'orrez  »'  le  songe 

Car  la  fin  du  songe  est  mont  bêle.  <Hi  "  il  n*a  nul  mot  de  mensonge 

Et  la  matire  en  est  nouvele.  (v.  2067-2086). 

Qui  du  livre  la  fin  orra'', 

Cette  fin  du  songe,  (|iii  doit  eu  être  la  partie  l.i  plus  belle, 
c'est  précisément  ici  (pTeile  commence;  l'auteur  le  dit  formel- 
lement, et  l'eNjtression  or  ou  dés  or,  trois  fois  ré[)éfée,  ne  i)eut 
laisser  aucun  doute  sur  sa  pensée.  C'est  mnintennnl  qu'il  faut 

I.  Arrhes  pour  le  reste.  —  i.  .Mf  confia. —  :t.  Vous  allez  oiitentlff.  —  '».  Knu- 
nière.  —  o.  MninU-nanl.  —  6.  DfviiMit  mcillour.  —  7.  Enlondra.  —  8.  Beaucoup. 
—  9.  Pourvu  que.  —  10.  Expose.  -H.  MeUe  en  franrais.  ~  12.  Exposer.  — 
13.  Entendez.  —  14.  Où. 


PREMIÈRE  PARTIE  DU  ROMAN   DE  LA  ROSE  119 

bien  faire  attention,  car  c'est  maintenant  que  le  roman  se  trans- 
forme et  devient  plus  beau,  c'est  maintenant  qu'on  va  apprendre 
à  aimer.  En  quoi  le  roman  «  amende  »-t-il?  En  ce  que  le  poète 
dépose  ici  le  voile  de  l'allégorie,  pour  exposer  simplement,  clai- 
rement, didactiquement,  «  mot  à  mot  »,  les  commandements 
d'Amour,  les  souffrances,  les  joies  qu'il  réserve  aux  amants,  ses 
«  jeux  ». 

Chaque  vers,  pour  ainsi  dire,  du  passape  qui  vient  d'être  cité 
nous  avertit  que,  dans  la  pensée  de  l'auteur,  c'est  bien  ici  que 
commence  la  fin  du  songre  : 

...  la  fin  du  songe  est  mont  '  bele 

El  la  matire  en  est  nouvele  (v.  2073-2076). 

Quelle  est  la  matière  que  l'auteur  trouvait  belle  et  nouvelle?  Il 
nous  l'a  déjà  dit,  c'est  l'art  d'aimer  : 

Ce  est  li  Romanz  de  la  Rose 

Ou  TArt  d'Amours  est  toute  enclose  : 

La  matire  en  est  bone  et  nueve  (v.  37-39). 

Les  vers  2077-2082  sont  également  explicites  :  c'est  à  la  fin  du 
songe  qu'on  apprendra  les  jeux  d'Amours  ;  or  ils  sont  minutieu- 
sement enseignés  du  vers  2275  au  vers  2776. 

Sans  doute,  d'après  les  vers  2080-2082,  on  s'est  cru  en  droit 
d'attendre  une  explication  précise,  une  exégèse  du  songe,  don- 
nant successivement  la  signification  de  chacune  des  allégories. 
Si  tel  était  le  sens  du  verbe  espondre,  il  faudrait,  pour  la  même 
raison,  prétendre  que  la  suite  de  Jean  de  Meun  n'est  pas  davan- 
tage terminée,  car  le  continuateur,  pas  plus  que  Guillaume,  n'a 
donné  cette  explication,  et  cependant  il  l'a  annoncée,  lui  aussi, 
et  dans  les  mêmes  termes  : 

Quant  le  songe  m'orrez  -  espondre  ^, 

Bien  savrez  ^  lors  d'Amours  respondre  (v.  Ioli9-153o0). 

L'exposition  du  songe,  dans  la  pensée  de  Guillaume,  c'est 
l'art  d'Amour  enseigné  par  le  dieu  à  son  disciple  sans  la 
moindre  allégorie. 

Aux  arguments  qui  précèdent  on  pourrait  en  ajouter  d'autres, 

1.  Très.  —  2.  Entendrez.  —  3.  Exposer.  —  4.  Saurez. 


120  LE  ROMAN   DE  LA   ROSE 

mais  l(Mii'  (l(''vol()pj»«Mneiit  ficiidrait  ici  trop  despaco.  Tous  mon- 
trent (luil  maii(|uo  peu  de  chose  au  poème  de  Guillaume  pour 
être  complet,  mrnie  si  rain.iiif  devait  cueillir  la  l'ose,  et  (ju'avec 
une  conclusion  assez  coui-h^  il  jtouvait  être  considéré  ]i.ii'  Fau- 
teur comme  terminé. 

Des  très  nombreux  manuscrits  du  Roman  de  la  Rose  aucun 
ne  donne  le  poème  de  Guillaume  seul.  ]^a  plupart  ont  en  même 
lemps  la  continuation  de  Jean  de  Meun;  dans  deux  seulement 
cette  continuation  a  été  remplacée  par  un  dénoûment  d'environ 
(juatre-viniits  vers,  d'après  lequel  l'amant  «  mène  ses  amours 
à  lin  ».  La  suite  de  Jean  de  Meun  avait  paru  à  r.iuteur  de  ce 
dénoûment  mal  appropriée  au  poème  de  Guillaume.  Ces  deux 
manuscrits  sont  d'une  date  plus  récente  que  la  continuation  de 
Jean  de  Meun.  Il  faudrait  pour  être  certain  que  Guillaume  n'a 
|)as  achevé  son  poème  en  trouver  une  copie  antérieure  à  cette 
date;  cette  copie  n'a  pas  encore  été  siiznalée. 

Valeur  littéraire  du  poème  de  Guillaume.  —  La  pre- 
mière partie  du  Roman  «le  la  Rose  est  un  des  ouvrages  du 
moyen  Age  dont  la  lecture  offre  le  plus  d'atti"ait.  L'auteur  a 
Iravaillé  sur  un  plan  nettement  et  habilement  conçu,  et  ne  s'en 
est  point  écarté.  Toutes  les  parties  en  sont  proportionnées  avec 
art  et  s'enchaînent  naturellement.  Guillaume  a  su  éviter  les 
dangers  du  genre  faux  que  le  goût  de  son  époque  lui  a  fait 
adopter.  T^es  allégories,  transparentes  autant  que  gracieuses, 
n'ont  rien  de  froid,  de  scolastique  ;  ses  personnitications  sont 
vivantes;  elles  agissent  et  parlent  conformément  aux  rôles 
(pi'idles  ont  à  remplir;  pas  un  instant  l'action  ni  l'intérêt  de 
cette  «  épopée  psychologi(pie  »  ne  sont  suspendus  ou  ralentis. 
L'auteur  a  j»lus  d'une  fois  mis  Ovide  à  contribution,  mais  tou- 
jours avec  mesure  et  à  propos,  ada|»tanl  soign(Hisement  ses 
imilationsaux  mœurs  del'époque.  Les  (les(  riijtions,  (pii  abondent 
dans  le  poème,  ont  été  souvent  citées  })aii)ii  les  plus  belb^s  pages 
de  notre  vieille  juM'-sic.  G(dlrs  <lii  prinicmps,  du  malin,  du 
verger,  de  la  fontaine  d'Amour  sont  en  eiïel  charmantes  de 
naïveté,  de  grâce  et  de  fraîcheuf;  la  peinture  des  «  maux 
d'Amour»  surtout  est  l'emarquable  |tar  le  pittoresque,  la  finesse 
d  (d)servalion,  la  connaissance  du  (-(l'iir  hiiniain.  Tous  les  cri- 
tiques ont   vant(''  les   pculi'ails  (pii   (uncnt    le  niui"  cvlc'-rieui'  du 


H!ST  DE  LA  LANGUE  ET  DE  LA  LITT,  FR. 


T  11    CHAP  ni 


>_»■-»  •  »  i_i_ 


^l^^^^-'^-r-P  mmé&  tténa  9u!iif  «noti/gwfe 


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IL 


l^GUILLAUME  DE  LORRIS  ENDORMI  ET  SONGEANT 
Bibl.  Nal,  Fds  fr  Ô04-.  F°  1 

2_JEAN  DE  MEUN   CONTINUANT  LE  ROMAN   DE  LA  ROSE 
Bibl.  Nal,  Fds  fr  380,  F°28 


PREMIEUE  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA  ROSE 


121 


janlin  trAinour;  los  éloges  (iiron  loin-  a  di-rer/irs  sont  iioiil-rlic 
excessifs.  On  a  surtont  louô  celui  d'Envie;  cCst  un  l»c;m  moi-- 
ceau,  mais  il  est  imité  d'Ovide.  Nous  citei-ons  de  préférence  le 
portrait  de  Vieillesse,  avec  son  énei-gique  peinture  du  Temps. 


Après  fu  Yieillocc  pourtraite, 
Qui  estoit  bien  un  pié  retraite  ' 
De  lele  corne  el  souloit  ^  estre; 
A  peine  qu'el  se  pouoit'*  paistrc  '% 
Tant  estoit  vieille  et  redotee  •'. 
Moût  estoit  sa  beauté  gastee, 
Moût  "  esloit  laide  devenue. 
Toute  la  teste  avoit  chenue 
Et  blanche  coni  s'el  fust  ilourie. 
Ce  ne  fust  mie  grant  niourie  '' 
S'cle  mourust  ne  gianz  péchiez, 
Car  touz  ses  cors  estoit  séchiez 
De  vieillece  et  anoiantiz. 
Moût  estoit  ja  ses  vis  *  llestriz, 
Qui  fu  jadis  soués  ^,  et  plains  '". 
Or''  esloit  touz  de  fronces  pleins. 
Les  oreilles  avoit  moussues 
Et  toutes  les  denz  si  perdues. 
Qu'aie  n'en  avoit  neïs'-  une. 


Ainz  ~'>  vait  touz  jours  senz  retourner, 
Com  Teve  ^"  qui  s'avale  ^s  toute, 
N'il  n'en  retourne  arrière  goûte; 
Li  Tens  vers  qui  noienz  ^^  pg  dure, 
Ne  fers  ne  chose  tant  soit  dure. 
Car  il  gasle  tout  et  manjue  ^"; 
Li  Tens  qui  toute  chose  mue  ^', 
Qui  tout  fait  croislre  et  tout  nourrisl 
Et  qui  tout  use  et  tout  pourrist; 
Li  Tens  qui  envieillist  noz  pères. 
Qui  vieillist  rois  et  empereres. 
Et  qui  touz  nous  en  vieillira. 
Ou  Mort  nous  desavancera  •*-; 
Li  Tens,  qui  tout  a  en  baillie  ''^ 
De  genz  vieillir,  l'avoit  vieillie 
Si  durement,  au  mien  cuidier  ^*, 
Qu'el  ne  se  pouoit  mais  3"'  aidier, 
Ainz  36  retournoit  ja  ^''  en  enfance. 
Car  certes  el  n'avoit  poissance. 


Tant  par  estoit  de  grant  vieillune  '^  Ce  cuit  ^*  je,  ne  force  ne  son 

Qu'el  n'alast  mie  la  munlance  '*  Noient  plus  ^^qu'uns  enfes  ^"  d'un  an. 

De  quatre  toises  senz  potence.  N'epourquant  '*',  au  mien   escientre. 

Li  Tens,  qui  s'en  vait  nuit  et  jour,  Ele  avoit  esté  sage  et  entre  *-, 

Senz  repos  prendre  et  senz  séjour;  Quant  ele  iere  ^*  en  son   droit  eage. 

Et  qui  de  nous  se  part  et  emble  '"  Mais  je  cuit  "  qu'el  n'iere  *-^  mais  *'• 


Si  celeement  '"  qu'il  nous  semble 
Qu'il  s'arrest  adès'''  en  un  point, 
Et  il  ne  s'i  arreste  point, 
Ainz  **  ne  fine  '"  de  trespasser  -", 
Que  l'on  ne  puet  neïs  ^i  penser 


Ainz"  estoit  toute  rassotee.      [sage, 
Ele  ot  d'une  chape  ''"  fourrée 
Moût  ^'  bien,  si  com  je  me  recors  ■''^, 
Abi-ié  -'^  et  vestu  son  cors  ; 
Bien  fu  vestue  et  chaudement, 


Queus  --  tens  ce  est  qui  est  prcscnz,  (lar  ele  eiist  froit  autrement. 

Sel  ^■^  demandez  as  clers  lisanz;  Ces  vieilles  genz  ont  tost  froidure; 

Car  ainz  -'  que  l'on  l'ei^ist  pensé  Bien   savez   que    c'est   lour    nature 
Seroient  ja  -'  Iroi  tens  passé.  (v.  339-406). 

Li  Tens  qui  ne  puet  séjourner, 

1.  Raccourcie  d'un  pied.  —  2.  Avait  coutume.  —  3.  Pouvait.  —  i.  Nourrir.  — 
5.  Tombée  en  enfance.  —  G.  Très.  —  7.  Mort.  —  8.  Son  visage.  —  9.  Doux.  — 
10.  Poli.  —  li.  Maintenant.  —  1:2.  Pas  morne.  —  13.  Vieillesse.  —  li.  Valeur.  — 
15.  S'éloigne.  —  16.  Clandestinement.  —  17.  Toujours.—  18.  Au  contraire.  — 
19.  Cesse.  —  :iO.  Passer  outre.  —  21.  Pas  même.  —  22.  Quel.  —  23.  Si  le. — 
2i.  Avant.  —  2.o.  Déjà.  —  26.  Mais.  —  27.  Eau.  —  28.  Descend.  —  29.  Rien.  — 
30.  Mange. —  31.  Change.- 32.  Préviendra.  —  33.  Pouvoir.  —  3 i.  Avis.  —  35.  Plus. 
—  36.  Mais.  —  37.  Déjà.  —  38.  Crois.  —  39.  Non  plus.  —  10.  Enfant.  —  il.  Néan- 
moins. —  42.  Pure.  —  i3.  Était.  —  44.  Crois.  —  45.  Était.  —  46.  IMus.  — 
47.  Mais.   —  48.  Manteau.  —  49.  Très.  —  50.  Souviens.  —  51.  Abrité. 


122  LE  ROMAN   DE   LA  ROSE 

Comparaison  entre  les  deux  parties  du  Roman  de  la 
Rose.  —  La  continuation  du  Homan  de  la  llosc  diffère  essen- 
tiellement de  la  première  partie.  Une  analyse  même  minutieuse 
ne  saurait  donner  qu'une  idée  très  imparfaite  do  l'opposition  qui 
existe  entre  les  deux  poèmes  :  l'unité  de  cadre,  la  similitude  des 
procédés  d'exposition,  des  allégories,  des  abstractions  font  illu- 
sion et  cachent  en  partie  l'abîme  qui  sépare  Guillaume  deLorris 
de  Jean  de  Meun.  11  y  a  entre  le  caractère  de  l'un  et  celui  de 
l'autre  contraste  absolu  et  l'œuvre  du  second  est  l'antithèse  de 
l'œuvre  du  premier.  Guillaume  est  un  esprit  élégant,  délicat, 
raffiné,  dont  la  grande  préoccupation  est  de  penser  et  de  parler 
courtoisement,  dont  l'ambition  s'arrête  à  des  succès  de  salons. 
C'est  un  élève  de  Chrétien  de  Troyes,  tout  imbu  des  théories 
quintessenciées  de  l'amour  courtois,  des  doctrines  poético- 
galantes  qu'Aliénor  de  Poitiers  et  Marie  de  Champagne  ont 
mises  à  la  mode  en  France.  Jean  de  Meun  est  une  nature  à  la 
fois  ardente,  vigoureuse  et  positive,  un  esprit  curieux,  nourri 
beaucoup  plus  à  l'étude  des  ouvrages  latins  qu'à  la  lecture 
des  romans  de  la  Table  Ronde.  C'est  un  maître  es  arts,  il  a  des 
connaissances  étendues,  sinon  profondes,  en  histoire,  en  philo- 
sophie, en  science.  Son  instruction  sérieuse  et  son  bon  sens  lui 
donnent  une  idée  plus  réelle  des  choses  de  la  vie,  et  en  particu- 
lier de  l'amour  et  de  la  galanterie. 

Pour  Guillaume  la  femme  est  un  être  supérieur,  à  qui  il  a 
voué  un  culte  :  pour  Jean  elle  est  l'incarnation  de  tous  les  vices  ; 
pour  Guillaume  l'amour  vrai  est  la  source  de  toutes  les  vertus 
sociales;  pour  Jean  c'est  la  racine  de  tous  les  maux;  la  pre- 
mière partie  du  roman  enseigne  l'art  d'aimer  les  femmes;  la 
seconde  insiste  sur  la  manière  de  les  tromper;  Guillaume  fait 
dire  à  Amour  : 

Vucil  ç:,\ù  et  coniniaiil  '  que  tu  aies 
Km  un  seul  Icu  *  loul  ton  cuer  mis. 

Et  la  Vieille  de  Jean  répond  : 

Toutes  pour  touz  et  touz  pour  toutes. 

1.  Jr  veux  cl  Ji'  cmiimniuli'.  -    2.  Lien. 


PREMIÈRE  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA   ROSE  123 

Guillaume  interdit  les  termes  grossiers  ;  Jean  les  justifie  et 
affecte  de  les  employer.  On  pourrait  indéfiniment  prolonger  ce 
parallèle  ;  aux  rêves  mystiques  de  Guillaume  opposer  l'observa- 
tion railleuse  de  son  continuateur,  aux  préciosités  du  premier 
les  trivialités  de  celui-ci.  Le  contraste  est  complet. 

Evidemment  deux  poèmes  aussi  différents  d'inspiration  ne 
pouvaient  s'adresser  au  même  public.  Guillaume  de  Lorris, 
aristocrate,  sinon  par  sa  naissance  du  moins  par  son  éducation, 
écrit  pour  les  cercles  brillants  des  châteaux,  pour  les  grandes 
dames  et  leurs  nobles  adorateurs,  à  qui  seuls  il  reconnaît  le 
droit  d'aimer,  car,  fait-il  dire  au  dieu  d'Amour, 

Vilenie  fait  li  vilains. 

Pour  ce  n'est  pas  droiz  que  je  l'ains  '  : 

Vilains  est  fel  -  et  senz  pitié, 

Senz  servise  et  senz  amistié  (v.  2093-2096). 

Mais  au-dessous  de  cette  société,  une  autre  avait  grandi,  jeune 
encore,  pleine  de  vie,  enrichie  par  le  commerce  et  l'industrie, 
forte  de  sa  culture  intellectuelle,  favorisée  par  la  puissance 
royale  qu'elle  soutient  contre  la  féodalité  laïque  ou  cléricale. 
C'est  au  «  moyen  estât  »,  à  cette  société  nouvelle,  fière  des 
luttes  victorieuses  qu'elle  a  soutenues  pour  son  affranchisse- 
ment, frondeuse,  ennemie  des  privilèges  de  la  naissance  et  des 
préjugés  de  l'aristocratie  ;  c'est  aux  roturiers,  aux  clercs  non 
titrés,  au  peuple  des  écoles,  c'est  aux  vilains  même  que  Jean 
Clopinel,  bourgeois  et  clerc,  adresse  son  livre. 

Car  aussi  bien  sont  amouretes 
Souz  bureaus  corne  souz  brunetes  ^. 

Non  seulement  l'inspiration,  les  tendances  du  poème  ont  changé 
sous  la  plume  de  Jean  de  Meun,  le  sujet  même  s'est  transformé. 
C'est  un  art  d'amour  que  Guillaume  avait  entrepris  d'écrire; 
c'est  un  recueil  de  dissertations  philosophiques,  théologiques, 
scientifiques,  de  satires  contre  les  femmes,  contre  les  ordres 
religieux,  contre  les  rois  et  les  grands,  d'anecdotes  tirées  des 
auteurs  anciens  et  contemporains,  que  Jean  de  Meun  a  groupé 

\.  Aime.  —  i>.  Félon.  —  :{.  Soric  (rélolTi^  riclie  et  llno. 


124  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

autour  du  sujet  primitif,  la  conquête  de  la  rose,  qui  n'est  plus 
pour  le  continuateur  (juuu  prétexte. 

Si  étrange  que  soit  cette  composition,  l'idée  de  l'avoir  ratta- 
chve  ou  poème  de  Guillaume  de  Lorris  est  encore  plus  extraor- 
dinaire. Pour  la  comprendre,  il  faut  observer,  d'une  part,  que 
Jean  de  Meun,  lorsqu'il  prit  la  plume,  ne  se  rendait  pas  compte 
de  l'étendue  qu'il  donnerait  à  son  œuvre,  et,  d'autre  part,  que  le 
cadi'e  du  Roman  de  la  Rose  était  semblable  à  celui  de  deux 
«mvrages  que  l'auteur  avait  en  haute  estime,  le  de  Consolatione 
Pliilosophiœ  de  Boèce  et  le  de  Planctu  Naturœ  d'Alain  de  Lille. 

Que  Jean  de  ^leun  se  soit  mis  à  Tiruvre  sans  aucun  plan  et 
sans  savoir  dans  quelle  voie  il  s'engageait,  il  suflit,  pour  s'en 
convaincre,  de  lire  quelques  pages  de  son  poème.  Rien  de  plus 
décousu.  C'est  le  discours  de  ces  causeurs  bavards  et  pleins  de 
souvenirs  qui  commencent  un  récit  sans  pouvoir  le  terminer, 
détournés  à  chaque  instant  de  leur  sujet  par  des  réminiscences 
soudaines  qu'ils  communiquent  aussitôt  à  leurs  auditeurs,  gref- 
fant anecdotes  sur  anecdotes,  puis  revenant  à  leur  sujet, 
jiou)'  l'abandonner  de  nouveau  dès  que  l'occasion  s'en  pré- 
sentera. 

La  première  partie  du  roman  se  termine  par  une  plainte  de 
l'amant  qu'on  a  éloigné  de  la  rose.  Précédemment  déjà  la  «neme 
situation  s'était  présentée  et  Raison  était  venue  offrir  au  jeune 
homme  ses  consolations.  De  nouveau  la  déesse  descend  de  sa 
tour.  Cette  intervention  rappelait  à  Jean  de  Meun  celle  de  Philo- 
sophie venant  visiter  Boèce  dans  sa  prison.  p(uir  le  consoler  des 
injustices  du  roi,  et  celle  de  Nature  apparaissant  à  Alain  de  Lille, 
un  jour  (|u'il  gémissait  sur  la  perversité  de  son  siècle.  Il  relut 
le  de  Coiisolalione  et  le  de  Plaiiclii,  cherchant  à  s'aider,  pour  le 
discours  de  liaison,  de  ceux  de  Philosophie  et  (k^  Nature;  il  y 
nota  fies  pensées  (jui  pouvaient  assez  naturellement  rentrer 
dans  son  sujet,  puis  d'autres  (|ui  s'y  appropriaient  moins  facile- 
ment, mais  (jnil  tr(»ii\;iil  lion  de  mettre  à  la  jiortée  des  laï(|ues, 
incaj)ables  de  les  lire  dans  le  latin.  C'est  ainsi  que  peu  à  peu  il 
lit  passer  dans  son  poème  la  plus  grande  pai'tie  Au  livre  de 
Boèce  et  de  celui  d'Alain. 

Raison  coinmcucc  par  iu<»utrer  au  jeune  lioiiime  cpuds  sont 
les  inconxénieuls    de    ranmiir;    (die    distingue   plusieurs    sortes 


I 


DEUXIEME  PARTIE  DU   ROMAN  DE  LA   ROSE  125 

(l'amour;  elle  en  vient  à  parler  dos  faux  amis  (jui  s'attach(>nl  à 
la  richesse  et  abandonnent  les  malheureux;  c'est  alors  que  Jean 
de  Meun  se  souvient  des  considérations  de  Hoèce  sur  la  For- 
tune. Il  ouvre  son  manuscrit  de  la  ('onsolation,  e(  Haisoii 
prêche  sur  la  Fortune  pendant  plus  de  doux  mille  vers.  (]o 
sermon  n'est  pas  entièrement  do  Boèce;  Raison  cite  Cicéron, 
Ïite-Live,  Lucain,  Solin,  Claudien,  Suélone,  l'auteur  du  Polv- 
cratique,  mais  l'idée  de  ces  di^^^ressions  lui  a  été  suggérée  par 
quelque  pensée  ou  quelque  mot  de  Boèce. 

Si  le  Roman  de  la  Rose  rappelait  au  souvenir  de  Jean  do 
Moun  le  traité  de  Boèce,  il  devait  lui  rappeler  plus  naturelle- 
ment encore  le  de  Planctu  Naturse,  dont  le  cadre  est  identique, 
jusque  <lans  l'exécution  des  détails,  à  celui  de  la  Consolation,  ol 
dont  le  sujet  a  des  affinités  avec  celui  du  poème  de  Guillaume 
de  Lorris,  puisque  les  plaintes  de  Nature  ont  pour  ohjot  le 
mépris  dans  lequel  sont  tombées  les  lois  naturelles  de  l'amour, 
et  que  Alain  met  en  scène,  en  les  personnifiant,  les  vices  qui 
favorisent  la  luxure  et  les  vertus  qui  la  combattent.  Plus  de  cinq 
mille  vers  du  roman  sont  inspirés  du  de  Planctu  Naturœ. 

En  lisant  le  Roman  de  la  Rose,  on  voit  facilement  par 
quelles  associations  d'idées,  souvent  même  de  mots,  les  nom- 
breuses digressions  du  poème  se  sont  présentées  à  l'esprit  do 
l'auteur. 


//.  —  Deuxième  partie  du  Roman  de  la  Rose. 

Vie  et  ouvrages  de  Jean  de  Meun.  —  L'auteur  de  la 
seconde  partie  du  Roman  do  la  Rose  est  Jean  Glopinel  (ou 
peut-être  Gbopinel),  né  à  Meun-sur-Loire.  G'est  lui-même  qui 
nous  donne  ce  renseignement  (voir  ci-dessus,  p.  106).  Nous 
savons  d'autre  part  qu'il  est  mort  avant  le  6  novembre  1305. 
En  effet,  par  un  acte  notarié  daté  de  ce  jour  et  conservé  aux 
Archives  nationales,  un  clerc  appelé  Adam  d'Andely  donne  aux 
dominicains  de  la  rue  Saint-Jacques  de  Paris,  sous  réserve 
d'usufruit  viager,  la  propriété  d'une  maison  «  ou  feu  maistro 
Jehan  de  Meun  souloit  demourer  ».  Gette  donation  était  «  do 


126  LE  ROMAN   DE  LA  ROSE 

grant  pieça  »  arrêtée  et  conclue,  dit  expressément  l'acte  ;  preuve 
que  depuis  longtemps  Adam  possédait  la  maison,  mais  non  pas 
que  depuis  longtemps  Jean  de  Meun  était  mort  ;  on  peut  sup- 
poser en  effet  que  celui-ci  n'était  que  locataire  ou  usufruitier 
et  que  sa  mort  a  été  l'occasion  de  l'acte.  En  tout  cas  il  est 
certain  qu'en   novembre   130o  Jean  Clopinol  ne  vivait  plus. 

Jean  de  Meun  jouissait  d'une  certaine  fortune;  sa  maison, 
tlanquée  d'une  tourelle,  ayant  cour  et  jardin,  atteste  cette 
aisance.  Honoré  Bonet,  dans  son  Apparition  de  Jean  de  Meun, 
écrite  dès  la  fin  du  xiv"  siècle,  le  représente  avec  un  riche 
manteau  fourré  de  menu  vair  '.  Le  |i(»ète  dit  d'ailleurs  lui- 
même,  dans  son  Testament  : 

Dieus  m'a  doné  au  mieuz  onour  el  grant  chevance  -. 

Et  il  ajoute  : 

Dieus  m"a  doné  servir  les  plus  granz  genz  de  France. 

Nous  iiiuorons  à  quelle  situation  il  fait  ici  allusion.  Nous  savons 
seulement  que  sa  traduction  du  de  Re  militari  de  Végèce  a  été 
faite  pour  Jean  de  Brienne,  comte  d'Eu,  et  celle  de  la  Consola- 
tion de  Philosophie  de  Boèce  pour  le  roi  Philippe  le  Bel.  Il 
semble  aussi  avoir  été  l'obliii'é  du  comte  d'Artois  et  surtout  de 
Charles  P^  roi  de  Sicile. 

Son  premier  ouvrage  de  longue  haleine  est  la  continuation  du 
Roman  de  la  Rose,  Un  passage  permet  d'en  déterminer  la  date 
approximative;  c'est  celui  où  Jean  rappelle  la  mort  de  Mainfroi 
et  celle  de  Conradin,  décapité  par  ordre  de  Charles,  qui 

Est  ores  ^  de  Sicile  rois. 

Mainfroi  fut  tué  en  1266;  Conradin  fut  exécuté  en  octobre  1268; 
(]l»arles  d'Anjou  mourut  en  1285.  C'est  donc  sûrement  entre 
1268  et  1285  que  ce  ])assage  fut  écrit.  Mais  on  peut  préciser 
davantage.  Le  15  janvier  12"7  Charles  acheta  les  droits  de 
Marie  d'Antiodio  au  Irùne  de  Jérusalem,  cl  à  partir  du  15  juillet 


1.  CcUo  maison  était  appelle  l'iinlrl  de  lu  Tuuniclli';  clic  porla  aussi  pciidanl 
(Ips  sièch's  le  nom  ilr  .Iran  «Ir  Mrun.  Kllc  occnpail  rcmplacenionl  de  la  maison 
qui  porte  actiielh-menl  le  n°2l8  de   la  rne  Sainl-Jaoïues. 

2.  Richesse.  —  3.  Actuellement. 


DEUXIEME   PAllTIE   DU   ROMAN   DE   LA   ROSE  127 

(le  la  même  année  il  prit  régulièrement  dans  les  actes  émanés 
de  sa  chancellerie  le  titre  de  roi  de  Jérusalem.  Jean  de  Meun 
ne  mentioime  pas  cette  nouvelle  dignité.  Ktant  donnée  l'inten- 
tion manifeste  de  (latterie  qui  a  inspiré  les  vers  où  il  parle  de 
Charles  d'Anjou,  il  n'aurait  sûrement  pas  manqué  de  signaler 
un  événement  si  glorieux  pour  ce  «  vaillant  roi  »,  pour  «  ce 
bon  roi  »,  s'il  l'avait  connu,  c'est-à-dire  s'il  avait  écrit  ces  vers 
après  1277.  Non  seulement  le  passage  en  question,  mais  le 
poème  entier  a  dû  être  composé  avant  cette  date,  car  l'auteur, 
qui  a  intercalé  plusieurs  additions  dans  son  œuvre,  n'aurait 
sans  doute  pas  hésité  à  y  ajouter  quelques  vers  pour  rap- 
peler cet  événement  s'il  était  survenu  lorsqu'il  tenait  encore 
la  plume. 

Longtemps  on  a  cru  que  le  poème  de  Jean  de  Meun  était  du 
xiV  siècle.  Différentes  dates  après  lesquelles  il  n'a  pu  être  écrit 
ont  été  depuis  successivement  constatées  :  le  procès  des  Tem- 
pliers (1309),  la  mort  du  poète  (1305),  les  Vêpres  Siciliennes 
(1282),  enfin  l'avènement  de  Charles  d'Anjou  au  trône  de  Jéru- 
salem (127").  Mais,  fait  curieux,  on  n'a  généralement  reculé 
que  de  la  distance  imposée  par  l'évidence.  Pourtant,  si  la  consta- 
tation que  le  Roman  de  la  Rose  était  terminé  à  l'époque  où  le 
roi  de  Sicile  prit  le  titre  de  roi  de  Jérusalem  fixe  une  date  en 
deçà  de  laquelle  on  ne  saurait  descendre,  elle  n'empêche  pas  de 
remonter  au  delà.  La  digression  relative  à  Charles  d'Anjou  fut 
écrite  entre  12G8  et  1277.  A  défaut  d'autre  indice  on  est  en 
droit  de  faire  remonter  le  poème  jusqu'en  1268.  Cette  date 
même  n'est  pas  une  limite  infranchissable,  car  l'épisode  qui 
nous  la  fournit  peut  être,  comme  d'autres,  une  addition  inter- 
calée par  l'auteur  dans  son  poème  *.  En  prenant  une  moyenne 
et  en  tenant  compte  qu'une  œuvre  aussi  considérable  a  dû 
demander  plusieurs  aniK'Os  de  travail,  nous  dirons  que  le  Roman 
de  la  Rose  a  été  continué  vers  1270.  C'est  par  le  même  raison- 
nement que  nous  avons  fixé  approximativement  la  date  de  la 
première  partie  entre  1225  et  1230. 


I.  11  n'est  peut-être  pas  sans  intérêt  «le  constater  ici  que  Jean  de  Meun, 
d'ordinaire  si  avare  d'allusions  aux  événements  contemporains,  a  introduit 
Charles  d'Anjou  non  seulement  dans  le  Roman  de  ia  Rose,  mais  aussi  dans  sa 
traduction  de  Végèce. 


128  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

Le  poème  de  Jean  de  Meiin  ayant  tous  les  caractères  d'une 
(euvr(^  de  jeunesse,  on  peut  avec  beaucoup  de  vraisemblance 
placer  la  naissance  de  l'auteur  aux  environs  de  l'an  12i0. 

Après  le  Roman  de  la  Rose  Jean  de  Meun  fît  surtout  des  tra- 
ductions. En  128i  il  traduisit  le  traité  de  Véji'èce,  de  Re  militari, 
sous  le  titre  de  Chevalerie  ;  ensuite  le  livre  des  Merveilles  d'Ir- 
lande de  (iiraud  de  Barri;  les  Epitres  dAhélard  et  Héloïse,  le 
traité  du  moine  anglais  Aelred  sur  C Amitié  spirituelle  et  enfin 
la  Consolation  de  Philosophie  de  Boèce.  Des  manuscrits  du  livre 
de  Chevalerie,  des  Epîtres  d'Abélard  et  Héloïse,  de  la  Consola- 
tion de  Philosophie  nous  ont  été  conservés,  mais  il  ne  nous  en 
est  parvenu  aucun  des  Merveilles  de  l'Irlande  ni  de  l'Amitié  spi- 
rituelle ',  et  nous  ne  connaîtrions  pas  ces  deux  traductions  si 
Jean  de  Meun  n'avait  pris  soin  dénumérer  ses  précédents  tra- 
vaux dans  l'épître  dédicatoire  de  sa  traduction  de  Boèce.  Cette 
épître,  adressée  à  Philippe  le  Bel,  se  trouve  en  tête  de  deux  tra- 
ductions différentes  de  la  Consolation,  l'une  en  prose,  l'autre  en 
prose  mêlée  de  A^ers,  comme  l'original.  On  n'a  pas  encore 
déterminé  sûrement  laquelle  des  deux  est  de  Jean  de  Meun.  Ses 
autres  traductions  sont  toutes  en  prose. 

On  a  encore  du  même  auteur  deux  poèmes,  qui  sont  sans 
doute  ses  dernières  productions  ;  ils  sont  intitulés  Testament  et 
Codicille,  l^e  Testament  est  composé  d'environ  2200  vers  de 
douze  syllabes,  divisés  en  quatrains  monorimes.  C'est  une 
œuvre  remarquable  en  beaucoup  d'endroits  par  la  justesse  des 
idr'es,  par  la  pureté  de  la  lang'ue,  par  la  facture  du  vers.  Jean, 
qui  pendant  toute  sa  carrière  a  travaillé  la  langue  pour  l'assou- 
plir ;iux  difficultés  de  ses  traductions  et  pour  lui  faire  exprimer 
des  idées  à  la  hauteur  desquelles  elle  ne  s'était  jamais  élevée, 
en  est  devenu  le  maître  et  la  manie  avec  une  aisance  qu'aucun 
auteur  (hi  moyen  ag-e  n'a  ég^alée.  Ses  alexandrins  se  suivent 
avec  une  facilité,  une  ampleur,  une  noblesse  qu'on  est  surpris 
de  rencontrer  à  cette  époque,  et  qu'on  admirerait  davantag-e  si 
ces  qualités  n'étaient  parfois  g^âtées  par  les  exig-ences  de  la  rime 
très  riche  à  la(|uelle  le  poète  s'est  astreint. 

I.  Dans  le  cataiopin;  des  manuscrits  du  dur  de  Herry,  dressé  en  1424,  figure  : 
Hallerel,  des  expiriUielles  amitiés.  C'est  évideninient  la  traduction  de  Jean  de 
Meun. 


I 


DEUXIEME  PARTIE  DU  ROMAN  DE   LA   ROSE  129 

Il  serait  difficile  de  donner  une  courte  analyse  du  Testament, 
parce  que  les  id«'es  s'y  succèdent  souvent  sans  ordre.  C'est  une 
série  de  réflexions,  de  conseils  et  de  reproclies  qu'un  chrétien 
philosophe,  mûri  par  l'étude,  l'observation  et  l'àg-e,  adresse 
tantôt  à  ses  contemporains  en  général,  tantôt  à  chacune  des 
classes  de  la  société  en  particulier  :  aux  hommes,  aux  femmes, 
aux  laïques,  aux  clercs,  aux  prélats,  aux  curés,  aux  ordres  reli- 
;gieux.  En  voici  le  début  : 

Li  Pères  et  li  Fiz  et,  li  Sainz  Esperiz, 
Uns  Dieus  en  trois  persones  aorez  *  et  chcriz, 
Tiegne  les  bons  en  grâce  et  rescout  -  les  poriz, 
Et  doinst  ^  que  cis  '•  traitiez  soit  a  m'ame  meriz'^! 

J"ai  fait  en  ma  jonece  mainz  diz  '^  par  vanité, 
Ou  maintes  genz  se  sont  plusours  ibis  délité"; 
Or  8  m'en  doinst  Dieus  un  faire  par  vraie  charité, 
Pour  amender^  les  autres,  qui  poi  m'ont  proufité. 

Bien  doit  estre  escusez  jones  cuers  en  jonece, 
Quant  Dieus  li  donc  grâce  d'estre  vieuz  en  vieillece  ; 
Mais  moût  est  grant  vertu  et  très  haute  noblece 
Quant  cuers  en  jone  eage  en  meiirté  s'adrece  '"... 

Le  Codicille  n'a  que  11  couplets  de  huit  vers  octosyllabiques, 
•dont  les  trois  premiers  riment  ensemble,  le  quatrième  avec  le 
huitième,  les  cinquième,  sixième  et  septième  ensemble;  c'est- 
à-dire  :  a  a  ab  c  c  c  b.  C'est  une  exhortation  à  l'aumône,  comme 
il  s'en  trouve  déjà  une  dans  le  Testament.  En  voici  la  |iremière 
•strophe  : 

Dieus  ait  l'ame  des  trespassez, 
Car  des  biens  qu"il  ont  amassez, 
Dont  il  n'orent  onques  "  assez, 
Ont  il  toute  lour  part  eiie  ! 
Et  nous  qui  les  amasserons, 
Si  tost  com  nous  trespasserons, 
La  part  que  nous  en  laisserons, 
Celc  avrons  nous  toute  perdue. 

Le  Testament  et  le  Codicille  ont  été  publiés  par  Méon  à  la 
•suite  du  Roman  <le  la  Rose.  Les  manuscrits  en  sont  plus  nom- 
breux encore  que  ceux  du  roman. 

I.  Adoré.  —  2.  Secoure.  —  3.  Donne.  —  4.  Ce.  —  o.  .Méritoire.  —  6.  Poème.  — 
7,  Amusé.  —  8.  A  celte  heure.  —  9.  Corriger.  —  10.  Mùril.  —  1 1.  Jamais. 

Histoire  de  l.\  langue.  II.  ^ 


l.iO  LE   IIOMAN   DE  LA   ROSE 

Le  socoiifl  (•(>u|)l('l  (lu  Tesiamont,  cité  })lus  haut,  somhlo  indi- 
quoi-  que  .Icau  <!(>  Mouu  a  fail,  ru  sa  jeuncssf,  d'autres  |)oésies 
frivoles  que  sou  ntinau,  mais  uous  ne  les  possédons  pas,  du 
moins  sous  le  nom  de  leur  auteur. 

En  revanche  une  foule  d'ouvrag-es  de  difTérentes  natures,  et 
«lont  quelques-uns  no  remontent  pas  au  delà  du  xv"  sircl<%  lui 
ont  été  faussement  atlrihués,  sans  doute  pour  les  faire  hénéfi- 
cier  de  sa  réputation. 

Analyse  de  la  seconde  partie  du  Roman  de  la  Rose. 
—  L'amant  désespéré  se  préj)are  à  la  mort  et  lèjiue  son  cœur  à 
Bel-Accueil  (v.  i069-i232).  Pendant  qu'il  se  lamente.  Raison 
descend  une  seconde  fois  de  sa  toui'  et  tente  encore  de  le  sauver, 
en  l'exhortant  à  (piitter  le  service  d'Amour,  dont  elle  lui  fait  un 
j)ortrait  hizarre  autant  que  peu  llatteur  (v.  4233-4372). 

Amours  ce  est  pais  haïneuse, 
Amours  est  liaïne  amoureuse, 
C'est  loiauté  la  desloial. 
C'est  la  desloiauté  loial... 

Et  ainsi  pendant  soixante  vers.  A  cette  litanie  —  traduite  dn 
de  PJanctu  Naturœ  d'Alain  de  Lille  —  l'amant  aurait  préféré 
une  bonne  définition.  Raison  lui  en  donne  une  —  empruntée  au 
traité  df  Amore  d'André  Le  Chapelain  —  :  «  L'amour  est  unr 
affection  de  l'àme  qui  attire  lune  vers  l'autre  deux  persoimes 
de  sexes  difr(''rents...  »  Pour  h^s  uns  la  fin  de  cet  amour  est  le 
plaisir  seul;  pour  les  autres  il  est  le  principe  de  la  propaga- 
tion de  l'espèce.  (]elui  (jiii  ne  cherche  dans  l'amour  (|ue  le 
plaisir  se  fait  l'escdave  du  plus  iirand  des  vices,  de  la  l'acine  de 
tous  les  maux,  comme  (;ic('M'on  ap[>elle  la  voluplt'.  dans  son 
livre  sur  la  vieillesse  (v.  \'.^T.^-^^'^^\). 

Partant  de  cette  citation,  Jean  de  Aleun  ('lahlif  un  parallèle 
entre  la  jeunesse  el  la  vieillesse.  A  I  exemple  du  philosophe 
latin,  il  représente  les  jeunes  irens  comme  les  esclaves  de  leurs 
passions;  il  reproche  même  ti'ès  hardiment  à  ceux  de  son  siècle 
une  faute  que  les  liomains  ne  connaissaieni  pas  :  lahandon  i\  la 
|>orle  d'un  couvent  de  la  lihei'h'  (pTiis  on!  rerne  de  la  nature. 
Mais  landis  (pie  (!ic(''roii  peinl  la  \iei!lesse  avec  les  ('(uileurs  les 
plus  iraies,  .lean  de  Menu  en  lail  iiii  soitiluc  laldeaii  : 


DEUXIÈME  PARTIE  DU  IIOMAN  DE  LA  ROSE  131 

Travauz  cl  Doulour  la  hcrbergent  >, 
Mais  il  la  lient  el  enfergenl  -, 
Et  tant  la  bâtent  et  tourmentent 
Que  mort  proehaine  li  présentent... 

Dans  ramour  le  plaisir  est  légitime;  c'est  même  un  condi- 
ment nécessaire;  mais  on  doit  y  chercher  autre  chose  :  la  con- 
tinuation de  l'humanité.  Malheur  à  ceux  qui  ne  demandent  à 
l'amour  ([ue  des  voluptés!  (v.  4ioo-i8ii.) 

Mais,  ohjecte  l'amant,  il  faut  aimer  ou  haïr  :  la  haine  n'est- 
elle  donc  pas  plus  à  éviter  que  l'amour?  (v.  i64o-i688.)  Il  v  a 
différentes  manières  d'aimer,  répond  la  dées.se;  et  pour  le 
prouver,  elle  définit  l'amitié,  sans  ouhlier  les  devoirs  qu'elle 
impose,  le  tout  d'après  Cicéron  (v.  1685- ilSi).  L'amitié,  très 
recommandable,  ne  doit  pas  être  confondue  avec  le  sentiment 
que  les  convoiteux  témoignent  aux  riches,  sentiment  qui  naît 
avec  la  richesse  et  disparaît  avec  elle,  comme  la  lune  brille 
des  rayons  du  soleil  (v.  478o-18o2). 

A  ce  propos  Raison  parle  de  la  déesse  Fortune  et  montre  les 
inconvénients  d'être  riche.  Ce  n'est  pas  l'abondance  des  biens 
qui  fait  le  bonheur;  le  marchand,  l'avocat,  le  médecin,  le  pré- 
dicateur dont  les  affaires  prospèrent  ne  sont  pas  heureux,  car 
plus  ils  amassent,  plus  ils  veulent  amasser.  Les  richesses  ne 
sont  pas  faites  pour  être  accumulées,  mais  «  pour  courir  », 
pour  aider  ceux  qui  en  ont  besoin;  celui  qui  ne  les  dépense  pas 
commet  un  crime  dont  il  rendra  compte  à  Dieu.  D'ailleurs 
l'homme  qui  enserre  des  trésors  n'en  est  pas  le  maître  mais 
l'esclave.  Il  a  la  peine  de  les  amasser,  le  souci  de  les  garder  et 
la  douleur  à  sa  mort  de  les  quitter.  Plus  heureux  celui  qui  n'a 
vaillant  une  maille,  mais  vit  de  son  travail  quotidien,  sans 
préoccupation  du  lendemain,  avec  l'espoir  d'aller,  s'il  est 
malade,  à  l'hôpital,  et,  s'il  meurt,  au  ciel  (v.  48o3-oOUJ). 

Nus  n'est  chelis-'s'il  nel  cuide '*estre,  (Jue  la  peine  riens  ne  lor  grieve^: 

Soit  rois,  chevaliers  ou  ribauz.  Qu'il  en  pacience  travaillent 

Maint  ribaut  ont  les  cuers  si  bauz  ^,  Et  baient  "  et  tripent  '"  et  saillent  ", 

Portant  sas  ®  de  charbon  en  Grieve  ''.  Et  vont  a  Saint  Marcel  as  tripes  '2, 

I.  Hébergent.  —  2.  Enchaînent.  —  3.  Malheureux.  —  4.  Croit.  —  o.  Gais.  — 
6.  Sacs.  —  7.  La  place  de  Grève.  —  8.  Incommode.  —  9.  Dansent.  —  10.  Gamba- 
dent. —  11.  Sautent.  —  12.  Et  vont  manger  des  tripes  à  Saint-Marcel. 


132 


LE  ROMAN   DE  LA   ROSE 


El  ne  priseiil  tit'^or  trois  pipes; 
Ainz  '  (lespendonf  -  eu  la  taverne 
Tout  lour  gaaing  et  lour  cs})ernc^, 
Puis  revont  porter  les  fardeaus, 
Par  leece,  non  pas  par  dcaus  *, 
Kt  loiaumont  lour  pain  iraaignent. 


Quant  cmbler^no  tolir"  ne  deignent; 
Puis  revont  au  tonel  et  boivent, 
Et  vivent  si  com  vivre  doivent. 
Tuit  eil  ■^   sont  riche  en  abondance, 
S'il  ouidcut*'  avoir  souftîsance 

'V.  ;i062-.i()8(l). 


«  Tuit  cil  »  sont  plus  heureux  que  les  rois  entourés  de  leur 
jrarde,  que  le  menu  peuple  appelle  une  garde  d'honneur  et  qui 
n'est  qu'une  garde  de  jteur.  Que  [teut  un  roi,  avec  ses  trésors 
et  ses  serc^ents? 


Car  sa  force  ne  vaut  deus  pomes 
Outre  la  force  d"un  ribaut, 
Qui  s'en  iroit  a  cuer  si  baut^. 
Par  ses  homes!  Par  foi,  je  ment, 
Ou  je  ne  dis  pas  proprement. 
Yraiement  sien  ne  sont  il  mie, 
Tout  *"  ait  il  entre  eus  seignourie. 
Seignourie!  Non,  mais  servise, 
Qu'il  "  les  doit  garder  en  francliise. 


Ainz  '-sont lour,  carquantil  vourront, 
Lour  aides  au  roi  tourront'-'. 
Et  li  rois  louz  sens  "  demourra 
Si  tost  com  li  pueplcs  vourra. 
Car  lour  bonté  ne  lour  proucce, 
Lour  cors,  lour  force,  lour  sagccc 
>'e  sont  pas  sien,  ne  rien  n'i  a; 
Nature  bien  les  li  nia... 

(V.  ;i3li-;i.'î3()). 


Méfions-nous  donc  de  Fortune,  <jui  })eut  nous  reprendre 
demain  ce  qu'elle  nous  donne  aujourd'hui.  L'honnête  homme 
ne  doit  ni  envier  les  riches,  ni  les  aimer  pour  le  profit  qu'il 
peut  tirer  d'eux;  pareille  amitié  est  aussi  condamnable  que  le 
fol  amour.  Le  mot  aimer  a  une  signification  plus  haute  et  [dus 
large,  on  doit  aimer  loyalement  tout  le  monde  en  général,  et 
non  pas  telle  ou  telle  personne  en  particulier;  l'homme  doit  se 
comjtorter  envers  les  autres  comme  il  veut  que  les  autres  se 
comportent  envers  lui.  C'est  parce  que  cet  amour  est  aujour- 
d'hui méconnu  qu'on  a  besoin  de  juges  pour  punir  ceux  (jui  ne 
le  pratiquent  pas  (v.  nOSB-niOr)). 

A  la  demande  de  l'amant.  Raison  établit  un  parallèle  entre 
la  charité  et  la  justice;  la  première  a  toutes  ses  préférences, 
parce  qu'elle  peut  suffire  à  l'honinje  sans  la  justice,  tjiridis  (|ue 
celle-ci  ne  peut  se  passer  de  la  charité. 

Car  puis  qu'Amours  s'en  vourroit  fuire, 
Justice  en  feroit  trop  destruire. 


t.  Mais.  —  -2.  Dépensent.  —  .").  Epargne.  —  i.  (llia^'rin.  —  "i.  Volir.  -  0.  DcroIxM'. 
—  7.  Tous  ceux-là.  —  8.  Croient.  —  'J.  (lai.  —  10.  liicn  que.  —  11.  Car  il.  —  12.  Au 
contraire.  —  13.  Enlèveront.  —  M.  Seul. 


DEUXIEME  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA  ROSE 


i:«3 


Si  la  charité  régnait  en  ce  monde,  les  hommes  vivraient  |iai- 
sihles,  tranquilles;  ils  n'auraienl  ni  rois,  ni  princes,  ni  Itaillis, 
ni  prévôts,  ni  juiies.  C'est  Malice 


Qui  fu  merc  des  seignouries, 
Dont  les  i'rancliises  sont  peries, 
Car  se  ne  lust  maus  et  péchiez 
Dont  li  mondes  est  entechiez  ', 
L'on  n'eiist  onques-  roi  veii, 
Ne  juge  en  terre  coneii. 
Si  se  pruevent  '  il  malement, 
Qu'il  *  deûssent  premièrement 
Eus  meïsmes  justifier, 
Puis  qu'on  se  vuet  en  eus  fier, 
Et  loial  estre  et  diligent, 
Non  mie  lasche  et  négligent. 
Ne  convoiteus.  l'aus  ne  i'einlis  "' 


De  faire  droiture  as  plaintis  ". 
Mais  or'  vendent  les  jugemenz 
Et  bestournent^  les  erremenz^, 
Et  taillent  et  content  et  raient  '•*, 
Et  les  povres  genz  trestout  paient. 
Tuit  "  s'esforcent  de  Tautrui  '-  pren- 
Teus'3  juges  fait  le  larron  pendre,  [dre 
Qui  mieuz  deiist  estre  penduz. 
Se  jugemenz  li  fust  renduz 
Des  rapines  et  des  torz  faiz. 
Qu'il  a  par  son  pouoir  forfaiz 

(v.  oo88-o612). 


Témoin  l'histoire  d'Appius  Claudius  et  de  Virginie,  que  Jean  de 
Meun  raconte  d'après  Tite-Live  (v.  o613-o682).  Bref,  comme  le 
dit  excellemment  Lucain,  la  vertu  et  le  pouvoir  ne  vont  jamais 
ensemble.  Mais  les  juges,  clercs  ou  laïques,  les  rois  et  les  pré- 
lats comparaîtront  à  leur  tour  au  tribunal  du  juge  suprême 
(v.  o683-o720). 

Dans  son  discours  Raison  s'est  servie  d'un  mot  grossier  et 
l'amant  le  lui  reproche;  elle  s'en  expliquera  plus  tard;  elle  veut 
auparavant  terminer  sa  dissertation  sur  l'amour.  En  conseillant 
de  fuir  l'amour,  elle  n'a  pas  voulu  dire,  ainsi  que  l'amant  a 
feint  de  le  croire,  qu'il  faut  le  remplacer  par  la  haine,  comme 
les  sots  dont  parle  Horace,  qui  voulant  éviter  un  vice  tombent 
dans  un  autre.  Fuir  l'ivresse  n'est  pas  se  priver  de  boire,  et 
sans  être  prodigue  on  peut  n'être  pas  avare  (v.  o721-o~"4). 

Il  y  a  un  amour  très  recommandable,  c'est  l'inclination  natu- 
relle des  êtres  vivants  pour  leurs  semblables,  qui  les  pousse  à 
engendrer  et  à  nourrir  leurs  petits.  Mais  cet  amour  ne  plaît  pas 
à  l'amant  et  la  déesse  n'en  parlera  pas  davantage.  S'il  veut 
absolument  une  amie,  qu'il  aime  Raison  elle-même  ;  il  ne  sau- 
rait trouver  une  plus  belle  femme.  Mais  celui  qui  choisit  Raison 
pour  amie  ne  peut  servir  en  même  temps  ni  le  dieu  d  Amour, 

I.  Entaché.  —  2.  Jamais.  —  3.  Se  conduisent.  -  4.  Car  ils.  —  o.  Lents.— 
C.  Plaignants.  —  7.  Maintenant.  —  8.  Bouleversent.  —  9.  Lesusages.  —  1 0.  ElTaccnl. 
—  11.  Tous.  —  12.  Bien  d'autrui.  —  13.  Tel. 


134 


LE   ROMAN  DE  LA   ROSE 


ni  surtout  Forluno;  il  doit  nu''|»riscr  celle-ci  comme  l'ont  fait 
Socrate,  Heraclite  et  Diopène.  Qu'il  lutte  contre  elle;  elle  est 
facile  à  vaincre,  car  elle  n'est  pas,  comme  on  le  croit  souvent, 
une  divinité;  sa  demeure  n'est  pas  au  ciel  (v.  .'n76-59i'0- 

Suivent  d'abord  une  long^ue  et  belle  description  du  palais  de 
Fortune  et  le  portrait  de  la  fausse  déesse  elle-même,  traduits  de 
y Antidaudianufi  d'Alain  de  Lille  (v.  o94o-6198),  puis  des  dis- 
sertations sur  l'inconstance  de  F'ortune,  tirées  de  la  Consolation 
de  Philosopliir  de  Boèce,  avec,  à  l'appui,  des  exemples  em[truntés 
au  même  ouvrage,  mais  développés  d'après  d'autres  sources;  la 
uiort  de  Sénèque  et  les  crimes  de  Xéron  tels  (jue  Suétone  les 
l'apporte,  et  l'bistoire  de  Crésus  suivant  la  version  des  Mytho- 
iiraphes  (v.  6199-6Go4).  Enfin,  de  peur  que  ces  preuves  «  d'an- 
ciennes histoires  prises  »  ne  suffisent  pas,  quelques  exemples 
contemporains  :  la  mort  de  Mainfroi,  celle  de  son  neveu  Con- 
l'adin,  la  captivité  d'Henri  frère  du  roi  d'Espagne,  le  châtiment 
<les  Marseillais  révoltés,  mis  à  mort  par  le  bon  roi  Charles  de 
Sicile  (v.  6600-G932). 

Tant  d'arguments  ne  suffisent  ])as  à  convaincre  l'amant,  qui 
refuse  de  quitter  le  dieu  d'Amour,  et  reproche  de  nouveau  à 
Raison  l'expression  obscène  qu'elle  a  précédemment  emjdovée 
et  dont  les  nourrices  elles-mêmes,  femmes  gaillardes  et  simples, 
n'oseraient  pas  se  servir.  Raison,  après  avoir  relevé  le  ton  nar- 
(juois  et  même  injurieux  de  ses  intei'ruptions,  répond  au  jeune 
bomme  (ju'elle  n'hésite  pas  à  appeler  par  leur  nom  les  choses 
que  Dieu  a  faites.  Ces  noms,  du  moins  tels  qu'ils  sont  actuelle- 
ment, n'ont  pas  été  donnés  par  Dieu  à  ses  œuvres,  quoi(|u'il 
aurait  \n\  le  f.iirc  (juand  il  les  cr(''a;  mais  il  a  voulu  (jue  Raison 
les  nommât  elle-même,  lors(ju  il  lui  fit  le  précieux  don  de  la 
I)arole,  pour  le  d(''veloppement  de  notre  intelligence,  comme  en 
témoigne  IMaton  dans  son  Timre.  Si  ces  noms  qu'on  trouve 
choquants,  au  Ii<'u  d'êlrc  îtiipliiiués  ;iiix  objets  (|u'on  a  l'habi- 
liide  de  caclicr,  l'c'taient  à  des  objets  sacrés,  ils  seraient  vénérés 
toutes  les  fois  qu'on  les  pi'ononcer.iil.  Ils  n'ont  d(»nc  rieti  de 
honteux  en  eux-mêmes.  Eh  (juoi!  Raison  n'oserait  pas  désigner 
par  leur  propre  nom  les  œuvres  de  Dieu!  Ces  noms  ont-ils  donc 
('té  (bmnés  pour  (iiToii  m«'  s'en  ser\  ît  |t;is?  Si  en  b'rance  les 
t'eiiiiiies  euqd<»ienl    [tour  (h'siiiner  cerbiines  cboses   des  exprès- 


DEUXIEME  PARTIE  DU  ROMAN    DE  LA    ROSE  135 

sions  figurées,  c'est  par  un  préjugé  né  de  raccoutuniance 
(v.  6933-7222). 

Le  développement  de  ce  paradoxe  nous  fournit  une  preuve 
irrécusable  que,  contrairement  à  une  opinion  tro|>  généralement 
répandue  aujourd'hui,  les  femmes  du  xm°  siècle,  non  seulement 
<lans  les  hautes  classes  mais  aussi  dans  le  menu  peuple,  s'offen- 
saient autant  que  celles  de  nos  jours  de  l'emploi  des  mots  gros- 
siers ou  obscènes. 

L'amant  accepte  la  justification  de  Raison,  mais  il  ne  veut  pas 
l'entendre  sermonner  davantage.  Elle  le  quitte  et  il  s'en  va 
trouver  Ami.  Celui-ci  ranime  ses  espérances  :  puisque  Bel-Accueil 
lui  a  donné  un  baiser,  rien  ne  pourra  le  tenir  en  prison.  Mais  il 
importe  d'agir  avec  prudence.  Il  faut  attendre,  avant  de  faii-e 
aucune  tentative  autour  du  château  oîi  le  prisonnier  est  enfermé, 
<{ue  toute  méfiance  ait  disparu;  il  faut  surtout  faire  belle  mine 
à  Male-Bouche,  qui  est  le  plus  à  craindre;  il  faut  également 
servir  les  autres  personnes  préposées  à  la  garde  de  Bel-Accueil. 
Et  l'ami  répète  ici  les  conseils  donnés  par  Ovide  dans  son 
Art  d'aimer  pour  séduire  les  femmes  (v.  7223-7914).  Il  y  aurait 
bien  un  moyen  efficace  de  s'emparer  sans  délai  du  château;  ce 
serait  de  suivre  un  chemin  appelé  Trop-Donner,  construit  par 
Folle-Largesse.  Celui  qui,  accompagné  de  Richesse,  prendrait 
cette  voie,  arriverait  vite  à  l'intérieur  de  la  forteresse,  seule- 
ment Richesse  l'y  abandonnerait  et  c'est  Pauvreté  qui  le  ramè- 
nerait en  arrière.  Et  l'auteur  fait  un  sombre  portrait  de  Pau- 
vreté, plus  terrible  que  la  mort.  Il  faut  éviter  ce  chemin  funeste. 
Ce  n'est  pas  qu'on  ne  doive  rien  donner  : 

Par  dons  sont  pris  et  dieu  et  orne, 

mais  qu'on  offre  des  fruits  nouveaux,  des  fleurs,  des  choses  peu 
coûteuses.  C'est  un  conseil  d'Ovide  (v.  791.5-8284). 

Il  ne  suffit  pas  de  gagner  l'amour  d'une  femme,  il  faut  une 
fois  conquis  le  garder.  C'est  toujours  Ovide  qui  en  enseigne  les 
moyens.  Ici  encore  ce  sont  les  dons,  surtout  les  dons  riches, 
qui  ont  le  plus  d'effet.  Jadis  il  en  était  autrement.  Cette  réflexion 
amène  une  description  de  l'âge  primitif  de  l'humanité,  empruntée 
en  partie  à  la  première  Métamorphose  d'Ovide  (v.  828o-8i92). 


136  LE  ROMAN   DE  LA   ROSE 

Les  temps  sont  chaiiirrs;  l'ôealité,  qui  devrait  iiiiir  les  époux, 
n'existe  plus.  L'homme,  qui  avant  le  mariage  appelait  dame  et 
maîtresse  celle  qu'il  courtisait  et  se  disait  son  serviteur,  la  traite 
après  de  servante  et  veut  être  son  seigneur  et  maître.  De  là 
tant  de  mauvais  ménages.  Comme  exemple  des  désagréments 
du  mariage,  l'auteur  nous  montre  un  mari  jaloux  querel- 
lant sa  femme  coquette.  C'est  une  scène  spirituelle  et  curieuse, 
l)ien  que  gâtée  par  des  longueurs,  par  des  digressions  hors  d(^ 
propos,  telles  que  les  paradoxes  de  Théophraste,  de  Yalère, 
de  Juvénal  contre  le  mariage  et  les  femmes,  l'histoire  de  Lucrèce 
racontée  d'après  Ïile-Live,  des  attestations  empruntées  aux 
lettres  d'Abélard  et  d'Héloïse,  à  Boèce,  à  Ovide,  à  Virgile. 
Toutes  les  ruses  imaginées  par  les  femmes  pour  tromper  leurs 
maris,  tous  les  soupçons  qui  peuvent  torturer  l'esprit  «l'un  mari 
jaloux  sont  finement  observés  et  décrits  (v.  8103-9530). 

Jean  revient  ensuite,  pour  la  développer  à  l'aide  de  la  pre- 
mière Métamorphose  d'Ovide,  à  l'idée  précédemment  exprimée, 
que  les  anciens, 

Senz  servitude  et  sans  lien, 
Paisiblement,  sans  vilenie, 
S'entreportoient  compaignie. 

Ils  n'avaient  pas  encore  appris  à  traverser  les  mers  pour 
explorer  les  pays  lointains,  ils  vivaient  heureux  dans  le  coin  de 
terre  oii  ils  étaient  nés,  lorsque  la  Fraude,  l'Orgueil,  l'Avarice, 
l'Envie  et  tous  les  vices,  traînant  à  leur  suite  la  Pauvreté,  avec 
son  hideux  cortège  de  misères,  firent  irruption  au  milieu  d'eux > 
On  se  mit  à  éventrer  la  terre,  pour  arracher  de  ses  entrailles 
les  métaux  et  les  pierres  précieuses.  Les  hommes  devenus 
méchants  ne  s'entendirent  plus;  la  vie  en  commun  cessa;  on 
dut  faire  le  partage  des  terres.  De  là  des  querelles  sans  nombre^ 
Pouj"  y  mettre  fin,  les  nouveaux  j)ropriétaires  résolurent  de  con- 
fier à  l'un  d'entre  eux  la  garde  de  leurs  biens  : 

Un  grant  vilain  entre  eus  eslurent, 
Le  plus  ossu  de  quant  '  qu'il  purent, 
Le  pins  corsu  et  le  graignour-, 
Si  le  firent  prince  et  seignour. 

I.  AllL'lIll.  —  -2.    l'iiis  ^'Mllil. 


DEUXIÈME  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA  ROSE        137 

Cil  '  jura  que  droit  lour  teiidroit 
Et  que  lour  loges  -  deslemiroil, 
Se  ohascuns  endroit^  soi  lui  livre 
Des  biens  dont  il  se  puisse  vivre. 
Ainsi  l'ont  entre  eus  acordé. 

Mais  il  arriva  un  temps  où  cet  unique  gardien  ne  pul  à  lui 
seul  résister  aux  voleurs  devenus  trop  nombreux  : 

Lors  restul  *  le  pueple  assembler, 
Et  chascun  endroit  soi  tailler, 
Pour  serjenz  au  prince  bailler"'. 
Comuneinent  lors  se  taillèrent 
Treiiz  '^  et  rentes  ''  li  baillèrent 
Et  donerent  granz  tenemenz  •*. 
De  la  vint  li  comencemenz 
As  rois,  as  princes  terriens. 

Le  poète  revient  à  la  première  Métamorphose,  (pi'il  avait 
quittée  pour  exposer  sa  théorie  sur  l'origine  des  pouvoirs 
publics,  et  continue  la  description  de  l'âge  de  fer  (v.  9o.3i-9G96). 

Aujourd'hui  les  femmes  se  vendent,  aussi  bien  les  nobles 
corps  que  les  autres,  aussi  l'amant  doit-il  se  tenir  en  garde 
contre  elles.  C'est  pourquoi  son  ami  lui  recommande  une  série 
de  préceptes,  la  plupart  empruntés  à  l'Art  d'aimer  d'Ovide,  sur 
la  manière  de  n'être  pas  trompés  par  les  femmes  et  de  les 
tromper  (v.  9697-10031). 

Ce  discours  d'Ami  ramène  à  l'amant  Doux-Penser  et  Doux- 
Parler,  mais  non  pas  Doux-Regard. 

L'amant  se  dirige  vers  le  chemin  de  Trop-Donner,  mais 
Richesse  lui  en  refuse  l'entrée,  parce  qu'il  n'est  pas  son  ami. 
Elle  lui  fait  pourtant  une  séduisante  description  des  jouissances 
que  les  riches  peuvent  se  procurer,  mais  qui  les  font  tomber 
fatalement  au  pouvoir  de  Pauvreté,  laquelle  à  son  tour  les  con- 
duit chez  Faim. 

Faim  demoure  en  un  champ  perreus  '. 
Ou  ne  croist  blez,  buissons  ne  broce  *"; 
Cil  chans  est  en  la  fin  d'Escoce... 


i.  Celui-ci.  —  2.  Habitations.  —  3.  En  ce  qui  concerne.  —  4.  Il  fallut  ilc  nou- 
veau. —  5.  Donner.  —  0.  Tribus.  —  7.  Revenus.  —  8.  Possessions.  —  '.'•  l'icr- 
reux.  —  Kl.  Broussailles. 


138  Ll']   ROMAX   DE  LA   ROSE 

Jamais  (]érès,  la  |)lantureiise  déesse,  ni  Triptolème,  le  dieu 
de  l'aiiTiculture,  ne  visitent  sa  patrie.  Elle  est  la  servante  de 
Pauvreté  et  la  mère  de  Larcin  (v.  10032-10:{0:{). 

L'amant  quitte  Richesse  et  va  se  promenei'  dans  le  veraer. 
Le  dieu  d'Amour  lui  a])parait  et  lui  re|iroche  ses  défaillances 
et  son  long'  entretien  avec  Raison  ;  le  jeune  homme  confesse 
qu'il  a  désespéré  un  instant,  mais  qu'il  s'en  repent;  Amoui-  lui 
|»anh)nne  et  lui  fait  réciter,  en  guise  de  con/iteor,  ses  dix  com- 
mandements, puis  il  l'interroge  sur  l'état  de  son  àme  et  sur  la 
situation  de  la  rose.  Ce  dialogue  est  un  résumé  de  ce  qui  a  été 
dit  et  fait  jusqu'ici  pour  la  conquête  de  la  rose,  que  de  nom- 
hreuses  digressions  avaient  fait  perdre  de  vue.  Par  cet  artifice 
le  poète  rentre  dans  son  sujet  (v.  10304-10478). 

Amour  convoque  ses  gens  pour  le  siège  de  la  tour  où  Bel- 
Accueil  est  enfermé  : 

Dame  Oiseuse,  la  jardinière', 
I  vint  0  ^  la  plus  grant  baniere  ^  ; 
Noblece  de  cuer  et  Richeoe, 
Franchise,  Pitié  et  Largece, 
Ilardemen/,  Onours,  Courtoisie, 
Deliz  *,  Simploce,  Compaignie, 
Seiirté,  Deduiz  et  Leece, 
Joliveté'',  Beauté,  Jonece, 
Humilité  et  Pacience, 
Bien-Celer,  Contrainte-Aslenence, 
Oui  Faus-Semblant  o  "  li  ameine. 

Le  dieu  harangue  ses  troupes  pour  les  exciter  au  comhat. 
Déjà  il  a  perdu  Tihulle,  dont  la  mort  lui  a  causé  heaucoup  de 
peine;  il  a  perdu  Gallus,  Catulle,  Ovide;  il  faut  à  tout  prix 
sauver  Guillaume  de  Lorris,  qui  non  seulement  est  un  de  ses 
plus  loyaux  serviteurs,  mais  encore  doit  commencer  le  Roman 
fie  la  Rose,  où  seront  enseignés  tous  les  commandements 
d'Amour,  et  que  Jean  (^lopinel,  de  Meun-sur-Loire,  terminera 
jdus  tard  (v.  10475- 1 07 l'O- 

Tous  les  barons  sont  prêts  à  commencer  le  siège;  ils  se  sont 
distribué  les   rôles  :   Faux-Semblant   et  Abstinence-('ontrainte 


1.  C'est  pour  elle  que  Déduit  a  fait  pl.iutor  lejaidin  dcciil  par  Cuillaumc  de 
Lorris.  —  2.  Avec.  —  3.  Le  plus  grand  nombre  do  guerriers.  —  4.  Joie.  — 
■').  Gaîto.  —  1).  Avec. 


DEUXIÈME  PARTIE  DU  ROMAN   DE   LA    ROSE  139 

se  charg'ent  de  Male-lîoiichc,  Courtoisie  et  Largesse  attaqueront 
la  Vieille  qui  garde  Bel-Accueil,  Délit  et  Bien-(]eler  iront  contre 
Honte,  Hardiment  et  Sûreté  contre  Peui-,  Franchise  et  Pitié 
contre  Danger.  Mais  ils  voudraient  avoir  avec  eux  Vénus.  Le 
dieu  leur  répond  que  Venus  est  sa  mère  et  qu'il  n'a  pas  d'ordre 
à  lui  donner,  il  leur  explique  la  différence  qu'il  y  a  entn>  son 
service  et  celui  de  la  déesse.  Ces  explications  établissent  nette- 
ment la  distinction  que  les  poètes  du  moyen  âge  faisaient  entre 
le  sentiment  inspiré  par  Vénus  et  le  sentiment  inspiré  par 
Amour.  Vénus  est  la  déesse  du  plaisir  des  sens,  son  fds  est  le 
dieu  de  l'amour  du  cœur,  la  mère  et  le  fils  agissent  souvent  de 
concert,  mais  souvent  aussi  ils  vont  l'un  sans  l'autre. 

Richesse  ayant  refusé  de  prendre  part  au  siège,  pour  ne  pas 
aider  l'amant,  qui  n'est  pas  son  ami.  Amour  jure  de  s'en  venger 
en  ruinant  les  riches  qui  tomberont  dans  ses  lacs  (v.  10"15-1095i). 
Il  regrette  de  voir  dans  son  armée  Faux-Semblant,  mais  ses 
barons  lui  font  comprendre  qu'il  est  indispensable  à  la  réussite 
de  l'entreprise  et  le  dieu  l'agrée,  à  la  condition  toutefois  qu'il 
dira  qui  il  est  et  où  il  habite.  Faux-Semblant  hésite  à  répondre, 
car  il  craint  la  vengeance  de  ses  compagnons,  mais  à  l'injonc- 
tion du  dieu  il  parle.  Il  est  fils  de  Barat  et  d'Hypocrisie;  il  habite 
le  monde  et  le  cloître,  mais  surtout  le  monde. 

Briermcnt  je  me  vois  ostcler  '  Qui  mondaines  onours  convoitent 

La  ou  je  me  cuit-  micuz  celer  ',  Et  les  granz  besoigncs  csploitent  '3, 

S'est  la  celée  plus  seiire  Et  vont  traçant  **  les  granz  pitances, 

Sous  la  plus  simple  vesteùre.  Et  pourchacent  les  acointances  *^ 

Religieus  sont  mont  couvert,  Des  puissanz  ornes,  et  les  sivent, 

Li  séculier  sont  plus  ouvert...  Et  se  font  povre,  et  si  se  vivent 

Religieus  sont  tuit  '*  piteus  ^,  Des  bons  morceaus  delicieus, 

Ja  n'en  verrez  un  despileus  ",  Et  boivent  les  vins  precieus, 

11  n'ont  cure  d'orgueil  ensivre'',  Et  la  povreté  vous  preeschent 
Tuit  se  vuelent  humblement  vivre  :     Et  les  grandes  richesses  peschent 

Avec  teus  *  genz  ja  ne  maindrai  ^,  As  saines  ^^  et  as  traïneaus  ". 

Et  se  j'i  mains  »"  je  m'i  feindrai...  Par  mon  chief,  il  en  istra  '^  maus! 

Je  mains  avec  les  orgueilleus  Ne  sont  religieus  ne  monde  '■'; 

Les  veziez  i',  les  artillcus  ^^,  Il  font  un  argument  au  monde, 


1.  Loger.  —  2.  Crois.  —  .3.  Cacher.  —  4.  Tous.  —  5.  Compatissant.  —  0.  Mépri- 
sant. —  1.  Suivre.  —  8.  Telles.  —  9.  Resterai.  —  10.  Reste.  —  11.  Ruses.— 
12.  Artificieux.  —  13.  Accomplissent.  —  14.  Poursuivant.  —  15.  Relations.  — 
10.  Seines.  —  17.  Filets.  —  18.  Sortira.  —  19.  Purs. 


140 


LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 


Ou  conclusion  a  honteuse  : 
Cist  '  a  robe  religieuse, 
Donques  est  il  religieus. 


Cist  -  argumenz  est  trop  tiens  •', 
Il  ne  vaut  pas  un  coutel  Iroine  *; 
La  robe  ne  fait  pas  le  moine. 


D'ailleurs  ce  n'est  pas  à  son  costume  qu'on  pourra  reconnaître 
Faux-Seinl)lant  : 

Trop  sai  bien  mes  habiz  cliangicr,         Autre  ore  vcsl"  robe  de  famé: 
Prendre  l'un  et  l'autre  estrangier  ■'.        Or  sui  damoiselc,  or  sui  dame. 
Or''  sui  chevaliers,  or  sui  moines,         Autre  ore  sui  religieuse. 
Or  sui  prelaz,  or  sui  chanoines.  Or  sui  rendue  **,  or  sui  prieuse, 

Or  sui  clers,  autre  ore  sui  prestres.     Or  sui  none,  or  sui  abcesse. 
Or  sui  desciples,  or  sui  maistres,  Or  sui  novice,  or  sui  professe, 

Kt  vois  ^  par  toutes  régions 
Cerchant '"  toutes  religions: 
Mais  de  religion  sans  faille, 
Je  lais"  le  grain  et  prent  la  paille. 
Pour  gen/.  embaoler  '-  i  habit  '', 
Je  n'en  quier  "  scnz  plus  que  l'habit... 
(v.   1093o-112G2j. 


Or  chastelains,  or  forestiers. 
Briefnient  je  sui  de  touz  mestiers. 
Or  sui  princes,  or  resui  pages. 
Or  sai  parler  trestouz  langages, 
Autre  ore  sui  vieuz  et  chenuz, 
Or resui joues  devenuz; 
Or  sui  Roberz,  or  sui  Robins, 
Or  cordeliers,  or  jacobins... 


Cette  première  partie  delà  confession  de  Faux-Semhiant  n'est 
pas  sans  quelques  contradictions,  qu'on  a  laissées  de  côte  dans 
cette  analyse,  parce  qu'elles  ne  sont  probablement  pas  de  l'au- 
teur et  pourront  disparaître  dans  une  bonne  édition  du  poème. 
La  suite  de  cette  confession  est  elle-même  en  contradiction  avec 
la  première  partie.  Après  avoir  annoncé  qu'il  se  cache  sous  les 
costumes  les  plus  variés,  aussi  bien  laïques  que  relicrieux,  Faux- 
Semblant  tout  à  coup  se  trouve  être  un  frère  prêcheur,  et  alors, 
sous  prétexte  de  raconter  son  existence,  attaque  avec  violence 
son  ordre  en  particulier  et  les  ordres  mendiants  en  général . 
Non  seulement  cette  satire  n'est  pas  amenée  par  ce  qui  précède, 
mais  quelques  vers  plus  haut,  h  la  suite  d'une  allusion  très 
vaj^uc  aux  <(  apôtres  nouveaux  »,  Faux-Semblant  vient  précisé- 
ment de  déclarer  (pi'il  ne  parlera  |»as  d'eux  davanhig^e  et  ne 
s'occupera  (|ue  des  moyens  de  délivrer  Bel-Accueil,  (le  (jui  ne 
rein|>êche  pas  de  reproduire,  en  un  millier  de  vers,  les  accus.i- 
tions  que,  (juelques  années  auparavant,  pour  la  défense  de  l'Uni- 
versité de  Paris,  Guillaume  de  Saint-Amour  avait  réunies  contre 
les   deux  princij>au\  ordres    mendi.mls.   Cette   satire,  (\\ie   des 

1.  Cehii-ci.  —  2.  Cet.  —  !!.  Sans  valeur.  —  i.  Di-  Irooiu*.  —  ."i.  lirarlcp.  — Ci.  Tantôt. 
—  7.  Je  véls.  —  S.  n.'ligicusf.  —  il.  Vais.  —10.  Ctierclianl.  —  il.  Laisse.— 
12.  Tromper.  —  \'.\.  .l'y  habile.  —  li.  Demande. 


DEUXIÈME   PAIITIE  DU   ROMAN   DE  LA   ROSE  141 

copistes  ont  siippriinro,  cpie  d'autt-es  recommandent  de  ne  lire 
ni  en  présence  des  frères  mendiants,  trop  vindicatifs,  ni  devant 
les  laïques,  qu'on  pourrait  induire  en  erreur,  a  toutes  les  appa- 
rences d'une  addition  intercalée  par  l'autour  dans  sou  poème 
{v.  11263-12213). 

Après  la  confession  de  Faux-Semblant,  l'armée  se  divise  en 
quatre  groupes,  qui  vont  respectivement  assiéger  les  quatre 
portes  du  château.  Faux-Semblant,  en  habits  de  jacobin,  et  (Con- 
trainte-Abstinence, en  habits  de  bég-uine,  se  présentent  à  Male- 
Bouche  en  se  donnant  comme  pèlerins,  le  sermonnent  et  lui 
persuadent  qu'il  a  calomnié  l'amant,  qui  ne  sonçe  nullement  à 
Bel-Accueil.  Male-Bouche  convaincu  s'agenouille  pour  confesser 
sa  faute  et  Faux-Semblant  l'étrang-le.  Les  deux  prétendus  pèle- 
rins entrent  alors  dans  l'enceinte  du  château,  suivis  de  Cour- 
toisie et  de  Largesse.  Ils  y  rencontrent  la  Vieille  ;  par  paroles, 
dons  et  promesses,  et  j»ar  l'assurance  que  Male-Bouche  est 
mort,  ils  obtiennent  d'elle  qu'elle  portera  à  Bel-Accueil  une  cou- 
ronne de  fleurs  nouvelles  et  un  salut  de  la  part  de  l'amant,  et 
même  qu'elle  introduira  celui-ci  dans  la  tour.  La  Vieille  va 
trouver  Bel-xVccueil  et  lui  fait  accepter  les  fleurs  (v.  12214-12943)  ; 
[luis  lui  enseigne  en  un  long-  discours  tout  ce  que  peut  savoir 
une  proxénète,  instruite  de  son  métier  par  les  folies  de  sa  jeu- 
nesse, l'expérience  de  son  âge  mùr  et  la  lecture  d'Ovide,  tout  ce 
que  doit  connaître  une  jeune  courtisane  pour  tirer  le  plus  grand 
proflt  de  sa  beauté,  plaire  aux  hommes,  les  tromper  et  les 
«  plumer  »  (v.  12044-14746). 

Bel-Accueil  refuse  de  suivre  les  mauvais  conseils  de  son 
indigne  surveillante,  mais  consent  à  voir  le  jeune  homme,  à 
condition  qu'il  ne  lui  demandera  rien  de  messéant.  Jalousie 
étant  sortie  de  la  ville,  la  Vieille  introduit  l'amant,  qui,  se 
méprenant  sur  les  amabilités  de  Bel-Accueil,  veut  s'emparer  de 
la  rose.  Danger  et  à  sa  suite  Peur  et  Honte  accourent,  punissent 
Bel-Accueil  et  expulsent  le  jeune  homme  (v.  14747-15336). 

Ici  Jean  de  Meun  ouvre  une  parenthèse  pour  demander  à  ses 
lecteurs,  s'il  a  dit  paroles 

Semblant  trop  bandes  '  ou  trop  foies, 
1.  Gaillardes. 


142  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

(le  lui  panloimer, 

Que  ce  requeroit  la  mal  ire; 

ef  jioui'  piior  (mi  |);trticulier  les  lectrices,  s'il  a  mal  |)arl(''  <les 
mœiii's  fcininines,  de  ne  pas  lui  (M1  vouloic,  car  il  ne  l'a  fait  ni 
par  colrre,  ni  par  haine,  ni  par  envie,  mais  pour 

Que  nous  et  vous  de  nous  meïsmes 
Poissons  conoissance  avoir. 

D'ailleurs  il  n'a  rien  dit  d'elles  (ju'il  n'ait  trouvé  dans  les  auteurs 
anciens;  à  peine  a-t-il  ajoute  quelques  observations  aux  leurs, 

Si  com  l'ont  entre  eus  11  poëte. 
Quant  chascuns  la  nialire  traite. 

Entln,  dans  le  chapitre  où  il  a  mis  en  scène  Faux-Semblant,  son 
intention  n'a  pas  été 

De  parler  contre  orne  vivant 
Sainte  religion  sivanl  ', 
Ne  qui  sa  vie  use  en  bone  uevre, 
De  quelque  robe  qu'il  se  cuevre. 

Il  a  diriûé  ses  llèches  contre  les  hypocrites  seuls;  si  quelqu'un, 
qu'il  ne  visait  pas,  s'est  placé  volontairement  devant  son  arc  et  a 
reçu  le  coup,  tant  pis  pour  lui.  Du  reste,  ici  encore  il  n'a  rien  dit 

Qui  ne  soit  en  escrit  trouvé 

El  par  espcriment  prouvé. 

Ou  par  raison  au  moins  prouvable... 

Et  s'il  i  a  nule  parole 

Que  sainte  Eglise  liegne  a  l'oie, 

il  est  prêt  à  en  faire  amende  honorable  (v,  l;):i37-1550'i-). 

A[)rès  ces  excuses,  que  l'auteur  semble  avoir  ajoutées  après 
coup,  le  récit  reprend  son  cours.  Franchise  attaque  Danger;  elle 
est  vaincue,  mais  rili(''  met  le  vilniii  hors  d(^  combat;  Honte 
vient  à  l.i  rescousse  et  lerrass(>  successivement  Piti*'  et  Délit; 
elle  est  mise  en  fuite  à  son  tour  par  Dien-Cider  ;  reste  Peur,  ipii 
bat  iiien-deler,  ll.irdement,  et  lutte  corps  à  corps  avec  Sûreté. 
(!"est  alors  (|iie  le  dieu  d  Amoui-,  cr;ii,;:ii;uit  nue  (b'faite,  envoie 
!•  r.iiicliise  el  1  )ou\-l5eL:ard  cberchei'  \  ('miiis,  Teunemie  juri'e  de 
(liiuslett'.  Les  messagers  Irouveul   In  d<''esse  à  (Ijli'-rtm.  chassant 

I.  Siiivaiil. 


DEUXIÈME   PARTIE  DU   ROMAN   DE  LA   ROSE  14:5 

avec  Adonis.  Elle  vient  avec  eux  et  jure  en  arrivant  (jue  jauiais 
elle  ne  laissera  Chasteté  chez  femme  qui  vive;  elle  fait  jurer  à 
son  fils  qu'il  en  fera  autant  chez  les  hommes  (v.  l;)r)06-ir)()!)2). 
Cependant  Nature  rtait  dans  sa  foriie  occupée  à  la  continua- 
tion des  espèces,  luttant  contre  la  mort,  qui  cherche  à  les  faire 
disparaître  en  détruisant  les  individus.  Art  essaie  d'imiter 
Nature,  mais  il  ne  peut  que  la  contrefaire,  car  si  naturelles  que 
paraissent  ses  œuvres,  il  leur  man(jue  la  vie,  qu'il  ne  saura 
jamais  leur  donner.  Ni  en  sculpture,  en  g-ravure  ou  en  peinture, 
ni  en  alchimie,  Art  n'arrivera  jamais  aux  mêmes  résultats  que 
Nature.  L'artiste  ne  peut  donner  la  vie,  le  mouvement,  la  sensa- 
tion, la  parole  à  ses  créations.  L'alchimiste  ne  peut  changer  les 
espèces,  si  préalahlement  il  ne  les  décompose  en  leurs  éléments 
primitifs;  et  s'il  peut  arriver  à  cette  décomposition,  il  faut 
encore  qu'il  sache,  dans  le  mélange  des  éléments,  garder  les 
proportions  dont  dérive  la  forme,  quiétahlit  entre  les  suhstances 
des  (lifTérences  spécifiques.  Néanmoins  il  est  certain  que  l'al- 
chimie est  un  art  véritahle,  à  condition  qu'on  le  pratique  sage- 
ment; car,  quoi  qu'il  en  soit  des  espèces,  les  éléments  qui  les 
composent  peuvent  se  combiner  de  mille  façons,  et  jiar  ces  diffé- 
rentes combinaisons  produire  des  espèces  ditTérentes.  De  même 
que  de  la  fougère  réduite  en  cendre  on  tire  le  verre,  on  pourrait 
transformer  les  métaux  en  les  purifiant,  tous  étant  composés  des 
mêmes  éléments  diversement  combinés  : 

Car  d'argent  vif  fin  or  font  naistre 

Cil  qui  d'alchemie  sont  maistrc. 

Et  pois  ^  et  couleur  11  ajoustent 

Par  choses  qui  gaires  ne  coustent  (v.  16093-16io0). 

Tout  en  travaillant  Nature  pleurait  en  proie  au  remords.  Près 
d'elle  se  tenait  son  chapelain  Genius,  qui  toujours,  au  lieu  de 
messe,  lui  rappelait 

Les  figures  reprcsentables 

De  toutes  choses  corrompables. 

Qu'il  ot  escrites  en  son  livre. 

Le  remords  de  Nature  est  causé  par  Ihomme,  qui  transgresse 
ses  lois.  Elle  veut  s'en  confesser  à  son  chapelain;  celui-ci,  a  va  ut 

I.  Poids. 


144  LE  ROMAN   DE   LA   ROSE 

d'enteinlre  sa  confession,  lui  conseillo  do  ganler  son  sang-froid, 
au  liou  do  s'cmportor  (-(unnio  le  font  si  souvont  les  fenmios,  et, 
à  ce  propos,  il  fait  contre  la  plus  perverse  des  créatures  une 
long-ue  satire  (v.  Ifiool-IO'.MJS).  Ajirès  ce  sermon,  dont  il  est  dif- 
licile  de  voir  les  liens  qui  lo  rattachent  à  ce  qui  suit  ou  précède, 
Nature  s'agenouille  et  coniuienco  sa  confession,  (]'est  l'exposé, 
en  2600  vers,  dos  connaissances  cosmogoniques,  métaphysi- 
ques, astronomiques,  physicpios  et  autres  de  Jean  de  Meun. 
Nature  termine  i^n  se  plaignant  de  l'homme,  (|ui,  seul  de  tous  les 
êtres  créés,  n'ohserve  pas  ses  lois  (v.  KJDOO- 1963-3).  Genius 
l'absout,  puis,  sur  son  ordre,  se  rend  à  larinée  d'Amour,  et  là, 
revêtu  de  la  chasuble  et  des  insignes  éjtiscopaux,  il  fait  aux 
barons  réunis  un  sermon  d'environ  douze  cents  vers,  plus  bizarre 
encore  que  prolixe,  où  s'entrecroisent  les  noms  de  Jupiter,  de 
Dieu  le  Père,  de  Vénus,  <le  la  Vierge,  des  Parques,  de  Jésus,  où 
le  matérialisme  le  plus  hardi  se  mêle  au  mysticisme  le  plus 
raffiné.  L'orateur  prêche  contre  la  virg-inité  et  la  sodomie,  éga- 
lement contraires  à  la  continuation  de  l'humanité  et  à  la  volonté 
de  Dieu;  il  menace  do  l'enfer  ceux  qui  n'obsorvont  pas  les  com- 
mandements de  la  nature  et  d(»  l'amour,  et  promet  aux  autres  le 
champ  fleuri  où  les  blanches  brebis,  conduites  [)ar  Jésus, 
l'agneau  né  de  la  vierge,  paissent  en  un  jour  sans  fin  une  herbe 
incorruptible,  dans  un  parc  semblable  au  jardin  de  Déduit,  mais 
infiniment  plus  beau.  Son  soi'mon  terminé,  (iénius  lanco  un 
anathème  terrible  contre  ceux  qui  no  suivent  |>as  les  lois  natu- 
relles de  l'amour  (v.  11)634-2086'.)). 

Encouragée  par  les  paroles  de  Genius  et  conduite  par  Vénus, 
l'armée  s'élance  à  l'assaut  do  la  tour.  On  ajtorçoit  [>ar  une 
^irchère  une  jeune  fille,  beaucoup  jdus  belle  »|ue  la  statue  do 
Pygmalion  (v.  20870-21070),  dont  l'aulour  ne  uiancpio  pas  de 
raconter  Thistoire  (v.  21071-21478).  Vénus  lanco  alors  son 
brandon.  Monte  et  Peur  s'enfuient,  et  sur  les  instances  do 
Courtoisie,  de  Franchise  et  de  Pitié,  Bel-Accuoil  accorde  oulin  la 
rose  à  l'amant  (v.  21170-2161  I),  et  colui-ci  la  cuoillo  (v.  21612- 
22046).  C'est  la  fin  du  jtoomo  : 

Ainsi  oi  '  la  rose  vermeille; 

A  tanl^'  fu  jouiz  et  je  ni'csvcille  (v.  2I0I2-2201G). 

J.  J'eus.  —  2.  Alors. 


DEUXIÈME  PARTIE  Df  ROMAN   DE   LA   ROSK  145 

Qualités  et  Défauts  de  la  2'  partie  du  Roman  de  la 

Rose.  —  Tel  est  1(^  poème  de  Jean  de  Meuii.  CVsl  une  œuvre 
extraordinaire,  non  seulement  par  rincoliérenco  de  son  |»laii. 
ou  plutôt  par  son  manque  de  plan,  par  lentassement  cliaoliiiiie 
des  sujets  les  plus  divers,  par  lanalg-ame  des  (déments  les  plus 
hétérogènes;  mais  aussi  par  les  connaissanecs  de  l'auteur,  |);ii- 
son  talent  d'écriAain,  par  l'indépendance  de  ses  idées. 

Nous  n'insisterons  |)as  sur  l'cdrang-e  désordre  de  la  composi- 
tion; l'analyse  qu'on  vient  de  lire  en  donne  une  idée  suffisante. 

On  a  pu  juger  aussi  par  quelques  citations  de  la  hardiesse 
avec  laquelle  Jean  de  Meun  a  développé  ses  théories  révolution- 
naires sur  l'origine  et  la  puissance  des  rois,  les  serviteurs  et 
non  les  maîtres  du  peuple,  qui  pourra  (juaud  il  le  voudra  leur 
refuser  «  ses  aides  »  et  les  abandonner.  Il  ne  manque  pas  une 
occasion  d'étaler  ses  opinions  sui"  les  souverains,  (pi'il  compare 
à  des  peintures, 

Qui  plaisent  cui  ne  s'en  apresse  ', 
Mais  de  près  la  plaisance  cesse; 

sur  les  princes,  dont 

...  li  cors  ne  vaut  une  pome 
Outre  le  cors  d'un  charnier-. 
Ou  d'un  clerc  ou  d'un  escuier: 

sur  les  g-entilshommes, 

Si  com  li  pueples  les  renome. 

A  ceux  qui  se  tîgurent  qu  ils 

Sont  de  meillour  condition 
Par  noblece  de  nation  ' 
Que  cil  qui  les  terres  cultivent. 
Ou  qui  de  lour  labour  se  vivent, 

il  répond  que 

....  nus  '  n'est  gentis  ■' 
S'il  n"est  as  vertuz  ententis, 
Ne  n'est  vilains  fors  par  ses  vices... 
Car  gentillece  de  lignage 
N'est  pas  gentillece  qui  vaille. 

I.  Aiiproclu'.  —  1.  CluirrelitT.  —  :i.  Naissance.  —    i.  Nul.  —  •">.  Noble. 
Histoire  de  i.a  laxglk.   II.  '" 


146 


LE   ROMAN   DE   LA    ROSE 


C'est  aver  la  inriiir  aii(la<-e  (jn'il  alla([ii('  les  .lafohiiis  et  les 
Franciscains,  alors  tout-puissants  ]tn's  des  cours  de  France  et 
de  Rome;  qu'il  condniniie  les  vœux  nionasti(jues  et  le  célibat 
des  prêtres;  qu'il  réprouve  la  virginité  comme  un  crime  contre 
nature;  qu'il  expose  sur  la  |»remière  période  de  l'humanité  des 
conceptions  païennes  et  sur  l'amour  un  communisme  où  llii- 
quisition,  dirigée^  par  ses  mortels  ennemis,  aurait  pu  relever 
plus  d'une  proposition  digne  du  bûcher. 

A  côté  de  ces  explosions  d'ardeurs  juvéniles  on  est  tout  sur- 
pris de  trouver,  sur  les  sujets  les  plus  graves  de  la  métaphy- 
sique, par  exemple  sur  l'accord  du  libre  arbitre  avec  la  pres- 
cience divine,  des  dissertations  dans  lesquelles  les  plus  doctes 
théologiens  ne  trouveraient  rien  à  reprendre,  ni  pour  l'ortho- 
doxie, ni  pour  la  maturité  du  raisonnement,  ni  pour  la  clarté  de 
l'exposition. 

Les  connaissances  de  Jean  de  Meun  sont  étendues  et  variées. 
Il  a  sur  le  grand  œuvre  des  idées  nettes  et  sages  ;  il  coimaît  les 
ouvrages  de  Geber  et  de  R.  Bacon  ;  il  explique  les  phénomènes 
célestes  d'après  Aristote;  il  a  étudié  dans  Alhacen  les  secrets  de 
l'optique  et  connaît  la  théorie  des  miroirs  simph^s,  grossissants, 
ardents,  magiques  ;  il  aborde  môme  des  problèmes  très  graves 
de  pathologie  mentale  et  ce  qu'il  dit  de  certains  cas  extraoï'di- 
naires  d'hallucinations,  des  extases,  du  somnan^iulisme  est  très 
sensé.  Il  décrit  ce  qu'on  appelle  aujourd'hui  le  dédoublement  de 
la  personnalité,  qu'il  attribue  à  deux  causes  :  le  sommeil  du 
sens  commun  et  la  frénésie.  Il  ne  croit  ni  aux  revenants,  ni  aux 
sorciers,  ni  k  la  réalisation  des  songes.  Il  raille  les  craintes 
superstitieuses*  qu'inspirent  aux  «  genz  foh^s  »  les  étoiles  filantes 
et  les  éclipses,  et  nie  que  les  comètes  puissent  avoir  la  moindre 
influence  sur  la  destinée  des  grands  : 

Ne  li  prince  ne  sont  pas  digne 

Que  li  cors  du  ciel  doignciit  '  signe 

De  lour  mort  plus  que  d'un  povrc  ome. 

Il  a  d'ailleui's  une  haute  et  juste  i(Ié(>  de  la  science  : 

Si  roril^  clore  plus  granl  avantage         Et  la  raison  vous  en  dirai, 
D'estre  gentil  •',  courtois  et  sage.  Que  n'ont  li  prince  no  li  r«ii. 


I.  Doniiriii.  —  L'.  Ont  (le,  leur  côté.  —  :i.  Nobles. 


DEUXIEME  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA   ROSE  147 

Qui  ne  seventi  de  lelreure^;  Par  quoi    tnil   «  clerc,    dcsciple   ou 
Car  li  clers  voit  en  escriture,  [maistre 

Avec  les  sciences  prouvées,  Sont  gentil  ou  le  doivent  estre; 

Raisonables  et  demonstrces,  Et  sachiez  ciP  qui  ne  le  sont 

Touz  maus  dont  Ton  se  doit  retraire  ■',  C'est  pour  lour  cuer  que  mauvais  ont. 

Et  touz  les  biens  que  l'on  puet  faire.  (Ju'il  en  ont  trop  plus  d'avantages 

Les  choses  voit  du  monde  escriles,  Que  cil*  qui  court  as  cers  ramages  ^. 

Si  corn  el  sont  faites  et  dites.  Si  valent  pis  que  nule  gent 

Il  voit  es  ancienes  vies  Clerc  qui  le  cuer  n'ont  noble  et  gent... 

De  touz  vilains  les  vilenies,  Pour  quoi,  pour  gentillece  *"  avoir 

Et  touz  les  faiz  des  courtois  ornes  Ontli  clerc,  ce  pouez  savoir, 

Et  des  courtoisies  les  somes.  Plus  bel  avantage  et  graignour" 

Briefment  il  voit  escrit  ou  '*  livre  (Jue  n'ont  li  terrien  seigneur... 
Quanque  ■'  l'on  doit  fouïr  ou  sivre; 

Jean  de  Meun  était  très  familier  avec  la  littérature  latine;  il 
avait  lu  tout  ce  qu'on  pouvait  en  lire  de  son  temps,  c'est-à-dire, 
à  peu  d'exceptions  près,  ce  qui  nous  en  est  parvenu.  Non  seule- 
ment il  la  connaissait,  mais,  mérite  très  rare  à  son  époque,  il  la 
comprenait  réellement,  il  en  sentait  les  véritables  qualités.  Ses 
jugements  sur  les  anciens  sont  toujours  justes.  Platon,  dont  il 
a  étudié  le  Timée  dans  la  traduction  de  Chalcidius,  est  le  phi- 
losophe qui  a  le  mieux  parlé  des  dieux;  Aristote  est  le  génie 
universel;  Virgile  est  le  poète  qui  a  connu  le  cœur  féminin; 
Ovide  celui  qui  a  le  mieux  connu  l'art  de  le  tromper;  c'est  la 
finesse  qui  caractérise  Horace. 

Jean  de  Meun  n'est  pas  seulement  un  savant  et  un  lettré,  c'est 
aussi  un  poète,  le  plus  grand  peut-être  du  xm^  siècle.  A  ce  point 
de  vue  il  a  été  généralement  méconnu,  parce  que  d'autres  faces 
plus  étincelantes  de  son  esprit  ont  absorbé  l'attention  des  critiques 
qui  se  sont  occupés  de  lui,  et  parce  que  les  nombreux  poèmes 
qu'il  a  insérés  dans  son  roman  y  sont  un  peu  perdus.  C'est  un 
morceau  superbe  que  la  page  oîi  il  oppose  l'insouciance,  la  joie 
de  vivre  du  portefaix  aux  soucis  continuels  du  banquier,  qui  ne 
se  croit  jamais  assez  riche,  du  marchand,  qui  «  bée  **  a  boivre 
toute  Seine  »,  de  l'avocat  et  du  médecin,  qui  «  pour  deniers 
sciences  vendent  »,  du  théologien  qui  prêche  pour  acquérir 

Onours  ou  grâces  ou  richesses, 

I.  Savent.  —  2.  Littérature.  —  .3.  Éloigner.  —  4.  D-ins  le.  —  .".  Tout  ce  que.  — 
fi.  Tous.  —  7.  Ceux.  —  8.  Celui.  —  9.  Qui  ont  une  ramure.  —  10.  Noblesse.  — 
II.  Plus  grand.  —  12.  Aspire. 


148  LE  ROMAN   \)E   LA    ROSE 

(lu  ik'lio,  (les  «  entasseurs  », 

Qui  sont  luit  i  serf  a  lour  deniers, 
Qu'il  tienent  clos  en  lour  greniers. 

Tout  le  monde  connaît  les  portraits  (.le  Faux-Semblant  et  de 
la  Vieille,  ces  deux  ancêtres  de  Tartufe  et  de  Macette.  C'est  à 
des  ouvrages  antérieurs,  à  ceux  de  Guillaume  de  Saint-Amour 
et  d'Ovide  que  Jean  de  Meun  a  pris  une  partie  des  traits  de  ces 
deux  personnages,  mais  il  les  a  transformés,  les  a  faits  siens  et 
les  a  combinés  avec  ceux  que  lui  avaient  fournis  ses  observa- 
tions personnelles,  pour  en  tirer  des  types  bien  supérieurs  à 
ses  modèles.  Nous  signalerons  surtout,  dans  le  discours  de  la 
Vieille,  la  peinture  vigoureuse,  exacte  et  entièrement  originale 
de  la  passion  qu'elle  a  éprouvée  dans  sa  jeunesse  pour  le  ribaud 
([iii  dépensait  dans  les  tavernes  les  gains  de  la  courtisane  et 
payait  ses  faveurs  de  coups  et  d'injui'es.  Le  type  moins  connu 
du  mari  jaloux  est  également  remarquable  d'originalité  et  de 
verve. 

Dans  une  note  toute  différente,  nous  signalerons  encore,  entre 
autres  morceaux  empreints  d'une  réelle  poésie,  une  brillante 
description  d'un  orage,  avec  le  retour  du  beau  temps;  le  tableau 
«  des  berbiettes  blancbes  », 

Besles  debonaires  et  franches, 
Qui  Terbete  broutent  et  paissent. 
Et  les  floureles  qui  la  naissent; 

les  comjtaraisons  accumulées  par  l'auteur  pour  justifier  ses 
attaques  contre  l'asservissement  du  mariage  et  la  captivité  du 
couvent,  et  qui  représentent,  en  des  miniatures  ravissantes  de 
grâce  et  de  naturel,  l'oisillon  mis  en  cage,  le  poisson  pris  à  la 
nasse,  le  jeune  chat  (pii  voit  sa  jtremière  souris,  le  poulain  (|iii 
aper(}oit  une  cavale.  L'épisode  de  Vénus  et  Adonis;  l'histoire 
de  Pygmalior)  sont  aussi  deux  idylles  charmantes,  (|ui  soutien- 
nent dignement  In  com[»araison  avec  les  pages  d'Ovide  dont  elles 
sont  imitées. 

Ajoutons  (|ue  personne  ;ni  xui*^  siè(de  n'a  manié  la  langue 
française  comme  Jean  de  Meun;  (|U('  son  style  est  le  plus  son- 

I.Toiis. 


DEUXIEME   PARTIE   DU  ROMAN  DE  LA    ROSE  149 

vent  au  niveau  dos  idées  qu'il  exprime,  lautùt  énergi(jue,  lanlot 
gracieux,  mais  toujours  clair,  élégant  et  très  imajré;  que  sa 
versification  est  facile  et  que  bon  nombre  de  ses  vers  sont 
devenus  proverbiaux. 

A  tant  de  qualités,  il  faut  malheureusement  opposer  de  graves 
défauts.  Nous  avons  signalé  déjà  et  expliqué  le  manque  de 
plan  du  poème.  Jean  de  Meun  a  mérité  un  reproche  plus  sévère 
par  l'immoralité  de  certaines  parties  de  son  œuvre.  Les  conseils 
que  l'ami  donne  à  l'amant  sur  l'art  de  tromper  les  femmes  ; 
ceux  de  la  Vieille  à  Bel-Accueil  sur  la  manière  de  grucer  les 
hommes  sont  d'une  effronterie  que  rien  ne  surpasse,  si  ce  n'est 
l'insolence  des  outrages  que  l'auteur  déverse  en  toute  occasion 
sur  les  femmes.  Le  plus  souvent  Jean  de  Meun  voile  l'indécence 
lie  sa  pensée  pai'  des  métaphores,  mais  ces  métaphores  sont 
g'énéralement  plus  indécentes  encore.  En  certain  endroit  même, 
non  seulement  il  ne  recule  pas  devant  les  mots  les  pluscvniques, 
mais  il  les  recherche  avec  affectation.  C'est  une  fanfaronnade. 
Il  ne  croit  pas  plus  à  la  valeur  du  spirituel  paradoxe  par  lequel 
il  essaie  de  justifie  ces  expressions  «  bandes  et  folles  »  qu'il  n'est 
convaincu  de  la  perversité  innée  de  la  femme  ;  et  pas  plus  dans 
un  cas  que  dans  l'autre  il  ne  semble  disposé  à  suivre  les  con- 
seils qu'il  se  plaît  à  donner. 

Un  autre  défaut,  dont  Jean  de  Meun  connaissait  les  incon- 
vénients, contre  lequel  il  met  en  garde  les  autres,  et  qu'il  a 
su  moins  que  personne  éviter,  c'est  la  prolixité.  Il  a  beau 
répéter  que 

Bon  fait  prolixité  fouir, 

il  s'attarde  continuellement  en  des  longueurs  désespérantes, 
(nibliant 

Que  maintes  fois  cil  qui  preesche, 
Quant  briefment  ne  se  despeeche. 
En  fait  les  auditours  aler, 
Par  trop  prolixemenl  parler. 

Succès  du  Roman  de  la  Rose.  —  Le  Roman  de  la  Rose 
eut  un  succès  inouï;  aucun  ouvrage  du  moyen  Age  ne  fut  aussi 
souvent  copié;  le  nombre  des  manuscrits  qui  nous  en  sont  par- 


150  LE  ROMAN  DE  LA  ROSE 

venus  n'est  ixuin-o  inférieur  à  deux  cents;  I)eaucoup  sont  écrits 
et  ornés  avec  luxe.  Détail  piquant,  ce  poème,  où  la  noblesse  et 
la  royauté  sont  si  peu  respectées,  se  trouvait,  souvent  à  plu- 
sieurs exemplaires,  dans  la  plupart  des  bibliothèques  princières. 

Son  succès  hors  de  France  fut  aussi  très  rapide  ;  on  en  con- 
naît de  la  fin  du  xni"  siècle  ou  du  xiv'"  une  traduction  assez 
abrégée  en  vers  flamands  d'Heinric  van  Aken;  une  réduction 
en  sonnets  italiens,  intitulée  il  Fiore,  et  une  imitation,  sans 
doute  du  môme  auteur,  en  vers  rimant  deux  à  deux,  il  Delta 
d'Amure;  deux  traductions  en  vers  anglais,  dont  une,  en  jiartie 
perdue,  est  de  Chaucer  et  l'autre,  également  fragmentaire,  est 
anonyme.  Pétrarque,  sans  voir  dans  le  Roman  de  la  Rose  un 
chef-d'œuvre,  le  considérait  néanmoins  comme  le  plus  grand 
poème  de  la  France  et  en  envoyait  un  exemplaire  à  Gui  de 
Gonzague,  seigneur  de  Mantoue. 

Aux  XIV*'  etxv"  siècles,  cette  vogue  ne  cessa  d'aller  grandissant  ; 
en  même  temps  que  les  copistes  multipliaient  les  manuscrits 
du  roman,  les  plus  fameux  tapissiers  en  reproduisaient  les  [)rin- 
cipales  scènes. 

Les  tapis  n'esloient  pas  lais. 
Ou  de  la  Rose  li  Romans, 
Pour  lire  ans  amans  clers  el  lais, 
Estoit  escripl  de  tlyamans'. 

Jacques  Dourdin  en  1386,  Pierre  Beaumetz  en  l."{87,  Nicolas 
Bataille  en  1393  livrent  au  duc  de  Bourgogne,  Philippe  le  Hardi, 
de  riches  tapisseries  «  sur  l'istoire  du  Roman  de  la  Rose  ».  Des 
tapisseries  flamandes  du  commencement  du  xvi"  siècle  repré- 
sentent encore  difl'érentes  scènes  du  poème. 

A  peine  inventée,  l'imprimerie  s'en  empara,  et  jus(pren  io3(S 
elle  en  publia  une  quarantaine  d'éditions. 

Dès  ri'.IO,  un  certain  Gui  de  Mori  avait  remanié  \v  i-omaii. 
supprimant  de  nombreux  vers,  en  ajoutant  d'autres,  mais  sa 
version  n'eut  pas  la  moindre  notoriété.  En  l."03,  Jean  M(dinel 
h'  mit  en  [irose,  en  1<>  «  moralisant  »,  en  (b»nnant  à  rall(''g()rie 
de  la  rose  et  à  tmil  le  ixtènic  un  sens  niysti(pi(' ri  ciirétien.  Cette 

1.  n.iris  le  Ih'-hut  du  Cœur  el  cd'  l'OKil,  |iiililii'  par  \\'rif,'lil,  lieliifuiue  anti(/uae. 


DEUXIÈME  PARTIE   DU   ROMAN   DE   LA   ROSE  lot 

transformation  ridicule  fut  plusieurs  fois  imprimée.  Vin  lii'iO, 
Clément  Marot,  qui  appelait  Guillaume  de  Loiiis  «  notre 
Ennius  »  et  voulait  que  «  De  Jean  de  Meun  s'enfle  le  cours  de 
Loire  »,  occupa  les  loisirs  forcés  de  sa  prison  en  habillant  à  la 
moderne,  suivant  l'exjtression  d'Etienne  Pasquier,  l'œuvre  com- 
mune des  deux  poètes,  pour  la  rendre  plus  accessible  à  ses 
contemporains.  Son  édition  devint  le  modèle  de  toutes  celles 
qui  suivirent  pendant  la  première  moitié  du  xvi"  siècle. 

Les  causes  de  ce  succès  sont  diverses  autant  que  les  éléments 
dont  le  poème  est  composé.  La  première  partie,  avec  ses  char- 
mantes descriptions,  sa  gracieuse  allégorie  de  la  rose,  ses  fines 
analyses,  sa  versification  aisée,  est  une  des  compositions  les 
plus  agréables  du  moyen  âge.  Il  est  néanmoins  incontestable 
que  Guillaume  de  Lorris  doit  à  Jean  de  Meun  une  grande  part 
de  sa  célébrité.  Dans  la  seconde  partie,  toutes  les  curiosités  trou- 
vaient satisfaction,  les  goûts  les  plus  divers  y  étaient  flattés. 
Jean  amusait  les  uns  par  ses  intarissables  plaisanteries  à  l'égard 
des  femmes;  il  flattait  les  passions  des  autres  par  ses  hardiesses 
contre  la  royauté,  la  noblesse  et  les  pouvoirs  établis,  par  ses 
satires  mordantes  contre  les  ordres  mendiants;  ce  qui  attirait 
aussi  le  lecteur,  c'était  la  riche  encyclopédie,  la  collection 
précieuse  de  renseignements,  d'anecdotes,  de  citations,  de  traits 
piquants.  C'était  une  Somme,  lùicore  au  milieu  du  xv"  siècle, 
un  chanoine  de  Lisioux  en  faisait  un  répertoire  alphabétique; 
au  xvi^  siècle,  Mai'ot  le  trouve  «  confict  en  bons  incidens  »  et  croit 
que  si  chacun  le  tient  «  au  plus  haut  anglet  de  sa  librairie  », 
c'est  «  pour  les  bonnes  sentences,  propos  et  ditz  naturelz  et 
moraulx  qui  dedans  sont  mis  et  inserez  ».  Enfin,  il  y  a  un  mérite 
que  nul  n'a  contesté  à  Jean  de  Meun,  auquel  au  contraire  ses 
ennemis  les  plus  acharnés  ont  tous  rendu  justice,  c'est  d'avoir 
mieux  que  personne  écrit  en  français. 

Il  faut  compter  encore  au  nombre  des  facteui'S  (jui  ont  le  plus 
puissamment  contribué  au  succès  du  poème  les  attaques  dont  il 
fut  l'objet.  Ces  atta(|ues  ont  commencé  dès  l'apparition  du  livre. 
Déjà  dans  son  Pèlerinarje  de  la  Vie  humaine,  écrit  entre  1330  et 
1335,  Guillaume  de  Digulleville,  tout  en  lui  cniiirunfanl  son 
cadre,  accuse  le  Roman  de  la  Rose  d'être  uniquement  inspiré 
par  Luxure  et  traite  Jean  de  Meun  de  plagiaire. 


152  LE  ROMAN   DE  LA   ROSE 

Ces   allatjuos,  souvent    répétées,  linireiit    par   piovoquei'   de 
vives  ripostes.  Au  commencenieiit  du  xv"  siècle,  les  adversaires 
et  les  partisans  du  Roman  de  la  Rose  se  livrèrent  un  véritable 
combat  liltéraire.  Le  point  de  dé|>art  de  cette  querelle  fut  une  dis- 
cussion verbale  entre  Jean  de  Montrenil,  prév^tf  de  Lille,  le  ]tr«»- 
mier  en  date  des  humanistes  français,  srrand  admirateur  de  Jean 
de  Meun;  (ierson,  leg-rave  chancelier  de  liiiiivorsité  de  Paris,  que 
limmoralité  et  surtout  l'impiété  de  la  seconde  |>artie  du  roman 
révoltaient;  et  Christine  de  Pisan,  que  le  cynisme  de  Jean  <b^ 
Meun  indignait  et  qui  lui  avait  déjà  aierement  reproché,  dans  son 
Épilre  au  dieu  d'Amour,  ses  diatribes  contre  les  femmes.  A  la 
suite  de  cette  discussion,  Jean  de  Montreuil  envoya,  en  1400  ou 
liOl,  à  ses  deux  contradicteurs  un  traité,  aujourd'hui  perdu, 
dans  lequel  il  justitiait  le  poète.  Cette  défense  suscita  un  échanc:e 
de  factums  et  d'épîtres,  en  français  et  en  latin,  pour  et  contre 
Jean  de  Meun,  entre  Christine  de  Pisan  et  Gerson  d'une  part, 
et  d'autre  part  Jean  de  Montreuil,  son  ami  Gontier  Col,  secré- 
taire du  roi,  Pierre  Col,  chanoine  de  Paris  et  de  Tournai,  frère 
du  précédent,  et  quelques  autres  lettrés.  La  jùèce  la  [>lus  impor- 
tante du  débat  est  la  réponse  du  chancelier  au  traité  de  Jean 
de  Montreuil.  Elle  est  intitulée    Vision  de  Gerson    et  parut  en 
1402.  Ecrite  dans  le  cadre  que  le  Roman  de  la  Rose  avait  mis 
à  la  mode,  c'est-à-dire  sous  forme  d'un  songe  allégori([ue,  elle 
est  un  violent  réquisitoire  contre  Jean  de  Meun,  à  (pii  Gerson 
re|)roche  d'avoir  fait  la  guerre  à  Chasteté,  attaqué  le  mariage, 
blâmé  les  jeunes  gens  qui  entrent   en   religion,   répandu    des 
|taroles  luxurieuses,  dilTamé  Raison  en  lui  |)rètant  des  «expres- 
sions alxnninables,  mêlé  les  ordures  aux  choses  saintes,  promis 
le  [)ai-adis  aux  luxurieux,  profain''  des  noms  sacrés  en  les  appli- 
qnanl  à  des  objets  honteux.  «  Il  n'a  pas  fait  moins  de  irrévérence 
à  Dieu  ainsi   parler  et  entouillier  '   vilaines  choses   entre    les 
paroles  divines  et  consacrées  que  s'il    eust    getlé  le    précieux 
«■orjis  Notre  Seigneni*  enti-e  les   pi(''s  des  pourceaux   et  sur    un 
liens  ■.  Pensez  quel  outrage  et  quel  bide  "  et  quel  horreur!  »  Au 
point  de  vue  littéraire  Gerson  est  aussi  pour  la  seconde  partie 
du  roman  un  juge  sévère;  dans  sa  lettre  à  Pierre  Col,  il  le  Iraile 

I.  Mêler. —  1.  Fninier.  —  :!.  Hiileiir. 


DEUXIEME  PARTIE  DU   ROMAN   DE   LA   ROSE  153 

de  chaos,  de  Babilonira  coitfusio,  do  hroddhini  rjcrmanicum  '. 
Toutefois  il  roconiiaît  (lue  laiitciir  n'a  |tas  son  égal  |»onr  écrire 
la  langue  française  :  in  loquenlia  gallicn  non  habet  shiiilem. 
Gerson  n'hésite  pas  à  condamner  l'ouvrage  au  feu;  il  est  même 
convaincu  que  l'auteur  a  plus  fait  que  Judas  pour  mériter  la 
damnation  éternelle,  (iliristine,  tout  en  reconnaissani  (pic  dans 
le  poème  «  il  y  a  de  bonnes  choses  et  bien  dittes  sans  faille  », 
n'en  conclut  pas  moins,  elle  aussi,  que  «  mieulz  lui  affiert'-  ense- 
velissement de  feu  que  couronne  de  lorier  ». 

Les  défenseurs  du  roman  sont  aussi  passioimés  (ju(^  ses 
adversaires.  Gontier  Col  appelle  Jean  de  Meun,  «  son  vrav 
maistre  enseigneur  familier,  vray  catholique,  solennel  maistre 
et  docteur  en  sainte  théologie,  philosophe  très  parfont  ^,  excel- 
lent, sçachant  tout  ce  qui  à  entendement  humain  est  scible. 
duquel  la  gloire  et  renommée  vit  et  vivra  es  âges  advenir  ».  Son 
admiration  pour  lui  est  telle  qu'il  préférerait  être  son  contem- 
porain plutôt  qu'empereur  romain.  Les  lettres  de  Pierre  Col 
sont  plus  enthousiastes  encore.  Cette  «  grant  guerre  »  dura  près 
de  trois  ans,  et  comme  tous  les  débats  du  même  genre,  elle 
n'eut  d'autre  résultat  que  d'attirer  davantage  l'attention  sur  le 
livre  attaqué  et  de  lui  amener  de  nouveaux  lecteurs. 

Jean  de  Meun  ne  cessa  d'avoir  des  adversaires  et  des  admira- 
teurs plus  ou  moins  convaincus,  et  son  nom  est  glorifié  ou  vili- 
pendé dans  la  plupart  de  ces  poèmes  insipides,  pour  ou  contre 
les  femmes,  qui  encombrent  la  littérature  du  xv*"  et  du  commen- 
cement du  xvi"  siècle. 

Bien  que  de  1538  à  ll'io  aucune  édition  n'ait  paru  du  Roman 
de  la  Rose,  il  n'a  cependant  jamais  cessé  d'être  lu,  et  tous  les 
critiques  de  cette  époque  qui  en  ont  parlé  le  considèrent  comme 
le  meilleur  produit  de  la  poésie  française  avant  le  règne  de 
François  I".  C'était  un  des  poèmes  préférés  de  Ronsard,  qui 
regrettait  de  ne  pas  voir  les  érudits  le  «  commenter  »  plutôt 
«  que  s'amuser  à  je  ne  sçay  quelle  grammaire  latine  qui  a  passé 
son  temps  ».  Antoine  Raïf  en  définit  le  sujet  en  un  sonnet  qu'il 
adresse  à  Charles  IX.  Etienne  Pasquier  aurait  opposé  volontiers 
Guillaume  de  Lorris  et  Jean  de  Meun,  non  seulement  à  Dante, 

I.  Brouet  allemand.  —  2.  Convleiil.  —  3.  Profoml. 


loi  LE  ROMAN   DE  LA  ROSE 

comme  le  faisaient  beaucoup  île  ses  coufemporains,  mais  «  à 
tous  les  poètes  d'Italie,  soil  que  nous  considérions,  ou  leurs 
mouelleuses  sentences,  ou  leurs  belles  loquutions,  encores  que 
l'oeconomie  g-énérale  ne  s<'  rapporte  à  ce  que  nous  jtratiquons 
aujourd'iiuy.  Recherchez-vous  la  philosophie  naturelle  ou 
morale?  elle  ne  leur  (lt''fauf  au  besoin  :  voulez-vous  quelques 
sages  traits?  les  voulez-vous  de  follie?  vous  y  en  trouverez  à 
suffisance;  traits  de  folie  toutesfois  dont  pourrez  vous  faire 
sages.  Il  n'est  pas  que  quant  il  faut  repasser  sur  la  théologie,  ils 
se  monstrent  n'y  estre  aprentifs.  Et  tel  depuis  eux  a  esté  en 
g-rande  vogue,  lequel  s'est  enrichy  de  leurs  plumes,  sans  en 
faire  semblant.  Aussi  ont-ils  conservé  et  leur  œuvre  et  leur 
mémoire  jusques  à  huy,  au  milieu  d'une  infinité  d'autres,  qui 
ont  esté  ensevelis  avec  les  ans  dedans  le  cercueil  des  ténèbres.  » 
André  ïhevet  a  placé  Jean  de  Meun  dans  sa  g^alerie  des  Hommes 
illustres.  Le  père  Bouhours  lui  donne  h^  titre  de  père  et  inven- 
teur de  l'éloquence  française. 

En  1735,  Lenglet  du  Frcsnoy,  pour  qui  Guillaume  de  Lorris 
était,  non  plus  seulement  «  notre  Ennius  »,  mais  «  notre 
Homère  ».  publia  une  édition  nouvelle  du  lloman  de  la  liose. 
Deux  ans  après,  Lantin  de  Damerey  fit  ]»araître,  comme  com- 
plément à  cette  édition,  un  volume  d'études  sur  le  poème. 
En  1798,  on  réimprima  l'édition  de  Lenglet  du  Fresnoy  avec 
le  supplément  de  Lantin  de  Damerey.  En  1814,  Méon  donna, 
d'apiès  de  bons  manuscrits,  un  texte  du  poème  plus  correct  que 
les  précédents.  Son  édition,  devenue  rare,  a  été  reproduite  par 
Francisque  Michel  en  1865  et  par  Pierre  Marteau  —  pseudo- 
nyme de  J.  Groissandeau  —  avec  une  traduction  en  vers  (1878- 
1880).  En  1831)  avait  paru  une  traduction  en  vers  allemands, 
par  H.  Fahrniann,  de  la  pi-cniière  partie  du  Roman. 

Influence  du  Roman  de  la  Rose.  —  Le  Ronum  de  la 
Rose  a  exercé  depuis  le  milieu  (hi  xni''  siècle  jusqu'au  milieu 
du  xvi"  une  influence  considérable  sur  la  liltt'iaturc  française 
et  sur  les  littératures  étrangèj'es  (jui  se  sont  inspirées  de  la 
nôtre.  Seul  le  grand  mouvement  littéraire  auquel  Ronsard  et 
ses  amis  donnèrent  une  si  vive  impulsion  parvint  eu  France  à 
arrêter  cette  ar'fion  malheureuse.  Mais  coinine  ctdle  des  arbres 
(pii  ont    eu    le  teuips   de   plouger  dans  le   sol  de   uouibreuses  et 


DEUXIÈME  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA  ROSE  15o 

profondes  racines,  son  extirpation  fut  longue,  et  au  wu"  siècle 
encore  sjn  influence  se  manifeste  sous  différentes  formes,  notam- 
ment dans  cette  école  dont  Honoré  d'Urfé  et  M""  de  Scudéry 
furent  les  coryphées. 

La  chronologie  des  œuvres  du  xm«  siècle  est  encore  Iroj) 
insuffisamment  étahlie,  troji  de  poèmes  de  cette  époque  sont 
encore  inédits  ou  à  jamais  perdus  pour  qu'il  soit  possible  de 
préciser,  dans  l'état  actuel  de  la  science,  quelle  action  Guillaume 
de  Lorris  et  Jean  de  Meun  ont  exercée  sur  le  développement  de 
notre  littérature.  Il  est  cependant  un  fait  (ju'on  peut  désormais 
considérer  comme  incontestable,  c'est  qu'on  a  beaucoup  exagéré 
le  rôle  funeste  de  ces  deux  poètes.  On  a  souvent  attribué  à 
Guillaume  de  Lorris  l'introduction  dans  la  poésie  française  du 
songe,  de  l'allégorie,  des  personnifications.  C'est  une  erreur  facile 
à  réfuter.  Et  d'abord  il  faut  distinguer  de  l'allégorie  une  autre 
figure  que  d'ordinaire  on  confond  abusivement  avec  elle,  bien 
qu'elle  en  diffère  essentiellement.  C'est  la  métaphore  prolongée. 
Non  seulement  les  auteurs  du  Roman  de  la  Rose  n'ont  pas  intro- 
duit celle-ci  dans  la  littérature  française,  car  elle  tient  une  très 
large  place  dans  des  poèmes  antérieurs  ou  contemporains,  mais 
encore  ils  ne  sont  en  aucune  façon  responsables  du  néfaste 
succès  qu'elle  va  avoir  à  la  fin  du  xni®  siècle  et  au  xiv%  puis- 
qu'on en  trouve  à  peine  quelques  traces  insignifiantes  dans  leur 
composition.  Quant  au  songe,  à  l'allégorie  proprement  dite,  aux 
personnifications,  ils  sont  d'un  usage  fréquent  dans  la  littéra- 
ture antérieure,  et  Guillaume  de  Lorris  en  les  prenant  pour 
cadre  de  son  poème  n'a  fait  que  se  conformer  au  goût  de  son 
époque.  Toutefois  il  est  évident  que  sans  le  succès  du  Roman  de 
la  Rose  ce  goût  n'aurait  eu  ni  l'extension  qu'il  a  reçue  à  partir 
de  la  fin  du  xm"  siècle,  ni  son  extraordinaire  persistance. 

Les  autres  éléments  du  Roman  de  la  Rose  qui  ont  agi  sur  la 
littérature  des  siècles  suivants  se  présentent  dans  les  mêmes 
conditions,  c'est-à-dire  que  d'une  part  les  auteurs  du  roman  les 
ont  tromés  dans  le  domaine  public,  et  que,  d'autre  part,  ils  leur 
ont  donné  une  forte  impulsion.  Ce  sont,  dans  la  première  partie 
du  poème,  la  préciosité,  le  cultisme  de  la  femme,  la  didactique 
de  l'amour  courtois  ;  dans  la  seconde  partie,  les  plaisanteries  et 
les  injures  à  l'adresse  dos  femmes,  et  peut-être  aussi  l'affirma- 


lo6  LE  ROMAN   DE  LA   IIOSE 

lion  que  les  vcilus  |KM*soiin('llr.s  cl  non  celles  des  ancêtres  sont 
les  seuls  titres  de  noblesse.  Ces  constatations  montrent  combien 
il  est  délicat,  difficile,  sinon  impossible,  de  recherclier  quelle 
influence  le  Honi.iii  do  la  Koso  a  exercéo  sur  la  littérature  subsé- 
quente. 

En  eflet,  lorsqu'on  examine  attentivenicnl   les  jkx'muos  écrits 
dans  le  goût  du  Roman  de  la  Rose  et  parus  peu  nprés  lui,  on  ne 
])eut  la  plupart  du  tem|)S  décider  si  les  idées  et  le  tour  d'esprit 
communs  à  toutes  ces  compositions  ont  été  empruntés  au  poème 
de  Guillaume  de  Lorris  et  de  Jean  de  Meun  ou  à  d'autres  œuvres 
du  même  genre.  Et  ces  poèmes  en  ont  souvent  inspiré  d'autres, 
qui  à  leur  tour  ont  été  imités,  de  sorte  que  leurs  idées  ont  pu, 
en  debors  du  Roman  de  la  Rose,  se  vulgariser  et  se  transmettre 
de  générations  en  générations.  Baudoin  de  Coudé,  par  exemple, 
]>our  ne  citer  que  les  trouvères  cbez  qui  l'on  serait  le  plus  tenté 
de  voir  l'influence  de  Guillaume  de  Ijorris,  a  exposé,  sous  une 
forme  allégoritjue,  «  Les  maus  d'Amours  et  le  contraire  »,  dans 
la  Prison  cV Amours,  le  Conte  cV Amours,  le  Dit  de  la  Rose.  Mais, 
bien  que   l'inspiration    de    Baudoin  soit   semblable  à  celle   de 
Guillaume,  lien  dans  les  poésies  qui  viennent  d'être  citées  ne 
paraît   emprunté  au  Roman   de  la   Rose   plutôt  qu'à   d'autres 
poèmes  du  même  gfenre.  l^e  fils   de  Baudoin,   Jean  de  Condé, 
lui  aussi,  n'a  de  commun  avec  Guillaume  que  des  banalités  qu'il 
a  pu  trouver  partout  ailleurs  aussi  bien  que  dans  le  Roman  de 
la  Rose.  C'est  dans  sa  Messe  des  Oiseaux  qu'on  verrait  le  plus 
volontiers  l'influence  de  Guillaume  de  Lorris.  Par  une  nuit  de 
uuii,  l'auteur  songe  qu'il  se  trouve  dans  la  campagne  au  lever 
de  l'aurore.  Là  il  assiste  à  une  messe  (diantée  par  les  oiseaux 
en  présence  de  Vénus.  Sur  l'ordre  de  l.i  déesse,  le  perroquet  y 
prêcbe  sur  les  vei'lus  nécessaires  en  amour  :  Obédience,  Patience, 
Lovaulé,  Espérance.  La  messe  fut  suivie  d'un  dîner  surl'berbe  : 
le  jiremier  mets  fut  Reg-ard,  le  second,  Doux-Rire;  l'entremets 
se  composai!   de  soupirs  et  de  plaintes,  et  ainsi  de  suite.  A  la 
lin  du  banquet  une  discussion  s'éleva  entre  les  cbanoinesses  et 
les  noimes  cisterciennes,  les  premières  re|)rochant  aux  secondes 
de  leur  prendre  leurs  amants.  Après  un  débat  où  de  nombreuses 
questions    fiireul    Irailées,    Vénus   déeid.i    que  cbanoinesses    et 
iMtunaius  devaient  comme  |t,n'  le  passé  ;unu'r  et  se  faire  aimer. 


DEUXIÈME   PAIITIE  DU  ROMAN    DE   LA   ItOSE  157 

—  Ce  n'est  pas  le  Koiiiiui  de  la  Hose  (lui  a  itis|»ii'é  ce  [K>èm<';  ce 
sont  le  Fahlenu  du  Dieu  d'Amours,  ou  celui  de  Véuus  la  déesse 
(F Amours,  et  les  débats  qui  dérivent  de  V Allercnlio  Phi/llidis  el 
Florœ.  Un  autre  poème  du  uu^^me  auteur  raj)pel[e  le  chapitre  de 
Jean  de  Meun  sur  Faux-Seuil)lanl,  c'est  le  Dit  d'Ypooisie  des 
Jacobins,  mais  il  est  préciséuieut  écrit  —  et  c'est  le  seul  parmi 
les  nombreuses  poésies  de  Jean  de  Gondé  —  dans  un  mètre  très 
particulier,  affectionné  de  Rul<d»euf,  qui  a,  lui  aussi,  souvent 
attacjué  les  Jacobins  et  a  écrit  notamment  contre  eux,  dans  ce 
même  rythme,  le  Dit  dA'pocrisie.  Une  accusation,  il  est  vrai,  de 
Jean  <le  Coudé,  (|ui  ne  se  rencontre  dans  aucun  poèuie  de  Hute- 
beuf  se  trouve  déjà  dans  le  llomau  de  la  Rose,  expriin»'  dans  les 
mêmes  termes.  Faux-Semblant  avait  dit  : 

Je  m'eiitremet  de  couretages, 
Je  fais  pais,  je  joing  mariages. 

Jean  de  Coudé  répète  : 

De  maint  markié  sont  couraticr; 
Encor  plus  il  sont  curalier 
Des  mariages. 

Mais  ce  rapprochement  est  sans  importance,  étant  <Ionné  le 
grand  nombre  des  écrits  en  vers  ou  en  prose,  en  latin  ou  eu 
français,  du  xm''  et  du  xiv*"  siècle,  qui  reproduisent  les  mêmes 
accusations  contre  les  ordres  mendiants.  Plus  encore  que  Jean 
de  Coudé,  son  compatriote  et  contemporain  Watriquet  de 
Couvin  fait  penser  à  Guillaume  de  Lorris.  Dans  sa  Fontaine 
d'Amours,  les  descriptions  du  [»rintem}»s,  du  verijer,  de  la  fon- 
taine, les  allégories,  les  personnifications  rappellent  inévitable- 
ment la  première  partie  du  Roman  de  la  Rose.  Guillaume  de 
Lorris  avait  déjà  décrit  la  Fontaine  d'Amour,  mais  en  nous  pré- 
venant qu'avant  lui  de  nombreux  auteurs  en  avaient  parlé  en 
français  et  en  latin.  Les  ouvrages  de  ces  auteurs  semblent 
aujourd'hui  pei'dus,  mais  ils  ne  l'étaient  pas  du  temps  de 
Watri(|uet.  Ajoutons  encoi-e  (pie  Watri(]uet  pour  son  poème  a 
beaucoup  emprunté  à  la  Messe  des  Oiseaux  de  Jean  de  (^oiidé. 

Le  but  de  ces  rap})rochemeuts  n'est  pas  d'établir  <pie  Raudoiri 
de  Coudé,  son  (ils  Jean  et  Watriquet  (b'  Couvin  ont   ignoré  le 


138  LE  ROMAN   DE  LA    ROSE 

Roman  de  la  Rose.  Ou  vcira  |»lus  loin,  au  couliaiic.  (juc  la  [iro- 
mière  partio  tou[  au  uioius  a  ('lé  connue  de  Tuu  d'eux,  et  il  est 
probable,  étant  donné  son  sureès,  qu'elle  a  été  également  connue 
des  autres.  Ce  qu'on  a  voulu  nioutrcr,  c'est  que,  même  si  le 
Roman  de  la  Rose  n'avait  jamais  existé,  leurs  poèmes  n'en 
auraient  pas  moins  pu  être  ce  qu'ils  sont. 

On  peut  aller  plus  loin  et  étendre  cette  conclusion  même  aux 
poèmes  qui  contiennent  des  allusions  ou  des  emprunts  évidents 
au  Roman  de  la  Rose.  La  Voie  de  Paradis  de  Rutebeuf,  écrite 
après  l'année  1261,  est  dans  ce  cas.  C'est,  comme  le  poème  de 
Guillaume  de  Lorris,  un  songe  allégorique,  avec  description  du 
printemps  et  portraits  de  vices  personnifiés.  Rutebeuf  a  j»u 
prendre  l'idée  de  ces  portraits  dans  la  première  partie  du  Roman 
de  la  Rose  ;  il  y  a  pris  certainement  des  traits,  des  vers  môme 
pour  son  début.  Malgré  ces  emprunts,  il  (»st  certain  que  son 
modèle  a  été  la  Voie  de  Paradis  de  Raoul  de  Houdan,  et  lors 
même  que  Guillaume  de  Lorris  n'aurait  jamais  écrit  son  poème, 
celui  de  Rutebeuf  n'en  existerait  pas  moins,  avec  un  songe  allé- 
gorique pour  cadre,  une  description  du  printemps  et  des  person- 
nifications. 

Rutebeuf  et  Jean  de  Meun  ont  aussi  des  ressemblances  frap- 
pantes, surtout  dans  les  passages  où  ils  attaquent  les  Jacobins 
et  les  Franciscains,  plaisantent  les  liéguines,  défendent  Guil- 
laume de  Saiut-Auiour.  parlent  de  l'Evangile  éternel.  Mais  la 
date  de  leurs  cBuvres  n'est  pas  assez  exactement  fixée  pour 
qu'on  sache  lequel  des  deux  auteurs  a  pu  imiter  l'autre.  D'ail- 
leurs ils  étaient  contemporains,  liabitaient  la  même  ville  et  pre- 
naient part  aux  mêmes  luttes  de  l'Université  contre  les  ordres 
mendiants,  luttes  où  les  mêmes  accusations  étaient  répétées  sous 
toutes  les  formes.  Ils  ont  pu,  sans  se  rien  devoir  l'un  à  l'autre, 
puiser  à  des  sources  connnunes. 

Baudoin  de  Condé,  dont  il  a  été  déjà  |»arlé  précédemment,  a 
r('|irodnil  des  expressions,  des  vers  même  de  Guillaume  de 
Lorris,  au  début  de  sa  l^oie  de  Paradis.  Malgré  cela  le  modèle 
(fu'il  a  suivi  est  la  Voie  de  Paradis  de  Rulcdieuf,  à  (pii  il  a  pris 
aussi  des  expressions  textuelles,  et  il  ne  doit  au  Homan  de  la 
Rose  que  quelques  trails  iusignifianis  de  sa  description  du 
printemps. 


DEUXIEME  PARTIE  DU  ROMAN  DE  LA    ROSE  159 

Les  plus  ancieniios  mkmiHoiis  du  llomnu  Ao  la  Kosc  (jii'on  ail 
relevées  jusi[iricl  se  trou  vont  dans  la  Panfhère  d'Amours,  de 
Nicole  de  Margival,  écrite  vers  1295,  et  dans  la  Cour  d'Amours, 
de  Mahieu  Le  Porier,  à  peu  près  de  la  même  époque.  Nicole  de 
Margival  renvoie  au  Uoman  de  la  Rose  les  lecteurs  qui  voudront 
apprendre  à  fond  Fart  d'aimer,  et  Mahieu  Le  Porier  reproche  à 
Jean  de  Meun  d'avoir  médit  des  femmes.  Ces  deux  auteurs  ont 
dû  suliir  l'influence  du  roman,  mais  ils  ont  eu  en  même  temps 
d'autres  modèles.  Nicole  de  Margival  cite  un  poème  allégorique 
aujourd'hui  perdu,  ayant  aussi  l'amour  pour  sujet,  le  Dit  de  VAn- 
nelet,  de  Jean  l'Espicier;  il  mentionne  encore  le  livre  d'André  Le 
Chapelain,  qu'il  a  connu  par  la  traduction  de  DrouartLa  Yache. 
S'il  n'avait  pas  cité  ces  deux  ouvrages,  c'est  évidemment  à  Guil- 
laume de  Lorris  qu'on  aurait  sans  hésitation  attrihué  ce  qu'il 
dit  de  l'amour. 

C'est  donc  avec  heaucoup  de  réserve  et  de  circonsj)ection 
qu'il  faut  apprécier  l'influence  du  Roman  de  la  Rose  sur  notre 
poésie,  en  laissant  de  côté  toute  idée  préconçue,  en  ouhliant  les 
préjugés  auxquels  les  jtrécis  et  les  manuels  ont  fini  par  donner 
force  de  vérités  démontrées,  et  qui  remontent  à  l'époque  où  l'on 
ne  connaissait  guère  des  auteurs  du  xni"  siècle  que  Guillaume 
de  Lorris  et  Jean  de  Meun  ;  en  se  souvenant  au  contraire  que 
Guillaume  n'a  pas  créé  le  genre  dont  son  poème  est  le  plus  bril- 
lant produit.  Cette  influence  est  réelle,  incontestable;  mais  ce 
n'est  pas  celle  d'un  novateur  qui  change  les  habitudes  de  resju'it, 
qui  révolutionne  un  art  en  y  apportant  des  procédés  nouveaux; 
c'est  celle  d'un  es[»rit  supérieur  qui  donne  à  un  genre  la  consé- 
cration de  son  talent  et  de  son  autorité  ;  celle  d'un  maître  bril- 
lant qui  attire  à  l'école  dont  il  fait  partie  de  nombreux  disciples, 
qui  communique  aux  doctrines  de  cette  école  la  longévité  de 
ses  travaux  personnels. 

Cette  influence  fut  malheureuse.  L'art  des  allégories  et  des 
j)ersonnifications  est  faux  et  dangereux,  parce  que,  comme  l'a 
justement  remarqué  M.  Gaston  Paris,  «  il  dispense  d'observa- 
tion réelle  et  de  sentiment  vrai  ».  Si  Guillaume  de  Lorris  avait 
assez  de  talent  pour  éviter,  au  moins  en  partie,  les  inconvénients 
de  ce  système,  il  n'en  fut  pas  de  même  de  ses  imitateurs.  Les 
personnifications  qui   dans  le   Roman  de  la  Rose  ont  une  vie 


160  LE  ROMAN  DE  LA   ROSE 

|>i-(>pi(',  |ieiis('iit  ot  agissent  coninK'  (l(\s  êtres  réels,  sont,  dans 
les  autres  poésies  du  même  ceiire,  des  marionnettes  sans  inné  et 
sans  voix,  dont  les  membres  n'obéissent  qu'à  des  impulsions 
mérani(pies:  dnns  le  Uomnn  d<^  la  liose  les  s(Mitiments  que  ces 
persoimitications  reprt'sentcnt  sont  personnels  aux  dcnix  amnnts, 
ils  expriment  Icnirs  diflérenls  états  d'.une;  dans  les  autres 
œuvres  ils  n\ij»partiennent  à  personne;  ils  se  manifestent  Ion- 
jours  les  mêmes,  sans  nuance;  ils  ne  représentent  «  que  de 
froides  combinaisons  de  l'esprit,  sans  une  parcelle  de  vérité  ni 
de  passion  ». 

Quant  aux  autres  (b'^fauts  (|u"(>n  re|)r()che  également  au  Roman 
de  la  Rose  d'avoir  introduits  ou  entretenus  dans  la  littérature 
du  moven  âge,  tels  que  la  casuistique  de  l'amour,  la  préciosité 
de  l'esjtrit  substituée  au  sentiment  vrai,  lecultisme  de  la  femme, 
tout  ce  qui  constitue,  en  un  mot,  l'amour  courtois,  il  est  cer- 
tain qu'ils  ont  aussi  profité  de  la  popularité  du  Roman,  mais 
dans  une  proportion  moindre,  car  Guillaume  de  Lorris  et  Jean 
de  Meun  en  pnrlagent  la  responsabilité  non  seulement  avec  les 
poètes  qui  ont  en  même  temps  qu'eux  conti'ibu(''  à  la  vogno  du 
songe,  de  l'allégorie  et  des  personnifications,  mais  aussi  et  sur- 
tout avec  les  poètes  lyriques.  Ceux-ci  sont  les  vrais  coupables, 
comme  on  l'a  \u  dans  le  chapitre  qui  leur  a  été  consacr-é. 

En  somme  on  a  beaucoup  exagéré  l'intluence  pernicieuse  du 
Roman  de  la  Rose  sur  la  poésie  du  moyen  âge.  On  est  allé  jus- 
qu'à dire  qu'il  avait  fait  perdre  à  la  littérature  française  près  de 
deux  siècles  et  peut-être  ving-t  poètes.  Cette  affirmation  n'est  pas 
soutenable.  Un  véritable  poète  aurait  bien  su  s'atlVancdiir  des 
prétendues  entraves  de  la  mode.  Elles  n'ont  point  embarrassé 
Villon,  (|ui  n'était  pourtant  pas  un  homme  de  g'^éiiie,  et  Dante  a 
prouvé  que  dans  le  cadre  d'un  songe  allégorique  on  ])Ouvait 
enfermer  un  chef-d'onivre. 


BIBLIOGRAPHIE 


llisloirc  liWraive.  dr  In  France,  t.  XXIII,  p.  l-fil,  l.  XXVIII,  p.  :\\H-'i^9.  — 
G.  Paris,  La  litU'ralurc  français'  au  innijcii  lUjr ,  t2"'  éd..  §^  111-115.  — 
E.  Langlois,  Oriuines  et  tiourcc»  du  Uoinaii  de  la  H(>:<c,  Paris,  IK'JO,  in-M. 
—  Le  hoirian  de  la  llosa,  nouvrllc  édilioii.  \)n\)\u'  \);u-  M.  Méon,  Paris.  1X11. 
^  vol.  in-H.  —  Le  Hoiiinv  de  la  linsr.  \\u\\\v\W  i-diiioii.  |Milili('  par  Francisque 


BIBLIOGRAPHIE  161 

Michel,  Paris,  186 i,  2  vol.  in-12.  —  Le  Homcin  de  la  lloxe,  éd.  accompagnée 
d'une  traduction  en  vers,  imbliée  j)ar  Pierre  Marteau,  Orléans,  1878-1880. 

5  vol.   in-lG.  —  E.  Pasquier.  Let^    Herherrliy^   de   lu   France,  Yli,   m.  

A.  Piaget,  Martin  Le  Uraiic,  prévôt  de  Lausanne,  passim,  Lausanne.  1888, 
in-16.  —  Lanson,  Un  poète  naturaliste  au  A7//"  ftièele  (licvue  politique  et 
littéraire,  1894,  p.  35).  —  A.  Piaget,  Chronologie  des  Kpitres  sur  le  llman 
de  la  Rose  (p.  113-120  des  Etudes  romanes  dédiées  à  Gaston  Paris,  Paris, 
1801,  in-8).  —  J.  Quicherat,  Jean  de  Meunçj  et  sa  maison  à  Paris  (Bib.  de 
VEcole  des  Chartes,  t.  XLI.  1880,  p.  45  et  suiv.).  —  Li  Romanz  de  la  Rose, 
première  partie,  publié  par  le  D""  Pûschel  (Alidruck  aus  dem  Programm 
des  Friedrichst.  Gymnasiums  zu  Rrrlin,  Berlin,  1872,  in-i).  —  D'Ancona 
Varietà  storiche  e  letterarie,  II,  p.  1-31,  Milan,  1885.  —  J.  Morpurgo.  Dette 
d'Amure,  antirhc  rime  imltalc  dal  Roman  de  la  Rose,  Bologne,  1888,  in-8. 
(Ext.  du  Propugnatore,  nouv.  série,  t.  I.)  —  Max  Kaluza,  Chaucer  und  der 
Roscnromun,  Berlin,  1803,  in-8.  —  Bas  Gedicht  von  der  Rose,  aus  dem 
Alt-FranzOsischen  des  Guillaume  de  Lorris,  iibertragenvon  Heinrich  Fdhrmann, 
mit  einem  Vortvort  eingefiihrt  von  L.  H.  von  der  Ilagen,  Berlin,  1830,  in-16. 
—  J.  Guiffrey,  Histoire  de  la  Tapisserie  depuis  le  moijen  âge  jusqu'à  nos 
jours,  passim,  Tours,  1886,  in-8.  —  La  publication  de  M.  Fritz  Heinrich, 
Uebcr  dcn  Stil  von  Guillaume  de  Lorris  und  Jean  de  Mewig  (Ausguben  und 
Abhandlungen  aus  dem  Gehictc  der  romanischen  Philologie.  XXIX,  IMarburg, 
1885),  ne  signilie  rien;  pas  plus  que  l'étude  de  M.  Franz  Max  Auler  sur 
la  langue  de  Guillaume  de  Lorris  et  de  Jean  de  Meun  dans  :  Der  Diulect  der 
Provinzen  Orléanais  und  Perche  im  13  Ihdt.  Inaugural  Dissertation.  Bonn, 
1888,  in-8. 


Histoire  de  la  langue.  II. 


Il 


CHAPITRE    IV 


LITTERATURE   DIDACTIQUE 


Dans  son  traité  si  intéressant  du  De  vnlfjari  eloqnio,  Danto 
reconnaît  que  la  France  l'emporte  sur  les  nations  voisines  non 
seulement  par  ses  chansons  de  geste  et  ses  romans  de  la  Table 
Ronde,  mais  aussi  paj"  sa  littérature  didactique.  Il  aurait  jiu 
ajouter  (jue  si  la  littérature  française  est  riche  en  «  ensei- 
gnements »  de  tous  genres,  scientifiques  et  moraux,  ni  les  uns 
ni  les  autres  ne  sont,  à  proprement  parler,  originaux.  Ce 
sont,  le  ])lus  souvent,  des  traductions  d'ouvi-ages  latins  et  des 
compilations  mal  ordonnées  faites  par  des  clercs  à  l'usage  des 
laïques,  ou  bien  des  exposés  toujours  les  mêmes  de  la  morale 
chrétieiHie,  jdus  ou  moins  éloquents,  plus  ou  moins  religieux, 
jdus  ou  moins  satiriques,  généralement  sans  logique  serrée  ni 
enchaînement  rigoureux. 

Le  fond  de  la  littérature  morale  el  religieuse,  moins  intéres- 
sante pour  nous  que  la  littéi'ature  }tro])i'ement  didacticjue  et 
scientifique,  est  presque  toujours  hanal.  Les  poètes  ont  beau 
se  vanter-  d<'  dire  de  «  bous  mots  nouveaux  »,  ou  liien  une 
«  chosete  <|iii  est  uoveb'te  »,  ou  bien  encore  un  «  conte  »  (ju'ils 
ont  ajtpris  «  novelement  »,  ils  se  cojticMit  iu\ariablement  les 
uns  les  autres,  avec  les  mêmes  alb''goi'i(\s  el  les  mêmes  person- 
nifications des  \  ices  el  des  vertus.  |{;ires  soûl  les  ]toètes  <|ui 
ont  assez  de  talent  et  d'originalilé  jtour  i'euouv(der  nu  sujet  et 
le    mar(|uer  d  lui  cacbel  particulier.  11  en  est.  ceiieudaul,  (|U(d- 


\.  l'fir  M.  Arlluir  l'iagfl,  iirofnssciir  à  In   F.iciilti'  «les  LeUrcs  de  Ncucliàlcl 


LITTERATURE  DIDACTIQUE  163 

<|ues-uns.  Et  toi  Poème  monil ,  tel  Déhal  du  corj)^  et  de  Vàme 
mériteraient,  poni'  plusieurs  r.usons,  d'occupei-  dans  l'histoire 
litt(M'aire  la  jtlace  de  certains  longs  poèmes,  (Timmense  dimen- 
sion et  d'immense  ennui.  Les  poètes  moralistes  sont  des  clercs 
ou  des  laïques  convertis,  qui  avaient  généralement  commencé 
par  écrire  des  fabliaux  et  des  romans  «  de  vaine  matière  »  ;  ils 
font  ])resque  tous  allusion  à  la  «  foie  vie  »  <le  leur  jeunesse. 
Guillaume  le  Clerc  de  Normandie,  par  exemple,  avant  d'écrire 
son  Besanf,  avait  composé  des  vers  profanes  : 

Guillame,  uns  clers  qui  lu  normanz, 
Qui  vcrsefia  en  ronianz, 
Fablels  e  coules  soleil  dire  * 
Eti  foie  e  en  vaine  malire. 
Pécha  sovent  :  Deus  li  pardont! 
Mult  ama  les  desliz  del  moud. 

Le  clerc  de  Youdai  fait  la  même  confession  : 

Je  vous  ai  mains  mos  fabloiez, 

Diz  el  contez  et  rimoiez, 

Mais  or  m'en  vueil  du  loul  relrere. 

J"ai  eslé  loue  lems  desvoiez 

Or  si  doi  estre  toz  proiez 

Del  mal  lessier  el  du  bien  fere. 

L'auteur  anonyme  des  Vers  de  la  mort,   «   vieux,  f railles  et 
kenus  »,  avait  été  un  grand  pécheur,  et  il  s'en  accuse  : 

Lonc  tans  ai  au  mal  entendu, 
Folemenl  le  mien  despendu. 
Or  voi  que  viellune  m'assaut 
Sans  nul  repos,  son  arc  tendu... 

On  peut  faire  la  même  remarque  à  propos  de  Guichard  de  lîeau- 
lieu  ou  de  Beaujeu,  d'Etienne  de  Fougères,  de  Guiot  de  Provins, 
d'Hugues  de  Berzé,  de  Jean  de  Douai,  de  l'auteur  des  Vers  du 
monde,  de  Rutebeuf,  de  Jean  de  Meun,  de  Jean  de  Journi,  etc.  Il 
ne  semble  pas  que  ces  moralistes  aient  été  bien  écoutés.  Ils 
avaient,  de  même  que  les  prédicateurs,  de  puissants  rivaux  dans 
les  jongleurs.  Ils  se  plaignent  presque  tous,  avec  une  cei'taine 
amertume,  du  public  qui  pi'éfère  apprendre 

Comment  Rolans  ala  joster 
A  Olivier  son  compagnon, 

1.  Avail  riiabitude  de  dire. 


164  LITTÉRATLIIE  DIDACTIQUE 

(Ju'il  ne  fcroil  la  passion 

Que  Dieus  solTrit  a  grant  ahan  • 

Por  le  péché  d'Eve  et  d'Adan. 

G(M'vais«\  rautour  d'un  Befitiairc,  fait  «'iitciidi'r  It's  mômos 
plaiiitos.  Los  joniileurs,  dit-il,  »  (nii  to/  joi's  niontont  »,  sont 
recherclit's  cl  lionorôs  jiartdiil,  jiis([u  à  la  coiii-;  on  leur  fait  de 
Ix'aiix  présents  jtour  qu'ils  veuillent  bien  déhitcr  It'urs  men- 
soni^es;  mais  si  (jn(d(ju'un  s'avisait  de  «  pai'ler  de  desvinité  », 
chacun  le  fuirait;  il  dcvi-ait  |>ayer  lui-mrnie  des  irens  «  por 
soi  faire  escoutcc  ».  —  OuOu  ne  s'étonne  pas  de  trouver  ces 
plaintes  sous  la  jduuie  d'auteurs  (jui  traitent  de  sujets  scienti- 
liques.  La  science,  au  moyen  àg"e,  sert  à  un  but  d'édification  : 
elle  est  «  moralisée  ».  Les  hommes  du  moyen  à^'-e  tiraient  de.s 
leçons  de  morale  des  choses  les  plus  étrangères  à  la  morale, 
<le  la  nature  tout  entière  :  ils  ('daient  convaincus,  avec  Pierre, 
l'auteur  d'un  Bestiaire,  que  «  toute  la  créature  (jue  Dieu  créa 
en  terre,  créa  il  pour  home  et  j)Our  prendre  essample  de  créance 
et  de  foi  en  elle  ».  Cette  éti'ani^e  conception,  qu'on  trouve  déjià 
à  l'époque  alexandi'lni'  et  que  les  Pères  de  l'Efflise  ont  trans- 
mise au  moven  ài;e,  tire  prohahleunnit  son  oi'iirine  de  deux 
versets,  dont  on  a  foi'cé  le  sens,  du  Livi'e  de  Joh  :  Niminnn 
interrogn  jument  a,  et  docehunt  le,  et  vol/itilia  cœli  et  indicabunt 
tibi.  Loquere  terme  et  respondebit  tibi,  et  narrabiint  pisces  maris. 
(Joh,  XII,  ",  8.)  C'est  du  moins  à  ce  passage  du  Livre  de  Jol) 
(jue  le  frère  mineur  Nicole  Bozon  s'en  réfère  dans  le  pro- 
logue de  ses  Contes  moralises.  On  peut  dire  que  la  manie  de  la 
moralisation  à  outrance  s'était  empar/'e  du  moyen  agre;  on  mora- 
lisait loiil  :  la  zoologie,  la  minéralog-ie,  le  comput,  lâchasse,  le 
jeu  (ré(  hecs,  la  grammaire.  On  a  même  tiré  des  leçons  de  morale 
de  ral[)hahet,  dans  une  p(>tite  |)ièce  intitulée  :  La  senefiance  de 
CAIiC.  Cha(|ue  lettre  a  une  «  seneliance  »  :  la  lettre  A,  par 
exemple,  (|n On  ne  |)eiil  |iroiioncer  (|iie  lionche  ouverte,  repré- 
sente  les  |»r<'dats,  avai'es  et  avides,  (|iie  rien  ne  |ieul  rassasier  : 

A  veut  toz  tans  c'om  la  bouche  ocvro: 
Tuit  prélat  becnt  -  a  ceste  œvre. 
De  ce  ne  sont  mie  a  aprendre, 
Que  tout  adès  heeiit  a  prendre. 


1.    AvRP   graiuli-   p<'iiic    cl 
vivenuTil. 


^milTraïu'c 


Baii'iil.    ("ebl-à-ilii-c    désiroiil 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  165 

Oïl  ;i|»p(»i'tail  lo  niènio  esprit  dans  rinterprétation  des  auteurs 
de  l'antiquité.  On  a,  au  moyen  Age,  les  Ovide  moralisé,  les 
Végèce  moralisé,  etc.  Pétraj-({ue  lui-même,  (pTon  a  aj>pelé  le 
premier  luMiime  moderne,  expliquait  alléiiori(juement  TEnéide 
et  se  livrait  à  un  travail  de  moralisalion  sur  les  éiilogues  de 
Virffile.  N'oublions  pas  que  cette  théorie  de  l'allégorie  dans 
l'épopée  a  pris  naissance  longtemps  avant  le  moyen  âge  et  a 
vécu  longtemps  après.  Au  xvn*  siècle  encore.  Chapelain,  dans 
la  préface  de  sa  Pucelle,  voyait  dans  Charles  Yll  la  v( douté 
humaine  et  dans  Jeanne  d'Arc  la  grâce  divine.  La  partie  pro- 
prement scientifique  de  ces  traités  moralises,  comme  on  peut 
s'y  attendre,  est  dépourvue  de  toute  vérité  :  les  hommes  du 
moyen  âge  étaient  de  grands  enfants,  crédules  et  naïfs,  qui  dans 
l'histoire  préféraient  les  anecdotes,  dans  les  sermons  les  exem- 
ples et  dans  la  science  le  fantastique  et  le  merveilleux.  Des 
hommes  (jui  voyaient  Dieu  et  le  diable  partout  ne  pouvaient 
avoir  ni  res|)rit  criticpie,  ni  le  don  d'observation  :  leurs  astro- 
nomes sont  des  astrologues,  leurs  chimistes  des  alchimistes, 
leurs  mathématiciens  des  sorciers.  Toute  la  science  est  entre 
les  mains  des  clercs,  même  la  médecine.  Il  y  a  cependant  quel- 
ques essais  d'émancipation  :  les  ouvrages  purement  scientifi- 
(jues,  dégagés  de  la  théologie,  commencent  à  apparaître  :  tel, 
par  exemple,  l'ouvrage  mis  sous  le  nom  de  maître  Alebrand, 
qui  traite  soi-disant  d'hygiène  féminine  et  qui  n'offre  qu'un 
médiocre  intérêt.  Le  traité  de  chirurgie  d'Henri  de  Mondeville, 
l'un  des  chirurgiens  du  roi  Philippe  le  Bel,  est  plus  original  : 
l'auteur  a  fait  preuve,  dit  Littré  «  d'indépendance,  d'expérience, 
de  jugement  et  de  lecture  ».  Les  ouvrages  purement  descriptifs 
ou  simplement  plaisants,  assez  nombreux,  n'intéressent  guère 
que  l'arcbéologue  :  on  possède  quelques  traités  sur  la  chasse,  la 
guerre,  les  tournois;  quelques  petits  poèmes  ou  ditii  sur  diverses 
professions  (des  boulangers,  taverniers,  laboureurs,  etc.),  des 
énumérations  d'ustensiles,  de  marchandises,  d'objets  familiers; 
d'autres  dits  sur  les  rues,  les  «  crieries  »,  les  moutiers  de 
Paris,  etc. 

Philippe  de  Thaon.  —  Les  plus  anciens  ouvrages  scienti- 
fico-moraux  ont  pour  auteur  Philippe  de  Thaon  qui  écrivait  en 
Angleterre  dans  le  premier  tiers  du  xn"  siècle.  Ses  deux  traités, 


166  LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

le  Conipid  ri  le  Bestiaire,  (juaiid  ou  les  lit  [lour  la  [U'einière 
fois,  font  une  impression  qu'on  n'oublie  pas;  ces  jtetits  vers  de 
six  syllabes,  (pii  se  suivent  p(''uilil('in('nt  iim(''s  et  parfois  olis- 
curs,  ce  calendrier  «Mi'aujic,  ces  animaux  fantasti(jue8,  ces  mo- 
ralisations  peu  cong-ruentes,  iu)us  révèlent  des  hommes  à  la 
fois  naïfs  et  singulièrement  comj»li([ués. 

Le  traité  sui-  le  Comput,  ou,  coinnic  dit  Tauleur  lui-même, 
le  «  sermun  »  sui-  le  Compiif,  est  un  manuel  destiné  aux 
clercs.  Plulip[ie  de  Thaon  nous  ap{)rend  que  l'iiinorance  et  la 
paresse  d'un  iirand  nomlu-e  de  |irètres  rendaient  indispensahle 
la  composition  de  ce  livi'e  :  il  eut  même  fallu  l'écrire  beau- 
coup |dus  t('»t.  Ou  dira  [leut-ètre,  remar(pM'  Phili[»pe,  (pu»  je  me 
suis  donné  beaucoup  de  pein(^  |»our  l'ien,  les  prêtres  n'ayant 
pas  besoin  d'un  comput  écrit  puis([ue  l'usage  les  guide  et  les 
iruidei'a  toujours.  Pbili[)pe  jug(>  inutile  de  répondre  aux  ig-no- 
rants  (pii  i-aisonnent  de  la  s(U"te;  il  se  contente  d'éci-ire  à  leur 
adresse  ce  V(U's  dédaigneux  : 

Mei  ne  chalt  '  que  fols  die. 

D'après  Bède  e\  Jean  de  Garlande,  il  traite  de  toutes  les 
(piestions  relatives  au  calendrier  ecclésiasti(|ue  :  du  teinjis  en 
général,  du  jour  et  de  la  nuit,  de  la  semaine  et  des  mois,  des 
noues,  des  ides  et  des  calendes,  des  douze  signes  du  Zodia(pu', 
des  anm'M's  oi'dinaires  et  bissextiles,  des  lunaisons,  des  éclipses 
de  soleil  et  <le  lune,  de  l'épacte,  des  é(piinox(>s,  des  solstices, 
des  jeûnes,  des  rogations,  de  l'avent,  etc.  IMiilippe  de  Tliaon 
trouve  moyen  de  tirer  des  leco)is  de  morale  de  cbacun  de  ces 
ai'ides  sujets.  Il  est  vrai  (ju  il  lu'  se  nud  pas  en  grands  frais 
d'imagiiuition  et  tpie  ses  moralisafions  soûl  |)eu  variées  :  il 
voit  Dieu  le  Père,  ou  «  le  lils  sainte  Marie  »  ou  bien  encore  le 
Saint-l']s|»rit  dans  toutes  les  (pi(>stions  (|u'il  traite,  dans  les 
iH)ms  des  nuus  c(unMU'  dans  les  douze  sig'"nes  du  zodiaijue. 
Ainsi,  pour  lui,  (d  sans  doute  aussi  pour  les  clercs  <pii  consul- 
taient sou  «  sermim  )>,  le  mois  d'août  vient  du  latin  ^//^7^^s■  :  or, 
comme  Dieu  est  «  piu'  giistenuMit  »,  il  est  manifeste  (pi'afu'it 
sigiiilie  Dieu.  Septembre,  eu  l.iliu  seiiliitiiis  imber,  veut  dire 
pi'(»|)rement    <<    la    selnie    pluie    »,    c'esl-à-dire    les   sept    (buis  du 

1.    Il    11"   Illf   cli.ilU. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  167 

Saint-Esprit.  Savez-vous  [>OLir([uoi  janvier  sijiiiitio  «  le  fil  sainte 
Marie  »?  Janvier  est  le  commencement  ou  \e portier  de  l'année  ; 
Dieu  est  le  commencement  de  toutes  choses;  donc  «  Dieu  jen- 
vier  apelum  ».  Février,  c'est  curalor  ff/n-ium  : 

E  févriers,  en  verlé, 
Bien  signefiet  Dé. 
C'est  en  latin  sermun 
Curatov  febriwn  ; 
En  franceise  raison 
Cure  fièvre  at  num. 
De  tuz  mais  en  verte, 
Nus  curât  Damnes  Dé; 
Et  pur  ceste  actiaisun  • 
Deu  février  apelum. 

Philippe  de  Thaon  rattache  de  même  juin  à  ajuataison,  juillet 
à  Justice,  mai  à  esmaiement ,  mars  à  martir,  etc.  Notre  naïf 
«  cumpotistien  »  se  permet  de  temps  en  temps  quelques  digres- 
sions, que  les  ruhriques  du  manuscrit  appellent  redargutio, 
exhortatio,  reprehensio,  contre  les  ignorants,  les  envieux  ou  les 
Juifs.  II  a,  par  exemple,  une  repreliensio  contra  Judaeos,  qui 
expliquaient  par  une  simple  éclipse  l'obscurcissement  du  soleil 
lors  de  la  mort  de  Jésus-Christ. 

Bestiaires.  — -  Le  Comput  tout  entier  est  en  vers  de  six 
syllabes,  rimant  deux  par  deux.  Philippe  de  Thaon  a  employé 
le  même  genre  de  vers  dans  la  première  moitié  de  son  autre 
ouvrage,  intitulé  le  Bestiaire.  Mais  ce  petit  vers  se  prêtait  peu 
sans  doute  à  un  aussi  grave  sujet  :  la  nécessité  de  trouver  des 
rimes  si  rapprochées,  l'obligation  de  raccourcir  ou  de  couper 
les  phrases,  amenèrent  Philippe,  au  milieu  du  Bestiaire,  à 
changer  de  mètre,  et  lui  firent  adopter  le  vers,  un  peu  [)lus  long, 
de  huit  syllabes  : 

Or  voil  jo  mun  mètre  muer 
Pur  ma  raisun  mielz  ordener. 

Dès  les  premiers  vers,  Philippe  de  Thaon  nous  apprend  que 

son  Bestiaire  est  «  extrait  de  grammaire  »,  c'est-à-dire  traduit 

du  latin  : 

Philippe  de  Taun 
En  franceise  raisun 
Ad  estrait  Bestiaire, 
Un  livere  de  gramaire. 
1.  Cause. 


168  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

11  le  dédie  à  la  reine  d'Aniiletei're,  Aèlis  de  Loiivaiii,  (|ui 
avait  épousé  Ilenii  P*"  en  1121.  Ce  traité  de  zoolope  symbo- 
lique couiineiice  par  la  descrijttiou  du  roi  di^s  animaux.  Le 
lion,  qui  a  le  col  énorme  et  le  reste  du  corps  |)lns  petit  et  {)lus 
faillie,  représente  «  Jhesu  le  filz  Marie  ».  Le  train  de  devant, 
en  elîet,  «  ijros  et  quarré  »,  est  l'imni^e  de  la  divinité  de  Jésus- 
Christ;  le  fi'ain  de  derrière  «  de  mult  gredle  manere  »,  c'est 
l'humanité  de  Jésus-Christ.  La  (|ueue  re[)résente  la  justice  de 
Dieu.  Au  texte  du  Bestiaire  étaient  Jointes  des  illustr.itions 
destinées  à  en  rendre  la  lecture  plus  intéressante  et  plus  claire  : 
texte  et  miniatures  étaient  étroitement  liés  entre  eux.  On  voyait, 
par  exemple,  un  lion  d(''V(>rant  nu  ;uie,  imai^c  des  Juifs  : 

Et  par  Tasiie  entcnduin 
Judeiis  par  graiit  raisun. 

Après  le  lion,  Philippe  de  Thaon  décrit  le  monosceros  ou 
lunicorne,  qui  a  la  forme  d'un  houe  et  qui,  comme  son  nom 
l'indique,  n'a  (ju'une  seule  corne  au  milieu  du  front.  Les  chas- 
seurs ne  peuvent  s'en  emparer  que  |tar  la  ruse  :  ils  placent  une 
jeune  fille  sur  le  passaiie  de  cet  animal  sauvai;e  : 

La  met  une  pucele 
Hors  de  sein  sa  maincle 
Et  par  odurement 
Monosceros  la  sent. 

Dès  (|u  il  aper(^oit  la  jeune  fille,  le  monosceros,  aussitôt  appri- 
voisé, se  laisse  prendre  par  les  chasseurs,  sans  o})poser  la 
moindre  résistance.  L'unicorne  c'est  Dieu;  la  |iuc(dle  est  sainte 
Marie,  la  mamelle  est  sainte  Eglise. 

Dans  le  plus  grand  nombre  des  animaux  qu'il  décrit,  Phi- 
lippe de  Thaon  voit  Dieu  ou  le  diable.  Le  croc(»dile,  par 
exem[de,  est  le  diable  :  sa  gueule  ouverte  es!  limage  île 
l'enfer  : 

Cocodiille  sif^nclic 

Diable  en  ceste  vie. 

Quant  buclic  uvertc  dort. 

biinc  niuslre  '  enfern  e  mort. 

L  iillf'gorie  dr  l.i  ((  scr;iiu('  »  est  1res  iMdIe.  L.i  sirène  (|iii  a  la 
«   liiiliire  »  d  une  fcinnic,  les   pieds   d'un    fnucon,  la  (|ueue  d'un 

1.  .Morilro. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  169 

poisson,  |il(Hii'(>  par  le  Ix'uti  tein[is,  mais  cliaiilo  <laiis  la  tem- 
pête :  les  nautoiiiei's  l'eiiltMideiit  et  mettent  tout  en  ouhli.  Les 
sirènes  représentent  les  richesses  d'iri-has;  la  mer  est  ce 
monde;  la  nef,  c'est  le  corps  de  Tliomme,  le  jiantonier  (-'est 
l'àme.  Gomme  le  chant  des  sirènes  enciiante  le  nautonier  dans 
la  nef  et  h'  fait  péril-,  (h'  même  les  richesses  pervertissent 
l'àme  dans  le  corps,  la  font  «  en  péché  dormir  »,  et  la  con- 
duisent à  sa  })erte  éternelle.  Les  sirènes  saisissent  les  nauto- 
niers  avec  leurs  ^rilVes  (\e  faucon;  de  même  les  richesses  s'em- 
parent du  cœur  de  l'homme  et  ne  le  lâchent  plus.  L'homme 
riche  op|U"ime  les  paiivi-es;  il  est  la  cause  de  tueries  et  de 
ruines;  c'est  ce  que  Pliili|)[)e  de  Thaon  appelle  chanter  dans  la 
tempête.  Mais  quand  l'homme  riche  méprise  les  trésors  mor- 
tels et  les  répand  au  nom  de  Dieu,  alors  la  richesse  «  [deure  », 
comme  la  sirène  pleure  et  se  lamente  «  en  h(d  feus  ». 

Le  hérisson,  à  l'époque  des  vendantes,  se  rend  à  la  vigne, 
se  roule  «  rond  comme  pelote  »  sur  les  raisins  qui  restent 
emhrochés  à  ses  pi([uets,  et  se  hâte  de  les  porter  à  ses  petits. 
La  viyne  c'est  l'homme,  la  iirappe  c'est  l'àme,  le  hérisson  c'est 
le  diahle. 

Citons  encore  la  belle  allégorie  du  pélican,  qui  pour  ressus- 
citer ses  })etits  s'ouvre  la  poitrine  et  les  ranime  avec  son  propre 
sang-  : 

Cest  oisel  signelie 
Le  fiz  sancle  Marie 
E  nus  si  oisel  sûmes 
En  lailure  de  humes. 
Si  sûmes  relevé 
De  mort  resuscité 
Par  le  sanc  piccius 
Que  Dés  laissât  pur  nus. 

L'ouvrage  de  Philippe  de  Thaon  n'est  pas  seulement  un  bes- 
tialre  et  un  vohicrdire,  c'est  aussi  un  lierbier  ou  [ilantaire.  On 
n'y  trouve  décrite,  il  est  vrai,  (ju'une  seule  }»lante,  d'après 
Isidore  de  Séville  :  la  mandragore.  C'est  une  plante  (jui  a 
deux  racines,  dont  l'une  a  la  forme  d'un  homme  et  l'autre 
«l'une  femme.  Pour  la  cueillir,  il  faut,  avec  beaucoup  de  pré- 
cautions, y  attacher  un  chien,  le  laisser  jeûner  trois  jours, 
puis  de  loin  l'apptder  en   lui   montrant  du  ]»ain;  le  chien  tire 


ITO  LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

et  arraclir  lu  racine;  <'elle-ei  jtousse  uji  cri  et  ranimai  tomhe 
foudroyé.  Malheur  à  l'homme  qui  ent(Mi(l  le  cri  de  la  mandra- 
gore :  il  meurt  aussitôt.  ('(>tt('  racine  a  de  izrandes  vertus  mé(M- 
cales  :  elle  i;uérit  d<'  toutes  les  maladies, 

Fors  seulement  de  mort 
On  il  n'a  nul  ressort. 

L'ouvrag-e  de  Philippe  de  Thaon  comprend  éiralement  un  lapi- 
daire, c'est-à-dire  une  description  de  pierres  précieuses,  dont 
les  deux  jdus  remanpiahles  portent  le  nom  de  fiiiroholen.  Quand 
(ui  place  ces  deux  jiicrres  à  proximité  Tun»'  de  l'autre,  elles 
s'entlamment  et  hrùlent  :  image  de  riiomme  et  de  la  femme, 
enflammés  par  luxure.  Philippe  l'appelle  à  cette  occasion  les 
aventures  d'Adam,  de  Samson,  de  David  et  de  Salomon,  séduits 
et  trompés  j)ar  une  femme,  et  il  raj)j)orte  le  mot  célèbre  do 
Tertulien  :  Th  es  Diaholi  jainia  :  «  femme  est  porte  a  diable  ». 
L'ouvrage  latin  mis  en  français  par  IMiilip[»e  de  Thaon,  le 
Pliysiofogns,  est  lui-même  une  traduction  d'un  original  grec, 
composé  vers  le  second  siècle  de  notre  ère  par  un  pieux  ano- 
nyme d'Alexandrie.  Ce  médiocre  ouvrage  de  zoologie  mora- 
lisée  —  traduit  plusieurs  fois  en  latin  dès  le  v*  siècle  —  eut 
une  fortune  extraordinaire,  et  rien  n'est  plus  intéressant  que 
de  suivre  ses  destinées,  depuis  son  ap}>arition  jus(prà  nos  jours, 
à  travers  les  croyances  populaires  et  l'histoire  artistique  et 
littéraire,  relig-ieuse  et  profane,  des  Arabes,  des  Svriaques,  des 
Ethiopiens,  des  Arméniens,  des  Slaves,  des  Germains  et  des 
Romains.  AlPiM^d  de  Musset,  par  exemple,  héritier  sans  le  savoir 
de  l'antique  Plii/sio/of/ns,  écrivait  un  nouveau  chapitre  de  bes- 
tiair-e  moralisé  (jiiaiid  il  comparait  si  magnili(|uement  le  [>oèle 
au  pélican, 

Sombre  et  silencieux,  éleiulu  sur  l;i  pioriv. 
Partageant  à  ses  fils  ses  entrailles  de  père. 

11  importe  dr  nMiiar(juer  ipic  l'ouvrage  grec  du  second  siècle 
ne  portait  pas  le  titre  de  -i'jT-.oAÔYo^.  L'anonyme  d'Alexandrie 
s'en  réfère  simplement  à  un  aiitcin-  cpi'il  ajqxdle  6  ©'JTW^.ôyoç, 
ItMpicl  pr(d)ablement  n'est  autre  (|u'Arisl(»l('  lui-même  ou  du 
moius  uu   prétendu   Arisl(de.   Les  traducteurs  latins  et  frauçais 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  Hl 

ont  pris  ce  mot  de  «  [ihysiologiie  »  }>oiir  le  nom  même  <lr  l'au- 
teur. Philippe  de  Thaon  le  cite  souvent  de  la  façon  suivante  : 
«  Physiologus  dist  en  son  escrit...  »  Au  commencement  du 
.xni''  siècle,  Gervaise  attribue  le  bestiaire  à  saint  Jean  Chry- 
sostome  : 

Celui  qui  les  bestes  descrit 
Et  qui  loi"  natures  escrit 
Fu  Johanz  Boche  d'or  nommez, 
Crisothomus  est  apelez. 

L'auteur  d'un  hestiaire  en  prose,  Pierre,  l'atlrilHU'  à  la  fois  à 
«  Physiologes,  uns  hoens  clers  d'Athènes  »  el  à  «  Jehans 
(]risothomus  ». 

L'ouvrap^  de  Phili|)j)e  de  Tliaon  est  le  plus  ancien  et  par 
cela  même  le  plus  int(''ressant  des  Ijestiaires  français.  Le  Bes- 
tiaire diinn  de  (luillaume  le  Clerc,  daté  de  L210  environ,  est 
toutefois  com[>osé  avec  plus  d'hahileté  et  rédi<;é  avec  [dus  de 
talent.  M.  Demogeot  le  jui^e  d'un  mot  :  «  ce  hestiaire,  dit-il,  n'a 
de  divin  que  le  titre  ».  Cette  remarque  qui  veut  être  spirituelle 
et  dédaigneuse  n'est  qu'erronée.  Divin  veut  dire  ici,  comme 
dans  Divine  Comédie,  moral,  théologique.  De  même,  encore 
aujourd'hui,  le  mot  anglais  diviniti/  signifie  théologie. 

Les  deux  hestiaires  de  Philippe  de  Thaon  et  de  Guillaume 
le  Clerc,  celui  de  Gervaise  et  celui  de  Pierre,  sont  Ac  véritahles^ 
traités  religieux.  Richard  de  Fournival,  chancelier  de  l'église 
d'Amiens,  eut  l'idée  hizarre  d'écrire  un  hestiaire  d'une  allégorie 
toute  profane  :  un  Besliaire  d'amour.  Il  ne  cherche  plus,  comme 
Philippe  de  Thaon,  à  montrer  dans  chaque  aninuil  Dieu  ou  le 
diable,  l'enfer  et  le  péché;  il  s'efforce  de  persuader  à  sa  «  dame  » 
qu'elle  doit  céder  à  ses  instances  et  se  donner  à  lui.  Comme 
chez  Philippe,  le  texte  et  les  miniatures,  la  parole  et  la  pein- 
ture,  sont  intimement  unis.  Le  Bestiaire  d'amour  est  en  prose, 
mais  il  a  été  de  bomie  heure  mis  en  vers.  Yoici  un  exemple 
des  subtilités  de  Richard  de  Fournival  :  Le  corbeau,  dit-il, 
quand  il  trouve  un  honnne  mort,  pique  et  dévore  premièrement 
les  yeux,  puis  la  cervelle.  L'amour  est  semblable  au  corbeau  : 
il  entre  chez  rhommc  [tar  les  yeux  et  })ar  les  yeux  arrive  dans^ 
la  tète.  Richard  invite  sa  «  dame  sans  merci  »  à  imiter  le 
pélican  :  cet  oiseau  tue  [larfois  ses  petits,  mais  il  les  ressuscite 


1'72  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

en  s'ôiivrniil  le  sein  et  sari'iicliaiil  le  (•(l'iir.  Vcms  m'avez  tur, 
(lit-il.  mais  vous  ikmivcz  me  l'cndic  la  vio  on  me  ddiiiiarit  votre 
cœur.  La  dame  ne  se  laisse  pas  prendre  au  suhtil  raisonnement 
de  son  [)oursuivant  :  elle  le  réfute,  toujours  j>ar  des  arg'uments 
zoidoiiiques,  et  conclut  (jue  le  soi-disant  amounnix  ]»f>urrait  bien 
n'être  (ju'iiii  i-enard,  lequcd  a  riiabitude  <le  faii-e  l(^  moi't  et  de 
tirer  la  lani;ue  pour  attra|>er  les  pies. 

Aux  sul)tilités  de  Hiidiard  de  Fournival  nous  préférons  le  vieux 
Jiestia/m]o  Philippe  de  Thaon,  tout  rempli  d'une  naïve  sincérité. 

Lapidaires.  —  Philippe  de  Thaon,  dans  son  BrMiaire,  parle 
d  une  façon  très  sonnnaire  de  (piekpies  pierres  précieuses.  Il 
renvoie  ceux  rpii  désirent  en  savoir  davantaiic  sur  ce  sujet  à 
un  livre  nommé  Lnjiidnirp  : 

Ki  plus  volt  saver  de  cos  percs, 
Lur  verluz  e  lur  maneres, 
Si  ait  lire  île  Lapidaire 
(Jui  est  eslrait  de  gramaire. 

Le  livre  dont  jiarle  Philippe  de  Thaon  est  la  traduction  fran- 
çaise du  poème  de  Marhode,  évêque  de  Rennes,  sur  les  pierres 
précieuses  et  leurs  diverses  propriétés.  Ce  lapidaire,  de  sources 
toutes  jiaïennes,  i;rec(pies  et  orientales,  est  un  traité  de  miné- 
raloifie  médicale,  sans  trace  de  moralisation.  Il  eut  un  immiMise 
succès  et  fut  traduit  dans  les  différentes  langues  de  l'Europe. 
La  [dus  ancienne  traduction  française  date  du  commencement 
du  xn*^  siècle.  Le  proloiiue  raconte  l'origine  fahuleuse  du  livre  : 
Evax  était  un  loi  d'Arahie,  très  puissant,  très  riche  et  très 
.savant;  il  connaissait  à  fond  les  sept  arts  et  sa  renommée  s'était 
r(''[»andue  dans  tout  le  monde.  L'em|tereur  de  Rome,  Néron,  eu 
entendit  parler,  et,  plein  d'admiratiou,  lui  envoya  un  m(>ssag<M-, 
auquel  Evax  remit  un  livre  (piil  avait  eoui|tosé  lui-même,  (le 
livre  parlait  des  pieri-es  pi-écieuses,  de  leur  origine,  de  leur 
puissance  mystérieuse,  de  leurs  vertus  m(''dicales,  hi(>n  supé- 
j'ieures  aux  vertus  (pie  possèdent  les  lierhes  : 

Nus  sages  om  duter  ne  dcit 
K'cn  pierres  granz  vcrtuz  ne  seit  : 
Ks  crbes  ne  su  ni  pas  trovées 
Vertuz  si  sovcnt  esprovces. 
Deus  les  i  mist  iniill  gloriuses; 
Pur  ce  s'apclent  prcîciuses. 


LITTERATURE  DIDACTIQUE  173 

Marbode  et  son  traducteur  passent  en  i-evu<>  une  soixantaine 
(le  [)ierres  de  toutes  provenances,  (pTon  trouve  les  unes  au  fond 
de  la  mer,  les  autres  en  Inde,  en  Arabie,  dans  l'ile  de  Gliv[)re, 
en  Scythie ,  en  «  Bactranie  »,  dans  le  pays  Aos  Troiilodites, 
dans  «  une  île  »,  dans  le  ventre  d'un  cbapon  ou  dans  celui  de 
l'birondelle,  dans  le  «  date  »,  c'est-à-dire  l'urine,  ou  dans  la 
prunelle  d'une  bête.  Leurs  propriétés  sont  des  plus  diverses  : 
elles  g-uérissent  toutes  les  maladies,  la  fièvre  et  l'hydropisie, 
la  jaunisse  et  la  «  meneison  »,  c'est-à-dir(^  la  diarrhée;  elles  ren- 
dent riches  et  puissants,  délivrent  un  homme  de  prison,  révè- 
lent l'avenir,  rendent  invincibles,  protègent  contre  le  diable, 
donnent  une  vue  perçante,  chassent  les  serpents,  font  fuir  les 
fantômes,  donnent  du  lait  aux  nourrices,  protègent  contre  la 
foudre  et  les  tempêtes.  Ces  pierres,  qu'on  doit  porter  au  doig-t, 
au  bras  gauche,  au  cou,  attachées  à  la  cuisse,  dans  la  bouche 
ou  ailleurs,  ont  des  noms  exotiques  et  étrang:es  :  c'est  la  criso- 
pras,  l'alamandine,  la  corneole,  l'echite,  la  sylenite,  la  gaga- 
troméé,  la  gerachite,  l'epistite,  l'abestos,  l'exacontalitos,  l'altsic- 
tos,  la  kalcofanos,  etc.  Voici,  à  titre  de  s])écimen,  ce  ipie  dit  le 
poète  de  la  chrysolithe  : 

Grisolite  l'ait  a  amer  ';  Ki  la  perccl  c  dune  i  met 

Si  a  semblant  d'eve  de  mer.  D'asne  scies  -  cl  pertuset  '-^^ 

Enz  a  un  grain  d'or  el  miiou  ;  Al  senestre  braz  la  pendra, 

Si  estencele  cume  fou.  Ja  diables  ne  l'altendra. 

Ki  la  porte  n'avra  pour;  D'Ethyope  vient  cestc  pierc 

Mult  a  la  piere  grant  vignr;  Tant  preciuse  et  tant  chère. 

Le  Lapidaire  de  Marbode,  qu'on  regardait  au  moven  âge 
comme  le  dernier  mot  de  la  science  et  qu'on  apprenait  dans  les 
écoles,  est,  sinon  d'un  grand  mérite  littéraire,  au  moins  d'un 
grand  intérêt  pour  l'histoire  des  superstitions  populaires.  Quel 
étrange  usage  devai(Mit  faire  de  ce  livre  les  médecins,  les  apo- 
thicaires et  les  orfèvres  du  xu*"  et  du  xm"  siècle! 

Les  lapidaires,  tr;tduils  de  Marbode,  ne  renferm(Mit  aucune 
espèce  de  moralisation  :  ils  se  bornent  à  l'énumération  d'un 
certain  nombre  de  pierres  et  à  l'exposition  de  leurs  vertus  médi- 
cales et  talismani({ues.  Mais  on  composa  bientôt  des  lapidaires 

1.  Est  digne  d'être  aimée.  —  2.  Soie.  —  3.  Petit  trou. 


174  LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

«  divins  »  sur  les  jiicrri's  nieiilioiiiiées  dans  1  Ancien  Teslanient 
et  dans  l'Apocalypso. 

Images  du  inonde.  —  On  rctronvc^  des  hcstiaircs  et  des 
lapidaires  dans  les  vastes  encyclopédies  qui  |)arurent  nom- 
breuses au  xni"  siècle  sous  les  titres  (Vltnaf/e  du  monde,  de 
Mappemonde,  de  Miroir  du  monde,  de  Petite  philosophie,  de 
Lumière  des  laïques,  de  Nature  des  choses  et  de  Propriétés  des 
choses.  Ces  ouvrages,  en  latin  et  en  français,  en  vers  et  en  prose, 
théologi«jues,  philosophiques,  géographiques,  scientifiques,  sont 
en  généi'al  des  coinjdlations  sans  originalité,  dont  les  matériaux 
sont  puisés  à  droite  et  à  gauche,  chez  des  auteurs  sacrés  et 
profanes  :  Aristote,  Pline,  Solin,  Isidore  de  Séville,  Honorius 
d'Autun,  l'Ancien  et  le  Nouveau  Testament,  les  Pères  de  l'Eglise, 
le  Physiologus,  Palladius,  Isaac,  Jacques  de  Vitry,  etc. 

Nous  avons  de  Vlmar/e  du  monde  deux  rédactions,  Tune  de 
sept  mille  vers  environ,  datée  de  1243,  l'autre  remaniée,  aug- 
mentée d'au  moins  quatre  mille  vers,  et  datée  de  1247.  Ces  deux 
éditions,  la  seconde  aussi  bien  que  la  première,  sont,  de  l'avis 
de  M.  Paul  Meyer,  d'un  seul  et  même  auteur,  Gautier  de  Metz. 
Cette  encyclopédie,  destinée  à  faire  connaître  aux  laïques  «  les 
œuvres  Dieu  et  de  clergie  »,  est  illustrée  de  vingt-huit  minia- 
tures :  «  elle  contient,  lit-on  dans  les  manuscrits,  |>ar  tout  cin- 
([uante  et  cin(j  chapitres  et  vingt  et  huit  figures,  sanz  quoi  li 
livres  ne  porroit  estre  legierement  entendus  ».  (iautier  de  Metz 
passe  en  revue  toutes  les  connaissances  de  son  temps  sur  le  ciel, 
la  terre,  l'homme,  les  animaux,  les  [dantes,  etc.  11  a  divisé  le 
tout  en  trois  grandes  jtarties,  qu'avec  Victor  Le  Clerc  on  peut 
appeler  cosmogonique,  géographique  et  astronomique.  Pour 
nous  faire  une  idée  de  la  science  mis(>  par  Gautier  de  Metz  à  la 
portée  des  laï(pies,  analysons  un  court  fragment  de  la  géogra- 
phie. Gautier  se  l'eprésente  l'Inde,  tout  entourée  «  de  la  grant 
mer  »,  riche  en  liésors  merveilleux,  avec  des  montagnes  d'or 
et  de  pierres  |»réci<Mises,  tonte  renqiiie  malheureusement  «  de 
gripons  et  d(;  drag(»ns  ».  On  n  reni;ir(|ne  une  liante  montagne 
app(dée  Mont  Capien.  L'Inde  se  divise  en  trenle-ipiatre  régions, 
habitées  par  les  peuples  Got  et  Maf/ol  (|ui  mangent  de  la  chaii' 
humaine  foule  ciiie;  par  les  l'it/nain,  hauts  de  «  deux  contes  » 
<'t  (]tii  ne  \ivent  (|ue  sept  ans;  par  l<'s  [leuples  Groin  et  liramaiu 


HIST  DE  l.A  l.ANGUK  ET  DE  LA  Ll'I'T  FR 


T  1'    CHAP   IV 


Arniano  Cclin  cl  f  "  Ed'.!piu-3/Par. 


IMAGE    DU    MONDE 
Bibl.  NauFds.  fr  B74,  F°  136  (V°) 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  17b 

nui  «  se  mettent  «m  feu  pour  niorir  ».  Une  autre  [)('U|»l;i(l('  (hnore 
les  vieillards  pensant  leur  faire  beaucoup  d'honneur;  une  autre, 
toute  velue,  mange  les  poissons  crus  et  l)oit  Teau  de  mer.  Cer- 
tains habitants  ont  huit  doiiîts  à  un  seul  pied;  d'autres  ont  un 
corps  d'homme  et  une  tète  de  chien  : 

II  ont  nom  Ethiopien, 
Qui  de  coure  passent  le  vent  ^ 
Et  n'ont  que  .  i  .  pié  seulement. 
Dont  li  plante  est  si  longe  et  large 
Qu'il  s'en  cuevrent  com  d'une  targe 
Et  s'en  onbroient  pour  le  chaut. 

Quelques  habitants  n'ont  qu'un  œil  au  milieu  du  front;  d'au- 
tres ont  le  visage  et  la  bouche  sur  la  poitrine,  «  enmi  le  pis  », 
et  un  œil  sur  chaque  épaule;  d'autres  enfin  se  nourrissent  de 
l'odeur  d'une  pomme  : 

Si  ra  vers  le  lluie  de  Ganges 
Unes  gens  cortois  et  estranges. 
Et  ont  droite  figure  d'oume. 
Qui  de  l'odeur  d'aucune  pome 
Vivent  sans  plus,  et  s'il  vont  loing, 
Li  punie  leur  a  tel  besoinz 
Que  se  maie  pueur  sentoient 
Tanlost  sans  la  pume  morroient. 

La  «  laie  gent  »  du  xiii"  siècle  pouvait  se  vanter  d'être  bien 
renseig^née  ;  son  iroût  pour  le  merveilleux  devait  être  satisfait. 
Elle  connaissait  déjà,  d'ailleurs,  par  les  chanteurs  de  grestes,  les 
êtres  étrang-es  qui  habitent  les  pays  lointains;  tel  poème,  Huon 
de  Bordeaux  par  exemple,  contient  des  descriptions  en  tous 
points  semldables  à  celles  de  YLnage  du  monde. 

Ces  g-randes  encyclopédies,  sans  valeur  littéraire,  sèches, 
arides,  prolixes  et  mal  ordonnées,  sont  précieuses  par  les  ren- 
seignements si  variés  qu'elles  contiennent  :  elles  sont  un  tableau 
de  l'état  de  la  science  au  xm''  siècle. 

Le  Trésor  de  Brunet  Latin.  —  Une  seule  de  ces  ency- 
clopédies présente  quehjue  valeur  littéraire,  c'est  Li  livides  dou 
Trésor  qu'un    Florentin,  lirunet  Latin,  le    maître    de    Dante, 

1.  Qui  courent  plus  vite  (jue  le  vent. 


176 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 


écrivit  en  français  vers  r2Go.  Brunol  Latin  rend,  dans  le  pro- 
logue (le  son  l^ivre,  un  J)pI  liomniage  à  la  lang:ue  française 
qu'il  emploie  de  préférence  à  l'italien  :  «  Et  se  aucuns  deman- 
doit  por  fpu)i  cist  libres  est  escriz  en  romans,  selonc  le  langage 
des  François,  |niis(pie  nos  sonies  Ytaliens,  je  diroie  (pie  ce  est 
]((»r.  ij.  raisons  :  Tune,  car  nos  somes  en  Franc<%  et  l'aufi-e 
porce  (pie  la  }»arleui'e  est  j)lus  delitalde  et  pins  commune  a 
toutes  gens.  »  Ce  vaste  Trésoi",  en  pros(\  se  divise  en  trois 
parties.  La  première  commence  par  un  résumé  de  l'Ancien 
et  du  Nouveau  Testament;  (die  ti'aile  de  Ihistoire  du  monde,  et 
particulièrement  de  rilalie  jus^pi'à  INlanfred,  de  l'origine  de  la 
terre,  tl'astronomie,  de  g-éographie  et  d'histoire  naturelle.  Nous 
V  retrouvons  des  descriptions  d'animaux,  tirées  en  grande  partie 
des  anciens  bestiaires.  IJrunet  Latin  raconte  encoi-e  le  plus 
sérieusement  du  monde  les  fables  de  l'unicorne,  par  exemple, 
ou  de  la  baleine  :  «  Cist  peissons  eslieve  son  dos  en  haute  luer, 
et  tant  demore  en  un  leu  que  li  vent  aporte  sablon  (»t  ajostent 
sor  lui,  et  i  naist  herbes  et  petiz  arbrissiaus,  por  quoi  li  mari- 
nier sont  d(M'eu  |>ar  maintes  foiz  là,  car  il  cuident  (jue  ce  soit 
une  isle,  ou  il  descendent  et  fichent  }»aliz  et  font  feu;  mais 
(juant  li  peissons  sent  la  chalor,  il  ne  la  jtuet  sofrir,  si  s'en  fuit 
dedanz  la  mei-,  et  fait  affondrer  quanque  il  a  sor  lui  ».  Ccpen- 
ilant  on  remarqu(^  chez  Brunet  Latin  un  commencement  d'(d»- 
servation  directe  de  la  nature  et  un  éveil  de  l'esprit  critique. 
Il  invoque  le  témoignag'e  des  voyag:eurs,  des  «  mariniers  »  ;  ou 
bien  il  s'en  rapporte  à  l'opinion  de  gens  compétents  :  «  si 
(lient  cil  <|ni  esprové  l'ont...  »  Hi'uiud,  |iar  exem|ile,  n'accepte 
]>as  la  fable  des  silènes.  l*onr  lui,  «  selonc  la  vérité,  les  sereines 
furent  .iij.  mer(dri\  (pii  decevoient  touz  les  tres|tassanz  et 
metoient  en  [(ovreti''  ».  Dans  ses  descriptions  d'animaux,  il  ne 
fait  ni  d'alb^iiories,  ni  de  moralisations.  Il  ra|»|M)i'le,  il  est  vrai, 
la  simililmle  dt^  .l(''sns-(lbrisl  et  du  |>éli(an.  OiianI  aux  sirènes, 
il  dév(do]»pe  Texplicalion  (pi'il  en  a  doniK'e  :  <(  VA  dit  l'estoire 
(ju'eles  avoieni  eles  et  ongles  [ku-  seiieliance  de  l'Ainor,  qui 
vole  et  lieit;et  conversoieni  (mi  aiguë'  ptu-  ce  <pie  luxure  fu 
l'aile  de  m(»isl(inr.    » 


1.  Vivaient  dans  l'eau. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  177 

Le  [ircniicr  livre  du  Trésoi-  est  roinj>ilé  de  lu  IJililc,  de  Soliii, 
4l'Isidoi'e  (le  Séville,  de  Palladius  [de  lie  rustica),  d'Lsaac  {Diœtœ 
un/versdif's  et  particulares),  du  Physi()lo,i>Tis.  Les  connaissanecs 
variées  (jui  y  sout  exposées,  dit  Bruiiet,  sont  iiéccssaii'tvs  à  tout 
liomuie  :  il  les  (-(tnipare  à  de  la  petite  monnaie,  à  drs  deniers 
qu'on  dépense  (dia(jue  jour  «  en  choses  besoignables  ». 

La  deuxième  [)artie  est  une  traduction  et  une  compilation  de 
VEthique  à  Niconuiqiie,  du  Moralnun  dogma,  de  VArs  loquendi 
/'t,  tacendf,  du  De  qiid/iior  virtutibus  carduiaUhns  de  Martin  de 
lîraga,  de  la  Suuiiiiu  de  Vh'hittbus  de  Guillaume  Péraud,  de  Sal- 
luste,  de  Cicéron  et  de  Sénèque.  Elle  traite  des  vices  et  des 
vertus,  lirunet,  qui  avait  comparé  la  première  partie  de  son  livre 
à  de  la  menue  monnaie,  compare  la  seconde  à  des  pierres  pré- 
cieuses :  «  La  seconde  partie,  qui  traite  des  vices  et  des  vertuz, 
est  de  précieuses  pierres  qui  douent  à  home  délit  et  vertu,  ce  est 
;i  dire  quels  choses  hom  doit  faire  et  quels  non  et  monstre  la 
raison  jior  quoi.  » 

La  troisième  partie,  «  ({ui  est  de  tin  or  »,  traite  de  jdiétorique, 
d'après  Cicéron,  et  de  politique,  particulièrement  du  gouverne- 
ment des  cités  italiennes.  La  politique  est  la  partie  la  plus  inté- 
ressante et  la  plus  originale  du  Trésoi'.  Brunet  s'y  occupe  de 
tout  ce  a  (|ui  appai'tient  au  cors  don  seignoi"  et  a  son  droit 
oftice  ».  11  établit  d'abord  (pi'il  y  a  deux  espèces  de  seigneuries, 
l'une  telle  ipi'on  la  trouve  en  France,  l'autre  telle  (ju'elle  fleurit 
en  Italie  :  «  Une  qui  sont  en  France  et  es  autres  pais,  qui  sont 
soz  mis  a  la  seignorie  des  rois  et  des  autres  princes  perpétuels, 
qui  vendent  les  prevostez  et  les  baillent  a  ceulx  qui  plus  les 
fichaient  ;  po  gardent  ne  lor  bonté  ne  le  profit  des  borjois; 
l'autre  est  en  Itaille,  (|ue  li  citeien  et  li  borjois  et  les  communes 
des  viles  eslisent  lor  poesté  et  lor  seignor  tel  comme  il  cuident 
<[u'il  soit  profitables  au  commun  protît  de  la  vile  et  de  touz  ses 
^jubjès.  »  Ensuite  Brunet,  après  avoir  montré  ce  ([ue  doit  être 
un  bon  gouverneur  de  cité,  entre  dans  des  détails  de  ])rocédure, 
fort  intéressants,  concernant  la  nomination  du  podestat,  l'exer- 
cice du  jtouvoir  (d,  «  l'issue  de  l'office  ». 

Le  Trésor  de  Brunet,  sauf  la  politique,  n'est  pas  une  œuvre 
originale.  Brunet  lui-même  le  compare  à  «  une  bresche  de  miel 
cueillie  de  diverses  Heurs  »  :  «  Et  si  ne  di  je  pas  (pie  cist  livres 

Histoire  de  i  a  langue.  II.  1  * 


178  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

soit  psirais  de  mon  |i(»\i"('  s(mis,  ne  de  ma  nu»'  scinicc:  mais  il 
csl  aiilrcssi  commr  une  In'cschc  '  dr  miel  ciK'illir  de  diverses 
Hors;  rai'  cisl  livres  csl  ((miidlés  seulenieiit  de  merveillcus  diz 
des  aiitoi's  qui  drvaiil  iinstre  leiis  ont  traitii'  de  |diiloso[dii(', 
chascuiis  sidoMc  (<■  (|u  il  en  savcdl  |tarti('.  <>  ('c  (|iii  n'cmprMdia 
pas  xVlaiii  ('liarliri-  de  placer  niiiiicl  Latin,  avec  Homère,  Vir- 
gile, Tite-Live  (d  l>eancoii|t  il  auli-es,  an  nomltre  des  «  liisto- 
rieiirs  (|ui  ont  travaillé  à  alloniicr  leur  Itrief  aaiic  [lai-  la  notalde 
et  loiiiiue  renommée  de  leurs  (^scriplures  ».  lîrnnet  Latin 
maniait  la  lantiue  française  mieux  que  heancoui»  de  Français  de 
son  tem[»s.  Son  stvle  est  aiiréalde,  toujours  (dair,  un  ]>eu  terne  : 
Torigine  ilalienne  de  raulem-  s'y  fait  (juebjuefois  sentir.  Le 
Trésor,  composé  par  nn  étianger,  n'en  est  pas  moins,  comme 
disent  les  Italiens,  un  véritaltle  «  leste  di  lingua  ». 

Somme  des  Vices  et  des  Vertus.  —  Brunet  Latin  a 
consacré  tout  le  second  livre  de  son  Trésor  à  disserter  sur  les 
vices  et  les  vertus,  l'n  imi>ortan(  ouvrage  sur  le  même  sujet, 
la  Somme  des  Vices  et  des  ]'ri-/i(s  fut  com|dl('*  <'n  I279,  jtar  un 
dominicain.  Frère  Lorens,  à  la  demande  de  Pliilij)pe  le  Hardi, 
roi  de  France,  fils  et  successeur  de  sain!  Louis,  ('(dte  compi- 
lation port<'  dans  les  manuscrits  les  dillV'renls  litres  suivants  : 
Miroir  du  monde.  Somme  Lorens,  Somme  le  Roi  ou  enlîn  Li 
livres  royaux  des  Vices  et  des  Vertus.  On  a  longtemps  regardé 
le  frère  Lorens,  (pii  élail  confesseur  du  roi  et  que  Pierre, 
comte  d'Alencon,  second  lils  de  saint  Jj(»uis,  institua  son  exé- 
cuteur testamentaire,  c(Mnme  l'auteur  de  la  Somme  le  Roi: 
il  n'en  est  que  le  conqdiateur.  Cette  Somme  est  formée  de 
dinV'reiits  lrait(''s  sur  l<\s  dix  commandenu'iits,  le  symhole  des 
Apôtres,  l'oraison  dominicale,  les  siqd  |>é(di(''s  capitaux,  les  siqd 
dons  du  Saint-Lsprit,  les  li(''alitudes  et  la  confession,  <pi'on 
trouNc  |M»ur  la  |iluparf  sé|»arémenl  dans  des  manusci'its  fjui 
sont  antériems  à  frère  LfU'ens.  Ou(dle  est  dans  ce  recueil 
l'ieiiNi'e  <lii  c((iifessein'  du  roi?  h]sl-il  l'auleur  d'un  (»u  de  |dn- 
sieurs  trail(''s?  Les  a-t-il  seulement  lemanit's,  mis  au  |i(unf  e| 
réunis  en  un  seul  corps  d'ouvi'age,  non  sans  éviter  lieaucouj» 
de    r<''pétitions?  Nous   ne  savons.    Comme    dans    les    lîesliaires 


Itavdii . 


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LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  17'.» 

et  dans  Tlniago  du  iiutndc,  dos  «  ynia^rs  »,  (judii  rolroiivo 
toujours  identiques  dans  lu  |ilii|tai'l  d<'s  m.iiiiisciils.  (''laiciil 
jointes  au  texte. 

Le  traité  sur  les  sept  péchés  caitilaux,  le  [dus  iniporlanl,  esl 
rédigé  sur  un  plan  tout  alléûrorique.  L'auteur  décrit  d'abord  la 
fameuse  bète  do  TApocalN  [>se,  au  corps  de  l(''0|>;ti"d,  à  la  •rueulc 
de  lion,  aux  pattes  d'ours,  qui  avait  sept  chefs  et  dix  cornes. 
Il  montre  comment  et  pourquoi  cette  hête  est  le  diable.  Cha- 
cune des  tètes  représente  un  péché  caidtal  :  «  Li  premiers 
chief  de  la  beste  est  Orguiz,  li  seconz  Envie,  li  tierz  Ire,  11 
quarz  Parece,  que  l'en  apele  en  derjois  '  Acide,  li  quinz  esl 
Avarice,  li  sesemes  Luxure,  li  septoimes  (iloutenie.  »  Ln 
miniature  représentant  la  bète  de  rA[>ocaly[>se  se  trouve,  chose 
curieuse,  dans  les  manuscrits  eux-mêmes  qui  ont  .ibandonné  cette 
allég'orie,  jiour  en  ado[»ter  une  autre,  celle  de  TArbi'e.  L'Arbre 
de  Vie  a  pour  racine  Amour,  l'arbre  de  mort  Convoitise.  Les 
branches  de  ces  deux  arbres,  qui  correspondent  aux  sept 
péchés  capitaux  et  aux  sept  dons  du  Saint-Esprit,  poussent  à 
leur  tour  des  «  gelons  »  et  des  «  rainsiaux  ».  Ainsi  la  pre- 
mière branche  est  Orgueil,  «  l'aisnée  fille  au  deable  ».  Elle 
«  gete  sept  getons  principaux  »  :  Desloiauté,  Despit,  Fourcui- 
dance.  Foie  Baerie,  Vaine  Gloire,  Ypocrisie,  Mauvaise  Paour. 
Desloiauté  a  trois  «  rainsiaux  »  :  Vilenie,  Forsenerie,  Renoierie. 
Et  ainsi  de  suite.  Notre  moraliste  est  particulièrement  sévère 
pour  le  péché  de  Renoierie,  dont  se  rendent  coupables  les 
«  bougres  -  »,  les  parjures,  les  devins  et  «  devines  ♦>,  les  sor- 
ciers et  sorcières.  «  Le  plus  grant  orguci  (pii  soit,  c'est  bou- 
g-rerie  '.  N'est  ce  mie  grant  orgruel,  (piani  un  vilain  ou  une 
vielle  qui  ne  sot  onques  sa  patrenotre  a  droit,  cuide  [dus 
savoir  de  divinib''  ijue  tous  les  clers  d<'  l*aris,  cl  [dus  cuide 
valoir  que  tous  les  moynes  de  Cistiaux,  et  ne  veul  croire  que 
Dieu  sache  faire  chose  en  lerre  ([ue  il  ne  puis!  enlen<lre.  Dont, 
pour  ce  qu  il  ne  |)uet  entendre  ne  veoir  comment  un  homme 
entier  puist  estre  en  celé  oublee  ({ue  le  [U'eslre  tieni  a  l'autel, 
pour  ce  ne  vuet  il  croire  que  ce  soit  vraiment  le  cors  Dieu.  Et 


1.  Dans  la  lanjnie  des  cltTC; 

2.  Hérétiques. 
:5.  Kérésip. 


180  LITTERATURE  UIDACTIQUE 

pour  ce,  osl   ve  droil   (jue  il  ait  autel  jug-ement  conie  Lucifer 
son    maistre,    (lui    fantost   sVnorffuelli    contre   Dieu   et  devint 
(leal>I(>  et  cliay  ou   t'en   (Tcnfcr.  Aussi  est-il  droit   que  il  soient 
lautost  uiis   (Ml   tVu.  »  Il  se  plaint  que   l'exconuTiunication  ne 
soit  plus  une  peine  efficace  et  redoutée.  Au  lieu   d'éviter  tous 
rajqtorts    avec  l'excommunié,    on    continue    à    le    fré(pienter, 
comme  si  lEj^lise  ne  lavai!  mis  hors  de  la  société.  Bien  plus, 
l'excommunié,  narguant  Dieu  et  ses  «  menistres  »,  ne  se  fait 
pas    faute    de    venir   jusqu'au    moutier    même.    Tolérerait-on 
qu'un  homme  hanni  de  France  vînt  «  s'emhattre  en  la  salle  a 
Paris   devant    le    roy,    par    devant   ses  harons    pour    lui    faire 
honte  »?  Quant   aux  chevaliers,  ils  sont   pour  la   }»lu[tai-t    indi- 
g-nes  de  chevaleiùe,  «   qui  est  moult   hel  ordre   et   moult   haut 
en  sainte  Eglise    ».   Ils  font  de  folles  dépenses,    «    taillent  la 
povre  g-ent  »,  s'amusent  avec  leurs  faucons  et  leurs  ménestrels, 
n'ont  d'autre  souci  (jue  d'avoir  helles  «  robes  »  et  b(\aux  habil- 
lements,  trouvent  toujours  la  messe  trop  longue,   mais  écou- 
tent volontiers  pendant  des  heures  entières  les   aventures  de 
Perceval,   de   Roland  ou  d'Olivier.    «    Ils  n'oent  matines  trois 
fois  l'an;  et  ([uant  ils  vont  oïr  mess(%  ils  tout  jdus  leur  damagre 
et  celi  d'autri  que  leur  preu.  Ouar  ils  ne  se  puent  coi  tenir  ne 
que  singe,  rient,  gabent,  boutent,  sachent  l'un  l'autre,  accident 
les  damoiselles;  et  parmi  tout  ce,   leur  est  la  mess(^  trop  lon- 
gue...  Ils    menjuent  plus  de   sept  fois    le  jour,  loufes    les  fois 
({u'ils  en  ont  lalent,  comme  font  brc^bis  ou  eufans.  Ils  font  leur 
Dieu  de  leur  Aentre.  Nule  aumosne  ne  font,  (piar  ils  m»  [luent. 
Nule  orison  ne  dient,    quar   ils  ne  veuhmt.  El   quant  on  leur 
blasme  leur   foli(>,   si    niellent  tout  sus   chevalerie,   et   dient   : 
«  Nous  convicMit  ainsi  faire  comme  les  aulr(\s?  Voulez  vous  (pu- 
nous  nous  façons  huer  et  que  nous  façons  b'  papelart?  »  L'auteur 
condamne  très  sévèrement  les  chansons  piofanes  et  l(>s  caroles. 
Ce  sont,  dit-il,  «  les  tvsons  et  l(\s  charbons  au  deable  »  (pii  allu- 
ment daus  les  cœurs  le  fcii  de  luxure.  Les  caroles  sout  les  pro- 
cessions du  diable  :  ceux  (|ui  les  (•((iiduiscul  ri  (pii  dausciil    s(uil 
les  moines  el  les  «  uounaiiis  )>  du  diable;  ceux  (pii  les  enloureni 
et  qui  regardent    sont  les  convers  el  les   ronverses   du   diable. 
«  Que  les  caroles  sont  les  processions  au  dealde,  il  apeii  pour  ce 
que   (Ml  loiiriie  au  seiieslre  (-((sh''.   De  (|uo\    la  saillie  V]sciiplure 


LITTERATURE  DIDACTIQUE  181 

dist  :  «  Les  voies  (|ui  tournent  a  destre  cognoit  Dieu;  cclcs  qui 
tournent  a  senestre  sont  perverses  et  mauvaises  et  Dieu  les 
het.  »  C'est  là  un  argument  théologique  qu'on  trouvo  souveni 
employé  chez  les  sermonnaires.  Le  prêcheur  Menot,  par 
exemple,  à  la  fin  du  xv*"  siècle,  tient  un  raisonnement  à  peu 
près  semhlable  <juand  il  s'efforce  de  montrer  que  la  danse,  qui 
consiste  à  tourner  en  rond,  est  essentiellement  diabolique  : 
Chorea  est  iter  circulare  :  diaboli  iter  est  circulare  :  enjo  chorea 
est  motus  diaboli,  ce  qu'il  prouve  par  ces  trois  passages  de 
l'Écriture  Sainte  :  Circuim  terrain  et  perauibulavi  eam  (Job,  I), 
Circuit  quaerens  quem  devoret  (I  Pierre,  Y),  In  circuitu  i)npii 
ambulant  (Ps.  XI). 

Au  commencement  du  traité  sur  les  sept  (b)ns  du  Saint- 
Esprit,  l'auteur  montre  d'une  façon  saisissante  ce  (ju'est  le 
Saint-Esprit,  et  quelle  est  son  œuvre  dans  le  cœur  de  l'homme. 
Le  pécheur,  dit-il,  «  qui  dort  en  pechié  mortel  »,  est  semblable 
à  un  riitaud  ivre,  qui  a  dépensé  tout  son  avoir,  et  qui,  endoi'mi 
dans  une  taverne,  misérable  et  nu,  ne  se  doute  pas  de  sa 
misère  et  ne  s'en  plaint  pas,  «  ainz  cuide  estre  moult  grant 
sires  ».  Le  Saint-Esprit  rend  aux  pécheurs  «  leur  senz  et  leur 
mémoire  ».  Avec  Salomon,  il  compare  aussi  le  pécheur  à  un 
homme  (pii  dort  dans  une  nef  sur  la  vaste  mer.  La  tempête 
est  horrible,  la  nef  va  sombrer  et  l'homme  «  n'en  sent  noiant, 
ne  point  n'a  de  paour  ».  Quand  le  Saint-Esprit  réveille  un 
pécheur,  «  adonc  sent  il  et  voit  son  péril  et  commance  a 
avoir  paour  de  soi-meisme  ».  Le  pécheur  est  aussi  semblable  à 
un  criminel  qui  gît  dans  une  j)rison  «  en  fers  et  en  buies  '  ». 
«  Et  cilz  chaitis  ne  pense  ne  dou  prevost  qui  le  tient  ne  dou 
gibet  qui  l'atant,  einz  dort  et  song-e  quil  voit  ou  a  feste  ou  a 
noces.  »  Enfin  le  pécheur  est  comparable  à  un  homme  qui  se 
croit  vigoureux  et  qui  «  a  ja  la  mort  dessous  ses  dras  ».  Mais 
le  Saint-Esprit  est  «  li  bons  mires  qui  li  monstre  sa  maladie  et 
li  esmuet  ses  humors  et  li  donne  tel  poison  -  si  amere  (jue  il  le 
garist  et  si  li  rent  la  vie  » . 

Le  traité  siu-  la  confession  renferme  des  détails  intéressants 
et  pratiques  sur  les  femmes,  les  veufs  et  les  célibataires,  les 

1.  Liens. 
i.  Boisson. 


182  LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

i^riis  inaiirs.  les  acjis  (rEplise.  Les  rcinoutrances  au  clergé  sont 
Itarliiiilièi'cmciil  vives  :  l'auteur  s'élève  contre  l'avarice  et  la 
convoitise  «les  |»r«''hes  (|iii  «  mettent  la  cliai-rue  avant  les  bues  », 
<-'est-à-«lire  les  biens  temporels  avant  les  i»iens  «  panlurables  ». 

La  Somme  des  Vices  el  des  Vertus,  tout  comme  les  sermons, 
renferme  un  certain  nombre  iïexempfa.  On  y  trouve  cités 
Sénèque,  Boèce,  saint  Augustin,  saint  Jérôme,  saint  Bernard, 
saint  Anselme,  ll/'linand,  et  surtout  le  Bestiaire  :  les  pécheurs 
sont  comjiarés  à  l'ours,  à  lliyène,  à  la  truie,  à  la  huppe,  à 
«  l'escharbos  ».  Les  sirènes  qui  endorment  les  nautoniers  sont 
«  les  losengiers  (pii  |»ar  leui*  biau  chanter  endorment  les  gens 
en  leurs  }»echiés  ».  Dans  le  cha|»itre  consacré  à  la  luxure,  l'au- 
teur ne  manque  pas  de  citer  les  deux  ])ierres  hirroholen.  (|u'il 
appelle  «  tereboulez  ». 

La  SotiDue  des  Vices  et  des  ]'ertus,  (]ui  eut  un  très  grand  succès 
en  France,  fut  traduit*'  en  espagnol,  en  [)rovençal,  en  italien, 
en  flamand,  en  anglais;  elle  fut  copiée,  imitée,  plagiée  et 
imprimée  plusieurs  fois  aux  xv"  et  xvi"  siècles.  C'était  un 
succès  mérité.  Le  style  en  est  très  remarquable,  souvent 
expressif  et  original;  le  fond,  sans  ascétisme  exagéré,  n'est 
jamais  ni  subtil  ni  banal.  Quétif  et  Echard  estiment  que  «  si 
on  accommodait  un  peu  le  style  au  langage  de  notre  temps  », 
ce  livre  obtiendrait  aujourd'hui  la  même  faveur  qu'autrefois. 

Philippe  de  Novare.  —  Le  traité  de  Philippe  de  Novare, 
JJes  quatre  tenz  d\iaf/e  d'âme,  est  aussi  comme  une  espèce  de 
somme  des  vices  et  des  vertus,  applicable  à  l'enfance,  à  la  jeu- 
nesse, à  l'âge  mùi'  et  à  la  vieillesse.  Ce  n'est  jtlus  l'œuvre  d'un 
théologien,  mais  d'un  laïque,  fin  lettré  et  gentilhomme.  Phi- 
hppe  dr  Xovare,  (|ui  moniiil  vers  12G5,  avait  soixante-dix  ans 
passés  quand  il  la  composa;  il  |»ouvait  donc  j)arler  des  quatr<' 
Ages  en  connaissance  de  cause.  11  n'aimait  pas  les  tout  petits 
enfants,  (pi'il  trouvait  sales  et  ennuyeux.  Sans  l'instinct  maternel 
et  |ialernel,  remar(|iir-l-il,  <<  à  jtaines  en  iiourriroil-dii  nul  ». 
Il  Idàme  très  sévèremeni  la  laildesse  el  la  conqdaisance  des 
parents  :  «  l']t  moul  l'ail  hien  (pii  chasioie  son  autant  destroi- 
lenienl,  tendis  ipu'  il  csl  prliz;  el  lo/,  jors  dit  on  «pie  Ion  doit 
|d<»ier  la  verge  lanilis  que  clh'  est  graille  cl  Icndre:  cai',  puis 
<|ur    f|r    est    •j.vussi'    r|    dure,   se    OM    la    viiel    |d«»ier,   ele   brise.   \i\ 


LITTÉRATURE   DIDACTIQUE  183 

se  li  iiiiFcs  plorc  |ioi'  cli.islicr.  ne  |)ii('l  chaloir;  car  iiiialz  vaut 
(ju'il  plort  j)<>r  son  liicii,  ({uc  ne  feroit  se  li  pères  plorast  por 
son  mal.  »  Los  [(urciits  doivciil  ap|iron(lro  à  leurs  enfants  le 
Credo  in  Deum,  le  Pater  Xosfer,  VAve  Maria,  avcM'  les  deux 
pi'eniiers  coininarKlenienls  de  la  J^oi,  i»iiis,  plus  tard,  un  métier, 
clej'j^ie  ou  chevalerie.  Quant  aux  Mlles,  elles  doivent  surtout 
a|>pi'endre  à  ohéir,  <à  leurs  parents  (piand  (dies  sont  jeunes,  <à 
leur  «  seigniHU'  »  quand  (dlo  sont  nuuiées.  à  leui's  supéi'ieures 
si  elles  sont  religieuses.  Elles  m*  doivent  être  ni  «  bandes  », 
c'est-à-dire  hardies  en  [laroles,  ni  <<  vihdières  »,  ni  «  errantes  », 
ni  convoileuses,  ni  <<  lariies  ».  Toute  jeune  iiile,  la  riche 
comme  la  pauvre,  doit  ap[trendre  à  Hier  et  à  coudre;  mais  il 
est  inutile  qu'elle  sache  lii-e  ou  écrire  :  il  n'en  ]»ouirait  sortir 
(pie  du  mal.  «  A  famé  ne  doit  on  apaïu'e  letrcs  ne  escrire,  se 
ce  n'est  especiaument  por  estre  nonnain;  car  par  lire  et  escrire 
de  famé  sont  maint  mal  avenu.  »  Il  lU'  faut  pas  avoir  peur  de 
les  «  iîarder  destroitement  et  chastier  asprenuMit  ».  Voici  com- 
ment les  jeunes  filles  l)ien  (devées  d(»ivent  se  comporter  ;  «  Et 
meut  se  doit  on  traveillier  de  les  ansaignier  sovant,  et  doner 
soi  garde  qu'eles  soient  d<'  Ixde  contenance  et  simple,  et  que 
lor  regars  soient  coi  et  atann»ré;  de  non  (\sgard(M'  troj)  affi- 
chiement,  ne  trop  haut,  ne  trop  has,  mais  devant  ans  tout 
droit  a  l'androit  de  lors  iaus,  sanz  traverse)",  et  sanz  Ijouter  sa 
leste  avant,  ne  ti'aire  arriers  en  fenesti'e  jie  aillors,  et  simple- 
ment passer  et  aler  devant  la  gent  ».  Dans  une  grande  assem- 
hlée,  fête  ou  noce,  elles  ne  doivent  être  ni  «  trop  plaisantières  », 
ni  trop  facilement  al)ordables  :  il  vaut  mieux  (pi'elles  soient 
un  peu  dédaigneuses  et  même  orgueilleuses.  Une  femme  bien 
«  norrie  »,  c'est-à-dire  bien  élevée,  et  «  de  bêle  contenance  » 
n'a  qu'une  seule  chose  à  faire  :  garder  son  honneur. 

L'éducation  de  l'homme  est  beaucoup  [>lus  difticile  et  com- 
|di<piée,  })uis(]u"il  doit  ètr(^  en  même  temps  «  courtois  et  large, 
hai'di  et  sage  ». 

La  jeunesse  est  le  plus  périlleux  des  quatre  âges.  «  Nature 
fume  en  anfance  et  en  jovent  est  li  feus  natureus  es|tris  et 
alumé;  et  la  llame  en  saut  si  très  haut,  (pu'  plusors  fois  vient 
devant  Nostre  Seignor  Jhesu  Crit  en  son  hautisme  siège  la  puor 
dou  feu  de  luxure  et  de])lusors  autres  granz  péchiez  que  li  joue 


184  LITTÉRATURE  DIDACTIOl'E 

fuiil  iicrillriiscmoiil.  »  lMiili|i|i<'  dr  X(»v;ir('  iiionlr»"  1rs  j(Miiios 
o-ons  (|ii('rt'II(Mirs.  «  si  ((iitrccuidirs  (|ii"ils  ciiidont  tout  savoir  et 
jxxiir  et  \al(»ir  »,  ne  rcspcclaiil  ni  |>r<''Ial.  ni  scii^iicnr,  ni  «  famr 
os|»ous(''o  »,  el  iiioiiranf  le  plus  sonvrnt  sans  a\()ii-  eu  le  l(Mn|»s 
(io  fairo  p(Miitonro.  Philippe  (raillcnis  ne  veut  pas  transtormcf 
los  jounos  liominos  en  petits  saints  :  «  .hincs  doit  Iticn  estic 
joliz  et  mener  joieuse  vie,  et  doit  estrc  (•orlois  et  larii<'s,  et 
accoillir  Itiau  Ja  jiont,  et  faire  <'(»urt(>isenient  a  plaisir  selonc  son 
pooir  as  [)rivoz  et  as  estranijcs.  N'afiert  mie  a  joiie  liome  (|u"il 
soit  mornes  et  pensis,  ne  (pie  il  face  troji  le  sa^Lic  en  conseillant 
devant  la  i^ent  :  car  se  il  (evi'e  I»ien.  la  honeo'vre  loe  le  niestre.  « 
La  joiine  tille  doit  se  garder  «  de  fol  samidani  et  de  foie  con- 
tenance ».  Philippe  recommaiid<'  an\  pai-enis  de  marier  leurs 
enfants  jeunes. 

L'homme  d'àg'e  niùr  doit  être  «  (pieiKdssanz  et  aniesurez  et 
resnables  *  et  soutis,  fermes  et  estables  en  la  veraie  créance  de 
Nostre  Seienor  Jhesucrit,  saiies  et  porveanz  «à  lonor  et  au  profit 
dou  cors  et  de  lame  de  lui  et  des  siens  ».  11  doit  s'occuper  acti- 
vement de  son  hôtel,  de  ses  terres,  de  ses  afTaires.  Que  les 
femmes  élèvent  les  enfants,  «  se  conlieimeni  simplement  sans 
li^ranz  despans  »,  marient  leurs  filles,  fassent  raunione,  veil- 
lent à  leur  honneur,  soient  une  aide  pour  leur  mari. 

Les  vieillards  doivent  mépviseï'  le  «  siT-cIe  »,  soccuper  de 
leur  Ame  et  s'a|tpi"<Mer  ;"i  rendre  compte  de  leur  vie  à  Notn*^ 
Seiijrneur,  se  rapiudanl  (pie  «  M  princes  d  anfer  qui  est  prince» 
dou  monde  orra  le  conte,  jiour  les  jtechiez  (pie  l'en  i  a  faiz,  et 
se  il  a  dr(»il  en  l'ame,  Nostre  Sires  est  si  droituriers  (jue  ja 
t(U't  ne  ICn  fera  ».  Le  vieillard  (|ui  oiildie  son  ài:(>  et  «  contre- 
fait le  jOne  »  est  (h'-na lur(''.  Les  femmes  ài:(M's  doivent  ('tre 
«  anmosnieres,  el  taire  penilances  volantiers  de  jeunes  et  d'ori- 
sons  ».  Quant  aux  \ieilles  (pu"  «  se  parent  et  amplastreiit  lor 
chieres.  et  lainunent  lor  cheNdus.  et  ne  \n(denl  (|U(Mioistre 
(pr(des   soient    \i(dles  ne   renieses    »,   elles   |ierdenl    leur  ànie. 

1j  (tuvraiic  de  Philip|»e  de  Xo\are  est  une  a^rt'-ahle  causerie 
d  un  aimahie  vieillard,  nullement  «  rassot(''  et  hors  de  nuMUoire  », 
<|ni  parle  en  lanjuc  el  (jui  s'adresse  à  des   laupies.  un  jteu  prè- 

1.  Raisonnables. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  185 

cheur  peut-èlro,   Iticii   (ju'il   sp   «l^fcmlc  de   vouloii"  s'.ivciiliiror 
dans  le  domaine  des  cleres. 

Chastiements.  —  Les  Qiuilrf  â(jes  de  l'homme  mmiI  ce  (ju'on 
a[>|)elail  an  moyen  ape  nn  (loclrlnal,  \\\\  chastiemenl  ou  ensei- 
(jnement  :  c'est  nn  traité  d'éducation  et  de  morale  qui  s'applique 
aux  lioinmes  et  aux  femmes,  aux  jeunes  et  aux  vieux.  Les 
ouvrap's  en  vers  sur  I(>  même  suj(»t  sont  nombreux.  Mais  ils 
ne  s'adressent,  le  plus  souvent,  (ju'à  une  catégorie  spéciale  d«' 
[teisonnes  :  aux  chevaliers,  par  exemple,  aux  femmes,  aux 
etifants,  aux  serviteurs.  TIs  entrent  alors,  trop  rarement  à  notre 
gré,  dans  des  détails  pratiques  et  précis,  qui  en  font  tout  l'in- 
téi'èt.  Quelques-uns  cependant  ont  la  prétention  de  «  chastier  » 
tout  1(^  monde  en  général,  et  sont  remplis  de  lieux  communs. 
Tel  est,  entre  autres,  le  Doctrinal  d'un  rimeur  nommé  Sauvag'e 
—  d'où  le  titre  de  Doctrinal  Sauoage  —  qui  «  enseigne  et 
chastie  le  siècle  »  et  qui  n'est  que  banal  et  confus.  Le  Chas- 
liem,ent  des  dames  de  Robert  de  Blois  est  beaucoup  plus  inté- 
ressant. Ce  poème,  (|ui  eut  du  succès,  était  encore  populaire  à 
la  lin  du  xv"  siècle,  puisqu'il  fig-ure,  rajeuni,  dans  le  Jardin  de 
Plaisance,  sous  le  titre  suivant  :  le  Livre  des  dames  a  icelles 
baillé  au  Jardin  de  Plaisance  pour  les  instruire  et  doctriner  en 
quelle  manière  elles  se  doivent  tenir  et  contenir.  Robert  de  Blois 
ap})ren(l  aux  dames  comment  elles  (b)iv<Mit  se  comporter  dans 
les  circonstances  les  plus  importantes  de  leur  vie.  Certains 
conseils  nous  semblent  superflus  :  ne  pas  jurer,  ni  trop  boire, 
ni  trop  manger,  ni  mentir,  ni  volei*,  ni  «  tencer  »,  ne  jamais 
recevoir  de  cadeau  d'un  éti'anger.  D'autres  sont  plus  typi<pies. 
Quand  une  dame  se  rend  au  mouti<M",  par  exemple,  elle  ne  doit 
ni  courir,  ni  «  troter  »;  qu'elle  aille  «  tout  le  biau  pas  »,  sans 
regarder  ni  à  droite  ni  à  gauche,  en  ayant  soin  toutefois,  «  ce 
qui  ne  couste  [)as  grantment  »,  de  saluer  déboimairement  les 
g'ens  qu'elle  rencontre.  Qu'elle  s'abstienne  surtout  de  regarder 
«  nul  homme  »  ;  car  les  regards  sont  messagers  d'amour  et 
pour  avoir  trop  levé  les  yeux  mainte  dame  a  été  souvent 
blâmée.  Si  elle  aime  d'amour  qu'elle  aime  «  celeement  »,  et 
qu'elle  n'aille  pas  s'en  vanter  partout.  (C'est  là  une  recomman- 
dation que  durant  tout  le  moyen  âge  les  poètes  font  aux  «  fins 
amants  »  ;  l'amour  devait  être  secret  ou  n'existait  pas.)  Robert 


186  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

<lo  Bluis  l»l;nn<'  srVfM't'inciil  les  femmes  (l(''C(»lletées  (jui  hiisseiil 
voir,  <lit-il  joliment,  «  com  felemeiil  leur  cluir  blanclioie  ».  Une 
femme  ne  doit  ji.ts  eaclKM'  son  visaire,  (juand  «  uns  iiranz  sires  » 
la  salue.  (le|)en(iant,  réniai(]ue  Hoherl,  si  elle  a  «  m;il  jdaisant 
vis  »,  il  lui  est  pei'mis  de  le  dissimuler  dei'rière  sa   main  : 

Se  vous  avez  mal  picsant  vis 
San/  blasme  vosItl;  main  |)oez 
Melre  devant  quant  vous  riez. 

11  invite  les  dames  à  se  conduire  convenaldement  <|uand  elles 
sont  à  Féglise  :  ({u'elles  saj^enouillent,  se  lèvent,  se  signent 
courtoisement  et  avee  à-[)rojios,  (ju'cdles  fassent  leurs  oraisons 
«  })ar  l)ele.s  dévorions  »,  sans  rire,  ni  bavarder,  ni  rejiarder  rà 
et  là  «  folement  ».  Il  donne  des  conseils  particuliers  aux  dames 
qui  n'ont  «  mie  lionne  odor  »,  à  r(dles  (|ui  on!  \\ido  couleur,  et 
à  celles  qui  ont  «  bon  instiument  de  cbanler  ».  Il  leur  recom- 
mande spécialement  de  soiiiner  leurs  mains,  de  couper  souvent 
leurs  oniiles,  lesquels  ne  doivent  pas  dépasser  la  cbair.  Il  leur 
donne  des  instructions  sur  la  façon  dont  (dies  doivent  se  com- 
porter à  table  :  qu'elles  n'oublient  pas  d'essuyer  soigneusement 
leurs  lèvres  avant  de  boire,  de  peur  «  d'encrasser  le  vin  »  et  de 
dégoûter  les  convives  : 

Toutes  les  fois  que  vous  bevcz, 
Vostre  bouclie  bien  essuicz 
Qui  H  vins  cncrcssiez  ne  soit, 
Qu'il  desj)lct  moult  a  cui  le  boit. 
Gardez  que  voz  iex  m'essuez, 
A  celé  foiz  que  vous  bevez, 
A  la  nape,  ne  vostre  nez, 
Quar  blasmee  moult  en  serez. 
Si  vous  gaidcz  dcl  de^routor 
Et  de  voz  mains  trop  engluLM"... 

Ces  conseils  et  d  autres  semidaltles  se  retrouvent  dans  les 
|)etits  poènu's  intitul('-s  CoiilriKiticfs  dr  Id/ilc  (\\\\  jettent  im  joui' 
curieux  sur  la  façon  peu  lafliiK'-e  dont  mangeaient  iu)s  aïeux. 
Robert  de  lîlois  donne  enfin  des  conseils  aux  danu\s  «pi'un 
galant  "  prie  d'anuir  »,  et  leur  enseigne  ce  (pi"(dles  doivent 
répondre  et  ce  (|u  elles  peuNciit  accorder.  Puis  il  termine  en 
montrant  les  bons  et   les  mauvais  (-(Mi-s  de  I  amour. 


LITTÉRATURE  DIDACTIOUE  187 

Citons  encoi'O,  sur  !»>  inrinc  suj^t,  le  Speculinii  (loininarmn  que 
le  franciscaiu  DuniiKl  tle  (Mi!nn|tag;ne  comiiosa  vers  l'an  1300 
et  que  la  reine  Jeanne  de  Navarre,  femme  de  Philippe  le  Bel,  fit 
traduire  en  français.  Cet  ouvrage,  (|ui  n'a  pour  nous  (ju'un  très 
médiocre  intérêt,  fut  remanié  et  amplifié  au  xvi"  siècle  pai' 
Ysambai'd  de  Saint-Léger.  Le  Miroir  aux  dames  de  Watriquet 
de  Couvin  est  un  long  et  fastidieux  poème  allég(n-i(iue,  composé 
l'an  1325  en  l'honneur  de  Jeanne  d'Evreux,  troisième  femme  de 
Charles  le  Bel. 

Le  Chastiement  (Vnn  père  à  son  /ils  est  un<'  traduction  (h^  la 
Disciplina  clericalis  de  Pieri'e  Alphonse,  juif  es])agnol  converti 
au  christianisme.  Tout  l'intérêt  de  cet  ouvrage  du  xii"  siècle, 
dans  lequel  un  père  entreprend  l'éducation  de  son  fils,  réside 
<lans  les  contes  arahes  dont  il  est  rem[)li.  l'n  autre  «  chastie- 
ment d'un  ]>ère  à  son  fils  »  ç^iV  Enseifjnemenf  Trehor  (anagramme 
de  Robert).  L'auteur,  (pii  s'appelait  Robert  de  Ho,  était  un 
Normand  d'Angleterre  :  il  a  mêlé  dans  son  poème  des  vers  de 
4lifférents  mètres,  de  douze,  de  dix  et  de  six  syllabes  :  c'est  Là 
d'ailleurs  la  seule  originalité  de  cet  ouvrage.  Le  Dit  de  Haute 
Honneur  de  AVatriquet  de  Couvin  est  un  «  enseignement  » 
d'un  père,  grand  seigneur,  à  son  fils. 

\S Ordre  de  chevalerie  e^i  plutôt,  dans  un  cadi-e  fictif,  un  poème 
purement  descriptif  qu'un  enseignement .  Saladin  ,  vainqueur 
iles  chrétiens  dans  une  grande  bataille,  a  fait  prisonnier  Hugues 
ou  Hue,  seigneur  de  Galilée  et  prince  de  Tibériadeou  de  Tabarie, 
renommé  pour  sa  bravoure.  En  guise  de  rançon,  Saladin  le  prie 
«le  lui  conférer  la  dignité  de  chevalier.  Le  poème  consiste  dans 
la  description  des  cérémonies  de  l'adoubement.  Dans  le  Bache- 
lier d'armes  de  Baudoin  de  Condé  nous  trouvons  l'énumération 
des  qualités  nécessaires  à  tout  chevalier  digne  de  ce  nom.  Un 
autre  manuel  du  parfait  chevalier  est  au  xiv"  siècle  l'intéressant 
Liure  de  chevalerie  de  Geoffroy  de  Charny. 

D'autres  poèmes  enseignent  plus  spécialement  la  courtoisie, 
le  Ditié  d'Urbain,  par  exemple,  ou  le  Doctrinal  de  courtoisie.  La 
I)lus  remarquable  de  ces  pièces  est  le  poème  de  Raoul  de 
Houdan,  intitulé  le  Boman  des  ailes  de  Courtoisie.  La  Prouesse, 
dit  Raoul,  doit  être  garnie  de  deux  ailes  :  Largesse  et  Courtoisie. 
Chacune  de  ces   deux   ailes   se  compose  de  sept  plumes,  qu'il 


188  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

l'miiiH'Cc  et  (loiil  il  (l(»iiii('  1.1  sii;iiilic;ili(ni  :  Il.inlicssc,  Griirro- 
sitr,  Désiiitorosseinciil,  Fidélilr,  oie.  Jjo  |i;ii"t";ul  clicvalirr  doit 
non  sciilcmnil  lionorcr  ll^^plise,  tenii"  lidèlciiuMit  toute  pro- 
iiK'sso,  fuir  ori^uril,  oiivie,  mcMlisaiicc,  «  léclicric  »  et  vantar- 
dise, respecter  los  foinines  et  être  amoureux,  mais  encore  et 
surtout  «  donner  promptement,  donner  larji^ement,  donner 
souvent  ».  Ouand  il  imaginait  ces  ti'ois  dernières  «  pennes  », 
le  ménesti'el  Haoul  nT-taif  ]»eut-ètre  |)as  lui-même  désinté- 
ressé. 

Les  œuvres  de  Baudoin  de  (^uidé,  «pii,  à  la  lin  du  \uf  siècle, 
était  ménestrid  de  Marguerite  de  Flandi-e,  ((dles  de  son  fils  Jean 
de  Condé,  ménestrel  du  comte  Guillaume  de  llainaut,  celles  de 
^^'atri(Juet  de  Couvin,  ménestrel  du  connétable  Gaucher  de  Chà- 
tillon  (^t  du  comt(>  Gui  de  Blois,  se  composent  presque  unique- 
ment de  dils  moraux,  de  courtoisie  et  <le  (  lievaleiie.  Ces  ménes- 
trels de  cour,  qui  prenaient  leur  j»rofession  au  graïul  sérieux, 
sont  des  poètes  de  métier  sans  originalité  de  pensée  ni  véri- 
table inspiration  poétique.  Ce  sont  des  prêcheurs  laïques,  dis- 
sertant imperturhahlement  sur  les  vertus  chevaleresques,  —  ce 
(pii  ne  les  em|>ê(liait  pas  de  ciuifer  à  l'occasion  des  fabliaux 
grivois. 

Voyez  plutôt  les  litres  di;  leurs  poènu's  Baudoin  de 
Gondé  est  l'auteur  des  contes  ou  mieux  des  dits  du  Bachelier 
(Carmes,  déj.à  cité,  <ht  Pr/'iuf/toinnif^  de  Genl/llesse,  du  Manlel 
d'hermine,  symbole  des  hautes  vei'tus  nécessaires  au  bon  che- 
valier; de  Jean  de  Gondé  nous  avons  le  Dit  des  (rois  mesliers 
d'armes,  c'est-à-dire  «  joustes  et  tournoi  et  bataille  »,  les  dils  de 
l'Aiffle,  image  de  I  li(»nune  liant  plac('',  du  Sanglier,  symbole  de 
la  bravoure,  le  Chas/iement  du  jeune  genlilhomaie,  les  dits  du 
Mariage  de  Hardenient  et  de  Largesse,  de  GenlUlesse,  de  Coin/ise, 
des.  Vilains  et  des  Courtois;  M'atrirpiet  de  Goiivin  est  l'auteur 
de  l  l'enseignement  du  jeune  fi/s  de  prince,  des  dils  de  Logauté, 
(In  l'ren  eh"raher,  du  Miroir  aii.r  princes.  Ges  dils  moraux 
s  a<lressent  à  «  fous  princrs  el  Ions  bauts  barons  »  :  Icmu"  Ion  est 
sentencieux,  soienncd  (d  numobuie;  une  alb'gorie  <"onqdi(pu'e 
(d  une  l'echercdie  exagérée  de  la  rime  trtq»  riclie  ca(  lient  mal  la 
pauvr(d(''  des  idt'es. 

États  du  monde.         On  trouve  cependant  dans  les  o'uvres 


LITTERATURE  DIDACTIQUE  189 

(lo  cos  ti'ois  «  inonostroux  »  |ilusieurs  Dits  dcx  Es/als  tlu  monde, 
qui  s'ndrossouf  non  |»;is  snilcnicnt  à  Aos  chcviilicrs,  mais  «  à 
loutcs  1:0ns  o[  clei'cs  o{  lais  ».  Des  jiornn^s  ilrvv  <.;enio,  dans 
lesquels  défilent  tous  les  membres  de  la  société,  depuis  le  pa})e 
et  le  roi  jusqu'aux  plus  humbles  moines  et  aux  vilains,  sont 
très  nombreux  au  moyen  àiie,  |)artieulièrement  au  xni"  siècle. 
Les  rudes  censeurs,  clercs  et  laïques,  à  qui  nous  devons  ces 
Etats  (lu  monde,  qui  attaquent  les  vices,  critiquent  les  mœurs 
et  invitent  à  la  repentance,  restent  malheureusement  pour  la 
|diij»art  dans  les  pMiéralités  :  les  vices  qu'ils  condamnent  sont 
(les  vices  de  tous  les  tem|)s  et  de  tous  les  j)ays.  Qui  a  lu  deux 
ou  trois  de  ces  poèmes  les  connaît  tous  :  c'est  un  défilé,  tou- 
jours le  même,  de  prêtres  avares,  convoiteux,  débauchés,  de 
chevaliers  vaniteux,  inci-édules,  paresseux,  de  vilains  félons, 
envieux,  médisants,  de  simoniaques,  d'hypocrites,  d'adultères 
et  d'usuriers.  Ce  sont  les  mêmes  tableaux,  les  mômes  argu- 
ments, les  mêmes  anathèmes,  qui  se  terminent  inévitablement 
pai'  la  même  évocation  du  jugement  derniei"  et  la  même  des- 
cription d'un  enfer  effroyable.  Il  est  difficile  de  distribuer 
«l'api'ès  l'ordre  chronologique  ces  poèmes,  souvent  anonymes. 
On  pourrait  à  la  rigueur  les  distinguer  par  le  sujet  lui-même  : 
les  uns  sont  plus  moraux,  les  autres  plus  religieux,  les  autres 
plus  satiriques.  Mais,  en  général,  ils  présentent  dans  des  pro- 
portions diverses  ces  trois  caractères  réunis.  11  est  plus  facile 
de  les  classer  d'après  leur  forme  :  les  uns  sont  écrits  en  qua- 
trains monorimes,  par  exemple  le  Livre  des  manières  et  le 
Poème  moral;  les  autres,  en  vers  rimant  deux  par  deux,  par 
exemple  les  Bibles  de  Guiot  de  Provins  et  d'Hugues  de  Berzé 
et  le  Desant  de  Guillaume  le  Clerc;  les  derniers  enfin,  en  stro- 
phes de  douze  vers,  par  exemple  les  deux  poèmes  du  Reclus 
de  Molliens  et  les  Vers  sur  la  mort. 

Le  Livre  des  manières.  —  Etienne  de  Fougères,  qui  fut 
évêque  <le  Rennes,  écrivit  vers  1170,  d'un  style  remarquable- 
ment vif,  un  poème  satirique,  moral  et  religieux,  en  quatrains 
monorimes,  le  Livre  des  manières,  dans  lequel  il  montre  quelles 
étaient  et  quelles  auraient  dû  être  les  «  manières  »,  c'est-à-dire 
les  mœurs,  des  diverses  classes  de  la  société  de  son  tenqts. 
Comme  l'Ecclésiaste,  Etienne  de  Fougères  estime  que  la  joie  de 


l'JO  LITTHRATIRE    DinACTlHlE 

co  inondo  est  vainc,  «{irollf  sCiivdIc  [dus  vilr  «  (|iir  mile  arniidc  », 
et  «nriiiio  soulç  choso  iiii|>()it<'  :  sauver  son  àmc  (h-  lavaricM' 
cl  la  convoitise  rciincnt  en  inaîti'csscs  ici-lias.  Les  rois  eux- 
mêmes,  (|iii  n'ont  (i'anires  soucis  (|ue  d'aller  <à  la  chasse,  n'ho- 
norent plus  ni  Dieu  ni  KKi^Iise.  La  justice  (>sl  morte.  Un  hon 
roi  doit  être  |)acili(|ue  et  ne  d(ut  pas  mettre  toute  sa  vanité  à 
étendr<' les  limites  de  son  «  (hunaine  ».ll  sera  liicn  a\ anc('*  (jnand 
il  aura  saccadé  des  cités  et  hàti  des  châteaux,  quand  il  aura 
couru  çà  et  là,  sans  trêve  ni  repos,  sans  même  oser  hoire  ni 
manpM'fle  peur  dètriMMiipoisonné,  «  souvent  haitié,  plus  souvent 
morne!  »  Il  lui  faudra  lueii  mom-ir  à  la  tin.  11  n'aura,  tout 
comme  le  plus  pauvre  de  ses  sujets,  (piiiiie  «  toise  »  de  terre. 
Et  même  sa  chair,  plus  délicate  et  mieux  luturrie,  pourrira  plus 
vite.  T.e  r(u  ne  doit  jamais  ouhlier  (pie  le  peuple  [u-end  exeinjtle 
sur  lui  :  il  doit  être  chaste  et  vertueux,  aimer  sainte  Eg-lise  et 
ceux  ipii  tout  «  le  I)eu  service  ».  Liienne  est  très  s(''vère  pour 
les  (dercs.  Ils  sont,  dit-il,  avares  <d  convoiteux,  (ui  ne  [)ensent 
tpià  hoire  (d  à  mant^er.  Ils  prêchent  l'ahstinence,  mais  s'enivrent 
honteusement;  ils  excommunient  h's  adultères,  mais  sont  les 
premiers  esclaves  de  luxure.  N'enfretiennent-ils  pas  leurs 
«  mestriz  »  avec  le  «  pat  remoine  au  crucelix  »?  Ils  mentent,  ils 
fri(duMit;  ils  sont  pires  (pie  les  païens.  V^lienne  s'ét(»ime  (pie 
Dieu  ne  les  foii(lr(ue  pas  : 

F'^t  Dex!  que  l'ei/  o  ton  luticire:' 

Et  dans  de  heaux  (piatrains,  Etienne  de  Kouiières  nu>ntre 
ce  ([ue  doit  être  h'  véritahie  évê(pie  :  h'idèle  à  son  Dieu  jus- 
qu'au martvre,  il  (hdl  iiK-priser  les  hieiis  de  ce  monde,  ayant 
toujours  en  im'UKure  c(dui  (pii  |»oiir  nous  tut  «  |>eii(luz  eu 
croiz  ».  (Juiconque  par  la  r(diiiion  s"enri(diit,  vend  Jésus,  et 
celui  (Mii  s'ap|>ro]»rie  les  deniers  de  .l(''sus  est  «  |»«m'  à  Judas  ». 
Le  prêtre  dii:iie  de  ce  nom.  ik'  d  iiii  hïval  mariai^c,  doit  être 
chaste  de  coi"|ts  el  de  pai'fdes.  painre.  adversaire  inralii^alde  (d 
coura;^(Mix  des  \ices:  il  d(»it  méprise  r  tonte  uhdre  lerreslre. 
cons(d(U' (d  conforler.  li  »  aposloire  ■•.  c  esl-à-dire  le  pape,  doit 
être  ronlaine  de  doctrine,  hàhm  de  discipline,  huile  (d  \in  de 
m(''decilie,  lail  (d  larilie  de  piele.  L.i  (hevalerie  (die  aussi  est 
couiphdemeiM    d(''t^('-U(''l(''e.    Le-^   (  lif\  ;i  I  icr^    ne    pensent    plus    (pià 


LITTERATURE   DinACTlOLE  191 

s'amuser  et  s(»nt  les  premiers  à  piller  et  à  maltraiter  les  faibles 
et  les  petits  qu'ils  devraient  protéger.  Les  vilains  excitent  la 
pitié  (l'Etienne  de  Foncières.  Considérez,  dit-il,  le  paysan.  Que 
de  peine  il  a,  même  «  au  meilor  jor  de  la  seuiaine  ».  Il  sème, 
il  fauche,  il  i-écoile,  il  fond,  il  fait  toutes  es|»éces  de  travaux 
pénibles  et  n'en  prolite  [)as.  Ce  qu'il  a  de  uieilleur,  c'est  pour 
les  chevaliers  ou  pour  les  clercs  :  s'il  a  une  oie  iirasse  ou  un 
iiàteau  de  blanche  farine,  c'est  pour  son  seigneur  ou  la  femme 
de  son  seigneur.  Le  vin  de  sa  vigne,  il  ne  le  boit  pas.  Il  n'a 
que  pain  noir  et  ]»auvre  vie.  Son  mérite  est  d'autant  plus 
grand,  remarcpie  Etienne,  s'il  est  honnête  et  patient,  mais  le 
plus  souvent  le  vilain  s'irrite  contre  Dieu  et  «  triche  »  pour  la 
dîme,  ce  qui  est  en  abomination  à  l'Eternel.  Etienne  parle 
ensuite  des  martdiands,  qui  mettent  toute  leur  intellig-ence  à 
tromper  les  acheteurs,  des  usuriers  et  des  excommuniés  avec 
lesquels  il  faut  se  g^arder  de  frayer;  puis  des  femmes,  reines, 
dames,  demoiselles,  chambrières,  «  ancelles  et  meschines  ».  Il 
est  particulièrement  sévère  pour  les  reines,  qui,  par  leurs  mau- 
vaises passions,  provoquent  les  querelles,  «  les  meslées  et  les 
ravines  »,  et  pour  les  grandes  dames  qui  détestent  la  quenouille 
et  ne  pensent  qu'à  se  faire  belles  pour  avoir  un  «  ami  ».  Il  rap- 
pelle Hélène  et  la  guerre  de  Troie,  et  Dalila  pour  laquelle  «  San- 
som  Fortin  »  perdit  la  vie.  Etienne  connaissait  Ovide  et  1'  «  Art 
d'amours  »  :  il  fulmine  contre  certaines  vieilles  savantes  dans  la 
connaissance  des  emjdàtres  et  des  «  maies  herbes  ».  Puis  il  fait 
l'éloge  de  l'épouse  chrétienne  et  de  la  Vierge  Marie  et  demande 
aux  femmes  coquettes  et  vaniteuses  à  quoi  serviront  «  le  guignier 
et  le  tifer,  le  peigner  et  le  laver  »,  quand  elles  seront  mangées 
des  vers.  —  Etienne  se  tait;  il  a  fait  son  devoir.  Il  rappelle, 
pour  terminer,  l'angoissante  gravité  du  jugement  dernier  et 
fait  une  horrible  description  de  l'enfer,  rempli  de  vers  qui 
mordent  éternellement,  de  crapauds,  de  couleuvres,  de  tortues, 
de  «  leisardes  et  reneisselles  ».  Que  Dieu,  sainte  Marie  et  les 
Saints  nous  défendent  «  d'infernale  peine  »  ! 

Le  Poème  moral.  —  Comme  Etienne  de  Fougères,  l'auteur 
anonyme  du  beau  Poème  moral  a  voulu  montrer  (jue  «  vaine  est 
la  joie  de  cest  siècle  et  que  moût  est  <ligne  chose  de  la  sainte 
arme   ».  Et,  cert«»s,  pour  une  telle   démonstration,  rélo(pience 


192  LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

simple  ri  (|iii  siiiiiorc  ri  lardciilc  (  onviclioii  ne  lui  luaiMjuairnt 
j»as.  Làiuf  (lu  jusic,  (lit-il,  doit  èlrc  vcMuc  de  |ti(''lt'',  alTuMéc  de 
cliarili',  (■«'iule  de  chasteté,  ornôe  de  jusiico,  «  cliaucf'c  »  de  Itoniies 
(ruvres,  couronnée  de  science  :  (juand  une  t(dle  ànie  (|uitte  la 
terre,  (die  s'en  va  tout  droit  au  ciel  où  Dieu  lui-même  la  reçoit 
ei  liiilroduil  dans  les  demeures  célestes  : 

Mais  la  ne  vi(?nl  Tcjii  mie.  si  cuin  je  ciiid,  dormant. 

(domine  dans  les  sermons  prècliés  en  chaire  notre  moraliste 
raconte  un  «  exemple  »,  la  vie  de  saint  Moïse,  ancien  voleur 
•conv(M"ti.  Il  en  protite  pour  attacpier  vivement  les  j)rédicateurs 
et  les  moines,  indignes  de  leur  sacerdoce  : 

Mais  li  boa  precheor  que  sunt  or  devenut? 

Par  foit!  des  bons  n'est  gaires,  mais  des  altres  csl  mut! 

Les  pauvres  pécheurs  sont  le  dernier  de  leurs  soucis.  Ils 
mangent  les  plats  les  plus  recherchés,  et  leur  col  et  leur  «  ven- 
treie  »  deviennent  ('normes.  Ils  trouvent  inov(Mi,  les  hons 
Frères,  de  jeûner  et  davoii-  «  le  cuir  roselant  »,  et  le  ventre 
«  crtdant  par  devant  ». 

Mais  or  n'est  pas  merveille,  li  siècle  vait  mn;inl. 

La  \  ie  de  sainte  Thaïs,  que  raconte  ensuite  Fautinir  du  Poème 
moral,  est  «  uns  hons  exemples  as  dames  qui  soi  oj-guillent  de 
lor  healteit  ».  L'exemple  n'est  ])as  seulement  hon,  il  est  admi- 
rahlement  conté.  Vers  la  fin  cependant  le  poète  devient  un 
peu  ti-o|>  Ihéolog-ien  :  il  place  dans  la  hoiiclie  de  saint  Panuce 
et  dans  celle  mémo  de  Thaïs  de  long"s  discours  sui-  la  confession, 
qui  ne  sont  pas  en  situation  et  qui  arrêtent  la  mar(di(>  du  récit. 
A  pro|»os  de  sainte  Thaïs  le  ])oète  ouvre  une  |>arenthèse  et 
montre  ce  (|ue  de\rait  ('dre  le  Jug'e  idéal,  le  li(»n  «  justecier, 
mei'cialde  et  drctilurier  »,  (jne  l'avarice  ne  peni  alleiridre.  ennemi 
des  (juer(dles  (d  des  chicanes,  (|ui  n'a  pas  de  haine  pour  le  crimi- 
nel mais  seulement  pour  le  criuie.  l^e  poète  s'excuse  auprès  de 
ses  auditeurs  de  la  longueur  (d  de  la  tVé(pieuce  d(>  ses  paren- 
lh<"'ses.  |*eul-('dre,  dil-il,  èles-vous  enriuy(''s  de  ce  (pi'à  (dia(pie 
inslaul  j  aliaudoniie  mou  r(''cil , 

De  ('e  que  si  soveni  de  iiostrc  vcie  cissomes 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  193 

Le  poème,  malhoiiiousoment,  no  nous  est  pas  parvenu  dans 
sou  intég:rité.  Il  se  termine  par  des  admonestations  aux  oi'- 
iiiieilleux  et  aux  liclies  de  ce  monde,  qui  ont  tant  de  peine  à 
sauver  leur  Ame,  parce  qu'on  ne  peut  aimer  enseml»le  Dieu  et 
A[ammon.  Notre  moraliste  s'élève  contre  le  mauvais  usage  que 
les  riches  font  de  leurs  biens.  Est-il  permis,  par  exemple,  de 
distribuer  aux  jonirleurs  un  arcent  qui,  en  définitive,  appartieni 
à.  Dieu? 

Ceaz  qui  sevent  les  jambes  encontreinonl  jeter, 

Qui  sevent  tote  nuit  rotruenges  canteir, 

Ki  la  mainie  l'uni  et  sallir  et  danceir, 

Doit  hom  a  itcil  genl  lo  bien  Deu  aloweir? 

L'auteur  du  Poème  //^oyv// iTaimail  ni  les  jonfjilciirs  ni  les  vers 
(ju'ils  chantaient.  Il  estime  que  son  «  petit  sermon  »  vaut  mieux 
que  les  romans  d'Apollonius  de  Tyr  et  d'Aye  d'Avii^non  ou  que 
«  les  beaux  vers  »  de  Foulques  de  Candie.  Quand  il  parle  <les 
jongleurs,  il  abandonne  le  ton  modéré  et  toujours  convenable 
(pii  le  distingue  et  il  emploie  des  expressions  un  peu  crues, 
dont  il  s'excuse  aiqu'ès  de  ses  auditeurs  : 

Kant  k'il  funt,  canl  k"il  dieni,  tôt  turne  a  lecherie. 

Pardoneiz  moi  cest  mot  se  j'ai  dit  vilonie,  ' 

N'en  puis  mais,  car  mut  funt  pis  ke  je  ne  vos  die  ; 

C'est  une  gens  ke  deus  at  dempneie  et  maldie. 

Ensi  que  l'autre  gent  ne  vont  il  ne  ne  rient  : 
Or  sallent,  or  violent,  or  braient  et  or  crient. 
Trestot  turne  a  pechiet  cant  k'il  funt,  cant  k'il  dicnt; 
Ce  sunt  cil  qui  les  anrmes  destruient  et  ocient. 

D'un  mot  ke  je  dirai  ne  vos  correciez  mie  : 
Il  ressemblent  la  truie  ki  de  boe  est  cargie; 
S'ele  vient  entre  gent,  de  son  greit  ou  cacie, 
Tuit  ont  del  tai  '  lor  part  a  cui  elle  est  froïc. 

(Cependant  c'est  à  ces  gens-là,  dit  notre  poète,  qu'on  ouAre 
la  porte  toute  grande;  on  les  accueille  avec  joie,  on  les  comble 
de  présents,  tandis  (pi'on  laisse  dehors  l'homiue  de  Dieu,  «  lo 
message  Deu  ».  Dans  la  fin  du  poème,  (pie  nous  ne  possédons 
pas,  l'auteur  parlait  des  ennemis  de  l'àme  et  particulièrement 
de  luxure.  Il  finissait  |>ar  un  tableau  de  l'enfer  et  de  ses  tour- 
ments. 

1.  Boue. 

Histoire  de  la   lanoue.   H.  ^3 


194  LITTEUATIRE  DIDACTIQUE 

Nous  li'ouvoDs  (l;ms  le  Poème  moral  une  sajio  modération 
(|u"(tii  lie  i<'M((»iilro  |ias  souvent  dans  dos  (cuvros  de  ce  genre  au 
moyen  àire.  Le  poète  estime,  par  exemple,  qu'il  y  a  une  grande 
difTérence  «  entre  lo  romment  et  lo  conseil  ».  Nous  ne  pouvons 
pas,  dit-il,  nous  soustraire  aux  roniniandcnienls  suivants  :  Tu 
aimeras  Dieu  ri  ion  prorliaiu,  lu  iioucu'eras  lou  prre  cl  ta  uu^m'c, 
Miais  le  ('('Uhal,  Ir  jeune  el  launiôuc  sont  de  simjdes  «  con- 
seils »  donnés  |)ai'  Dieu  aux  hommes  :  ceux  (pii  les  suivent 
fonthien,  ceux  qui  ne  les  suivent  pas  ne  sont  pas  damn«''s  jtour 
cela.  Que  ceux  qui  ne  peuvent  pas  se  soumettre  au  célibat,  se 
marient;  que  ceux  (pii  ne  peuvent  jias  jeûner,  maniienl  de  la 
viande  sans  scrupule,  comme  faisait  saint  Gi'égoire;  de  même, 
les  époux  «pii  ouf  des  enfants  ne  peuvent  domuM- fous  leurs  l)iens 
aux  pauvres. 

Bibles.  —  (itiini  de  l*r(iviMs,  dahord  ménestrel,  puis  béné- 
dictin, est  bien  loin  d'avoir-  la  même  modération  de  doctrine  et 
de  langage  que  l'auteur  aiioiiyiue  du  Poème  moral.  Pour  lui,  le 
siècle  est  «  puant  et  horrible  ».  H  compose  un  poème,  qu'il  inti- 
tule Jîible,  non  pas,  comme  ses  confrères,  p(»ur  »  prêcher  le 
siècle  »,  mais  «  p(»r  poindr<'  et  |»or  aguilloner  ».  11  |»oint,  en  etTet, 
tout  le  m(»ude,  sans  (tublier  ni  ménager  pcM'sonne.  Les  |)rinces 
daujourd  iuii,  dil-il,sont  «  nices  »  et  fous,  lâches  et  sans  énergie; 
ils  ne  peuvent  être  pires.  L(^  pape  est  un  père  diMiaturé  (jui  tue 
ses  enfants.  TjCs  cardinaux  sont  embras<''s  de  convoitise,  «  rem- 
plis de  siuu)nie,  combb's  de  mauvaise  vie  »  :  sans  h)i,  sans 
ieligi(tn.  ils  vendent  "  Dieu  et  sa  um'-i'c  ».  Ils  nOnt  (pi'une 
|»i'éoccupalion  :  tirer  le  plus  d Or  et  dargcnt  (pi  ils  peuvent 
lie  la  chr(''lient(''  : 

IJomo  nos  suce  et  nos  englot. 
lionic  (lestruit  et  ocisl  toi. 

Les  trois  pncellcs.  <lharil(',  Véi'ité  et  Droiture,  ont  été  rem|da- 
cées  dans  rKglise  p.ir  les  tr(»is  vieilles.  Trahison,  Hypocrisie  el 
Simonie.  |*ers(unie  iréch;i|ipe  à  la  satire  virulente  de  (iuiot;  les 
archevêques  et  les  évêques,  les  «  pi'o\(»ires  »  et  les  chanoilU's, 
les  moines  blancs  et  les  noirs,  les  Tem|di(us,  les  llosjiifaliers, 
les  nonnains  et  les  converses,  tous  y  passcMif.  Les  .■  devins  «, 
(oniiiH'     les    L-ens    dLiilise,    •-    ne    bi-ent     lors    (pTà     lavoir    ». 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  I95 

Les    légistes   soni    tous   des    jongleurs  ,    des    ineuleurs   el    des 
vol(Mii's  : 

Es  loys  apprennent  tricheiie. 

Quaiil  ;iii\  '(  fisieiens  »,  c'est-à-dire  ;ni\  inrdcciiis,  malheur 
aux  naïfs  qui  tombent  entre  leurs  mains!  Ces  charlatans  les  ont 
Iden  vite  déclarés  «  tisiques  ou  hydropiques,  enfon<lu/  ou  uala- 
zineus,  melancolieus  ou  fleumatiques  «.  Le  mot  /is/cien  com- 
men<'e  |»ar  //!  Ce  n'est  pas  étonnant  si  ces  gens-là  sont  pleins  de 
«  viloni(;  ».  Leui-s  pilules  ou  «  piletes  »,  qu'ils  vendent  au  poids 
de  l'or,  ne  valent  rien,  et  si  les  hommes  n'avaient  une  peur 
atroce  de  la  mort,  les  médecins  n'auraient  pas  si  hcau  jeu. 

Ces  injures  désordonnées  et  par  là  même  divertissantes  ont 
fait  de  nos  jours  tout  le  succès  de  la  Bible  de  Guiot  de  Provins, 
beaucoup  plus  que  sa  valeur  littéraire,  qui  est  médiocre. 

Hugues  de  Berzé,  chevalier  bourguignon,  a  su,  quoique 
laïque,  rester  dans  une  juste  mesure.  Sa  Bihle  est  un  «  ser- 
mon »,  oi'ila  satire  tient  beaucoup  moins  de  place  (jue  les  appels 
à  la  repentance;  elle  est  fort  bien  intitulée  dans  quelques  ma- 
nuscrits :  Por  faire  l'arme  sauve.  Hugues,  dont  nous  |)Ossédons 
«piehjues  poésies  toutes  profanes,  avait  parcouru  le  monde, 
visité  Constantiijople  et  la  Terre  Sainte,  et,  devenu  vieux,  avait 
entrepris  de  «  prêcher  le  siècle  ».  Il  remonte  à  l'origine  même 
du  mal,  raconte  la  chute  de  nos  premiers  parents  et  la  rédemp- 
tion sur  la  croix.  Quand  Dieu  nous  eut  tirés  d'enfer,  dit-il,  il 
institua  sur  cette  terre  les  trois  ordres  des  prêtres,  des  cheva- 
liers cl  des  laboureurs,  qu'Hugues  passe  en  revue.  Ceiie  Bible, 
dont  le  style  est  parfois  pénible,  est  intéi'essante  eu  tant  (ju'œuvre 
de  laï(pie  et  de  chevalier. 

Le  Besant  de  Dieu.  —  Comme  Hugues  de  Berzé,  Guillaume 
le  Clerc  de  Normandie,  l'auteur  du  Bestiaire  diiu'n,  avait  d'aboj'd 
composé  des  fabliaux  et  des  contes  «  de  foie  et  vaine  matière  ». 
Tl  était  un  soir  dans  son  lit  quand  soudain  la  |»arabob^  dn  Talent 
et  celle  des  Noces  lui  vinrent  en  mémoire.  Avail-i!  fait  valoir 
le  «  besant  »  que  Dieu  lui  avait  confié?  Etait-il  prêt  pour  les  noces 
de  l'Epoux?  Que  répondrait-il  si  le  «  somoueor  '  »  venait  cl 
criait   :  T^^'vez,  levez-vous! 

1.  Celui  (|iii  in  vile. 


196  LITTÉRATURE  DIDACTIOUE 

Seigiiors  qui  estes  alorne/, 
K  II  Irez  as  noces  od  Tespos  : 
Car  ja  sera  close  a  estros  ', 
La  porte  qui  iTovera  mes  -. 

(Tiiill.-iiiinc  vil  (|ii  il  était  mauvais,  <|ii  il  n'avait  [tas  il'lialiil 
convonaMc  ><  pour  venir  à  si  haute  tahic  ».  Il  résolut  déci-ir»' 
un  poéiuc.  h'  B/stnif,  (jui  prêcherait  le  nu'pris  du  monde  ri 
lamoui-  de  Dieu.  Après  ce  beau  |)rolofiue,  Guillaume  enirani 
aussitôt  dans  le  cœuv  de  son  sujet,  raronte  la  mort  soudaine 
du  roi  Louis  VIII,  survenue  le  8  novembre  122IJ  [tendant  la 
iruerre  albig-eoise.  Cet  «  exem[>le  »,  plein  d'actualité,  devait 
vivement  impressionner  les  Icctrurs  ou  les  auditeurs.  A  ijuih 
lui  ont  servi,  à  ce  roi  [»iiissant,  ses  conquêtes,  ses  richesses,  ses 
châteaux,  son  armée?  Les  ribauds  de  son  royaume  sont  main- 
tenant plus  riches  et  plus  granits  (pie  lui.  Si  l'homme  était  sage 
il  ne  s'occu[ierail  (jue  de  son  àme.  Mais  ([uelle  est  ici-bas  sa  |»rin- 
ci|iale  occupation?  L'enfant  arrive  dans  ce  monde  eu  pleurant  : 

L'emfanl  qui  comence  son  plor, 
De  dolur  vient,  en  dolur  entre. 

Arrivé  à  l'âge  il'homme,  tout  rem[di  il'orgueil  ou  d'avarice,  il 
fait  la  gruerre  à  Dieu,  convoite  et  vole  le  bien  d'autrui,  lrom|»e 
la  femme  ou  la  fille  de  son  [u-ochain.  Il  meurt,  et  l'àme. 
«  esgfarée  et  dolorouse  »,  i[uitte  ce  corps  (|ui  lui  a  fait  si  «  maie 
comjtaignie  »  et  s'en  va   «  en  veie  tenebrouse  ». 

L'aime  s'en  part,  del  cors  se  plaint, 
Qui  mult  hidosement  remaint, 
I..es  eiilz  tornez,  gole  liaée  ^. 

Il  est  ('ti'augc  (pie  les  lioniuies  aient  si  |»eii  de  goût  pour'  Dieu, 
et  |>r('d'èi-ent  servir  le  dialde.  Ils  |-essenildeul  à  ini  iusens(''  (pii 
\i\rail  à  la  cour  d  un  roi  puissant  et  g(''U(''reii\',  dont  il  serait 
combh'  de  liient'ails  et  (Tlioimeurs,  et  (jiii  le  ([uitterait  jtour  aller 
servir  un  »  vilain  »,  et  ce  vilain  le  battrait  cba(|ue  joui',  lui 
b-r'ait  gar'der  ses  Ito-uls  et  porter-  «  s(»rr  tieir  ».  et  le  rroiiri'iiait 
à    jieine   et    •>    ma l\ ciserirerrl    ».    Les    lioinrrres    sont    comme  ces 

1.  Toiil  à  fail.  (îiilit-reinent. 

2.  N'ouvrira  plus. 

3.  Bi-anlf^,  o(i\orlo. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  197 

l'cmmcs  (|iii  ilo  doux  ;iniaMls  |»i-(''fV'i'oni  «  iiii  Iti.ni  h-icliclicr  cour- 
lois  »  un  J'il>(iU(l  qui  los  hal,  les  chasso,  el  loui"  fail,  soulViir 
mille  hontes  et  mille  douleurs.  —  Guillaimu'  passe  ensuite  en 
revue  les  diverses  classes  de  la  société,  l(»s  clercs  et  les  cheva- 
liers, les  riches  et  les  pauvres,  et  il  imagine  l;i  iicllc  ailétioric 
des  semences  de  Dieu  (^t  du  di;ihle.  Pour  une  vertu  que  Dieu 
a  semé  sur  cette  terre,  le  diahie  a  jeté  deux  ou  trois  vices  ; 
pour  Ilunulité,  Orgueil  et  Félonie;  ])our  (Chasteté,  Luxure  et 
Lécherie;  pour  Largesse,  Avarice  et  (Convoitise;  pour-  Yéi'ité, 
Mensonge  et  Parjure;  poui'  Amour,  Haine  et  Envie.  Mais  les 
semences  du  diahie  ont  crû  et  multiplié,  tant  et  si  hien  qu'elles 
ont  étouffé  le  froment,  de  Dieu.  Puis  Guillaume,  dans  une 
longue  et  fort  helle  prière,  s'adresse  à  Jésus-ChrisI  et  le  supplie 
de  pr(déger  sainte  Eglise  : 

Oolz  Jésus  Crist,  hait  rci  celesU'e,  Sire,  ne  vus  en  ennuie/., 

i'iain  de  pitié  c  de  francliise,  La  nef  saint  Perc  conduiez 

Sire,  maintenez  sainte  Iglise!  Hors  des  perilz  e  des  tormenz 

(iardez  vostre  liale  espose  D'entre  les  wages  e  les  venz 

Qui  tant  est  bêle  e  delitose...  Ou  ele  est  ui  en  grant  travail, 

liiau  sire,  enveiez  li  socors!  Sire,  gardez  le  governail  ! 

Dans  la  nef  de  l'Eglise,  remar(jue  Guillaume,  il  y  a  trop  de 
hàtards  et  trop  peu  de  «  preudhomes  ».  L'avarice  et  la  convoi- 
tise ont  pris  la  place  de  la  charité.  Il  condamne,  au  nom  de  la 
charité  et  de  l'amour  de  Dieu,  la  guerre  contre  les  Alhigeois  : 

Quant  Françeis  vont  sor  Tolosans, 

Qu'il  tienent  a  popelicans  ', 

E  la  legacie  Romaine 

Les  i  conduit  e  les  i  maine, 

N'est  mie  bien,  ceo  m'est  avis. 

Bons  e  mais  sont  en  toz  païs, 

Et  por  ceo  velt  Deus  q'om  atende  : 

Car  mnlt  li  plaist  que  bome  amende. 

.lésus  n'a-t-il  pas  dit  à  saint  Pieri'e  de  pardonner  septante  fois 
sept  fois?  Rome  ne  devait-elle  pas  patienter  avant  de  prendie 
Il  rie  «  si  grève  venjance  »?  De  toutes  parts  naissent  les  guerres; 
lit  peste  et  la  famine  ravagent  la  chrétienté  ;  la  croix  sur 
liiquelle  mourut  Notre  Seigneur,  le  sépulcre  où  il  fut  enseveli, 

1.  Hérétiques. 


198  LITTÉRATURE  DIDACTIQl'K 

sont  «MiliT  lc>  iiiiiiiis  |i;ri('iiri('s  ;  l;i  lin  du  iiidikIc  ,i|»[iiu(lir.  ijuc 
(lira  le  Scii^iHMir  ;ui  dcniirr  jdiii-? 

nue  dirra  il  a  ces  Fianreis 
Qui  si  preisiez  chevalers  sonl 
Qui  par  devant  croi/.er  se  font 
SovfMit  contre  les  Aiihignis? 

C«n'l('.s,  dil  (îiiill.niiiic,  cxlrniiiiicf  \r^  iii(''cr('';iiils,  c Vsl  hrs  Idni. 
Mais  les  Fraiirais  valent-ils  lM'aiH(»ii|i  mieux  (pic  les  AlIdjLit'ois? 
Kt  commeiil  disliiiiiucr  les  iniioceiils  des  ('(iiiiialdrs?  X"eùt-il 
(las  mieux  valu  laisser  croître  «  livraie  od  le  foruieul  »?  Dieu 
n"aui'ait-il  |»as  en  nu  moment  «  Inl  deparli  e  devis*'-  »?  Il  aurai! 
ilil  aux  siens  :  Venez!  el  aux  juiséraldes  :  Allez!  Mais  quoi! 
les  évècjues.  les  lépals  se  foui  <di(d"s  darnu'-e.  (Tes!  «  contre 
droiture  ».  (Jne  les  clercs  j-estent  à  leurs  «'ciitures,  chaulent 
leurs  psaumes  r\  laissent  les  chevaliers  comhattre.  Qu'ils  se 
tiennent  (le\anl  les  anttds,  (juils  prient  |ioin-  les  «  conihaleors  » 
et  qu'ils  ahsolvent  les  [«''(dieurs.  Piir  la  l'aiile  dun  lé^at  qui 
v((ulait  se  faire  chevalier  les  clir('diens  on!  perdu  Damiette,  ce 
qui  est  une  fzi-anile  lionle.  —  |{emar<|uons  ici  (|ue  la  perte  de 
Damiette,  en  1221.  (|ni  excite  si  fort  lirulif^nation  de  (luillauu)e 
le  Clerc,  a  inspir*'-  ime  antre  \iolenle  el  Ixdh'  satire.  intiliilt''e 
Complainlo  de  Jérusah'iii  coiitrf  Home.  —  Guillaume  prè(  he  la 
ci'oisade  pour  la  délivrance  du  Saint-Sépulcre  : 

(^ar  enpcnsez,  reis  et  marquis  ! 
Laissez  vos  guerres,  vos  estris, 
Vos  coveitiscs  qui  vus  lienl, 
Vos  envies  qui  vus  ocienl, 
Vostre  orgoil  qui  le  ciel  vus  loll. 
Pernez  la  croiz  qui  vus  assoit, 
Qui  tant  par  est  simple  e  legiere! 

Guillaume  le  (lieic  esl  im  \rai  poêle,  à  la  \i\e  imaj^inali(Ui. 
au\  id(''es  t;<''u<''reuses  el  enlliousiastes.  —  hien  (•l(»ii:ue  des  excès 
d  lui    (iuiol    de   Provins.  dont    la    lani:iM',    iemar(pialdemenl 

claire  el  limpide,  est  souxcnl  d  une  admiralde  énergie.  Il  raconte 
hien.  S(Ui  llmiiiil  esl  un  des  plus  l»e;iu\  poèmes  nuu'aux  que 
nous  :iil  l.iissf'-s  le  moNcii  à!.:('  :  loiil  au  ()lus  p(unrait-on  lui 
repro(dier  un  pl.iu  qindipu'  peu  inccdu-renl .  Il  date  de  1221  et 
c.(unp|e  o7î)8  vers. 


LITTEUATllU-:   DliJACTKjl  E  i'J'J 

La  Dîme  de  Pénitence.  Le  Roman  de  Fauvel.  L'Exem- 
ple du  riche  liomme  et  du  ladre.  —  L'an  1288,  le  rlnvalin- 
Jean  de  Jouriii,  malade  àiNieosie,  en  Chypre,  écrivit  pour  occuper 
ses  loisirs  un  poème  alléi;oi'i<pi(%  de  jdus  de  trois  mille  vei-s, 
intitulé  Ja  Dînic  de  Pénitence.  Lui  aussi,  comme  le  (die  va  lier 
Hugues  de  Berzé,  comme  Guillaume  le  (Uerc  et  tant  d'autres, 
avait  commencé  pai'  composer  «  d(>s  faux  faldeaux  ».  Pour 
gagner  le  paradis  et  payer  sa  «  dîme  »,  Jean  de  J(»urni  (''crivit 
ce  poème  moral  et  ridigieux,  dans  [e(|U(d  <ui  trouve  d'inléres- 
sanfes  allusions  à  l'histoire  contemporaine. 

Le  Roman  de  Fauvel,  d»*  Fi'ancois  de  Kues  <d  (diaillou  de 
Pestain,  dont  la  ju'emièr<'  jiai'tie  date  de  j.'MO  (d  la  seconde  de 
1314,  est  une  satir<'  vi(dente  contre  toutes  lescdasses  de  la  s<»ci<'d('', 
dans  un  cadre  allégorique  assez  original.  Fauv(d  est  im  (dieval, 
(pii  svmholise  la  vanité  humaine.  Autoui'  de  lui,  dit  le  poète,  il 
V  a  «  si  grant  presse  »  tle  gens  de  toutes  conditions  et  de  toutes 
nations  que  c'est  merveille.  Tous  le  t(»rclient  avec  tant  de  zèle 

Qu'en  lui  ne  puel  remanoir  croie. 

Le  pape  le  tient  jtar  le  frein  et  lui  caresse  doucenu'iit  la  tète 
en  disant  :  «  A,  a,  hele  beste!  »  L<'s  cartlinaux  s'écrient  en 
(diœur  :  «  Vous  dites  voii",  sire  saint  Pèi'e  »,  et  t(U(dieiit  à  (pii 
mieux  mieux.  On  le  peig'ne,  on  le  gratte,  mais  sans  l'écorchei", 
sur  le  dos,  sur  la  tête,  sous  le  ventre.  Tous  frottent  :  rois,  che- 
valiers, écuyei's,  prieui's,  doyens,  archidiacres,  chanoines,  etc.  Les 
Cordeli(M's  et  les  Jacohins  s'y  (Mitendent  t(uit  particulièr<'nieiil  : 

Et  cordeliers  et  jacol)ins 
Sont  au  jjien  torcliier  droiz  roliins. 
Devant  torchent  et  puis  derrière. 
Trop  bien  en  sevent  la  manii're. 

Ouant  aux  pauvres  gens,  on  ne  leur  ahandomie  ipie  la  (pieue, 
qu'ils  torchent  d'ailleurs  et  (|u'ils  tressent  «  le  micx  (pi'ils 
puent  ».  Cet  animal  n'est  pas  noir,  car  la  couleur  noire  signifie 
|)eine  et  tristesse  et  Fauvel  est  toujours  x  en  grant  leesce  »  :  il 
n'est  pas  blanc,  <|ui  veut  dire  propre  et  md,  tandis  (jue  Fauvel 
est  toujours  «  phdn  d'oi'dure  »  ;  il  n'est  pas  de  couleur  vei't<'. 
image  de  l;i  foi  loyale  et  de  l'espérance,  [iuis(pie  tout  son  espoir 
est  en  fortune  et  qu'il   n'a  cure  «  de  foi  garder  »  ;  il  n'est  pas 


200  LITTÉRATl  RE  DIDACTIQUE 

rouge,  qui  .sijj;iiilit'  cliarilc,  ciir  il  n  ainu'  «  l'ois  (|iii  le  l'iolc  »: 
il  n'est  pas  de  couleur  .jzui-ro,  (jui  veul  diii'  sens  cl  i-ai.sou. 
puisqu'il  ne  recherche  que  ce  qui  lui  }tlaîl.  Il  esl  de  couleur 
fauve,  svinbole  de  la  vauilc.  Fauvel  siiiinlic  donc  «  chose 
vaine  »,  c  est-à-dire  Fhillerie,  Avaiice,  Vilenie,  Variété,  Envie, 
Lâcheté  (dont  les  premières  lettres  forment  le  mot  FAVVEL). 
(]et  animal  est  le  roi  du  nuiudc;  il  a  d(''liôii(''  l'homme  que  Dieu 
avait  jadis  nommé  roi  de  la  création.  Aujourd'hui  Bestialité 
g^ouverne  les  hommes,  qui  vont  «  })ar  nuit  sans  lanterne  ».  A  la 
lin  du  poème,  Fauvel  épouse  Vaine  Gloire,  fille  bâtarde  d<' 
Fortune.  —  ('el  ouvrage  dans  l('(|ii(d  se  trouvent  intercalés  des 
ballades,  des  riuideaux,  des  motets  et  des  lais,  avec  accompa- 
«i^nement  de  musi((ue,  mériterait  une  étude  détaillée  (|u"on  ne 
lui  a  pas  accordée  jusqu'à  présent. 

Le  Livre  de  VExemph'  du  riche  homme  et  du  ladre  est  un 
immense  |»oèm<',  d  rnviion  (iiiinzc  niillc  vers,  conq^ilé  en  13o2 
par  un  chanoine  de  la  Fère-sur-(  )ise,  el  découvert  en  1891  ]»ar 
M.  Paul  .Mever.  l^auteur,  |»reuaiit  comme  |)oint  de  départ  la 
parabole  du  mauvais  riche  et  de  l^azare,  traite  des  sujets  les 
|dus  varii's  :  des  se|d  |m''(Ii(''s  inorleis,  de  Toraison  dominicale, 
des  ilix  conimaïutemenls.  des  sept  sacrements,  des  sept  dons 
du  Saint-Esprit,  de  la  confession,  des  dimancdu's  et  des  fêtes. 
11  j)asse  en  revue  les  dilTéreuls  «  états  du  nu)nde  »  dans  l'ordre 
suivant  :  du  /l'ipe,  drs  cardinauh,  des  pi'elas,  des  relif/ieus,  des 
cures,  des  canoiines  seculers,  des  dames  de  religion,  des  prestres 
jjetitemenl  roitês,  des  rois,  des  princes,  des  justices,  des  Juges, 
des  advocas,  des  exécuteurs^  des  useriers,  des  hoirs  des'iiseriei's, 
des  notaires  el  labrllions,  des  fauls  tesmoins,  des  murdreurs,  des 
faus  dirneurs,  des  taverniers ,  des  derins,  des  guerrieurs,  des 
grommes,  des  [lateurs  as  signeurs,  des  esracheurs  des  bonnes  \ 
lies  religieus  projji'ietaires,  des  faus  monogers,  des  faus  cour- 
retiers,  des  campions,  des  Joueurs  as  dés.  »  Mien  que  ses 
•  •xhorlalions  s(denl  assez  cdunuinies,  dit  M.  .Me\rr.  on  \  |tenl 
recueillir  cà  et  là  (|U(d(pies  halls  intéressants.  »  Le  ImiI  du 
(diancujie  de  la  Fère-sur-Oise  (dail  m»n  |»as  de  faire  <eu\re  litté- 
raire, mais   «  dédilier  aulrui  ».  Il  nous  appreufl  dans  réjuloj'iie 

1.    liolMOS. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  201 

lie  son  lojig  |iurme  qu'il  a,  sans  scru[)iilo,  emprunté  à  droite 
rt  à  gauche  des  vers  «  mieux  dites  »  qu'il  n'aurait  su  le  faiic 
lui-même.  Mon  roman,  dit-il,  en  vaudra  mieux  et  sera  |»lus 
l»rolifal)le  et  «  plus  jdaisant  à  escouter  «. 

Kl  SL'  je  m'en  fusse  abstenus 
Jamais  ne  fusse  a  chief  venus 
D'avoir  dite  un  tel  ouvrage... 
Cr  n'était  mie  mes  mestiers. 

Le  modeste  (-haiioiiie  jious  apju'enil  lui-même  ijuil  a  «  es[(e- 
<-iaumeiit  »  fait  des  emprunts  au  Reclus  de  Moliiens. 

Le  Reclus  de  Moliiens.  —  Les  deux  poèmes  de  Barthé- 
lémy, reclus  de  Moliiens  (Aisne),  le  Roman  de  Charité  et  Mise- 
/•erf",  sont  écrits  en  strophes  (h^  douze  vers  octosyllabiques,  sur 
deux  rimes  ainsi  distribuées;  aab  aah  bha  hha.  dette  strophe  fut 
fort  à  la  mode  au  xm*  et  au  xiv"  siècle  :  les  Vers  de  la  mort 
d'Hélinand,  moine  de  Froidmont,  les  Vers  de  la  mort  d'un  ano- 
nyme d'Arras,  les  Vers  du  monde,  sont  composés  sur  ce  modèle. 
(les  douze  vers  sur  deux  seules  rimes  n'étaient  jias  faits  pour 
faciliter  la  libre  insiiiration  du  poète  :  ils  enijendrent  facilement 
luniformité  et  la  monotonie.  Noire  poète  s'en  est  très  habile- 
ment tiré. 

Le  pieux  Reclus,  qui  était  un  homme  cultivé  et  qui  connais- 
sait aussi  bien  la  littérature  profane  que  la  sacrée,  range 
lui-même  ses  deux  poèmes  au  nombre  des  «  bons  dits  »  qui 
soient.  Nous  ne  le  contredirons  pas.  M.  Van  Hamel,  qui  a 
publié  une  très  belle  édition  des  deux  romans,  remarque  que 
«  ce  qui  distingue  surtout  le  Reclus,  c'est  une  habileté  remai'- 
quable  à  manier  l'allégorie,  si  chère  aux  écrivains  du  moyen 
âge,  à  varier  les  images  et  à  les  mêler  ensemble,  sans  trojt 
nuire  à  la  clarté,  à  présenter  la  même  idée  sous  des  formes  dif- 
férentes et  à  la  condenser  dans  les  douze  vers  de  sa  strophe  ». 
Le  style  du  Reclus  est  vigoureux,  })arfois  obscur,  d'une  viva- 
4-ité  peut-être  un  peu  factice;  ses  rimes  sont  toujours  l'iches  et 
j-echerchées.  Le  Boman  de  Charité  est  un  sombre  tableau  de 
la  société  <lu  commencement  du  xm"  siècle.  Les  méchants,  dit 
le  Reclus,  sont  les  maîtres  ;  les  bons  sont  méprisés.  Sainte 
Église  ne  remplit  plus  sa  mission;  ses  lampes  sont  sans  lumière; 


202 


LITTÉRATURK  IUDACTIQUE 


S(\s    cliairo    Sdlit     (»ccii|i(''rs    |);il'    des    tous.     L;i     l''ni     csl     iiutrlr  ; 
Charité  a  (lis|»ani. 

0  Caretés,  quel  part  séjournes? 
Ou  te  répons  '  tu  et  dcstournes? 

L)>  porlc,  p(Mir  (l(''coti\ fir  la  retraite  de  (lliarit»',  parcctiirt 
toute  la  teiM'c.  visite  tous  les  [lay.s,  ol).serve  tous  les  hoiuines, 
ile])uis  le  ]»a(ie  et  les  cardinaux,  le  roi  et  ses  harons  jusiju'aii 
«  peuple  nieun  »  :  il  p(»usse  ses  l'eclieiclies  parmi  la  «  fient  laie  » 
et  parmi  la  «  geiit  lettrée  »,  parmi  les  sajies  et  parmi  les  fous,  h's 
moines  et  les  ermites.  En  vain.  La  Charité,  de[uiis  loniitemps, 
a  quitté  la  terre  |iour  se  r(''fui:i(M'  dans  la  cité  réleste.  — L'idée. 
comme  on  voit,  est  belle  et  d(»nne  au  |)oème  une  unitt'*  <pii 
manque  à  beaucoup  (V Etats  du  mondi-.  Le  He(dus  est  pai-licii- 
lièrement  sévère  pour  les  iiens  d'Epilise  qui  ne  savent  plus 
«  abaier  »  ni  protéirer  les  bivbis,  et  (jui  se  sf)nt  faits  loups 
eux-mêmes  : 

Lasses  tjerbis,  criés,  belés 
A  Dieu  :  «  Miserere  nobis!  o 

L(^  Reclus,  lui.  poinait  se  vanter  d^dre  un  <  bon  kien  »  ;  son 
second  poème,  qui  commence  par  ce  mot  M/sprerr,  est  un 
viiioureux  «  abai  »  contre  le  péclié.  Il  \  traite  de  loriiiine  et  de 
la  destination  de  lliomme.  de  laumone,  des  p('Mli(''s  ca|)ifauN. 
des  cin(j  sens,  de  la  mort,  (d  termine  par  nue  mai;iiitiipie 
prièn»  à  la  Vieri^c,  dans  la<pi(dle,  pendant  ipiinze  strophes,  il 
épuise,  dit  M.  Van  llamel,  «  tout  le  vocaltulaire  des  épithètes  (d 
des  titres  (jiie  I  Ki^lise  accorde  à  la  mèi-e  de  Dieu,  ainsi  que  tous 
les  Irf'sors  de  ses  rimes  ».  Voici   la  dernière  slr(»phe  : 


0  mireours  vrais  ddiic-h'. 

()  dame  de  fxraut  pdi-stf'-, 

Rent  as  caitis  lor  liircla^'c! 

i'.nv  en  essil  ont  trop  esté. 

lianie,  trop  sonics  tempeslé 

he  flii'st  niimde  ;inior  et  marage. 


Tresporte  nous  de  chesl  orage. 
De  chest  oscur  val  yvrenai,'e. 
Mn  cler  mont,  en  cliel  bel  esié. 
Kai  nous  uel  a  uel.  sans  ombrage. 
Kaclie  a  fac]u\  non  par  image, 
Ten  lil  venir  en  majesté! 


Rutebeuf.  —  C(dte  strophe  de  douze  \ers  siM'  deux  seules 
rinu'S  est  la  strophe  pr('dV'r(''e  de  Uuteheid';  il  s'en  est  servi  dans 
de  nombreux  petits  poèmes  l(ds  (pie  :  la  /'/nirrcl'-  de  /l'Kfr/H'ii/ .\i\ 


t.  Cachcs-lii. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  203 

Prière  de  Uutebeuf,  la  Repentance  de  Ruiebeuf,  Ja  Co7nplainle  au 
comte  de  Nevers,  la  Coinjolainte  de  Constantinople.  les  Ordres  de 
Paris,  le  Dit  de  Sainte  Eglise.  Ce  pauvre  diable  de  ménestrel, 
conteur  de  fabliaux  el  de  luonoloiiues ,  qui  a  su  tirer  de  sa 
misérable  existence,  comme  [dus  tard  Villon,  imc  ]tf)ésie  sin- 
cèrement personnelle  (rmic  émotion  pénétrante,  n'est  devenu 
moraliste  et  «  presclieur  »  qu'à  la  fin  de  sa  vie.  De  cette  vie 
mallieureusement  nous  ne  savons  que  ce  que  Rutebeuf  lui- 
même  a  bien  voulu  nous  en  dire.  Nous  ignorons,  par  exemple, 
quand  Rutebeuf  naquit  et  quand  il  mourut,  mais  nous  savons, 
ce  (jui  est  plus  important,  qu'il  vécut  à  Paris;  qu'il  se  maria 
pour  la  seconde  fois  «  l'an  de  l'Incarnation  mil  deux  cents  en 
l'an  soixante,  huit  jours  après  la  naissance  de  Jésus  »,  c'est-à- 
dire,  en  nouveau  style,  le  2  janvier  1261  ;  que  sa  femme  était 
vieille,  laide,  «  povre  et  besoigneuse  »,  et  qu'il  habitait  avec 
elle  une  maison  déserte  et  nue,  où  il  n'y  avait  souvent  «  ni  pain 
ni  pAte  ».  Cette  vie  misérable,  il  a  la  franchise  de  l'avouer, 
était  le  résultat  de  sa  passion  pour  le  jeu  : 

Les  dés  m'occient, 
Les  dés  m"aguettent  et  espienl. 
Les  dés  m'assaillent  et  deffienl. 

Après  avoir,  pendant  assez  longtemps,  hanté  les  cabarets,  joué 
aux  dés,  «  engressé  sa  pance,  comme  il  le  dit,  d'autrui  chatel, 
d'autrui  substance  »,  toussé  de  froid  et  baillé  de  faim,  après 
avoir  «  rimé  et  chanté  sur  les  uns  pour  aux  autres  plaire  »,  il 
se  repentit,  comme  Guillaume  le  Clerc,  comme  Guiot  de  Pro- 
vins. Il  renonça  aux  dés  et  aux  tavernes,  aux  «  faux  fabliaux  » 
et  aux  «  contes  de  vaine  matière  »  ;  il  fit  son  humble  confes- 
sion, chanta  Notre-Dame,  composa  des  Etats  dv  monde  et,  pour 
le  salut  de  sa  «  lasse  d'àme  chrétienne  »,  se  fit  l'apôtre  infati- 
grable  de  la  croisade,  rappelant  le  roi,  les  g:rands  seigneurs  et  les 
hauts  prélats  à  leurs  devoirs  vis-à-vis  de  la  «  Terre  de  Promis- 
sion )'.  Il  j)rêche  h\  croisade  avec  éloquence,  insistance,  convic- 
tion, colère. 

Il  s'en  prend,  dans  une  Complainte  d^outre-mer,  à  ces  grands 
seig'neurs,  avides  lecteurs  de  r(unans,  ({ui  ne  font  rien  }>our 
gagner  le  paradis  :  ils  «  pleurent  de  fausse  pitié  »  parce  que 
Roland  a   été  trahi,   mais   restent   indifîérents   au   souvenir  de 


20*  LITTERATURE  DIDACTIOIE 

Notir-S('ijj;i)('Ui'  qui  inouiut  jxjui'  ru.x  "  en  |,i  îSiiinlc  (]iuix  ». 
Rutebeuf  cherche  à  exciter  le  zèh*  ih'  Litiiis  IX,  du  comte  de 
INdIicis,  IVrre  du  roi,  cl  de  tous  ces  seiiiiinirs  «  touruoioiii's  » 
ijui  ne  saiiroiil  (jiu;  ié|>oiidn'  (|uand  au  jour  du  jnjjicnicnt  Dieu 
leur  deniandeia  compte  de  la  Saiiile  Tenc,  dont  ils  auraient  dii 
chasser  les  mécréants.  Rutebeuf  n'a  pas  assez  de  mépris  pour 
1rs  hauts  j»ré]als  de  rÉarlise  <pii  ne  pensent  qu'à  «  bons  vins  d 
liontir  viande  »   : 

Alii  !  prélat  de  Sainte  Yglise, 
Qui  por  garder  les  cors  de  bise 
Ne  volez  aler  aux  matines, 
Mesires  Giefrois  de  Surgines 
Vous  demande  de  la  la  mer!... 

.Mais  «pioi:  la  foi  est  chancelante!  Le  «  feu  de  charité  >>  «'st 
/'IcinI  dans  h^  <œui'  des  chrétiens,  et  mil  ne  se  soucie  d'aller 
4M»mbattre  pour  la  cause  de  Dieu  !  11  n'y  a  j)liis  de  Godefroy, 
pins  de  Tancrède,  plus  de  Baudoin! 

Voyant  sans  doute  que  sa  pi'édication  avait  peu  d'etîel,  Rutr- 
licuf  rrviid  à  la  cliarjj;('  «  com  homs  corrouciez  et  plains  d'ii'e  » 
ilaiis  une  Xoiive/le  Complainte  r/'ow^re-mer.  (pie  lui-même  appelle 
un  «  sai'inon  ».  Il  y  est  |)lus  ]ir(^ssanl  encore  (pie  tout  à  l'heure. 
Le  roi  de  France,  le  roi  d'Angleterre,  le  r(»i  de  Sicile,  les  princes, 
les  liai'ons.  les  jeune.'*  écuyers  «  au  poil  volage  »,  les  prélats 
upuleuls,  les  clercs,  les  ricdies  hoiu'gcois,  tous  ont  leur  chapitre, 
cCsl -à-dire  (piebjues  vei's  énergicpies,  incisifs,  qui  ne  pouvaient 
laisser  indilTérenl.  Rutebeuf  n'avait  pas  pour  Louis  IX  l'admi- 
ralioii  et  le  respect  (|u'on  j)oui'rait  croire  :  il  lu^  lui  trouve  pas 
assez  de  zèle  pour  combattre  les  inlidèles  el  lui  l'ail  un  crime  de 
son  amour  pour  les  Frères  mendiants.  Le  roi.  dit-il,  distribueà 
(•(^s  «  papelarts  et  béguins  »  un  argent  (pi'il  Ferait  miiMix  de  con- 
sacrer à  la  délivranc(>  du  Saiul-S(''piil(re  !  Hul(dteuf  s'en  [»i'(Mid 
à  lous  ces  moines  el  «  nioinesses  »  qui  oui  oublia'  leui"s  vcru.x 
lie  paiiN  reb-,  les  j{arr(''s  el  les  |{(''i:uines,  les  Frères-Sachets,  les 
h'illes-hieu,  les  'l'rinilaires,  les  J''rèi-es  du  Val-des-Fcoliers,  les 
(Ibarlreux,  les  Frères  (luillemins  et  les  Fr'ères  Ilermins,  les 
h'i'ères  Prèclieurs  el   les  l'rères  Mineurs,  «pn 

l'or  lamor  Jhesu-C.lirisl  li'ssicronl  la  chemise, 
mais  ipii, 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  205 

Par  fauce  seinblanco 
Sont  signeur  de  Paris  en  France! 

Satires  contre  les  clercs,  les  vilains,  les  femmes.  — 

A  <'oto  «les  A7^//.s  <lu  inon<l(\  (jni  sont  des  satires  j^crK'M'.ilcs,  ii  v  a, 
au  moyen  âge,  une  (jiiaDtilé  de  |i('tifes  pièces  satiriques,  flirigées 
conlrc^  les  clercs  (par  ex(Mnpl(%  la  Complainte  de  Jérusalem  contre 
l!(>m<'.  Des  pr^'laz  tjuf  soiif  oremlroit  et  pliisieui-s  pièces,  déjà 
nieutioniiées,  de  Rutebeuf  :  les  Ordres  de  Paris,  le  Dit  des  Jaco- 
bins, le  Dit  des  Cordeliers,  la  Complainte  de  Sainte-Église),  çonh'f' 
les  vilains  (entre  autres  les  Vingt-quatre  manières  des  Vilains,  on 
prose),  contre  les  usuriers  {Martin  Hapart,  Dan  Denier,  le  Credo 
il  l  usurier,  et  une  pièce  curieuse,  inspirée  par  un  sermon  du 
cardinal  RoIxM't  de  Courçon,  la  Pafenôtre  à  fusurier),  et  surtout 
contre  les  femmes.  La  satire  contre  les  femmes  au  moyen  âge 
a  une  cause  avant  lout  théologique.  On  reprochait  aux  femmes 
—  saint  Paul  déjà  l'avait  fait  —  la  faute  d'Eve,  qui  eut  [tour 
l'espèce  humaine  de  si  graves  conséquences.  La  femme,  |»our 
les  tliéolog'iens  du  nutyen  âge,  comme  déjà  pour  les  Pères  de 
l'Eglise,  était  la  cause  de  tous  les  luaux  et  de  toutes  les  misères 
de  cette  vie,  et,  chose  plus  terrible  encore,  des  tourments  éternels 
de  la  vie  future.  I^es  pièces  c(Mitre  les  femmes,  généralement 
grossières,  répètent  invaria IdenuMit  les  mêmes  injures.  Citons 
l'Evangile  aux  femmes ,  le  Chastie-miisart,  laBlastange  des  femmes, 
le  Bl/nnr  des  femmes,  la  Comparaison  de  la  pie  et  de  la  femme, 
CEpître  des  femmes,  la  Contenance  des  femmes,  qui  provoquèrent 
des  panégyriques  exagérés,  le  plus  souvent  faibles  et  sans  esprit, 
du  sexe  féminin,  tels  que  plusieurs  Dits  des  femmes,  le  Dini  des 
femmes,  la  Bonté  des  femmes.  Le  Dit  des  Cornettes  est  une  satire 
contre  la  coiffure  en  forme  (!<•  cornes  et  les  robes  «  escoletées  » 
à  la  mode  au  xui*^  siècle. 

Personnification  des  vices  et  des  vertus.  —  Dans  la 
plupart  des  poèmes  nu>rau.\  (fue  nous  avons  examinés  jusqu'ici, 
entre  autres  dans  le  Miserere  du  Reclus  de  Molliens,  et  dans  h 
Besant  de  Guillaume  le  Clerc,  les  vertus  et  les  vices  sont  inci- 
demment personnifiés.  Nous  trouvons  les  mêmes  personnifica- 
tions, employées  d'une  façon  systématique,  «l'un  bout  à  l'autre 
du  poème,  dans  le  Songe  d'Enfer  et  dans  la  Voie  de  Paradis  de 
Raoul  de  Houdan,  au  coTumencement  du  xm"  siècle,  dans  le  Tor- 


•206  LITTERATURE  DIDAGTliJUE 

noifinenl  Anlerrisl  <riIiioii  do  M/'ii,  vers  \'1'M\.  cl  dans  les  l'rlc- 
rinaf/efi  do  Guillauino  do  Digullevillo  au  xi\ "  siôcle. 

Raoul  do  Houdan  raconte,  dans  le  Soni/r  </' f-Jn/'cr.  (|u'ii  so 
vif,  on  irvo,  liansformé  (M1  polorin  ot  clioniiiiaiil  «  vois  la  cité 
d'Knfor  )•.  Au  soir  do  la  pi-ouiiôi-o  journôo  do  uiarcho,  il  arriva 
à  (jinv()ilisoda-('ilô,  où  il  hiizca  clioz  Envie.  11  y  lit  connaissance 
,i\fc  Tricherie,  Rapine  ot  Avaiico,  puis  lo  loudomain  ]»arlil 
|toui'  F<d-Menlio.  où  il  Irrmva  Tolii'.  Après  avoii'  passé  le  lleuve 
(iloulonio,  il  sou  Niut  coucher  à  Villo-Tavorno,  chez  Roherie- 
la-Tavernièro,  avec  llasart,  Mesconte,  I\ipolar(lie,  Ivresse,  et 
l(oaucou|i  d  aiili'os  porsoiuiaiios.  1!  lit  lionne  connaissauco  avec 
Ivresse  (|ni  lo  nioiia  au  (^hastiau-Rordol.  l*uis  il  traversa  suc- 
cessivement les  villes  de  Coupe-gorge,  Murtro-ville,  Désos|)é- 
rance  et  Mort-Souhite.  L'Enfer  est  à  deux  pas  do  Moi't-Souhilo. 
Xoiro  jtèlorin  y  arriva  fort  à  propos,  au  uKjuioid  où  lo  roi  dEnfor 
donnait  un  grand  festin  à  ses  jirincipaux  barons.  Il  y  fui  fi'ôs 
hien  accueilli  par  Pilate  et  Belzéhuth,  ot  j)ar  un  grand  nonihro 
de  dei'cs,  irévo([uos  et  dabhés.  Il  s'assit  à  table,  sur  uji  siî'ge 
formé  do  «  doux  |topelicans  l'un  sui'  l'autre  ».  Il  mang-ea  toutes 
espèces  de  mets  fanlaslicpios  :  ilos usuriers  «  crAsel  bien  lardés  », 
des  larrons  et  des  meurtriers  arrosés  «  do  sanc  de  marcheans 
mordiis  »,  de  vieilles  ]»écheresses  en  sauce  piquante,  des  entre- 
mois  i\(^  «  bougres  »  rôtis  à  la  sauce  parisienne,  des  langues 
IVitos  de  plaideurs,  des  petits  enfants,  dos  papfdanls,  dos  moines, 
des  «  ju'oslressos  »,  apprêtés  on  diflorentes  sauces  symboliques. 
Le  festin  terminé,  les  h(Mes  du  diable  se  levèrent  do  table  et  se 
ri'pandiroid  sur  toute  la  toi'iv^  on  quoto  de  nouvelles  proies. 

Lff  Voie  (Ir  l'artidis  esl  la  conlro-iiarlie  du  Sniiur  (rKiifiT. 
Noire  poète,  condiiil  par  (Iràco,  arri\o  chez  Amour,  oii  il  trouve 
Discipline,  ()b(''(lience,  CuMuir,  l*»''nilenco  et  Soupir,  puis,  conti- 
nuant sa  l'outo,  il  parvient  (liez  (lontrition,  ot  onlin  chez  (^ionfos- 
sion  oii  il  renc(miro  Satisfaction  el  I*ersévérance.  Sur  la  roule 
de  Pénitence,  il  esl  aliaipK'  par  ime  bande  de  brii:ands,  Vaine- 
Gloire,  Orgueil,  Envie,  Haine,  Avarice,  ire,  Eoi'nication, 
Désespérance,  avec,  à  leur  tète,  routât i<ui.  Mais  il  est  primipto- 
mont  secouru  f)ar  Esj)éranco,  Humilit*',  Obédience.  Charité, 
«  Ateiupianco  >i  et  Chasteté.  Il  arrive  enlin  cliez  PiMiitenco.  ipii 
lui  monti'o  |'(''clie|je  de  .lacob   conduisan!   au    paradis,  dont    les 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  207 

huit  «  oscaillons  »  sont  :  Foi  en  Dieu,  Vertu  en  œuvre,  Sciene<' 
en  vertu.  Sens  en  abstinence,  Piété  en  altstineiicc,  Patience  en 
jtiété,  Amour  (l<>  frère.  Vraie  cluirité. 

La  Voie  (h'  Paradis  Je  Raoul  de  lloudan  nCsl  pas  le  seul 
poème  «le  ce  iienre  que  nous  possédions  du  moyeu  àizc.  Ce  cadre 
édifiant,  «[ui  pouvait  être  satirique,  a  tenté  hcjiucuui»  d'autres 
poètes,  entre  autres  Rutebeuf  et  Baudoin  «le  Coudé.  Le  Pèleri- 
nage de  la  rie  humaine  de  Guillaume  de  Digulloville  (départe- 
ment delà  Manche)  est  aussi  une  «  voie  de  p.iiadis  ».  Le  I^èle- 
rinage  de  rame,  du  même  poète,  est  une  vision  de  l'enfer,  du 
purgatoire  et  du  ciel.  Ces  deux  vastes  allégories  datent  de  1330 
à  1335.  Guillaume  de  Digulleville  les  remania  lui-même  en  1355 
et  composa  peu  après  un  troisième  poème  :  le  Prln-iiiage  deJésus- 
Christ,  simple  mise  en  vers  des  récits  évangéliques  accompa- 
gnés de  quelques  allégories.  Ces  trois  Pèlerinages,  qui  ne  com- 
prennent pas  moins  de  trente-six  mille  vers,  furent  très  répandus 
non  seulement  en  France,  mais  en  Angleterre  oii  Chaucer  en 
traduisit  plusieurs  passages,  et  où  John  Runyau  s'imt  inspira, 
paraît-il,  dans  son  fameux  Voijage  du  Pèlerin. 

Les  poèmes  du  moine  cistercien  Guillaume  de  Digulleville, 
souvent  imprimés  aux  xv"  et  xvi"  siècles,  sont  intéressants  à 
divers  titres,  et,  ne  fut-ce  (jue  par  leurs  vastes  dimensions, 
occupent  une  place  importante  dans  la  littérature  du  xiv^  siècle. 
Mais  il  faut  aujourd'hui  beaucoup  de  courage  pour  les  lire  :  on 
me  pardonnera  d'avoir  reculé.  Je  me  suis  contenté  d'admirer  les 
fines  et  belles  miniatures  du  manuscrit  823  des  œuvres  de  Guil- 
laume à  la  Bibliothèque  nationale  :  les  ornements  de  ce 
volume,  dit  Paulin  Paris,  peuvent  être  mis  au  nombre  des  plus 
beaux  (|ue  renferment  les  anciens  manuscrits. 

Le  Tornoiement  Anlecrist  d'IIuon  de  Méri  est  un  poème 
allégorique  d'un  genre  un  peu  différent.  Le  poète  assiste  en 
songe  à  un  tournoi  entre  Jésus-Christ  et  ses  chevaliers  et  l'An- 
téchrist et  sa  «  maisnie  ».  Autour  d'Antéchrist  se  pressent  tous 
les  grands  barons  d'Enfer,  c'est-à-dire  Jupiter,  Saturne,  Apollin, 
Neptune,  Mars,  Platon,  Belzébuth,  qui  porte  l'enseigne  d'Anté- 
christ faite  «  de  la  chemise  »  de  Proserpine,  Orgueil,  Bobant, 
Dédain,  Vaine-Gloire,  Haine,  Discorde,  Forsénerie,  Avarice, 
Convoitise,   Hypocrisie,    Homicide,  dont  l'épée   plus  dure  que 


'208  LITTÉRATURE  DIDACTIQLK 

«  Durendart  »  s'appelle  Coupe-Gorije.  On  relève  quelques  liait  s 
satiriques  dans  la  description  de  ces  jtersonnafies.  Ainsi  Van- 
teri(^  «  est  dame  de  Normandie  «  ;  Félonie,  qui  déteste  Pitié,  est 
entourée  de  «  Bourg-aignons  à  [»lanlé  ».  Le  Roi  de  Paradis, 
monté  «  sur  un  grant  destrier  [)onimelé  »,  est  accompagné  de 
saint  Michel,  de  Gabriel,  de  Raphaël,  de  la  «  vierge  mère 
Marie  »,  de  Virginité,  l{(digion.  Confession,  Pénitence,  Chas- 
teté, Humilité,  Courtoisie,  Aumône,  Pitié,  Justice,  puis  des 
chevaliers  de  la  Table  Ronde,  Arthur-,  Gauvain,  Cligès,  Lancelol 
et  Perceval.  La  bataille,  naturellement,  lournc;  à  la  confusi(»n 
d'Antéchrist. 

Batailles,  débats.  —  On  retrouve  les  mêmes  |)ersonnitica- 
lions,  non  seulement  des  vices  et  des  vertus,  mais  des  arts,  des 
saisons,  des  aliments,  des  animaux,  des  plantes,  etc.,  dans  les 
batailles  et  les  débats,  genre  littéraire  fort  à  la  mode  au  moyen 
âge  La  Bataille  de  Carême  et  de  Charnnfje  (c'est-à-dire  du  temy»s 
où  l'on  peut  manger  de  la  viande)  met  en  scène  deux  gros 
barons,  riches  et  puissants  :  l'un,  ('arème  le  félon,  détesté  des 
pauvres  gens,  est  accompagné  de  tous  ses  hommes,  depuis  la 
Baleine  jusqu'au  Hareng,  de  tous  les  Poissons  et  de  tous  les 
Légumes;  l'autre,  Charnage,  est  entouré  de  Grasses-Porées,  de 
Char  de  porc,  de  Colons  en  rost,  de  (^lonnins  en  paste,  de  (^erf 
lardé,  de  Char  de  buef,  de  Paons  rostis,  de  Sausisses  pevrées, 
d'Andoilles  a  la  mostarde,  de  Fromag«'.  de  Maton  '.  de  T^ait.  de 
Beurre,  de  Tartes,  Flaons  et  Crème. 

La  bataille  fut  molt  espesse. 
Dure  et  orrible  et  l'elonesse. 
Karesme  i  reçut  granl  domaige 
De  sa  gent  et  do  son  barnaige. 

Après  un  long  combat,  rempli  de  brillants  faits  daruics. 
Charnag^i^  remporte  la  victoire,  grâce  au  secours  iiuittendu  de 
Xofd  cl  d'une  arnii'e  de  Bacons  ^  Carême  implore  la  paix  doiil 
Charriage  dicle  les  conditions. 

K\\  ccst  estnr  conquit  llli.irnaigc  Kl  le  samedi  ensement. 

Qu'on  mengera  lait  et  froinaige  Ainsi  devint  Karesines  liom 

Le  vendredi  eoiniiiiiiifMicnt  A  d.inl  Chaniaigi"  Ir  banni. 

1.  Kroiii.if-'i'  mou.  lait  railh'. 

2.  .latiilioti.  lard. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  209 

La  lialdille  lies  ctns,  «rHenri  d'Andeli,  et  l.i  iiircc  aiiojiymo 
inlituléo  la  Despulaisoii  du  Vin  et  de  l'Eau,  sont  intrrossaiitos  on 
ce  qu'elles  nous  font  connaître  les  meilleurs  crus  de  France  au 
xni"  siècle.  La  Bataille  des  sept  Arts  du  même  Henri  d'Andeli 
nous  doiuie  des  renseignements  précieux  sur  la  fameuse  que- 
relle qui  s'engagea  au  xuf  siècle  entre  les  écoles  d'Orléans  et 
celles  de  Paris  au  sujet  de  l'enseignement  de  la  logique  et  de  la 
grammaire;  nous  y  trouvons  la  liste  complète  des  auteurs  qu'on 
étudiait  dans  ces  écoles.  Vn  débat  purement  religieux  est  la  Des- 
pulaison  de  Si/nagot/ne  et  de  Sainte  Église.  Ces  deux  dames, 
l'une»  brune  »,  l'autre  «  blancbe  et  vermeille  »,  discutent  sur 
un  ton  fort  peu  courtois  : 

Sjnagogiic  se  drece,  qui  première  parole, 

El  dist  à  Sainte  Eglise  :  «  Garce,  entens  ma  parole  ; 

Tu  me  dois  obéir,  tu  issis  de  m'escole. 

—  Tais-toi,  dist  Sainte  Yglise,  vieille  ribaude  foie.  » 

Et  quant  la  Synagogue  s'oi  clamer  ribaude 
D'ire  devint  plus  pale  et  plus  jaune  que  gaude. 
«  Tais-toi,  dist-elle,  garce,  trop  es  de  parler  baude. 
«  Li  tiens  Diex  ne  vaut  pas  plain  bacin  d'eve  chaude.  » 

Un  autre  débat  l'eligieux,  d'un  Ion  tout  difîérent,  est  la  Ifes- 
jjiilaisoii  du  corps  et  de  l'àuie.  La  beauté  saisissante  du  sujet  a 
très  heureusement  inspiré  plusieurs  poètes  du  moven  âge.  L'un 
d'eux,  anglo-normand,  dont  la  versification  malbeun^usement  est 
1res  négligée,  met  en  jirésence  une  àme  et  un  corps  au  moment 
où  ils  vont  passer  au  jugement  de  Dieu,  L'àme  adresse  à  son 
compagnon,  étendu  dans  la  fosse  et  mangé  des  Aers,  les  plus 
amers  reproches.  Tout  le  pays,  lui  dit-elle,  vous  honora  jadis 
parce  que  vous  étiez  riche  et  puissant  ;  rien  n'était  trop  beau 
pour  vous,  nulle  robe  trop  «  luisante  »,  nulle  salle  trop  magni- 
fique. Maintenant  vous  avez  pour  salle  sept  pieds  de  terre  et 
pour  robe  «  une  terre  grosse  et  dure  » .  Parce  que  vous  avez 
aimé  le  monde  plus  que  Dieu,  vous  allez  durant  l'éternité  souf- 
frir mille  peines.  Maudite  soit  l'heure  où  je  fus  liée  à  un  tel 
corps!  Jetais  une  belle  créature,  faite  à  l'image  de  Dieu,  mais, 
grâce  à  vous,  je  fus  bien  vite  souillée  et  «  enlaidie  par  vos 
crimes  ».  —  Le  corps  à  son  tour  prend  la  parole  :  L'esprit  n'est- 
il  pas  le  maître  du  «'orps?  Pourquoi  donc  avez-vons  consenti  à 

Histoire  de  l.\  langue.   I'.  J^ 


•210  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

ma  fulit>?  Dieu  ne  vous  avait-il  |»as  dcmiié  sens  cl  savoir  |K»iir 
<|ur  vous  pussiez  vous  «((iKliiirc  r[  me  i^iiidci- sag-enient  ?  Puis- 
(|u"il  m'avait  conlié  à  vous,  ne  devipz-vous  pas  in'amenor  à  le 
soivir?  C'est  vous,  et  non  pas  moi,  qui  êtes  cause  de  notre 
malheur.  —  L'âme  se  défend  :  Votre  «  malveis  charnel  délit  » 
a  été  plus  fort  (pie  moi,  dit-elle.  Et  Fauce-l*itié  ma  Irompi-e  : 
vous  ne  faisiez  (pie  ^(Mls  |»lai(idre.  j'Hir  el  nnil  : 

Vous  me  l'usles  par  luL  contrere 
El  me  sakastcs  vors  la  terre 
Par  fou  délit. 

Ne  vous  ai-je  pas  souvent  IdànK'  pour  \(dre  "  le(  lierie  », 
v(dre  paresse,  votre  avarice? 

Assez  vous  prêchai  de  bien  fere. 
En  Icnips  de  merci  merci  quere 

Del  haut  roi. 
Temps  de  merci  est  japassi;. 
Temps  de  vengeance  présenté 

A  vous  et  moi. 

Le  jour  du  grand  Jug-ement  approclu;  :  les  uns  iront  en  com- 
pagnie joveuse  du  Fils  de  Marie,  les  autres  en  enfer  pour  souf- 
frir «  pardurablemenf  ».  Le  c(trps  trouve  ([ue  le  châtiment,  (pii 
est  éternel,  n'est  pas  en  proportion  avec  le  péché,  qui  est  «  court 
et  bref  ».  La  miséricorde  de  Dieu,  lui  répond  l'ame,  surpasse 
toutes  choses.  jS'aviez-vous  pas  le  temps  de  songer  à  la  repen- 
tance  durant  votre  vie?  Aujourd'hui  c'est  Inqi  tard.  Les  prêtres, 
demande  le  coi'|)s,  ue  peuveut-ils  pas  par  leurs  |)rières  faire 
sortir  une  à  me  d'enfer? 

Fet  le  corps  :  Et  purreit  estre  Ne  vaudrat  rien,  dit  Tesperil. 

(Jue  nul  ami  par  chant  de  jirestre  —  Ou  est  doukc  .Ihesii  Chrisl. 

Nous  aidast?  Dit  h;  corps. 

—  Si  jescun  ^'outc  de  la  mer  Et  la  merci  que  il  premist? 

Fust  un  prestre  pur  chanter  —  Ne  pas  la,  dit  resperist. 

Et  cliantast.  Mes  dehors. 

La  lin  de  ce  lieaii  d('lial  est  une  pi'ière  à  la  Vierge  : 

Dnuce  clame,  seinte  Marie.  Douce  dame,  douce  mère. 

Ea  esperauiu'e  de  nostre  vie.  Douce  virpe  et  emperere 

Graciouse,  De  lut  le  mund, 

Amendez  ore,  si  vous  plesl.  De  ut)-  péchez  nous  sauvez 

Nostre  vie  que  ordc  est  Qui  nous  plungenl  tani  chaiifez 
El  perlieiouse.  A  parfund. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  211 

Le  Débat  des  trois  7norts  et  des  trois  ni/s  n'est  pas  iiiuins  dra- 
inatiqiie.  Trois  jeunes  g^ens,  «  jolis  »  et  gais,  iils  de  roi,  de  duc 
et  de  comte,  sortis  dans  la  campagne  pour  chasser,  se  Irouvenl 
tout  à  coup  en  présence  de  trois  cadavres,  horribles  à  voir, 
rong"és  des  vers,  qui  leur  barrenl  h>  chemin,  el,  prenant  la 
parole,  leur  prêchent  la  repentance  et  la  vanité  des  choses  de 
ce  monde.  11  ne  semble  pas  que  ce  beau  sujet  ait  jamais  reçu  de 
forme  simple  et  belle  :  la  plupart  des  poètes  qui  Tout  traité. 
Nicole  de  Margival  et  Baudoin  de  Condé  entre  autres,  l'ont 
fait  en  rimes  «  équivoquées  »,  incomp;itil)les  avec  la  vraie  inspi- 
ration. 

Sermons  en  vers.  —  On  retrouve  parfois  de  pareils  débats, 
entre  le  corps  et  l'a  me,  entre  un  mort  et  un  vivant,  dans  les 
[>oèmes  religieux  (pi'on  est  convenu  d'a|»pelei'  sermons  en  vers. 
Le  plus  ancien  et  le  plus  remarquable  de  ces  sermons  qui  com- 
mence par  ces  mots  :  Grant  mal  fist  Adam  et  qui  date  du  com- 
mencement <lu  xn"  siècle,  a  été  jusqu'ici  fort  mal  jugé.  «  Ce 
n'est  guère  jusqu'au  milieu,  lit-on  dans  V Histoire  littéraire  de  la 
France,  qu'un  abrégé  de  l'Ancien  Testament  et  dans  le  reste 
qu'une  déclamation  banale  sur  la  brièveté  de  la  vie  et  de  la 
vanité  des  choses  humaines.  »  (iCtte  appréciation  a  été  géné- 
ralement adoptée,  entre  autres  par  M.  Lecoy  de  La  Marche 
dans  sa  CJioire  /'ranraise  an  w\f  siècle.  Le  sermon  Grant  7nal 
fisl  Adam  (>st  mieux  (ju'une  «  sorte  d'abrég-é  de  l'Ancien  Tes- 
tament ».  ('est  un  plaidoyer  fort  habile,  en  petits  vers  de  cinq 
syllai)es,  énergiques  et  expressifs,  en  faveur  des  pauvres  et  des 
petits.  Notre  prêcheur  remonte,  il  est  vrai,  un  peu  lui  ut  dans 
l'histoire  de  l'humaniié,  à  Adam  : 

(Iraiit  mal  list  Adam 
Quant  par  le  Salliau 
Knlamat  le  fruit. 

A  cause  de  ce  malheureux  «  morsel  »,  Adam  fui  chassé  de 
paradis  et  ><  déshérita'  ».  11  eut  beau  s'en  repentir  pendant  plus 
lie  neuf  cents  ans.  il  fut  envoyc'*  en  enfer  où  il  serait  encore  si 
Jésus-Christ  nr  l'en  avait  tiré.  A  cause  de  ce  «  morsel  »,  Abel 
fut  tué  par  Caïu  le  félon,  et  l'iniquité  ne  lit  que  croître  jusqu'au 
temps  de  Noé.  Tous  les  hommes  sont  issus  de  Sor  :    les  Armé- 


21.2  LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

iiiriis.  1rs  (îrccs.  les  Latins,  les  jtaïens  cl  les  Juifs,   inoi-inèiue, 
•  lil  le  porte,  aussi  Itieu  (|ue  les  princes  et  les  rois  : 

Jeo  (liuil  suiveiMiz?  E  ici!  duiit  siint 

Sui  Jo  dune  eisciiz  Qui  la  richeise  uni? 

Dicel  parenté?  Sunt  en  il  venu? 

Ùïl,  veircmont.  <>ïl,  par  ma  fei, 

Qui  m'out  altrcmcnl  Li  prince  e  ii  rei, 

El  mund  engendré?  Tuil  en  sunl  eissu. 

Tous  les  hommes  sont  d'un  seul  lignag^e,  les  fous  comme  les 
sages,  les  courtois  comme  les  vilains.  Les  pauvres  et  les  riches 
sont  frères.  Jésus-Christ,  le  fils  de  Dieu,  était  un  pauvre  sur 
cette  terre,  misérahlement  vêtu,  n'ayant  ni  palefroi,  ni  «  che- 
val-courant ».  Il  montait  sur  un  àne,  c'est  l'Ecriture  qui  ledit.  Il 
n'avait  autour  de  lui,  ce  fils  de  roi,  ni  j)rinces,  ni  barons,  mais 
«les  pèriieurs  rt  d<^s  hergcj's   : 

Deus  aimet  forment 
Celé  povre  gent 
Qui  sunt  vil  el  mund; 
A  cels  at  pramis 
Le  suen  pareïs. 
K  icil  ravrunt. 

Aimons  donc  les  pauvres,  à  l'exemple  de  Dieu  qui  sur  cette 
terre  daigna  se  «  mettre  en  lor  semblant  ».  (Qu'est-ce  que 
l'homme  riche,  loriiueilleux  et  le  puissant  emporteront  de 
toutes  leurs  richesses?  Au  jour  du  juiiement,  nous  serons  devant 
Dieu  <'  la  charu  tote  ime  »,  comme  nous  étions  à  notre  nais- 
sance. Nous  travaillons  en  vain,  et  jamais  en  ce  monde  nous  ne 
trouverons  «  estabilité  ».  Adam,  Noé,  Abraham,  Moïse,  David, 
Salomon  sont  morts;  leurs  descendants  sont  morts;  d'autres 
sont  iK's  qui  sont  tuoi'ts;  d'autres  naissent  et  naîti'ont  (|ui  mour- 
ront. 

0  Deus  glorios  ! 
Cum  ies  merveillos! 
Cun  fais  tun  plaisir  ! 
De  quanque  s'en  vunl 
Ne  savum  o  sunt, 
.Nuls  n'en  puet  guencii'  '. 

Puis  le  |)oète.  pour  ne  pas  abuser  de  la  |)atience  des  auditeurs, 
I.  Kchapprr. 


LITTÉRATURE  DIDACTIQUE  213 

met  fin  à  son   «   simple  sermon  »,  composé  «  on  romanz   »  à 
Tusage  des  illettrés  : 

A  la  simple  gent 
Ai  fait  simplement 
Un  simple  sarmun. 
Nel  fis  as  letrez, 
Car  il  unt  assez 
Escriz  e  raisun. 

Le  sermon  Dfu  le  oniulpolent  est  d'iin  style  moins  IV.uic, 
moins  limpide,  et  d'une  versification  plus  négli|f,'^ée.  Le  poète  y 
met  en  garde  les  hommes  contre  le  dialde,  le  monde  et  la  chair, 
et  il  leur  enseigne  comment  ils  peuvent  vaincre  ces  trois  enne- 
mis, ayant  toujours  en  mémoire  Jésus-Christ  et  sa  passion. 
Les  Vers  du  Jugement,  en  alexandrins  assonances,  sont  un 
curieux  sermon,  dans  lequel  on  retrouve  un  débat  du  cor|)s  et 
de  l'ànie,  Ténumération  des  quinze  signes  qui  annonceront  le 
jug-ement  dernier,  et  la  description  toute  matérielle  des  peines 
de  l'enfer  d'après  l'apocryphe  connu  sous  le  nom  d'Apocalypse 
de  saint  Paul.  Le  sire  Guichard  de  Beaujeu  ou  de  Beaulieu 
(qui  mourut  en  1137),  s'étant  converti,  composa  un  sermon  en 
tirades  monorimes,  dans  lequel  il  s'efforce  de  montrer  que 
«  mult  est  malveis  cest  siècle  »  :  il  parle  du  jugement  dernier, 
de  l'enfer,  du  paradis,  d'avarice  et  de  charité,  du  haptème  et  de 
la  confession,  etc.  Bien  d'autres  poèmes,  d'un  caractère  grave 
et  austère,  pourraient  se  ranger  dans  la  catégorie  des  «  sermons 
en  vers  ».  Il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  dire  que  ces  soi-disant 
sermons  n'ont  jamais  été  prononcés  en  chaire  '. 

\.  Faisons  ici  mention,  au  moins  on  note,  de  deux  ouvrages  du  xiv'  siùcle  qui. 
sans  appartenir  proprement  à  la  littérature,  ne  laissent  pas  d'intéresser  Tliistoire 
des  idées  et  des  mœurs  au  moyen  âge.  L'un  est  le  Livre  du  C/ievalier  de  la  Toitr- 
Landrt/  (puMié  par  Montaiglon,  dans  la  Bibliothèque  Elzévirienne,  en  18o1).  Ce 
gentilhomme  angevin  l'écrivit  en  1372  pour  l'instruction  morale  et  mondaine  de 
ses  filles;  les  conseils  qu'il  leur  donne  sont  appuyés  de  nombreux  exemples 
qu'il  tire  de  la  Bible,  des  auteurs  profanes,  de  ses  propres  souvenirs  et  de  ses 
observations.  Ses  intentions  sont  excellentes;  mais  son  tact  est  médiocre;  et 
dans  ce  livre  écrit  pour  des  jeunes  filles  les  Crudités  de  mots  et  d'images  abon- 
dent, et  nous  choquent  (même  à  juger  les  choses  selon  les  habitudes  peu  déli- 
cates du  temps).  L'autre  ouvrage  est  le  Ménaç/ier  de  Paris  (publié  jiar  Jérôme 
l'ichon  en  18i";  2  vol.  in-S).  C'est  un  traité  d'économie  domestiiiue,  écrit  vers 
l'M-2  par  un  riche  bourgeois  de  Paris,  à  l'usage  d'une  très  jeune  femme  (lu'ii 
venait  d'épouser.  U  est  âgé  déjà;  il  pense  qu'elle  lui  survivra,  épousera  un  autre 
homme;  il  veut  que  son  successeur  bénisse  le  nom  de  celui  qui  lui  aura  prépare 
une  si   parfaite  ménagère.  Ce  bonhomme  est  rempli  de  sentiments  délicats  et 


214  LITTKRATl.UE  DIDACTIQUE 


BIBLIOGRAPHIE 

Sur  la  litlrratiii-e  iliilacliqiic  au  uioyen  âge,  voir  les  loiues  XXIII  cl  XXIV 
il('  ïia^tnirc  littéraire  de  In  France. 

La  Signifiance  de  /'A  B  C,  pav  lluon  le  Roi,  est  publiée  clans  Jubinal. 
Souveait  recueil  de  contes,  dits,  fatilimix,  Paris,  ISi.',  t.  II,  27."i-2'J(). 

Sur  M"  Alebrand  de  Florence,  voir  E.  Littré,  Histoire  littéraire,  t.  XXI. 
Uo-HS,  et  sur  Henri  de  Mondeville,  E.  Littré,  Histoire  littéraire,  t.  XXVIII. 
:?2o-3o2.  —  Chirurgie  de  3/"  Henri  de  Mondeville,  chirurgien  de  Philippe  le  Bel, 
pub.  par  E.  Nicaise.  Paris,  1891.  —  Sur  Philippe  de  Tliaon  et  les  Bestiaires  : 
Thomas  Wright,  Popular  I réalises  on  science,  Londres,  1841.  — Li  Cumpoz 
Philipc  de  Th'iun,  Der  Compulus  des  Philipp  von  Thaùn,  hgg.  von  D''  Ed.  Mail. 
Strasbourg,  187;{.  —  F.  Mann,  Der  Phi/siologus  des  Phillipp  von  Thaiin  vnd 
seine  Quelle,  dans  WiilcUer's  Anglia,  t.  VII,  420-568;  t.  IX,  391-434.  — 
F.  Mann,  clans  les  liomanische  Forschungen  de  K.  Volliuriller,  t.  VI,  399. 
—  Le  liesliaire  de  Gervaise  a  été  publié  par  M.  Paul  Meyer,  Homania, 
I.  I,  c20-444.  —  liesliaire  de  Pierre,  dans  Cahier,  Mélanges  d'archéologie. 
l.  II  à  IV,  Paris,  1851.  —  Le  Bestiaire  divin  de  Guillaume,  clerc  de  Norinandic, 
pub.  par  Ch.  Hippeau,  Caen,  1832.  —  Le  Bestiaire.  Bas  Ticrhuch  des  nor- 
mannischcn  Dichters  Guillaume  le  Clerc,  hgg.  von  D''  Robert  Reinsch. 
Leipzig,  1892  [Altfranz.  Biblioth.,  t.  XIV). —  Le  Bestiaire  d\imoiir  par  Richard 
de  Fournival,  suivi  de  la  réponse  de  la  dame,  pub.  i»ar  Ch.  Hippeau,  Paris, 
1839.  —  Sur  le  Phgsiologus,  voir  Friedrich  Lauchert,  Geschichte  des  Phy- 
siologus  mit  zwei  Textbeilagen,  Strasbourg,  1889.  En  voir  le  compte  rendu 
par  M.  G.  Paris  dans  Revue  critique,  1889,  I,  464. 

Les  Lapidaires  français  du  moyen  âge,  des  XIF,  Xni°.  XIV'=  siècles,  réunis, 
classés  et  publiés,  accompagnés  de  préfaces,  de  tables  et  d'un  glossaire,  j)ar 
Léopold  Pannier.  avec  une  Koticc  préliminaire  par  Gaston  Paris,  Paris, 
1882.  \Uibliolhcgue  de  l'École  des  Hautes  Éludes,  l'asciculo  .i'J.)  P.  Neumann. 
Ueber  die  alteste  franzosisclic  Version  des  dem  Bischof  Marbod  zageschriebcnen 
Lapidarius.  Neisse,  1880. 

Sur  la  Mappeiiionde  de  Pierre,  voir  Paul  Meyer,  Notice  sur  deux  anciens 
manuscrits  français  ayant  appartenu  au  marguis  de  ht  Clayette  (dans  les 
Notices  et  Extraits  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale,  t.  XXXIII, 
V  partie).  —  Sur  la  Lumière  aux  Laïques,  voir  P.  Meyer,  Romania, 
l.  VIII.  323-332.  —  Sur  la  Petite  Philosophie,  P.  Meyer,  Uomania,  VIII, 
337- 'c4().  • —  Sur  un  Poème  moralisé  sur  les  Propriétés  des  choses,  voir 
G.  Raynaud,  Rouanda,  t.  XIV,  4i2-'t8l-.  —  Sur  Divers  traités  sur  les  pro- 
priétés des  choses,  Léop.  Delisle,  dans  Histoire  littéraire,  t.  XXX,  334-388.  — 
Sur  Vlmage  du  Monde,  P.  Meyer.  Notices  sur  quelques  manuscrits  fraïu^als 
de  la  Bibliothècjue  PlùlUpps  a  Ckellenham  (dans  Notices  cl  Extrails,t.X\W\. 
!•■''  partie)  et  Romania,  t.  XXI,  481.  —  Franz  Fritsche.  Untersuchu7ig  id'er 
die  Quellen  der  I.\i\(;i:  ni  mundi:.  Halle,  1880.  —  Cari  Fant,  L'Image  du  monde, 
Upsala,  1880.  —  Ad.  Neubauer,  Les  traductions  hébraïques  de  l'iMAiiE  Dr 
MdNDE,  dans /{o///o?U'(,  t.  V,  129-1  îO. 

/./  Livres  dou  Trésor,  par  llruneltn  Latini,  i)ub.  par  P.  Chabaille,  Paris. 
1863  {Docaiiicids  inédits  sur  l'Histoire  de  France).  —  Thor  Sundby.  liella 

lendn's;  il  e»!  inorah'iiiriil  bii'ii  ^iiinMiriir  an  ilicMiliri'.  Sa  rdi^'ion  est  i>urr  et 
sincfîPe;  et  sa  vie  conforme  à  sa  Un.  Il  alihoiTO  le  laslc  cl  loulerdis  fait  Iidmikmii' 
à  sa  fortune;  sa  maison  est  admiraldi'mcnt  réglée.  Son  livre  est  un  trésor  de 
renscigriciiieiils  sur  la  vie  doiiicsli(|ue,  les  mceurs,  les  usages,  le  costume,  la 
labié  et  le  [U'ix  des  vivres,  etc..  vers  la  lin  ilii  \iv'  siècle. 


BIBLIOGRAPHIE  21 U 

lita  e  dcllc  opère  di  Brunetlo  Lalini.  Trad.  per  cura  ili  Rodolfo  Renier. 
Florence,  188i. —  Paget  Toynhee. Brune tto  Latino's.  ohlifjadnns  ta  .So/tnu.s, 
dans  Roinania.  t.  XXIII,  02-78. 

Le  Mireour  du  inonde,  pub.  par  Félix  Chavannes,  Lausanne,  18i0.  — 
Sur  la  Somme  des  vices  et  des  vertus,  voir  P.  Meyer,  dans  le  liulletin  de  lu 
Société  des  anciens  textes  français,  1x92,  et  Roinania,  t.  XXIII,  449.  — 
C.  Boser,  Le  remaniement  prorenral  de  la  Somme  le  Roi  et  ses  dérivés,  dans 
Romania,  t.  XXIV,  ."U)-8(). 

Les  quatre  âges  de  rhoinme,  traité  moral  de  Philippe  de  JSavarre  (sic),  pub. 
par  Marcel  de  Fréville.  Paris,  1888  {Société  des  anciens  textes  français). 
—  Sur  Philippe  de  Novare,  voir  M.  G.  Paris,  dans  Romania,  t.  XIX,  99. 

Doctrinal  Sauraye,  pub.  par  Jubinal,  Nouveau  recueil,  t.  II,  Io0-I61. 
Sur  ce  Doctrinal,  voir  P.  Meyer.  Notices  et  Extraits,  t.  XXXIII,  I,  4.o.  — 
Le  Chastiement  des  dames  est  pub.  par  Méon,  Fabliaux  et  Contes,  Paris, 
1808,  t.  II.  I8f-2I9.  —  Robert  von  Blois  samintliche  Werke,  zum  ersten  Maie 
ligg.  von  Jacob  Ulrich,  Bi'rlin.  1889.  —  Sur  le  Miroir  des  Dames  de  Durand 
de  Champagne,  voir  Léop.  Delisle,  Histoire  littéraire,  t.  XXX,  302-3.33.  — 
Le  Chastoiement  d'un  père  à  son  fils  est  publié  par  Méon,  Fabliaux  et  Contes, 
t.  II,  iO-183.  —  Sur  l'FJ  lise  igné  ment  Trebor.  voir  P.  Meyer,  Notices  et 
Extraits,  t.  XXXIX,  I,  212-219.  —  VOrdene  de  chevalerie,  dans  Méon, 
Fabliaux  et  Contes,  t.  I,  r>9-79. 

Le  Roman  des  Ailes  de  Courtoisie,  pub.  par  Aug.  Scheler,  dans  les 
Trouvères  belges  (Nouvelle  série),  Louvain,  1879,  248-271. 

Dits  et  contes  de  Baudouin  de  Condé  et  de  son  fils  Jean  de  Condé,  pub.  par 
Aug.  Scheler.  Bruxelles,  18GG.  A.  Krause,  Rcmerluimien  zu  den  Gedichten 
des  Baudouin  und  des  Jean  de  Condc,  181)0.  —  Dits  de  Watriquct  de  Couvin, 
pub.  par  Aug.  Scheler,  Bruxelles,  18()8. 

Estienne  von  Fougières,  Livre  des  manières,  von  Josef  Kremer.  Marbourg, 
1887  (t.  XXXIX  des  Ausgaben  und  Abhandlungen  de  E.  Stengel).  J.  Kehr, 
Ueber  die  Sprache  des  Livre  des  Manières  von  Estienne  de  Fougières,  Cologne, 
1884.  Sur  le  Poème  moral,  voir  P.  Meyer,  dans  les  Archives  des  missions 
scientificiucs  et  littéraires,  2"  série,  t.  V,  liJO.  —  Poème  moral,  altfranzôsisches 
Gedicht  aus  den  ersten  Jahren  des  NUI  Jahrhunderts,  hgg.  von  W.  Cloetta. 
Erlangen,  1886. 

La  Bible  de  Guiot  est  publiée  par  Méon,  Fabliaux  et  Contes,  t.  II,  307; 
celle  d'Hugues  de  Berzé,  id.,  t.  II,  394.  Eisentraut,  Grammatik  von  Guiot 
von  Provins.  Cassel,  1872. 

Le  Besant  de  Dieu,  von  Guillaume  le  Clerc  de  Normandie,  hgg.  von 
E.  Martin,  Halle,  1869.  —  Sur  la  Dîme  de  Pénitence,  voir  P.  Meyer.  dans 
les  Archives  des  missions  scientifiques  et  littéraires,  2'^  série,  t.  III.  —  Une 
notice  sur  le  Roman  de  Fauvel  paraîtra  dans  le  tome  XXXII  de  VHistoire  lit- 
téraire. Sur  YExemple  du  riche  homme  et  du  ladre,  voir  P.  Meyer,  Notices  et 
Extraits,  t.  XXXIX,  l^e  partie,  176.  —  Li  Roman  de  Carité  et  Miserere  du 
Rendus  de  Moiliens,  poèmes  de  la  fin  du  XIl°  siècle,  édition  critique  par 
A. -G.  Van  Hamel,  Paris,  1885.  —  Li  vers  de  la  mort,  poème  artésien  du 
milieu  du  XIII^  siècle,  pub.  par  Cari  Aug.  Windahl,  Lond.,  1887.  —  Sur 
Robert  le  Clerc  d'Arras,  auteur  des  Vers  de  la  mort,  voir  G.  Paris,  Roinania, 
L  XX,  137-139,  —  Les  Vers  du  monde,  dans  Jubinal,  Nouveau  recueil,  t.  11, 
124-131.  —  Les  Vers  de  la  mort  d'IIélinand  (déjà  publiés  par  Loisel,  Méon 
et  Buchon)  vont  être  publiés  par  F.  WulfiF,  dans  la  collection  de  la  Société 
des  anciens  textes  français.  —  Œuvres  complètes  de  Rutebeuf,  par  Achille 
Jubinal,  nouvelle  édition,  Paris,  1874  {Bibliot.  elzévirienne)  ;  autre  édition 
par  A.  Kressner.  Wolfenbuttel.  1883.  L.  Jordan,  Metrik  und  Strofe 
Riitebcufs,  Wolfenbuttel.  1888.  —  Rutebeuf,  par  Léon  Clédat,  Paris,  1891 
(Les  grands  Écrivains  français).  —  La  complainte  de  Jérusalem  contre  Rome, 


216  LITTERATURE  DIDACTIQUE 

•  laiis  E.  Stengel.  Codex  mcDimcriptus  Dii/bi/  86.  llalli-,  IîsTI.  —  Sur  la 
Satire  contre  les  vilains,  voir  le  livre  du  D""  Domenico  Merlini.  Saijfiio  di 
rkcrchc  sulla  satira  conlro  il  villano.  co)i  apprudicc  di  duiiancntl  inedili. 
Torino.  1894.  En  voir  le  compte  rendu  ji.ii  G.  Paris,  llomania.  t.  XXIV. 
142.  —  L'ÊvaiKjile  aux  femmes,  dans  A.  Jubinal,  JonQleurs  et  Trouvères. 
Paris,  1839.  Léop.  Constans.  Marie  de  Compiégnc  d'après  I'Évangile  ai\ 
i-EMMES,  Paris,  1870.  E.Mall.  Zum  Rogenannten  Évwdii.E  \i\  femmes,  dans 
Zeitschrift  fur  romnnische  Philolonie.  t.  VIII,  449-455.  —  George-C.  Keidel. 
liomance  aud  other  sludies.  I.  The  Evangile  aux  femmes,  an  old-french  Satire 
on  Women.  edited  uith  introduction  and  notes,  Baltimore,  1895.  —  La  Bonté 
des  femmes,  pub.  par  P.  Meyer.  dans  les  Contes  inoralisés  de  Nicole  Dozon. 
Paris.  1889,  XXXlll-XLl.  —  Pour  les  différentes  pièces  sur  les  gens  d'Église, 
les  vilains,  les  usuriers,  les  fenimes.  voir  les  recueils  déjà  cités  de  Méon  et 
de  Jubinal. 

Songe  d'Enfer,  pub.  par  A.  Jubinal.  Mi/stéres  inédits  du XV'' siècle,  Paris, 
1837,  t.  II.  38i-îo;j,  et  pai-  Aug.  Scheler,  Trouvères  belges  (Nouvelle  série), 
Louvain.  1879.  176-200.  —  La  Voie  de  Paradis,  pub.  par  A.  Jubinal, 
Œuvres  de  Rutebcuf,  Paris.  1875,  t.  II.  195-23*.  et  par  A.  Scheler.  our.  rU.. 
200-2i8.  O.  Bœrner,  Raoul  de  Houdenc,  Leipzig.  188i. 

Le  Pclcriiia'je  de  la  vie  humaine  de  Guillaume  de  Decjuillevillc.  edited  by 
J.-J.  Sturzinger.  prinlod  for  the  Poxburghe  Club.  Londres.  1893.  M.  Stùr- 
zingor  publiera  également,  dans  la  même  collection,  le  Pèlerinage  de  l'âme 
et  le  Pèlerinage  de  Jésus-Christ.  —  Sur  Guill.  de  Digulleville,  voir  N.  Hill. 
The  ancient  poem  of  Guillaumi  de  Guilleville  entitled  Le  Pèlerinage  de 
Vhomme,  compared  with  the  PUgrim^sProgress.  Londres.  1858.  —  FurnivaU. 
A  one-text  priât  of  Chaucer's  minor  poems,  Londres,  1871  (Chaueer  Society). 
84-100.  FurnivaU,  Trinl-Forewords  to  my  Parallel-Text  édition  of  Chaucer's 
minor  poems.  Londres,  1871,  100-102.  H.  L.  D.  Ward.  Catalogue  of  Romances 
in  the  Department  of  manuscripis  in  the  British  Museian.  Londres,  1893. 
I.  Il,  .l.'iH.  —  Li  Tornoiemcnt  Atitecrit.  hgg.  vou  G.  Wimmer.  Marbourg,  1888. 
M.  Grebel.  Le  Tomoiment  Antéchrist, par  Huon  de  Méry.  in  seiner  lilcrarhis- 
lorischeii  licdeufung.  Leipzig,  1883.  —  Bataille  de  Karesme  et  de  Charnagc. 
dans  Méon,  Fabliaux  et  Contes,  t.  IV.  80-99.  —  Desputaison  du  vin  et  de 
l'eau,  dans  Juhina.1.  Nouveau  recueil,  t.  I,  293-311.  —  Œuvres  de  Henri 
d'Andeli,  trouvère  normand  du  Wll'  siècle,  pub.  par  A.  Héron.  Houen,  isso. 
—  Desputaison  de  Synagogue  et  de  Sainte  Église,  dans  Jubinal,  Mystères 
inédits,  Paris.  1837.  t.  li,  404-508. 

Sur  le  Débat  de  l'Ame  et  du  corps,  voir  Th.  Batiouchkof.  Romania. 
t.  XX,  1-55,  i)  13-578.  —  E.  Stengel.  dans  Zeitschrift  fur  romanische  Philo- 
logie, t.  IV,  7i-80. 

Sur  les  Ti^ois  inorts  et  les  Trois  vifs,  voir  L'alphabet  de  la  mort  de  Hans 
Holbein.  entoure  de  bordures  du  XVI^  siècle  et  suivi  d'anciens  poèmes  français 
sur  le  sujet  îles  trois  mors  et  des  trois  vis.  publiés  d'après  les  manuscrits  par 
Anatole  de  Montaiglon.  Paris,  1856.  —  Dits  et  contes  de  Rawiouin  de 
Coudé,  pub.  par  Aug.  Scheler.  Hruxelles.  1866.  t.  I.  197-20.">.  —  Le  dit  de 
la  Panthère  d'Amour,  par  Nieolc  de  Margival.  jiub.  par  Henri  A.  Todd. 
Paris,  1883,  XXVlil-X.WI.V  {Société  des  anciens  textes  français). 

Les  deux  sermons  Grand  mal  fist  Adam  et  Dieu  le  omnipotent  onl  élé 
l)ubliés  par  H.  Suclner,  Reimpredigt,  Halle,  Ls79. 

I.i  ver  (tel  Jiiisc  en  fnr)ifransli  prcdiliaii.  Akadonii>k  Afliandling  al'  Hugo 
von  Feilitzen,  Ipsala,  18S3. 

!.<•  Seinion  de  Guichard  de  LJeaulieu  a  élé  publié  par  A.  Jubinal.  à  Paris, 
en  1834   et  par  E.  Stengel,  Codex  manuscriptus  Digby  S6.  Halle,  1^<71. 


CHAPITRE   V 
SERMONNAIRES   ET    TRADUCTEURS 


L'élo(|iieiico  relicrieuse  n'occupe  dans  Thistoire  de  la  littéra- 
lui'c  française  au  moyen  âge  qu'une  très  petite  place,  non  pas, 
certes,  faute  de  prédicateurs,  faute  de  talent,  faute  de  génie 
même.  Mais  les  milliers  de  sermons,  venus  jusqu'à  nous,  sont 
tous,  ou  presque  tous,  rédigés  dans  la  lang-ue  de  l'Eglise,  le  latin. 
Il  faut  en  arriver  jusqu'à  la  fin  du  xiv*^  siècle,  jusqu'à  Gerson, 
[>our  rencontrer  une  série  de  discours,  attribués  à  un  orateur 
connu,  prononcés  en  français,  écrits  en  français. 

La  forme,  ilonc,  fait  défaut.  Le  fond  lui-même  n'est  pas  ce 
((uil  aurait  pu  être.  Ne  cherchez  pas  dans  cet  immense  amas  de 
sermons  l'éloquence  forte  et  jeune,  simple  et  vibrante,  austère 
et  illettrée,  que  semble  promettre  une  Chanson  de  Roland  ;  n'y 
cherchez  pas  l'éloquence  d'un  Pierre  l'Ermite,  d'un  saint  Ber- 
nard, d'un  Foulques  de  Neuilly,  soulevant  tout  un  peuple  et  le 
précipitant  sur  l'Orient;  aous  n'y  trouveriez  ni  le  mysticisme 
d'un  saint  François  d'Assise,  ni  celui  d'une  Imitation  <le  Jésus- 
Christ.  Rien  de  tout  cela.  Les  prédicateurs  du  moyen  âge  sont, 
|)Our  la  plupart,  de  grands  théologiens,  mais  de  petits  orateurs. 
L'éloquence  chez  eux  est  étouffée  par  la  scolastique.  Les  ser- 
mons du  xn*^  siècle  sont  savants  et  froids,  remplis  d'allégories 
forcées  et  de  sulitilités  puériles;  ils  ont  été  composés  pour  dau- 

i.  l'ar  M.  Arthur  Piagol,  professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  (k-  Ncuchâtel. 


•218  SERMONN AIRES   KT   TUADlCÏErRS 

Ires  saviuils,  pour  d  aulics  llK'olo^iciis,  [tour  des  clci-cs;  s  ils  ne 
sont  pas  secs  et  arides,  ils  sont  poni|t(Mi.\  el  oin|diati(pM's.  Au 
xni*^  siècle,  les  Frèi'cs  .Mineurs  et  les  h'rères  Prêcheurs,  ipii, 
seinlde-l-il.  eussent  dû  rester  l'ti'anp^rs  aux  arguties  de  I  école, 
se  tirent  eux  aussi  dialecticiens  avec,  il  est  vrai,  moins  de 
noblesse  et  de  séj'ieux.  L'élocjuence.  de  deiir/'s  eu  degrés,  devint 
|>opulaire,  mais  au  mauvais  sens  du  nud,  c Csl-à-dire  Nuii^aire. 
triviale,  voire  boulToinie. 

Toutefois  ne  soyons  |)as  injustes  et  l'econnaissons  (|ue,  menu; 
au  xn"  siècle,  on  ti'ouve  non  seul<Muent  des  sei'uums  d  une  grande 
éloquence,  comme  ceux  de  saint  hernard,  mais  aussi  dune 
lielK'  siuipliciié,  tels  ipu"  c<'ux  île  Maurice  de  Sully;  reconnais 
sons  (pic,  même  au  xv"  siècle,  les  sermons  d  im  Menot  ou  d'un 
Maillai'd  ahondent  en  pages,  sinon  loujoui-s  dun  goût  ti'ès  raf- 
finé, au  moins  originales,  fortes,  saisissantes,  toutes  remplies  de 
pensées  noldes  et  g(''n<''reuses.  Et  |»uis  n Ouldicuis  pas  que  le 
souci  du  prédicateur  doit  être  moins  de  faire  une  œuvre  d'art 
que  d'atteindi'e  son  auditoire;  si  nous  avons  peine  à  excuser  les 
fades  allégories  qui  rem]»lissent  tant  de  sermons,  nous  aurons 
peut-être  (pudfpie  indulgence  |ioiu"  les  prè(di<Mirs  (pTun  po|iulaire 
mal  dégrossi  forçait  à  devenir  vulgaires  et  plaisants. 

Les  innomhraMes  sernu^ns  (jui,  sauf  de  rares  exceptions, 
nous  sont  tous  parvenus  en  latin,  ont-ils  été  pi'ononcés  eu  latin 
même  ou  en  français?  Il  imp(U'le,  dès  maintenant,  de  rc'pondre 
à  cette  question  très  impiulanle  cl  c(iulro\eis<''e.  Deux  opinions 
sont  en  pré'sence. 


/.  —  Sennonnaires.  —  Langue  des  sermons. 

Opinion  de  M.  Lecoy  de  La  Marche.       M.  Lei oy  <lc  La 

.Marche,  dans  s(Mi  \\v\  oiixrage  sur  la  Chaire  [rdiirainc  ok  inoiirii 
/'//<",  spécialement  ait  Xlli  sii'clc  ',  s  est  ellorci''  de  dé-monlrer  la 
doiihle  pro[tositir»n  sui\aiilc  :  «  Tous  les  sermmis  adressés  aux 


I.  J'ai  ciMi)!!!?!!!'  i|iirl(|iics  citalinns  i\r  -(■niion-  à  ri>l  rMi'llcnl  oiivra^'C.  ainsi 
«liTii  la  Chain-  fruiiraixe  nu  XII"  siècle  «li-  .M.  l'aljbc  Bmii^'aiii  i-l  aux  articles  de 
M.  I{.  Ilaiiréaii  de  V Histoire  Ultérairefte  la  France,  io  h-  dis  ici  une  dn-  Moiir  loiilcs. 


SERMONNAIRES.   —  LANGUE  DES  SERMONS  2i'J 

fidèles,  même  ceux  (jni  sont  écrits  en  latin,  étaient  [U'èchés 
entièrement  en  français.  Seuls,  les  sermons  adressés  à  d(^s 
clercs  étaient  ordinairement  prêches  en  latin.  »  Ainsi  donc, 
d'après  M.  Lecoy  de  La  Marche  —  c'était  déjà,  en  partie  (hi 
moins,  l'opinion  de  Gevinei  {II is foire  dr  f  éloquence  politique  et 
veligieusi')  et  de  Moland  (Origines  littéraires  de  la  France),  — 
les  prédicatcuis  du  moven  ài;*'  jtrèciiaient  loujours  en  français 
devant  un  auditoire  de  laïques  et  quelquefois  devant  des  clercs. 
S'il  en  était  ainsi,  pourquoi  les  sermons,  Aenus  si  nomhreux 
jusqu'à  nous,  sont-ils  toujours  rédigés  en  latin,  ceux  ad  jwjmlmn 
comme  ceux  ad  clericos'i  M.  Lecoy  de  La  Marche  explique 
ainsi  ce  fait  qui  peut  paraître  singulier  :  «  S'il  était  naturel 
que  l'on  prêchât  au  peuple  uniquement  dans  son  idiome,  il  ne 
l'était  pas  moins  (pie  les  cI(M'Cs  se  servissent  du  leur  }>our 
la  |)réparation  et  la  rédaction  de  leurs  discours.  Par  là,  ils  1rs 
mettaient  à  la  |)ortée  de  leurs  confrères  de  tous  les  pays;  tous 
pouvaient  les  comprendre  et  les  imiter,  [uiisipu^  le  latin,  à  la 
dinérence  des  dialectes  vulgaires,  ne  variait  pas  avec  les  régions 
et  les  pi'ovinces.  D'ailleurs,  il  ('dait  seul  admis  entre  gens 
d'Eglise,  et  même  dans  les  écoles.  Aux  yeux  des  lettrés,  tout 
autre  langage  paraissait  encore  empreint  de  rudesse,  et  ils 
ne  l'employaient  en  chaire  (jue  par  une  sorte  de  conces- 
sion. » 

Le  prédicateur  qui  s'adressait  à  un  auditoire  de  laïques  pro- 
nonçait donc  en  français,  par  une  sorte  de  concession,  le  sermon 
qu'il  avait  préparé  et  rédigé  en  latin.  C'est  ce  texte  latin  que  nous 
trouvons  dans  les  manuscrits  à  moins  que  nous  n'ayons  simple- 
ment, ce  qui  est  souvent  le  cas,  le  texte  abrégé  recueilli  par  un 
«  rapporteur  »,  c'est-à-dire  par  un  clerc  qui,  écoutant  le  sermon 
prononcé  en  français,  l'a  ti-anscrit  séance  tenante  —  ou  plus 
tard  —  en  latin.  On  lit  dans  les  manuscrits,  en  tête  de  plusieurs 
sermons,  ces  mots  :  t/allice,  ou  in  vulgari,  ou  i)i  gallico,  qui 
indiquent  bien  (jue  ces  sermons,  latins  dans  le  manuscrit,  ont  été 
prononcés  en  français.  Les  sermons  qui  n'ont  pas  d'indication 
semblable  ont  été,  eux  aussi,  prononcés  en  français. 

Quant  au  stvlc  macaroniipie,  qu'on  trouve  sf)uvent  <léjà  au 
xuf  siècle  et  au  xiv%  mais  surtout  au  xv"  siècle,  ce  bizarre 
mélange  de  latin  td  de  français  n'est  pas,  selon  M.  Lecoy  de  La 


220  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

Marche,  le  fait  des  |ii(''(licatnirs,  mais  celui  des  «  ra|ij»<)il('iiis  », 
(les  compilateurs.  M.  Lecoy  ilc  La  Marclic  en  donne,  suivant  les 
cas,  différentes  explications.  Quand  les  deux  idiomes  sont  «  véri- 
tablement entre-mèlés  »,  quand  il  y  a  autant  de  français  que  de 
latin,  «  cela  tient,  le  plus  souvent,  à  ce  cpie  le  texte  que  nous 
possédons  est  une  sinijde  ('hauclie.  un  l»n>uill(iii,  ou  bien  a  été 
rapporté  (n'/iorfa/us)  par  un  (derc  de  lauditoire,  qui  a  reproduit 
dans  la  lanjiue  ecclésiastique  les  mots  dont  il  ne  se  raj)j>elait  pas 
la  forme  vulgaire  ».  Quand  le  français  consiste  simplement  en 
citations  de  vers  ou  de  proverbes,  en  expressions  idiomatiques,  le 
rédacteur  n'a  pas  voulu  ou  |)as  jiu  les  traduire  et  leur  a  laissé  leur 
forme  originale.  Dans  les  phrases  suivantes  :  «  Prœdicatores 
triientur  ramentevoir  slatum  Ecclesise,  —  Sicut  vendilores  pomo- 
rum  pueris  parviim  pomuni  dant  por  alecheir  »,  le  scribe  a  voulu 
«  éviter  une  ré|iétilion  inutile  »,  ou  ne  connaissait  pas  parfaite- 
ment l'idiome  savant.  Enfin,  dit  M.  Lecoy  de  La  Marche,  «  et 
("est  peut-être  le  cas  le  plus  frécpient.  les  clercs  ont  fait  suivre 
certains  membres  de  phrases  ou  certains  mots  latins  des  expres- 
sions françaises  correspondantes  afin  de  faciliter  la  tâche  de  celui 
fie  leurs  confrères  qui  aurait  à  débiter  le  même  jiassage  aux 
fidèles.  Ils  lui  ont  indiqué  le  terme  propre,  technique,  dont  il  fallait 
se  servir  :  «  Et  oljviahit  illi,  ira  a  lenconti'e.  —  Iii  oase  ficuli, 
quod  dicitur  tyrelyre  vel  espargnemaille.  —  Non  [(icinnt  nisi 
oliosa,  scUicet  vulgare  dicitur  :  vos  ne  fêtes  se  oiseuses  non.  » 

Opinion  de  M.  B.  Hauréau.  —  La  théorie  de  M.  Lecoy 
de  La  Marche  a  été,  en  IST^i,  sommairement  combattue  par 
M.  B.  Hauréau,  l'un  des  savants  rédacteurs  de  l Histoire  littf^- 
raire  de  la  Frawe.  M.  Hauréau  ne  pense  |ias  qu'il  y  ait  eu  des 
règles  aussi  fixes  ipie  M.  T^ecov  de  La  Mar(die  le  pr(''tend.  Des 
clercs  leftr(''s  ont  parfois  prèc  lu'-  en  français  pour  se  faii'e  com- 
|trendre  de  clercs  illettrés;  ils  ont,  au  contraire,  souvent  prècln''  en 
latin  (jcvaid  des  laïques.  «  En  tète  de  sermons,  écrits  en  latin, 
on  lit  (|ue|qiir|"(»is  ces  lufds  :  (/til/icf,  vulgtiri,  in  f/nl/iro.  (l'est 
|iar  sinqde  conjecture  cpi On  suppose  également  traduits  en  latin 
ceux  i|ue  cet  avertissement  ne  pn-cède  [las.  Nous  ne  disf)ns 
|tas  (|ne  cette  cf)njeclure  soit  touj<»urs  fausse;  mais  nous  disons 
<|u  (die  est  souNtMit  conirrdile  de  la  niani<"'re  la  [dus  formelle 
|iar  certaine><  phrases   du   texte.  .\iiisi.  p,ir  exein|de.  il   arri\('  à 


SERMONNAIHES.   —  LANGUE  DES  SERMONS  221 

nii  «le  nos  sermonnairos,  parlant  devant  des  laïijues,  de  tra- 
duire lui-même  en  franeais  une  phrase  (ju'il  a  d'ahord  dite  en 
latin  ;  «  Dicilur  in  gallico  :  Talis  ridet  in  mane  qui  in  sero 
plo?'((t.Te\  rit  au  mein  ipii  au  soir  plure.  »  M.Hauréau  remarque 
4jue  certains  prédicateurs,  dès  le  xm^  siècle,  ont  eux-mêmes  pris 
la  peine  de  réunir  leurs  sermons  en  un  corps  d'ouvrage,  et 
<|ue,  dans  ce  cas,  le  mélange  de  latin  et  de  français  n'est  pas 
imputajjle  aux  «  ra[)porteurs  »,  En  outre,  dit  le  même  savant, 
«  il  y  a  des  thèmes,  comme  ceux  ilc  .Nicolas  de  Gorran,  com- 
posés au  xni%  au  xiv'  siècle,  pour  aider  les  prédicateurs  à 
rédiger  promptement,  la  veille  des  dimanches,  des  fêtes,  les 
sermons  qu'ils  devaient  réciter  le  lendemain.  Or,  ces  thèmes 
sont  en  latin.  Kniin,  sous  les  titres  de  Sermones  parati,  Dormi 
secure,  nous  avons  des  sermons  achevés,  à  l'usage  des  curés 
indolents  ou  justement  défiants  d'eux-mêmes;  et  ces  sermons, 
livrés  tout  prêts  à  la  paresse,  à  l'insuffisance,  sont,  comme 
les  thèmes,  rédigés  en  latin.  »  Suivant  M.  Hauréau,  les  ser- 
mons en  si  vie  macaronique  ont  réellement  été  prononcés  tels 
quels.  C'était  aussi  l'avis  de  Daunou,  de  Paulin  Paris,  de  Victor 
Le  (jlerc. 

Opinion  de  MM.  Bourgain  et  Samouillan.  —  M.  l'abbé 
Bourgain  {Chdire  frunçai^e  au  XII^  siècle)  admet  sans  restric- 
tion la  théorie  de  M.  Lecoy  de  La  Marche  et  combat  le  point 
<le  vue  de  VHistoire  littéraire  de  la  Fra^ice.  Les  sermons  ad 
populnm  et  aux  frères  lais,  dit-il,  prononcés  en  français,  ont 
été  rédigés  ou  traduits  en  latin,  afin  de  leur  assurer  «  une  durée 
que  le  français  d'alors  ne  leur  promettait  pas.  En  effet  les  ser- 
mons les  plus  applaudis,  s'ils  sont  adressés  aux  laïques,  s'ils 
sont  prêches  on  langue  vulgaire,  ne  donnent  pas  le  moindre  sen- 
timent de  vanité  :  mais  que  le  prédicateur  vienne  à  les  traduire 
vn  latin,  il  s'imagine  déjà  que  la  postérité  va  les  louer,  les  exal- 
ter, les  porter  jusqu'aux  cieux  ».  Quant  à  cet  «  amalgame 
hybride  »  de  français  et  de  latin,  il  n'a  jamais  existé  dans  la 
chaire.  C'est  aussi  l'opinion  de  M.  l'abbé  Samouillan  dans  son 
ouvrage  sur  Olivier  Maillard. 

Discussion  de  la  théorie  de  M.  Lecoy  de  La  Marche. 
—  La  théoiie  de  AL  Lecoy  de  l^a  Marche  est  aujourd'hui  [lour 
ainsi    dire   officielle    :    on   la   trouve    reproduite  dans  tous  les 


222  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

iiianiiols  iriiisloiic  littrrairo,  (Icjiuis  ccUii  de  M.  Aulierliii  jusqu'à 
(•('lui  (lo  M.  Lauson. 

11  faut  avouer  ([u'ello  est  bien  compliquée.  Il  s<'nîl>lo  difficile 
dadmeltre  que,  pendant  tout  le  moyen  ù^v,  les  prédicateurs 
aient  préparé  leurs  sermons  en  latin,  les  aient  écrits  eu  latin, 
et,  c(^  latin  dans  l;i  nuMUoire,  les  aient  prononcés  en  français;  il 
semble  difficile  d'admettre  que  les  «  rapporteurs  »,  entendant 
fo  français,  l'aient  constamment  retraduit  en  latin.  Un  sermon 
dont  nous  jiossédous  le  texte  fraiu;ais  peut  donc  avoii'  [>assé  par 
les  transformations  suivantes  :  préparé  et  écrit  eu  latin,  il  a  été 
prononcé  en  fraucvais;  un  clerc,  (pii  la  entendu  eu  frauf-ais,  In 
retraduit  en  latin,  et  c'est  ce  latin  qui  a  ét(''  remis  en  français. 
Ouelle  com[)lication!  Nous  possédons,  en  effet,  des  sermons 
franc^ais  qui  ont  été,  à  ce  que  nous  apprennent  les  manuscrits, 
traduits  du  latin  '.  Qu'il  s'agisse  ici  du  latin  même  du  prédica- 
teur ou  du  latin  du  «  rapporteur  »,  on  voudra  bien  reconnaître 
que  le  cas  est  sing^ulier.  A  quoi  bon  mettre  en  latin  des  sermons 
prononcés  en  français,  pour  être,  peu  après,  dans  l'obligation 
de  retraduire  en  français  ce  même  latin? M.  Lecoy  de  La  Marche 
nous  dit  que  les  clercs  prenaient  soin  de  rédiger  leurs  sermons  en 
latin,  }>arce  que  ces  hommes,  «  chargés  d'expliquer  l'évangile  et 
passionnés  |>our  la  ditTusion  de  la  doctrine  cbrétienne  »,  tenaient 
à  rendre  leurs  œuvres  accessibles  «  à  tous  leurs  confrères,  au 
clergé  de  toutes  les  provinces  ».  J'avoue  (jue  je  ne  comprends 
[)lus.  Tous  ces  prédicateurs,  si  «  jtassiomiés  pour  la  diflusiou  de 
la  doctrine  chrétienne  »,  eussent  mieux  fait,  me  semble-t-il,  de 
rédiger  leurs  sermons,  selon  la  rec(unmandation  des  conciles, 
rians  la  langue  des  lidèjes;  ils  eussent  mieux  fait  de  songer  à 
leurs  ouailles  plutôt  cpi'à  leurs  «  c<jnfrères  »,  (pii  n'avaient  (jue 
faire  de  leurs  sermons.  M.  l'ablx''  Samouillan  ikuis  ap|irend  que 
les  sermons  d'Olivier  Maillard  ont  été  rédigés  en  latin,  à  l'usage 
des  pi'(''(|icateurs  de  l(uiles  les  nations.  «  Tous  les  religieux  fran- 
ciscains, par  exemple.  (|u  ils  fussent  italiens,  espagncds.  fran- 
<;ais,  allemands  ou  aui^lais,   poinaieni   lire  cl   niiliser  pour  leur 


I.  Un  sorninii  d'Olivifi-  M.iiU.iid,  |i:ii-  cM'iniilf.  ijiii  -i'  Irniivf  il.uis  le  inamiscril 
fiaii<;ais  2M'M  <lc  la  Bil>liollii'(|iit'  nalioiialc,  i-l  doiil  \tiici  Vv-rpHcit  :  •<  Cy  fiiiisl 
le  iirciiiicr  sermon  dr  lalin  m  franroys  Iranslali'  (|iit^  fcisl  fnTc  (Uivier  en  la 
(•il(;  (II-  l*()icliiT<.   Il'  (liiiianclii-  ilr  la  (Juiiniiiafroimi' an  malin.  ■• 


SERMONXAIHES.   —  LANGUE  DES  SERMONS  223 

r(nii[it('  les  sermons  laliiis  «le  M.iillai'd ,  vicairo  g"énéral  de 
Tordre,  guide  et  modèle  des  prédicateurs  de  ce  temps.  )> 
M.  l'abbé  Samouillaii  oublie  que  le  style  macarouicpu'  des 
sermons  de  Maillard  en  rendait  la  lecture  diflicijc  à  des  Italiens, 
à  des  Anglais  ou  à  des  Allemands.  Et  personne,  à  coup  siu',  ne 
dira,  avec  M.  l'abbé  Bourgain,  que  les  prédicateurs  du  nioven 
tige,  dont  la  plupart  s(mt  médiocres  ou  insipides,  ont  rédigé' 
leurs  sermons  en  latin  «  s'imaginant  déjà  que  la  post/'rité  A'a 
les  louer,  les  exalter,  les  porter  jusqu'aux  cieux  ». 

Mais,  nous  dira-t-on,  le  latin  était  la  langue  de  l'Eglise  el 
c'était  l'usaue,  au  moven  âae,  de  rédiger  les  sermons  en  latin. 
On  pourrait  remarquer  que,  puisque  le  latin  était  la  langue  de 
l'Eglise,  les  clercs  ont  pu  employer  cette  langue  aussi  bien  pour 
prêcher  que  pour  rédiger  leurs  sermons.  Quant  à  l'usage  de 
mettre  en  latin  les  sermons  qu'on  prononçait  en  français,  il 
n'était  pas  si  général  que  MM.  Lecoy  de  La  Marche  et  Bourgain 
veulent  bien  le  dire.  Nous  possédons,  en  très  petit  nombre,  il 
est  vrai,  si  on  le  com|)are  à  la  masse  des  sermons  latins,  des 
sermons  rédigés  et  prononcés  en  français.  Pierre  de  Limoges 
en  a  recueilli  lui-nu''me.  ((ui  figurent  dans  ses  Dist'mctiones. 
Pourquoi  donc  ne  les  a-t-il  pas  mis  en  latin,  lui  qui  faisait  un 
recueil  à  l'usage  des  prédicateurs?  Pourijuoi  n'a-t-on  pas  tra- 
duit les  sermons  de  Gerson?  Ils  méritaient,  on  en  conviendra, 
autant  ou  plus  qu<'  d'autres,  d'être  rendus  accessibles  aux  curés 
du  monde  (  brétien  tout  entier.  Pourquoi  Gei'son  ne  les  a-t-il 
pas.  suivant  l'usage,  rédigés  en  latin?  Il  n  y  avait  donc  jias  de 
«  rapporteurs  »  dans  l'église  de  Saint-.Iean  en  (îrève?  On  nous 
fera  peut-être  remarquer  que  les  sermons  du  gi'and  idiancelier. 
précisément,  ont  été  traduits  en  latin.  Mais  quand?  Un  siècle 
a  [très  Gerson,  et,  coiume  nous  veiTons,  dans  des  circonstances 
très   [tarticulières. 

Style  macaronique.  —  Voyons  maintenant  le  trop  fameux 
stvle  macar(>ni(pie.  Ge  mélange  <le  latin  et  de  français  se  pré- 
sente sous  plusieurs  aspects  très  diflerents.  Dans  quelques  ser- 
mons, ceux  de  Nicolas  de  Biard  par  exenijde,  on  ne  trouve 
guère  en  français  que  des  proverbes  et  quebjues  idiotismes. 

D'autres  sermons  par  contre  sont  régulièrement  mi-|»aitis 
de   latin   et  de  français.  Tel  est,  par  exempb-,   le  curieux  mor- 


224  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

(•('.ni  sur  1rs  NotM's  de  (';in;i,  <il(''  |(;ir  P.iiiliii  J*;iris.  d.jiis  hnincl 
la  prose  français»'  est  harnioiiiouseinciit  cadeiKM^r  et  limér. 
«  Vocatiis  est  Jésus  Christus  et  discipuli  ejus  ad  nuptias.  (juaiil 
irons  tlo  crant  paraigc  so  voulont  inai'ior,  si  soinonent  j^raiis 
irens  \m)\\v  ostro  à  respoiiscr;  cl  de  laiil  coin  scinoncnt  jjicnl  de 
[dns  iipani  valeur,  est  la  feste  jdiis  fjraiule  et  si  ont  plus  dVm- 
nenr.  OnanI  uns  crans  lions  so  voet  tant  ahaissier,  et  hninilier, 
poui"  un  pauvre  essaucier,  ([u  il  voet  a  ses  noces  niaingier,  <'t  a 
sa  requeste,  il  monstre  l)ien  (piil  aime  et  lioneure  la  feste.  Et 
fuit  hoc,  (junndo  re.r  regum  fuit  invitatus  ad  nuptias  pauperum 
hominum,  quod  henr  dirit  vrrbum  propositum  :  Vocatus  est,  etc. 
l  ns  urans  honis  lit  liui  un  grant  mariaige,  ou  Jésus  fu  semfuis, 
il  et  tout  son  Itarnaige.  Majorem  iste  non  putabat  invitare,  nec 
digniorem,  et  ipse  Je.^iis  non  dedignatns  est  se  humiliare.  Quamvis 
hnberet  p7'ivilegiu)n  virginitatis,  non  tamen  coutempsit  conjugium 
fidelilatis;  multum  enim  commendatur  status  fidelis  conjugii. 
Jasoitce  rpi'il  aime  d'amour  especial  qui  por  l'amour  de  li  garde 
son  |incelaig('.  ncporqnani  il  n'a  pas  en  des[»it  ciaus  <pii  voelent 
avoir  et  garder  loiaument  Testât  de  mariaige.  Et  hoc  bene 
ostendit,  quando  venit  ad  nuptias  cum  maire,  et  discipidos  omnes 
adducit  secum,  et  omnem  familiam ;  et  tout  son  paraige  ce  fu  sa 
mère,  qvia  quod  altingebat  ei  in  terra,  ex  parte  rnat)'is  erat...  » 
Dans  (pi(d(pies  cas  c'est  le  français,  et  non  plus  le  lalin.  qui 
domine.  Témoin  ce  fragment  d'un  sernntn  sur  Sainte  Marie- 
Madeleine,  dajis  lequel  Jésus  s'adresse  à  Simon  :  «  Plurinia 
signa  amoris  elle  m'a  monsti'é  (pie  tu  n'as  fait...  Nam  intram  en 
Ion  lioshd  :  javoif  1rs  |ti(''s  Ions  eml»o(''s;  lu  oiupies  tant  ne  feis 
(|ui'  tu  les  me  lavasses,  ne  feisses  laver.  Mais  ceste  ne  lit  ni 
autre  chose  (pie  mes  |)iés  laver,  jiuis  (pi'elle  entra  en  ton  osl(d. 
Erain  lolna  calefactus  d  l(»nl  las,  quando  intravi  en  ton  ostel  : 
neque  fccixii  lanlinn.  (pir  In  me  frotasses  mon  clii(d'  d  im  peu 
d'oile  pour'  moi  asouliaiL'it'r.  Sed  ista  non  sohnn  mon  cliief,  sed 
mon  cliicf  et  mes  pi(''s  (die  d  un  tresdous  oignenieni  rafres(dii  et 
refroida.  (Juando  intravi  domuni  tuani,  tu  ne  macolas  ne  ne 
baisas,  ne  ne  deis  a  |>aines  :  l>ien  \('cni(''s.  (lesle  ne  cessa  ni  a 
[laines  de  mes  pi(''s  liaisier  :  propter  quod  ilico  et  volo  quod  scias 
cei'tainemeni  ipie  je  li  perdone  ses  pe(dii(''s  ton!  simplement  et 
tout  entieremenl.  »  (liions  enlin,  comme  exemple  du  style  maca- 


SEKMONNAHIES.   —  LAXiiUE  DES  SERMONS  225 

roiii(|iir  tic  l;i  lin  du  xv''  sirclc,  iiii  tr;ij^nn'n|  du  Ijiniciix  scniioii 
(le  Miriiol  Menot  sur  rKnfaiil  prodij^iie  :  «  Quand  co  fol  (infant 
et  mal  conseillé  ha/m  if  suaut  partem  de  lixreditate,  non  erat 
i/uapsfio  d/'  portando  eam  xecum  ;  idfo  stalim  il  en  fait  do  la  clin- 
(|uaille.  il  la  fail  |>ris<'r,  il  la  A<'ud  cl  finnil  la  voûte  in  sua  bu r sa. 
Qiiaiidf)  ludit  tôt  pccias  arycnli  simul,  valde  f/avisus  est,  etdixitad 
SI'  :  Ho  !  non  manehitis  sic  seinper.  Incipit  se  respicere.  Et  quo)nodo  ! 
oos  estis  de  fnni  hoiia  donio,  et  fsfis  liahillé  couinio  un  bolistro. 
Mitlil  ad  tju;erfiidiim  les  drappiors.  les  grossiers,  les  marchands 
de  sove  et  se  fait  accoustrer  de  |»ie(l  en  cap;  il  n'y  avoit  rien  a 
redire.  Qiiando  vidit  silàpvlchras  catigas  d"ecai'late,  bien  tirées,  la 
helle  chemise  fronsee  sur  le  collet,  le  pourpoint  fringantde  velours, 
la  to«pie  de  Florence,  les  cheveux  peignez  et  qu'il  se  sentitle  damas 
voler  sur  le  dos,  liœr  secum  dicil  :  (Jportt't  ne  mihi  aliquid?  Ovxwc 
fault  il  rien?  Non,  lu  as  toutes  tes  plumes,  il  est  temjts  de  voler  plus 
loin.  Tii  es  nimis  prope  domnmpatris  tui,  pro  bene  faciendo  casirui 
tuum.  Piieri  quisemper  dormierunt  in  atrio  vel  gremio  malris  suœ 
nunquam  sciverunt  aliquid  et  nunqiiam  erunt  nisi  asini  etinsuisi, 
et  ne  seront  jamais  (jue  nices  et  hejaunes.  Bref  qui  ne  fréquente 
païs,  nihil  videt.  Mon  père  m'a  avallé  la  bride  sur  le  cou,  pater  mihi 
laxaoit  habenam  supra colhim;  dédit  mihiclaves camporum;  fempns 
est  capiendi  l'essort  et  quid  valet  hic  morari  tam  diu?  Abiit  ergo  in 
regionem  longinquam...  Postquam  omnia  fuerunl  dissipata  cum 
meretricibus.  lenonibiis,  histrionibus  et  assaloribus,  les  rôtisseurs, 
quando  vacua  fuit  bursa  et  amplius  nihil  erat  fricandum,  et  qu'il 
n'y  avoit  plus  rien  à  frire,  capitur  pulchra  vestis  domini  bra- 
gardis,  caligœ,  bonibicinium:  quisque  secum  ferebat  pefiam  de 
monsieur  le  bragard,  chausses  et  pourpoint,  chacun  en  empor- 
toit  sa  pi«''ce.  Ita  quod  in  brevi  tempore,  mon  galant  fut  mis  en 
cueilleur  de  |)ommes,  habillé  comme  un  brûleur  de  maisons, 
nud  comme  un  v(M's.  Vi.v  ei  reniansit  camisia,  nette  comme  un 
torchon,  nouée  sur  l'opaule  pour  couvrir  sa  pauvre  peau...  Non 
plus  audiebantur  histriones  in  illa  domo,  non  plus  veniebant  les 
compaignons  sans-soucy,  sodalessinesollicitudinis.  Quando  omnia 
fiicnint  dissipata.  fuit  quwstio  nixluandi ab  illis  cum  quibus primo 
sua  dissipaverat.  Mittit  ad  illos,sed  nemo  illi  dabat.  fpsemet  vadil 
ad  eos;  on  lui  fait  visage  de  bois,  fit  illi  miltus  ligneus.  » 

Geruzez  mettait  le  style  macaronique  sur  le  c(»mpte  de  «  reli- 

lltSTOIHK    dp:    1.\    I.ANfirK.    U.  15 


226  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

gieux  [)oa  habiles  »  qui  transcrivaient  «  sans  scrupule  »  en  fran- 
çais les  expressions  do  la  laniiue  vulg-aire  trop  difficiles  à  lati- 
niser. M.  Lecoy  de  la  Marche,  mieux  informé,  ne  parle  pas,  ou 
presque  pas,  de  traducteurs  inhabiles.  Les  compilateurs,  nous  dit- 
il,  «  et,  c'est  peut-être  le  cas  le  plus  fréquent  »,  ont  intercalé  dans 
le  latin  des  expressions  françaises  pour  venir  en  aide  aux  }»rédi- 
cateurs.  L'explication  est  très  ingénieuse.  Mais  pourquoi,  dansc(' 
cas,  ne  pas  laisser  le  sermon  tout  entier  en  français?  C'eût  été 
plus  utile  encore  aux  prédicateurs.  Il  est  facile  de  voir,  par 
les  exemples  cités  plus  haut,  que  dans  ce  style  dit  macaronique 
le  français  ne  consiste  pas  uniquement  en  idiotismes  et  pro- 
verbes intraduisibles,  mais  en  phrases  tout  entières  qu'un 
«  rapporteur  »  même  inhabile  eût  pu  très  facilement  mettre 
en  latin.  Il  est  à  remarquer,  d'ailleurs,  que  chez  Menot,  le 
français  précède  parfois  le  latin;  ce  qui  montre  avec  évidence 
que  le  français  n'est  pas  là  uniquement  pour  traduire  à  l'usage 
des  prédicateurs  quelques  termes  propres  ou  techniques. 

Le  français  du  latin  macaronique  est  le  fait,  non  }>as  du  co'm- 
pilateur,  mais  du  prédicateur,  qui  pensait  à  son  auditoire  et  non 
pas  à  ses  «  confrères  ».  Victor  Le  Clerc  regarde  avec  raison  les 
proverbes  qui  émaillent  les  sermons  de  Nicolas  de  Biard 
«  comme  un  acheminement  vers  ce  singulier  mélange,  presque 
inévitable  dans  un  genre  où  l'on  voulait,  sans  renoncer  encore 
au  latin,  être  compris  de  la  multitude  ».  M.  Lecoy  de  la  Marche 
refuse  d'admettre  qu'un  «  tel  jargon  »,  permis  sous  la  })lume  des 
compilateurs,  ait  jamais  été  transporté  dans  la  chaire.  Il  s'indigne 
et  prend  la  défense  de  l'Église.  L'abbé  d'Artigny  avait  moins  de 
scrupules.il  trouvait,  sans  doute,  comme  le  Père  Nicéron,que  le 
style  macaronique  «  est  très  réjouissant  quand  il  est  bien  mis  en 
œuvre  ».  L'abbé  d'Artigny  refuse  de  croire  à  une  traduction  des 
sermons  <le  Menot  :  «  L'imprimeur,  Claude  Chevallou,  maripie 
flans  sa  préface;  que  les  sermons  du  R.  P.  Menot,  rédigés  avec 
soin  en  un  coriis,  lui  avoient  été  remis  pour  les  imprimer.  Si  on 
les  eût  traduits  en  latin,  afin  d'en  rendre  la  lecture  utile  à  |)lus 
d'une  nation,  rimprimeur  auroil-il  négligé  cette  circonstance? 
Auroit-elie  écbajtpé  à  Ilriiri  Estienne,  presque  contemporain  de 
MiMiot?  Au  coût rairc  il  dit  t'ornudlemenl  ([ur  le  latin  de  ce  corde- 
lier  est  entrelardé  de  IVaucois.  »  Henri  Estieuue  attribue,  en  effet, 


SERMONNAIRES.  —  LANGUE  DES  SERMONS  227 

aux  prêcheurs  du  xv'^  siècle,  à  Maillard  et  Menot  entre  autres, 
«  l'invention  »  du  mélange  des  deux  langues.  Il  se  moque  non  seu- 
lement de  ces  «  plaisants  entrelardemens  »,  mais  encore  du  jargon 
soi-disant  latin  des  prédicateurs.  Si  ce  mauvais  latin  et  ce  stvle 
macaronique  sont  le  fait  des  traducteurs,  comment  expliquerons- 
nous  les  railleries  d'Henri  Estienne?M.  Lecoy  de  La  Marche  voit 
dans  ce  latin  harhare,  dont  les  mots,  les  tournures  et  la  construc- 
tion sont  français,  «  un  résultat  en  môme  temps  qu'une  preuve 
nouvelle  de  la  transposition  de  l'idiome  des  sermons  ».  M.  Lecov 
de  La  Marche  sait  fort  bien  que  ce  latin  francisé  ou  ce  français 
latinisé  n'est  pas  propre  aux  sermons  et  qu'on  le  retrouve,  parfai- 
tement authentique,  dans  bien  d'autres  ouvrages  du  moyen  âge. 
Homélies  populaires.  —  Nous    sommes  bien  persuadés 
que,  suivant  la  recommandation  des  conciles,  les  prêtres  ont 
prêché   en  langue  vulgaire,  le    latin   n'étant  évidemment   pas 
compris  du  peuple.  Mais  il  importe  ici  de  faire  une  distinction. 
Qu'étaient-ce  que  ces  homélies  po})uIaires?  A  la  suite  de  courtes 
explications  du  Pater  et  du  Credo,  Victor  Le  Clerc  a  relevé  dans 
un  manuscrit  anglais  du  xiv"   siècle   l'observation   suivante  : 
«  Le  prêtre  paroissial  est  tenu  par  les  canons  d'enseigner  et  de 
prêcher  en  langue  maternelle,  quatre  fois  l'an,  les  sept  demandes 
de  l'oraison  dominicale,  la  salutation  de  Notre-Dame,  les  quatre 
articles  de  foi  contenus  dans  le  symbole,  les  dix  commandements 
de  l'xVncien  Testament,  les  sept  péchés  mortels,  les  sept  vertus 
premières,  les  deux  préceptes  de  ri']vangile,  les  sept  sacrements 
de  l'Eglise,  les  excommunications  canoniques.  »  Ces  homélies 
destinées  au  peuple  étaient  fort  courtes,  d'une  grande  simplicité, 
sans  recherche  d'éloquence  :   un  récit  abrégé  d'une  portion  de 
l'Évangile,  un   commentaire  familier  d'un  texte  de  l'Ecriture 
Sainte,  une  explication  des  cérémonies  de  la  messe.  C'étaient  des 
instructions   appropriées  à  un   auditoire  de  «  simples  gens  ». 
auxquels,  comme  à  la  mère  de  Villon,  les  belles  peintures  de 
l'église  disaient  plus  de  choses  que  tous  les  grands  discours  : 

Femme  je  suis  povrette  et  ancienne. 
Qui  riens  ne  soay:  oncques  lettre  ne  Jeu/; 
Au  moutier  voy  dont  suis  paroissienne 
Paradis  paint,  où  sont  harpes  et  In/. 
Et  ung  enier  où  dampnez  sont  boulluz... 


228  SERMONNAIRES  ET  TUAliLCTEURS 

(les  iKniK'lics  |><>pulaires,  j(^  lo  rrprlc,  ôtaiciit  foi't  rourtes. 
IMriiN»  lie  Linioiios  distineiio  les  sonnons  aux  cNmts  dos  sor- 
inoiis  au  |)Ouple,  ot  aj)j)olle  ces  dorniors  «  /lann  sernwnes  ».  L<» 
jthis  souvont  impi'ovisôos  ot  raromont  é(i'it<»s,  ces  homélies  no 
nous  sont  parvenues  (ju'oxcoptionnollomenl.  On  n'a  pas  jn^ô 
<|u"o]les  valussonl  la  poino  d'èiro  rocuoiliios  ot  conservées. 

Que  ces  simples  prunes,  dans  la  liouclio  do  certains  prédica- 
teurs soient  devenus  de  véritables  semions,  no  se  disfinpuaiil 
dos  sermons  aux  clercs  (jue  par  la  lani.'^ue,  nous  l'accordons 
volontiers.  Qu'on  ait  parfois  traduit  en  latin  ces  sermons  fran- 
çais, les  mauusciits  en  font  foi  '.  Mais,  sans  remonter  jusqu'aux 
prédicateurs  de  la  croisade,  où  sont  les  sermons  français  do  tani 
de  prêcheurs  populaires,  dont  les  chroniques  font  mention,  ih's 
Jean  de  Yarenne,  des  Thomas  Couette,  des  frère  Richard,  dos 
Jean  Creté  et  de  bien  d'autres?  Pourquoi  leurs  sermons.  (|ui 
eurent  un  succès  si  extraordinaire,  n'ont-ils  pas  été  «  rap- 
portés )'  en  latin?  Prohahloment  parce  que  les  clercs,  comme 
on  sait,  méprisaient  la  langue  vuljiaire,  qui  pour  eux  n'avait 
«  aucune  saveur  ».  Lingua  roiiKina  cornm  clericis  saporem  snavi- 
(atis  non  hahcf.  Ils  n'ont  pas  jui^é  nécessaire  —  sauf  exceptions 
—  ni  même  di^^iuo  de  leciieillir  des  s(M'mons  destinés  à  dos  laï- 
ques qu'ils  reg-ardaient  du  haut  de  leur  science.  Remarquons 
enfin  que  certains  laïques  eux-mêmes  préféraient  assister  au 
sermon  en  laniiue  latine.  (|uitte  à  ne  rien  comprendre  du  tout, 
plutôt  que  de  se  contenter  des  simples  instructicuis  en  lanjiue 
vuliraire.  M.  l'ahhé  Bouri:ain  cite  à  cet  éizard  un  texte  intéres- 
sant et  sijiuilicatif  :  «  No  méritent-ils  pas  qu'on  h^s  tourne  en 
ridicule  ot  on  déi'isiou.  dit  Atlani  le  l*r(''inonlr<''  à  ses  moines,  ces 
gens  qui,  n'entendant  rien  ou  ])res(|ue  rien  à  la  Sainte  Kcriture, 
font  ti  du  sermon  que  vous  leur  prêchez,  s'il  n'est  en  latin,  et. 
ce  «pi'il  v  a  de  jtlus  risihie,  si  ce  lalin  n'est  touin/'  avec  des 
périodes  ponq)euses  et  recherchées?  —  C'est  hien.  disenl-ils. 
voilà  (|ui  l'st  Itieu  |>eiisé,  voilà  <pii  est  iui:(''uieu.\.  —  Kxpliquez- 
v(»iis  en    huii^iie  vnli^aire,  rien   n  a    plus   ni  Mit'rile   ni   valeur  à 

I.  Nous  savons,  par  cxi'mplr.  i|iiAlain  «le  Ullc  a  mi-  en  lalin  nn  scinion 
pn'-ché  i»ar  un  ablif-  df  Monlpcllicr  •■  m  langur  romaiir  ■.  l'iir  lionn-lie  lalinr 
i|'Hi'"linan<l  est  atciUMpafrni'C  datis  le  manuscrit,  do  la  noif  suivante  :  Ilir  sermo 
lotus  (jalicp  proniiurUilus  rst.  Kn   trie  de  (pielipies  serinons,  en    lalin  dans  les 

iiiaini-(ril-<.  on   lit  l'fs  iin.|«   :  r/iilliri-  mi  ///  rnlr/(i,-i. 


SEKMONNAIRES.   —   DES  ORIGINES  AU  XIP  SIECLE  229 

leurs  veux  :  et  ce[)en(l;int,  qu'on  cesse  de  leur  parler  eu  lauiiue 
vulgaire,  ils  ne  comprennent  pas  un  mot  à  ce  (ju'on  leur  dit.  » 
Il  est  certain  que  les  clercs  prêchaient  en  latin,  même  devant 
un  puldic  qui  ne  comprenait  pas  cette  langue.  Dans  l'auditoire  de 
saint  Bernard,  il  y  avait  des  frères  lais  sans  culture,  c'est  l'avis 
de  Mahillon.  «  Les  sermons  de  saint  Bernard,  dit  ce  savant 
bénédictin,  ont  été  [prononcés  en  latin.  Nous  ne  saurions  être 
ébranlés  dans  noire  o[)inion  par  l'objection  tirée  des  frères  lais  : 
il  [>eut  se  faire  qu'il  s'adressât  à  eux  en  particulier  dans  un  lan- 
irage  plus  familier.  » 


Des  origines  au  XII'   siècle. 

A  la  fin  du  règne  de  (^harlemagne,  les  cinq  synodes  réfoiina- 
teurs  d'xVrles,  de  Reims,  de  Mayence,  de  Tours  et  de  Chalon. 
en  813,  recommandèrent  aux  évêques,  qui  seuls  avaient  le 
droit  de  prêcher,  de  traduire  des  recueils  d'homélies  vi  riis- 
ticam  romanam  Hnguam.  Il  n'en  faudrait  pas  conclure  qu'on 
ait  dès  cette  époque,  constamment  et  partout,  prêché  en  langue 
vulgaire.  Le  concile  de  Limoges,  en  1031,  g:émit  sur  la  rareté 
des  prédicateurs  :  «  11  y  a  heaucouj»  de  lidèles  (pii  veulent 
entendre,  il  n'y  a  ju-es(pie  point  de  ministres  qui  prêchent.  »  On 
[lossède,  par  le  jdus  grand  des  hasards,  un  très  court  fragment 
d'une  [U'édication  du  x°  siècle,  partie  d'une  homélie  sur  le  pro- 
phète Jonas,  moitié  en  latin,  moitié  en  français  et  en  notes  tiro- 
uiennes.  Ce  fragment  informe,  brouillon  de  sermon  prêché  dans 
quelque  cloître,  ne  nous  apprend  rien  sur  la  prédication  pojui- 
laire  de  l'époque. 

Saint  Bernard.  —  Saint  Bernard  est  le  [tlus  grand  orateur 
du  xn^  siècle.  Ses  biographes  racontent  qu'il  eut  un  miracle  à 
sa  naissance.  Avant  de  le  mettre  au  monde,  sa  mère  eut  un 
songe  :  elle  rêva  qu'elle  portait  un  petit  chien  dans  son  sein. 
Ilemplie  d'angoisse,  elh^  s'en  vint  consulter  un  pieux  ermite 
(|ui  lui  fit  de  consolantes  révélations  :  «  L'enfant  qui  va  uaîti'e. 
dit-il,  semblable  à  un  hon  chien  de  gardé,  protégera  la  maison 
de  Dieu  contre  tout  eunemi   du  dehors  et  du  dedans.  »  N(»us 


230  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

connaissons  les  elîets  oxtraonlinuiios  des  «  aboiemonis  »  de 
saint  Bcrnanl.  Los  sermons  latins  (|iii  nous  l'cstent  <lo  lui  ne 
nous  donnent  malheureusement  aucune  idée  de  ces  improvisa- 
tions populaires.  Ils  sont,  comme  on  l'a  justement  remarqué, 
«  plus  remarquables  par  la  jirAce  que  par  la  véhémence,  [tar 
la  doctrine  (jue  par  la  passion,  j)ar  rhal)ile  exposition  des 
parties  et  l'enchaînement  des  preuves  que  par  le  mouvement  ». 
Ils  sont  théologiques  et  allégori(jues.  Les  lecteurs  d'aujourd'hui 
sont  édifiés,  avec  Mahillon,  par  la  sublimité  des  pensées  et 
l'onction  des  sentiments;  mais  ils  sont  le  j)lus  souvent  déroutés 
par  l'imprévu  des  développements  et  la  subtilité  des  exjdica- 
tions.  Dans  un  sermon  prêché  à  Noël  —  dont  je  rapporte  un 
fragment  plus  loin,  —  saint  Bernard  tire  de  la  naissance  de 
Jésus  les  instructions  suivantes  :  Notre  Seigneur  est  né  en 
hiver,  pour  nous  apprendre  à  choisir  ce  qui  est  contraire  à  la 
chair  (en  conséquence,  saint  Bernard  condamne  l'usag-e  des 
fourrures);  il  est  né  pendant  la  nuit,  pour  nous  apprendre  à 
fuir  l'ostentation  ;  dans  une  étable,  pour  flétrir  les  vanités  d'ici- 
bas;  les  larmes  et  les  vagissements  de  Jésus  nous  enseignent  à 
fuir  la  volupté  ;  ils  nous  consolent,  mais  doivent  aussi  nous 
inspirer  de  la  honte,  de  la  douleur,  de  la  crainte.  Je  sais  bien 
que  des  développements  de  ce  genre  sont  encore  aujourd'hui 
en  usage  dans  la  chaire  chrétienne.  Mais  saint  Bernard  ne  s'en 
tient  pas  là.  Il  découvre,  par  exemple,  toutes  espèces  de  choses 
ilans  les  noms  jtroprcs  :  Nazareth,  Galilée,  Alarie,  Jacob.  Pour 
lui,  Goliath  c'est  l'Org^ueil;  la  fronde  de  David,  c'est  la  Longa- 
nimitc'  de  Dieu;  les  cinq  ])ierres  lancées  par  David  sont  «  comme 
une  qiiinluple  parole  de  Dieu,  une  jtarole  de  menace  et  une  de 
promesse,  une  parole  d'amour,  luie  d'imitation  et  une  iTorai- 
son  ».  Prêchant  sui'  les  s(q)t  pains,  avec  lesqu<ds  Jésus  a  nourri 
la  foule  au  dései-t  pendant  trois  jours,  saint  Bernard  pi'end  l;i 
peine  de  chercher  et  «le  trouver  un  sens  mystique  à  chacun  des 
trois  jours,  cà  chacun  des  sept  pains.  Ces  allégories  ne  sont  )»as 
seulement  bi/.arres,  rlles  sont  jiarfois  cjuxiiiaiilrs.  l'n  sermon 
a  pour  sujet  :  De  cide,  carne  et  ossiOits  aniinae;  saint  Beriuird 
regarde  la  jtensée  comme  la  peau  de  l'àmc,  les  sentiments  comme 
sa  chair  et  les  intentions  comme  ses  os.  Un  autre  sermon  traite 
des  saigiii'es  s|»iritii(dl('s,   I h'  sp/r/fii"(i  iiuiiiil loiie  sfiiif/niius. 


SERMONNAIRES.  —  DES  ORIGINES  AU  XII"  SIÈCLE  231 

Les  quatre-ving't-six  sermons  sur  le  Canti([ue  des  Cantiqix's 
sot  (lignes  de  la  plus  i,n*an(le  admiration.  Ils  sont,  comme  dit 
Mabillon,  «  une  source  de  chastes  délices  pour  les  âmes  pieuses  ». 
Mais  à  quel  travail  ne  s'est  pas  livré  saint  Bernard  pour  trouver 
une  explication  alléiiorique  à  chaque  parole,  à  chaque  mot^de 
ce  livre  énigmatique.  L'Époux,  c'est  Jésus-(]hrist;  rE[)()use, 
c'est  l'Église,  et  le  baiser  que  réclame  l'Epouse,  c'est  le  Saint- 
Esprit  ;  les  mamelles  de  l'Epoux  représentent  la  Longanimité 
et  la  Bonté,  celles  de  l'Epouse  la  Compassion  et  la  Congratula- 
tion; les  quatre  parfums  de  l'Epouse  sont  les  quatre  Vertus  car- 
dinales; les  trois  celliers,  les  trois  manières  de  contempler 
Dieu,  etc.  Un  sermon  qui  nous  paraît  étrange  et  qui  montre  le 
goût  très  vif  qu'a  eu  tout  le  moyen  âge  pour  les  teints  blonds, 
est  celui  qui  roule  sur  cette  parole  du  Cantique  des  Cantiques  : 
«  Je  suis  noire,  mais  je  suis  belle  ».  Saint  Bernard  s'efforce  de 
prouver  qu'il  n'y  a  pas  de  contradiction  dans  ces  paroles  :  Tout 
ce  qui  est  noir  n'est  pas  laid;  un  œil  noir  est  beau;  des  cheveux 
noirs  et  une  peau  blanche  vont  bien  ensemble.  L'Épouse  était 
fort  belle  par  la  })roportion  et  les  traits  du  visage;  elle  n'avait 
qu'un  défaut,  le  teint  noir.  Mais,  dit  saint  Bernard,  si  l'Épouse 
était  noire  au  dehors,  elle  était  blanche  au  dedans;  elle  était 
noire  au  jugement  des  hommes,  mais  belle  au  jugement  de 
Dieu  et  des  Anges.  Saint  Paul,  le  Docteur  des  nations,  qu'on 
estimait  vil  et  abject,  difforme  et  noir,  n'a-t-il  pas  été  ravi  dans 
le  Paradis,  n'a-t-il  pas  dépassé  le  premier  et  le  second  ciel  et 
pénétré  jusqu'au  troisième?  Et  Jésus-Christ?  «  Il  était  noir,  car 
il  n'avait  ni  grâce,  ni  beauté.  Il  était  noir,  parce  que  c'était  un 
ver,  non  un  homme,  l'opprobre  du  monde  et  le  rebut  du  peuple. 
Après  tout,  puisque  lui-même  s'est  fait  péché,  pour([uoi  crain- 
drais-je  de  dire  qu'il  est  noir?  Regardez-le  couvert  de  haillons, 
meurtri  de  coups,  souillé  de  crachats,  pâle  des  pâleurs  de  la 
mort;  pouvez-vous  niez  qu'il  soit  noir?  Mais  demandez  aux 
apôtres  comment  ils  l'ont  vu  sur  la  montagne,  et  aux  anges 
<juel  est  celui  qu'ils  désirent  tant  contempler,  et  vous  ne  lais- 
serez pas  d'admirer  sa  beauté.  Il  est  donc  beau  en  lui-même, 
et  il  est  devenu  noir  pour  l'amour  de  vous.  0  seigneur 
Jésus,  que  je  vous  trouve  beau,  même  revêtu  de  ma  forme, 
non   seulement   à    cause    des   merveilles   adorables   dont   vous 


232 


SERMOXXAIKES  ET   TUAliLCÏElHS 


l)i'ill('Z  (le  loulcs  p.iris,  mais  eiicorc  à  cause  de  Vdlir  Nf'-rilé. 
(le  Aotrc  (loucciir  et  de  votre  justice!  »  Ce  morceau,  eucor»- 
(|u"uu  peu  étrang-e,  est  duu  l»eau  UKUiveuieul.  irinic  Itt-lle  éld- 
queuce  et  )U)Us  |iei'inet  de  souscrire  au  juiicuuMit  d  uu  Itou  Juiie  : 
«  Salut  Beruard,  dit  Geruzez,  est  si  naturelleiueut  éloquent,  que 
même  lorscju'il  disserte  et  qu  il  euseiffue  une  dftuce  chaleur  cir- 
cule dans  ses  raisouneux-iits  et  atteste  raclioii  d  un  foNci'  inté- 
rieur dont  les  ilammes  sont  mal  contenues.  » 

Tous  les  sermons  <|ue  luuis  avons  de  saint  Beiiiard  ouf  été 
comj)Osés  et  [M(»noncés  en  latin  pour  des  clercs,  parmi  lesquels 
se  trouvaieid  des  frèr<'s  lais,  hommes  sans  lettres. 

Nous  eu  possédons  quatre-vin^-t-quatre  en  français  *.  Soul-il.> 
originaux  ou  sont-ils  ti'aduits  Au  latin?  On  a  l(U)ptemj»s  discut»'- 
là-dessus.  Seul  M.  Lecoy  de  La  Marche  (tenche  encore  à  croire 
«{ue  pour  plusieurs  de  ces  sermons  adressés  à  des  frères  lais 
«  la  version  primitive  serait  plutôt  le  texte  français  ».  Une 
soiiiueuse  comj»araison  des  deux  versions  a  montré,  avec  évi- 
dence, que  le  texte  français  est  une  traduction.  On  a  relevé  les 
omissions  et  les  fautes  nombreuses  et  souvent  gTos.sières  «lu 
traducteur.  La  version  française,  qui  date  des  premières  années 
du  xni^  siècle,  est  en  dialecte  des  environs  de  Metz.  Voici  un 
spécimen  de cett(Mi'aduclion,  avec,  en  re<rard,  le  texte  latin.  C/esl 
un  fragment  du  Scn/to  III  in  Xfitirif/i/e  Doinini  : 


En  yver  fui  neiz  noslre  ^ires  el 
pcr  nuit.  Cuidiez  vos  ke  ceu  avenist 
per  aventure  ive  cil  fust  neiz  en  ténè- 
bres et  en  si  grant  confusion  d'ayre 
cuy  li  yvers  est  et  li  esteiz,  c  cuy  est 
li  jors  et  li  nuiz?...  Quant  li  filz  de 
Deu  duit  naixre  si  esleist  io  plus 
grevain  tens  ki  bien  puist  lo  quel 
qu'il  vosist  esieirc.  et  ancor  loi  tons 
qui  maisniemont  est  plus  griés  a  en- 
fant et  a  enfant  de  povre  meire  k"a 
poincs  ol  (Iras  ou  fie  lo  poisl  envo- 
le]»eir  et  une  inaingcure  ou  ele  lo 
poist  couchier.  Si  gr.uiz  estoit  li  be- 
soigne  et  tofevoies  ni  oi  onkes  par- 


Hienie  nalus  est,  nocte  natus  esl 
Christus.  Numquid  credimus  casii 
factum,  ut  in  tanta  aeris  inclenientia 
el  in  tenebris  nasceretur.  cujus  e&l 
hiems  et  testas,  dies  et  nox?...  Nas- 
citurus  Dei  Filius,  cujus  in  arbitrio 
erat  quodcunque  vellet  eligere  teni- 
pus.  eligit  quod  moleslius  est,  pra^- 
sertim  parvulo  et  pauperis  malris 
lilio,  quu'  vix  pannes  liaberel  ad 
involvenduni.  pra-sepe  ail  reclinan- 
dum.  Et  cerle  cum  esset  tanta  né- 
cessitas nullam  audio  pellium  lieri 
incntioncm.  I*riinus  Adam  pclliceis 
vp^lilnr    tunicis.    pannis    secundiis 


\.  Les  seiTiioris  fraiir.ii»  «ii-  -.liiit  lii-riiiinl  (|ii"a  indilics  !,»■  Rniix  ilc  i.iiiry  ;i  l.t 
suite  des  Quatre  livres  îles  lioh  sont  an  uondji'f  iW  rpiaraiilr-rinq.  M.  Tnblcr  a 
trouvé  dans  nn  maniiscril  a|tparlt'nant  anU-efois  [\  sii'  Tlmmas  IMiilli|is.  niaiiili- 
riant  k  la  IJihlifilhèqnf!  )'oyalf  «If  lii-rliii.  mu-  -l'cnndi'  roll.'clion  de  si'rtni'M~ 
français  dr  saini  Hornaril. 


SERMONNAIRES.   —  DES  ORIGINES  AU  XIV  SIÈCLE  233 

Uni  de  peas.  Li  primiors  Adam  fui  obvolvilur...  Jam  vero  etia.m  nocle 

vostiz  de  cottes  de  peas,  et  li  sccoiiz  voluit  nusci.  Uhi  sunt  qui  tam  impu- 

l'utenvolepeiz  en  dras...  Per  nuit  voit  dénier  ostcntarc gestiunt  semetipsos? 

assi  nastre.  Ou  sunt  or  cil  ki  si  l'or-  Christus  elegil  quod  salubrius  judi- 

senneiementsepoinentd'ols  mismcs  cal  :  vos  eligilis  quod  rcprobat  ille. 

a  moslrer?  Criz  esleil  ceu  ic'il  tient  Quis    prudentior  e   duobus  ?  Cujus 

a  meillor  et  a  plussain.  etvos  eslci-  judicium   juslius?   Cujus    sententia 

sis   ceu  k'il   blasmet  et  refuset.  Li  sanior?...  Adhuc  autcm  in  stabulo 

quels  est  plus  saiges  de  vos  dous.  nascitur   Christus,    et   in   prœsepio 

cui  jugemenz  est  plus  justes  et  cuy  reclinalur.   Et   nonne    ipse  est   qui 

sentence  est  plus  saine?...  Ancor  i  dicit   :    «  Meus  est  orbis    tcrrœ  et 

at  allre  chose.  El  slaule   naist  Criz  plenitudo  ejus  »?  Quid  ergo  stabu- 

et  en  la  maingeure  lo  couchet  om.  lum  elegil?  Plane  ut  reprobet  gloriam 

Kl  nen  est  il  dons  cil  mismes  qui  mundi,    damnet    sœculi  vanilatem. 

disl  :  «  Meye   est  li  rondecc  de  la  Necdum    loquitur   lingua    et   quae- 

lerreettote  son  ampleteiz?  »  Por  kai  cumque  de  eo  sunt.  clamant,  prre- 

esleisl  il  dons  lo  slaule?  Certes  ceu  dicant,  evangelizanl. 
listil  por  blasmoir  laglore  delmundc 
et  por  damitneir  la  vaniteid  del  seule. 
Ancor  ne  parolel  per  langue,  et  tote- 
voies  parolent,  proichenl  et  anonccnl 
lotes  celés  choses  ke  de  luysunt. 

Maurice  de  Sully.  —  Nous  possédons  un  autre  recueil  de 
sermons  français,  probablement  traduits  du  latin,  composés  par 
Tévèque  de  Paris,  Maurice  de  Sully.  Ce  recueil,  dont  M.  Paul 
Meyer  a  retrouvé  plus  de  vingt  manuscrits,  très  populaire  au 
moyen  âge,  non  seulement  en  France  mais  en  Angleterre,  a 
été  imprimé  à  la  lin  du  xv°  et  au  xvi^  siècle.  Une  édition  com- 
[dète  et  critique  [lermettrait  seule  de  résoudre  la  question  am- 
troversée  du  rapport  des  deux  textes  français  et  latin,  et  du 
rapport  des  texti^s  français  entre  eux. 

Il  commence  par  un  Sermo  ad  presbyteros  sur  ce  texte  :  Pasce 
ooe><  )nea!<,  sorte  de  prologue  dans  lequel  Maurice  de  Sully  trace 
le  ])ortrait  du  prêtre  idéal  :  «  Segnor  provoire,  ceste  [»arole  ne 
ne  fu  mie  solement  dite  a  mon  seigneur  saint  Piere.  Quai"  et 
a  nos  fu  ele  dite  autresi,  qui  somes  el  liu  de  lui  el  siècle,  et 
qui  avons  les  oeilles  Damediu  a  garder,  ço  est  son  puple  a 
governer  et  a  conseillier  en  cest  siècle,  et  qui  avons  a  faire  le 
suen  mester  en  terre,  de  Hier  les  anmes  et  de  desliier  et  de  con- 
duire devant  Deu.  Ore  devomes  savoir  de  nos  meismes  con- 
duire devant  Deu  et  celz  (jue  nos  avons  a  conseillier.  Si  nos 
besoigne  avoir  trois  choses  :  la  premeraine  chose,  si  est  sainte 
vie,  la  secunde  est  la  sciense  qui  est  besoingnable  al  provoire, 
a  soi  et  a  autrui  conseillier,  la  tierce  est  la  sainle  [>redicali<ui. 


234  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

par  coi  li  prestres  doit  rapeler  le  piiple  de  mal  a  bien.  »  Puis 
Maurice  développe  chacun  de  ces  trois  points.  Tout  d'abord,  le 
prêtre  doit  vivre  saintement.  Il  doit  «  esmonder  et  eslaver  »  son 
corps  et  son  àmo  do  toute  onlure,  c'est-à-dire  «  de  luxure,  de 
glotonie,  d'orgueil,  de  haine,  d'avarice,  de  covoitise  et  de  totes 
iceles  choses  dont  s'ame  puet  estre  mal  mise  et  enlaidie  devant 
Deu  ».  Le  prêtre  doit  être  «  sofFrans  »,  c'est-à-dire,  il  doit  sup- 
porter patiemment  les  injures,  les  calomnies,  même  les  coups; 
il  doit  donner  exemple  de  patience,  être  «  humele,  bénigne, 
large  ».  Il  doit  être  le  sel  de  la  terre  :  «  Il  doit  saler,  c'est  ensai- 
gnier  oves  Damediu,  les  cuers  de  ceus  qui  plus  aiment  les  ter- 
rienes  choses  que  il  ne  font  celés  del  ciel,  et  qui,  enJementres 
qu'il  sont  empecié  de  dampnation,  ont  maie  savor  a  Deu,  si  com 
la  viande  qui  est  dessalée  a  l'orne  qui  la  manjue.  »  11  ne  suffit 
pas  au  prêtre  d'avoir  bonne  vie,  il  doit  avoir  la  science  pour 
pouvoir  efficacement  «  conseillier  les  anmes  ».  Il  doit  connaître 
lihriim  sacramen toril )n,  Icclioiiariiim,  haptislerhim,  compoliim, 
canonem,  penitcnclalem,  psalteriinn^  omelias  per  circubim  anni 
dominicis  diehns  et  sluf/idis  feslivitatibus  aptas.  Il  importe  que 
le  prêtre  sache  quand  il  peut  donner  l'absolution  et  quand  il  ne 
le  doit  pas.  «  Quant  nos  veom  que  li  pecieres  se  repent  angois- 
seusement  de  son  pecié,  et  il  en  sospire  et  plore  et  promet  vraie- 
ment  que  il  s'en  gardera  et  que  il,  a  l'aide  de  Deu,  nel  fera  mais, 
lors  devons  nos  entendre  que  deus  vuolt  que  l'om  l'asooille  et 
que  on  li  doint  penitance.  »  Mais  si  le  pécheur  ne  consent  pas 
à  «  déguerpir  »  son  péché,  le  prêtre,  après  l'avoir  exhorté  et 
«  espoenté  »,  doit  le  laisser  aller  comme  il  est  venu.  Le  prêtre 
doit  donc  savoir  quels  sont  les  péchés  «  criminels  et  dampnables  » 
qui  conduisent  le  pécheur  «  el  fu  d'infer  pardurablo.  »  Maurice 
de  Sully  énumére,  d'après  saint  I\'iul,  les  péchés  (jii'un  prêtre 
ne  doit  pas  absoudre  sans  vraie  repentance  du  pécheur  :  adul- 
tère, avarice,  homicide,  ivresse,  etc.  Puis,  pour  l'instruction  de 
son  clergé,  il  expose  quel<|ues  cas  spéciaux  :  «  Se  uns  pecieres 
vient  a  vos  (|ui  soit  en  |)!Misors  peciés  de  dam[)nacion,  se  il 
vuelt  l'un  laissier  et  es  autres  remanoir,  vos  nel  avés  pas  a 
asoldre  de  l'un  par  soi,  mais  se  il  deguer|»ist  tos  les  pechiés,  et 
il  de  tôt  en  lot  le  promet  a  Deu,  linic  dehctis  einii  fihsoli^n'e,  el 
si  non  facit  non   tlcbetix.  »   Le  ju'êlrc  doit   distinguer  entre  les 


SERMONNAIRES.   —  DES  ORIGINES  AU  Xir  SIÈCLE  235 

bonnes  œuvres  que  font  les  hommes  ayant  dans  le  cœur  l'amour 
(le  Dieu  et  du  prochain,  et  les  bonnes  œuvres  «  que  11  malvais 
home  font  ».  Ces  dei-nières  «  ne  pueent  pas  plaire  a  Deu  ». 

Enfin,  dernier  point,  le  prêtre  doit  [)rèchor.  «  La  tierce  coso 
qui  est  besoig^nable  al  provoire  si  est  la  prédication  par  coi  il 
doit  estre  garde  des  oeilles  Damedeu.  »  Il  doit  prêcher  «  tos 
jors  »,  sans  se  laisser  arrêter  par  la  crainte  des  méchants.  l*our 
cette  troisième  partie,  malheureusement,  Maurice  de  Sullv  no 
donne  pas  de  détails  pratiques,  il  se  borne  à  recommander  aux 
prêtres  de  prêcher,  suivant  le  précepte  de  saint  Paul,  oportune 
et  impoîHinie. 

Après  ce  prologue  —  sacerdotalis  excitatio  — ■  on  trouve 
dans  quelques  manuscrits  une  explication  du  symbole  des  apô- 
tres et  de  l'oraison  dominicale  ;  puis  viennent  les  sermons  eux- 
mêmes  sur  l'évanpile  des  dimanches  et  des  principales  fêtes  et 
sur  plusieurs  saints.  Ces  sermons,  dit  Daunou,  «  ne  consistent 
presque  jamais  qu'en  paraphrases  vulgaires  et  souvent  peu  justes 
des  textes  du  Nouveau  Testament.  »  Le  même  érudit  trouve 
l'éloquence  de  Maurice  de  Sully  «  bien  froide  ».  Voici,  prise  au 
hasard  dans  le  recueil,  une  homélie  qui  montrera  combien  est 
injuste  l'appréciation  de  Daunou.  C'est  un  modèle  de  sermon  à 
l'occasion  de  la  dédicace  d'une  église  : 

«  Nos  faisons  hui  la  feste  de  la  dedicatie  de  ceste  église,  de 
ceste  saintisme  maison  Deu,  en  cui  nos  asamblons  sovent  por 
faire  nos  orisons  et  por  oir  le  servise  Nostre  Seignor.  Costume 
est,  quant  l'on  doit  faire  feste  en  Sainte  Eglise  que  l'on  gete 
hors  iceles  coses  qui  sont  descovenables  et  qui  mains  i  avienent 
se  eles  i  sont.  Apres  si  l'encortine  l'on  et  enbelist  se  l'on  a  de 
coi  et  lores  est  covenables  a  Deu.  Tôt  cest  apareillement  que  je 
vos  ai  dit  et  que  vos  savés  que  l'on  fait  et  que  l'on  doit  faire 
corporelment  en  église  qui  est  faite  par  main  d'ome  quant  l'on 
vuelt  faire  feste,  si  deves  vos  faire  en  vos  meismes  espiritel- 
ment,  se  vos  volés  plaire  à  Nostre  Seignor.  Quar  si,  com  dist 
la  sainte  Escripture,  vos  estis  teîiiplum  Dei,  vos  estes  temple 
Deu,  et  Deus  doit  faire  son  estage  en  vos,  faites  donc  net  le 
temple  Deu,  le  maison  Deu.  Quicunque  violaverit  templum  Dei 
disperdel  illum  deus,  qui  ordoiera  le  temple  Deu,  ço  dist  l'Escrip- 
ture,  Deus  le  destiuira.  Se  vos  veiés  a  un  home  prendre  la  hors 


iMj  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

oi'diiit'  la  plus  ()i(l<'  (|iii  soil  cl  (|iii  |»oroil  cstro.  o(  vos  voisciôs 
([Il  il  laportast  et  jetast  en  ceste  ofiiisc  (jui  est  faite  de  piere  par 
iiiaiii  (rome,  et  (lu'il  ensoillast  et  cuiiciasl  Tautel^et  tote  l'e^lise. 
vos  (liriés,  et  droil  avriés,  qu'il  avroit  fait  mult  i:i'ant  pecié. 
Que  cuidiés  vos  donques  qu'il  soit  de  celui  (jui  ordoie  le  temple 
Dell,  (jue  Deus  meismes  list  <»  ses  mains?  Qui  ordoie  s'ame  et 
son  cors  de  [>eeié,  si  ordoie  le  temple  Nostre  Seiiiin»!-.  I)(iiu|ues 
d(^sque  il  est  ensi,  netoiés  et  esmondés  vos  meismes  d'oidure  de 
prclii)',  se  vos  volés  faire  feste  <{ui  soit  au  plaisir  l)eu.  Getés 
lioi-s  de  vos  meismes,  et  par  confession,  et  par  penitaiice.  ço  que 
vos  av«''s  fait  ii  dit  n  pensé  encontre  Deu.  Quar  se  vos  nel  faites, 
la  maisons  Don  ne  sera  pas  nele,  ne  Deus  n'avra  cure  d'entrer 
en  vos,  ainçois  vos  destruira  et  dampnera  por  sa  maison  que 
vos  avrés  cunciie.  Et  se  vos  netoiés  aos  meismes,  donques 
serés  vraiemenl  temple  Damedeu,  se  vos  volés  bien  faire.  Quar 
ne  sctffist  pas  le  mal  laisier,  se  l'on  ne  fait  le  bien.  Issi  le  dist 
l'Escripture  :  Déclina  a  malo  et  fac  boniim.  Si  que  l'on  encortine 
et  pare  l'earlise,  après  ço  que  elc  est  niie  et  notoie,  ausi  devons 
nos  faire  le  bien  après  co  que  nos  avons  laisié  le  mal.  Encoi'ti- 
nons  donques  nos  maisons  et  embelisons,  ço  est  nos  meismes. 
par  l'amor  Deu,  par  l'amor  de  nostre  [)roisme,  par  bien  faire, 
par  bien  dire,  par  aler  en  sainte  Eglise,  par  oir  le  service  Deu. 
par  Deu  proier.  par  aumosnes  faire,  ]>ar  lierberiier  p(»vres.  par 
vestir  les  nus,  et  par  lol(»s  aiili'<'s  boucs  uevres  el  par  totes 
autres  boues  vertus,  issi  nos  amera  Deus  et  fera  en  nos  s(ui 
temple  et  son  estag^e  et  serons  en  ceste  vie  saint  et  bueneuré  en 
l'autre  '.  » 

C'est  simple,  clair,  sans  subtilité,  ni  science  tbéolofiique,  ni 
sécheresse.  Les  explications  allégoriques  ne  sont  ni  cherchées, 
ni  bizarres,  mais  familières,  naïves.  appro|)riées  à  un  auditoire 
d  ig"norants.  Prêchant  sur  ce  texte  :  Eijo  si/)/i  pfistor  botnis. 
.Maurice  exj»ose,  sans  i'ecli(>rclie  d'i'dofpience  ou  de  science.  (|uc 
Dieu  est  le  berirer,  le  diald<'  le  loup,  (jue  les  brebis  représentent 
les  élus,  et  les  chèvres  les  damnés.  A  pr(q)OS  de  la  ])èche  mira- 
culeuse, il  recomiaît  dans  la  mer  le  monde,  dans  les  |>oissons 
l'humanité  (-((Ui^ilde,  dans  les  pèchetu's  les  lions  prf'dicateuis  de 

I .  l*iililii)lliè(|iit' n.'ilion.ilr.  m.iiiu^rrit  du   fonils  fr.iin'ai-.   ii"  Kiltll.  f"'  S;î-S'i. 


SERMONNAIRES.   —  XIll"   ET   XIV"   SIÈCLES  237 

sainte  Eglise.  Les  autres  sermons  oui  ce  nirnic  cir.ictrn'  nopu- 
laire  et  pratique. 

Le  recueil  de  Maurice  de  Sully  est  inallu'ureuseinent  seul  de 
sou  espèce  dans  l'histoire  de  l'élociueucc  religieuse  au  luoven 
Aiie.  Odon  de  (Cambrai,  Marhod(>  do  Uennes,  Hildebert  de 
Lavardin,  Aniédée  de  Lausann(s  Pierre  le  Lombard,  Garnier 
de  Rochefort,  Etienne  de  ïournay,  Pierre  de  Celle,  Pierre  Abc- 
lard,  Isaac  de  l'Etoile,  Guerri(-  d'inui,  Adam  de  Perseiirne, 
Hugues  et  Richai'd  de  Saint-Victor,  Pierre  Comestor  ou  Le 
Mangeur  furent  de  profonds  Ihéologiens,  savants,  poètes,  philo- 
sophes; ils  passaient,  de  leur  temps,  pour  de  grands  prédica- 
leurs  que  l'on  comparait  aux  ajiôtres  eux-mêmes  et  aux  Pères 
de  l'Eglise;  on  les  appelait  «  trompette  éclatante  du  Christ  », 
«  harpe  du  Seigneur  »,  «  organe  du  Saint-Esprit  »;  ils  ne  nous 
ont  transmis  que  des  sermons  pour  la  plupart  dépourvus  de 
mouvement  et  de  vie,  remplis  de  citations  sacrées  et  profanes, 
subtils,  puérils,  dogmati<pies,  sans  véritable  éloquence,  avec, 
parfois,  des  recherches  d'assonances  et  de  rimes.  La  prédication 
vraiment  poj)ulaire  existait  à  peine  ou  était  très  négligée. 

Elle  naquit,  ])eut-on  dii'e,  au  commencement  du  xui*  siècle 
avec  la  fondation  des  deux  gi'ands  ordres  de  Frères  mendiants  : 
les  franciscains  et  les  domini<'ains. 


XI It   et  X/P  siècles. 

Les  Frères  mendiants.  —  Le  2i  février  120'.l,  saini  Fran- 
çois d'Assise,  ayant  épousé  «  dame  Pauvi'eté  »,  le  cunir  liquéfi*''. 
comme  disent  ses  biographes,  au  souvenir  du  (h-uciiié  —  vulne- 
ratum  f^t  Jiquefnclmn  cor  ejus  ad  memoriam  Dominicœ  pas- 
!<ionis,  —  assistait  à  la  messe  dans  l'humble  église  de  N(dre-])am<' 
de  la  Portioncule.  L'évangile  du  jour  fut  poui-  saiid  François 
comme  une  révélation,  comme  un  ordre  divin  :  «  Partout  sur 
votre  chemin  pi'èchez  et  dites  :  Le  royaum»'  des  cieiix  esf 
proch(\..  Vous  avez  reçu  gratuitement,  domiez  gi-aliiitement. 
Xe  prenez  ni  or  ni  argent,  ni  monnaie  dans  vos  ceintures,  ni 
sac,  ni  deux  tuniques,  ni  sandales,  ni  bâton,  car  l'ouvrier  mérite 
sa  nourriture  ».  (^Math.,  X,  ")-10.)  Snr-le-clianqi.  \o  petil  |>auvre 


238  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

d'Assise,  voulant  obsorvcr  à  la  lettre  les  recommandations  de 
Jésus,  jeta  de  ses  vêtements  tout  ce  qu'il  jugeait  superflu, 
son  hàton,  ses  souliers,  sa  ceinture  de  cuir.  Il  se  cei^î-nit  d'une 
corde  et,  sans  plus  tarder,  débordant  de  joie  et  d'amour,  se  mit 
à  prêcher  la  Bonne  Nouvelle.  Trois  compagnons,  ayant  vendu 
tout  ce  qu'ils  possédaient  et  distribué  l'arg-ent  aux  pauvres,  se 
joignirent  à  lui.  L'ordre  de  saint  François,  l'ordre  des  Frères 
mineurs  était  fondé. 

Quelques  années  auparavant,  saint  Dominique  avait  traversé 
le  midi  de  la  France  et  constaté  les  progrès  de  l'hérésie  albi- 
geoise. Ce  voyagre  fut  g^ros  de  conséquences.  Pour  «  extirper  la 
perversité  héréti(|ue  »,  saint  Doinini(|ue  fonda  un  ordre  de 
Frères,  «  champions  de  la  foi,  vrais  luminaires  dans  l'Eg'lise  », 
l'ordre  des  Frères  prêcheurs,  que  le  pape  Honorius  III  reconnut 
formellement  le  22  décembre  1216., 

Et  dans  tous  les  pays,  chrétiens  et  non  chrétiens,  les  Frères 
mendiants,  d'abord  peu  nombreux,  bientôt  une  armée,  se  répan- 
dirent, prêchant,  instruisant.  Il  nous  reste  quelques  épaves  de 
hi  prédication  de  ces  premiers  missionnaires.  C'étaient  des 
appels  à  la  repentance,  d'une  simplicité  évang-élique,  sans  art, 
d'une  conviction  ardente,  où  les  terreurs  de  l'enfer  et  les  joies 
du  jtaradis  tenaient  une  g^rande  place.  Mais  l'on  vit  bientôt  — 
c'était  inévitable,  —  du  vivant  même  de  saint  François,  les 
Frères  mineurs,  comme  les  Frères  prêcheurs,  se  transformer 
en  théologiens,  eu  savants.  Quel  écart  entre  saint  François  et 
saint  Antoine  de  Padoue!  Les  sermons  de  saint  Antoine  ou  ceux 
même  de  saint  Bonaventure,  le  docteur  séraphique,  ne  ressem- 
blent g-uère  à  ceux  que  l'amour  des  àmcs  inspirait  au  «  ])Ove- 
rello  »  d'Assise!  Les  sermons  ou  résumés  de  sermons  attribués 
à  saint  Tiiomas  d'Aquin  sont  moins  solennels  que  les  écrits 
dogrmatiques  de  ce  grrand  scolastique.  Mais  quel  abus  de  l'allé- 
g-orie'!  Nous  n'irons  pas,  connue^  le  faisait  Daunou,  jus(|u"à 
traiter  irs  sermons  d'AHuM-t  b^  (irand  et  de  saint  Thomas  de 
«  monuments  d'une  scolasti(|u<'  l)ari)nre  et  d'une  crédulité  gros- 
sière »,  ce  qui  est  évidemment  fort  exagéré;  reconnaissons  au 


1.  Voir  le  sermon  de  saint  Tlionias  analysé  par  Victor  Le  Clerc,  llis/i)irr  lillé- 
raire  de  la  France,  I.  XXIV.  De  ce  seul  mol  navicidam.  le  prédicateur  tire  tout 
son  tliscours. 


SERMONNAIRES.   —  XIIl"  ET  XW  SIECLES  239 

moins  dans  ces  sermons,  avec  M.  Lecoy  de  La  Marche,  à  côtr 
d'une  «  £irande  solidité  de  doctrine  »,  et  d'un  «  incontestal>l(' 
talent  d'exposition,  une  certaine  recherche  de  divisions,  dans 
le  goût  de  l'époque  »,  ce  qui  est  peut-être  trop  modéré. 

Et  disons,  avec  un  des  prédicateurs  les  plus  remarquables 
du  xm"  siècle,  Hélinand,  moine  de  Froidmont  :  «  N'est-ce  point 
un  barbarisme  de  doctrine  que  de  commenter  froidement  une 
loi  brûlante  d'amour,  que  de  tenir  un  langage  de  mort  sur  un 
sujet  plein  de  vie?  »  On  ne  peut  reprocher  la  froideur  aux  ser- 
mons d'Hélinand,  mais  plutôt  l'abus  de  citations  d'auteurs  pro- 
fanes. Hélinand  connaissait  à  merveille  la  littérature  latine,  et 
il  croit  bien  faire  en  invoquant  à  chaque  pas  le  témoignage  non 
seulement  de  Virgile  ou  de  Sénèque,  mais  de  Plante,  de  ïérence, 
d'Ovide,  d'Horace  et  de  bien  d'autres.  Avant  d'être  prédicateur. 
Hélinand  avait  été  poète.  Ce  fait  explique  peut-être,  s'il  n'excuse 
pas,  les  trop  nombreuses  citations  d'auteurs  profanes.  Comme 
Folquet  de  Marseille,  son  contemporain,  Hélinand  avait  passé  la 
meilleure  partie  de  sa  vie  à  faire  des  vers,  à  courir  le  monde, 
d'une  fête  à  l'autre  ;  ses  poésies  étaient  à  la  mode  ;  lui-même 
était  recherché,  admiré.  l\  se  convertit  et  entra  dans  le  monas- 
tère de  Froidmont,  en  Beauvaisis.  Yoici  un  fragment  de  ser- 
mon, qui,  dans  la  bouche  d'Hélinand,  poète  une  fois  célèbre, 
a  dû  avoir  au  xni"  siècle  une  saveur  toute  particulière  et  qui, 
aujourd'hui  même,  n'a  pas  perdu  toute  actualité  :  «  Les  livres 
nous  apprennent  qu'une  quantité  d'auteurs  dignes  de  la  noto- 
riété la  plus  étendue  sont  demeurés  dans  l'ombre,  ignorés  de 
tous,  comme  s'ils  ne  fussent  jamais  nés.  La  faveur  du  public 
est  une  chose  si  frivole,  si  fortuite  que,  suivant  le  mot  d'un 
grand  orateur,  tandis  que  les  uns  plaisent  par  leurs  qualités, 
les  autres  charment  précisément  par  leurs  défauts.  Malheur  donc 
à  la  popularité!..".  Yoici  des  clercs  qui  étudient  à  Paris  les  arts 
libéraux,  à  Orléans  le  droit,  à  Tolède  la  magie,  à  Salerne  la 
médecine  :  où  va-t-on  étudier  la  règle  de  la  vie?  On  cherche 
partout  la  science,  nulle  part  la  vertu;  et  qu'est-ce  que  la  science 
sans  la  vertu?  » 

Clergé  séculier.  —  Si  maintenant,  en  face  du  clergé  régu- 
lier, nous  devons  citer  les  plus  remarquables  prédicateurs  du 
clergé  séculier  au   xm"   siècle,  il  nous    sera   peut-être  permis 


240  SERMONNAIRES  ET  THADLCTEIRS 

«riH'silrr  tl.iiis  iioti'c  choix.  Est-ce  Joan  Halet-iii  «rAlilxniilc, 
ai(li('vr'(|iic  (le  Besançon,  puis  cardinal  (mori  m  1"237),  doiil  les 
sermons  eurent  en  leui"  temps  un  si  extraordinaii'e  succès,  mais 
nous  ap]»araissent  sans  originalité,  prolixes  et  chargés  de  textes? 
Est-ce  Guillaume  d'Auvergne,  évèque  de  Paris  (mort  en  12i9), 
ijui  dans  ses  sermons  faisait  grand  emploi  de  métaphores  «d  de 
com[)araisons  et  (|ui  en  a  même  réuni  tout  un  recueil  à  l'usage 
des  prédicateurs,  le  De  Faciehus  mundi'l  Est-ce  Gaultier  de  Ghà- 
teau-Thierri.  successeur  de  Guillaume  d'Auvergfne  à  l'épiscopal 
de  Paris,  dont  1rs  senn(»ns  sont  remplis  (h-  censures  violentes 
à  l'adresse  des  écoliers  de  Paris,  des  chanoines,  des  prédica- 
teurs, des  moines  et  des  évèques  eux-mêmes  qu'il  accuse  (h\ 
n<''|)(disuie  et  davarice  :  «  Ils  ont  bientôt  reucontré  celui  à  qui 
pi'omptement  ils  délégueront  la  cujatcllc  des  àines;  ce  sera 
quelque  petit  neveu,  acilicet  nepotulum,  lino,  ut  melius  dicam, 
merdnciilum\  mais  ils  ne  ti'ouveront  ]MM'sonne  à  f[ui  confiei- 
leur  argrentî  »  Est-ce  Robert  de  Sorbon,  qui  com])are  bizari'emenl 
l'examen  (pie  le  chancelier  de  l'Université  fait  subir  au  camlidal 
à  la  licence  avec  l'examen  de  l'àuie  par  Dieu  le  Père? 

Le  sermon  le  [dus  extraordinaire  peut-ètn^  du  xm*"  siècle  est 
attribué  au  cardinal  Etienne  de  Langton,  qui  fut  chanoine  de 
Notre-Dame  de  Paris  et  chancelier  de  ITuiversité  et  qui  niou- 
nit.  en  1*228,  archevè([ue  de  Cantorbéry.  (le  grave  personnage, 
qu'on  ajqielait  en  latin  Stephcmus  de  Langeduna  ou,  par  caleni- 
bour,  Stf'/ihauHS  Llngupe  lonaniis.  n'avait  jias  pris  comme  texte 
de  son  sermon  «  aulcune  auctorité  de  fbéidogie  «,  mais  bien 
une  rlianson  |io|iiilaire  : 

Bi:le  A;ilis  main  se  lova. 
Vestil  son  cors  et  paia, 
Ens  un  verrier  s'en  entra. 
Cinq  fliirettes  y  Iruva, 
Un  cliapclet  fel  en  a 

De  rose  florie. 
l'ar  Deu,  Irahez  vos  eu  la, 

Vos  qui  n'anic/  mie! 

Le  |ir(''dicaleiir  reprenant  (  hacmi  des  \ers  de  celle  (  hanson 
profane  s'efîorce  de  lonrner,  comme  il  le  dit,  li'  mal  en  bien,  la 
^anil»''  en  vi'rib''.  et  d'en  faire  une  a|)|dicalioji  mysticpie  à  la 
sainte    Viei'ge.    «     ]'i'ff/imi's  i/ii;i-  s/'l    I{(de    .\eii/....  (l«de   est    bêle 


SEUMONNAIRES.  —  XIIP  ET  XIV«  SIÈCLES  2H 

Aeliz  deqiifi  sic  dicilnr  :  Speciosa  ni  gemma,  splendida  ni  luna.  cl 
clam  ut  sol,  rulilans  quasi  Lucifer  inter  sidéra,  etc.,  et  alibi  :  Tu 
pulcra  es  arnica  mea  et  macula  non  est  in  te.  Hoc  nomen  Aeliz 
dicitur  ah  a,  quod  est  sine  et  lis  litis,  quasi  sine  lite,  sine  repre- 
hensione,  sine  niundana  fioce.  Quœ  est  reffina  justicice  d 

Geste  e>t  la  bêle  Aeliz 
Qui  est  la  flos  et  11  liz. 

Sicul  iilium  iiilcr  spiiias,  sic  arnica  mea  inter  filias.  »  Puis  vient 
l'explication  allég-orique  de  «  Main  se  leva,  vestit  son  cors  et 
para,  en  un  vererer  s'en  entra  ».  Les  cinq  fleurettes  et  le  chape- 
let ne  sont  pas  faits  pour  embarrasser  notre  théologien  :  «  Qui 
sunl  hi  flores:''  Fides,  spes,  caritas,  hn  militas,  virr/initas.  H  os 
flores  ince)iit  Sj)iritus  Sanctus  in  beata  Virtjine  Maria.  Par  le 
chapeau  debemus  intelUrjere  coronam  qiuun  ipse  posuit  super 
caput  ejus,  quando  constiluit  eam  dominam  dominarum  et  rerji- 
nam  reginarum.  »  Les  deux  derniers  vers  s'appliquent  aux 
païens,  aux  hérétiques,  aux  blasphémateurs  :  «  Ite,  maledicti,  in 
ignem  œternum,  qui  prépara  tus  est  diabolo  et  angelis  ejus.  » 

Jacques  de  Vitry.  Sermones  ad  status.  Exempla. 
Manuels  à  l'usage  des  prédicateurs.  —  Jacques  de  Vitry, 
évéque  d'Acre,  qui  mourut  cardinal-évêque  de  Frascati  en  1240, 
avait  pris  soin,  vers  la  fin  de  sa  vie,  de  réunir  ses  nombreux 
sermons  et  d'en  faire  un  traité  à  l'usage  des  prédicateurs.  Les 
sermons  de  ce  vaste  recueil  se  répartissent  en  six  séries,  dont 
la  dernière  a  été  souvent  copiée  séparément  sous  le  titre  de 
Sermones  vulgares,  c'est-à-dire  sermons  d'une  application  com- 
mune, et  non  pas,  comme  on  pourrait  le  croire,  sermons  en 
langue  vulgaire,  ou  Sermones  ad  status,  c'est-à-dire  sur  les  divers 
états  de  la  société.  Elle  comprend  soixante-quatorze  sermons 
<jui  s'appliquent  à  toutes  les  catégories  imaginables  d'auditeurs  : 
«  prélats  et  prêtres;  chanoines  et  clercs  séculiers;  écoliers; 
juges  et  avocats;  théologiens  et  prédicateurs;  moines  noirs  et 
moines  blancs;  sœurs  grises,  sœurs  blanches  et  cisterciennes; 
chanoines  réguliers;  ermites  et  reclus;  frères  mineurs;  frères 
de  l'ordre  du  Temple;  frères  hospitaliers  et  gardiens  des 
malades;  lépreux  et  infirmes;  pauvres  et  affiie'és;  cens  en  deuil; 
croisés;  pèlerins;   nobles  et  chevaliers;  bourgeois;  marchands 

Histoire  de  la  lant.ue.  U.  16 


242  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

et  cli.iniifnirs;  lalidureiirs  cl  viiiiun'oii.s;  ;uiis;uis:  marins;  ser- 
viteurs et  <l(»mesti(jiies;  mariés;  veufs  et  ('(''lihataires;  jeunes 
lilles;  enfants  et  adolescents.  »  Ces  sermons  (i<l  status,  que  leurs 
sujets  mêmes  rendent  particulièrement  intéressants,  n'étaient 
|»as  une  innovation  du  xni°  siècle.  On  les  trouve  déjà,  mais  plus 
rarement,  au  siècle  précédent,  entre  autres  chez  Alain  de  Lille 
dont  nous  possédons  quel(|ues  homélies  et  un  traite''  de  prédica- 
tion intitulé  Sinnma  de  arle  pi'œdicandi. 

Dans  le  proloi^ue  de  son  recueil,  Jac(|ues  de  Vitry  recom- 
mande, «  pour  l'édification  des  âmes  »,  l'emploi  «  de  proverbes, 
de  traits  d'histoire,  d'exemples,  surtout  quand  l'auditoire  est 
fatipué  et  commence  à  s'endormir  ».  Par  exempta,  on  entendait, 
au  moyen  âge,  toutes  espèces  de  récits  de  toutes  [)rovenances, 
em[>runtés  à  l'histoire  ancienne  ou  contem[)oraine,  profane  ou 
sacrée,  aux  vies  de  saints,  aux  léjfi'endes  pojtulaires,  aux  bes- 
tiaires; des  anecdotes  ou  «  faits  divers  »;  tout  récit  enfin  qui, 
comme  le  mot  l'indique,  pouvait  servir  d'exemple,  c'est-à-dire 
d'éclaircissement  ou  de  preuve  à  l'appui  d'un  enseignement 
moral  ou  religieux.  L'emjdoi  d'exemples  dans  une  intention 
édifiante  remonte  à  l'orig^ine  môme  de  la  prédication.  Saint 
Grégoire  le  Grand,  le  premier  i)eut-ètre,  s'en  est  servi  il'une 
façon  systématique.  Il  avait  reconnu  l'efficacité  de  tels  récits, 
et  il  a  fait  la  remarcpie  suivante,  souvent  v(''i"iliée  :  «  Sunt 
nonnidli  quos  ad  amorein  patriœ  co'Ieslis  plus  exempta  qiiam 
prsodicameiita  suceendinit.  »  Ces  exempta  étaient  d'un  usage 
pour  ainsi  dire  obligé  (hms  les  homi'dies  destinées  au  peuple. 
Les  sermons  ((d  etericos  qui  nous  sont  parvenus,  antérieurs  au 
xm"  siècle,  n'en  contiennent  (pie  rarciiiciil.  Mais  l'usag^e  peu  à 
peu  en  devint  di^  plus  en  plus  fi-équent  <'l  giMK'ral.  Alain  de  Lille, 
qui  mourut  en  1202,  recommande  aux  pri'dicateurs  de  placer 
des  exemples  à  la  fin  de  leurs  sermons.  Les  seDiwnes  vvlgares 
de  Jac(pies  de  Vitry  sont  farcis  iVexempta  ipi  on  avait  jjris  soin, 
au  moyen  âge,  d'extraire  et  de  riMinir  à  |»art  sous  le  titre 
iX Exempta  maf/isli'l  Jacoiji  de   \'ilriac'>  oplima  ad  prsedicandum. 

Les  recueils  {['exempta  abondent  du  xni°  au  xv"  siècle.  Le 
g-^rantl  ouNragc  du  dominicain  l'^licnnc  de  iionrhon  (mort 
vers  12()l),  iiilitiib'  :  Traelaliis  de  dirersis  malei'iis  prœdica- 
fjilitjiis  ortlinalis  el  (tislinelis  in  seph-in  pai'frs  srcundiim  septem 


SERMONNAIRES.  —  XIIF  ET  XIV"  SIÈCLES  243 

dona  Spiritus  Saucli,  n'est  (|irun  vasie  n''porloiro  d'exemples, 
<Iistribués,  comme  l'indique  le  titre,  en  sept  parties  correspon- 
dant aux  sept  dons  du  Saint-Esprit.  L'ouvrage  est  inachevé; 
nous  ne  possédons  que  ce  qui  regarde  les  dons  de  Crainte,  de 
Piété,  de  Science,  de  Force,  et  une  partie  seulement  du  don  de 
Conseil.  Les  dons  d'Intelligence  et  de  Sagesse  font  défaut.  Le 
général  de  l'ordre  de  Saint-Domini(|ue,  Etienne  de  Besançon, 
qui  mourut  en  1294,  composa  de  même  un  recueil  d'exemples  : 
Alphabetum  exemplonun.  Mentionnons  encore,  en  Angleterre, 
les  Parabolœ  du  moine  cistercien  Eude  de  Cheriton  (Kent), 
contemporain  de  Jacques  de  Vitry,  qui  contiennent  surtout  des 
fables  d'animaux  et  qui  furent  traduites  en  français,  et  l'impor- 
tant recueil  du  franciscain  Nicole  Bozon,  rédig'é  peu  après  1320, 
dans  le  mauvais  français  qu'on  écrivait  à  cette  époque  en  Angfle- 
terre.  Citons  enfin,  au  xv''  siècle,  pour  n'avoir  plus  à  y  revenir, 
le  fameux  Promptiiariiim  exemplorum  du  dominicain  Jean  Hérolt. 

Les  manuels  de  tous  genres  à  l'usag-e  des  prédicateurs  se 
multiplient.  Un  docteur  de  Sorbonne,  Pierre  de  la  Sepieyra, 
chanoine  d'Evreux  (mort  en  1306),  plus  connu  sous  le  nom  de 
Pierre  de  Limoges,  l'auteur  du  Traclatus  de  octilo  îjwrali, 
bizarre  ouvi'age  de  physique  moralisée,  avait  formé  d'impor- 
tantes collections  de  sermons  prêches  à  Paris  par  différents  pré- 
dicateurs dnns  les  années  1272  et  1273.  Sa  compilation  la  plus 
importante  |)orte  le  titre  de  Distiiicliones.  C'est  une  sorte  d'ency- 
(dopédie  religieuse,  un  répertoire  alphabétique  où  tout  })rédica- 
teur  à  court  d'idées,  de  développements,  de  matériaux  pouvait 
abondamment  puiser  et  trouver  sur  tous  les  sujets  des  fragments 
de  sermons  et  des  sermons  entiers.  Les  dominicains  Nicolas 
de  Biard,  Nicolas  de  Gorran.  Maurice  l'Anglais,  sans  compter 
quelques  anonymes,  composèrent  des  répertoires  semblables. 

Le  De  Ernditione  j)rœdicatoru7n  d'Humbert  de  Romans  (mort 
en  1277),  général  de  l'ordre  de  Saint-Dominique,  contient  non 
seulement  des  règ-les  et  des  préceptes  sur  l'art  difficile  de  la  pré- 
<lication,  mais  un  recueil  de  fliemata,  de  thèmes  de  sermons 
s'applicjuant  à  toutes  les  cii'constances  et  à  toutes  les  classes 
d'auditeurs.  La  Summa  de  Gui  d'Evreux  (mort  vers  1300)  est  un 
recueil  de  sermons  et  de  theinfita,  (jui  se  termine  par  un  Index 
alphabcticiis  diclionum. 


244  SERMONNAIRES  ET  TUADLCTEUllS 

Imililr  (le  sii^iijilcr  Idiis  les  Ars  faciendi ser moues.  Ars  tlividendi 
tliemal/i,  Ars  dildUuidi  sn'inont>s\  Ions  les  recueils  Acxempbi: 
toutes  les  coileelious  de  senno)ics  sensati,  copiosi,  aurei,  jxirali. 
lue  cliose  i-essoi't  de  cette  éuumération  :  c'est  que,  comme 
r.i  Iiicii  (lil  Victor  Le  Clerc,  «  le  m(''lier  succède  à  l'iiispira- 
lioii  ».  IMus  liace  (rorii^inalih'.  Les  |»r('Mlicaleurs  ne  se  donnent 
|)lns  la  peine  de  com|)osei-  (Hix-mèmes  leurs  sermons;  ils 
achètent  ou  louent  quelque  recueil  de  themala  ou,  mieux  encore, 
de  sermons  tout  faits,  et  récitent,  sans  scrupule,  les  élucubra- 
lions  d  autrui.  On  désiiiiiait  ces  recueils  [»;ir  les  premiers  mots 
de  leurs  t<'xtes  :  les  sermons  de  Guillaume  de  MailK ,  par 
exem|de,  l'ornuMit  dcHix  recueils  (pii  étaient  désiijnés  par  le  pre- 
mier mot  de  (diacun  d'eux  Abjiciamus  ci  Suspendhim.  On  \\vè- 
iAvàxi  Abjiciamus,  on  prêchait  Susjmndium,  c'est-à-dire  l'une  ou 
l'autre  série. 

Ln  de  ces  recueils,  souvent  attrilmé  au  carme  aniilais  liicluird 
Maidston,  mais  qui,  d'après  M.  Hauréau,  serait  plutôt  du  Fi'ère 
mineur  Jean  de  Werden,  du  diocèse  de  Coloii^^ne,  porte  un  titre 
siiJinitîcatif,  —  naît"  ou  |)euf-ètre  facétieux  :  Dormi  sccure  vel 
dormi  sine  cura,  titre  qui  semldfMlire  ;"i  tout  pr/'dicateiir  :  «  Dors 
trancpiille,  ton  sermon  est  fait.  » 

On  conçoit  ([u'av(>c  de  tels  instiiinicnls  de  paresse  el  de  lian.i- 
lité  les  iirands  orateui's  n'ahondent  pas. 

Excessive  familiarité  des  sermons.  —  Les  sermons 
du  xn"  siè(de  étaient  graves  et  solennels.  A  la  lin  <lu  xnf,  dit 
M.  llauréau.  «  ]>rècher  c'est  causer,  causer  familièrement,  en 
citant  des  exemples  vulizaires,  en  mêlant  au  latin  solennel  de 
ri^criliirc  des  proverbes,  d(>s  dicl(»ns  français;  on  pardonne 
mêm<'  à  celle  causerie  d'être  Irisiale  ».  (^.es  sernîons  du 
a"em*e  familier  ne  inan(|uenl  p.irfois  ni  dCsprit  ni  de  mouve- 
ments (''Icxpients,  princi|>aleiiienl  (pi.ind  le  |irêclieiir.  le  plus 
souvent  de  pclilr  orii^ine.  prend  l;i  di'd'ense  (\[\  |i;ni\  re  peujde  et 
jonnc  contre  I  ;i\;iri<'e  el  le  luxe  des  ri(dies  et  des  junssanls.  Il 
devient  alors,  il  est  vrai.  1res  facilement  injurieux  el  i^rossier. 
Le  pr<''d lenteur,  <lès  la  lin  du  \\\f  siècle,  n'est  pas  seulement  fami- 
lier cl  trivial  ;  il  est  soiivi'ut  plaisani  cl  lioiillon  :  il  clierclie  plus 
à  amuser  son  auditoire,  à  le  faire  rire,  (pi'à  r<''ditier.  «  L'orateur 
liadinant.  laudiloire  riait,  el    riail    d'aiilanl    plus,  (''tant   ::rossier. 


SERMONNAIRES.  —  XIII"  ET  \l\'  SIÈCLES  2io 

(luo  los  façons  do  parlor  do  roratour  «''taiont  |ilns  hiiricsquos, 
,.;psf-à-dir(^  [dus  grossières.  »  C'est  à  ce  genre  de  |tn''dical(Mirs 
(|ue  s'appliquent  ces  vers  de  Dante  : 

Ora  si  va...  con  iscede 

A  predicare,  e  pur  clie  ben  si  rida 

Gonfia'l  cappucio  e  pin  non  si  richicdo. 

(^4(M'lains  de  ces  prêcheurs  mêlent  les  choses  plaisantes  aux 
choses  les  plus  graves,  les  plus  libres  facéties  à  l'explication  des 
saints  mystères.  Leurs  comparaisons,  prises  dans  la  vie  journa- 
lière, choquent  presque  toujours  par  leur  trivialité.  Un  prédi- 
cateur compare,  par  exemple,  «  le  sang'  du  Christ,  échauffé  par 
l'ardeur  de  son  amour  »,  h  la  lessive  qui  «  enlève  mieux  et  plus 
vite  les  taches  du  linge  quand  elle  est  bien  chaude  que  quand 
elle  est  fi'oide  ».  Un  autre  compare  le  crucifix  à  un  beau  miroir 
(pi'une  femme  a  [dacé  dans  sa  chambre,  devant  lequel  elle  s'ha- 
bille et  se  lave,  et  qu'elle  nettoie,  quand  il  n'est  pas  bien  net,  en 
crachant  dessus,  cracheat  vel  sputai  intus;  le  crucifix,  (jui  est  le 
miroir  du  monde,  a  été  si  bien  lavé  par  les  crachats  des  Juifs 
qu'il  est  de  la  plus  parfaite  pureté,  crachiatum  a  Judœis  ita  qnod 
est  totum  clarum.  Un  troisième  compare  Notre  Seigneur  à  un 
médecin  qui  examine  l'urine  des  malades  et  ordonne  des  sai- 
gnées; ou  bien,  parlant  de  Jésus-Christ  cloué  sur  la  croix  «  avec 
de  grandes  chevilles  de  fer  »,  il  tient  les  propos  suivants  :  «  Je 
dis  chevilles  et  non  pas  clous;  car  ce  n'étaient  pas  des  clous 
(I  lafe,  des  clous  à  roues  de  charrettes,  ou  a  lambrois,  mais  de 
grandes  chevilles  de  fer,  comme  on  en  voit  une  à  Saint-Denys.  » 
Un  autre  compare  les  apôtres  et  les  martyrs  courant  à  la  mort  à 
des  «  lécheurs  ».  lecfttorrs,  courant  «  à  la  cuve  où  le  vin  doux  fer- 
mente ».  Un  dernier  entin  compare  les  personnes  ijui  vont  rare- 
ment à  confesse  «  à  ces  polissons  qui,  le  froid  venu,  ne  veulent 
plus  quitter  leur  chemise  sale  et  préfèrent  dormir  dans  leur 
immondice.  tandis  (jue  les  enfants  sages  changent  de  linge  de 
quinzaine  en  (juiuzaine  ». 

Les  sermons  français  de  Gerson.  —  Le  genre  familier 
jusqu'à  la  trivialité,  plaisant  jusqu'à  la  bouffonnerie,  qui  com- 
mence à  la  fin  du  xui"  siècle  a  duré  jusqu'à  la  fin  du  moyen  Age. 
Nous  le  retrouverons  chez  Menot  et  Maillard.  Quelques  prédi- 


2i6  SERMONNAIIIKS  ET  TUADLCTELllS 

caleiirs  toutefois  iiv  suivent  (>as  le  courant  iiénrral.  Gerson, 
«  très  vaillant  doctour  et  niaistre  on  théoloirio,  louable  clerc 
solempnel  »,  comme  ra|»|>elle  Christine  de  Pisan,  est  descendu 
parfois  juscju'aux  détails  les  jilus  familiers  et  les  plus  infinies, 
mais  n'a  jamais  été  ni  vulgaire  ni  trivial. 

Les  soixante  sermons  de  (Jerson,  malheureusement  encoi'e 
inédits  dans  leur  forme  française,  ont  été  traduits  en  latin  au 
commencement  du  x\f  siècle  par  le  théologien  Jean  Brisgoek, 
et  publiés  dans  l'édition  des  œuvres  du  chancelier  de  Paris  que 
Jean  AVimj»heling  lit  paraître  à  Strasbourg  en  lo02. 

Gerson  prêcha  à  la  cour  de  1389  à  l-iO".  Il  avait  pris  son  rôle 
au  sérieux,  et  nous  ne  saurions  trop  admirer  sa  parole  libre  et 
courageuse  :  il  dit  ce  fpi'il  estime  être  la  vérité  avec  une  respec- 
tueuse franchise,  s'attaquant  aux  grands  seigneurs,  prenant  la 
défense  du  pauvre  peuple,  exhortant  à  la  paix  du  royaume  et  de 
l'Eglise.  Faisons  l'analyse  un  peu  détaillée  —  Gerson  en  vaut 
bien  la  peine  —  du  sermon  prononcé  devant  le  roi,  le  jour  de 
l'Ascension  de  l'année  1391,  sur  ce  texte  :  Accipietis  virtutem 
Spirilus  Sancti  sujyervenienlis  \  Dans  l'exorde  ou  prothènu', 
Gerson  invoque  le  Saint-Esprit  qui  est  le  principal  «  enseig-neur  » 
de  l'Ame.  «  Ne  luy  faisons  pas  la  sourde  oreille,  mais  le  prions 
dévotement  en  disant  :  Veni,  Sancte  Spiritus,  etc.  0  Sainct 
Esperit,  souverain  maistre  et  docteur  de  l'ame,  viens,  viens, 
nous  te  prions,  et  visite  les  cueurs  de  tes  subgez,  rempli  les  de 
ta  lumière  de  g-race  et  vertuz,  comme  tu  feiz  au  jourduy  six.  xx. 
personnez,  entre  lesquelles  estoit  la  g'iorieuse  Vierge,  qui  par 
ta  obumbracion  jadis  conceut  Nostre  Sauveur,  a  laquelle  nous 
recourons  dévotement  pour  ceste  grâce  et  lumière  envers  toy 
|)lus  légèrement  impetrer  et  pour  fructueusement  escoufer  l.i 
parole  divine,  et  la  saluerons,  etc.  Accipietis,  etc.  »  Passant  à 
l'exposition  de  son  texte,  Gerson  explique  ce  que  signitie  cette 
parole  de  Jésus  à  ses  disci|)les,  à  quelle  occasion  elle  a  été  i)ro- 
noncée,  et  counnenl  les  ajiotres  se  préparèreni  à  recevoir  le 
Saint-Esprit.  «  Pour  recepvoir  dignement  si  noble  et  si  glorieux 
liostc  comme  le  Sainct  l']sperit,  s'esforç.i  ch.iscun  endroit  sov 
»rapj);ireillier  l'oshd  de  son  iwwt'  el  de  son  espiriluelle  habit.icioii. 

1.  IJibliotliriiMc  n.ilion.ilr.  m-.  IV.   Iiii>'.i.  f"  1. 


SERMONNAIllES.   —  XIIP  ET  XIV"  SIÈCLES  247 

tellement  que  point  n'y  fut   trouvée  la  pouldre  d'Avarice,  les 
fientez  de  Luxure,  la  fumée  d'Orgueil.  Puis  espandirent  et  semè- 
rent la  vert  herbe  de  Vertueuse-Operacion,  mellee  avecquez  les 
j)laisantes  fleuretes  de  Pures-Affections,  comme  la  rose  blanche 
de  Chasteté,  la  vermeille  de  Charité,  la  margrarite  de  Humilité, 
la  soussie  d'Obéissance,  la  violete  d'Abstinence,  la  fleur  de  liz 
de  Franchise  et  de  Toute-Excellence.  La  fut  Discrecion  portière 
avec   sa  damoiselle    Doubtance-de-mal-faire   qui  tint  les   clefz 
d'Obéissance  ;   Dilij.!ence   fui  la    chamberiere   qui   chacoit  hors 
Oyscuse  la  foie,  Paresce  l'endormie  et  Maltalent-de-bien-faire. 
Point  ne  se  oublia  vertueux  Danger,  filz  de  Noblesse,  avecquez 
Honte,  fille  de  Raison  la  sage,  qui  eux  deux  ensemble  rebou- 
terent  Bel  Acueil  le  flateur  et  decepveur  et  Yillanie  recepvoir 
ne  daignèrent.  Dedans  cest  host  espirituel  des  apostres  furent 
tenduz  les  tapis  et  les  draps  de  haulte  lice  faits  par  très  grant 
artifice,  et   par   la    sapience   divine    soubtivement    compassés, 
tissus  et  figurez...  »  Quand  «  l'espirituelle  habitation  »  fut  tout  à 
fait  prête,  les  apôtres  envoyèrent  Oraison  dévote  à  la  rencontre  du 
Saint-Ksprit.  Celui-ci  leur  fit  un  triple  présent  :  il  leur  donna  l'écu 
de  Ferme  Créance,  l'épée  de  Vraie  Sapience,  les  armes  de  Com- 
mune Alliance.  Gerson  développe  chacun  de  ces  trois  points  : 
1°  Avant  d'avoir  reçu  le  Saint-Esprit,  saint  Pierre  avait  renié 
le  Sauveur  et  «  déguerpi  la  foy  a  la  parole  d'une  chamberiere  »  : 
mais  après,  quand  on  lui  défendit  avec  menaces  de  prêcher,  sai- 
sissant l'écu  de  Ferme  Créance,  il  répondit  qu'il  valait  mieux 
obéir  à  Dieu   qu'aux  hommes.  H  est  nécessaire  que  tous  les 
chrétiens  se  saisissent  de  cet  écu,  et  particulièrement  le  roi  qui 
est  «   principal  ciievalier  et  champion  de  Dieu  ».  Après  avoir 
raconté  l'histoire   de  Saiil   qui   n'avait  pas  cet  écu   de   Ferme 
Créance,  et  de  David  qui,  au  contraire,  s'en  servait  journelle- 
ment, Gerson  s'adresse  directement  à  Charles  YL   «  Et  vous, 
très  noble  et   excellent   prince,  metez  y  diligence,  ne  soufTrés 
point    que    la    noble   louenge    de    vos    prédécesseurs    qui    est 
que  on  les  apelle  roi/s  trescrestiens  en  vous  défaille  ou  diminue. 
Prenés  et  constamment  recepvés  cest  escu  de  Ferme  Créance 
qui  par  similitude  peult  estre  dit  l'escu  d'azur  a  troys  fleurs  de 
liz  d'or,  pour  la  créance  de  la  trinité  en  l'union  de  la  divinité. 
Par  iceluy  vous  pourrés  résister  a  tous  les  périlleux  assaulx  de 


■2iS  SEllMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

I  riinomy  (l'iiinaiiio  n'calurc  (|ui  coiilinuollemciit  liontsieere  contre 
le  chastel  de  vostie  anie.  «  Cet  ennemi  lance,  sans  trêve,  contre  ce 
château  «  les  dures  pierres  d'Injrratitude,  les  empoisonnées  sajettes 
d'Ire  et  d'Impatience,  le  puant  et  tresardent  feu  de  Folle  Amour, 
les  horribles  homhardes  d'Orgueil  et  de  Presumpcion  ».  Gerson 
s'élève  principalement  contre  Foie  Amour  :  «  Et  quoy  que  dient 
aucuns  folz  oultraineulx  et  dampnez  hommez  que  ung- chevallier 
ne  vault  riens  se  il  n'est  amoureux  de  Foie  Amour,  c'est  faul- 
cement  et  villainement  dit  et  hlasfemé  contre  Dieu!  » 

2"  Avant  d'avoir  reçu  l'épée  de  Vraye  Sapience,  les  apôtres 
n'étaient  que  de  pauvres  ig-norants  «  sans  lettres  et  sans 
clerg-ie  »,  mais,  après,  ils  devinrent  «  les  plus  soubtilz  clercs 
du  monde  ».  Gerson  prend  l'exemple  de  saint  Jean,  «  unir  simjtle 
pescheur  en  la  mer  »,  qui,  au  commencement  de  son  Evangile, 
«  jiarla  si  haultement  et  si  subtivement  de  la  trinitc  et  divinité 
que  se  il  eust  ung  pou  plus  hault  parlé,  tout  le  monde  ne  l'eust 
peu  comprendre  ne  entendre  ».  Les  apôtres,  après  avoir  reçu  le 
Saint-Esprit,  purent  }iarler  toutes  les  langues  des  hommes, 
«  soudainement,  par  inspiracion  divine  »,  et  non  pas  comme 
Mithridate,  après  de  longues  années  de  patience  et  d'étude. 
Gerson  montre  que  cette  épée  de  Yraye  Sapience  est  nécessaire 
au  roi.  Ah!  dit-il,  si  les  princes  avaient  cette  épée,  comme  tout 
irait  mieux!  Ils  penseraient  «  au  bien  commun  du  peuple  et  ne 
avroient  ciu'e  d'amasser  excessivement  or  ou  argent,  ains  leui' 
souffiroit  donneur  quant  aux  hommes  et  de  la  remuneracion 
perdurable  quant  a  Dieu.  Les  subsides  qui  sont  levés  a  titre  de 
garder  la  chose  jmblique  ne  seroient  pas  despenduz  en  pompes 
et  troji  largez  dons  et  aultj'es  choses  qui  gueres  ne  proffitent.  Les 
g-ens  d'armes  seroient  contens  de  leurs  soldeez,  selonc  l'ensei- 
gnement sainct  Jehan  Haptiste,  sans  riens  piller  ou  desrober 
et  ne  faiildroyt  mie  (jue  les  j)Ovres  gens,  qui  gaigiienl  a  très 
giaiil  |)('iii('  l'argent  dont  ils  sont  paies  et  le  pain  qu'ilz  mang-ent, 
s'enfuissciil  dcvanl  eux  cl  muçasseni  leurs  biens  quant  il/,  les 
sentent  api'ocbier,  comme  ilz  feroient  devant  larrcuis  ou  leui's 
emiemys  mf)rlielz.  Gai-  on  jtaieroit  bien  aux  hommes  d'arm(>s, 
et  ilz  paieroient  bien  et  ilz  ne  avroient  pas  multitude  de  variez 
qui  ne  servent  fors  de  inenijcr  el  de  |iilier  et  l'aile  nombre  el 
eneonibre    el    d  a|ni\rii'    \\w^    ol.   Les    previusiez,    bailliages   ou 


SERMONNAIRES.   —  Xlir  ET  XIV^  SIÈCLES  249 

aultros  offices  do  justice  ne  se  vendroieiil  |i(mil,  ne  ne  seroient 
l)aiiliés  aux  plus  ofTrans,  car  on  ne  pourroit  assez  dire  les  ni.uilx 
que  en  aviennent.  Les  clers  ne  vendroient  les  heneficez  de 
saincte  Eglise  et  seroient  introduiza  prescher  vérité  sans  fiaterie 
et  adulacion,  et  ne  seroient  pas  occupées  les  haultes  dignités 
et  prelateures  par  ydiotez  ignorans  et  de  vie  telle  comme  Dieu 
sçayt,  ne  par  enfans  aux  quielx  on  ne  bailleroit  point  scenre- 
ment  une  pomme  en  garde  que  ilz  ne  la  mengassent  et  on  leur 
baille  le  bien  de  mille  ou  dix  mille  personnes...  » 

3°  Le  Saint-Esprit  arma  les  apôtres  «  de  Commune  Alliance, 
c'est  a  clerement  dire  que  il  les  fist  estre  unis  ensemble  pour 
résister  aux  adversaires  de  Dieu  plus  constamment  ».  Gerson 
raconte,  d'après  Valère  Maxime,  l'histoire  de  deux  ennemis,  Emi- 
lius  Lepidus  et  Fulvius  Flaccus,  qui,  nommés  juges  ensemble, 
s'unirent  «  pour  leur  office  mieux  faire  et  exercer  »,  et  l'histoire 
de  Livius  Salinator  et  de  Claudius  Nero  qui  s'accordèrent  pour 
combattre  Asdrubal,  «  duc  de  Cartaige  ».  Le  Saint-Esprit  veut 
pareillement  que  «  les  chevaliers  de  Jhesu  Crist  »  s'unissent  pour 
conquérir  le  monde.  «  0  très  noble  et  très  excellent  prince,  a 
vous  reg:arde  principalement  ceste  doctrine,  Yous  pouez  de  cres- 
lienté  les  adversaires  voir  se  multiplier  de  jour  en  jour  et  ja  ont 
<"onquesté,  depuis  le  temps  des  .iiii.  docteurs  de  saincte  Eglise, 
plus  que  les.  vi.  ou  les  .viii.  parliez  de  crestienté  pour  noz  péchez 
et  la  dampnable  négligence  des  prelaz  et  des  princez.  Si  fauH 
necesserement  que  ce  tant  peu  de  crestiens  qui  est  demouré,  ail 
ensemble  paix  et  aliance,  ou  aultrement,  sans  faille,  les  crestiens 
sont  en  voye  d'estre  perdus  et  destruiz  par  estre  divisez,  qui  par 
estre  unis  se  multipliroient  de  novel  et  les  mescreans  Sarrasins 
destruire  pourroient.  Lesquielx  occupent  a  nostre  très  grant  con- 
fusion nostre  terre,  nostre  héritage,  la  terre  saincte  de  Jheru- 
salem,  la  terre  ou  le  sainct  Esperit  au  jourduy  descendit,  et,  pai- 
ainsi,  la  faulse  loy  Mahoumet  pourroit  estre  mise  a  fin  et  destruc- 
tion, comme  il  semble  que  aucunes  prophecies  ont  denuncié  que 
briefment  se  doibt  faire,  llellas!  que  valent  guerez,  divisions, 
bataillez  civiles  entre  crestiens,  se  non  a  les  destruire  par  eulx 
mesmes,  comme  si  l'une  des  mains  detranchoit  l'autre  ou  si  les 
yeulx  (die  crevoit...  Plus  grant  joye,  plus  grant  jdesir  et  grant 
confort  ne   peuent  faire   les  princes  crestiens   aux  faulx  mes- 


250  SERMON N AIRES  ET  TRADUCTEURS 

croans,  aux  Jiiifz  et  aux  Sarrasins,  (|ue  de  ^ueiroier  les  ungs 
contre  les  autres,  et  par  hataille  crueusement  se  destruire 
eomme  bestez  sauvaiges.  »  Gerson  supplie  les  jtrinces  chrétiens 
tle  laisser  là  leurs  rpierelles;  il  supplie,  «  en  es|)icial  »,  les  deux 
rois  (le  France  et  «lAiig-ieterre  de  faire  la  |»aix.  «  0  vaillans 
princes  crestiens,  llerode  et  Pilâtes  furent  f.iiz  .nuis  pour  |)er- 
secuter  Jhesu  Crist,  unissez  vous  j»our  l'adorer  et  défendre  son 
ég-lise!  »  Puis  Gerson  fait  intervenir  et  discourir  un  personnag^e 
allégorique,  Dissencion  la  Ci'ueuse.  Elle  soutient  que  la  guerre 
est  préférable  à  la  paix  et  s'en  réfère  à  l'opinion  de  Scipion 
l'Africain  qui,  refusant  de  détruire  Carthag'^e,  voulait  que  les 
Romains  fussent  toujours  prêts  à  livrer  bataille.  «  Pareillement, 
dit  Dissencion  la  Crueuse,  mieux  vault  avoir  la  g^uerre  que  la 
[)aix  avecquez  les  Angloys,  car  aultrement  que  feront  doresnavant 
les  bonnes  gens  d'armes?  De  quoy  se  melleront-ilz?  En  après, 
supposé  que  paix  fust  bonne  a  faire,  dist  Dissencion,  doibt  pour- 
tant le  roy  nostre  sire  lesser  son  droit  qui  est  cler,  amendrir 
son  royaulme  et  sa  couronne,  bailler  sa  terre  et  se  monstrer 
impotent  a  soy  defTendre?  Ce  seroit  fait  de  foible  couraige  et  de 
trop  petite  noblesse  de  non  combatre  pour  son  paiz.  Qui  a  bon 
droit,  si  le  detTeude  sans  faire  une  paix  fourrée  et  qui  faudroil 
du  joui-  a  lendemain.  Lors  avenroyt  pis  que  dcAant.  »  C'était 
là,  sans  doule,  l'opinion  du  parti  de  la  g^uerre.  Gerson,  s'adres- 
sant  au  loi.  s'efforce  de  lui  montrer  que  cette  opinion  est  «  abho- 
minable  #.  Jamais  la  paix  ne  serait  ])Ossible  sur  cette  terre,  s'il 
fallait  combattre  jusqu'à  la  destruction  totale  d'une  des  parties 
ou  des  deux.  Les  partisans  de  la  guerre  «  vous  enbortent  pre- 
mieremeiil  ;i  laissiei"  gasier  creslieul*'  par  les  païens;  ilz  vous 
enbortent  a  lessier  per(lre  saincle  Esglise  p;ir  le  très  dommai- 
g'eux  scism(>  d'ic(dle;  ilz  vous  erdiortent  a  comloilre,  sans  pitié 
et  sans  ce  (|iie  il  soi!  extrême  nécessité,  les  ci'(\sti(Mis  qui  sont 
vos  fi'eres  e|  diine  mesme  creaiUM»  aveccpu^z  vous;  ilz  vous 
enlioi'lenl  hiil.iillier  coulie  vosire  p.iïs,  ce  (|ue  ne  xoiill  f.iire 
Temistocles,  ung  prince  de  Grere,  —  et  toute  creslienté,  sire,  est 
vosli'e  pais!  ilz  vous  enborlenl  ;i  exposeï-  .n  «-rueuse  mort  et 
liorrible  vosire  noble  (  liev.ilierie.  ;i  li\  rer  Nosire  Iton  |)euple(d»eis- 
s.uit  el  de\<tl  ;ï  p<'rsecucion.  misère  el  désolation,  voir  desola- 
(•i<»n    misérable    el   plus   piloiable  (pie    lanuue    réciter    et    cueur 


SERMONNAIRES.   —  XIII'  ET  XIX"  SIÈCLES  251 

d'omme  penser  ne  pourroit.  .>  Puis  Gerson  ivfule  ropiiiioii  df 
Sci[)ioii  rAlVicain.  «  un  païen  »,  cite  Aristole,  Ovide,  Virfzile. 
Térence,  Gicéron,  Sénè(iue  et  parle  d'Hercule,  d'Annibal  et  de 
Polyphènie.  Il  eonclut  que  les  ennemis  de  la  paix,  dans  leur 
orgueil  et  leur  convoitise,  «  désirent  la  i^^uerre,  comme  le  cor- 
biau  la  charoiuiine.  et  comnie  font  aucuns  armuriers,  comme 
aucuns  charpentiers  abatemens  de  maisons,  aucuns  advocas  et 
procureurs  tencons  et  ryotez  et  plaiz,  aucuns  medicins  pesti- 
lences et  maladiez,  aucuns  prestres  la  mort  de  leurs  riches  par- 
roichiens  pour  avoir  grossez  exeques  ».  Le  roidùt-il  abandonnei- 
une  partie  de  son  royaume  pour  avoir  la  paix,  ce  serait  bien. 
«  Très  excellent  prince,  su[)posé  que  vous  perdez  une  partie  de 
vostre  terre,  benoiste  et  glorieuse  est  la  perte  qui  bonne  paix 
gaigne,  et  selon  le  proverbe  commun  :  "  Bonne  est  la  maille 
qui  sauve  le  denier  »...  Pour  racheter  ung  chevallier,' prins  en 
bataille  on  donra  bien  aucunes  foyzdix  mille  ou  vingt  mille  francz. 
Doncquez  pour  racheter  non  mie  ung  seul  chevallier,  non  mie  ung 
duc,  ung  conte,  ungroy,  une  ville,  une  cité  ou  ung  pays,  mes  géné- 
ralement tout  ung  }>ays  ou  ung  roiaulme  ou  deux,  on  doibt  bleu 
bailler  terre  ou  aigent.  Trop  vile  chose  est  a  ung  prince  tel  comme 
vous  de  soy  soubzmettre  a  avarice  et  convoitise  ou  a  desdaing 
orguilleux...  «  Gerson  raconte,  d'après  Yalère  Maxime,  l'histoire 
d'Antiochus  qui  remercia  les  Romains  de  ce  qu'ils  lui  avaient 
enlevé  une  partie  de  son  royaume;  et,  d'après  Aristote,  l'histoire 
de  Théopompe  qui,  à  sa  mort,  laissa  son  empire  de  moindre 
étendue,  c'est  vrai,  mais  d'autant  plus  «  ferme  et  estable  ». 

La  péroj'aison  est  une  exhortation  à  la  paix  :  «  Pourtant,  en 
conclusion,  souverain  roy  des  crestiens,  roy  sacerdotel,  souve- 
rainement et  divinement  consacré,  ne  créez  point  Dissencion 
contraire  au  sainct  Esperit.  Pensés,  pensés  que  plus  bel  héri- 
taige,  pensés  que  plus  riche  trésor  vous  ne  pouez  lesser  a  mon- 
seigneur le  Daulphin,  et  a  vos  aultres  enfans  que  paix.  Ce  est 
ung  très  mauves  trésor  et  trop  périlleux  heritaigeque  de  guerre. 
Considérés  que  par  aultre  chose  quelconquez  vous  ne  aires 
mieulx  l'amour  de  vostre  bon  peuple,  deAot  et  obéissant,  que 
par  ceste  paix.  Mettez  devant  les  yeulx  de  vostre  pensée  que 
plus  grand  plesir  ne  pouez  faire  a  Dieu...  »  Gerson  s'excuse. 
enfin,  d'avoir  eu  la  témérité  de  donner  des  conseils  au  roi,  à 


2:i-2  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

sdii  tVric  cl  à  SCS  oncles  :  cCst  le  Icxlc  du  jour  cl   laniour  do  la 
|>ai\'  ijui  1  (Mil  ins|»ir(''. 

Ce  sermon  donne  une  juste  idée  de  l'éloquence  de  Gerson.  Il 
ofTi'e  un  sinaulier  luclanj^e  d'idées  belles  et  généreuses,  e.\|)riniées 
avec  chaleur  et  conviction,  et  d'allégories,  qui  nous  semblent 
puériles,  avec  un  éfalae*'  d'érudition  qui  nous  semble  ridicule. 
(Icltc  (Miidilion  se  doiuic  libre  carrière  dans  les  sermons  latins  de 
Gerson,  destinés  à  des  clercs;  quant  à  l'allég-orie  elle  est  souvent 
plus  touffue  encore,  et  plus  extraordinaire.  Cette  comparaison  de 
notre  propre  corps  avec  un  temple,  qui  est  un  des  lieux  communs 
de  la  j)rédicatiou  chr/'lieune,  Gerson,  préchant  sur  la  Pnrificalion 
de  Notre  Dame,  l'a  poussée  jusque  dans  les  plus  minutieux  détails. 
Kien  n'est  oublié  :  ni  le  mui-  de  l'église  qui  est  notre  corps,  ni  les 
portes,  les  fencli-cs.  les  «  vci-rières  »,  qui  sont  nos  yeux,  nos 
oreilles,  notre  bouche;  ni  rautel  (jui  est  la  Volonté;  ni  le  bon  curé 
(|ui  est  le  Saint-Espi'it ;  ni  la  paroissienne  qui  est  noire  Ame;  ni 
le  cha|>elain  fpii  est  Raisonnable  Enten(l<'ment  ;  les  cloches  «  sont 
les  Bonnes  lns|)iracions  (|ue  le  sainct  Esp(M'it  fait  sonner  ou 
plus  hault  lieu  de  ce  temple  et  sus  la  tour  qui  se  nomme  en 
latin  S/ii(lrres/s  »  ;  la  lampe,  Yi'aye  Foy,  est  allumée  du  feu  de 
Cduirité  et  pendue  à  la  corde  d'Espérance!  Mais  ne  nous  arj'ètons 
|»as  outre  mesure  à  ces  allég-ories.  Elles  ne  sont  (pi'un  vêtement 
(jui  habille,  chez  Gerson,  des  idées  toujours  justes,  originales 
et  vivantes.  Sans  rompre  tout  à  tait  avec  la  scolastique,  Gerson 
s'était  efforcé  de  ramener  la  religion  vers  les  réalités  pratiques. 
I)/i<ramus  non  tam  dispidare  quam  viverc,  mouorcs  fiiiis  noatri, 
avait-il  coutume  de  dii'e.  Les  sermons,  prêches  dans  l'église  de 
Saint-Jean-en-Grève,  dont  il  était  cur<'',  ne  contiennent  ni  rai- 
sonnements savants,  ni  cilalioiis  dauleurs  profanes;  il  y  règrie 
un  ton  plus  sinqtle,  familier,  paternel.  IjOs  dix-sept  sei-mons  sur 
les  sept  péchés  capitaux  témoignent,  en  particulier,  d'une  grande 
connaissance  du  cœur  humain.  Le  sermon  sur  Luxure-la-Soul- 
lardc  intéresse  Ion!  |iailiculièrcnicnl  Ihisloire  littéraire.  On  v 
relève  jdusieuis  passages  dirigés  contre  Ovide,  le  Uoman  île  la 
Jiose,  les  Lamentations  de  Matheolus,  les  chansons  ilamou]-. 
(ierson  recommande  de  jeter  au  feu  ions  ces  livi'es  déslionnétes  : 
«  Cculx  ipii  les  rclienneul  devroieni  estre  contrains  |)ar  h'urs 
eonfesseurs   les    ardre   ou    dessirer,    (|uc    ciilx    ou    auti-es    n'v 


SERMONNAIRES.  —  XV  SIÈCLE  25:{ 

péchassent  }»liis,  coniiiie  est  Ovide,  ou  je  ne  scay  quel  Matheol, 
ou  partie  du  Uonimans  de  la  Rose,  ou  rondi^aulx  et  halades  ou 
chançons  trop  dissolues.  Si  jui^iés  (pielle  penitanco  doivent  faire 
ceulx  qui  les  font  et  publient  '  !  » 

Le  loni;-  s(M'uion  sur  la  Passion  est  peut-(Mre  le  plus  l»eau 
qu'ait  prêché  Gerson.  (^est  un  sinqde  exposé  du  récit  évangé- 
liquc,  entrecoupé  d'exhortations  et  de  prières,  de  superbes  mou- 
vements d'indignation  et  d'élans  mystiques.  Gerson  fait  revivre 
très  vivantes  les  scènes  de  la  Passion,  uuiis  sans  aucun  souci 
de  couleur  locale,  qu'on  n'avait  pas  d'ailleurs  de  son  temps. 
Voyez,  par  exemple,  le  récit  de  l'arrestation  (h'  Jésus  (|ue  des 
«  hommes  d'armes  »  viennent  saisir  dans  la  nuit  : 

«  0  maudicte  larronnaille  et  garçonnaille!  «  Or  te  tenons 
«  nous  bien,  dis  tu  a  Jhesus,  a  ce  coup  ne  nous  escha[)peras  tu 
«  point!  Or  sus!  Or  sus!  haste  toy,  délivre  toy,  avance  tov!  » 
Les  ungs  le  frapoient  du  pié,  les  autres  du  genoul,  les  autres  le 
tiroient  par  les  cheveulx  ou  par  le  menton,  en  l'escharnissant 
et  mo([uant,  ou  souvent  se  ventant  :  «  Or  te  tenons  nous  bien. 
«  beau  maistre!  11  vousfaulra  bien  sermoner  se  vous  voulez  et  se 
«  vous  pouez  estre  délivre!  Alumez,  se  c'est  il  icy?  »  disoient  })ar 
aventure  ceulx  qui  le  tenoient  a  ceulx  qui  portoient  les  brandons 
et  les  faloz  enilammez.  «  A[)prouchez  cy,  n'est-ce  il  pas?  C'est-il. 
«  0!  comme  il  fait  le  })iteux!  »  Et  en  disant  ainsy,  puet  estre  que 
[)ar  ces  faloz  et  brandons  ilz  bruloient  la  belle  face  glorieuse  de 
Jhesus,  ou  degoutoyent  la  g'resse  ardant  sur  lui  et  sur  sa  face 
et  sus  ses  cheveulx.  O  piteuse  mère!  est-ce  ycy  la  doulce  nour- 
riture que  vous  faisiez  a  vostre  benoit  filz  Jhesus  !  Sont  ce  vcv 
les  très  chastes  baisiers  de  vos  euibrassemens  que  vous  lui  soû- 
liez faire?  l']st  ce  ycy  la  g-loire  et  la  procession  qui  lui  fut  faicte 
au  jour  de  Pasques  Ileuries?  "...  » 


XP"  siècle. 

De  Gerson  aux  prédicateurs  de  la  lin  du  xv''  siècle,  le  saut  est 
grand.  La  hauteur  morale  et  l'austérité  mystitpie  de  (rerson,  qui 

1.  l!ililiotlit'i|Lie  iialionali-,  ms.  l'r.  li'tSil),  1"  i2. 

2.  biblioUiLMiue  nalioiiale.  ms.  l'r.  2i-i3.  f"  O. 


254  SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

|>(''ii(''li'ai('iil  l(tiis  s(^s  serinons  de  colle  «  tristossc  évaiifiélique  » 
dans  laquelle  La  liruyère  voit  rànic  «le  l'éloquence  clnétienne, 
font  place  à  je  ne  sais  quelle  iiaît»?  burlesque,  quelle  ironie 
houHninie.  «|uelle  l'aillei'ie  ainère  et  sarcastique.  (]e  qui  nian(]ue 
le  pins  aux  ]in''(!i('aleurs  du  w"  siècle,  c'est  l'onction  :  leur  élo- 
quence n'était  pas  faite  |>()nr  loucher  ni  pour  allendrii-;  elle  pro- 
voquait le  rire  ou  l'euqdissail  de  tei'i-eiM".  Le  dialde,  la  )norl, 
lenfer  tiennent  une  jurande  place,  presque  toute  la  place,  dans 
leurs  sermons.  Leurs  réprimandes  sont  des  injures,  leurs  appels 
à  la  repentance  des  invecliv(^s,  leurs  invitations  à  faire  le  liien 
des  menaces.  Voyez  en  quels  lermes  Maillard  invile  certains 
bourii'eois,  satisfaits  et  re[)us,  à  praticjuer  l'aumône  :  «  0  gros 
goddons,  damnés,  infâmes,  écrits  au  livi«>  du  diable,  voleurs  et 
sacrilèges,...  écoubv,  le  conseil  (jue  vous  doinie  David  :  faites 
l'aumcjne.  »  Il  n'est  pas  plus  aimable  quand  il  parle  à  d'autres 
catégories  d'auditeurs,  (pi'il  envoie,  le  plus  facilement  du  monde, 
«  à  tous  les  diables  !  » 

Michel  Menot.  —  Quant  à  la  façon  (b»nt  ces  «  gentils  pres- 
cheurs  »  ont  compris  l'idéale  et  divine  l)eauté  de  la  religion,  le 
sermon  sur  l'enfant  prodigue,  cité  au  commencement  de  ce 
cbapilre,  a  déjà  pu  en  donner  quelque  idée.  Le  comble  de  ces 
travestissements  est  le  sermon  du  même  Menot  sur  Marie  Alade- 
leine.  Cette  })éclieresse,  «  verm<Mlle  et  fringante  »,  passait  sa 
vie  à  «  faire  des  banquets  »  :  «  Mavtha  soror.  liniens  Deum  et 
amans  honorem  de  sa  lignée,  toute  honteuse  de  la  honte  de  sa 
sœur,  videns  /juod  omnes  Joquehanlur  de  sa  seur,  et  de  ses 
l)eaulx  miracles,  vcnit  ad  e<nn.  dirrns  :  0  soror,  si  pnlcr  adhiic 
viveret,  f/id  tam  vos  amabat,  et  andiret  ista  qtiœ  per  orbem  agi- 
tantur  tic  vobis,  certe  vous  luy  mettriez  la  mort  entre  les  dons. 
Facitis  magnum  dedccus  jwogeniei  noslra\  —  Et  de  (|uoy?  Quid 
vis  dicerey  —  Heu  soror,  non  opus  est  ultra  procedere^  ueque 
amplius  manifcxiare.  Scilis  Innie  /jidd  volo  dicere  et  ubi  jaceat 
punctus.  l>.es  |ielits  enfans  en  vont  a  la  moustard<\  —  0  bigotte. 
de  quov  vous  meHez-vous.  Ixdle  dame?  VA  lous  les  grans  <lialdes 
(Dieu  soit  itenist  ').  non  rslis  magislra  mea.  (^hiis  dédit  mihi 
ceste  vaillante  «lauic  pour  couliouhler  ma  vie?  Vadatis,  precor, 

I.  "  Le  pi'ècln'iir  vcnail  dr  jurrr.  il  -r  c-i)iTi;.'c   ...  dit  I,c  Diirhal. 


SEKMONNAIRES.  —  W"  SIÈCLE  255 

(1(1  domum  vcslram.  Scio  (/ukl  habeo  (Kjere  ita  benc  aient  umi 
alla.  H((beo  sensum  et  inlellectum  pour  me  scavoir  gouverner.  » 
Marthe,  voyant  que  les  reproches  n'ont  aucun  résultat,  imagine 
d'envoyer  sa  sœur  à  Jésus.  «  Martha,  hoc  videns,  cogitavil  aliam 
cduleUim  :  Arnica,  coyitosco  quid  vobis  opus  est.  Non  (jiierilis 
nisi  pulchrioi'es.  et  non  sunt  vobis  satin  jjulclwi.  Ecce  monstrabo 
vobis  iinum  des  plus  heaulx  galans  que  un(jnam  vidisti.  »  Made- 
leine n'a  pas  plus  tôt  entendu  parler  de  ce  «  hoau  galant  » 
qu'elle  se  jure  à  elle-même  d'en  faire  la  conquête.  Elle  endosse 
ses  vêtements  les  plus  «  dissolus  »,  prend  «  ses  senteurs  »  et 
se  rend  à  Jérusalem  où  elle  rencontre  Jésus.  «  Venit  présentait' 
face  a  face  son  heau  museau  ante  nostrum  redemptnrem  ad 
attrahendïim  eum  a  son  j)laisir...  »  Il  nous  sera  permis,  avec 
Henri  Estienne,  de  ne  pas  goûter  cette  façon  de  convertir  «  en 
vrayes  farces  les  sacrées  paroles  de  la  lîihh^  ». 

Mais  on  aurait  tort  de  ne  voir  en  Menot  qu'un  «  farceur  ».  Son 
éloquence,  pour  ne  consister  qu'en  invectives  et  en  apostrophes, 
n'en  est  pas  moins  de  l'éloquence  et  même  parfois  de  la  grande 
éloquence.  Des  passages  comme  le  suivant  font  ouljlier  Made- 
leine et  son  «  heau  museau  »  :  «  xVujourd'hui,  messieurs  de  la 
justice  portent  de  longues  robes  et  leurs  femmes  s'en  vont 
vêtues  comme  des  princesses.  Si  leurs  vêtements  étaient  mis 
sous  le  pressoir,  le  sang  des  pauvres  en  découlerait...  Savez-vous 
où  vont  les  cris  des  veuves  et  des  orphelins  ?  Ils  vont  à  Dieu  lui 
demander  vengeance  de  ceux  qui  les  ont  dépouillés.  Au-dessus 
de  vous  tous,  il  y  a  le  grand  juge  souverain.  » 

Olivier  Maillard.  —  Les  sermons  de  Maillard,  comme  ceux 
de  Menot,  sont  remplis  d'invectives  contre  les  «  écorcheurs  des 
pauvres  »  et  les  «  mangeurs  de  peuple  ». 

Le  frère  Olivier  Maillard  fut,  en  son  temps,  un  imjiortant  per- 
sonnage :  trois  fois  vicaire  général  de  son  ordre  «  en  deçà  des 
monts  »,  c'est-à-dire  en  France,  en  Espagne,  en  Angleterre  et  en 
Allemagne,  confesseur  et  conseiller  de  Charles  YIII.  Il  com- 
mença le  cours  de  ses  prédications  vers  1160  et  jusqu'à  sa  mort, 
survenue  à  Toulouse  en  l.")02,  n"a  cessé  de  prêclier  dans  les 
principales  villes  de  France  et  de  l'étranger.  Ses  sermons, 
imprimés  à  Paris,  à  Lyon,  à  Anvers  et  à  Strasbourg,  n'ont  pas 
eu   moins   de    soixante-seize   éditions;    ils    sont   tous   en    latin. 


2b0  SERMONNAIllES  ET  TRADUCTEURS 

souviMil   in(''l;iii,ù<''  (le  fraiirais  :  <loii.\  on   trois  sciilciiiciil  sonlci» 
français. 

(Vost  à  Briiiics  (|ir01ivi('i' Maillard  a  proiioiic*''  son  plus  fameux 
sermon.  Il  avait  j»ris  pour  texte  ces  paroles  du  Livre  de  Josué  : 
Sit  civilas  Jherico  analhema  pI  omnia  (juae  in  ea  sitnl.  La  cathé- 
drale de  Bruires  était  remplie  d "une  foule  avide  d'entendre  le 
célèhre  cordeliei".  Le  prince  IMHli[ipe  le  Beau,  archiduc  d'Au- 
triche, (d  sa  femme  Jeanne,  infante  d'Espaiine,  placés  «  en  une 
courtine  »,  et  entourés  des  |i:rands  offlciei-s  de  leur  maison,  assis- 
taient au  prètdie.  Maillard  compar(>  dahord  la  ville  de  .J(''i'i(dio 
à  «  nostre  vve  mondaine  plaine  des  se[>t  péchiés  mortels  », 
j)uis,  s'adressant  à  chacun  de  ses  auditeui's,  il  dit  ta  tous,  au  [dus 
grand  comme  au  jdus  petit,  de  dures  vérités  :  «  A  cpii  commen- 
ceray  je  le  premier?  A  ceulx  (|ui  soûl  en  ceste  courtine,  le 
Prince  et  la  Princesse.  Je  vous  asseure,  seig^neur,  qu'il  ne 
souftit  mve  d'estre  hon  homme  :  il  fault  estre  bon  prince,  il 
fault  faire  justice,  il  fault  regarder  que  voz  suhjetz  se  gouvernent 
hien.  Et  vous,  dame  la  Princesse,  il  ne  souffist  mye  d'estre 
honne  femme;  il  fault  avoir  regard  a  vostre  famille,  qu'elle  se 
jiouverne  hien,  selon  droit  et  raison.  J'en  dictz  autant  à  tous 
autres  de  tous  estatz.  A  ceulx  qui  maintiennent  la  justice,  qu'ilz 
facfMd  di'oit  et  raison  à  chascun...  Estes  vous  la,  les  officiers  de 
la  pannetrve.  de  la  fruiterie,  de  la  houtillerie?  Quant  vous  ne 
devriez  di^srober  que  ung  demy  lot  de  vin  ou  une  torche,  vous 
u'v  fauldrez  mye...  Ou  sont  les  trésoriers?  l^es  argentiers,  estes 
vous  la,  qui  faictes  les  hesoingnes  de  V(»slre  maistre,  et  les  vostres 
bien?  Ecoustez.  A  hon  entendeur,  il  ne  laull  (jue  demi  mot.  Les 
dames  de  la  court,  jeunes  gar(dîes,  illeccjues,  il  fault  laisser  voz 
aliances,  il  n"\  a  ne  .s;/  ne  (lUd.  Jeune  gaudisseui-,  la,  l)oimet 
rouge,  il  fault  laisser  voz  regardz.  Il  n'y  a  de  (puji  i-ire,  non. 
Femmes  d'estat,  hourg^eoises,  marchandes,  tous  et  touttes  g"ene- 
ralenienl,  qu(dz  (|nil/.  soient,  il  se  fault  osier  d<'  la  servitude  du 
diable  vX  gai'der  <le  tous  les  coinmandemens  de  Dieu...  Or, 
levez  les  esperitz!  (ju'en  dictes  \ous,  seigneurs?  Estes  vous  de  la 
|)arl  de  Dieu?  Le  Prince  et  la  Priiu-esse,  en  estes  vous?  Baissez 
le  front!  Vous  aullres,  gros  foiincz,  en  estes  vous?  lîaisstv,  le 
front!  Les  (dn-valiers  de  l'Ordre,  en  estes  nous?  Baissez  le 
front!    (lenlil/.    Iionnnes.    jeunes    gaudisseurs.    en    estes    vous? 


SERMONNAIUES.   —  XV"  SIÈCLE  257 

Baissez  le  front!  Et  vous,  jeunes  garces,  lines  fumclles  de 
oourt,  en  estes  vous?  Baissez  le  front!  Vous  estes  escriptes  au 
livre  <lcs  dampnoz,  vostre  chambre  est  toute  marquée  avec  les 
(lyables!  Dictes  moi,  s'il  vous  plaist,  ne  vous  estes  vous  myrees 
aujourd'huy,  lavées  et  cspoussetoes?  —  Oy  bien,  Frère.  —  A  ma 
voulenté,  que  vous  fussiez  aussi  soingneuses  de  nectoyer  vos 
âmes!...  S'il  y  a  eu  des  faultes,  laissons  nostre  mauvaise  vie, 
Dieu  aura  pitié  de  nous.  Si  que  non,  je  vous  convie  avec  tous 
les  diables!  »  Maillard  tombe  ensuite  dans  l'allégorie.  Pour 
détruire  la  ville  de  Jéricho,  c'est-à-dire  nos  j)ropres  péchés,  nous 
devons  faire  «  tout  ce  que  Dieu  commanda  a  Josué  ».  Il  faut 
tout  d'abord  abattre  le  «  bollewercq  »,  c'est-à-dire  «  détectât iû 
peccati,  le  plaisir  que  l'on  prend  au  pechié  »  ;  puis  «  l'avant- 
mur  »,  c'est-à-dire  «  /iDior  mundi,  l'amour  du  monde  et  des 
vanitez  »  ;  puis  la  muraille  elle-même,  c'est-à-dire  «  coiitemptus 
Dei,  contempner,  habandonner,  ne  tenir  compte  de  Dieu  ». 
Vient  ensuite  l'explicatirui  allégorique  des  «  six  circuytes  autom* 
de  la  ville  »,  et  des  «  sept  trompilles  »,  etc. 

C'est  bien  là  Maillard,  avec  ses  attaques  directes,  ses  bar 
diesses,  son  zèle  que  rien  n'arrête,  ses  trivialités;  ce  qui  ne  l'em- 
pêchait pas,  à  l'occasion,  de  faire  le  tlié(dogi<Mi  subtil,  de  citer 
Virg-ile  et  Ovide,  Sénèque  et  Horace,  Salluslc  et  Cdandien,  et 
d'user  d'allégories  compliquées. 

Les  sermons  de  Maillard  comme  ceux  de  Menot  et  des  autres 
prédicateurs  du  xv*^  siècle,  comme,  en  g-énéral,  tous  les  sermons 
du  moyen  âge,  sans  grand  mérite  littéraire,  présentent  une 
valeur  historique  dont  on  a  depuis  longtemps  reconnu  l'impor- 
tance. Ils  sont  remjilis  de  renseignements  précieux  sur  l'Église 
et  le  monde  religieux,  sur  la  royauté  et  le  monde  féodal,  sur  la 
bourgeoisie  et  le  peuple,  les  écoliers  et  les  jongleurs,  les  méde- 
cins et  les  apothicaires,  les  avocats,  les  gens  de  justice,  les  arti- 
sans et  les  marchands,  les  gens  d'armes,  les  usuriers,  les 
femmes  et  le  mariage,  les  courtisanes,  la  toilette,  les  danses,  les 
jeux,  les  pèlerinages,  les  superstitions  et  les  légendes  populaires. 
MM.  Bourgain,  Lecoy  de  La  Marche  et  Samouillan  ont  pu,  tous 
les  trois,  tracer  d'après  les  sermons  un  tableau  très  intéressant 
de  la  société  aux  xif,  xni"  et  xv^  siècles. 

Ilisroiiu;  ne  r.A  languk.   U.  1' 


258  SEFIMONNAIRES   KT  THAinCTKl  KS 


//.  —   Traducteurs. 

Ou  admel  liénémlemPiil  qu'on  Fimikc  Irtiidr  de  laiitiquit»'. 
restaurée  par  Charlemagiie,  lavivôc  ;ui  \\f  siècle,  presque  aban- 
donnée au  xuF,  avait  repris  iin  xiv"  sircio  un  essor  nouveau, 
fout  rempli  «les  ])lus  belles  promesses;  on  expli(jue  (jur  si 
cette  «  Renaissance  de  Cbai'les  V  »  n'a  ]»as  at)outi,  la  faille  en 
•  •si  aux  alTreux  iiiallieiirs  de  l;i  guerre  de  (leni  Ans.  Il  esl  peul 
être  un  peu  exagéré  de  pajder  de  réveil  de  llunnanisuH*  el 
d'humanistes  au  xn""  siècle  en  France.  Les  circonslances  exté- 
rieures, la  guerre  civile  et  la  guerre  étrangère,  ne  sont  pas 
d'ordinaire  un  obstacle  à  la  renaissance  des  lettres,  aux 
recherches  scientidques.  aux  études  littéraires  :  l'Italie  du 
xiv^  siècle  el  la  France  du  xvi",  si  profondément  troublées  l'une 
et  l'autre,  en  sont  la  preuve.  Ce  qui  man(|uait  aux  «  huma- 
nistes »  du  xiv"  siècle  en  France,  ce  n'étaieni  ni  les  loisirs,  ni 
le  temps  favorable,  ni  les  encouragements,  ni  les  manuscrits, 
c'était  la  pleine  intelligence  de  ce  qu'ils  auraient  |)U  faire,  le 
talent,  et,  poin-  lout  dire  en  un  \\\()\.  le  génie.  Il(uinèt(^s  ecclé- 
siastiques, exc(dlents  bourgeois,  bons  [iatri(des,  ils  n  étaient  ni 
altistes,  ni  penseui's.  Ils  ne  savaient  faire  de  dinéreiicc  entre 
Pétrarque  et  Boccace  el  les  grands  (''crivains  latins,  et  ils  iir 
semblent  pas  avoir  conquis  I  antiijuité  mieux  ou  autremenl 
([u'on  ne  la  compi'enait  de  leur  t(;nq)S.  Ils  sont  devenus  tiailuc- 
leurs,  p«uir  la  plujiart,  sur  l'invitatictn  du  roi,  lequel  se  souciait 
peu  d  humanisme  :  ce  qui  intéressait  Jean  le  lîon  dans  ïite  Live, 
c'étaient  les  hauts  faits  d'armes  et  les  prouesses  des  «  chevaliers  » 
romains:  quant  à  Charles  V,  le  Sage,  qui  réunit  une  si  belle 
<<  librairie  »,  il  se  souciait  avant  t(»ul  d'aslrologi*'.  De  fail.  au 
moyen  âge,  l'antiquité,  toujours  mal  conqnise.  n  a  jamais  (M- 
comjdèteuMMil  ignoré(\  l^es  ouvrages  païens  (»nl  éb*  lus  el 
copiés,  avec  zèle  et  vén(''rati«^ui,  mais  sans  véritable  int(dligeiice 
de  l'esju'il  antique.  (Ju(d  est  lauteui'  du  xui"  siècle  ipii  ne  cite 
Aristole.  (jcéron.  Sallustr,  \irgib'.  Horace,  Tite-Lixe.  Ovide. 
Sénèque.  IjUcain,  Juvi-nal?  .Mais  quel  est  rauteurdu  xm"  siècle 
qui  ail  étudié  les  texies  [loiir  en \-uiènies.  i|ui  ait  rerberclu'  dans 


TUADl  CÏEUKS  259 

les  (l'iivres  des  éciivaiiis  anciens  les  j(i-inci[>es  <le  l'arl  el  les 
beautés  de  la  forme,  et  non  pas  seulemenf  «les  sentences 
morales,  des  autorités  et  des  arg^uments?  Lisez  les  préfaces  des 
traductions  faites  aux  xiv"  et  xv"  siècles,  aous  verrez  dans  (|iiel 
esprit  ces  travaux  furent  entrepris.  C'était  dans  un  Lut  uiii<|iie- 
ment  nuu'al  et  didactique  :  «  à  l'iioimeur  de  T)ieu  »,  dit  O résine; 
à  l'usafie  «de  ceux  qui  vouldntnt  savoir  l'art  de  chevalerie  el 
prendre  exemple  aux  vertus  anciennes  »,  dit  Berçuire:  pour 
«  introduire  toutes  gens  à  suivir  les  vertus  et  fouir  les  vices  », 
dit  Simon  de  Hesdin.  Ni  Laurent  de  Premierfait,  ni  D<'nis  Foii- 
lechat,  ni  Raoul  de  Prestes  n'étaient  des  humanistes,  [»as  plus 
que  Pierre  d'Ailiy,  ou  Gerson,  ou  Nicolas  de  Gléman<res,  qui 
étaient  des  scolastiques  et  <les  théologiens.  Aucun  d'eux,  comme 
Pétrarque,  n'avait  la  passion  des  livres,  n'en  était  charmé  «  jus- 
qu'à la  moelle  »  ;  aucun  d'eux  ne  s'est  donné  beaucoup  de  peine 
pour  rechercher  et  posséder  dans  sa  propre  bibliothècpie  tous  les 
écrivains  latins  «|ue  l'on  connaissait  de  son  temps;  aucun  d'eux 
n'eut  probablement  un  grand  plaisir  littéraire  à  les  lire  ou  à  les 
traduire.  Le  premier  en  France  qu'on  peut  regarder  comme  un 
véritable  humaniste  est,  au  xv'  siècle,  Jean  de  Montreuil,  prévôt 
de  Lille  :  le  premier  il  s'efforce  de  ressembler  aux  humanistes 
italiens  et  se  fait  gloire,  par  exemple,  des  lettres  latines  qu'il 
écrit  dans  un  latin  d'ailleurs  barbare. 

Si  les  traductions  faites  au  xiv'  siècle  n'occupent  pas  dans 
l'histoire  de  la  renaissance  de  l'antiquité  la  place  qu'on  est  tenté 
de  leur  attribuer,  elles  n'en  ont  pas  moins  dans  l'histoire  de  la 
littérature  française  el  dans  celle  de  la  civilisation  une  impoi- 
tance  dont  il  faut  tenir  compte.  Elles  ont  exercé  sur  la  langue 
française,  en  l'enrichissant,  en  l'élargissant,  une  intluence  que 
je  n'ai  pas  à  apprécier  ici.  Elles  ont,  d'autre  part,  enrichi  et 
élargi  la  raison  humaine.  Jusqu'à  elles,  les  laïques  du  moyeu 
âge  n'avaient  poui-  se  faire  une  idée  de  rantiquité  grecque  el 
latine  que  les  poèmes  de  Rome-la-Grant,  les  romans  fabuleux 
de  Troie,  de  Thèbes,  d'Euéas,  d'Alexandre,  ou  bien  des  coiujti- 
lations  telles  que  les  Fais  des  Huinains.  Quel  progrès  entre  les 
Fais  fh'S  noitKfins,  compilés  ensemble  de  Sainsfe ,  Suétone  ri 
Lucain,  et  la  traduction  (b*  Tite-Live  par  Pierre  lieiruire!  (le 
dernier  s'esl  ert'orcé  de  traduire  le  texte  latin  avec  exactitude  :  il 


260  SEUMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

a,  parexempU',  introduit  dans  la  langue  une  foule  de  mots  latins, 
légèrement  francisés,  qu'il  n'aurait  pu  rendre  en  français  sans 
longue  périphrase  et  dont  il  donne  l'explication  dans  un  vocabu- 
laire spécial.  L'auteur  des  Fais  des  Romains  n'a  cure  d'oxacti- 
tude.  «  Peu  soucieux  de  ce  que  nous  apptdons  la  couleur  locale. 
<»u  de  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  couleur  de  l'époque,  il  n'hésite 
pas  à  employer  des  termes  connus  de  tous,  dussent-ils  ne  coi'- 
respondre  que  très  imparfaitement  aux  mots  du  texte.  N'ayant 
aucune  crainte  de  l'anachronisme,  il  n'hésite  pas  à  introduire 
dans  sa  narration  les  Français,  les  Flamands,  les  Sesnes  {Ger- 
inani).  Sous  sa  jtlume,  les  vestales  deviennent  des  nonnes  ou 
des  abbesses.  Lorsqu'il  a  à  rendre  le  passage  où  Suétone  dit  que 
(]ésar  obtint  la  dignité  de  foniifex  maximus,  il  dit  sans  broncher 
que  César  «  fu  evesques  ».  Ses  guerriers,  vêtus  du  haubert  et 
du  heaume,  ont  tout  à  fail  raUure  du  chevalier  du  moyen  âge; 
ses  récits  de  bataille,  pour  être  traduits  de  Lucain  ou  de  César, 
ne  semblent  }»as  moins  empruntés  à  un  roman  dci  chevalerie'.  « 
Les  traducteurs  du  xiv"  siècle  n'en  sont  plus  là  :  ils  ont  traduit 
péniblement,  sans  comprendre  toujours  la  lettre  ni  l'esprit  du 
texte  qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  «  Mais  ces  traductions,  poui- 
la  plupart  aussi  lourdes  que  peu  fidèles,  n'en  préparaient  pas 
moins  dans  les  esju-its  la  grande  révolution  qui,  en  les  ramenanl 
vers  la  culture  anticjue  et  en  leur  fournissant  dans  le  monde 
gréco-romain  un  terme  de  comparaison  avec  le  monde  chré- 
lien,  devait  peu  à  peu  transformer  celui-ci  et  créer  l'Europe 
moderne  '.  » 

Jean  le  Bon  et  Pierre  Berçuire.  —  Le  grand  initiateur 
de  la  Renaissance,  Pétranpie,  fut  en  relations  d'amitié  avec 
Pierre  Berçuire  (»u  Bersuire,  qu'il  a  (pialifié  (juelque  part  de  vir 
insifjuis  pifUit''  ri  litleris.  Ce  savant  lhé(dogien,  qui  s'appelait  en 
latin  Pelrus  lierrhorius,  tire  son  nom  d'un  chef-lieu  d'arrondis- 
sement des  Deux-Sèvres,  aujourd'hui  Hressuire.  Les  anciens 
manuscrits  le  nomment  tantôt  Berçure,  Berceur  ou  Le  Berceur. 
tantôt  Berchor,  Bercheur,  Berchoir,  Berchaire  ou  même  Ber- 
cœur.  D'abord  framiscain,  puis  béiu''dictin,  Pierre  Berçuire, 
entré  au  service  du  cardinal  Pierre  dels  Prats,  vécut  à  la  C(»ui" 

I.  Paul  Mcycr,  Honianiu,  XIV,  p.  i. 

i.  (\.  Paris.  La  Porsir  nv  moyen  (i<ir.   Iiri/rirme  srric.  \>.  l'.t". 


TRADUGTËUllS  261 

(TAvignon  de  1320  environ  à  l:{i().  ('/est  .ilois  (ju'il  lit  la  con- 
naissance de  Pétrarrjue,  retiré  à  Vauchise.  En  1342,  nous  trou- 
vons Berçuire  à  Paris,  travaillant  au  ^rand  ouvrage  de  sa  vie,  ;i 
une  sorte  d'encyclop«Hlie  religieuse,  divisée  en  trois  j)arties  :  le 
Reductorium  morale,  le  Reperlorium  morale  et  le  Breviarium 
morale.  Quelques  années  plus  tard,  le  roi  Jean  le  Bon  prit  Ber- 
çuire au  nombre  de  ses  secrétaires  et  lui  commanda  une  fraduc- 
fion  des  Décades  de  Tite-Live.  (Commencé  vers  13.")2,  ce  travail 
ne  fut  achevé  qu'en  13")6.  Pour  récompenser  Berçuire  de  ses 
peines,  le  roi  le  fit  nommer,  en  13o4,  prieur  de  Saint-Eloi  à 
Paris,  charare  qu'il  occupa  jusqu'à  sa  mort,  survenue  en  1302. 

La  traduction  de  Tite-Live  faite  par  Pierre  Berçuire  comprend 
fout  ce  qu'on  connaissait  alors  de  l'historien  latin,  c'est-à-dire 
la  première  décade  complète,  la  troisième  complète,  et  les  neuf 
pi-emiers  livres  de  la  quatrième.  Dans  un  prologue  fort  intéres- 
sant. Berçuire  explique  qu'il  a  entrepris  ce  vaste  travail  sur 
l'ordre  du  roi  et  qu'il  a  cru  devoir  obéir  malgré  la  petitesse  de 
son  propre  «  engin  ».  «  Et  certes,  combien  que  la  très  haute 
manière  du  parler  et  la  parfonde  latinité  que  a  dit  le  dit  aucteur 
soit  excédent  mon  sens  et  mon  engin,  comme  les  constructions 
d'icellui  soient  si  trenchies  et  si  brieves,  si  suspensives  et  de  si 
estranges  mos  que  au  temps  de  maintenant  pou  de  gens  sont 
qui  le  sachent  entendre  ne  par  plus  fort  raison  translater  ne 
ramener]  en  françois,  neantmoins  ay  je  prins  le  labeur  de  le 
translater  pour  obéir  a  vous  (|ui  estes  mon  seigneur,  et  pour 
faire  prouffit  a  tous  ceulx  qui  par  moy  l'entendront  et  orront.  » 
Enfin,  après  avoir  donné  quelques  renseignements  sur  ses  tra- 
vaux précédents,  en  particulier  sur  sa  grande  encyclopédie 
biblique,  Berçuire  trouve  utile  de  donner  dès  le  prologue  la 
signification  de  certains  termes  difficiles  —  une  soixantaine 
environ,  —  pour  n'avoir  pas  à  le  faire  chaque  fois  qu'ils  se  j)ré- 
senteront  dans  le  cours  de  l'ouvrage. 

La  traduction  de  Berçuire,  ou,  comme  on  disait  au  xiv'  siècle, 
le  Rommans  de  Titus  Livius,  eut  un  grand  succès,  tant  en  France 
qu'en  Italie  et  en  Espagne.  Elle  fut  complétée  au  xv«  siècle. 
Pour  suppléer  à  la  deuxième  décade  de  Tite-Live,  Jean  le  Bègue, 
greffier  de  la  Chambre  des  comptes,  traduisit  le  De  Bello  punico 
de  Léonard  d'Arezzo,  dédia  son  livre  à  Charles  VII  et  l'intercala 


•2ft2  SKHMO.NNAIRES   ET   TRADUCTEURS 

tians  I  (iMivrc  do  Hpiviiire.  C'est  avec  ce  complcmenl  que  parut 
la  première  édition  de  l'oiivraire  île  Hercuire  on  1487. 

La  traduction  de  Tite-Live  n'est  pas  la  seule  entre[trise  de  ce 
sjfenre  à  laquelle  se  soit  int«M-ess<'  Jean  le  Bon.  Il  n'ôtait  pas  encore 
monté  sur  le  trône  quand  le  Frère  Jean  de  Viiiriai,  hospilalier 
de  Saint-Jacques  du  Haut-Pas',  lui  ollVit  une  traduction  du 
lÂber  de  Lmln  scacrhorinn  de  Jacques  de  Césoles  ^  C'est  égale- 
ment sur  Inrdrc  du  roi  (juc  maître  Jean  de  Sv  commença  une 
traduction  de  la  IJible,  avec  commentaires,  dont  les  Juifs  se 
virent  oMii^és  de  payer  les  frais. 

Charles  V  et  Nicole  Oresme.  —  L'exemple  donné  par 
Jean  le  Bon  fut  suivi  ]»ar  Charles  V.  Renommé  poui-  i<  la  jirant 
amour  qu'il  avoit  a  l'estude  et  a  science  »,  ce  roi  mit  son  ])laisir 
à  protéger  les  savants  de  son  royaume;  il  les  attirait  à  sa  cour, 
leur  procurait  de  bons  bénétices,  et,  pour  enrichir  sa  belle 
«  librairie  »,  leur  faisait  traduire  des  ouvrages  anciens.  Non  par 
raison  littéraire,  mais,  comme  dit  Christine  de  Pisan,  «  pour  la 
grant  amour  qu'il  avoit  a  ses  successeui-s,  que  au  temps  a  venir 
les  voult  pourveoir  d'enseignemens  et  sciences  introduisables  a 
toutes  vertus  »,  ou,  comme  dit  Raoul  de  Prestes,  «  pour  le  ]>roulit 
et  utilité  du  roiaume  et  de  toute  crestienté  ». 

Le  plus  important  des  «  solempnelz  maistres  »  aux  gages  de 
Charles  V  est,  sans  contredit,  Nicole  Oresme,  doyen  du  chajjitre 
de  Rouen,  (jui,  en  même  temps  ({ue  théologien,  fut  un  écono- 
miste distingué.  D'«u-igine  normande,  Nicol(>  Oresme  lit  ses 
études  à  Paris,  où  nous  le  trouvons  en  l."îi8,  étudiant  la  théo- 
log-ie  au  collège  de  Navarre.  Tl  passa  treize  années  de  sa  vie 
dans  ce  collège,  en  (|ualil('  (r<''liidiant,  de  maître  en  théologie  et 
de  grand  maître.  En  13()1,  il  fut  élu  doyen  de  léglise  de  Rouen 
où  il  resta  jus(|u'en  l.'{77.  Avant  d'être  <hargé  |»ai-  Charles  V  de 
traduire  les  o'uvres  d'Arist(de.  Nicole  Oresme  avait  déjà  publié 
plusieurs  ouvrages,  sur  les  divinations  et  sur  l'astrologie  judi- 
ciau'e,  sur  la   spjièi<',  cl   sdu   laineux   li\i'e  !)/>  orfr/iiic,  naf>ir/i, 

1.  Jean  de  Vi^cn.ii  f>l  un  Imiliiclcui-,  sinon  très  t'x.ict  rl  (n'-s  t'Ii'^'aiit,  du 
moins  tn-s  nicund.  Il  a  Iraduit  le  Minnv  hixloriul  di'  VinionI  de  Hoanvais,  la 
Léf/emli'  dorer  de  .lai-ques  de  Vora>.'ine,  les  Otia  imperialia  de  Gervais  de  Til- 
bury, nné  partie  de  la  rlironi(|ne  dt-  l>riniaf,  le  /)<?  rc  militari  de  Véf,'cce  (déjà 
traduit  en  jirose  par  Jean  de  Menn  et  en  vers  par  Jean  Prioral,  de  Besaneon). 

1.  L'onvra^'e  de  .lacques  d,.  Crgoics  a  ,•{(■;  ('gnlenienl  Iradiiil  par  le  Irère  .Ii-an 
FetTun.  en   IlilT. 


TRADUCTEURS  203 

jure  el  nmlaliouihns  inouefarin/i.  En  \MU,  il  li'.uliiisit  les  Etlii- 
«pios,  ci  ramiée  suivante  les  Politiques  et  les  Économiques.  Il 
«Hait  en  train  de  mettre  en  fi'an«;ais  le  li'aité  :  If  Ciel  ri  In  Terre, 
<juan(l  (ihailcs  Y,  jiour  le  iéeoin|i('nsei',  le  nonnna  (''vè([ne  «le 
l^isieux,  le  i(>  novembre  V.Ml. 

(]oinme  tout  savant  <lu  moyen  Age,  Oresme  écrivait  le  latin 
plus  facilement  et  plus  volontiers  que  le  français.  Dans  \{\  pro- 
logue (le  sa  première  traduction,  il  s'excuse  de  sa  «  rude 
manière  de  parler  »,  car,  dit-il,  «  je  nay  pas  aprins  n<'  acous- 
tumé  de  rien  bailler  ou  escripre  en  françois  ».  Les  traductions 
«rOresme,  faites  non  sur  le  grec,  mais  d'après  b»s  traductions 
latines  de  Robert  de  Lincoln,  de  Guillaum(>  de  Mœrbeke  et  de 
Durand  d'Auvergne,  sont  accompagnées  d'un  glossaire  des  mots 
les  plus  diftîciles  à  comprendre  et  de  gloses,  firé-es  des  commen- 
taires de  1'épo([ue  ou  du  propre  fonds  du  traducteur.  Comme 
Berçuire,  Oresme  trouve  que  le  latin  est  «  plus  parfait  et  plus 
habundant  langage  que  françois  »,  et  qu'il  n'est  pas  possible 
Ao  toujours  traduire  «  proprement  o.  Il  en  donne  les  deux 
<'xemples  suivants  :  Homo  rsf  animal  et  Miilirr  rst  liomo  (ju'on 
ne  |»eut  traduire  en  français  Ho)nmf  est  b/str  et  Femme  rst 
homme.  Traduisant  plus  ou  moins  iidèlement  le  latin,  qui  était 
lui-même  une  mauvaise  traduction  du  grec,  (Jresme  nous  donne 
un  Aristote  quelque  peu  travesti  à  la  mode  du  xiv"  siècle.  Voyez, 
[>ar  exemple,  comment  il  se  représente  la  comédie  gre«M[ue  : 
«  Comédies  estoient  uns  gieux  que  l'en  faisoit  en  publique,  et 
se  desguisoient  les  gens  et  prenoient  faulz  visages,  et  recitoient 
personnages  des  choses  villaines  et  deshonestes  <'t  faisoieni 
rechignemens  et  laides  contenances,  si  comme  l'en  seult  faire 
se  chalivalis.  »  Disons,  pour  excuser  Nicole  Oresme,  qu'il  a  en 
lui-même  l'intelligence  de  comprendre  que  sa  traduction  était 
imparfaite,  obscure  et  inélégante.  11  s'en  excuse  modestement. 
«  Ou  temps  advenir,  dit-il,  pourra  estre  baillée  par  autres  en 
françoys  plus  clerem<Mit  et  plus  complectement.  »  Il  s'est  d'ail- 
leurs donné  beaucoup  de  peine  pour  la  rendre  aussi  claire  et 
aussi  exacte  que  possible,  et  la  comparaison  des  manuscrits 
nous  prouve  (|u'il  a  revu  et  revisé  ses  traductions  deux  fois  el 
même  trois  fois;  il  revisait  encore  quand  il  fut  surpris  ))ar  la 
mort  le  11  juillet  i:J82. 


264  SEUMONNAIllES  ET   TRADUCTEURS 

Jacques  Bauchant.  Raoul  de  Presles.  Jean  Golein, 
Jean  Corbichon,  Jean  Daudin.  —  Il  est  intéressant  de 
voir  avec  quel  zèle  Charles  V  recherchai!  dans  tout  son 
royaume  les  «  maistres  souffisans  en  toutes  les  sciences  et 
ars  »,  possesseurs  de  beaux  livres  ou  capables  d'en  traduire. 
Il  apprend  un  jour  (ju'un  certain  Jacques  Bauchant,  de  Saint- 
Quentin  en  Yerniandois,  avait  chez  lui  «  jilusieurs  livres  ». 
Aussitôt  il  le  fait  mander,  le  nomme  son  sergent  d'armes  et  le 
prie  de  traduire  le  livre  des  Voies  de  Dieu,  ou  Visions  de  sainte 
Elisabeth  et  un  traité  faussement  attribué  à  Sénèque,  le  Dr 
Remediis  fortiiitoriwi.  Jacques  Bauchant  rappelle  dans  le  pro- 
logue de  sa  traduction  comment  ses  livres  lui  ont  valu  la  faveui- 
royale  :  «  (]este  nohU'  alTcction  de  faire  translater  livres,  espe- 
cialment  historiens  et  moraulz,  avés  vous  eu  tous  dis  en 
volenté  et  propos  et  est  cliose  ainsi  comme  toute  notoire.  Mon 
tresredoubté  scigneui",  «piant  de  vostre  bénigne  grâce  il  vous 
plut  a  moy  faire  tant  de  honneur  comme  de  moy  retenir  a  vous 
et  faire  vostre  sergant  d'armes,  pour  ce  que  il  vous  fu  raporté 
d'aucuns  que  jr  avoie  [iluseurs  livres,  et  que  je  m'i  cognois- 
soie  aucunement,  vous  me  commandastes  (jue  je  vous  appor- 
tasse par  escript  les  titres  de  tous  les  livres  que  je  avoie  par 
devers  moy,  lesquiex  je  vous  aportai  et  oistes  lire,  especial- 
ment  ceulz  en  latin.  » 

Le  cas  de  Raoul  de  Presles  n'est  pas  moins  singulier.  Ce  grave 
personnage,  avocat  général,  nous  raconte  comment,  en  déjùt  de 
ses  refus  réj)élés,  malgré  son  grand  âge  et  ses  nombreuses 
occupations,  il  dul,  jiour  plaire  au  roi,  se  mettre  à  traduire  la 
Cité  de  Dieu  de  saint  Augustin.  A|irrs  un  éloge  obligé  de 
Charles  V  —  auquel  ne  s'a})pli(jue  pas  le  reproche  du  Sage  :  Roy 
sa7is  clergie  est  un  asne  couronné,  —  Raoul  nous  apprend  com- 
ment il  se  vit  dans  la  nécessité  d'obéir  à  la  volonté  royale  :  «  Et 
pour  ce  (juc  {"en  ne  ciiidc  (»;is  (juc  par  arrogance  ou  pai'  moy 
ingérer,  je  l'ayc  voulu  entreprendre.  j"a|qtelle  I)i«ui  a  temoing 
et  vous  le  savez  assez,  comment  et  par  quel  temps  je  l'ay 
refusé  et  ditleré  a  entrejirendre.  Et  les  excusacions  que  je  y  ay 
[•retendues.  Tant  poui-  ce  (|ue  je  savoie  cl  scay  la  foiblesce  de 
mon  engin,  la  grandeur  de  rciivic  cl  laage  dont  je  sui,  (jui 
iiir  dciisse,  si  connue  il   me  srinldr,  dorrsenavani    reposer.    Si 


TRADUCTEURS  265 

ne  licugue,  vous  ne  aiilrc,  moy  avoir  esté  si  lundi  (»ii  si  oulli'e- 
ciiidié  de  l'avoir  entrepris  de  moy.  Car  se  je  ne  cuidasse  avoir 
<'(»nimis  plus  grand  oflence,  et  que  l'en  me  tenist  plus  oultre 
cuidié  de  le  vous  avoir  refïusé  que  d'avoir  obey  a  vostre  com- 
mandement, je  l'eusse  a  plain  reffusé.  dw  il  me  semble  que 
j'avoie  assez  labouré  en  mon  temps,  tant  a  faire  le  livre  qui 
s'appelle  le  Compendieux  moral  de  la  chose  'piil)l.if/}u'  et  le  livre 
(jui  s'appelle  la  Muse,  laquelle  il  vous  plut  a  recevoir  en  gré, 
l)Our  ce  que  je  l'avoie  intitulée  a  vous,  comme  les  Croniques 
en  fraiiçois  contemporisees  dit  commencement  du  monde  Jusques- 
au  temps  de  Tarqnin  l'orguilleux  et  du  roij  Cambises,  qui  ref/ne- 
renl  en  un  temps,  avecques  aucunes  Epistres.  Considéré  encore 
la  grant  charge  du  fait  de  mon  advocacie  qui  est  office  publique 
et  qui  requiert  labour  continuel,  mais  je  croy,  que  vous  avez: 
leue  celle  parole  de  Seneques  qui  dit  que  occiosité  sans  lettre 
est  mort  et  sépulture  d'onime  vif.  »  Raoul  de  Prestes  a  traduit 
la  Cité  de  Dieu,  non  pas  mot  à  mot,  mais  «  par  manière  de 
circonlocucion  »  ;  il  a  fait  de  nombreuses  «  additions  ou  decla- 
racions  ». 

Les  traductions  de  Jean  Golein,  provincial  des  carmes  de 
France  (le  Liber  de  Informalione  principum  ;  plusieurs  opuscules 
historiques  de  Bernard  Gui,  inquisiteur  de  Toulouse,  entre 
autres  les  Flores  cronicorum,  etc.),  de  Jean  Corbichon  (le  Liber 
de  proprietatibus  rerum  de  Barthélemi  l'Anglais)  et  de  Jean 
Daudin  ou  Doudin,  chanoine  de  la  Sainte-Chapelle  (le  De 
remediis  utriusque  fortunée  de  Pétrarque,  et  le  traité  de  Vincent 
de  Beauvais  sur  YÉducation  des  enfants  nobles)  ne  présentent 
pas  grand  intérêt. 

Denis  Foulechat.  —  Les  traducteurs  auxquels  s'adressait 
Charles  Y  n'étaient  pas  toujours  de  grands  latinistes,  témoin 
Denis  Foulechat  qui  en  1372  traduisit  le  Policraficus  de  Jean 
d(^  Salisbury.  Cet  honnête  personnage  avoue  que  1'  «  estrange 
gramoire  »  et  les  «  sentences  suspensives  parfondes  et  obscures  » 
du  latin  lui  ont  donné  beaucoup  de  mal,  et  qu'à  chaque  instant 
il  s'est  vu  arrêté  par  «  aucune  chose  ambiguë  ou  doubteuse  » .  Il 
s'adressait  alors  à  quelqu'une  de  ses  connaissances  plus  experte 
que  lui  et  «  au  plus  proprement  que  nous  poions  veoir  l'entente 
de  l'aucteur  par  un  acort  je  l'escrivoie  ».  En  dépit  de  cette  col- 


266  SKRiMONNAlRES  ET  TRADUCTEURS 

laboration,  Denis  FiMiIccli.il  a  dû  laisser  phisiniis  jiassages  de 
son  auteur  non  fiaduifs  :  «  Et  en  pluseurs  lieux  ou  je  uay  peu 
trouver  conseil  n'en  livre  n'en  plus  souffisans  de  moi,  J'ay  laissié 
les  espjices  en  esper.ince  de  les  corrigier  s'il  plnisfut  à  Dieu  (jue 
je  reldui'u.issi'  .1  i'aiùsou  je  |)Ourr(>ie  (>t  par  livres  cf  par  doclenrs 
Iden  recouvrer  d(*  les  amender.  »  On  iTesl  pas  pins  iiaiT  ni  jdns 
modeste!  Denis  s'excuse  huinldement  auprf's  de  C.harles  V 
d'avoir  mis  si  longtemps  à  traduire  le  rolicrali(|iie.  Qu'il  ne 
vous  déplaise,  dit-il,  <<  se  je  y  ay  mis  longuement,  car  en  v«'rité 
l'œuvre  estoit  jdiis  granl  (pie  a  m(»y  n'appartenoit,  si  mi  a 
faillu  longuemenl  estudiiM"  et  comme  jay  dit  par  avant,  je 
n'avoie  pas  Ions  jours  conseil  prest  ».  Il  a  fait  ce  (pi'il  a  pn. 
sans  épargner  ni  son  temps  ni  sa  |)eine.  Que  de  plus  savanis 
que  lui,  «  pour  l'amour  de  Dieu  »,  veuillent  corrigrer  son  œuvre! 
<c  Et  humblement  lenr  rcipiici'  en  yc(dle  manière  (pie  pas  ne  se 
travaillent  a  (juerir  le  poil  dessoubz  le  cuir!  » 

Simon  de  Hesdin,  Nicolas  de  Gonesse,  Jean  de 
Courtecuisse,  Laurent  de  Premierfait.  Maître  Simon 
de  llesdin,  religieux  des  hospitaliers  de  Saint-Jean  de  Jéi'ii- 
salem,  commeiK^a  pour  (Charles  Y  la  traduction  des  Fada  cl 
dicla  mcmorahilia  de  Val«''re  Maxime,  si  gonl(''s  an  moyen 
âge,  que  maître  Nicolas  de  Gonesse  acheva  |»liis  tard  en  l'iOl 
«  du  commendement  et  ordonnance  »  de  Jean,  Awc  de  Herry. 
l*our  le  m('me  prince,  Jean  de  ('onrieciiisse  traduisit  en  l'iICi 
«  le  livre  de  S(''nèquc  des  quatre  Vertus  cardinaulx  »,  c'est-à- 
dire  le  De  quatuor  mrtiilibiis ,  (|ui  n'est  (|ii"un  i-emaniement  de 
la  pi'emi('M'e  partie  du  Liher  de  copia  m'horinn^  œuvre  d'un 
faussaire  du  m''  on  iv'  si(''(le,  (pie  Martin  de  Uraga  s"appro|>ria 
plus  tard  sous   le  titr(^  de  Libcllus  de  formula  liones/n'  vitae. 

Un  anti-e  prot(''gé  du  i\\\{-  de  Herry  (\st  Laurent  de  Pi'(Mnier- 
fait.  (]e  personnage,  au(piel  le  richissime  lînreau  de  Daiimartiii 
onVail  libéralement  le  gîte  et  h^  couvert  dans  son  bel  UCAiA  de 
la  nie  de  la  (loiirroierie.  était,  au  dire  de  (iiiilleli(>il  de  Met/, 
«  inig  poêle  de  grani  anclorit(''  ».  Ses  vers,  s  il  en  a  jamais 
écrits,  sont  jterdus;  il  nous  reste  de  lui  de  médiocres  traductions 
de  (!licéron  (;t  de  Boccace.  I']n  l'id").  Louis  de  {{oiiiImui  (pii. 
suivant  Christine  de  Pisaii.  prenait  son  plaisir  «  en  t(»iites  choses 
bonnes,   sonbtiles    et    belles    »,    lui    commanda    une    traduction 


TRADUCTEURS  207 

Aw.  De  Scneclule  et  (|uel(|U('s  uiiiiécs  plus  lard  du  Ih-  Amicitia. 
Laurent  «le  Promierfait,  faiseur  (l'eniliarras  ri  de  grandes 
phrases,  ne  sait  ofi  Irouver  des  paroles  suflisaiiles  pour  louer 
le  duc  de  Bourbon,  ce  prince  ijui  mérite  «relie  appelé  «  pliilo- 
so])he  »  et  non  pas  «  asne  couronné  »,  «|ui  d«''s  son  enfance  a 
contracté  de  «  doulces  amistiez  et  bénignes  accointances  avec 
aucuns  philosophes  nourriz  et  abeuvrez  du  doulz  lait  des 
mamelles  de  «lame  Philoso[diie  »,  cet  illustr«'  «  «lescendant  d<' 
ce  tressaint  et  tresglorieux  attayen  monseigneur  saint  Loys  ». 
Le  Livre  d«^  Vieillesse,  «  l«M|uel  «licta  et  «'scrivi  le  noble  philo- 
sophe et  prince  de  elotjuence,  Tulle,  consul  rommain,  dedens  la 
poitrine  duquel  philosophie  naturelle  et  morale  esleut  son  domi- 
cile »,  «'st  écrit,  remai'«[ue  Laurent,  «  en  très  courtet  latin  »: 
aussi  le  traducteur  s'est-il  permis  d'allonger  «  en  exposant  par 
motz  «>t  par  sentences  »  ce  «[ui  lui  a  semblé  trop  bref  ou  troji 
obscur.  Dans  bî  j)rologue  «le  la  Vraie  Amitié,  Laurent  s'en 
prend  aux  gens  «[ui  trouv«'nt  à  l'edire  à  ses  tra«luctions.  Certaines 
g<3ns,  dit-il,  pensent  «[ue  «  la  magesté  et  la  gravité  «les  paroles 
et  seiit«'nces  sont  moult  humiliées  et  adm()indri«>s  par  m«ui 
langaige  vulgar  «|ui  par  nécessité  de  motz  est  petit  «'t  legier  «'I 
pour  ce  je  ne  deusse  avoir  entre[»rins  ne  mis  a  tin  c«>ste  trans- 
lacion  ».  Laurent  répond,  pour  son  excuse,  «iu<>  d'autres  ont 
traduit  «  en  vulgar  »  les  saints  livi'es  de  la  liibb'  «  mesmemeul 
a  la  lettre  «]ui  est  si  périlleuse  «•h«tse  es  oreilles  de  la  gent  laye  ». 

En  1409,  Laurent  «le  Premierfait  traduisit—  s'il  est  permis 
d'emjdoyer  ce  mot  pour  le  travail  au(juel  se  livra  Laurent  — 
[)oui-  le  compte  du  duc  «le  Beri-y  le  De  casibus  illustriinn 
nirorum  «le  Boccace,  et  vers  lil4  le  Décameron,  d'après  une 
traduction  latine  d«'  Frère  Antoine  d'Arezzo. 

Vasque  de  Ijucéne.  —  Les  ducs  de  Bourgogn«',  comnu' 
les  ducs  de  Bourbon  et  de  Berry,  eurent  aussi  leurs  traducteurs. 
Le  plus  intér<\ssant  est  le  Portugais  Vasco  Fernandez,  comte  de 
Lucena,  «jue  le  mariage  de  Phili[)pe  le  Bon  avec  Isabelle  «le 
Portugal  avait  attiré  à  la  cour  de  Bourgogne.  C'était  un  lettré 
qui  maniait  le  fran«:ais  aussi  bien  que  sa  langue  maternelle  ou 
([ue  l'espagnol.  Il  traduisit  pour  Charles  le  Téméraire  V Histoire 
(V Alexandre  le  Grand  de  Quinte  Curce  en  1464  et  la  Cyropédie 
«le  Xénophon  «mi  I  'i70.  Vasque  de  l^u«'ène  nous  appreml  dans  un 


268  SËRMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

prologue  intéressant  qu  il  a  conil)lé  les  lacunes  de  Quinte  Curce 
en  traduisant  des  fragments  de  Démosthène,  de  Plutarque,  de 
Josèphe  et  de  Justin  :  puis  il  rappelle  les  anciens  poèmes  sur 
Alexandre,  tout  remplis  de  «  evidens  mensonges  ».  «  Et  pour 
ce  que  aulcuns  pourroient  blasmer  mon  labeur  comme  superlhi, 
disans  que  on  treuve  ces  histoires  en  françoys  en  rime  et  en  prose 
en  six  ou  en  sej)t  manières,  je  respons  qu'il  est  vray,  mais  cor- 
rompues, changées,  faulses  et  plaines  de  evidens  mensonges.  » 
Vasque  de  Lucène,  voyant  qu'on  n'estimait  guère  de  son  temps 
les  historiens  anciens,  pas  plus  Tite-Live  que  Salluste,  «  qui 
sont  les  meilleurs  historiens  de  la  langue  latine  auxquelz  Quinte 
Curce  est  semblable  »,  avait  fort  hésité  à  entreprendre  une  telle 
traduction,  d'autant  plus  que  «  l'imperfection  et  la  rudesse  de 
son  langaige  françois  »  n'étaient  pas  pour  faciliter  les  choses. 
11  avait  même  abandonné  son  travail  commencé,  et  pendani 
trois  ans  il  n'y  avait  plus  songé.  Il  se  remit  à  l'œuvre  sur  les 
pressantes  sollicitations  de  messeigneurs  Jean  de  Créqui  et  Jean 
de  Galabre.  «  Si  me  sembla  plus  utile  que  le  dit  Quinte  Curce 
fust  en  françois  mal  translaté  que  nullement.  Neantmoins  me 
suis  pené  de  le  translater  le  plus  entier  et  près  du  latin  que  j'ay 
peu,  sans  user  de  termes  trop  haultz  ne  trop  obscurs.  En 
aulcuns  lieux  je  n'ay  peu  translater  clause  a  clause  ne  mot 
a  mot  obstant  la  difficulté  et  briefté  du  latin.  Si  l'ay  departy  par 
chapitres  et  articles  afin  (ju'il  fiist  plus  cler.  »  Vasque  de 
Lucène  trouve  ensuite  nécessaire  de  montrer  la  supériorité  de 
Quinte  Curce  sur  les  poèmes  fabuleux  d'Alexandre  le  Grand. 
«  Vous  n'y  trouverez  pas,  dit-il  à  Charles  le  Téiuéraire,  que 
Alexandre  ait  volé  en  l'air  atout  quartiers  de  mouton,  ne  vagué 
par  dessonbz  mer  en  lonneaulx  de  voirre,  ne  parlé  aux  arbres 
du  soleil,  ne  aultres  fables  faintes  par  hommes  ignorans  la 
nature  des  choses,  non  congnoissans  tout  ce  estre  fanlx  et  impos- 
sible. »  Dans  des  réflexions  finales.  Vasque  de  Lucène  fait  un 
parallèle  enfie  Alexandre  (]ui  conquit  tout  l'Orient  «  sans  grani 
nombre  de  gens  d'armes,  sans  geans,  sans  enchantamens,  sans 
nn'racles  et  sans  sommes  d'argent  moult  excessives  »,  et  Cliarles 
h'  Téméraire  qui,  sur})assant  Alexandre  «  en  devocion,  conti- 
nence, chasteté  et  attemprance  »,  pourrait,  s'il  le  voulait,  sou- 
mettre tout   rOrifMil  "  à  la   foy  de  Jhesiierist   »   et  ac(|uérir  ainsi 


BIBLIOGRAPHIE  269 

«  jrloire  perpetuelo  «.  La  traduction  de  la  Cyropédie,  faite  sur  lo 
latiu  de  Pog^g-e,  donne  à  Vasque  de  Lucène  l'occasion  de  com- 
parer Charles  le  Téméraire  à  Gyrus,  la  cour  de  Bourgogne  à 
celle  des  Perses. 

Le  même  Vasque  de  Lucène  avait  déjà  traduit  en  français, 
vers  1460,  le  Triiuifo  de  las  donas  de  Juan  Rodi-igez  de  la 
Câmara,  à  l'instigation  de  Vasco  Mada  de  Villîilohos,  écuvoi- 
d'écurie  de  Philippe  le  Bon. 


BIBLIOGRAPHIE 


Sernkjnnaires.  —  Sur  de  nombreux  manuscrits  de  sermons,  voir  les 
Notices  et  Extraits  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale  et  des  autres 
bibliothèques,  t.  XXXIl,  i'^  partie,  et  XXXIII,  l'<^  partie  (articles  de  M.  B.  Hau- 
réau).  —  B.  Hauréau,  ISoticcs  et  Extraits  de  quelques  manuscrits  latins  de 
ta  Bibliothèque  nationale;  Paris,  1890-1892.  —  Histoire  littéraire  de  la  France, 
l.  XXIV;  Paris,  1862  (article  de  Victor  Le  Clerc),  et  t.  XXVI;  Paris,  1873. 
.'{87-408  (article  de  M.  B.  Hauréau).  —  N.-E.  Geruzez,  Histoire  de  l'élo- 
quence politique  et  reliqicuse  en  France  aux  XIV^,  XV^  et  XV I^  siècles;  Paris. 
18.37-1838.  —  A.  Lecoy  de  La  Marche,  La  Chaire  française  au  moyen 
âge,  spécialement  au  XUF  siècle,  d'après  les  manuscrits  contemporains  ;  Paris, 
1868.  Deuxième  édition  corrigée  et  augmentée,  1886.  —  Abbé  L.  Bourg'ain. 
La  Chaire  française  au  AT/'"  siècle  d'après  les  manuscrits;  Paris,  1879.  —  Sui- 
tes sermons  mi-partis  de  latin  et  de  l'rançais,  voir  Histoire  littéraire  de  la 
France,  t.  XXI,  313-317  (article  de  Paulin  Paris).  —  Sur  le  fragment  do 
-lonas,  voir  E.  Koschwitz,  Commentar  zu  den  scltesten  franzœsischcn 
Denkmœlern;  Ileilbronn,  1886.  —  Les  sermons  français  de  saint  Bernard 
ont  été  publiés  par  Le  Roux  de  Lincy  à  la  suite  des  Quatre  livres  des  Rois. 
Paris,  1811,  et  par  M.  W.  Fœrster,  Erlangen,  1885. —  Sur  saint  Bernard, 
voir  N.-E.  Geruzez.  Essai  sur  l'éloquence  et  la  philosophie  de  saint  Ber- 
nard; Paris,  1838.  —  Eugen  Léser,  Fehler  und  Lûcken  in  dcr  Li  sermon 
Saint  Bernard  yenannt  Predigtsammlunq;  Sondershausen,  1887.  —  A.  Tobler. 
Predi'jten  des  h.  Bernard  in  altfranzœsischer  Ucbertraqunq ,  dans  les 
Sitzunqsberichte  der  K'in.  prcuss.  Akademie  der  Wissenschaften,  4  Avril  1889. 
—  Sur  les  sermons  français  de  Maurice  de  Sully,  voir  A.  Boucherie,  Le 
Dialecte  poitevin  au  XHF  siècle  Paris  et  Montpellier,  1873:  M.  Paul 
Meyer,  dans  Romania,  t.  V,  i66-f87,  XXIII,  177-191,  497-o08.  —  Le  sermon 
Belle  Aelis  a  été  publié  par  A  Boucherie,  ouv.  cité,  217-221.  —  Sur  les 
Exempta,  voir  Lecoy  de  La  Marche,  Anecdotes  historiques,  légendes  et  apo- 
logues, tirés  du  recueil  inédit  d'Etienne  de  Bourbon,  dominicain  du  XHI"  siècle, 
fnibliés  pour  la  Société  de  l'histoire  de  France:  Paris.  1877.  —  Les  contes 
moralises  de  Mcole  [iozon.  pub.  par  L.  Toulmin  Smith  et  Paul  Meyer; 
Paris,  1889.  —  The  Exempta  or  illustrative  stories  froni  the  Sermones  vul- 
gares  of  Jacques  de  Vitry,  edited  by  Thomas-Fred.  Crâne;  London,  1890 
(Folk  Lore  Society).  —  Paul  Meyer.  I^otice  sur  un  recueil  (^/Exempla,  ren- 
fermé dans  le  ms.  B.  IV  19  de  la  Bibliothèque  capitulaire  de  Durham,  dans 
Sotices  et  Extraits,  t.  XXXIV,  l^^  partie,  399-437.  --  Sur  un  anonyme,  auteur 
du  Tractotus  de  Abundantia  cxemplorum  in  sernumibus,  voir  M.  B.  Hau- 


•270  SKUMONNAIKKS   P:T   TRADUCTEURS 

réau  dans  Hisluire  littéraire  de  lu  h'rance,  t.  XXIX.  .'iFCi-il.)! .  —  Les  fables 
tl'Eude  de  Cheriton  ont  été  publiées  par  M.  Léopold  Hervieux.  Les  fabu- 
listes lalin!<  depuis  le  sièele  (rAïKjiistc  jttsijii'à  lu  fin  du  iiunicn  (ij/c;  Paris. 
1884,  t.  II.  .Journal  des  Sitrants,  lévrier  dS'.Xl,  arliclc  de  M.  B.  Hauréau.  — 
Sur  Jean  de  Werden.  franciscain,  réputé  Tauteur  du  Dormi  serare,  voii' 
M.  B.  Hauréau.  dans  Hisloire  lillrraire  de  la  France,  t.  XXV,  7i-Si. 

Abbé  Bourret,  Essai  historique  et  critique  sur  les  scruious  français  de 
lierson;  Paris,  IBijS. 

Sur  Menol  et  Maillard,  voir  Henri  Estienne.  Ajiohvjic  pour  Hérodote 
publiéeaiec  introduclion  et  notes,  par  P.  Ristelhuber  :  P.iris.  IS78.—  Scnnous 
de  Frère  Michel  Menot  sur  la  Madeleine  arec  une  nalice  et  des  notes,  par  Jehan 
Labouderie  :  Paris.  1832.  —  Sermon  de  F.  Olivier  Maillard,  preschc  à  Bruges 
en  L'iOO.  et  aultres  pièces  du  même  auteur,  avec  une  notice,  par  M.  Jehan 
Labouderie:  Paris,  182G.  —  Les  œuvres  françaises  d'Olivier  Maillard,  ser- 
mons et  poésies,  publiées  d'après  les  manuscrits  et  les  éditions  originales,  arec 
introduction,  notes  et  notices,  par  Arthur  de  la  Borderie:  Nantes,  1877 
(Société  des  bibliophiles  bretons).  —  Abbé  A.  Samouillan.  Étude  sur  la 
chaire  et  la  société  françaises  au  XV''  siècle.  Olivier  Maillard,  sa  prédication 
et  son  temps:  Toulouse-Paris,  1891.  —  Voir  également  Arthur  Piaget. 
La  Chanson  piteuse  el  les  antres  poésies  françaises  attribuées  à  Olivier  Maillanl. 
dans  Annales  da  Midi.  t.  V:  Toulouse,  189.3. 

Traductki  HS.  —  Sur  les  traducteurs  du  xiV  siècle,  voir  L,  Delisle. 
Le  cabinet  des  manascrils  de  la  Bibliothèque  nationale  ;  Paris,  18(>9-1881,  t.  1. 
p.  38  et  suiv.  —  Sur  Berçuire,  L.  Pannier,  Xotice  biographique  sur  le  bénc- 
ilictin  Pierre  Bersuire.  premier  traducteur  français  de  Tite  Lire,  dans  la  Biblio- 
thèque de  VEcolc  des  chartes,  1872,  p.  325-30i  :  A.  Thomas,  dans  Romania. 
\1I,  181-183.  — Sur  Jean  de  Vignai  et  Jean  Feri'on,  traducteurs  des  Échecs 
moralises,  voir  un  article  de  F.  Lajard,  Hisloire  littéraire  de  la  France,  t.  XXV. 
1(41.  —  Sur  Jean  de  Vignai,  P.  Meyer,  dans  les  Archives  des  missions  scieii- 
lifiques  et  littéraires,  2''  série,  t.  III:  Paris,  1866,  p.  262  et  suiv.  —  Sur  Nicole 
(  (resme,  Francis  Meunier,  Essai  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Nicole  Oresmc. 
Paris,  1857:  Léop.  Delisle,  Observations  sur  plusieurs  inanuscrits  de  la 
l'olitique  et  de  TEconomique  de  Nicole  Oresme,  dans  la  liibliothèque  de  l'Ecole 
des  chartes.  1869,  p.  60l-62(».  —  Sur  Jacques  IJaucbant, ,voir  une  notice 
de  Ch.  Desmaze,  Jacques  Bauchanl.  sergent  cl'armcs,  bibliophile  saint^ 
gitentinois.  dans  le  Bulletin  de  la  Société  des  antiquaires  de  Picardie.  1.S69. 
—  Sur  Raoul  de  Presles.  voir  Le  Roux  de  Lincy  et  Tisserand,  Paris  el 
ses  historiens  aux  XIV'  et  XV'  siè<-tes:  Paris.  1867.  p.  83-1  l;j.  —  Sur  Jean 
(iolein,  voir  un  article  de  L.  Delisle,  sur  le  Liber  de  informatione  prin- 
cipum,  dans  VHistoire  littéraire,  t.  XXXI.  3.)-î7.  —  Sur  Jean  CoIcmu.  traduc- 
li'iM'  de  Bernard  Gui,  voir  Notices  et  Extraits  des  manuscrits  de  la  liiblio- 
Ihéque  nationale,  I.  XXVIl,  2''  partie,  p.  227,  244,  2.J2,  270.  —  Sur  Jean 
Corbichon.  Hisloire  lilléraire.  t.  XXX,  p.  334-388.  —  Sur  Jean  Daudain,  voii' 
un  article  de  L.  Delisle.  Anciennes  traductions  françaises  du  traité  rfc 
Pétrarque  sur  les  remèdes  de  l'une  et  l'autre  fortune,  dans  les  Noiiecs  cl 
Extraits  des  manuscrits,  l.  XXXIV.  P'  partie,  p.  273  et  suiv.  —  Sur  LaurenI 
de  Premierfait,  voir  P.  Paris,  Les  manuscrits  français  de  la  Bibliothèque 
du  roi.  I,  236-2 Ti  :  Le  Roux  de  Lincy  ei  Tisserand,  Paris  et  ses  histo- 
riens, 412-Hi).  —  Attilio  Hortis,  Sludj  salle  opère  latine  dcl  lioccacio: 
Trieste,  1879,  p.  613-637,  T.il-Tîs.  —  Sur  Vas(iue  de  Lucène.  traducteur  du 
Trionfo  de  las  donas.  voii-  A.  Piaget.  Martin  Le  Franc,  prévôt  de  Lausanne. 
Lausanne,  IHSS.  ]>.  166- 166. 


CHAPITHK    VI 


L'HISTORIOGRAPHIE 


Historiens  et  Chroniqueurs.  —  Paimi  les  r*  rils  histo- 
i'i(|ii('s  qiio  le  moyen  àji>'  nous  a  laissés,  il  lauf  distiiiuiiei- 
dahord  los  «  hist(»iros  »  et  les  ci  chroniques  ».  Qui  s  a|»jtli(|iie  à 
faire  connaîlre  le  passé  lointain,  d'après  les  témoins  disparus 
de  ce  }tassé  ou  d  après  la  tradition,  est  un  historien.  Le  chr(»- 
niqueui-  i-aconte  s<ui  temps,  les  spectacles  (pTii  a  eus  sous  les 
yeux,  les  événements  qu'il  a  vécus  '-. 

Tous  ceux  qui  <uit  essayé,  au  moyen  àin\  (réciire  riiisloire 
«l'après  les  sources  n'oni  composé  que  des  ouvraiics  médiocres. 
Mais  commr'nt  s'en  étonner?  Ils  se  sont  heurtés  aux  difficultés 
que  rencontrent  les  historiens  modernes,  sans  être  aussi  luen 
armés  pour  les  résoudre.  Sans  instruments  hihlioiiraphiques, 
sans  textes  divines  de  foi,  dépourvus,  dailleurs,  |»oui' la  pli4)ail. 
d'expérience   <d    de    critiipie  ',    ils  se   sont  nécessairement  con- 

1.  Far  .M.  Cli.-V.  T.anglni<.  (ImcI.mii-  .-  Idli-i's.  rliar-V'  ilc  cmirs  a  la  Fanilt.-  de- 
Lettres  de  Paris. 

2.  Froissarl  eiilciulait  aiilreiiu'iil  la  (lisLiiiclioii  entre  la  ■■  cliroiiiiiiie  ■•  <■! 
I'  «  histoire  >■.  Le  chroniqueur  raconte  les  événements,  l'historien  en  expose 
les  causes  (cf.  ci-dessous,  p.  :i21.  n.  3).  —  On  a  confondu,  d'autre  part,  les  '•  chro- 
niques >•  avec  les  <.  annales  >•  quand  on  a  caractérisé  la  chronique  en  disant  : 
"  C'est  toujours  une  sorte  de  casier  chronologique  dans  lequel  fauteur  s'est 
donné  la  tâche  de  faire  entrer  des  notices  généralement  cmi)runlées  à  d'autre> 
chroniques  ou  à  des  documents  d'archives.  ••  (Le  Correspondant,  10  Janv.  I89;;. 
p.  m.)  A  ce  compte,  ni  Villehardouin,  ni  Joinville,  ni  Froissarl,  ne  seraient 
(les  chroniqueurs. 

3.  Voir  B.  Lasch.  Das  Erwachcn  und  die  Entwickelunq  dev  hlstorisclwn  liril'd 
nu  MiUelalter  [du  vi"  au  xii"  sièclel.  Breslau.  1887;  e!  C.  Rinaudo.  Gli  slitdi  sl»rici 
nel  medin  ern.  Turin.   ISS:!. 


272  L'HISTORIOGRAPHIE 

tentés  de  comy)iler  les  documents  qui  leur  sont  toinlx's  sdiis  l.-< 
main.  Ils  Toiil  fait  avec  plus  on  moins  de  goût,  de  bon  sens 
et  d'Iionnètetr  :  les  uns  sont  des  abréviateurs  ou  des  copistes 
<pn  n'ont  ajouté  à  leurs  sources  que  des  ei'reurs  dues  à  leur 
ijinorance  ou  à  leur  léy-èreté  ';  d'autres  ont  cru  devoir  enrichir 
ou  iiit<'rjt(d<M-  les  textes  dont  ils  se  sont  servis,  (Tornements  ou 
de  réflexions  |»ersonnelles;  mais  aucun  ne  s'est  évertué  à  re- 
cueillir, à  comparer,  à  peseï-  un  erand  nombre  de  témoig-nages 
pour  en  extraire  nudhodiquement  des  parccdles  de  vérité  -.  Ceux- 
là  même  (jiie  la  l(»iiiinire  <le  leur  es|ii'il  exact  (4  scrupuleux 
(Hit  ])rédisposés  sans  doute  aux  recherches  d'érudition,  telles 
qu'on  les  entend  aujouidhui,  ne  pouvaient  instituer  en  leui- 
temps  que  des  encpiètes  très  superlicielles  ;  on  I eu i- sait  gré  de 
l'intention,  mais  ou  na  guère  à  tenir  compte  des  résultats  qu'ils 
ont  obtenus.  —  lîicf,  les  hisloiiens  travaillaient,  au  moyen  âge, 
«•oinnu'  travaillent,  de  nos  jours,  les  écoliers,  l<»s  appientis. 
C'est  dire  que  leurs  œuvres  présentent  maintenant  un  très  faible 
intérêt,  quand  nous  possédons  leurs  sources.  S'ils  ont,  en  com- 
pilant, utilisé  des  documents  qui,  depuis,  (»nt  disparu,  on  les 
consulte  avidement,  à  la  vérité;  mais  ce  n'est  j)as  pour  eux- 
mêmes,  c'est  pour  les  textes  originaux  «pi'ils  ont,  par  hasard, 
conservés.  —  Ajoutons  que  les  historiens  du  moyen  âge  (qui 
ii"(»nt  donc,  au  point  de  vue  scienliti(]ue,  (|ue  la  valeur  de  leurs 
-sources)  ne  brillent  pas  non  plus  généralement  par  un  grand 
mérite  littéraire.  Plusieurs  historiens  modei-nes,  qui  n'étaient 
pas  des  critiques  ti"ès  habiles,  très  bien  informés,  avaient  des 
dons  de  poètes  ou  de  philosophes;  ils  se  soirt  mis  hors  de  paii' 
par  la  be.iuté  du  stvie  ou  par  la  force  de  la  pensée;  leurs  livres, 

1.  ■•  Les  f-'cns  <lii  moyen  âge...  avaient  peu  de  livres,  peu  de  moyens  d'infor- 
malion  sur  les  temps  passés  et  copiaient,  aveuirlément  les  auteurs  qu'ils  pou- 
vaient consulter;...  ils  ne  se  mettaient  gin^re  en  jieine  de  modifier  l'auteur  suivi 
par  eux;  les  |»lus  délicats  se  eontentaieni  <rv  changer  quelques  mots,  d'> 
ajouter...  (juclques  jiauvres  fleurs...  C'est  là  une  habitude...  qui  dénoie  une 
véritable  anémie  intellecluidie...  C'est  grâce  a.  celte  manie  du  plagiat  qu'il  nous 
est  possible  de  donneravec...  précision...  la  gtjnéalogie  de  la  plupart  des  o-uvres 
du  moyen  âge.  ■■  (A.  .Molinier,  Les simrces  de  l'/iisluirn  de  Fr/tnce,  Paris,  189:5,  p.  9.) 

2.  D'ailleurs  ce  n'était  pas  parce  que  la  vérité  historique  paraissait  digne  d'être 
étudiée  pour  elle-même  que  l'on  écrivait  l'histoire.  On  avait  l'idée  que  l'hisloin- 
est  l'école  des  mœurs.  Celte  idée  est  exprimée  dès  le  xii"  siècle,  et  «  sous 
Charles  V,  le  chevalier  de  la  Tour-Landry  faisait  lire  par  extraits  à  ses  filles, 
pour  l(!ur  appiendre  comment  elles  se  devraient  gouverner,  la  Bible,  les 
gestes  des  rois  et  cronicques  de  France...  »  (P.  Meyer,  Annuaire-Iittlletin  de  lu 
Sorte  té  de  l'Insloirc  de  Franee.  IS'.IO.  p.   lOM.) 


L'HISTORIOGRAPHIE  273 

imitilcs  aux  savants,  siilisistriil  comme  (l'uvrcs  darl.  Par 
malheur,  les  oi'iiemeuls  (>t  les  réflexions  brodés,  en  vers  ou  en 
prose,  par  les  écrivains  du  moyen  âge  sur  la  trame  des  docu- 
ments ou  delà  tradition  sont  d'une  extrême  pauvreté. 

Au  contraire,  (|ii('l(|iies-uns  des  chroniqueurs  du  movcn  àue, 
comme  Yillehardouin,  Joinville,  Froissart  et  Commines,  sont 
comptés  à  juste  titre  parmi  les  gloires  littéraires  les  plus  dura- 
bles de  l'ancienne  France.  C'est  que  les  chroni((ueuis  nont  pas 
cherché  à  décrire,  d'après  des  textes  insuffisants,  avec  (b-s  pro- 
cédés puérils,  un  passé  inconnaissable  pour  eux;  ils  ont  peint 
le  présent  d'api'ès  nature.  Tls  ne  se  sont  pas  livrés  aux  tiistes 
labeurs,  mécaniques  et  solitaires,  du  compilateur  ou  de  l'érudit  ; 
ils  ont  raconté  ce  qu'ils  ont  vu  ou  ce  qu'ils  ont  entendu  dire; 
ils  se   sont  i-aconfés  eux-mêmes.  Sans  doute,   tous  les  chroni- 
queurs n'eurent  pas  —  comme  Yillehardouin,  Joinville,  Frois- 
sart, Commines.  en  (b»s  genres  divers  — des  qualités  éminentes; 
quelques-uns  —    et  parmi  les  plus  grands  —  ont  eu  de  graves 
défauts.  Il  y  en  a  cpii  furent  crédules,  peu  clairvoyants,  mal  l'en- 
seignés; quelques-uns,  qui  avaient  le  don  de  la  vision  nette,  juste 
et  colorée,  ne  savaient  pas  raisonner;  d'autres,  habiles  à  dis- 
serter sur  les  effets  et  les  causes,  ne  photographiaient  pas  bien 
les  réalités  concrètes.  Il  y  en  a  dont  l'autorité  historique  est  très 
arrande,  et  d'autres  dont  les  historiens  modernes  récusent  avec 
raison   les  témoignages,  comme  entachés  d'inadvertance  ou  de 
calcul.  Mais,  quelles   que   soient  entre   eux   les  différences  de 
«  crédibilité  »  et  de  talent,  presque  tous  les  chroniqueurs,  «  mé- 
morialistes »  ou  «  faitistes  «,  auteurs  de  «  mémoires  »  ou  his- 
toriographes des  événements  du  jour,  ont  ce  trait  commun  d'avoir 
mis  dans  leurs  livres  un  accent  personnel,  des  reflets  directs  de 
la  vie,  qui  les  protègent  contre  l'oubli.  Yillehardouin,  Joinville, 
Froissart,  Commines,  et  quelques  autres,  sont  tout  entiers  dans 
leurs  écrits;  il  n'y  a  pas  d'hommes  du  moyen  âge  dont  nous  con- 
naissions mieux  aujourd'hui  le  caractère  et  le  visage  que  ceux 
dont  ils  ont  fait  le  portrait,  si  ce  n'est,  toutefois,  eux-mêmes. 
Plus  d'un    chroniqueur,   avant  d'aborder  le  récit    des    faits 
contemporains,  se  crut    obligé,   au  moyen  âge,  de  composeï-, 
en    manière   d'introduction,    une   histoire  des   temps    anciens, 
d'après  les  sources  i»anales.   Beaucoup  de  chronicpies  intéi'cs- 

HlSTOIBE    DE    LA   LANT,i;i:.    Il,  '0 


274  L  HISTUUIOGUAPHIE 

santos  sont    lui-crMlrcs,    pour  celte  rnisoii,  <l  liisluires  i|ui   ne   le 
sont  pas. 

(observons  enfin  que,  en  \-ri>\o  liénéralo,  les  érrits  liistori(|u<'s 
(lu  moyen  a^c  qui  son!  aujounlhui  goûtés  n'ont  pas  eu  de 
succès  au  moyen  Age  :  l<*  succès  est  allé  jadis  aux  comjiilations 
et  aux  coinpendia  que  Ion  ne  lit  jtlus  uiaiiilenaiil.  Les  anciens 
exemjdaii'es  de  Yilleliardouin  el  de  .Icdnvilie  ne  sont  j)as  com- 
Miuns  ;  ceux  d«»  la  «  Vie  de  (liiillaume  le  Maréchal  »,  de  Uo- 
herl  de  ('laii.  de  Jean  i(^  Bel,  de  ('hastellain,  etc.,  sont  très 
rares,  ou  uniques  :  on  a.  de  nos  Jours,  découvert  des  chefs- 
d'œuvre  qui,  conservés  dans  un  seul  manuscrit,  avaient  échappé, 
|»endant  des  siècles,  à  la  diligence  des  ])ii»liographes.  Que  Ton 
se  earde  donc  d'une  illusion  instinctive  :  sans  exception,  les 
chroniques  du  moyen  Age  (pii  sont  aiijouidhui  les  plus  con- 
luies  sont  celles  ipii,  au  moyen  âge,  liuit  t''l(''  le  moins,  (d  réci- 
|ii'0(|uemenl. 


/.  —  Des  origines  à   Vavènement  de  Louis  IX  '. 

Les  premiers  écrits  historiques  en  langue  vulgaire. 
—  IjCs  premiers  écrits  liist(U'iqu(\s  du  moyen  âge  ont  été  com- 
posés en  latin,  par  des  clercs,  pour  des  clercs;  et  si  le  pré- 
sent ouvrag-e  était  u!ie  «  Histoire  de  la  littérature  en  France  », 
au  lieu  d'èlre  une  «  Histoire  de  la  littérature  eu  français  »,  on 
aurait  à  indi(pier,  avant  les  |)lus  anciens  monuuuMits  de  This- 
loi'iographie  en  langue  vulgaire,  heaucoup  de  livres,  et  quel- 
ques-uns fort  beaux;  (piil  suflise  de  raj>peler  les  noms  de 
Grég"oire  de  Tours,  d«^  b'lodoar<l,  de  Richer.  —  Jusqujiu 
xn''  siècle,  les  laï<pu's  qui  n"enten<laient  pas  le  latin  ne  con- 
nuient  le  passé  que  par  les  chansons  de  geste.  «  Nés  des  ('vé- 
nements,...  les  chants  typiques  pr<''teudaienl  être  véi'idiques, 
et,  à  l'origine,  sauf  la  (h'dVtrmalion  iuévilahle  imposée  à  la  r/'a- 
lité  par    la    passion,  ils   l^'laicnj.   De  lA    le   nom...  de  cdiausiuis 

I.  Sur  les  oi'igines  el  sur  les  |iri'iuiri'<  (Icvt'loppfmcnls  de  riiisl<»riii<.'rii|»liir 
••Il  langue  fran<;aise,  voir  le  «liscoiirs  [iroiioiRr  par  M.  P.  Meyi-r  à  l'assemblée 
^'énérale  de  la  Société  «le  l'hisloire  de  France,  en  I8".t0  (Aniiuaiie-lhcUvliii,  I8'J0, 
1».  811  el  siliv.). 


UE8  ORIGINES  A   LAVÈNEMENT  DE  LOUIS  IX  275 

(le  geste  »,  le  mot  ijeste  (en  latin  Gesta,  lilic  «le  j»liisieurs 
ouvrages  historiques  du  liant  moyen  âge)  ayant  jiris  le  sens 
iT  «  histoire  ».  «  Une  chanson  de  geste  est  donc  proprement 
une  chanson  qui  a  pour  sujet  des  faits  historiques  '.  »  «  Les 
chansons  de  geste  ne  sont,  en  principe,  que  des  récits  histo- 
riques mis  à  la  portée  des  illetti'és.  »  (P.  Movcr.)  Si  h's  clian- 
sons  de  geste  des  tem[»s  méj'ovingi«'ns  et  carolingiens  étaient 
parvenues  jusqu'à  n(Mis  sons  leur  forme  primitive,  le  corpus 
(le  ces  inestimahles  moiiiinients  serait  l'histoire,  ou  |)lutot 
la  chronique  poétique  de  la  vieille  France  et  de  la  |)lu[)art  de 
ses  provinces.  Mais  on  sait  de  rest<?  qu'elles  sont  perdues,  et 
que  l'épopée  nationale  s'est  surchargée,  au  cours  des  siècles, 
d'épisodes  fahuleux,  d'éléments  romanesques,  d'en-eurs  et  d'in- 
ventions qui  en  ont  recouvert  et  détruit  pres(pie  entièrement 
le  fond  authentique.  Les  érudits  travaillent,  de  nos  jours,  à 
discerner  sous  ce  hadigeon  les  couleurs,  les  fi-agments  épar- 
gnés, des  peintures  anciennes;  ils  ont  réussi  à  dégager  de 
Girard  de  Boussillon ,  du  Couronnement  de  Louis,  de  Raoul  de 
Cambrai,  de  Gaidon,  etc.,  <les  données  historiques  assez  pré- 
cises; il  serait  néanmoins  hors  de  jiropos  de  mentionner  ici, 
autrement  que  par  prétérition,  des  œuvres  qui,  dans  leur  état 
actuel,  sont  tout  à  fait  étrangères  à  l'historiogi-aphie  propre- 
ment dite. 

Tout  le  monde  s'accorde  à  reconnaître  qu(^  l'histoiiographie 
proprement  dite  en  langue  vulgaire  <late  des  croisades.  Et  <'ela, 
dit-on,  s'explique  très  aisément  :  «  On  voulut  connaître,  en 
Occident,  le  sort  de  ces  milliers  de  chrétiens  (pii  étaiejit  partis 
[tour  l'Orient  lointain,  d'oîi  si  peu  revenaient  »  :  d'autre  part, 
ceux  qui  avaient  échappé  aux  périls  d'outremer  <mt  dû  se 
plaire,  de  i-etour  dans  leurs  foyers,  à  raconter  les  grandes 
choses  (piils  avaient  vues  ou  accomplies.  Nous  constatons  en 
efTet  que  les  Occidentaux  furent  renseignés  sur  les  deux  pre- 
mières ci(»isades  par  un  grand  nomhre  de  lettres  et  de  chroni- 
(pies,  écrites  en  latin  par  des  clercs.  Mais  les  laïipies?  Sans 
doute,  ils  (»iit  expédié  de  Terre  Sainte,  eux  aussi,  des  h^ttres  à 
leiu's  amis  d<'  France;  les  sur\ivaiils  auront  l'acont*'  leurs  cani- 

1.  G.  l'ju'is.  \.a  lÀllérulure  fianaiisc  au  )itO!/ea  l'tgc.  li"  éd.,  ;!  21.   \t.  Ii8. 


276  L'HISTORIOGRAPHIE 

pa^nos,  <!<'  vive  voix  itoui-  l.i  ])liipart,  (|iio1(|ii('s-iims.  jtctil-rhc 
|tar  ('"ciit  : —  in.illM'iii'eu.semciil.  si  elle  a  fxislr.  tonte  cette  litt(''- 
rature  narrative  a  disparu  '.  Il  n'y  a  pas  de  clijoni(pi('s  en  notre 
langue  vulgaire  de  la  première  ni  de  la  seconde  croisade;  il  y 
en  a  seulement  des  «  histoires  ». 

Les  «  histoires  »  en  langue  vulgaire  de  la  première  croisade 
ont  été  composées  par  des  jongleurs,  qui,  sans  avoir  pris  part 
à  l'expédition,  se  sont  proposé  de  la  raconter  d'après  les  sources 
originales,  c'est-à-dire  d'après  ces  comptes  rendus  oraux  ou  écrits 
<]ui  sont  aujourdhui  perdus  ou  conservés  en  latin.  Ils  ont  com- 
j»osé  en  vers,  parce  que  c'est  sous  cette  forme  qu'ils  étaient 
hai)itués  à  conter  les  exploits  des  héros  de  gestes.  Leurs  poèmes 
«  n'avaient  guère  de  la  j>oésie  que  la  forme,  au  fond  ils  étaient 
de  l'histoire  »  -.  Mais  ces  poèmes  eux-mêmes  sont  perdus;  et 
on  n'en  a  [dus  que  des  remaniements  romanesques,  fabriqués 
par  d'autres  jongleurs  sur  le  modèle  des  chansons  de  geste, 
banales  et  stylisées,  qui  étaient  de  mode  en  leur  temps.  Les 
Sarrasins  de  la  plupart  des  chansons  du  cycle  de  la  croisade 
sont  des  Sarrasins  de  convention,  habillés  de  la  défroque  des 
Sarrasins  du  cycle  carolingien.  Ces  chansons  furent,  en  outre, 
bourrées,  moyennant  finances,  de  noms  propres  et  de  fables, 
destinés  à  gratifier  la  vanité  des  familles.  Ce  ne  sont  pas  là,  on 
le  voit,  des  monuments  historiographiques.  Et  il  ne  faut  j>as 
compter  non  plus  au  nombre  de  ces  monuments  un  poème  de 
la  fin  du  xn"  siècle,  en  laisses  monorimes,  sur  l'histoire  de  la 
première  croisade,  car  c'est  simjilenient  une  traduction  de  la, 
chronique  en  latin  de  IJaudri  de  Bourgueil. 

C'est  dans  la  région  anglo-normande  que  les  jongleurs  sem- 
blent avoir  pris  d'abord  l'habitude  d'écrire  l'histoire  en  français; 
en  tout  cas,  c'est  de  là  que  proviennent  les  œuvres  d  historio- 
graphie les  plus  anciennes  qui  aient  été  conservées  ^  Conformé- 

1.  Un  certain  Rirhard  ]i'  PMcrin  passai!  au  xii°  siècle  pour  avoir  composé  un- 
rérit  en  vers  français  do  la  première  eroisade.  On  n'a  pas,  sur  son  compte,, 
d'autre  renseignement.  Il  aurait  été  l'aulenr  de  cette  »  (Ihansou  dAnlioehe  » 
(pie  Graindor  rie  Douai  fondil,  à  la  lin  du  xu"  siècle,  avec  la  chanson  dilc  de 
Jérusalem. 

2.  G.  l»aris,  o.  c.  G  29,  p.  A'.K 

3.  Les  Anglo-Normands  et  les  Français  du  Nord  ont  eu  plius  tôt  ipic  les  autres. 
(M'upies  romans  et  germaniques  le  goût  de  l'histoire  en  langue  vulgaire.  L'his- 
loire  est  une  branche  rrl.iljveiuenl  récenle  et  peu  importante  de  la  lillérature 
en  langue  <l'oc.  par  exemple. 


DES   ORIGINES  A    L'AVÈNEMENT   DE   LOIIS   IX  277 

ment  à  la  tradition  de  la  cour  ducale  de  Normandie,  l'aristo- 
cratie anglo-normande,  curieuse  de  ses  origines,  aimait  les 
récits  d'histoire  nationale.  Il  en  circulait,  au  xi"  siècle,  sur  les 
ducs  Guillaume  Longue  Epée,  Richard  sans  Peur,  Rohert  le 
Diable,  dont  on  ne  connaît  plus  aujourd'hui  ([ue  des  rédactions 
altérées,  de  très  jjasse  époque.  Aelis  de  Louvain,  veuve  de 
Henri  P""  (mort  en  1135),  avait  fait  composer  par  un  certain 
David  un  poème,  en  forme  de  chanson  de  geste,  sur  la  vie  de 
son  mari.  Ainsi,  vers  le  temps  où  des  rimeurs  composaient, 
d'après  des  sources  écrites  ou  non  écrites,  ces  chansons  de  geste 
historiques  sur  la  première  et  la  seconde  croisade  qui.  nous 
l'avons  dit,  ne  se  retrouvent  plus,  les  jongleurs  normands  ou 
anglo-normands  versifiaient  de  même,  en  langue  vulgaire,  l'his- 
toire de  leur  pays  et  de  leurs  princes.  Ils  ont  eu,  eux,  cette 
i)onne  fortune  que  toutes  leurs  productions  n'ont  pas  péri. 

Poèmes  anglo-normands.  —  JJEstorie  des  Enfiles,  de 
(j(dlrei  Gaimar,  a  été  composée  entre  1147  et  1151,  à  la  requête 
de  Constance,  femme  de  Ralf  Fitzgilhert,  lord  de  Scampton. 
Gaimar  a  rimé  dans  cet  ouvrage  en  vers  octosyllabiques  '  l'his- 
toire de  la  Grande-Bretagne  depuis  l'expédition  des  Argonautes, 
qui  prépara  la  guerre  de  Troie,  et,  par  conséquent,  l'émigration 
du  ïroyen  Brutus,  éponyme  prétendu  des  Bretons,  jusqu'à  la 
mort  de  Guillaume  le  Roux.  La  première  partie,  celle  où  étaient 
contées  les  légendes  bretonnes  d'après  YHisloria  regum  Bri- 
tannise  de  Geffrei  de  Monmouth,  n'existe  plus;  ce  qui  reste 
(quel(|ues  milliers  de  vers)  n'est  guère  qu'une  paraphrase,  sans 
valeur  littéraire,  assez  souvent  inexacte,  de  VAnglo-Saxon 
Chronicle,  où  l'auteur,  qui  avait  certainement  vécu  en  Lincoln- 
shire,  a  inséré  quelques  traditions  locales  (sur  Havelock  le 
Danois,  Hereward,  etc.). 

GefTrei  Gaimar  fut  en  relations  personnelles  avec  Henri  I", 
la  reine  Aelis  de  Louvain  et  le  bâtard  du  roi,  Robert  de  Glou- 
cester;  il  est  le  premier  en  date  d'une  lignée  de  jongleurs  noi- 
mands,  familiers  de  la  cour  d'Angleterre,  qui,  sous  son  patro- 
nage, se  sont  appliqués  à  mettre  en  français  des  livres  latins 

I.  M.  P.  Meyer  {l.  c,  p.  92)  observe  que  «  ces  petits  vers  familiers  et  voisins 
«le  la  prose  se  prêtaient  mieux  que  les  jrrands  vers  rangés  en  tirades  monorimes 
et  d'allures  solennelles  aux  détails  d'un  récit  ». 


278 


L'HISTORIOGRAPHIK 


(I  liis|(»it<-  ;iii(iriiii('  cl  à  ii.incr  les  (''véiiciiKMils  ((uili'iiiixujiiiis. 
Peu  (le  Icmps  a[)n's  Gniiiuir  ((|iii  ciil  riiilnitidii  drcrirr,  ri  i|iii 
écrivit  pout-ètro,  on  \nr\ur  l('iii|ts  (|ii<-  son  Eston'f,  iiiic  vie  dr 
Tloiiri  I",  àroxcinpiodc  son  rival  David),  |)arut  Wacc. —  ^raîlrc 
Waco,  né  à  Jcisi^y.  éliidianl  des  ét'olcs  do  Paris,  «  clerc  lisanl  » 
à  Caen  avani  li:{:'»,  termina  on  llo5  sa  Geste  des  Bretons,  coni- 
inunément  aj»])olée  plus  lard  lo  Brut  d'Ant^lotoi  ro,  (|tii  osl  inir 
paraphraso  do  (iofTroi  do  Monnioulh.  En  I  lOO.  il  oniropril,  pour 
|»laii'o  à  Honri  II,  do  vorsitior  Thistoiro  dos  ducs  do  Xorniandi<'  : 
cVst  la  Geste  des  Normanz  (ou  Roman  de  Bon),  lilirenionl  Ira- 
iIimIo  oI  aliré;^V'o  dos  vioux  clironicpiours  latins  ipio  luius  axons, 
mais  avoc  dos  additions  intérossanlos,  écho  do  contos  p<»pu- 
laires.  Do  co  labeur  il  fut  récompense,  entro  HfiO  et  ||"0,  par 
une  prébende  à  Baveux,  et,  sans  doute,  par  (Tautros  lilH''ralit(''s  : 

Je  paroi  a  la  liclio  geni 
Ki  unt  les  rentes  et  l'argent: 
Kar  pur  eus  sunt  li  livre  fait 
E  bon  dit  fait  et  bien  retrait. 

II  écrivait  facilomonl  ol  v(»lonliois,  siiiloul  (jiiand  on  lo 
payait  bien  : 

Mult  m'est  dulz  li  tiavails  quant  jo  cuit  ciinquesler. 

S'il  cessa  d'écriro.  on  Il7i,  lorminanl  sa  Gfsir  des  Nonnunz 
(déjà  loniiue  (!<>  18  000  vers)  à  la  bataille  ^\r  ïincbiduai  (110"), 
ce  n'est  pas  parce  (pi'il  était  \\o\\\  (n*'  \ors  lo  comuionc(Muent 
du  siècle,  il  l'était  copondani):  c'osl  tpiil  fut  d(''coura^V>  par  la 
concurronco.  Il  paraît  cpu'  son  stylo,  (pii  nous  fait  l'onét  dètro 
clair,  net,  simple,  avoc  une  pointe  de  bonliomie  malicieuse,  el 
(pii,  vers  IKiO,  était  fort  apprécia',  passa  bienhM  de  mode.  On  le 
ju<jva  surami»''.  MaîIroWaco  eut  la  douleur  do  voir  llenri  II.  <|ui  se 
piquait  de  lilb'ralui'e,  lui  [M-éféror  im  (''ci'ivain  |dus  jeune,  noneeil 
(le  Sainfe-M«u'o,  ot  confier  à  <•(•  iJoneoil  le  s(»in  de  composer  on 
vers  français  mie  bisloiie  noiiNflle  de  con  ducs  de  Noi'uiandio 
dont  lo  bon  clianonede  liavoiiix  se  Hallail  dèlic  I  liislorioi:raplie 
en  lilr<'.  IJenooil  ne  manque  jias  de  se  vatiler  de  la  [tn-b'" ronce 
doni  le  prince  iionoiait  sa  manière  : 

Avantage  ai  en  cesl  labur' 
Ou'al  sonver.iiii  et  al  incilliii 


DES  OUIGINES  A   L'AVENEMENT   DE   LOLIS   1\  279 

Escrif,  translal,  truis  c  liinci 
Qui  el  munt  soit  de  milo  lei. 
Qui  meuz  conuist  oevre  bien  dih' 
E  bien  scanl  et  bien  escrite. 

Pourtant  maître  Benoeit  de  Sainto-Moïc  T(»uran|ieau,  auteur 
de  volumineux  romans,  ne  valait  |>as  niaîlic  W'ace.  Lui  aussi, 
il  était  fécond  :  sa  «  Chronique  des  dues  ».  que  le  malheur  des 
temps  l'empêcha  de  poursuivre  au-delà  de  la  mort  de  Hemi  P"" 
(113o),  est  lonjrue  de  io  000  vers  octosyllabiques.  Mais  plus 
brillant,  moins  monotiuie  que  Wace,  il  a  moins  de  hou  jLîoùt, 
de  sobriété,  et  de  préoccupations  histojiques.  Son  poème  ne 
saurait  être  considéré  nulle  part  comme  une  source  orig-inale 
(il  s'est  servi  des  sources  de  AVace,  et  de  AVace  lui-même);  mais 
au  même  titre.  <lu  i-este,  que  les  cbansons  de  geste  entièrement 
romanesques,  il  offre  une  peinture  souvent  très  vivante  et  très 
fidèle  des  mœurs  et  de  l'esprit  du  temps  où  il  a  été  écrit. 

On  voit  que,  par  un  fâcheux  hasard,  nous  n'avons  des  pre- 
miers jongleurs  anglo-normands  que  des  travaux  historiques 
médiocrement  intéressants:  (raiiciiii  (ICux  on  ne  |»ossè<le  une 
chroni(pie  sur  les  faits  dont  ils  ont  été  les  témoins  :  où  s(Mit  les 
chroni(|ues  de  David,  de  Gaimar?  AVace  s'est  arrêté  en  route: 
Beneeit,  qui  annonce  fréquemment  l'intention  de  chanter  le 
l'ègrie  de  Henri  11,  n"a  pas  donné  suite  à  ce  projet.  — Il  exislr 
cependant  des  chroniques  en  vers  français  du  temps  de  Henri  11  ; 
mais  elles  sont  relatives  à  des  incidents  particuliers  de  ce  règne 
si  remarquable. 

Le  meurtre  de  Thomas  Becket,  à  la  Noël  de  1 170,  suscita,  entre 
autres  poèmes  narratifs  et  apologétiques,  ladmii'able  biographie 
du  saint  par  (larnier  de  Pont-Sainte-Maxence  (achevée  en  1113), 
docunuMit  histori(jue  de  premier  ordre,  dont  il  est  traité  dans  un 
autre  chapitre  de  cet  ouvragfe,  à  propos  de  la  littérature  hagiogrra- 
phique.  —  La  conquête  de  l'Irlande  |>ar  Henii  II.  en  11"'2,  a 
été  racontée  par  un  anonyme  que  des  témoins  oculaires  ont 
renseigné,  mais  dont  la  langue  est,  malheureusement,  très 
incorrecte  et  très  obscure.  —  Jourdain  ou  Jordan  Fantosnic 
clerc  comme  AVace,  comme  Beneeit,  comme  Gautier  .Ma|i. 
comme  la  jdupart  des  corvphées  de  l'entourage  littéraire  d\i 
premier  Plantagenet,  a  écrit  avec  beaucoup   plus  de  talent   la 


280  L  HISTORIOGRAPHIE 

chroniqui'  des  vicloircs  roniportées  par  Ilonri,  son  |iali(iii.  siii* 
les  Écossais,  durant  la  campagne  de  1173-1171.  On  ne  le  lit 
guère  aujourd'hui,  et  qui  en  parle  en  parle  souvent  d'a}»rès 
autrui;  son  récit  n'en  est  pas  moins  très  habilement  mené,  très 
j)itt<>i'esqne  et  très  fiM}»[)ant.  Jordan  Fantosme  n'est  ]>as  indigne 
d  èli"e  c(»mparé  à  l'auteur  anonyme  de  la  «  Vie  de  Guillaume  le 
Maréchal  »,  c'est-à-dire  d'èlre  jdacé  au  pi'emier  rang  des  écri- 
vains du  x\f  siècle. 

M.  1*.  Meyer  a  l'éceninient  découvert  dans  la  célèbre  biblio- 
thèque de  sir  Thomas  Philip|)s,  à  Cheltenham  (Angleterre),  le 
manuscrit  d'un  poème  en  19  21i  vers  octosyllabiques  que, 
«  de])uis  le  moyen  âge,  personne,  non  pas  même  l'un  de  ses 
j)ropriétaires  successifs,  n'avait  jamais  lu  »,  car  il  n'était  «  sans 
doute  guère  sorti  des  archives  de  la  famille  illustre  (jui  l'avait 
fait  composer  ».  «  Lorscpi'il  sera  connu,  disait  M.  V.  Meyer  en 
1882,  on  jugera  sans  doute  que  la  littérature  française  du  moyen 
âge  ne  possède  pas,  juscju'à  Froissart,  une  seule  oîuvre,  soit  en 
vers,  soit  en  i)rose,  qui  combine  au  même  degré  l'intérêt  his- 
torique et  la  valeur  littéraire.  Je  n'excepte  ni  Yillehardouin  ni 
Joinville.  »  —  Ce  poème  a  pour  sujet  la  Vie  de  Guillaume  le 
Maréchal,  comte  de  Striguil  et  de  Pembroke,  régent  d'Angle- 
terre pendant  les  trois  i)remières  années  du  règne  de  Henri  HT, 
qui  joua  dans  les  événements  de  son  temps  un  rôle  très  consi- 
«lérable  et  qui  est  mort  eu  ['1\\).  à  près  de  quatre-vingts  ans. 
Composée  vers  1225,  à  la  demande  et  aux  frais  de  Guillaume, 
lils  du  Maréchal,  d'après  les  notes  d'un  compagnon  du  Maré- 
chal, Jean  d'Erlée  {=  Farly,  BerUshire).  d'après  les  souvenirs 
jtei'sonnels  et  des  renseignements  oi'aux,  la  Vie  «  est  complè- 
tement indépendante  de  tous  les  rt'cils  hisl(u-iques  que  nous 
possédons  j)our  b;  mènu'  t(Mnps  ».  (Juel  en  est  l'auteur?  CiCst, 
assurément,  un  trouvère  de  profession,  car  il  a  choisi  une 
forme  de  versification  <lifticile,  dont  il  s'est  servi  avec  beau<'oup 
de  dc\t(''ril(''.  et  il  \i\ait  de  son  art  : 

...  nuls  i|ni  di-  Irover  volt  vivre 
Ne  deilciiose  mctrc  en  son  livre 
Qui  de  drcite  raison  ne  veinge 
N'a  sa  inatyre  n'aparlienge. 


DES  ORIGINES  A   L"AYÈNEMENT  DE  LOTIS   IX  281 

On  conjecture  (jif il  étail  originaire  dos  possessions  continen- 
tales des  Plantagenets,  probablement  de  la  Normandie.  Il  ne 
pai'aît  }>as  (ju'il  eut  beaucoup  lu  ni  qu'il  iVit,  comme  Beneeil, 
nourri  de  littérature  romanesque,  rompu  aux  artifices  et  aux 
banalités  de  cette  littérature.  C'était  à  n'en  pas  douter  un  homme 
sage,  véridique,  ennemi  ilu  mensonge  et  des  hypothèses,  discret, 
el  «  qui  savait,  comme  on  disait  au  moyen  âge,  esgarder  sfiis  ri 
//tes lire  »  : 

Et  si  sai  jo  bien  qui  cil  lurent 
Qui  ceste  traïson  esmurenl; 
Mais  ne  sont  pas  a  nomer  tuit  : 
Mal  gré  m'en  savreient,  ce  cuit, 
Telz  i  a  unquor  des  lignages  ; 
Por  ce  m'en  tieng,  si  l'az  que  sages. 

Son  stvle,  personnel,  correct,  vivant,  a  une  verve,  une  sou- 
plesse bien  rares.  Avant  de  donner  du  livre  l'édition  complète 
et  définitive  qui  est  en  cours  de  publication,  M.  Meyer  en  a 
publié  des  morceaux  de  caractères  très  différents  :  l'émouvant 
récit  de  la  mort  de  Henri  II,  l'épisode  des  relations  de  Richard 
Cœur  de  Lion  et  de  Philippe-Auguste  en  1199,  les  portraits  du 
Maréchal  et  du  «  jeune  roi  »  ;  ce  sont  des  tableaux  achevés  d'oii 
loute  con^ention  est  absente,  —  Le  chef-d'œuvre  de  l'historio- 
graphie anglo-normande  est  sûrement  ce  poème  anojiyme,  si 
longtemps  oublié,  et  désormais  classique. 

L'auteur  de  la  Vie  de  Guillamne  le  Maréchal  n'était  pas  sans 
doute  nn  débutant  quand,  vers  l'âge  de  soixante  ans,  il  entreprit 
de  la  versifier.  La  Vie  elle-même  n'a  été  conservée  que  par 
hasard.  Combien  de  monuments  analogues  ont  du  périr!  —  De 
même,  Guillaume  de  Sainl-Pair,  le  pieux  et  naïf  rimeur  de  la 
Chronique  du  Mont  Saint-Michel,  eut-il  seul  l'idée  d'éci'ire  une 
chronique  locale? —  L'extraordinaire  figure  de  Richard  Cœur  de 
Lion  n'a-t-elle  tenté  personne?  En  fait  de  poèmes  relatifs  à  ce 
personnage  de  roman,  on  n'a  plus  que  le  poème  d'Ambroise, 
un  jongleur  normand,  (jui,  dans  son  Histoire  de  la  guerre  sainte, 
rapporte  en  douze  mille  vers  octosyllabiques  les  événements  de 
la  seconde  croisade,  au  point  de  vue  de  l'entourage  du  loi 
Richard;    cet   Ambroise   n'a  pas  le  talent  de  Fantosme  ou   du 


282  L"HISÏ0RI0GRAPH1K 

liiograjtlu'  ;iii<»iiymc  du  Maivchal,  mais  il  csl  sinijdc,  iKtiiii^'lc 
et  oxiu-l  '. 

Écrits  en  prose.  L'histoire.  —  La  [(rose,  dil-on,  est  la 
laiiuiic  (II'  I  histoire.  Les  nécessités  de  la  Ncrsiiic.ilioii  n  iinjto- 
sent-elles  pas  an  poète  trop  d'à-peii-|)rès,  de  lilieitt'-s  et  d  afti- 
fîces?  (iOinmeiil  concilin-  t(»iijoiirs  l.i  rime  et  l.i  v(''rité:'  Lu  fail, 
le  poète  (pii  a  écrit  l;i  seconde  jjarlie  de  l.i  cliaiisoii  de  la  (ïroi- 
sjide  alliiucoise  et  (juelqiies-uiis  des  trouvères  normands  de  l'àjic 
de  Henri  II  et  de  ses  tils  n'ont  |)as  été  sensildement  liènés  jiar 
la  forme  «piils  ont  cdioisie;  ils  ont  reproduil  avec  antaiil  d<' 
passion  on  de  lid('lit(''  (pie  s'ils  enssenf  ('crif  en  pr(»se  les  spec- 
tacles contemporains  '.  Mais,  d'nne  manière  iiénérale,  c(da  est 
vrai;  et.  dès  le  xn°  siècle,  on  s'en  était  a|MMru  :  un  ti'aducteur 
do  la  fabuleuse  clironi(jne  de  rnipin  ohserve  (pie  s'il  écrit  en 
prose,  c'est  «  parce  (pie  la  rime  ain(''iie  I  addition  de  mcds  (pii 
ne  sont  pas  dans  le  latin  »  ".  D'.intre  part,  quand  des  chevaliers, 
des  seiiiiieurs  d'un  rani;  ('d(né  ont  voulu  dicter  leurs  mémoii'es, 
ils  l'ont  fait  ton!  natni(dlement  en  pi'ose  ;  des  jon;.;leurs,  des 
professioniKds,  rétrihués  à  cet  elïet,  avaient  seuls  la  science,  le 
Icmps  el  le  î^omI  de  com])oser  des  jioèmes  histori(pies  ;  l(\s  ;;ens 
du  monde  ont  écrit  comme  ils  parlaient.  C'est  ainsi  (pie,  soit  par 
suite  d(^  pr(''occuj)ati(ms  nouvelles  d'authenticité  (jui  tirent  ])référer 
aux  a(la[»tatenrs  d  anciennes  chroni(pies  la  traduction  à  la  para- 
phrase, soit  parce  que  le  i;«'ure  hist(»ri(pie  a  c(>ssé,  vei's 
I  an  1200,  d  èlre  exclusivemenl  cnltiv(''  par  les  trouvères  de 
profession,  le  style  (jui  convient  le  mieux  à  la  narration  re(jiit, 
dans  notre  littérature,  droit  de  cit(''  '. 

Les  premiers  s|i(''cimeiis  de  l'historiographie  en  prose  fran- 
(;aise  sont  jdes  traductions  (rouvraiics  latins,  d Oiin  raiics  latins 
(pie  l'on  crovail   aiillienti(pies  el  (pii   ne   I  ('laieiil    |»as.  Tja  chro- 

1.  Nous  nr  iiiiiilioiiiiniis  ici  ipic  pour  nu'iiKiiic  li'  l'i'simu'  iriiisloin'  miiiaiiii' 
(ilaprc-s  Oroso),  en  vers  fnuirais,  (iiic  comiiosa.  vccs  1213.  un  ccrlaiii  Calemli'i-, 
|iinir  le  duc  Fcrri  II  (1(î  Lorraine. 

2.  Voir  suc  ce  point  P.  .Mcycr,  dans  VAiniiinirr-liiiUctin  de  la  Sociélr  de  Vlihtitiro 
de  France,  l«90,  |).  VU. 

:!.  G.  Paris,  f,  Iti.  —  Cf.  ci-iicssous,  p.  :{|2.  n.  1. 

l.  Le  f-'oùl  des  récils  en  prose,  une  fois  admis,  s'imposa  lies  vile.  I'.  Mevci' 
remarque  avec  raison  ipie  -  la  supérioriU';  de  la  prose  sur  les  \ers,  en  matière 
d'Iiistoire.  devail  être  pleinemeni  reciHiniie  »  pour  qu'un  po('le.  Philippe  de 
Nnvare.  ail  n'dj}:!'  ses  Mf'ninires  en  prose,  et  pour  i|ue  le  mi'nesn'ci  de  Reims  — 
un  niiinr-lrel  de  prciles-;i(in         n'ait  pas  rimé  ses  l'écits. 


DES  ORIGINES  A   L'AVÈXEMEXT   DE  LÛllS   IX  283 

iii(|ii<'  (lu  j)S<'ii(l<)-Tur[iiii,  les  f.iMcs  hrclomics  de  (icITi-ci  de 
Moninouth  ont  été  ainsi  Iraduitcs  de  lionne  liciirc,  ù  plusieurs 
reprises.  Il  pai-aît  que  Beaudouiu  VI,  comte  de  Flandre  ef  de 
Hainaut  (mort  en  4205),  avait  fait  i-édiiicr  en  pi-ose  vuliiaiic  une 
s^rande  compilation,  sorte  d'histoire  uiiiversello  depuis  la  créa- 
tion du  monde  jusqu'à  son  temps.  Les  plus  remarquables,  sans 
contredit,  des  travaux  de  cette  espèce  qui  n'onl  [»as  péri  sont 
deux  livres  d'histoii-e  ancienne  :  le  Fail  des  lioinains  et  le 
Livre  des  Histoires.  Quoiqu'ils  .lieiil  élé  j-édigés  probablement 
|)en(lant  les  premières  années  du  rèizrie  de  Louis  IX,  c'est  ici  le 
lieu  de  les  sig'naler  sommairement.  —  Le  Fait  des  Boxiains  ou 
«  Livre  de  César  »  est  une  compilation  d'après  Salluste, 
Suétone,  Lucain  et  César;  mais  l'auteur  a  fait,  dans  une 
certaine  mesure,  œuvre  d'historien,  car  «  sans  aller  jusqu'à 
fondre  dans  une  nariafion  personnelle  les  récits  de  ses  auteurs,... 
assez  souvent  il  cherche  à  les  conqiléter  les  uns  par  les  autres, 
l'approchant  et  comparant  les  tt-moiiinaitcs  »  (P.  Mever)  ;  des 
réflexions  personnelles,  quelques  allusions  aux  choses  de  Paris 
et  aux  hommes  du  temps  de  Philippe- Auguste,  un  stvle  agréable, 
émaillé  de  réminiscences  poétiques,  donnent  un  grand  prix  à  cet 
opuscule,  vraisemblablement  inachevé,  dont  le  succès  fut  consi- 
dérable en  France  et  hors  de  France.  —  Quant  au  Livre  des  His- 
toires, il  est  du  à  un  clerc  au  service  de  Roger,  châtelain  de  Lille. 
(|ui  écrivit  entre  1223  et  4230;  l'auteur  nous  appi-end  dans  iiu 
prologue  en  vers  qu'il  se  pro])Osait  d<'  nietti'e  en  prose  fran(;ais(>  le 
récit  des  premiers  temps  de  l'histoire  de  France  et  de  l'histoire  de 
Flandre  en  remontant,  suivant  l'usag^e,  à  la  création  du  monde; 
mais  il  n'a  [las  eu  la  volonté  ou  le  moyen  d'aller  plus  loin  (jue 
le  commencement  de  la  con([uète  des  Gaules  par  Cé.sar.  Cette 
circonstance  ne  lui  a  pas  mii  ;  on  l'a  beaucoup  lu  et  utilisé;  on  l'a 
aussi  rajeuni  à  la  fin  du  moyen  âge.  «  Dans  son  état  primitif,  dit 
M.  Meyer  ',  qui  a  mis  le  premier  en  lumière  le  Livre  des  Histoirrs 
aussi  bien  que  le  Fait  des  Romains,  le  Livre  était  destiné  à  être 
lu  ou  récité  à  haute  voix  devant  un  auditoire  »;  ultérieureuuMil. 
«  on  compctsa  de  plus  en  [)lus  des  livres  français  en  vue  de  l.i 
lecture  privée,  non  plus  en  vue  de  la  lecture  publique  ou  de   l;i 

1.  P.  Meyer.  Les  premières  cOMp/ladoiis  /'ranraisrs  dChtsloin'  anclnmc  p.  '-'tH. 


284  L  HISTOIUOGUAPHIE 

i'<''cil;ili(m.  <•!  les  oiivrafios  rédigés  puiii'  servir  de  texte  à  un 
lecteur  à  haute  voix  furent  adaptés  au  proùt  nouveau  ». 

Écrits  en  prose.  Chroniques.  —  Au  eonimencenient  du 
xui''  siècle,  les  faits  contemporains  ont  été  rac(jntés  en  pros(>  par 
4les  hommes  très  bien  doués.  L'un  d'eux,  Jofroi  de  Villehardouin, 
est  célèbre. 

Villehardouin.  —  Si  Jofroi  de  Villehardouin  n'avait  pas  écrit 
.ses  Mémoires  ou  si  ses  Mémoires  étaient  perdus,  comme  tant 
d'autres,  sans  doute,  l'ont  été,  on  saurait  à  peine  son  nom  :  par 
sa  Conquête  de  Constant /nop/e,  il  a  fait  connaître  de  sa  vie  ce 
qu'il  a  voulu  qu'on  en  connût,  pendant  une  période  de  dix  ans 
(1198-1207);  avant,  après,  sa  biographie  est  plongée  dans  la  nuit. 
—  Villehardouin  était  une  seigiieui-ie  sise  à  sept  lieues  à  l'est  de 
Troyes  en  Champagrne,  entre  Arcis-sui-Auhe  et  Bar-sur-Aube. 
Jofroi,  seigneur  de  Villeliardouin,  (Hait  maréchal  de  Chamj)agne 
en  1191,  et  l'on  conjecture  qu'il  avait  atteint  un  âge  mûr  (piand 
le  comte  Thibaut  III  de  Chanqtagne  le  désigna  en  1 199  pour  négo- 
cier avec  les  Vénitiens  les  conditions  du  transport  des  Croisés 
en  Orient.  En  1207,  il  combattit  les  Bulgfares  et  garda  Constanli- 
iiople  pendant  que  l'empereur  Beaudouin  attaquait  Saloni(pie. 
Il  était  mort  en  121.3.  —  Il  a  «  dicté  »  son  livre  (qui  est 
inachevé)  dans  la  retraite  où  s'écoulèrent  ses  derniers  jours. 
peut-être  dans  son  château  de  Messinople  en  Tbrace,  à  rinteulion 
*\e  ses  parents  et  de  ses  compatriotes  de  Champagrne,  sous 
forme  de  récit  destiné  à  èti'e  lu  viva  voce. 

De  1198  à  1207,  Villehardouin  eut  l'occasion  de  voir  el  de 
l'aire  de  très  grrandes  choses,  (''est  lui  «pii.  à  Venise,  coiudut, 
..lu  nom  (l(»s  croisés  de  la  quatrième  ci(usa(le,  le  traité  de  nolis. 
(!!'est  lui  qui,  après  la  mort  du  comte  'l'hihaut,  chef  désigu<''  de 
l'expédition  (2i  mai  1201),  lit  triouqdier  la  candidature  i\u 
marquis  Boniface  de  Montferrat.  (Vesl  lui  (pii,  en  1202,  eu! 
Ihahileté  d  enqtècher  des  c(U"ps  <'onsidei'aldes  de  croisés  de  se 
^lisjx'rser  dans  les  divei-s  poi'ts  de  la  .M  ('di  terra  née,  el  réuuil  à 
Venise  le  gros  de  l'armée.  Or,  eulre  Boniface  de  Montfenal, 
le  i-oi  des  Boiuains  Philippe  de  Souabe,  gendre  du  \ieil  Isaac, 
I  empereur  (l<''lr(Mi(''  de  (  lousiaul  iuople,  et  le  ii(uiveruemenl  de 
Venise,  s'engagèreul  de  houue  heure  des  combinaisons  politi- 
ques <|ui  abfHitireul  au  fameux  a  chau;.:('menl  de  direction  »  de 


DES  ORKIINES  A   L  AVENEMENT   DE  LOUIS   IX  285 

la  quatrième  croisade.  Villehanloiiiii,  l'iHiminc  de  Boniface,  le 
diplomate,  l'orateur  dos  (Toisés,  a  [leut-iMic  Icnii  entre  ses  mains 
les  fils  de  cette  intrigue.  En  tout  ras,  il  a  très  activement  fi-a- 
vaillé  à  Zara,  puis  à  Goifou,  à  letenir  les  dissidents  (jui,  n'avant 
(piitté  leurs  foyers  que  pour  aller  en  'J'erre  Sainte,  voulurent 
abandonner  Tost  quand  les  chefs  eurent  renoncé,  conformément 
aux  prières  du  jeune  Alexis,  (ils  dlsaac,  à  marcher  sur  Jéru- 
salem pour  marcjier  sur  Conslantinople.  iVprès  la  prise  de 
C.onstantinople  et  le  rétahlissement  d'isaac,  c'est  lui  qui  porta, 
avec  Conon  de  Béthune,  les  réclamations  et  le  déli  des  croisés 
à  l'empereur  grec.  A]»rès  le  couronnement  de  Beau<louin,  c'est 
lui  qui  réconcilia  le  nouvel  empereur  latin  avec  Boniface  de 
Montferrat,  jaloux  du  premier  rang.  Enfin  c'est  lui  qui,  après  le 
désastre  d'Andrinople,  en  avril  1205,  dirig:ea  la  mémorable 
retraite  des  vaincus,  harcelés  par  des  tourltillons  de  barbares, 
jusque  sous  les  murs  de  la  capitale  de  l'Empire.  L'événement 
qui  mit  fin  à  la  période  active  de  sa  carrière  fut  sans  doute  la 
mort  inopinée  de  Boniface  de  Montferrat,  son  ])atron,  (jui  péril 
en  1207,  près  de  Messinople,  dans  un  combat  obscur. 

L'auteur  de  la  Conquête  de  Conslantinople  n'est  donc  pas  un 
simple  témoin;  il  n'a  pas  été  un  comparse;  c'est  un  des  chefs  de 
l'armée,  confident  du  g-énéralissime,  agent  de  sa  politique.  On 
ne  doute  pas  qu'il  ait  été  bien  informé;  mais  a-t-il  été  sincère? 
A-t-il  dit  tout  ce  qu'il  savait?  N'a-t-il  pas  fardé,  à  son  profit  et 
au  profit  de  son  parti,  la  vérité?  On  l'a  vivement  accusé,  de  nos 
jours,  de  partialité'  et  de  réticences  calculées  pour  égarer  ses 
lecteurs.  Venise  et  Philippe  de  Souabe  ont  détourné  sur  Gons- 
tantinople  l'etTort  dirigé  contre  les  Infidèles;  en  cela  le  maréchal 
de  Champagne  a  été,  dit-on,  leur  <lupe,  ou  leur  complice.  S'il 
a  été  leur  complice,  comme  on  essaie  de  l'établir,  il  a  volontai- 
rement passé  sous  silence  les  louches  nég'ociations  auxquelles 
il  fut  mêlé;  s'il  a  été  leur  dupe  (son  admiration  pour  le  doge  de 
Venise  est  sans  réserves),  il  l'a  été  au  point  de  se  faire  l'écho 
des  rancunes  de  ses  amis  étrang-ers  contre  ceux  de  ses  compa- 
gnons qui,  plus  clairvoyants  ou  plus  sincèrement  religieux  que 
lui,  ne  partageaient  pas  son  avis  au  sujet  de  l'opportunité,  ou  de 
la  légitimité,  de  la  combinaison  vénitienne.  Dans  les  d(3ux  cas, 
il  est  suspect.  —  Sans  entrer  ici  dans  la  discussion  des  thèses 


286 


LHISTORIOdUAIMIlK 


diverses  (|iii  oui  r\r  sontciiufs  i'(''C('iniii('iil.  |»()iir  cl  (-(tulrc 
l'autorilt'  liisloiiiiiic  tic  l:i  (liiioiiiiiuc  de  Yill(>li;inlr)iiiii,  par 
MM.  Riant  et  SIrcil  <|iii  rattaiiut'iil,  MM.  de  Wailly  A  Tessi.^r 
(|ui  la  (lrfoii(l(Mit,  «lisons  <|ue  le  tlétounionienl  de  la  (|uatriènie 
n'oisade  ii  a  sûrement  pas  été  produit  par  une  suite  d'événe- 
nieuts  fortuits,  coin  me  Villeh.irdouiii  a  voulu  le  taire  croire.  Cette 
opération  a  été  prémédil/'c.  Villeliardouin  a  t'té'  infornu'  du 
jirojet,  (juoi  qu'il  en  ilise,  liieu  avant  le  commun  de  l'armée.  A 
(pudle  (''j»o(jue?  |irol)aldemcul  nprès  la  lin  de  l'année  1201  et 
avant  le  dépari  pour  Zara.  Il  v  adluM'a  aussitôt  pour  des  njotifs 
(jue  nous  ig-norons,  mais  (|ui  |>euv(Mil  avoir  été  parfaitement 
honoraldes.  11  est  donc  vrai  <]ue  le  châtelain  de  Messinople  a 
rus«'  avec  la  postérité;  il  n'a  jtas  voulu  assumer  devant  elle  la 
pai't  de  i-espoiisabilité  (ju'il  eut  certainement  dans  rorgranisatioii 
d'une  campaene  <pii  avait  fait  Iteaucoup  de  Itien  aux  «  hauts 
hommes  »  de  la  croisa<le,  ti-ès  peu  à  la  cause  chi'étienne,  et  dont 
les  résultats  paraissaient,  au  moment  où  il  écrivait,  déjà  c(un- 
promis.  Il  est  également  vrai  qu'une  tendance  apologétique  très 
marquée  vicie  les  jugements  (jiu?  notre  historien  a  portés  sur  les 
adversaires  de  ses  desseins.  Ce  sont  des  lâches,  des  traîtres,  des 
hypocrites.  Il  les  accuse  de  s'être  réjouis,  par  bassesse,  d'un 
échec  subi  devant  Constantinojde,  et  quand  il  parle  de  ceux 
d"eulrt>  eux  (|ui  furent  massacrés  par  les  Esclavons,  il  aperçoit 
dans  cet  accident  le  doigt  de  Dieu.  —  Bref,  la  Conquête  de  Cons- 
tandnople  n'a  pas  été  écrite  ])ureiuenf  et  simplement  nd  nnr- 
iriiiduin;  c'est,  jusqu'à  un  certain  poiul,  un  mémoire  justiti<atif. 
Les  (''rudits  ont  raison,  en  résumé,  de  uacceider  «pu^l(|ues- 
uus  des  jugemenis  éuoiic(''s  |>ar  .Icd'roi  d(»  Yillehardouin  (|ue 
sous  h(''n(''fîce  d(^  couti'ôle.  Mais  il  u  y  a  (pi'une  V(»ix  pour  louer, 
en  cet  homme  d'épée,  ré<-rivain.  —  Le  stvle  d«^  Villeliardouin. 
le  premier  des  iirauds  prosateurs  français,  est  (dair,  d'une  sim- 
plicité grave  et  nue.  Une  vigoureuse  et  lucide  intelligeiu'e  a 
dominé  les  faits,  saisi  les  giandes  lignes,  choisi,  groupé,  orga- 
nisé. Pas  d'images,  jtas  de  descripti<uis.  Ni  (unements,  ni  cou- 
leur-. Jamais  d'élégances  voyantes  ni  d  elVels  prémédités;  au 
c(»utraire,  un  parti  pris  de  sohri(''t('',  (|ui  \a.  parfois,  jus([u  à  la 
sé(dieresse,  l'allur'e  un  peir  dédaigneirse  d'un  grand  seigneur*,  et 
lart    natirrvd    d"é\(»(|uer.    a\('c  des   riutts   ahsirails    de  la    larrgue 


DES  ORIGINES  A   L'AVÉNEMENT  DE  LOUIS  IX  287 

usiioUo,  l'aspect  des  réalités.  On  a  noté  dans  lo  vocahnlairc  de 
Villf'liardouin  un  certain  noniln-c  do  fominlc^s  toutes  faites,  des 
i'é|)étitions  d<'  phrases  et  déjiitlirles  i|ui  rajipellent,  si  l'on  veuf. 
des  procédés  habituels  aux  auteurs  de  chansons  de  ireste:  mais 
on  en  conclurait  Itien  à  tort  ((ue  Villchardouin  «  ^j.iidf  cncoii- 
de  l'àiie  précédent  quelque  cliosc  (hi  ton  épi(|iic  » .  1|  n'y  a  j)as 
do  chi'oni(|ueur  «|ui  soit  plus  pur  (|ue  lui  do  loute  rhétorirpie 
traditionnelle;  et  la  plupart  des  locutions  familioros  aux  jon- 
^ijeurs  ipi'il  emploie  ont  ('té  puist''es  |)ar  les  i(»n:jleurs  et  p;ir  lui- 
même  à  la  même  source,  dans  le  ])arler  populaire.  C'est,  do 
mémo,  à  contresens  que  l'on  admire  sa  «  naïveté  »,  et  «  lo 
parti  qu  il  a  su  tirer  d'une  langue  encore  mal  formée,  mal  assou- 
plie au  récit  ».  D'une  part  l'archaïsme  de  l;i  tonne  siifljt  ,1 
procurer  aux  personnes  peu  versées  dans  l'ancienne  littéralmr 
l'imjtression  de  la  naïveté.  D'autre  part,  la  lanjiue  de  la  pioso 
n  ('tait  [las,  au  commencement  du  xni°  siècle,  si  mal  formée. 
Villehaithiuin,  nous  le  savons,  fut,  comme  Conon  de  I>(Hhune, 
un  excellent  or.ilonr:  il  lui  a  suffi,  ]»our  hien  écrire,  d'écrire 
comme  il  parlait. 

Robert  di:  Claui.  —  Villchardouin  est  le  jtremier  de  jios 
chroniqueurs  (pii  ait  eu  une  personnalité  forte.  Son  livre  est 
court,  mais  lisez-le  :  vous  connaîtrez  à  fond  son  tempérament, 
ses  })réju2és,  ses  vertus  très  françaises  et  très  féodales.  Et 
comme  (\o  sa  manièn»  de  penser,  de  voir  et  de  sentir,  il  est 
permis  d'inférer  l'état  d'esprit  des  «  hauts  hommes  »  de  son 
UKUide,  son  livro  iioint,  mieux  qu'aucun  autio,  l'aristocratie 
«•hevaleresquo  du  temps  de  Philippe-Auguste.  —  Or,  par  une 
singulière  fortune  un  simple  soldat  de  la  (juatrième  croisade, 
Robert  do  Cdari,  originaire  do  l'Amiénois,  a  composé  aussi 
(après  son  retour  en  France,  qui  eut  lieu  vers  1210)  nno 
relation  Ac  In  iiumn cilleiise  aventure  à  laquelle  il  avait  j)ris  par-l 
dans  la  foule  de  la  <<  menue  gent  »,  parmi  les  «  pauvres  che- 
valiei'S  »  de  l'ost.  Il  s'est  fait  l'écho  de  ces  pauvres  diables  (jui 
se  défiaient  des  grands  barons,  et  les  détestaient.  Sa  chronique 
est  donc  la  contre-partio.  et  lo  très  piécieux  complément  de  collo 
du  nvii'échal  de  Cham]iagne.  On  y  entend,  pour  ninsi  dire,  les 
bavardages  du  bivouac;  les  prouesses  individuelles,  (pie  Vil- 
lchardouin, trop  pi-éoccupé  des  grandes  affaires  pour  s'arièlor 


288  L'HISTORIOGRAPHIE 

aux  <létails,  laisse  do  cùlô,  Robert  de  Clari  les  rapporte  avec 
complaisance;  il  s'extasie  à  plaisir,  comme  un  enfant,  devant  les 
richesses  de  Sainte-Sophie.  Sans  doute,  c'était  un  simple,  un 
esj)rit  médiocre,  ni  lumineux,  ni  profond.  Mais  les  cahiers  d'un 
vieux  troupier,  abondant  o\\  i(''miiiisc<'iiccs  pillorescjnes,  se  lisent 
souvent  avec  profit,  en  regard  des  McMnoircs  appi'ètés  des  géné- 
raux et  des  diplomates. 

Henri  de  Yalencucnxes.  —  On  hdiivc  à  la  suite  de  |du- 
sieurs  exemplaires  mamisci'its  et  des  meilleur<'s  éditions  du 
livre  de  Yillehai'doiiiu  une  «  Histoire  »  incomplète  «  de  l'cm- 
pei-eur  Henri  »,  successeur  de  Tîeaudouin  de  Flandj-e,  qui 
régna  de  1206  à  1218.  Cet  ouvrage,  écrit  après  1209,  avant 
1216,  par  un  certain  Henri  de  Valenciennes,  est  en  effet  la 
suite  naturelle,  au  point  de  vue  chronologique,  de  la  Conquête 
de  Conslantinople.  Mais  il  est  d'un  tout  autre  style  Que  Henri 
de  Valenciennes  ait  été  ou  non  ménestrel,  c'était  un  poète  :  on 
a  des  Aers  de  lui  et  il  avait  assurément  conçu  son  «  Histoire  » 
comme  une  «  Chanson  de  l'empereur  Henri  ».  Il  n'est  pas 
douteux  que  cette  «  Histoire  »,  telle  que  nous  la  lisons,  ne  soit 
une  rédaction  en  prose,  abrégée,  d'un  poème  pi-imitivement 
rédigé  en  forme  de  chanson  de  geste;  comment  expliquer 
autrement  les  hémistiches,  h\s  traces  de  rimes,  la  phraséologie 
po(''ti(pi('  (Ll  jours  ('stoit  si  biaiis  comme  rons  avez  oï,  etc.),  la 
rhétorique  banale  et  les  Heurs  arlilicielh's  qui  s'y  remanjuenl 
à  chaque  page?  La  mala(h"esse  du  dérimeur  rend  également 
compte  d'obscurités  et  d'incohérences  dont  l'auteur  ne  doit  pas 
être  Icuu  pcjur  responsable.  L;i  mise  en  prose  (b'  son  œuvi'e,  la 
juxtaposition  de  cette  médiocre  ré(bictioii  en  prose  à  la  chro- 
ni(|ue  magistrale  de  Yillehar(b)uiii,  ojit  injustement  causé  pré- 
JM(Hce  à  la  renommé*'  de  Henii  de  Valenciennes.  Le  morceau  de 
littérature  (pii  nous  est  parvenu  sous  son  nom  esl,  à  l;i  \(''iité, 
ennuyeux;  mais  les  disjecla  mcinbra  d'un  poète  sincère,  habile 
et  véridique,  s'v  dislinguent  encore  très  bien.  11  semble  que  c'est  à 
bon  droit  qu'il  jouil  (b'  l'estime  (b'  sesconlem|)orains  :  «  Henri  (b^ 
Valenciennes,  dit-il,  dit  (pieqii.ind  un  homme  se  mêle  de  com- 
|»oser  el  de  bien  écrire,  el  i|n  il  en  ;i  l.i  i(''|nii;ili<»ii  an|>rès  des 
gens  intelligents  el  autorist-s.  il  doil  se  donner  de  l;i  |)eine 
pour  mériter   la    répnlîilion   qui!  ;i.  en    ne   Irailiinl    ipie  la   pure 


DES  ORIGINES  A   L'AVÈNEMENT   DE  LOUIS  IX  289 

vérité  '.  »  Il  a  mis  plus  iViwui  fois  Jofroi  de  Villehardouiii  tm 
scène  (sans  savoir  d'ailleurs  que  le  maréchal  de  Champagne 
eût  écrit  de  son  coté)  :  les  discours  cju'il  lui  prête,  peut-être 
apocryphes,  certainement  gâtés  par  la  transposition,  sont  encore 
fort  beaux,  tout  à  fait  dignes  du  héros. 

L'Anonyme  de  Béthlne^  —  M.  Francisque-Michel  a  publié 
en  1840,  pour  la  Société  de  l'Histoire  de  France,  une  chronique 
en  prose  française,  sous  ce  titre  :  Histoire  des  ducs  de  .\oi'- 
mandie  cl  des  rois  d\iii(/lcterre,  dont  des  extraits  ont  été  réim- 
primés en  1882  au  tome  XXVI  des  Monumenta  Germaniœ  his- 
torica.  L'auteur  de  cette  chronique  est  un  anonyme,  chevalier, 
peut-être  sergent  ou  ménestrel  de  Rol)ert  YÏI  de  Héthune,  qui 
accompagna  son  maître,  entré  au  service  de  Jean  sans  Terre, 
roi  d'Angleterre,  dans  les  guerres  de  Flandre  en  1213  et  1214 
et  dans  les  campagnes  dWngleferre  en  1215  et  1216;  quand 
Robert  de  Béthune,  après  le  débarquement  de  Louis  de  France 
à  Sandwich,  quitta  Jean  pour  joindre  le  parti  français,  l'Ano- 
nyme en  iît  autant.  Cet  historiographe  des  faits  et  gestes  de 
Robert  de  Béthune  s'est  proposé  de  composeï-  une  histoire  des 
ducs  de  Normandie,  rois  d'Angleterre,  et  de  raconter  les  évé- 
nements auxquels  son  patron  et  lui-même  avaient  été  mêlés. 
—  D'autre  part,  M.  L.  Delisle  a  récemment  découvert,  et  il 
publiera  dans  le  tome  XXIV  des  Historiens  de  France,  une 
chronique  nouvelle  des  rois  de  France,  en  prose  française,  qui 
commence,  suivant  l'usage,  à  la  prise  de  Troie  et  qui  finit  brus- 
quement en  1217.  L'auteur,  anonyme,  qui  écrivait  au  commen- 
cement du  xm"  siècle,  «  apporte,  poui"  les  événements  accomplis 
depuis  118o  jusqu'en  1216,  un  récit  tout  à  fait  indépendant  de 
la  version  officielle  représentée  |)ar  les  compositions  [latines] 
de  Rigord  et  de  Guillaume  le  Breton  »  ;  il  était  Artésien,  et, 
«  dans  une  chronicpie  <\\\\  a  un  caractère  très  général,  il  a 
enregistré  avec  un  soin  tout  particulier  les  moindres  détails 
relatifs  à  la  maison  de  Béthune  ».  On  s'est  demandé  si  cet 
auteur  ne  serait  pas  un  maître  Mathieu,  clerc  de  Guillaume  de 
Béthune;  mais  il  ne  s"ex|»rime  pas  comme  un  clerc  des  choses 
de  la  guerre  :  il  en  parle  en  connaisseur,  en  soldat;  c'édait  \  rai- 

1-  Romania,  XIX,  69. 

HiSTOIHK    DE    LA    LANGLK      II-  19 


290  L  HISTORIOGRAPHIE 

soinhIaMcmciil  im  chev.iliiM-,  un  scruciil  d  .inncs  on  im  iné- 
iiosfrcl. 

Oïl  s'accorde  à  coiijcclurcr  (|ii('  1"  «  llisloii'c  des  rois  d'Aii- 
i^leteiTe  »  et  h\  «  ('lir(jni(|iie  des  rois  de  France  »,  ces  deux 
livres  symétri(|ues,  rcrits  dnns  la  même  lanerue,  avec  les  mêmes 
préoccupations,  el  dailleurs  a  i)|>a  rentes  de  frrs  prrs.  sont  sortis 
de  la  même  plume.  L'An(»nyme  de  liéllunn'  d(n  icnl  ainsi  l'un 
des  premiers  historiens  (^t  1<'  premier  chroni(|iH'in'  en  prose  vul- 
ijaire  de  la  France  du  Nord. 

Connue  liisforien.  c  (^sl-à-dirc  connue  com|)ilal<'ur  ou  traduc- 
teur d'anciennes  com}»ositions  historiques,  l'Anonyme  «le  Bé- 
IhuiK^  est  intéressant.  Pour  les  oriiiiues,  il  s'est  servi  de  petites 
chroni<]ues  normandes,  en  |)rose  fi'ancaise,  (pii  remontaieul 
elles-mêmes,  en  lirande  partie,  soit  aux  poèmes  i\\i  xn''  siècle 
dont  lujus  avons  parlé,  soit  aux  orii^inaux  en  latin  de  ces 
poèmes  '.  Il  s<'mhle  qu'il  ait  traduit  le  pi'emier  1'  «  Histoire  des 
rois  de  France  «  en  trois  livres,  juscpi'en  1214,  dont  nous  aurons 
l'occasion  (le  reparler,  puisqu'elle  a  été  retraduite,  d'une  manière 
indépendante,  par  un  ménestrel  d'Alfonse,  comte  de  Poitiers, 
vers  le  milieu  du  xui*^  siècle,  et  puisqu'elle  a  été  (du  moins  on 
l'a  cru  lonfitemps)  le  germe  des  «  Grandes  Chroniques  de 
France  ».  C'est  à  1'  «  }[istoire  »  latine  en  trois  livres  que  l'xVno- 
nvme  de  Béthunc  a  emprunté  c<>  (piil  dit  des  successeurs  de 
Charlemagne  jusqu'à  4185  environ.  Sa  version  est  lldèle,  élé- 
gante; elle  est  enrichie  «Tailleurs  de  très  curieuses  additions, 
don!  (pielipies-unes,  chose  notahle,  se  retrouvent  dans  h^s  Grandes 
Chroniques.  —  Comme  narrateur  oiigiual,  il  a  des  mérites  tpii 
sont,  de  nos  jours,  très  gf»ùt<''s  :  outre  que  ses  informations  sont 
étendues  et  précises  («  il  n'a  ia<Mi  été  éci'it  de  j»lus  intéressant 
sur  les  vingt  pi-emières  années  du  siècle  «),  il  a  recueilli  lieau- 
coiqi  d'anecdotes,  de  mots,  de  di'-lails  «pii    procurent  sans  ettort 

I.  Sur  la  ;,'ciK''ali>gic  des  pelilcs  cliroiiiiiiics  iioriuainlos  l'I  aiiglii-noriiiandcs  en 
prose  fi-anraise  de  la  fin  du  xn*"  el  du  roininencemenl  du  xui»  sièelc.  ■■  les  tra- 
vaux, (lit  M.  (i.  Paris  (o.  r.,p.  271),  sont  encore  à  faire  ».  !/Acadéniie  des  inserip- 
lions  el  belies-icUres  a  vainenieni  proposé  nafj;uère  l'élude  de  ce  sujel  aux  ean- 
didals  à  l'un  de  ses  prix  ordinaires.  S^)ir  r-ependant  Holder-Rgger.  au  t.  XXVI 
des  Monuinenlu  (iennanur  Inslorica,  cl  P.  Mcver  dans  Notices  el  Erirails  des 
)naiiuscritx,  XX.Xll,  2'"  p.,  p.  \~  el  suiv.  L'édilion  pré-parée  par  M.  Uelisle  dans  le 
I.  XXIV  des  Historiens  de  France  sera  acconipafjui-e  de  noies  où  1'  ■■  on  verra 
les  rapports  de  la  (llironi(|ue  de  l'Anonyme  de  HiMIuine...  avec  d'autres  eoni- 
j)()silions  historiques  eontiuex  depuis  |diis  ou   moins  liMiL;lrmps  ... 


DE  l'avènement  de  LOUIS  IX  A   L'AVÈNEMENT  DES  VALOIS    291 

et  d'une  manière  intense,  rimpression  de  la  vie.  Il  a  de  la  sim- 
plicité et  du  trait.  Le  récit  très  ample  de  la  bataiUe  de  Bouvines, 
qui  est  le  morceau  capital  de  sa  «  Chronique  des  rois  do  France  ». 
ne  déparerait  pas  un  florilège.  Ces  mérites  ont  peut-èti'c  <'on- 
tribué,  aussi  Lien  que  le  hasard,  au  succès  de  l'Anonyme  :  on 
constate  que  ses  ouvrages,  terminés  vers  1221,  étaient  encore 
lus  et  utilisés,  en  Flandre,  dans  la  seconde  moitié  du  xiv"  siècle. 


//.  —  De   ravènement  de  Louis  IX 
à  ravènement  des    Valois. 

Historiographie  en  vers.  —  La  mode  d'écrire  Thistoire 
en  vers  octosyllabiques,  en  la  forme  des  chansons  de  geste, 
persista  au  xui''  siècle.  Mais  des  pays  anglo-normands  où  elle 
était  née  elle  fut  alors  transportée  sur  le  continent,  en  Flandre 
et  dans  la  France  proprement  dite.  L'historiographie  poétique 
de  l'Angleterre,  si  riche  pendant  la  période  précédente,  n'est 
représentée  pendant  la  période  dont  nous  nous  occupons 
maintenant  que  par  une  seule  Chronique,  à  juste  titre  mal 
famée,  celle  de  Pierre  de  Langtoft.  Pierre  de  Langtoft,  cha- 
noine régulier  de  Bridlington,  s'est  proposé  de  raconter  les 
«  Gestes  »  d'Edouard  P"";  jusqu'à  l'année  1293  son  ouvrage  n'a 
aucune  valeur,  Pierre  n'a  fait  qu'enguirlander  d'une  rhétorique 
déplorable  et  farcir  d'erreurs  matérielles  des  renseignements 
dont  on  connaît  les  sources  originales;  ce  n'est  que  de  1293  à 
130"  que  son  récit,  composé  d'après  les  souvenirs  d'  «  Auntoyne, 
le  eveske  de  Dureme  »,  le  fameux  Antony  Bek,  ministre 
d'Edouard  P''  et  patron  de  l'auteur,  olTre,  malgré  sa  langue 
barbare,  un  vif  intérêt,  surtout  pour  l'histoire  des  bordera 
d'Ecosse.  Sa  haine  d'Anglais  du  Nord  contre  les  Écossais  a 
inspiré  à  Pierre  de  Langtoft  quelques  vers  énergiques.  Mais  le 
chanoine  de  Bridlington  reste  bien  inférieur  à  Philippe  Monsket, 
à  Guillaume  Guiart,  à  Geoffroi  de  Paris. 

«  Ces  ouvrages,  dit  un  critique  moderne  en  parlant  des 
travaux  de  Mousket,  de  Guiart  et  de  Geoffroi  de  Pai-is.  dénués 
de  valeur  littéraire,  n'ont  plus  aujourd'hui  pour  nous  le  moindre 


292  L'HISTORIOGRAPHIE 

attiail  '.  »  Nous  ik^  saurions  souscrire  à  ce  jugement  sommaire. 
Il  V  a  (les  distinctions  à  faire  enfn^  les  poètes  historiographes  du 
siècle  de  saint  Louis  et  de  Philippe  le  Bel,  ci  <pi('l<|ues-ims  sont 
diirnes  d'estime. 

Philiftpe  Mousket  et  Guillaume  (iuiarl  soûl  à  la  fois,  comme 
Pierre  de  Laujitoft,  historiens  et  chroniqueuis.  —  Philippe 
Mousket,  de  Tournai,  qui  fut  homme  d'armes  au  service  de  nos 
rois,  a  rimé,  en  plus  de  31000  vers,  l'histoire  iiénérale  de  la 
France  depuis  la  prise  de  Troie  jusqu'à  l'année  1242.  Il  n'écri- 
vait pas  bien,  mais  on  le  lit  encore  :  d'abord,  à  partir  de 
l'avènement  île  Philippe-Auguste,  son  témoignage  est  indé- 
jtendant  de  celui  des  autres  chroniques,  et,  à  partir  de  1225 
surtout,  il  est  précis,  copieux,  digne  de  foi,  particulièrement 
au  sujet  des  affaires  de  Flandre;  en  second  lieu,  pour  l'histoire 
des  temps  anciens,  il  a  utilisé  des  sources  authentiques  ou 
légendaires  que  nous  n'avons  plus.  Tel  est  le  début  de  son 
livre,  qui    suffit   à  faire  connaître  et  son  style  et  son  dessein  : 

Philippes  Mouskes  s'entremet 

Des  rois  de  Franche  en  rime  mettre 

Toute  restorie  et  la  lignic. 

Matere  l'en  a  ensegnie 

Li  livres  ki  des  Anchiiens 

Tiesmougne  les  maus  et  les  biens 

En  l'abeie  Saint  Denise 

De  France,  u  j'ai  l'eslore  prise 

Et  del  latin  mis  en  roumans... 

Ki  ne  In  mais  onques  rimee. 

Quant  à  (iulllaiinx'  (liiiarl,  )ié  rue  de  l'Aguillerie,  à  Orléans, 
il  était  encore  jeune  (piand  il  fut  désigné  pour  faire  ])artie,  en 
i:]Oi,  du  contingent  de  420  sergents  d'armes  fourni  par  la  ville 
d'Orléans  au  roi  ]Miili|)j)e  le  Bel  en  vue  de  la  campagne  de  Flandre. 
Il  portait  la  hannièr-e  de  la  ville.  Il  lui  ldess('',  et,  la  guerre 
terminée,  il  s'établit  à  l*aris  :  ou  I  y  lrou\e  en  1313,  marié, 
un  peu  gêné,  (pioiipie  pi-o[>i-i(''tair<'  de  terrains  sis  dans  le  quar- 
tier «  MonlIVlarl  »  on  .MonlTclard,  et  (pialilii''  dans  h^s  actes  de 
«  menesterci  de  boiiclic  ».  L  ancien  sergeni  darnu's  d'Orléans 
•  'lait  dfuic,  en  131.3,  diseur  de  conles  el  de  romans  en  vers. 
Dès  la   lin  Ar  Tannée   |30'i.   retenu  à  Arras  par  ses  Idessnres.  il 

I.  A.  Dfhidiiiir.  Les  Chroniqueurs,  \"  série.  P.iris,  lS'.t2.  p.  \ii. 


DE  L'AVENEMENT   DE   LOUIS  IX   A   L'AVÈNEMENT   DES  VALOIS    293 

avait  composé  une  première  rédaclion  de  sa  Branche  des  roi/aiis 
lir/nayes;  la  seconde  rédaction  fut  commencée  au  printemps  de 
1306  et  terminée  l'année  suivante.  Il  se  proposa  de  raconter 
dans  ce  poème  la  campagne  de  1304,  et  aussi,  en  manière  d'in- 
troduction, l'histoire  ancienne  des  rois  de  France,  depuis  les 
origines;  mais,  pour  écrire  cette  introduction,  les  documents 
manquaient  à  Arras  : 

Et  ouvrole  par  oir  dire 
Es  faiz  desquiex  petit  savoient 
Cil  qui  racontez  les  m'avoient  ; 
Dont  un  bon  clerc  se  merveilla 
Qu'il  dist,  quant  il  me  conseilla, 
Que  trop  obscurément  savoie 
Les  faiz  que  je  ramentevoie; 
Et  que  s'a  Saint  Denys  alasse 
Le  voir  des  gestes  i  trouvasse. 
Non  pas  mençonges  ne  favoles. 

Guiart,  dans  sa  seconde  rédaction,  avertit  lui-même  de  ses 
intentions  :  «  C'est,  dit-il,  de  ram(Mier  en  français  et  mettre  en 
rimes  ce  qu'il  aura  lu  dans  les  bonnes  chroniques  conservées 
à  Saint-Denis,  pour  ce  qui  tient  aux  âges  passés,  et  ce  que, 
pour  les  événements  contemporains,  il  aura  enquis  avec  certi- 
tude, su  de  plusieurs  ou  proprement  vu  à  l'œil.  »  Il  se  préoc- 
cupe d'être  exact  : 

Ne  veuil  les  trufeours  cnsivrc 
Qui  pour  estre  plus  delitables 
Ont  leur  romans  empliz  de  fables. 

La  Branche  des  rouans  lijinages  conijde  12  500  vej's  environ, 
d'une  facture  savante  (en  rimes  léonines),  dont  la  majeure 
partie  est,  heureusement,  consacrée  à  la  narration  des  guerres 
de  Philippe  lY.  Depuis  1296,  Guillaume  Guiart  cesse  de  «  rimer 
sous  les  auspices  de  l'abbaye  de  Saint-Denis  »,  et  parle  de  son 
chef.  Son  récit  de  la  campagne  de  130i-  est  celui  d'un  com- 
battant, d'un  troupier  français,  brave,  narquois  et  chapardeur. 
Sans  lui,  nous  ne  saurions  rien  de  la  prise  de  Gravelines,  où  il 
fut  présent,  presque  rien  des  opérations  autour  de  la  Haignerie 
et  de  Wendin.  Admirable  est  son  tableau  de  la  bataille  navale 
de  Ziericzée  en  Zélande.  Gomme  il  était  du  métier,  son  voca- 
bulaire technique,  pour  la  description  des  choses  de  la  guerre, 


294  L  HISTORIOGRAPHIE 

est  ùloiiiuuniiicnt  riche  et  })récis;  cest  lui  (juil  f.iiil  lire  pour 
avoir  l'impression  de  la  stratégie,  des  costumes,  des  machines, 
de  ra])]iareii  militaire  et  de  l'asjiect  des  foules  armées  au  com- 
mencement du  xiv"  siècle.  En  tant  ({u'écrivain,  il  évite  les  j»ires 
«léfauts  de  la  plupart  de  ses  contemporains  et  de  ses  confrères  : 
la  hanalité,  l'emphase,  la  rhétorique  poncive.  Il  est  diffus;  il 
cheville;  on  souhaiterait  parfois  cpiil  fùl  plus  clair.  Mais, 
maliiré  les  entraves  de  la  vei'silication  lahorieuse  (ju'il  s'est 
im])osée,  sa  langue,  très  riche,  populaire,  nullement  convention- 
nelle, est  savoureuse  et  pittores(jue.  En  même  temps  que  la 
reconnaissance  des  lexicop:raphes,  il  mérite  en  vérité,  pour-  lui- 
même,  des  lecteurs  '. 

De  même,  en  ce  (|ui  concerne  GeofTroi  de  Paris,  auteur  d'une 
chroni(|ue  parisienne  (jui  va  de  1300  à  1316;  ce  n'est  peut-être 
pas  lui  rendre  entièi-e  justice  (jue  de  lui  reconnaître  de  F  «  obser- 
vation »  et  de  r  «  intelligence  »,  déparées  par  un  «  mauvais 
style  »  '\  Ses  8000  vers  sont,  dit-on,  fort  ])lats,  et  l'on  s'est 
étonné  que  ce  bon  bourgeois,  parfaitement  dépourvu  de  dons 
poétiques,  ait  embouché  la  trompette  : 

Des  M.  CGC,  cele  année, 
Ai  je  ma  pensée  ordenee 
Par  quoi  je  puisse  rime  fere 
Dont  l'en  sache  les  fais  relraire 
Qui  sont  en  ccst  monde  avenu/., 
Einsi  com  les  ai  rfîteiiuz. 

GeofTroi  de  Paris  est,  en  réalité,  le  premier  en  date  des  nou- 
vellistes parisiens,  experts  à  résumer  les  faits  du  jour  en  petits 
vers  prosaïques,  mais  coulants,  vifs  et  malicieux,  non  sans 
iharme.  Son  stvie,  dont  (jn  a  médit,  est  celui  tle  fabliaux,  et,  si 
l'on  v(;ut,  des  ina/arinades.  Comment  se  fait-il  (|ue  |>ersonne 
—  non  f)as  même  ses  éditeurs  —  ne  se  soit  avisé  de  remanjuer 
qu'il  avait  beaucoup  d'esprit?  —  Il  vécut  en  im  temps  tragique, 
sous  Phili|>pe  le  I{(d  et  sous  Louis  X;  il  vit  l'affaire  de  Honiface, 
c(dle  lies    reni|diers,   celle  des  brus  du   roi,   les  énienles  dans  la 

1.  M.  Fr.  l-'iiMrk-lJrcnlano  a  rccciiniu'tit  aupclt''  raltcMitioii  mit  une  clironiqiit^ 
art(';siciuio  des  ^'iicrres  fraiico-naiiiaridrs  (en  prose)  de  12'Jl-i:tO'l,  diiiil  l'auleiir 
arionjiiie  savait  composer  et  raconter  avec  précision.  {Mem.  de  l'Acad.  des  Inscr., 
Suvunls  élrnn;/ers,  X,  2ï.).) 

2,  fJ.  Paris,  S  «7. 


DE  L'AVÈNEMENT  DE   LOllS  IX   A    I/A VÈNEMENT  DES  VALOIS    ig.'. 

rue,  les  ligues  ai-isl()ciati(|U('s,  les  i^r.inds  procès  de  soi-cellej-ic. 
la  chute  de  Marigni.  11  est  le  seul  Irnioiii  i\i'  ces  ::i-auds  évé- 
nements (jui  nous  apjinMine  ee  ijue  les  iieus  éclairés  |)ensèrenl, 
à  cette  époque,  des  |)rocédés,  jusqu'alors  inouïs,  du  gouverne- 
ment de  Philippe.  Jug-e  réservé,  mais  clairvoyant,  (;t  du  reste 
assez  li;irdi  pour  louei-  et  lailler  sans  anihagcs.  il  est  hien  l'écho 
fidèle  du  puhlic  intelligent  qui  regardait  du  ])arterre,  loin  des 
coulisses,  les  spectacles  de  la  politique.  Plus  on  étudie,  d'après 
les  documents  d'archives  et  toutes  les  autres  sources,  l'histoiie 
des  seize  pi'emières  années  du  xiv''  siècle,  ]dus  on  apprécie  le 
bon  sens,  la  finesse,  et  même  (surtout  à  [lartir  de  4312) 
l'étendue  des  intocmations  de  Geoffroi.  —  GeotTroi  de  Pai'is 
avait  sûrement  l'idolTe  d'un  excellent  journaliste. 

Les  autres  chi-oniquf^s  en  vei's  qui  ont  été  rédigées  de  l'avè- 
nement de  Louis  IX  à  l'avènement  des  Valois  ne  valent  pas  une 
mention.  —  Adam  de  la  Halle,  qui  accompagna  Robert  d'Artois 
dans  l'Italie  méridionale,  en  1283,  y  devint  ménestrel  du  roi  de 
Sicile,  Charles  d'Anjou.  11  composa  ou  se  proposa  de  composer 
un  poème,  en  laisses  monorimes  de  vingt  vers,  ]»our  célébi'er 
les  exploits  de  son  nouveau  maître.  On  n'en  a,  il  nen  a  peut- 
être  fait  que  le  début;  et  c'est  dommage,  car  Adam  eut  écrit 
sans  doute  sur  la  vie  si  tragique  du  Ho/  (h'  CesUe  un  chef- 
d'œuvre  comparable  à  la  «  Vie  du  Maréchal  ». 

Historiographie  en  prose.  —  L'histoire  littéraire  du 
xui°  siècle  n'offre  guère  de  sujets  |dus  ingrats  et  plus  difficiles  à 
la  fois  ([ue  celui-ci  :  la  g'énéalogrie  des  «  histoires  »  en  })rose 
française  qui  furent  écrites  alors.  Ce  sujet  est  difficile,  car  il 
s'agit  de  discerner  les  sources  initiales  de  ces  compilations,  et 
les  rapports  qui  existent  entre  les  différentes  rédactions  du 
même  )-(^cueil,  entr(î  les  recueils  apparentés.  Il  est  ingrat,  cai-  la 
A'^aleur  littéraire  des  livres  de  cette  e.spèce  est  fort  mince. 

Nous  avons  mentionné  plus  haut  les  traductions  du  pseudo- 
Turpin  et  les  compilations  d'histoii-e  ancienne  (|ui  sont  les  pre- 
miers spécimens  de  l'historiographie  en  langue  vulgaire,  les 
compilations  (perdues)  faites  sur  l'ordre  de  Beaudoiiin  VI,  et  la 
traduction  de  l'  «  Histoire  des  rois  de  France  »  en  trois  livres  (pii 
a  été  exécutée  par  l'Anonyme  de  Béthune.  On  continua,  au 
xui"  siècle,   à  multiplie)-  les  traductions  et  les   adaptations   des 


•296  L'HISTORIOGRAPHIE 

(•lir(>iii(|ii('s  latines,  aliii  de  rcmlrt»  ers  cliroiiiquos  accossibles  aux 
laïques.  J^cs  nus  clKiisircMl.  (tour  los  traduire,  des  ouvrag-es 
anciens  :  Kutn)|>e,  Isidore  de  Séville,  Paul  Diacre,  Darès,  etc.; 
d'autres,  des  livres  modernes,  t<ds  (|ne  Vllistoria  Normannorimi 
d'Aimé,  évèque  et  moine  au  Mont-(]assin  ',  la  «  Chronique  de  la 
jiuerre  des  Albigeois  »,  par  Pierre  de  Vaux-de-Cernai  -,  1'  «  His- 
toire de  Philippe-Aug-uste  »  de  Guillaume  le  Breton',  ou  le  corps 
des  anciennes  chroniques  vénitiennes  *.  —  La  com])ilation  latine 
en  trois  livres  intitulée  historia  reyiim  Francorum,  dont  l'Ano- 
nyme de  Béthune  a^ait  nag-uère  public  une  version,  fut  alors 
de  nouveau  traduite,  et  cette  nouvelle  traduction  (Mit  la  bonne 
fortune  d'inaugurer,  pour  ainsi  dire,  les  Grandes  Chroniques, 
françaises  de  Saint-Denis;  à  ce  titre,  elle  mérite,  ]dus  encore 
(jue  par  sa  valeur  intrinsèque,  d'attirer  l'attention. 

Vers  1260,  Alfonse,  comte  de  Poitiers  et  de  Toulouse,  frère 
de  Louis  IX,  chargea  l'un  de  ses  mé'uestrels  de  faire  passer  en 
français  V Historia  reuiun  Fraricorinn,  texte  composé  d'une 
longue  suite  d'extraits  empruntés  à  dilTérentes  sources  et  pî'é- 
cédé  d'un  prologue  où  l'auteur,  en  même  temps  qu'il  explicpie 
])ourquoi  il  entre}trend  un  |)remier  essai  d'histoire  générale  de 
la  France,  énumère  ses  autoi'ités  ^.  —  Quehpies  années  |dus  tard, 

1.  Le  moine  Aime-  termina,  vers  1079,  au  Mont-Cassin,  son  histoire  latine  des 
Normands  d'Italie.  Cet  ouvrage,  perdu,  a  été  traduit  par  un  anonyme,  au  coui- 
meneementdu  xiv"  siècle,  dans  l'ancien  royaume  de  Nai)les,  pour  un  comte  de 
Miiitrée  (?).  Voir  Ystoire  de  li  Nornmnf,  publ.avee  une  introduction  et  des  notes 
par  M.  0.  Delarc,  Rouen,  1S92,  in-8.  (Soc.  de  l'histoire  de  Normandie.) 

2.  La  traduction  de  la  Chronique  de  Pierre  est  écrite  «  en  bon  français 
du  milieu  de  la  seconde  moitié  du  xui''  siècle  ».  Style  simple,  personnel.  Cf.  P. 
Meyer,  dans  Notices  et  Ertraits  des  nianuscrils,  XXlll,  V  partie,  p.  "7. 

:!.  Guillaume  Guiart  cite  une  traduction  eu  français,  par  Jehan  de  Prunai,  des 
ouvrages  de  Guillaume  le  Breton.  On  ne  sait  pas  si  ce  Jehan  avait  écrit  en  prose 
ou  en  vers.  Mais  il  est  certain  qu'un  anonyme  rédigea,  vers  1230,  une  histoire 
en  prose  de  Philippe-Auguste  et  de  son  fds,  «  d'après  les  chroniques  de  Saint- 
Denis  »,  à  la  re(|uète  d'un  sire  de  Flagi.  Cetanonyme  s'excuse  dans  un  prologue 
en  vers  d'avoir  composé  le  reste  de  son  livre  (qui  ne  nous  est  point  parvenu) 
en  prose.  Cf.  Romania,  VI,  494. 

4.  «  La  Cronique  des  Veniciens  ■■  de  •■  mai^lre  Martin  da  Canal  ■■  a  été 
publiée  en  181.")  dans  VArcfiivio  slurico  ilatiuno,  Vlli,  ji.  2G8  et  suiv.  :  <■  Je,  Mar- 
tin da  Canal,  sni  entremis  de  translater  de  latin  en  françeis  les  honorées  vic- 
toires que  ont  eues  les  Veniciens...  parce  que  Icngue  frençeise  cori  parmi  le 
monde,  et  est   la  plus  delitable  a  lire  et  a  oir  que  nult>  autre...  • 

;j.  Histoire  littéraire,  XXI,  731  :  «  Comme  je  voyais  nombre  de  gens  et  presque 
tout  le  monde  mettre  en  doute  les  actions  des  rois  de  France,  J'ai  cru  faire  une 
bontu-  nuivre  en  départageant  les  opinions  conti'adictoires...  J'ai  donc  lu  avec 
attention  les  chninirpies  authentiques,  et  je  réunis  en  un  seul  livre  ce  que  je 
trouvais  comme  perdu  dans  une  foule  de  volumes,  resserrant  en  quehim^s  mots 
iieaueoup  de  paroles,  changeant  peu.  n'ajoulanl   rien.  .. 


I 


DE  l'avènement  de  LOUIS  IX  A  L'AVÈNEMENT  DES  VALOIS  297 
l'abbaye  de  Saint-Denis  qui,  «  depuis  près  de  deux  siècles,  éten- 
dait son  influence  sur  toutes  les  parties  de  radministration 
j)ubli(]ue,  voulut  aussi  donner  une  forme  française  aux  anciens 
monuments  de  nos  annales  ».  Dans  cette  abbaye  royale  se  con- 
servait et  s'accumulait  depuis  deux  siècles  un  «  corps  »  d'his- 
toii-e  nationale,  formé  des  biographies  <!n  latin  (jue,  après  la 
mort  de  chaque  roi,  les  historiographes  ofticiels  de  son  règne 
y  avaient  déposées,  et  d'autres  chroniques  latines  '.  Ce  corpus 
jouissait  d'une  grande  réputation;  les  jongleurs  ([ui  préten- 
daient à  l'exactitude  se  vantaient  volontiers,  nous  l'avons  vu, 
d'y  avoir  eu  accès;  Philippe  Mousket  s'en  est  servi  ^  Les  moines 
de  Saint-Denis  étaient  donc  tout  désignés  pour  populariser  par 
un  résumé  en  langue  vulgaire  l'historiographie  ancienne  de 
notre  pays.  L'un  d'eux,  utilisant  à  la  fois  ÏHistoria  regum 
Francorum  et  les  ouvrages  latins  que  le  compilateur  de  ÏHis- 
toria avait  connus  %  composa  en  effet  une  «  Histoire  de  France  » 
en  français,  «  constamment  claire,  élégante  et  correcte  »,  jusqu'à 
la  mort  de  Philippe- Auguste.  A  quelle  date,  et  quel  est  son 
nom?  On  a  beaucoup,  et  vivement,  discuté  à  ce  sujet.  Sainte- 
Palave,  au  siècle  dernier,  désigna  Guillaume  de  Nantis  et  le 
règne  de  Philippe  IIL  Selon  M.  P.  Paris,  l'auteur  de  ce  que  l'on 
peut  appeler  la  première  édition  des  Grandes  Clironiques  fran- 
çaises de  Saint-Denis  p&t  un  certain  Primat.  «  Quand  le  travail 
fut  achevé,  dit-il  *,  quand  la  transcription  confiée  aux  soins  d'un 
bon  scribe  et  d'un  habile  enlumineur  fut  exécutée,  l'abbé  de 
Saint-Denis,  accompagné  du  moine  auquel  on  devait  cet  important 

ouvrage,  se  présenta  devant  le  roi On  conserve  aujourd'hui 

dans  la  bibliothèque  de  l'ancienne  abbaye  de  Sainte-Geneviève 
le  volume  qui  semble  avoir  été  alors  offert  au  roi...  Une  minia- 
ture, faite  avec  beaucoup  de  soin,  où  l'on  voit  le  prince...  assis, 

1.  Bibl.  de  l'École  des  chartes,  1890,  p.  97. 

2.  Sur  les  ra])porls  de  Mousket  avec  les  travaux  liistoriographiques  de  l'abbaye 
de  Saint-Denis,  voir  Bibliothècjue  de  l'École  des  chartes,  18Ti, p.  o"7. 

3.  On  observe  que  le  moine  de  Saint-Denis  s'est  approprié  la  meilleure  partie 
de  la  préface  de  Vllistoria,  déjà  traduite  par  ,1e  Ménestrel.  Seulement  il  a  rem- 
placé renonciation  des  sources  qui  se  trouve  dans  cette  préface,  où  figure  «  un 
livre  qui  est  à  Saint-Germain  des  Prez  »,  par  la  simple  indication  d'une  «  his- 
toire descritte  selon  la  lettre  et  l'ordonnance  des  chroniques  de  l'abbaye  de 
Saint-Denis  en  France  »,  «  donnant  ainsi  à  penser,  dit  M.  P.  Paris,  que  tout  ce 
qui  concernait  la  vérital)le  histoire  de  France  était  conservé,  par  une  sorte  de 
privilège,  dans  l'abbaye  de  Saint-Denis  ». 

■i.  Histoire  littéraire,  XXI.  738. 


298  L'HISTORIOGRAPHIE 

«'•«•oulaiil  un  ;ililt(''  (|ui  «lésiniK»  de  la  iiiaiii  nii  moiiir  noir,  por- 
Icur  (lu  livre  »,  est  accompagriéo  de  ([ualrains  de  |>r(''S(Milati<in, 
<|ui  ne  }>erni('lt(Mi(  poinl  de  d(»nter  (pic  le  loi  lifj;ui'é  par  l'enlu- 
niineur  soit  Pliili|>|ie  III  le  Hardi.  L'al)bé,  |)ar  constMpienf,  est 
^lafiiieu  de  Veiid('>ine  ;  (|uant  au  moine,  il  avait  nom  Primat,  car 
l(d  est  le  |)reniier  quatrain  : 

Phelippcs,  rois  de  France,  qui  tant  ics  reiKinir/., 
Ge  te  rent  le  romaiiz  qui  des  rois  est  nome/. 
Tant  a  cis  travaillie  qui  l'rimaz  est  nomcz 
Oue  il  est,  Dieu  merci,  parfaiz  et  consumniez. 

Ces  conelusious,  en  ce  qui  concci-nc  la  date  du  nianusci'il  d(^ 
Sainte-Geneviève  et  la  signitication  du  (piatrain,  ont  rUr  récem- 
ment comhattues  '.  Mais  il  n'importe  yuère,  au  tond,  que  le 
comj)ilateur-traducteur  de  la  première  édition  de  la  }>remière 
partie  des  Grandes  Chroniques  soit  Guillaume  de  Nang-is,  Primat, 
ou  tout  autre.  Le  fait  est  que,  durant  le  dernier  <piai't  duxin"  siè- 
cle, très  prohaldement  dès  1274,  fut  élaborée  à  Saint-Denis  une 
histoire  générale  de  France  jusqu'à  la  mort  de  Philippe-Auguste:, 
dont  les  formes  initiales  sont  apparentées  à  l'opuscule  du  Ménes- 
li'cl  d  Alt'onsc  de  Poitii^rs.  A  cette  histoire  ont  <'dé  jointes  de 
bonne  heure  diverses  continuations.  «  Dès  avant  4297,  on  avait 
traduit  k  l'abbaye  de  Saint-Denis  et  réuni  en  un  corps  d'ouvrage 
une  loriiTue  série  de  textes  historicpies  comprenant  les  annales 
de  la  monarchie  française  depuis   son  origine.  » 

Pendant  l'administration  des  abbés  Mathieu  de  Vendôme 
{d2o8-128G)  et  lienaud  GilTart  (128G-i:}0i)  ;  l'abbaye  de  Saint- 
Denis  fut  continuée  dans  la  possession  du  privilège  d'écrire  l'his- 
toire de  France.  Des  moines,  tels  que  Gilon  de  Reims,  Primat, 
(iiiillanine  de  Nangis,  y  rédigèrent,  en  latin,  «  d'aju-ès  un  fonds 
«•ommun  de  notes  et  d<^  mémoires  historiques  venus  de  dillé- 
rents  c(')tés,  classés  par  oidre  chronolog-ique,  ])lus  ou  moins 
imparfaitement  dégrossis,  et  (b'-jà  r(''(ligés  de  manière  à  former 
c(unme  une  ('■baiiclie  des  annales  nati<uiales  »  (L.  D(disle).  h^ 
récit  des  règnes  de  Louis  IX,  de  Philippe  111  et  de  Phili|t|ie  IV. 
Nous  n'avons  même  pas  à  (d'Heurer  la  diflicile  (|uesli(ui  des  rap- 

I.  Voir  Historiens  (le  Fviinre,  XXill,  3;  liifylioilu^f/ue  île  l'École  des  chartes,  18'4, 
l>.  217,  et  Neues  Arc/iir,  IV,  'M.  Travaux  de  MM.  «le  Wailly,  P.  Vlollct,  P.  Meyer 
<t  H.  Rrosien. 


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U. 

DR  L'AVÈNEMENT   DE   LOUIS  IX  A   L'AVÈNEMENT   DES  VALOIS    299 

poi-ts  qui  existent  eiiti'e  ces  (•hi'Oiii(|ii('s  l.iliiics  ';  mais  (|iiel([ues- 
iines  d'entre  (dles  ont  été  traduites,  soit  séjiaréinent,  soit  à  l'étal 
(le  continuations  incorporées  aux C^n^j^^/cs  (Itroniquea  de  France. 
Ainsi,  la  «  Vie  de  saint  Louis  »  |tar  Guillaume  de  Nan^ns  fui 
mise  en  français  à  la  lin  du  xni"  ou  au  commencement  du 
xiv''  siècle-.  Le  même  Guillaunn^je  Naniiistraduisit  de  sa  propre 
main  une  «  Chronique  des  l'ois  de  France  »  cpTil  avait  primiti- 
vement composée  en  latin  ;  cette  Cdn-oni(|ue,  qui  fut  très  répandue, 
nous  est  arrivée  sous  deux  formes,  l'une  al»r(''izé<',  l'autre  anqdi- 
tîée;  presque  tous  les  exemplaires  de  la  rédactiiui  auqdiiiée  ont 
reçu  des  additions  oriii-inales.  Quant  à  Pj-imat,  sa  chroni(ju<' 
latine  est  perdue,  mais  M.  P.  Meyer  en  a  découvert  une  traduc- 
tion partielle,  en  français,  (pu*  tVère  Jean  du  Vignay,  de  l'ordre 
de  l'Hôpital,  exécuta  à  la  requête  de  Jeanne  de  Bourgogne,  reine 
de  France,  pour  servir  de  complément  à  la  v(>rsion,  dont  il 
était  l'auteur,  du  Miroir  hisforial  de  Vincent  de  Beauvais.  On 
ne  connaît  pas  non  plus  les  originaux  latins  d»>  la  partie  des 
Grandes  Chroniques  qui  s'étend  <lepuis  l'endroit  où  s'arrête, 
<lans  ce  recueil,  la  traduction  des  premiei's  continuateui's  de 
Nangis  ^ 

Si  l'histoire  généalogique  des  compilations  dionysiennes  n'est 
pas  définitivement  étahlie,  malgré  de  nomhreux  travaux  dont 
elle  a  été  l'objet,  celle  des  grandes  compilations  historiogra- 
phiques  en  prose  française  de  la  Flandre  et  de  la  Normandie 
au  xni®  siècle  est  encore  plus  obscure.  Nous  ne  nous  y  engage- 
rons pas.  Ni  les  sources,  ni  l'auteur  véritable  de  recueils  aussi 
considérables  que  celui  qui  passe  sous  le  nom  de  Beaudouin 
d'Avesnes,  sire  de  Beaumont  (mort  en  1289),  ne  sont  authen- 
tiquement  connus.  Cependant  l'élaboration  critique  de  ces  pro- 


1.  Voir  L.  Delisle,  dans  les  Mémoires  de  V Académie  des  Insonplions,  XXVI 1. 
2  p.;  en  sens  contraire,  H.  Brosien,  dans  Neues  Arcfiiv,  IV.  —  M.  Élie  Berger 
a  olitenu  le  prix  Bordin  à  l'Académie  des  Inscriptions  pour  un  mémoire  (inédit) 
sur  ce  sujet  {Bibl.  de  l'École  des  chartes,  XXXIX,  380,  o72j. 

2.  Historiens  de  France,  XX,  313. 

3.  Une  nouvelle  édition  critiiiue  des  Grandes  Chroniques  a.  éiv  projetée  naguère 
parla  Société  de  l'Histoire  de  France.  Les  sources  latines  de  ce  recueil  y  seraient, 
autant  que  possible,  iniliquées.  —  M.  G.  Paris  dit  {Manuel,  p.  138)  que  «  les 
Chroniques  françaises  de  Saint-Denis  ne  prennent  une  véritable  valeur  qu'à 
l'époque  oii  elles  furent  rédigées  dès  l'abord  en  français  et  non  traduites  du 
latin  ».  Cf.  ci-dessous,  p.  314  et  p.  324.  —  Sur  la  valeur  authentique  que  l'on 
attachait,  au  xiv''  et  au  xv**  siècle,  au  texte  des  Grandes  Chroniques  en  français, 
voir  Bibl.  de  V  École  des  chartes,  1890,  p.  108. 


300 


L'HISTORIOGRAPHIE 


blêmes  a  déjà  tenté  (juel<|ii('s  (Miidits;  elle  en  tciilciM  «rantres; 
mais,  achevée,  elle  ne  t'cia  sjiris  doute  que  préciser,  sans  les 
moditier,  les  notions  (|U('  [u-ocuie  la  lecture  rajdde  de  cette 
énorme  littérature  :  dans  la  foule  de  ceux  qui  ont  laborieuse- 
ment construit  de  pièces  <d  de  niorcejuix  ces  vieilles  histoires 
iiénérales  de  Flandre  et  de  Normandie,  comme  |>;irmi  h;s  éci-i- 
vains  de  Saint-Denis,  il  n'y  a  pas  eu  d'artiste. 

On  a  jdaisir  à  considérer,  .iprès  ces  livres  informes,  les  deux 
chefs-d'd'uvre  de  la  prose  narrative  en  ce  lenqis-là  :  les  Récitsdu 
Ménestrel  de  Reims  et  les  Mémoires  de  Joinville. 

Le  Ménesthkl  de  Reims.  —  L  n  ménestrel,  oriiiinaire  du  dio- 
cèse, sinon  de  la  ville  de  Reims,  a  écrit  en  l'iOU  un  opuscule 
singulier  qui  a  été  publié  de  nos  jours  sous  le  titre  de  Chronujuo 
lie  lùdns,  de  Chronique  de  Flandrrs.  et  des  croisades,  et  de  Récits 
iVun  ménestrel  de  Reims.  C'est  une  sorte  de  chronique  univer- 
selle où  il  est  (juestion  du  pape  et  de  l'empereur,  de  la  France, 
des  pays  d'outre-mer,  de  FAuj^leterre,  de  la  Flandre  et  de  l'Es- 
pagne, mais  surtout  de  la  J^'i'.uice  et  des  croisades.  L'intention  de 
l'auteur  n'a  pas  été  de  raconter  l'histoire  avec  impartialité,  avec 
ordre,  avec  gravité,  mais  de  narrer  des  histoires  intéressantes, 
récréatives,  à  l'usage  des  bourgeois  riches  et  des  seigneurs. 
D'autres  ménestrels  avaient  un  n'-peiloire  d'anecdotes  de  pure 
invention;  celui-ci  aimai!  mieux,  dans  ses  lectures  ou  ses  réci- 
tations, rap[K)iter  des  (»uï-dire,  des  traditions  sur  les  grands 
événemejits  et  sur  les  gi'ands  personnages  du  passé.  «  Il  y  a, 
dit  le  dernier  éditeur  des  Récifs,  M.  de  Wailly,  plus  de  cent 
vingt  passages  où  le  j-t'-cii  siulerromjd  poui*  donner  place  à  des 
diak)gues  ou  à  des  discours  directs...  Un  homme  habile  devait 
alors  s'elTorcer  de  varier  ses  gestes,  son  attitude  et  ses  iidlexions 
de  voix,  de  manière  à  jouer  tour  à  tour  le  rôle  de  chacun  des 
interlocuteurs  :  il  devenait  acteui',  ci  la  cliioniipie  se  changeait 
en  drame.  »  N'altende/.  poiiil  (Itiii  imMiesIrel  le  souci  de  l'exac- 
lilude;  le  notre  montre  très  souvent  «  son  désii'  d'étonner  el 
d'amuser  à  t(»ut  prix,  même  aux  dép(Mis  de  la  vérité...  Il  ne  se 
croit  obligé  en  conscien<e  ni  de  véi-itiei-  les  laits  (pi'il  ignore, 
ni  de  respecter  ceux  (|u  il  connaîl.  »  Mais  il  ne  laisse  pas  d'èlre, 
cependaFit,  instructif.  M.  N'ictor  l^e  Clerc  estimait  ipi'on  y  trouve, 
en  même  temps  (|u Un  tableau  exact  des  opinions,  des  nneurs,  de 


DE  LAVENEMENT   DE  LOUIS  IX  A   L'AVÈNEMENT   DES  VALOIS    :J01 

l'esprit  (le  la  France  du  Nord  au  milieu  du  xiii*'  siècle,  «  la  pensée 
de  la  bourgeoisie  [disons  plutôt  de  la  haute  société]  d'alors  sur  les 
hommes  et  sur  les  choses  ».  «  Il  nous  a|>|>rend,  dit  M.  d(!  Waillv, 
quel  était  le  jjrenre  de  fictions  et  île  satires  par  lesquels  un 
ménestrel  pouvait  plaire  à  certains  auditeurs.  »  .l'ajoute  qu'il 
fait  connaître  mieux  que  personne  la  vulfiate  à  demi  fabuleuse 
de  l'histoire  de  France  telle  qii'elle  était  répandue,  au  temps  de 
Louis  IX,  dans  le  monde  des  laïques  :  la  plupart  de  ces  récits 
sont  empruntés  à  la  tradition  populaire;  la  preuve,  c'est  qu'ils 
se  retrouvent  (par  exemple  les  historiettes  relatives  à  la  passion 
d'Eléonore  d'Aquitaine  p(uir  Saladin,  au  suicide  de  Henri  Planta- 
genet,  aux  soupes  que  Phili[»pe  Auguste  aurait  fait  tailler  pour 
ses  barons  avant  la  bataille  de  Bouvines,  etc.)  dans  la  grande 
compilation  jiubliée  par  Sauvage  sous  le  litie  de  Chronique  de 
Flandres.  L'auteur  de  la  Chronique  de  Flandres  n'a  pas  pillé 
le  Ménestrel  :  il  a  puisé  aux  mêmes  sources.  Mais  il  n'avait  pas 
autant  de  talent.  «  Le  mérite  du  Ménestrel,  ilit  très  bien  M.  île 
Waillv,  c'est  d'avoir  fait  siens  des  récits  que  d'autres  chroni- 
queurs ont  pu,  de  leur  côté,  entendre  et  répéter,  en  les  marquant 
au  cachet  de  son  esprit  original  et  de  sa  vive  imagination.  »  — 
La  vivacité,  l'élégance,  la  liberté,  la  grâce  du  Ménestrel  font  de 
son  livre  un  des  plus  agréables  que  le  moyen  âge  ait  laissés,  si 
l'on  veut  bien  le  lire  comme  il  faut,  sans  y  chercher  la  science 
et  la  conscience  qui  n'y  sont  pas.  Quelques  compilateurs  du  xiv"^ 
et  du  xv''  siècle  ont  été  convaincus  de  lui  avoir  fait,  sans  le 
dire,  bon  nombre  d'emprunts  directs;  mais  depuis  Pierre  Cochon 
jusqu'à  M.  Michaud,  c'est-à-dire  pendant  trois  cents  ans,  depuis 
le  xv"  juscpi'au  xix'"  siècle,  il  ne  paraît  pas  (jue  personne  en  ait 
connu  ou  signalé  l'existence. 

Jean  de  Joinville.  —  Pour  juger  avec  équité  \  Histoire  de 
saint  Louis  de  Jean  de  Joinville,  il  faut  savoii'  comment  cet 
ouvrage  a  été  fait. 

Jean  de  Joinville,  né  vers  1224,  d'une  famille  qui  s'était  illus- 
trée dans  la  seconde,  la  troisième  et  la  cinquième  croisades,  prit 
de  bonne  heure  à  la  cour  lettrée  du  comte  Thibaut  IV  de  Cham- 
pagne, dont  son  père  était  sénéchal  héréditaire,  le  goût  des 
choses  de  l'esprit.  Il  aimait  à  éciii-e  :  en  1251,  à  Saint-Jean- 
«l'Acre,  il  composa  une  sorte  de  commentaire  sur  le  Credo,  (ju'il 


302  L  HISTORIOGRAPHIE 

roinaiiia  |»liis  tard  (en  1287);  contrairement  aux  habitudes  de 
son  temps,  «  il  se  plaisait  à  inscrire,  au  l»as  ou  au  revers  des 
chartes  cnianées  de  sa  chancellerie,  des  notes  autographes  dont 
plusieurs  nous  sont  parvenues  ».  On  ne  s'étonnerait  donc  point 
qu'un  tel  honinu',  coniiianuon  et  laniilier  de  Louis  IX  pendant 
sa  première  expédition  d"(uitre-mer,  eût  eu  l'idée  de  consigner 
par  écrit,  au  retour,  ses  souvenirs  '.  Toutefois,  on  a  cru  long- 
temps qu'il  n'en  fit  rien,  et  voici  comment,  jusqu'à  de  récentes 
recherches,  on  s'expliquait  la  rédaction  de  son  livre. 

Il  n'écrivit  rien  d'abord,  disait-on  :  quand,  après  1282,  il  fut 
invité,  comme  tous  ceux  <jui  avaient  connu  le  feu  roi,  à  témoi- 
gner dans  ren(|uête  ouverte  au  sujet  de  sa  canonisation,  il 
déposa  oralement.  Mais,  à  mesure  qu'il  vieillit,  sa  pensée  se 
reporta  avec  plus  de  comjilaisance  vers  les  aventures  de  sa  jeu- 
nesse, ces  aventures  qu'il  avait  partagées  avec  un  saint,  son 
ami  et  son  roi.  A  la  cour  de  Philippe  III,  il  citait  déjà  volon- 
tiers, nous  le  savons,  les  belles  paroles,  des  traits  de  la  vie 
exemplaire  de  Louis;  combien  de  fois  ne  déroula-t-il  pas  ses 
souvenirs  dans  son  château,  devant  ses  propres  enfants,  et 
devant  les  enfants  de  ses  maîtres,  dans  la  chambre  de  sa  suze- 
raine, la  comtesse  de  Champagne,  reine  de  France!  Jeanne  de 
Navarre,  femme  de  Philippe  le  Bel,  qui  aimait  beaucoup  le 
vieux  sénéchal,  le  pria  de  procurer  «  un  livre  des  saintes  paroles 
et  des  bonnes  actions  »  de  saint  Louis,  afin  de  préserver  de 
l'oubli  les  récits  où  elle  s'était  jdu.  Joinville  obéit,  et  se  mit  à 
l'œuvre  vers  la  fin  de  l'année  1304,  à  l'âge  de  quatre-vingts  ans. 
La  reine  Jeanne  étant  morte  le  2  avril  1305,  il  n'interrom])it 
pas  l'ieuvi-e  commencée,  mais  il  la  dédia  désormais  à  Louis  le 
Hutin  (plus  tard  Louis  X),  comte  de  Champagne  et  roi  de 
Navarre  du  chef  de  sa  mère.  «  Je  vous  l'envoie,  dit-il  à  Louis 
le  I lutin  en  lui  adressant  l'ouvrage  complet,  en  octobre  1309, 
jionr  (pie  v(Mis  et  vos  frères,  et  les  autres  (jui  l'enteiidrout,  y 
puissent  prendre  hou  exemple,  et  mettre  les  exemples  eu  (euvre 
pour  (pu'  Dieu  leur  eu  sache  gré.  »  —  Il  était  d'autant  plus 
naturel  de  croire  (|ue  Joinville  avait  ainsi  composé  son  ouvrage, 

I.  M.  G.  Paris  a  coiijj'cliir»;  que,  pendant  la  croisade  oii  il  accuinpafina  Louis  IX, 
.loinville  ..  [irenait  des  noies  et  lixail  ses  souvenirs  »  (La  lUIin-nliire  française  au 
moyen  d(je,  J",  90)  ;  mais  eeja  n'est  pas  1res  vraisemblable  [cî.  Revue  des  Deux 
Mondes,  CXIV,  033)  et  l'aulour  île  l'hypothèse  y  a  renonce  {Romania,  189t,  j).  '\2'2}. 


DE  l'avènement   de  LOUIS  IX   A   L'AVÈNEMENT   DES  VALOIS    303 

crun  seul  coui).  *\\n^  raulrur  liii-iiiriiio  a  pris  soin  de  faire  con- 
naître son  plan.  Il  amionce  l'intention  de  mettre  dans  un  pre- 
mier livre  les  |>aroles,  dans  un  second  les  actions  du  saint  roi 
et  sa  fin.  A  la  vérité,  ce  [)lan  n'est  pas  exactement  suivi,  tant 
s'en  faut.  ^<  L'histoire,  dit  Pierre-Antoine  de  Ricux,  (pii  puMia 
en  loi"  la  première  édition  de  Joinville,  est  un  peu  mal 
ordonnée...  »  La  seconde  partie  de  l'opuscule  est  quinze  fois 
plus  loniiue  que  la  première;  elle  est,  d'ailleurs,  incohérente. 
Mais  on  s'expliquait  ce  désordre,  les  disproportions,  les  répé- 
titions, les  digressions,  etc.,  par  l'âge  avancé  du  narrateur.  Si, 
dans  VHIsfoIre  de  Joinville,  disait-on,  les  digressions  se  gref- 
fent les  unes  sur  les  autres,  comme  dans  la  conversation  des 
vieillards,  «  c'est  <ju'à  chaque  fait,  à  chaque  nom  s'était,  poui* 
ainsi  dire,  acci'oché  dans  son  esprit  le  souvenir  d'une  circon- 
stance qu'il  n'a  pu  se  tenir  de  nous  faire  connaître;  ainsi,  avant 
deux  fois  l'occasion  île  nommer  Richard  Cœur  de  Lion,  il  répète 
deux  fois  à  son  sujet  la  même  histoire,  du  reste  assez  peu  vrai- 
semhlable  '  ».  Tout  le  monde  a  constaté  des  faiblesses  ana- 
logues chez  les  personnes  âgées  qui  aiment  à  conter  parce 
qu'elles  content  bien;  elles  enfilent  leurs  récits  au  hasard,  et 
ces  récits,  à  force  <le  les  avoir  entendus,  on  arrive  à  les  pré- 
voir. Gomme  elles,  Joinville  radote  un  peu;  mais  combien 
d'hommes,  disait-on,  conservent  à  quatre-vingts  ans  passés 
toute  la  fermeté  de  leur  esprit? 

M.  G.  Paris  a  récemment  repris  lexamen  de  la  question,  et 
ses  conclusions  sont  très  neuves  '.  —  Il  est  évident,  dès  le  pre- 
mier abord,  que  le  jtetit  livre  de  Joinville  se  compose  de  deux 
parties  :  un  recueil  d'anecdotes  sur  saint  Louis  et  une  auto- 
biographie de  l'auteui'  pendant  les  six  années  que  dura  la  pre- 
mière croisade  de  Louis  IX.  Or  M.  Paris  établit  que  «  le  récit 
de  la  croisade  a  <lù  exister  à  part,  (|u'il  constitue  de  véritables 
Mémoircii,  qui  n'avaient  pas  du  tout  été  écrits  spécialement  en 
vue  de  la  glorification  de  saint  Louis  ».  «  Le  récit  s'attache,  en 
elTet,  constamment,  dit  M.  Paris,  à  la  personne  de  Joinville  :  il 

1.  G.Paris  et  A.  Jeanroy,  o.  c,  p.  100.  —  C'était,  <lii  reste,  chez  lui,  une  habi- 
tude d'esprit.  On  a  l'épilaphe  qu'il  composa,  en  1311,  pour  le  tombeau  de  son 
bisaïeul,  GeofFroi  V;  il  y  a  dans  ce  texte  lapidaire  des  digressions  généalogiques  ; 
c'est  plutôt  une  causerie  à  propos  du  défunt  qu'une  épilaphe. 

2.  liomania,  d89i,  p.  oUS  et  suiv. 


304  L'HISTORIOGRAPHIE 

nous  «loiiiic  sur  sos  avciiliiirs,  sur  ses  difficultés,  sur  sa  manière 
de  vivre,  des  détails  <|iii  n'ont  absolument  rien  à  faire  avec 
saint  Louis;  celui-ci  n'est  jamais  l'objet  principal  de  la  narra- 
\'um,  et  elle  ne  s'occupe  «le  lui  <jue  «piand  Joinville  se  trouve  en 
sa  compagnie.  Ce  sont  donc  des  souvenirs  personnels  que  le 
sénéchal  avait  rassemblés...  »  Diverses  circonstances  font  croire 
(|ue  ce  morceau  (les  cinq  septièmes  de  l'ouvrage  total)  fut  écrit 
avant  l'avènement  de  Philippe  le  Bel,  j)eu  de  temps  après 
l'année  1272.  Il  commence  au  §  110  de  l'édition  de  V Histoire  de 
saint  Louis  ])ublié«'  par  M.  de  Wailh  ;  il  se  termine,  dans  cette 
édition,  au  s^  GdG.  Ainsi  Joinville  se  lrouv(>  justifié  d'une  série 
de  re[»roclies  qui  lui  étaient  adressés.  On  s'étonnait,  à  bon  droit, 
que  le  sénéchal  de  Champag^ne,  s'étant  proposé  d'écrire,  pour 
l'édification  de  la  ]»ostérit('',  les  «  saintes  paroles  et  les  grands 
faits  »  de  Louis  IX,  n'eût  guère  retenu  de  ces  paroles  que  celles 
«pii  lui  avaient  été  adressées,  et  qu'il  eût  intercalé  ses  actions 
(non  pas  les  plus  mémorables  seulement)  pai-mi  les  actions  du 
roi  \  Pourquoi  le  l»iograj)he  de  saint  Louis  nous  a-t-il  instruit 
de  farces  que  lui,  Joinville,  s'amusait  à  faire  au  comte  d'Eu? 
Pourquoi  ne  nous  a-t-il  pas  laissé  ignorer  que,  dans  l'île  de 
Lampedouse,  les  croisés  attrapèrent  beaucoup  de  lapins,  et 
qu'ils  y  trouvèrent,  au  fond  d'une  g-rotte,  deux  squelettes?  Tous 
ces  détails,  qui  seraient  sûrement  oiseux  dans  un  ouvrage 
historique,  sont  à  leur  place,  au  contraire,  dans  des  Mémoires  -. 
A  quelle  épocjue  Joinville  a-t-il  rejtris  ses  «  Mémoires  », 
rédigés  dès  le  commencement  (\u  règne  de  Philippe  III,  pour 
les  insérer  (sans  les  reviser  d'ailleurs,  sauf  (juelques  additions) 
dans  le  «  Livre  des  saintes  |>a rôles  et  des  bons  faiz  nostre  roi 
saint  Loois  »  «pie  Jeanne  de  Navarre  lui  demanda?  M.  G.  Paris 
estime  «pie  ce  «  livre  »  était  achevé,  ou  à  peu  près,  avant  la 
mort  de  la  reine  Jeaime  (2  avril  1305);  comme  le  comte  de 
Flandre,  fini  de  Danijtierre,  «jui  mourut  le  7  mars  1305,  est  dit 
«  nouvellement  mort  »  au  !:;  108,  il  en  faudrait  coiudure  ipie 
«  l'ouvragi^  promis  à  la  reine  a  été  composé  probablement  dans 
la   seconde  quinzaine  de    mars  et  dans   la   |>remière  quinzaine 


1.  Paris  cl  .Icaiiroy,  o.  c,  p.  lus. 

2.  Sur  r  »  .mlobiographie  au  moyen  âge,  ses  «Icbuls  cL  son   ili-veltippeiiienl  », 
voir  F.  V.  Hc/nld.  dans  la  '/.pHsrIirifl  /iir  Ki/Huri/esc/ncfilr.  I,  189i. 


DE  l'avènement  de  LOUIS  IX  A  L'AVÈNEMENT  DES  VALOIS   305 

d'avril  1305  ».  Quoi  qu'il  en  soit,  il  ne  semble  [tas  (|u'il  y  ait 
lieu  (l'attacher  de  rim[)ortance  à  la  phrase  finale  de  l'un  des 
manuscrits  :  «  Ce  fu  escrit  en  l'an  de  grâce  1309,  au  mois  d'oc- 
tobre »,  car  «  elle  peut  s'appliquer  soit  au  manuscrit  envoyé 
au  roi  de  Navarre,  soit  même  à  une  copie  postérieure  ». 

Il  n'importe  g-uère,  d'ailleurs,  que  la  compilation  offerte  à 
Louis  de  Navarre  ait  été  achevée  dès  1305,  ou  en  1309  seule- 
ment. Lorsque  Joinville  la  composa,  il  était,  en  tout  cas,  octo- 
génaire. Gela  ex[dique  les  traces  de  sénilité  qui  s'y  trouvent.  Si 
l'on  en  retranche  les  Mémoires,  le  livre  de  Joinville  se  réduit, 
en  effet,  à  une  série  d'anecdotes  sans  suite,  gauchement  dis- 
posée, où  les  erreurs  matérielles  ne  sont  pas  rares,  et  couronnée, 
de  la  manière  la  plus  étrange,  par  des  emprunts  textuels  à  un 
«  romant  »  qui  contenait  l'histoire  de  saint  Louis  mise  en  fran- 
çais d'après  les  chroniqueurs  latins  '. 

Avouons-le,  du  reste  :  jamais  Joinville  n'a  su  ordonner 
méthodiquement  la  matière  de  ses  récits,  quoiqu'il  s'y  soit  tou- 
jours appliqué.  Toujours  il  s'est  proposé,  vers  1272  comme 
vers  1305,  d'éviter  les  hors-d'œuvre  (§  89  :  «Je  vous  conteroie 
bien,  dit-il,  se  je  ne  doutoiea  empeeschier  ma  matière  »),  ou  de 
les  justifier  (§  187  :  «  Ces  choses  vous  ramentoif  je  pour  vous 
faire  entendant  aucunes  choses  qui  aftierent  a  ma  matière  »),  il  a 
voulu  varier  ses  récits  (§  280  :  «  Il  nous  couvient  poursuivre 
nostre  matière,  laquel  il  nous  couvient  un  pou  entrelacier...  »); 
mais  il  n'a  jamais  réussi  à  composer  régulièrement.  Il  n'eut 
jamais,  même  en  son  jeune  âge,  la  vigueur  intellectuelle  d'un 
Villehardouin  ou  d'un  Philijtpe  de  Novare.  L'auteur  des 
Mémoires  et  celui  des  parties  additionnelles  de  la  compilation, 
c'est  bien,  à  trente  ans  d'intervalle,  le  même  homme,  causeur 
exquis,  mais  qui  n'a  jamais  «  jeté  sur  les  choses  un  coup  d'œil 
un  peu  étendu  ».  En  1241,  aux  fêtes  de  Saumur,  il  avait  rempli 
devant  son  suzerain  l'oftice  d'écuyer  tranchant;  bien  longtemps 
après,  il  se  souvenait  encore  des  costumes  qu'il  y  avait  vus, 
de  la  couleur  de  la  cotte  et  du  manteau  du  roi,  et  de  son  «  chapel 
de  coton  »,  qui  n'était  pas  seyant;  mais  sa  description  de  la 
bataille  décisive  de   Mansourah  n'est  pas  claire,  parce  que  de 

l.  Sur  ce  «  romant  »,  voir  Borelli  de  Serres,  Recherches  sur  divers  services 
publics  du  X/7/C  au  XVir  siècle,  Paris,  1895,  p.  539. 

Histoire  de  la  langue,  il.  ••" 


306  L'HISTORIOGRAPHIE 

cette  bataille  il  n'a  rapporté  que  les  épisodes  auxquels  il  avait 
assisté;  sur  le  dessin  général  de  l'action  et  sur  les  causes  de  la 
défaite,  pas  un  mot.  Toute  sa  vie,  il  fut  frap[)é,  comme  un 
enfant,  par  les  détails  pittoresques,  mais  il  réfléchit  rarement. 

Joinville  n'est  donc  pas  un  historien  :  il  n'a  su  ni  voir  avec 
profondeur,  ni  combiner  avec  puissance,  ni  h.itir  un  plan.  Mais, 
cela  dit,  la  critique  est  désarmée.  Au  sujet  de  sa  sincérité,  il 
n'y  a  pas  de  réserves  à  faire  :  s'il  se  trompe,  c'est  sans  le  vou- 
loir', et  parce  que  la  mémoire  la  plus  fidèle  est  sujette  k  des 
défaillances.  Quant  à  sa  langue,  (jue  Pierre- Antoine  de  Rieux 
qualifiait  d'  «  un  peu  rude  »,  elle  est,  par  sa  grâce  naturelle, 
l'un  des  principaux  mérites  d'un  éciivain  qui,  tout  mis  en 
balance,  compte  parmi  les  meilleurs  de  notre  ancienne  littéra- 
ture. Si  ce  n'est  pas  un  historien,  c'est  un  conteui-  incompa- 
rable. 

Il  ne  faut  considérer,  dans  le  livre  de  Joinville,  pour  le 
goûter  pleinement,  que  les  parties  autobiographiques,  c'est-à- 
dire  les  «  Mémoires  de  la  croisade  »  proprement  dits  et  les 
nombreux  paragraphes  des  additions  de  4305  où  le  bon  séné- 
chal, ayant  oublié  que  sa  «  matière  »  avait  changé,  qu'il  se 
proposait  désormais  de  raconter,  non  plus  ses  aventures  per- 
sonnelles, mais  la  vie  de  saint  Louis,  s'est  encore  laissé  aller  à 
se  mettre  lui-même  en  scène.  Envisagée  de  la  sorte,  l'œuvre 
est  tout  à  fait  de  premier  ordre.  —  Joinville,  qui  se  montre 
tout  entier,  avec  ses  qualités  et  ses  défauts,  dans  ces  «  Con- 
fessions »  ingénues,  était,  en  efTet,  un  homme  très  intéressant, 
le  ty|»e  d'une  foule  d'honnêtes  gens  (l(>  sa  (-(indilion  et  de  son 
tem|is  (]iii  ont  passé  sans  laisseï-  de  traces.  Il  était  foncièrement 
bon,  droit,  courtois,  pénétré  de  l'idée  du  devoir,  brave  quoitpi'il 
n'aimât  pas  les  coups,  très  soucieux  de  ses  intérêts  et  de  ses 
aises,  conservateur  jaloux  des  traditions,  avec  une  nuance  de 
fierté  aristocr;iti(jU('  et  de  vanité  pcrsomudic.  En  même  temps, 
plein   de   bon    sens,   de  lionne  hiimeni-  et   de  malice.    Louis  TX, 

].  On  l'a  accus(''  d'avoir  alli'n'!  la  v(M'il('.  par  v.inilc,  on  disant  (g  4'2('i)  (|u'il  fnt 
le  seul,  avec  U'.  comle  do  JalTa.  à  conseiller  au  roi  «le  rester  en  Terre  Sainte, 
en  I2:J0,  lorsqu'il  fut  question  du  retour;  il  résulte  en  efTet  d'une  lettre  offi- 
eiollc  de  saint  Louis  ([ue  la  niajorit('  dos  barons  se  prononça  contre  le  retour. 
M.  Delaborde  a  démontré  récemment  (|uo  les  doux  assertions  sont  conciliablos 
l't  que  la  véracité  du  sénéchal  sur  ce  point  comme  partout  est  hors  de  doute 
Œomania,  XXni,  148). 


DE  L  AVENEMENT  DE  LOUIS  IX  A  L'AVÈNEMENT  DES  VALOIS    307 

avec  leijuol  il  avail  sdii  franc  pai-loi-  (on  sait  (|ucll('  lui  Tindc- 
pcndance  de  son  langage  à  Tégard  (riiii  maître  autrenienl  lude, 
Philippe  le  Bel),  Louis  IX  goûtait  beaucoup,  et  redoutail  par- 
fois un  peu,  sou  «  sens  suhtil  ».  Il  ne  joua  du  reste,  à  la  croi- 
sade et  dans  l'Klat,  (ju'uii  rôle  secondaire,  inférieur  à  celui  de 
ses  illustres  anc(Mr(^s,  les  trois  Geoffroi;  et  ce  serait  une  erreur 
de  croire  (ju'il  fut,  comme  on  l'infère  en  général,  assez  natund- 
lement,  de  ses  récits,  le  conseiller  le  plus  écouté  de  son  rcd. 
Mais  il  avait  une  (|ualité  éminente  que  bien  d'autres,  aussi 
avancés  que  lui-même  dans  l'intimité  du  prince,  n'avaient  pas, 
et  qui  est  son  titre  essentiel  à  la  reconnaissance  de  la  postérité  : 
un  don  d'observation  unique,  une  vision  d'artiste,  précise, 
colorée,  photographique.  «  Les  détails  de  costumes  et  d'armoi- 
ries tiennent  chez  lui  une  très  grande  place  :  il  ])eul  décrire  non 
seulement  les  bannières  de  ses  compagnons  d'armes,  mais  aussi 
celle  de  Fakr-Eddin,  qu'il  ne  vit  sans  doute  qu'une  fois;  il  se 
rappelle  non  seulement  les  braies  de  toile  écrue  du  Sarrasin 
qui  le  sauva,  mais  la  «  cotte  vermeille  à  deux  raies  jaunes  » 
dont  était  vêtu  le  valet  qui  vint  à  Acre  lui  offrir  ses  services.  » 
Il  se  souvient  même  que  le  roi,  lorsqu'il  lui  apparut  en  song:e 
à  la  veille  de  re\}»édition  de  Tunis,  était  revêtu  d'une  (diasul)le 
vermeille  en  serge  de  Reims.  Il  a  vu,  et  il  fait  voir,  soit  au 
moyen  de  la  reproduction  exacte  des  détails,  soit  d'un  trait, 
par  une  comparaison  familière.  Or,  Louis  IX  a  souvent  posé, 
pour  ainsi  dire,  devant  les  yeux  si  singulièrement  clairvoyants 
de  Joinville.  Le  sénéchal  nous  a  laissé  de  lui  des  images  nettes, 
imllement  retouchées  ni  embellies,  mais  très  différentes  de 
celles,  assurément  plus  aitilicielles,  que  l'on  doit  aux  Geoffroi 
de  Beaulieu  et  aux  Guillaume  de  Chartres.  Si  Joinville  n'avait 
pas  écrit,  la  figure  classi(|ue,  populaire,  de  saint  Louis  ne  serait 
pas  ce  qu'elle  est,  et  «  il  manquerait  »  de  ce  chef  «  quelque 
chose  à  l'histoire  de  France  ». 

h' Histoire  de  saint  Louis  est  })lutôt  une  causerie  (pi'un  livi'c. 
Elle  a  été  dictée,  sans  aucun  apprêt,  dans  la  langue  courante  de 
la  conversation,  mais  par  un  homme  qui  s'exprimait  naturelle- 
ment bien,  comme  il  voyait  naturellement  juste.  Veut-on  savoir 
ce  que  les  récits  du  sénéchal  auraient  perdu  à  être  racontés  par 
un  autre,  moins  expert  à  bien  dire?  Que  l'on  compare  les  anec- 


308  L'HISTORIOGRAPHIE 

(lolos  rapportées,  en  français,  par  le  confesseur  <le  la  reine  Mar- 
g-uerite  —  qui  les  a  empruntées  à  la  déposition  (perdue)  de 
Joinville  dans  le  procès  de  canonisation  —  avec  les  passages 
correspondants  de  VHIstoire.  En  passani  sous  la  |dunie  des 
rédacteurs  de  l'enquête  ou  du  compilateur  clérical,  la  pensée  de 
Joinville  s'est  alourdie,  banalisée;  tout  l'ag-rément  s'est  éva- 
poré '. 

De  VHIsfoire  composée,  de  pièces  et  de  morceaux,  par  Join- 
ville octogénaire,  deux  exemplaires  furent  exécutés  :  l'un,  placé 
dans  la  librairie  des  rois  de  France,  n'existe  plus,  et  il  n'est 
représenté  aujourd'liui  (]U(^  ]»ar  une  seule  copie;  deux  copies 
manuscrites  représentent  aujourd'hui  l'exemplaire  que  l'auteur 
garda  chez  lui.  Yi' Histoire  de  saint  Louis,  très  rarement  copiée, 
très  peu  lue,  est  donc  tombée,  dès  le  commencement  du  xiv''  siè- 
cle, dans  un  oul)li  profond,  <jui  dura  jusqu'au  xvr\  Ce  n'est  pas 
par  Joinville,  c'est  par  les  Grandes  Chroniques  de  Saint-Denis 
que  les  hommes  de  la  fin  du  moyen  âge  ont  connu  Louis  IX 
et  son  temps. 

Chroniques  d'outre-mer.  — La  septième  croisade  a  fourni 
au  sire  de  Joinville  la  meilleure  pai'tie  de  sa  «  matière  ».  Un 
Champenois  anonyme  a  raconté  lldèbMiient  et  non  sans  talent 
l'exjtédition  dirigée  par  Thibaut  de  Champagne,  roi  de  Navarre, 
qui  échoua  en  novembre  1239,  à  la  bataille  de  Gaza.  Le  Ménestrel 
de  Reims  s'est  plu,  aussi  bien  que  le  compilateur  de  la  Chro- 
ni(|ue  dite  de  lieaudouin  d'Avesnes,  à  ra[»porter  ungrand  nomlire 
de  traditions  relatives  à  la  Terre  Sainte.  Les  chrétiens  d'Occident 
ne  cessèrent  donc  pas,  au  xin"  siècle,  de  s'intéresser  comme  par 
le  passé  aux  nouvelles  et  à  l'histoii-e  de  la  Terre  Sainte.  Mais 
les  pèlerins  occidentaux  n'eurent  plus  le  privilège  d'être  seuls  à 
les  en  informer  :  de  bonne  heui'(\  les  colons  latins  d'Orient 
rédigèrent  «les  chroniques  de  leurs  établissements,  (jui  se  i'(''pan- 
dirent  en  Europe.  Nous  avons  réservé,  pour  en  parler  sonimai- 
reinent  ici,  toute  la  littéi'atur<'  hislori(jue  en  langue  vulgaire 
<|ui  s'est  dévelop|H''e,  du  xii'  au  xiv"  siècle,  dans  les  Frances 
d'outre-mer. 

1.  C'est  dans  l'cdition  do  M.  N.italis  de  Wailly  qu'il  faut  lire  l'ovivra^'o  de  .loin- 
villc.  On  sait  que  M.  do  Wailly  a  restitue  avec  une  grande  sûreté,  d'après  les 
chartes  recueillies  sous  la  dictée  du  sénéchal,  par  les  clercs  de  sa  ciiancelleric, 
le  texte  primitif  de  V Histoire. 


DE  LAVÈNEMEiNT  DE  LOUIS  IX  A  L'AVÈNEMENT  DES  VALOIS    309 

Gaillaume,  archevêque   de  Tyr,  né   vers   1128  à  Jérusalem, 
mort  entre  118i-  et  1190,  est  l'auteur  d'une  célèbre  chronique 
latine,  Historiarernm  Iransmarinarvm,  qui  retrace  les  destinées 
des  établissements  francs  d'Orient  de[)uis  le  temps  de  (iodefroi 
de  Bouillon  juscju'à  l'année  1184.  Cette  chronique  fut,  de  bonne 
heure,  traduite   en  français,  peut-être  par  un   certain  Hugues 
Plagon  ou  Plangon,  sur  lequel  on  ne  sait  rien.  Vers  le  milieu 
du  xm"  siècle,  des  com})ilateurs,  peut-être  de  simples  copistes, 
s'avisèrent  de  joindre  à  la  version  française  du  livre   de  Guil- 
laume de  Tyr,  tout  ou  partie  des  chroniques  en  langue  vulgaire 
que  différents  écrivains  avaient,  chacun  de  leur  côté,  composées 
en  Orient,  depuis  la  mort  de  rarchevèque.  Ainsi  se  formèrent 
plusieurs  recueils,  où  la  traduction  de  YHisloria  est  toujours  le 
morceau  principal,  mais  où  elle  est  suivie  de  «  (Continuations  » 
diverses,  dont  la  plupart    étaient,    à  l'origine,  des  chroniques 
indépendantes.  Ces  recueils  étaient  connus,  au  moyen  âge,  sous 
les  noms  de  Livres  de  la  Terre  Sainte,  Chroniques  <Coutre-mer, 
Livres  d" Brades  et  Livres  du  Conquest^  On  les  désignait  le  plus 
souvent  par  l'expression  bizarre  iVEracles,  j)arce  que  la  traduc- 
tion de  Guillaume  de  Tyr  commence  par  une  phrase  où  l'empe- 
reur Héraclius  est  nommé  :  Eracles,  qui  nioul  fu  bons  crestiens, 
governaV empire  de  Rome,  etc.;  ces  mots  ont  sufli  aux  copistes 
et  aux  rédacteurs  d'anciens  catalogues  pour  intituler,  sans  plus 
ample  examen,  tous  les  manuscrits  du  Guillaume  de  Tyr  fran- 
çais (avec  ou  sans  (Continuation)  Livres  ou  Histoire  d^ Eracles, 
empereur  de  Rome.  De  nos  jours,  on  s'est  attaché  à  classer  les 
exemplaires  de  ï Eracles,  qui  sont  très  nombreux,  à  distinguer 
les  unes  des  autres  les  diverses  «  continuations  »,  et  à  restituer, 
autant  que  possible,  les  ouvrages  originaux  que  des  compila- 
teurs, souvent  maladroits,  y  ont  grossièrement  fondus.  Disons, 
sans  entrer  dans  le  détail  de  ces  opérations  critiques  très  déli- 
cates (inachevées  du  reste),  que  les  Continuations  de  Guillaume 
de  Tyr,  qui  poursuivent  le  récit  primitif  de  l'archevêque,  quel- 
ques-unes jusqu'en  1275  et  1291,  se  distribuent  en    plusieurs 
classes,  qui  représentent  autantd'éditions  ou  de  recueilsdistincts  ^ 

1.  On  désignait  plus  spiMialenient  sous  le  nom  de  Livre  du  Cunf/ue.sl  la  version 
de  (iuillaunie  de  Tyr,  sans  les  additions. 

2.  Quelques-unes  des  éditions  de  VEraclcs  ont  été  composées  en  Occident,  avec 
des  documents  occidentaux,  tels  que  le  eonipte  rendu,  dont  nous  avons  parlé,  du 


310  L'HISTORIOGRAPHIE 

Les   plus    im|>(»rlants    des  tM-rifs  oi'ii.''iii;iux  (|ui    sont    outrés  — 
mais  al)îin(''s.   mutih's    —  dans    (ju('l(|nos    uns   do   oos    recueils 
sont,  avec  les  Annales  françaises  de  Terre  Sainte  (109o-1292) 
que  de  récents  travaux  ont  fait    apparaître   comme  l'une  des 
sources     principales     de     riiistorioiirapliie     palestinienne     du 
xui'  siècle,  ceux  <rErn<>ul,  de  H(M'iiai(1  le  Trésorier  et  d'un  ciie- 
valier  ou  bourtjeois  anonyme  de  {]liypre  ou   d(^  Syrie.  Ernoul 
de  (liblet,   écuv(>r  de  ce   Balian   d'iltelin  (pii  fut  lieutenant  <lu 
nnaume  do  Palestine,  a  fait    <  mettre  en  écrit  »  une  clir()ni(|ue 
sur  la  pert(^  de  .ItMaisalem    en    1187,  <pii   s'arrête   au    |dus   tard 
en   l'227.  Bernard,  trésorier  de  Saint-Pien-e  de  Corliie,  (jui  s'est 
beaucoup  servi  d'Ernoul,  n'a  rédigé  de  relation  oriiiinale  (pie 
des  événements    accom[dis  de  1227  à   1231,  notamment  de  la 
croisade  de  Frédéric  IP.  Quant  au  laïque  anonyme,  son  opuscule, 
avec   les    Annales   de    Terre   Sainte  dont    il   dérive   peut-être, 
est  la  source  la  plus  ancienne  et  la  plus  sûre  que  nous  ayons 
pour  riiistoire  générale  des  deux  royaumes  unis  de  Jérusalem 
et  de  Gbypre,  depuis  l'an  1205  (?)  jusqu'à  l'année  1219.  Ernoul  et 
cet  anonyme  connaissaient  très  bien  l'Orient;  leurs  livres  sont 
substantiels,   clairs,  et,  quoicju'un   peu  monotones,  atlacbants. 
Après    l'évacuation    de    la    Syrie    et   de  la  Palestine    (1291), 
r  «  Histoire  de  la  Conquête  de  la  Terre  Sainte  »  était  close  à 
jamais;  mais  les  Francs  se  maintinrent  en  Chypre  et  dans  cer 
taines  pi-ovinces  de  l'aïu'ien  (Mupirr  latin  de   Constantinople.  — 
Gérard  de  Monreal,  jurisconsulte  cbyitriote,  compila  au  commen- 
cement du  xiv'^  siècle  les  Gestes  des  Chiprois,  qui  renfej-ment, 
entre  autres  choses,  deux  morceaux  très  précieux  :  un  compte 
rendu  des  relations  de    Chypre  avec    b\s  Etats   musulmans  et 
avec  les  républicjues  italiennes  jus(ju'à   l'année  1309,  rédigé,  en 
un  français  très  italianisé,  par  Gérard  de  Monreal  lui-même;  et 
un   récit  original,    ({ue   l'on  a  longtemps  cru  perdu,  fragment 
des  Mémoires  persomuds  de  Philippe  de  Novare  :  Estoire  de  la 
guerre  qui  fu  entre  reni/wreor  Frédéric  et  Johan  d'Ibelin   (1218- 

croisé  champenois  ilo  1239,  la  IcUro  de  Jean  Sarrazin  et  le  récit  anonyme  (1250- 
1261)  qui  lui  fait  suite,  etc.  Il  n'est  mémo  pas  sûr  que  Bernard  le  Trésorier  (ou 
le  pseudo-Hcrnanl)  ait  écrit  iiors  d'Europe.  Néanmoins,  les  éditions  les  plus 
répandues  de  VEraclef!  sont  celles  qui  ont  été  fal)riquées  en  Orient  avec  des 
chroniques  du  pays. 

1.  Teih-  est  1,1  doctrine  reçue  :  mai- il  iTol  jia- crrlain  ipie  le  trésorier  Bernard 
soil   l'auteui'  de   la  cliroin^iur  ipii  lui  e-t  altriliuce. 


DEPUIS  LES  VALOIS  JUSQU'A   LA  FIN  DU  XI V«  SIÈCLE        311 

1242).  Philippe  de  Novare,  qui  avait  aussi  composé  une  clii-o- 
nique  métrique,  connue  seulement  par  les  emprunts  qu'y  ont 
faits  les  historiens  chypriotes,  Amadi  et  Floi'io  Ikistron,  est 
sans  contredit  le  premier  des  écrivains  d'outre-mer.  Ce  juris- 
consulte, ce  moraliste,  cet  homme  d'État,  doit  être  désormais 
compté  en  outre  parmi  les  plus  intelligents  des  chroniqueurs 
du  moyen  âge.  —  La  civilisation  française  de  la  Romanie,  si 
hrillante  et  si  durahle,  se  reflète  dans  la  Chronique  de  Morée, 
ou  Livre  de  la  Conqueste,  composée  en  1325,  peut-être  d'après 
une  œuvre  plus  étendue  qui  aurait  été  utilisée  aussi  par  l'auteur 
de  la  rédaction  g'recque  [Chronique  de  Morée  en  gi-ec).  —  D'Ar- 
ménie, où  régnèrent  des  princes  français,  aucune  relation  en 
français  n'est  venue  jusqu'à  nous  ;  mais  Jean  Dardel,  évéque  de 
Tortiholi,  a  écrit  en  France,  après  avoir  passé  une  grande  partie 
de  sa  vie  en  Orient,  une  «  Chronique  d'Arménie  »  dont  la  valeur 
historique  est  de  premier  ordre.  De  plus  l'Arménien  Hayton, 
retiré  dans  le  couvent  des  Prémontrés  de  Poitiers,  dicta,  en  1307, 
sa  Fleur  des  histoires  d'Orient,  où  il  a  consigné,  à  la  requête  de 
Clément  V,  les  récits  qu'il  avait  faits  oralement  à  ce  pape  sur 
l'histoire  des  Tartares  et  de  son  propre  pays.  C'est  un  livre  de 
circonstance,  visiblement  rédigé  en  vue  de  recommander  le  plan 
d'alliance  avec  les  Tartares  et  d'invasion  de  la  Terre  Sainte  par 
la  route  d'Arménie,  qui  lui  sert  de  conclusion.  L'  «Histoire  des 
Tartares  «  de  Hayton  fut  traduite  en  latin  dès  1307;  plus  tard, 
un  bénédictin,  Jean  Le  Long-,  d'Ypres,  qui  ne  connaissait  pas  le 
texte  primitif,  remit  pesamment  en  français  cette  version  latine. 


///.  —  Depuis  r avènement  des    Valois 
jusqu'à  la  fin  du  XI V""  siècle. 

A  partir  du  xiv°  siècle,  les  écrits  historiques  en  français  se 
multiplient.  D'une  part  les  chroniqueurs  ne  se  servent  plus,  aussi 
volontiers  qu'auparavant,  de  la  lang-ue  latine*.  D'autre  part,  la 

1.  Il  y  a  d'illustres  exceptions  :  Jean  de  Venette,  Gilles  11  Muisis,  etc.  Plus 
tard  le  Religieux  de  Saint-Denis,  Blondel,  Basin,  Gaguin.  On  sait  que  les  Chro- 
niques officielles  de  France  ont  toujours  été  tenues  en  latin.  —  Quelques-uns  n'ont 
écrit  en  français  que  faute  de  savoir  la  langue  des  clercs. 


312  L'HISTORIOGRAPHIE 

race  des  tra<liictoiirs,  des  coniitilateiirs,  des  vulgarisaN'urs  qui 
travaillent  sur  le  fonds  de  lancicMine  historiographie,  prospère. 
Plus  que  jamais,  nous  serons,  désormais,  ohliprés  de  choisir. 

Chroniques  en  vers.  —  Si  démodé  qu'il  fût  alors  de  ver- 
sifier le  récit  des  événements  passés  ',  la  tradition  des  Wace  et 
des  Guiart  n'était  pas  encore  tout  à  fait  morte,  en  France,  ni 
même  en  Angleterre,  dans  la  seconde  moitié  du  xiv"  siècle.  — 
Guillaume  de  Machaut  composa,  en  1370,  sa  Prise  d'Alexandrie, 
panégyrique  entliousiaste  et  quintessencié  de  cet  aventureux 
roi  de  Chypre,  Pierre  de  Lusignan,  qui  périt  d'une  manière  si 
tragique.  Il  n'avait  jamais  été  de  sa  personne  en  Orient,  mais 
il  avait  fréquenté,  en  Europe,  la  cour  des  Lusignan;  il  connais- 
sait des  hommes  d'armes  champenois  qui  avaient  servi  outre-mer, 
sous  le  drapeau  chypriote;  il  était  donc  bien  renseigné.  —  De 
Cuvelier,  auteur  d'une  sorte  de  chanson  de  geste  qui  compte 
plus  de  22  000  vers  alexandrins  en  tirades  monorimes  sur  la 
vie  de  Duguesclin,  on  ne  sait  rien  (son  nom  même  est  incertain), 
si  ce  n'est  qu'il  n'avait  pas  de  talent  pour  la  poésie.  Publié  en 
1384,  le  poème  de  Cuvelier  a  été,  de  bonne  heure,  mis  en  prose, 
et  le  succès  de  la  rédaction  en  }»rose  a  fait  rapidement  tomber  le 
poème  <lans  l'oubli.  —  L'apologie  du  Prince  Noir,  rédigée,  en 
1386,  par  le  héraut  Chandos,  est  une  œuvre  symétrique  à  celle 
de  Cuvelier,  mais  plus  courte.  —  Enfin  Jean  des  Preis,  dit 
d'Outremeuse,  a  laissé  une  histoire  du  pays  liégeois  jusqu'à 
l'année  1399;  c'est  la  Geste  de  Liège,  terne,  plate,  interminable, 
et,  malgré  les  prétentions  soutenues  de  l'auteur  à  l'exacti- 
tude, bourrée  ilc;  fables  absurdes,  Jean  des  Preis  eut  le  bon 
sens  de  renoncer,  dans  son  Age  mùr,  à  la  versification^. 

Traductions  et  compilations  en  prose.  —  Les  écrivains 
du  xiv"  siècle  (jui  ont  traduit  purement  et  simplement  en  fran- 
çais d'anciens  ouvrages  (riiistoij'c,  comme  Jean  Golein,  Simon 
de  Hesdin,  etc.,  ne  nous  appartiennent  pas.  Mais  une  mention 

1.  flo  frcnrc  ('l.'iil,  «les  lors,  ;ircliai(|U('  (voir  le  l'i-oloj^'uo  des  CIvoniques  de 
Joan  Le  Bel)  :  -  Qui  veull  lire  la  vraye  iiysloirc  de  gentil  roy  Edowarl,  laisse 
ung  grand  livre  rimé  «pie  j'ay  leii,  lei]nel  aucun  conU-ouvcur  a  mis  en  rime.  Sy 
y  a  gran«le  plenli';  de  [)arolles  eonU'onvées  et  de  redicles,  jjour  embelir  la  rime... 
On  doiht  pai'ler  !«'  jilus  a  jioint  (|ue  on  poeut  et  an  |)lus  i)re7,  de  la  vérité.  ■■ 

2.  Go  a  de  Jean  «le  Condé  un  panégyritpie  en  vers  fran«;ais  du  comte  Guil- 
laume 1"  de  Hainaut  (f  IS."}"),  et  nn  autre  du  comlc  Guillaume  H  (f  13i;i)  par  un 
anonyme. 


DEPUIS  LES  VALOIS  JUSQU'A  LA  FIN  DU  XIV«  SIÈCLE        313 

est  (lue  à  ceux  qui,  non  contents  de  traduire,  ont  compilé, 
abrégé,  arranj^é,  non  sans  ajouter  parfois  à  leurs  «  autorités  » 
des  réflexions  ou  des  renseignements.  De  grands  «  corps  »  d'his- 
toire faits  de  pièces  et  de  morceaux  ont  été,  à  cette  époque,  mis 
sur  pied.  L'entreprise  de  Jean  du  Vig-nay,  l'infatig-ahle  traduc- 
teur de  Vincent  de  Beauvais  et  de  Primat,  a  déjà  été  signalée 
(ci-dessus,  p.  299).  Nous  rappelons  pour  mémoire  les  Grandes 
Chroniques  de  France  dont  le  récit,  jusqu'en  1340,  est  une  ver- 
sion du  texte  latin  de  divers  continuateurs  de  Nangis.  Citons 
encore  le  Miroir  historial  de  Jean  de  Noyai  (appelé  aussi  Jean 
Desnouelles) ,  abbé  de  Saint-Vincent  de  Laon,  compilateur 
maladroit  et  peu  soigneux,  où  l'on  a  toutefois  relevé,  çà  et  là, 
des  passages  originaux;  —  les  Grandes  Chroniques  de  Flandre, 
qui  le  cèdent  à  peine  en  importance  aux  Grandes  Chroniques  de 
France,  revêtues,  comme  elles,  d'un  caractère  officiel;  la  pre- 
mière rédaction  de  ce  grand  ouvrage,  faite  en  Artois,  s'arrête  à 
l'an  1342,  au  milieu  des  guerres  de  Bretagne,  d'oii  l'on  conclut 
qu'elle  fut  rédigée  peu  après  cette  date  ;  —  les  abrégés  et  les 
continuations  du  Recueil  de  Beaudouin  d'Avesnes; —  enlin  le 
Mijreur  des  histors  de  Jean  des  Preis,  dit  d'Outremeuse.  Vingt 
ans  environ  après  avoir  composé  sa  Geste,  le  bon  clerc  liégeois, 
toujours  féru  de  la  passion  d'écrire  l'histoire,  résolut  de  rédiger 
de  nouveau,  en  prose,  cette  fois,  suivant  l'ordre  chronologique, 
les  annales  de  Liège,  avec  celles  de  tous  les  autres  pays  du 
monde  connu.  A  cet  effet,  il  s'entoura  d'une  belle  bibliothèque  ' 
et  prit  des  notes,  méthodiquement.  Les  trois  livre  du  Mijreur, 
fruit  d'un  immense  labeur,  n'en  fourmillent  pas  moins  d'erreurs. 
La  critique  de  Jean  des  Preis  ne  va  qu'à  dire  :  «  Chu  que  je  n'ay 
troveit,  si  m'en  tairay  »  ;  mais  il  emploie  des  sources  corrom- 
pues; il  aggrave  ses  emprunts  de  contresens,  de  paraphrases; 
il  prend  des  fleuves  pour  des  localités  et  des  personnes  pour 
des  royaumes.  Il  ne  laissait  pas  d'écrire,  du  reste,  avec  une  cer- 
taine vivacité,  et  ses  réflexions  ne  sont  pas  tout  à  fait  d'un  sot. 


1.  Jean  des  Preis,  qui  était  très  consciencieux,  employait  des  négociants  lom- 
bards à  rechercher  et  à  faire  copier  pour  son  compte,  jusqu'en  Italie,  les  manus- 
crits dont  il  croyait  avoir  besoin.  11  rassemblait  aussi  des  chartes,  et  il  a  inséré 
dans  son  texte  un  grand  nombre  de  documents  officiels.  Cf.  l'Introduction  de 
M.  St.  Bormans  à  son  édition  de  Jean  d'Outremeuse,  dans  la  Collection  des  chro- 
niques belges,  p.  xcvui. 


314  L  HISTORIOGRAPHIE 

Chroniques  en  prose.  —  La  gloire  du  ^vi\w\  chroniqueur 
de  la  iiuerre  de  Cent  ans,  Froissart,  est  telle  «ju'elle  a  long-- 
tenips  ('deint  la  réputation  de  ses  précurseurs  et  de  ses  émules. 
Quelques-uns  de  ces  précurseurs  et  de  ces  émules  sont,  cepen- 
dant, très  méritants. 

Si  précieuses  qu'elles  soient  aujourd'hui  pour  les  érudits,  la 
Chroni(jue  parisienne  anonyme  de  131G  à  i;}39,  et  même  la 
«  Chronique  normande  du  xiv"  siècle  »,  qui  ont  été  récemment 
mises  en  lumière,  ne  sauraient,  à  la  vérité,  être  recommandées. 
L'anonyme  parisien  imite  à  s'y  méprendre  le  détestable  style  des 
Continuations  de  Guillaume  de  Nangis;  il  s'est  contenté  de  jeter 
en  désonh'e  des  notes  sur  le  papier.  Le  capitaine  au  service  des 
Valois  qui  a  rédig'é,  de  13G9  à  1312,  la  «  chronique  normande  »  des 
premières  g'uerres  anglo-françaises  n'avait  guère  plus  de  talent, 
encore  que  son  ouvrage  ait  eu  (sous  une  forme  abrégée  et  rema- 
niée) beaucoup  de  popularité.  Mais  l'auteur  anonyme  de  la 
«  Chronique  des  quatre  premiers  Valois  »,  Pierre  d'Orgemont  et 
Jean  le  Bel  sont  véritablement  des  hommes .  —  Le  clerc  rouennais 
qui  écrivit,  au  cours  des  vingt  dernières  années  du  xiv"^  siècle, 
une  Chronique  de  1327  à  1393,  à  laquelle  M.  S.  Luceaimposéle 
titre  de  «  Chronique  des  quatre  premiers  Valois  »,  a  fait  preuve 
d'intelligence,  d'indépendance  et  de  luodération.  Il  raconte  et  il 
juge  bien.  «  Sans  doute,  il  ne  faut  lui  demander  ni  les  dévelop- 
pements, ni  les  détails-épisodes  qui  abondent  dans  Froissart; 
une  chronique  aussi  abrégée  que  la  sienne  ne  les  comportait 
pas.  Mais  l'entrain  belliqueux,...  il  ne  le  possède  pas  à  un 
degré  moindre  que  le  chroniqueur  de  Valenciennes.  »  (S.  Luce.) 
Il  excelle  sui'tout  dans  la  narration  des  événements  tragiques 
(assassinat  de  Charles  d'Espagne,  exécution  de  Marcel,  etc.). 
Son  histoire  des  amours  du  prince  de  Galles  et  de  la  veuve  de 
Thomas  Holland  n'est  pas  indigne  de  figurer  à  côté  du  célèlu'e 
éjtisode  des  amours  d'Edouard  lll  et  de  la  comtesse  de  Salis- 
bury  dans  Froissart.  —  On  a  longtemps  admis  qu'à  partir  de 
1340  le  texte  des  Grandes  Chroniques  de  Finance  cesse  d'être  une 
version  française  d'originaux  en  latin.  C'est  une  erreur.  Le 
clir(jni(pieur  de  France  en  titre  d'oflice,  (piil  fnl  ou  non  moine 
de  Saint-Denis,  écrivit  toujouis  en  latin  l'histoire  (hi  souve- 
rain  r(''gMaiit  (piil  a\ait   la  charge  de  dt''pos(>r  aux  archives  de 


DEPUIS  LES  VALOIS  JUSQU'A  LA  FIN  DU  XIV<=  SIÈCLE        315 

Saint-Denis.  Toutefois,  par  exception,  la  partie  des  Grandes 
Chroniques  qui  embrasse  les  règnes  du  roi  Jean  et  de  Cliarles  V 
jusqu'en  i37o  a  été  rédig^ée  d'abord  en  langue  vulgaire  par  un 
conseiller  intime  de  Cliarles  V,  Pierre  d'Orgemont,  chancelier 
de  France.  C'est  qu'elle  n'était  pas  primitivement  destinée  à  être 
incorporée  aux  Chroniques;  on  en  est  sûr,  bien  (pi'on  no  sacbe 
pas  encore  à  la  suite  «  de  quelles  circonstances  ce  récit  provi- 
soire est  entré  dans  le  recueil  officiel,  en  y  prenant  la  place 
qu'aurait  dû  occuper  la  traduction  de  l'histoire  rédigée  par  les 
chroniqueurs  de  France  »  \  Pierre  d'Orgemont  a  écrit,  du  reste, 
avec  l'aveu  du  roi,  sous  ses  yeux  ;  et  l'on  s'accorde  à  louer  la 
noblesse,  la  belle  tenue  littéraire,  la  précision  étudiée  de  ses 
narrations  officieuses,  sinon  officielles.  —  Jean  le  Bel,  né  vers 
1290,  mort  en  1370,  fut  un  puissant  et  riche  personnage,  fami- 
lier de  Jean  de  Hainaut,  qui,  chanoine  de  Saint-Lambert  de 
Liège,  n'en  portait  pas  moins  d'habitude,  à  la  ville  et  en  cam- 
pagne, l'habit  des  chevaliers.  Jacques  de  TIemricourt  a  décrit  le 
faste  de  sa  Aie,  et  parle  de  son  habileté  à  tourner  «  lais,  chan- 
sons et  virelais  »  -.  Jean  d'Outremeuse  raconte  {Mijreur  des  his- 
tors,  YI,  322)  comment  il  fut  amené  à  écrire  l'histoire  des 
guerres  entre  la  France  et  l'Angleterre  sous  Philippe  YI  et 
Edouard  III.  Les  Vraues  Chî^oniques  de  Jean  le  Bel,  dont  les 
exemplaires  n'ont  jamais  été  communs  (on  n'a  aussi  qu'un  seul 
manuscrit  de  la  Chronique  des  quatre  premiers  Yalois),  passè- 
rent, longtemps,  pour  perdues.  Elles  ont  été  retrouvées  de  nos 
jours,  d'abord  dans  la  compilation  de  Jean  d'Outremeuse,  qui 
déclare  en  avoir  transcrit  des  fragments,  puis  (par  M.  P.  Meyer) 
dans  un  manuscrit  conservé  à  la  bibliothèque  de  Chàlons-sur- 
Marne.  Or  on  savait  bien  que  Froissart,  qui  sentit  peut-être 
s'éveiller  sa  vocation  à  la  lecture  des  Vrayes  Chroniques,  avait 
des  obligations  envers  le  chanoine  de  Liège  :  «  Je  me  vueil 
fonder,  dit-il,  et  ordonner  sur  les  vraies  croniques  jadis  faites 
et  rassemljlées  par  vénérable  homme  et  discret  seigneur  mon 
seigneur  Jehan  le  Bel...  »  ;  mais  on  ne  savait  pas  que  Frois- 
sart, comme  Jean  d'Outremeuse,  eût  fait  entrer  textuellement 

1.  H.-Fr.  Delaborde,  dans  \&  Bibliothèque  de  VÈcole  des  chartes,  1890,  p.  109. 

2.  Jacques   de  Hemricourt  (mort  en    1403)  est  rauteur  du  Miroir  des  nobles  de 
Hesbcnje,  et  des  Guerres  d'AiLons  et  de  Warour. 


316  L'HISTORIOGRAPHIE 

dans  son  livre  une  grande  partie  des  récits  de  Jean  le  Bel.  Que 
l'on  jupre  maintenant  delà  valeur  littéraire  de  ces  récits  :  insérés 
dans  l'œuvre  de  Froissart,  ils  ne  la  déparent  pas  ;  ils  en  sont,  au  con- 
traire, rornement.  «  Demandez  au  premier  venu  de  vous  dire 
les  plus  belles  pages  de  Froissart.  Neuf  fois  sur  dix,  il  vous 
citera  la  mort  du  roi  d'Ecosse,  le  rachat  des  bourg-eois  de  Calais, 
la  bataille  de  Poitiers,  la  mort  d'Aymerigot  Marches  et  le  voyage 
de  Béarn.  Or,  de  ces  cin(|  chefs-d'œuvre,  les  deux  premiers 
sont  de  Jean  le  Bel  '.  »  Ce  sont  des  scènes  très  dramatiques; 
qu'on  les  relise  :  le  sombre  et  puissant  génie  du  chanoine  de 
Liégre  s'y  révèle  tout  entier. 

Froissart.  —  «  Je  me  vueil  fonder,  dit  Froissart,  et  ordonner 
sur  les  vraies  cronicques  jadis  faites  et  rassemblées  par...  mon- 
seigneur Jehan  le  Bel,...  qui  grant  cure  et  toute  bonne  dili- 
gence mist  en  ceste  matière  et  la  continua  tout  son  vivant  au 
plus  justement  qu'il  pot.  Et  moult  lui  cousta —  mais  riens  ne 
plaigny...  Aussi  il  fut  en  son  vivant  moult  amy  et  secret  à 
très  noble  etdoubté  seigneur  monseigneur  Jehan  de  Haynaut...  ; 
pourquoy  le  dessus  dit  messire  Jehan  le  Bel  peut  delez  lui  veoir 
et  congnoistre  pluseurs  besoingnes.  »  Jean  le  Bel,  familier  d'un 
grand  seigneur,  instruit  par  lui,  ou  en  sa  compagnie,  d'épisodes 
notables,  avait  donc  institué,  en  outre,  une  vaste  enquête  afin  de 
recueillir  les  témoignages  d'acteurs  ou  de  spectateurs  survivants 
de  l'histoire  contemporaine.  C'était  une  méthode  nouvelle  : 
Villehardouin  et  Joinville  racontent  ce  qii^ils  ont  vu;  Jean  d'Ou- 
tremeuse  et  ses  émules  i-acontent  cr  qu^tls  ont  In  ;  il  faut  remonter 
à  l'auteur  de  la  «  Vie  de  Guillaume  le  Maréchal  »  pour  trouver 
un  écrivain  qui,  sans  avoir  j)ris  part  lui-même  aux  grands  évé- 
nements de  son  temps,  sans  avoir  consulté  les  livres,  ait  raconté 
ce  qu  il  a  entendu  dire.  Encore  le  biographe  de  Guillaume  le 
Maréchal  s'est-il  contenté  de  mettre  en  œuvre,  avec  ses  souvenirs 
personnels,  les  récits  de  Jean  d'Erlée  et  de  quelques  autres 
(«  cil  qui  nie  donent  i/iafire  »);  il  n'a  pas  passé  sa  vie  à  s'in- 
former, à  graFids  frais,  auj)rès  des  témoins  les  plus  sûrs.  Jean  le 
Bel  est  au  moyen  âge  le  premier  qui,  comm(>  Thucydide,  ait  fondé 
l'histoire    sur   des    intervieios.   Va\    cela    l'ioissail    limita   :   s(>s 

\.  Mary  Darmoslelcr,  Froissart,  p.  I<i2. 


DEPUIS  LES  VALOIS  JUSQU'A   LA  FIN  DU  XI V  SIÈCLE        317 

«  Chroniques  »  ne  sont  ni  des  «  Mémoires  »  ni  des  compilations 
livresques;  c'est  un  recueil  de  dépositions  industrieusement 
réunies  et  rapportées  avec  arl. 

Froissart,  né  cà  Valenciennes  en  13:}8,  quitta  en  13G1  sa 
ville  natale  pour  chercher  fortune  à  la  cour  d'Angleterre,  auprès 
de  la  reine  Philippa  qui,  nièce  de  Jean  de  Beaumont,  seigneur 
de  Valenciennes  et  protecteur  de  Jean  le  Bel,  accueillait  hien  les 
Hennuyers,  ses  compatriotes.  Il  emportait  dans  ses  hagages  le 
manuscrit  d'une  chroni(jue  où  il  avait  «  dicté  et  rimé  »  le  récit 
des  derniers  exploits  des  Anglais,  de  4356  à  1360  environ.  On 
ne  sait  pas  si  cette  Chronique,  perdue,  était  en  prose,  ou  en  vers, 
ou  en  prose  mêlée  de  vers.  Le  voilà  clerc  de  la  chamhre  de 
la  reine  Philippa.  Poète,  sa  charge  était  de  servir  sa  maîtresse 
de  ces  «  heaulx  ditiés  amoureux  »  qu'il  tournait  mieux  que  per- 
sonne. Mais,  déjà  passionné  pour  l'histoire,  il  profita  de  sa  position 
pour  voir  heaucoup  de  pays  et  interroger  heaucou[>  de  gens. 
On  encouragea  sa  manie  d'historiographe  :  «  J'estoie,  dit-il,  en 
la  cité  de  Bourdeaulx  et  séant  a  table,  quant  le  roy  Richart 
fut  nés  (6  janviej"  1367).  Et  vint  messire  Richard  de  Pont- 
Cardon,  mareschal  pour  le  tem})s  d'Acquitaine,  et  me  dist  : 
«  Froissard,  escripvés  et  mettes  en  mémoire  que  «  madame 
la  princesse  est  accouchée  de  ung  beau  fils.  »  C'est  «  aux 
coustages  »  de  la  reine  et  des  grands  seigneurs  qu'il  accomplit  à 
partir  de  1365  ses  premiers  voyages  d'informations  :  en  Ecosse, 
où  il  interviewa  longuement  le  roi  Robert  Bruce  et  le  comte 
Douglas,  dans  les  domaines  des  Despencer,  en  Bretagne,  en 
Aquitaine,  en  Lombardie.  A  Berkeley,  il  questionna  un  «  ancien 
écuyer  »  sur  la  mort  tragique  d'Edouard  II  ;  en  Bretagne  pour 
rétaldir  l'histoire  vraie  des  guerres  franco-anglaises  dans  cette 
province,  corrompue,  dit-il,  par  les  «  chansons  et  rimes  con- 
trouvées  des  jongleurs  »,  il  «  s'enquiert  et  demande  aux  sei- 
gneurs et  aux  hérauts,  les  guerres,  les  prises,  les  assauts...  qui 
y  sont  advenus  ».  La  reine  Philippa  mourut  (15  août  1369) 
avant  qu'il  eut  commencé  la  revision  de  son  essai  de  1361,  et 
cet  événement,  qui  ramena  Froissart  dans  son  pays,  mit  fin, 
j)Our  un  temps,  à  ses  excursions.  Protégé  du  duc  et  de  la  du- 

i.  Paris  et  Jeanroy,  o.  c,  p.  184. 


318  L'HISTORIOGRAPHIE 

chesso  (lo  Bial)ant,  de  Rol)ert  do  Nannir  et  do  Gui  de  Blois,  il 
fut  pourvu,  vors  1373,  do  la  ruro  do  Lostiiios  (los  Estinnos,  on 
Ilaiuaut).    Il    faisait    ^ujours    do    petits    vers    (juintessenciés, 
paiTo   (juo   c'était   son  métior,  et  parce  que  le  duc  Wenceslas 
do  Urahaut,  son  patron,  los  aimait;  mais,  pendant  los  dix  années 
([uil  resta  curé  de  Lestines,  c'est  à  ses  Chi'oniquesfiu'û  consacra 
la  meilleure  part  de  son  activité.  D'abord,  il  acheva  son  ou- 
vrage,   osipiissé   depuis    longtemps;  ensuite,   il   le   revisa   d  un 
bout  à  lauti'o.  Cette  'première  rédaction  reviaéc,  développée  et 
mise  au  courant,  du  livre  P"'  des  Cbi'oniquos  de  Froissart  est 
celle  dont  il  existe  oncoi'o  lo  plus  grand  nombre  do  manuscrits, 
et   do   manuscrits  enluminés  avec   une    somptuosité  rare;  elle 
obtint  un  vif  succès.  Mais  elle  avait  été  faite  à  la  requête  de 
Robert  de  Namur,  princo  anglais  de  cœur,  et  à  l'aide  do  docu- 
ments   rapportés    d  Angleterre.   Quand    Fi'oissart,    épousant   la 
querelle  do  son  patron  Wenceslas,  so  fut  brouillé  avec  Robert, 
et  attaché   au  Français  Gui  de  Blois,  il  éprouva  le  besoin  de 
récrire  sa  Chronique,  à  un  autre  point  do  vue.  De  cette  seconde 
rédaction,   faite  d'après  les    récits   des  Français  prisonniers  à 
Londres  avec  lo  roi  Jean  ou  de  l'entourag^o  du  comte  Gui,  on 
n"a  que  doux  oxomplairos;  elle  est,  on  comparaison  de  la  pre- 
mière, un  [»eu  grise,  terne  et  contraiuto.  Vers  1384,  Frois.sart  a 
quitté  Lestines;  chanoine  ih^  Chimai,  chapelain  de  Gui  do  Blois, 
il   recommence    à   vovagor,    on   Blaisois,    en    Auvorg-ne   et  en 
Flandre;  il  écrit,  entre   1380  et   1388,  le  second  livre  de   ses 
Chroniques,  qui  comprend  le  récit  des  événements  de  1377  à 
138o.  Mais,  do  vt^  livi-o  socoml,  il  n'ost  pas  satisfait;  il  se  rend 
<-ompte  des  lacunes  de  son  informati(»n  toucbant  los  choses  du 
Midi.  Or,  comme  il  se  sent  d'ailleurs  «  sons,  mémoire  et  bonne 
souvenance  des  choses  passées,    engrin   clair  et   aigu,  corps  et 
membres  pour  souffrir  poiiio  »,  il  obtioul  de  (lui  de  Blois  cong'é 
d'aller  à  Béarn,  à  la  cour  chevaleresque  de  Gaston  Phœbus,  se 
ravitailler  {\o  matériaux.  En  chemin,  à  Pamiors,  il  fit  rencontre 
d'un  cbovalioi'  du  comte  de  b'oix,  mossire  l']spaing  do  Ijvon,  un 
Gascon,  un  bavard,  tpii,  huit  jours  duraul,  laccabla  daiiecdoles. 
Il  les  nota  soig'neusemont  :  «  Si  lost  que  nous  estions  descendus 
oFisemblo  os   Ixdols,  dit-il,   je   les   melfoio  par  oscripi  |ses  anec- 
dotes]  »,   car  «    il   nosi    si  juste  relentivo  (|uo   do  mettre   par 


DEPUIS  LES  VALOIS  JUSQU'A   LA  FIN  DU  XIV  SIÈCLE        319 

escript  ».  A  Orthcz,  Phœbus  le  reçut  très  hioii;  Froissart  lut  à 
ce  ])izarre  et  fastueux  seigneur  son  roman  de  Mdiador,  et  «  sé- 
journa auprès  de  lui  tant  qu'il  en  put  grandement  apj)rendre  et 
savoir  »  ;  il  logeait  à  l'auberge  de  la  Lune,  en  compagnie 
d'aventuriers  aragonais,  anglais,  qui  lui  ont  fourni  des  traits 
pour  sa  fameuse  description  de  la  vie  des  routiers.  Api-ès 
avoir  visité,  au  retour,  la  cour  des  papes  d'Avignon,  Lvon, 
Riom  et  Paris,  il  «  rentra  dans  sa  forge  >>,  chargé  de  dépouilles 
o])imes.  A  cette  date,  il  nous  ap}>rend  (pf  il  avait  déjà  dépensé, 
en  frais  de  déj)lacement  nécessités  par  ses  cam|)ngnes  de 
reportage,  un  millier  de  francs  environ  (50  000  francs  d'aujour- 
d'hui). Avec  ses  notes  de  Béarn,  il  composa  d'un  trait,  en  4.390, 
son  livre  III,  et  il  commença  le  quatrième,  sans  négliger, 
toutefois,  de  compléter  ses  enquêtes  :  c'est  ainsi  (pi'avant 
appris  la  présence,  à  Middelbourg  en  Zélande,  d'un  conseille)' 
du  roi  de  Portugal,  messire  Fernand  Pacheco,  il  s'embarqua 
à  l'Ecluse  pour  l'interroger  sur  les  gueri-es  d'Espagne;  durant 
six  jours,  il  écrivit  sous  sa  dictée,  car  messire  Fernand  par- 
lait «  si  doucement  et  si  attemprement  que  je  prendove  grant 
plaisir  a  le  oyr  et  a  l'escripre  ».  En  1395,  il  interrompit  la 
rédaction  du  livre  lY  j)0ur  pousser  une  pointe  en  Angle- 
terre; muni  des  lettres  de  recommandation  de  son  nouveau 
et  dernier  patron,  Aubert  de  Bavière,  duc  de  Hainaut,  il  alla 
revoir  ce  pays,  où  jadis  la  reine  Philippa  avait  créé  sa  fortune; 
«  il  me  sembloit,  dit-il,  en  mon  imagination,  que,  se  veii  l'avoie, 
j'en  viveroie  plus  longement  ».  Il  profita  de  ce  pèlerinage  pour 
vérifier  certains  détails  de  ses  «  histoires  »  et  crayonner  som- 
mairement l'entourage  de  Richard  II.  A  Richard  II  il  offrit 
«  un  très  beau  livre,  bien  aourné,  couvert  de  velours,  garny  et 
cloué  de  clous  d'argent  dorés  d'or  »,  recueil  complet  de  ses 
poésies;  «  adonc  me  demanda  de  c|uoi  il  traitoit,  et  je  lui  dis  : 
D'amours...  »  Après  cette  expédition,  la  vie  de  Froissart  se  perd 
dans  la  nuit;  on  croit  qu'il  vivait  encore  à  la  fin  de  140i,  mais 
on  ignore  la  date  de  sa  mort.  Toutefois,  il  est  sùi-  <pu3  les  der- 
nières années  du  chanoine  de  Chimai  furent  très  laborieuses  :  il 
termina  le  livre  IV  des  Chroniques  (qui  manque  de  conclusion, 
comme  si  la  mort  avait  empêché  l'auteur  d'y  mettre  la  dernière 
main)  ;  il  revisa  le  livre  III';  enfin,  il  remania  de  fond  en  comble 


320  L'HISTORIOGRAPHIE 

pour  la  troisième  fois,  le  livre  P^  Cette  revision  du  livre  P' 
(jusqu'en  1350),  faite  après  1400,  n'est  représentée  aujourd'hui 
que  par  un  seul  manuscrit;  mais  la  valeur  en  est  très  i^rande. 
«  Dans  cette  dernière  refonte,...  Froissart,  jaloux  de  donner  à 
son  livre  un  caractère  de  plus  en  plus  orij^inal,  en  élimine  en 
grande  partie  ce  qu'il  avait  emprunté  trop  docilement  à  son  [)ré- 
décesseur  Jean  le  Bel.  Mûri  par  les  années,  il  ne  se  contente 
plus  d'être  un  écrivain  pittoresque;  il  mêle  à  ses  tableaux  des 
réflexions  philosoj)hiques,  dont  la  gravité  surprend  le  lecteur, 
liiiltilué  jusque-là  à  chercher  dans  la  Chronique  un  peintre  et 
non  un  ])enseur.  Des  anecdotes,  jug^ées  désormais  par  lui  peu 
diones  de  la  majesté  de  l'histoire,  ou  simplement  })eu  authen- 
tiques, ont  disparu  tout  à  fait.  En  revanche  il  juge  davantage, 
lui  qui  ne  jugeait  jamais  '...  »  Ainsi,  Froissart  s'est  perfectionné, 
jusqu'à  son  dernier  jour,  dans  le  métier  d'historien  qui  fut  l'oc- 
cupation préférée  de  sa  vie  et  la  consolation  de  sa  vieillesse  : 
«  Plus  v  suis,  dit-il  au  début  de  son  quatrième  livre,  et  plus  me 
plait...  En  labourant  et  ouvrant  sur  cette  matière,  je  me  habilite 
et  délite  '.  » 

Froissart,  très  estimé  de  son  vivant,  a  été  beaucoup  lu  depuis 
le  xvi"  siècle  (le  nombre  des  éditions  l'atteste)  ;  il  est  aujourd'hui, 
et  surtout  depuis  que  les  éditions  critiques  de  MM.  Kervyn  de 
Lettenhove  et  S.  Luce  ont  été  données  au  public,  discuté.  — 
D'abord,  dit-on,  Froissart  ne  fut  «  ni  un  grand  esprit,  ni  un 
grand  cœur  ».  Son  incapacité  à  s'intéresser  aux  choses  sérieuses, 
sa  crédulité  qui  dépasse  la  commune  mesure,  son  optimisme 
(pic  n'altère  point  la  vue  <les  abus  les  plus  révoltants,  le  snobisme 
(pii  hii  fit  partager  tous  les  préjugés  de  la  société  chevaleresque 
en  déca(bMice,  sa  promptitude  à  complaire  aux  divers  patrons 
qui   pouvaient  hii  assurer  la  vi(ï  confortable,  ne  sont  pas  d'un 

1.  L.  l'ctil  (le,  .lulleville,  Extraits  des  Chroniqueurs  français.  |).  106.  Il  no  f;iul  pas 
cxafiércr,  cependant,  les  lirogrès  «le  Froissart  en  profondenr,  d'nne  rédaction  à 
l'autre.  Snr  ce  point,  voir  f!.  Hoissier,  dans  la  Bévue  des  Deu.r  Mondes.  1"  févr. 
1875.  Froissart  a  tonjonrs  écrit  pour  son  plaisir,  «  pour  sa  plaisance  accomplir  ••. 

2.  La  [>lupart  des  mannscrits  des  C/ironiques  de  Froissart  sont  des  chefs-d'œu- 
vre de  calligrai)liie  el  irorneinentation.  Nous  savons  que  Froissart  veilla  lui- 
même  (en  1.38!)  à  ce  (lu'un  manuscrit  de  son  œuvre  fût  envoyé  à  Paris  pour  y 
être  erduminé.  Dans  le  Dit  du  Florin  (1389)  il  déclara  (jue  l'exécution  de  ses 
manuscrits  lui  avait  coûté  déjà  700  livres. 

Il  a  utilisé  pour  la  campagne  du  prince  de  fialles  en  Kspagne  la  Chronique  de 
(Ihandos.  Comme  .lean  d'OutrenuMise,  il  a  inséré  dans  son  (vuvre  le  texte  de  (juel- 
(pies  instruments  diplomatiques. 


DEPUIS  LES  VALOIS  JUSQU'A  LA  FIN  DU  XIV  SIÈCLE        ;î2I 

hcjinine  supérieur. —  En  second  lieu,  les  défaiils  de  riioiniiK; 
i(  ont  fait  tort  à  l'hislorien  ».  Outre  que  sa  chi'oiioloiii*'  el  sa 
lopograpliie  sont  en  j;énéral  assez  inexactes,  il  n'a  })us  su  tou- 
jours «  défendre  la  véi-ité  contre  ses  intérêts  »,  ou  contre  les 
(tpinions  d<^  son  monde,  et  ses  enquêtes,  qu'il  a  fait  poricr  |)rin- 
cipalement  sur  le  détail  des  aventures  militaires,  ont  été  super- 
licitdles.  «  Il  a  mej'veilleusement  peint  son  épocjue,  et  il  l'a  peu 
comprise;  il  n'a  pas  l'éfléchi  sur  les  événements,  dont  le  récit 
lui  plaisait  tant,  plus  (pie  ceux  même  (pii  les  lui  i-aj)[)ortai('nl  et 
■<pii  y  avaient  été  trop  intimement  mêlés  pour  en  saisir  la  portée; 
tout  ce  qui  n'est  point  éclat,  lumière,  vie  extérieure,  lui  écliap|)e. 
Le  bruit  de  l'histoire  lui  en  a  caché  le  sens...  »  —  Knlin,  on  fait 
observer  que  ses  croupes  de  récits  sont  parfois  mal  auencés  et 
reliés  par  des  transitions  naïves.  Quant  à  la  puissance  drama- 
tique et  à  l'imaiiination  créatrice  dont  on  l'a  loué  à  l'envi,  ne 
sej"iit-ce  point  illusions?  «  Ses  j)aiies  les  j)lus  vantées  paraissent 
être  tombées  telles  que  nous  les  lisons  de  la  l)Ouche  de  ses  inter- 
locuteurs; ce  sont  eux  dont  nous  entendons  la  voix...  Cet 
incomparable  discours  d'Aymerigot  Marches,  regrettant  la  bonne 
4't  belle  vie  dautrefois,  les  insolentes  paroles  de  Jean  Chandos, 
]»rovoquantKerlouetle  Breton,  tant  de  discours,  et  tant  de  scènes 
d'une  saisissante  vérité,  Froissart,  s'il  les  eût  inventés,  n'aurait 
rien  à  envier  à  Shakespeare...  Mais  ce  n'est  pas  lui  qui  parle... 
Ainsi  s'expliquent  la  variété,  la  vérité  admirable  de  sa  Chro- 
nique. '  » 

Ce  sévère  jugement  est,  en  partie,  équitable.  Ce  serait  une 
entreprise  désespérée  de  défendre  la  morale  ou  l'exactitude 
matérielle  de  Froissart,  et  l'on  aurait  tort  de  vanter  la  jirofon- 
<leur  de  ses  vues  '.  Mais  (|ue,  poète  médiocre  et  artificiel,  à  la 
inode  de  son  temps,  il  ait  été,  en  prose,  un  grand  peintre  et  que 
son  livre  procure  Vitiipressioii  la  plus  vive  et  la  plus  juste  du 
xiv°  siècle,  c'est  une  gloire  (|ui  ne  lui  sera  jamais  i-avie.  Il  écrit 
avec  une   aisance   charmante  '\  dans  une   langue   ])arfaitement 

1.  Paris  el  Jeanroy,  p.  184-6. 

■2.  Il  avait  toutefois  une  haute  idée  de  ses  devoirs  d'historien  :  «  Se  je  disoie  : 
Ainsi  et  ainsi  advint  en  ce  temps,  sans  ouvrir  n'esclaircir  la  matière,  ce  seroit 
■croniiiue  et  non  pas  histoire;  et  si  m'en  passeroie  très  bien,  se  passer  m'en 
vouloie...  » 

3.  H  écrivait  aisément,  el  s'il  a  très  souvent  reman'i!  son  œuvre,  ce  n'esl  pas 
par    scrupule    de    styliste.   «    Si    Froissart  recommence  sans   fin,  ce  n'est  i)as 

lllSTOIHK    DE    LA    LANGUE.    II-  Zl 


322  L  HISTORIOGRAPHIE 

|tiii'(',  liflic  cl  colorée.  Sans  doute,  il  a  licancouji  doMiiiatiGns 
aux  tcuioins  qu'il  a  consultes,  ou  prônant  dos  notos  sous  leur 
(lictéo;  mais  coninio  probablomont  tous  ses  interlocuteurs 
n'étaient  pas  «  des  contours  acconi|)lis  '  »,  coiumo  tous  les  récits 
do  SOS  Chroniquos  sont  hcaux  cf  vivanis.  il  laul  adnidlrc  (|u"ils 
ont  traversé  le  prisnii;  duno  iniafrination  <rartisto.  Froissart  no 
doit  d'ailleurs  qu'à  lui-momo,  à  sa  vision  net  le  et  naturollomont 
})oéti(|uo,  les  paysaiTos,  les  portraits  inonldialdes  (jui  abondent 
dans  son  oeuvre.  Ses  jtorirails  en  pied  de  (laslon  l^liœltus  et  de 
Thomas  de  Gloucester,  ses  paysages  d'Ecosse  et  du  Midi  placent 
Froissart,  parmi  les  peintres,  à  côté  do  Saint-Simon,  tandis  que 
les  histoires  d"Aymerig-ot  Marches,  do  la  comtesse  de  Salishury 
et  des  femmes-fées  de  Céphalonie  ont  en  etTet  la  grâce  subtile 
et  robuste  des  tirades  shakespeariennes. 


IV  —  De  Froissart  à   C 


ommincs. 


La  Franco  fut,  au  xv®  siècle,  déchirée  entre  les  Français  et 
les  Anglais,  entre  les  Armagnacs  et  les  Bourguignons,  entre 
Charles  le  Téméraire  et  Louis  XI;  chaque  parti  eut  ses  histo- 
riographes, officiels  ou  l»(''n(''volos,  ses  apologistes  passionnés. 
D'autre  part,  le  grand  succès  des  ouvrages  de  Froissart  suscita 
des  imitateurs  et  des  continuateurs.  Le  xv"  siècle,  un  des  siè- 
cles les  plus  tragi({ues  et  les  plus  lettrés  du  moyen  âge,  est 
aussi,  sans  contredit,  le  [dus  riche  en  chroniques  générales  ou 
«  domestiques  ».  et  en  écrits  hisloriipios  de  toute  espèce  -. 

<|iril  s'acliariie  à  iii)ursiii\  rc    iiiio    pcrrrction  alisolur  :    c'osl    [loiir   li'   plaisir  de 
n'comiTK^ncer.  >•  Voir,  sur  co  point,  Petit  de  Jullcvillc,  o.  c,  p.  lOû-lTiJ. 

1,  Voir  les  en(|ur'tos  Judiciaire  des  xiii°  et  xiv°  siècles,  si  nombreuses  dans  les 
archives,  où  son!  rapportés,  sous  la  dictée  des  témoins,  des  conversations,  des 
récils.  Ce  sont  d'excellentes  photofjraidiies.  Les  narrations  de  Froissart  sont  des 
œuvres  d'art. 

2.  Nous  nous  contcnleroMs  de  nirnlioniirr  ici  par  pr(''l(' rilion  les  clirnniiiues 
en  vers  du  xv"  siècle  :  celle  de  Crclon  sur  la  mort  de  Uicliard  11.  le  <■  Livre  du 
bon  duc  Jean  de  Bretagne!  »  de  (iuillaume  de  Saint-André,  les  .<  Vif^iles  de 
(lliarles  VII  »  par  Martial  d'Auvergne,  la  (;iironi(|ue  du  monastère  de  FlorelTe. 
la  Geste  des  ducs  de  iSniirr/or/ne  ipii  s'arrête  à  liH,  et  le  Pastomlel,  la  meilleure 
de  ces  misérables  pi-Diluctions.  Le  l'asloralel  a  iHé  publié,  avec  la  Geste,  par 
M.  Kcrvyn  de  Lettenhove.  paiMui  les  Chroniques  relatives  à  Vliisloire  de  la  Bel- 
f/ii/ue  sous  la  domination  des  durs  de  Hoi/rf/offnr.  Uruxclles.  1813 


DE  FROISSART  A  GOMMINES  323 

Compilations  d'histoire  générale.  —  Des  compendia 
d'histoire  universelle  et  d'Iiistoire  nationale,  depuis  les  orig-ines, 
ont  été  rédifiés  au  xv"  siècle.  Celui  de  Robert  Gag-uin,  àbon  droit 
le  plus  célèbre,  ne  nous  appartient  pas,  puisqu'il  est  en  latin; 
ceux  qui  sont  en  langue  vulg-aire,  très  volumineux  pour  la  plu- 
part, ont  moins  de  valeur  littéraire.  —  Jean  Mansel,  de  Hesdin, 
écrivit  vers  1160,  par  ordre  de  Philippe  le  Bon,  duc  de  Bour- 
g-og-ne,  une  histoire  universelle,  la  Fleur  des  histoires.  — 
Pierre  Cochon,  curé  de  Fontaine-le-Dun,  est  l'auteur  d'une 
Chronique  qui  s'étend  de  1108  au  mois  d'août  1430,  dont  la 
plus  grande  partie  (jus({u'en  1 40G)  est  une  compilation  assez 
maladroite  d'écrits  antéi'ieurs  sur  l'histoire  générale  de  France 
et  de  Normandie.  —  Le  bâtard  de  Wavrin  a  composé  un  Recueil 
des  croniques  et  anchiennes  istories  de  la  Granl  Dretaigne,  a 
présent  no)nmc  E ng le terr e,  ju^qu  en  1471;  c'est  une  histoire 
générale  d'Ang-leterre,  qui  ne  présente  qu'à  la  fin  les  caractères 
d'une  chronique  orig^inale  '. 

Chroniques  domestiques.  —  «  Au  xv«  siècle,  presque  tou- 
jours les  chroniqueurs  se  mettaient  aux  gages  d'un  personnage 
puissant,  qui  devenait  ainsi  à  la  fois  le  patron  et  le  héros  de 
leur  œuvre  '.  »  Les  panégyriques  et  les  biographies  de  person- 
nagres  illustres  forment  en  effet  une  partie  notable  de  la  littéra- 
ture historique  de  ce  temps.  —  C'est  d'abord  le  Livre  des  faits 
et  bonnes  mœurs  du  sage  roi  Charles  V,  lourd  et  superficiel, 
écrit  en  1403  par  Christine  de  Pisan.  —  Le  Livre  des  faits  du 
bon  messire  Jean  Le  Maingre,  dit  Bouciquaut,  n'est  pas,  quoi 
qu'on  en  ait  dit,  de  Christine;  il  a  été  composé  dans  l'entou- 
rage du  Maréchal,  sous  ses  yeux,  par  un  témoin  oculaire  de  ses 
prouesses.  —  Il  convient  d'en  rapj)rocher  la  Chronique  du  bon 
duc  Logs  de  Bourbon,  rédig:ée  d'après  les  souvenirs  d'un  servi- 
teur du  duc,  Jean  de  Chateaumorand.  —  Le  Breton  Guillaume 
Gruel,  biographe  et  serviteur  d'Arthur  de  Richemond,  duc  de 
Bretagne  et  connétable  de  France,  est,  sans  doute,  partial,  et  il 
ne  faut  pas  se  fier  à  sa  chronologie;  mais  ces  défauts,  il  les 
partage  avec  presque  tous  les  chroniqueurs  du  xv"  siècle,  et  son 


1.  Sur  la  compilation  de  fables  romanesques,  dite  Chronique  du  Président  Fau- 
chet,  voir  Bibl.  de  l'École  des  chartes,  1879,  p.  Ù'6'.i. 

2.  Bibl.  de  l'École  des  chartes,  1857,  p.  108. 


324  l'historiographie 

livre,  (r.iilloiirs  inonotoiie,  mal  (''cril,  est  une  source  très  pré- 
cieuse. —  On  doit  à  un  certain  Guillaume  Leseur  Xllisloire  de 
(t'aslon  IV,  co)nte  de  Foix,  qui  va  de  14i2  à  1172'. 

Chroniques  officielles.  —  A  côté  des  chroniciues  domesti- 
ques, ])laçons  les  chroniques  officielles  :  les  grandes  cours  rivales 
de  France  et  de  Bourgogne  euient,  au  xv°  siècle,  des  historio- 
grajdies  attitrés,  qui  ont  couché  par  écrit  le  l'écit  des  faits  con- 
tem])orains,  en  se  plaçant,  naturellement,  au  point  de  vue  de 
leurs  maîtres.  —  En  France,  il  y  eut,  sous  Charles  VI  et  sous 
Charles  VII,  comme  auparavant  (cf.  ci-dessus,  p.  314),  un  chro- 
niqueur de  France  au  titre  d'office,  chargé  de  composer,  en  latin, 
l'histoire  du  souverain  régnant,  qu'il  était  d'usage,  depuis  une 
centaine  d'années,  de  dis|)Oser  en  la  forme  d'une  chronique  uni- 
verselle. Cette  fonction  fut  occupée,  sous  Charles  VI,  par  un 
religieux  anonyme  de  Saint-Denis,  jiar  Jean  Chartier  sous 
Charles  VII.  Or,  la  chronique  du  Religieux  a  été  lihrement  tra- 
duite en  français,  vers  1430,  par  Jean  Juvénal  des  Ursins, 
archevêque  de  Reims,  et  c'est  l'œuvre  de  Jean  Juvénal  qui  est 
la  principale  source  de  la  partie  des  Grandes  Chroniques  relative 
au  temps  de  Charles  VI;  d'autre  part,  la  traduction  française  de 
la  chronique  de  Jean  Chartier,  par  lui-môme,  forme  la  fin  de  ce 
même  recueil  dans  la  célèbre  édition  princeps  de  1477.  —  Les 
hérauts  d'armes,  selon  Fi'oissart,  «  sont  et  (h)ient  estre  })ar 
droit  juste  inquisiteur  et  raporteur  des  prouesses  militaires  »  : 
Gilles  le  Bouvier,  dit  Berry,  «  roi  d'armes  des  Français  »,  a 
raconté,  en  effet,  avec  exa(;titude,  mais  très  sèchemeni,  les 
guerres  franco-anglaises  de  1403  à  14,").').  —  En  Bourgogne,  les 
rois  d'armes  de  la  Toison  d'or  ont  beaucoup  éci'it,  et  la  vogue 
de  leurs  ouvrages,  en  style  noble  et  orné,  a  notablement  déj)assé 
celle  des  chroniques  françaises.  Après  Jean  Le  Fèvre  de  Sainl- 
Remy,  dont  l'ouvrage,  qui  s'étendait  de  1408  à  1 135,  ne  s'est  con- 
servé  qu'en  parlie,   Cbaslellain.  Georges  (Ibastellain,  né   vers 


I.  La  Chrunif/iic  des  ducs  d'Alençon  (iiK'dile,  in.iis  dmil  imc  cdilioii  sera  pro- 
cliainciiKMil,  piil)li(''o),  «le  Pcrccval  do.  C.agiiy,  qui  s'arrêlc  h  I4:<S,  n'est,  pas 
exelusivemeiil  relative  à  la  maison  d'Alen(;on.  (le  n'est  pas  à  proitrement  iiarler 
une  «  cliroiiiquc  d()inesli(pie  ■•,  non  plus  t|ue  eelies  de  Monstrelel  cl  de  (i.  (lon- 
sinol,  cneore  que  Monstrelel,  allaché  à  la  maison  de  Lu.xemhourg,  ne  perde 
jamais  une  occasion  de  metlrc  en  lumière  les  exploits  de  Jean  de  Luxembourg, 
son  maître,  et  (|ue  G.  Gousinot  ait  été  un  serviteur  très  dévoué  de  la  maison 
d'(>rlcans. 


DE  PROISSAIIT  A  COMMINES  325 

1405  dans  k'  pays  d'Alost  (dont  sos  ancêtres  avaient  été  châte- 
lains), vécut  dans  l'intimité  du  duc  Pliilij>iM'  le  Bon;  poêle,  rhé- 
teur, polémiste,  imprésario  ordinaire  de  la  cour  de  Bourgog-ne, 
il  entreprit  en  1435  une  Chronique  des  choses  de  ce  temps  rpi'il 
mena,  sans  interruption,  (h;  1419  à  1474;  nous  n'en  avons  pins 
que  des  frajiments;  autant  (|ue  l'on  en  peu!  jupT.  clic  élait 
ampoulée,  pédantesque  à  l'excès,  conformément  au  mauvais  groût 
de  la  première  Renaissance,  mais  animée,  éloquente,  colorée, 
relativement  impartiale.  Chastellain  a  fait  école.  A  la  fin  de  sa 
vie,  il  avait  été  aidé  pai-  Jean  Molinet,  qui  lui  succéda  comme 
historiographe  de  Bourgog-ne  et  continua  son  œuvre  de  147Gà 
1506.  Ce  Jean  Molinet,  panégyriste  de  Charles  le  Téméraire  et 
de  Maximilien  d'Autriche,  était  un  sot,  enivré  de  rhétorique; 
pour  le  fond  et  pour  la  forme,  son  œuvre  est  bien  inférieure  à 
celle  de  son  prédécesseur. 

Autres  chroniques,  journaux  et  mémoires.  —  Parmi 
les  chroniques  françaises  du  xv'  siècle  qui  ne  sont,  à  propre- 
ment parler,  ni  domestiques,  ni  officielles,  les  françaises  (celles 
du  parti  français)  ne  valent  pas,  tant  s'en  faut,  les  hourrjui- 
gnonnes. 

Du  côté  des  Bourguignons,  citons  d'abord  Pierre  le  Fruitier, 
dit  Salmon,  secrétaire  du  roi,  qui  fut  chargé  par  Charles  VI  de 
lui  présenter  la  relation  des  faits  contemporains  auxquels  il  avait 
assisté,  depuis  le  mariage  d'Isabelle  de  France  avec  Richard  II; 
ce  personnage,  qui  fut  mêlé  aux  grandes  affaires,  était  un  ennemi 
déclaré  de  la  maison  d'Orléans;  ses  «  Mémoires  »,  trop  jxni 
connus,  ont  été  utilisés  par  le  Religieux  de  Saint-Denis,  auteur 
de  la  chronique  officielle  du  règne  de  Charles  YI.  —  Pierre  de 
Fénin,  dont  \qs  Mémoires  s'arrêtent  en  1427,  Pierre  Cochon  et 
Jean  de  Wavrin  (dans  la  partie  de  leurs  ouvrages  précités  oii 
ils  cessent  d'être  des  compilateurs  pour  devenir  mémorialistes), 
sont  à  la  vérité  médiocres  ;  mais,  en  des  genres  bien  différents, 
le  Bourgeois  de  Paris  et  Enguerrand  de  Monstrelet  comptent 
parmi  les  bons  écrivains  du  siècle.  —  Le  Journal  anonyme 
auquel  D.  Godefroy  a  donné  le  nom  de  Journal  d'un  Bourgeois 
de  Paris,  bien  que  l'auteur  ait  été  homme  d'Eglise  (c'est  peut- 
être  Jean  Chuffart,  chanoine  et  chancelier  de  Notre-Dame, 
recteur  de  l'Université),  s'étend  de  1405  à  la  fin  de  1449;  c'est 


326  L'HISTORIOGRAPIIIK 

l'œiivro    d'un   calxicliien   fanatique,   ami  do  Bom'iioiiiie  et  des 
Ang-lais  jns(ju'aii   trailé  d'Arias  (l'i^jo),  qui    prend   parti    avec 
fureur  dans  les  (juei'elles  de  son  temps  :  tidrle  et  |)arfois  élo- 
(juent  éclio  des  passions  de  la  izrande  ville  n'-volutionnaire.  — 
Enguerrand  de  Monstrelet,  bailli  du  chapitre  de  Cambrai  de  1436 
à  I4i0,  puis  prévôt  de  cette  ville  pour  le  duc  de  Bourg-ogne,  mort 
en   1433,  se  dit  le  continuateur  de   Froissart,  son  quasi-com- 
patriote; il  a  esquissé  en  effet  un  tableau  de  l'histoire  univer- 
selle des  quarante-quatre  premières  années  du  xv'  siècle;  hon- 
nête, appliqué,  consciencieux  au  point  d'insérer  dans  son  texte 
un  grand  nombre  de  documents  originaux,  c'est  un  Froissart 
sans  talents  naturels,  mais  simple  encore,  pur  des  fausses  élé- 
gances que  Chastellain  devait  mettre  à  la  mode.  Il  a  été  continué 
lui-même,   de    1441   à    1461,  par  Mathieu   d'Escouchi,   gentil- 
homme picard,  qui,  lui  aussi,  voyagea  pour  «  enquérir  nouvelle  » 
et  cite  des  documents.  Ce  Mathieu   d'Escouchi  était   peut-être 
mieux  doué  que  Monstrelet  :  çà  et  là,  il  rivalise  de  coloris  avec 
le  chanoine  de  Chimai,  et  quant  à  son  impartialité,  comme  il  a 
servi  successivement  tous  les  partis,  il  a  pu  tenir  entre  eux  plus 
aisément  la  balance  égale;  il  a  entendu  }»lus  d'une  cloche;  il  a  vu 
le  pour  et  le  contre.  — Jacques  du  Clercq  et  Olivier  de  la  Marche 
ferment  la  liste  des  chroniqueurs   bourguignons.  Le  premier, 
Jacques  du  Clercq,  seigneur  de  Beauvoir  en  ïernois,  officier  du 
duc  Philippe  le  Bon,  commença,  à  l'âge  de  vingt-huit  ans,  à  tenir 
un  journal  en  vue  de  composer  les  Mémoires  que  nous  possédons  ; 
ces  Mémoires,  qui  s'étendent  de  1448  à  1467,  sont  mal  arrangés, 
diffus,  d'une  lecture  [Ȏnible;  on  vante  la  franchise  de  l'auteur 
et  rcxactitude  de  ses   informations  au   sujet  des  événements 
qui  se  sont  passés  àArras  et  aux  environs.  Le  second,  Olivier  de 
la  Marche,  chambellan  de  la  maison  ducale,  est,  à  bon  droit,  }dus 
connu.  Il  regrette,  dans  une  introduction  écrite  en  14D0,  d'être 
lai  et  non  clerc,  et  de  n'avoir  pas  le  subtil  parler  de  Chastellain, 
Vinflucncc  de  rlictoriqiie  si  prompte  et  tant  experte  de  Jean  Mo- 
linet.  Ce  disciple  fait,  cependant,  plus  d'honneur  à  Chastellain 
((ju'il  apjxdle  «   mon  ])ère  en  docirine,  la  j>erle  et  l'estoille  de 
tous  les  historiographes  »)  (jue  Molinet.  Ses  JM;?o/;ts  (de  1435 
à  1488)  ne  peuvent  être  considéivs  comiiif  unr  chioniijue  ofli- 
cicdlc,  bien  qu'ils  soieiil  d'un  scrviirur  Irèsaflidé  de  Charles  le 


DE  FROISSART   A   COMMINES  327 

Témémire  et  qu'ils  aient  seivi  à  riiisliu(li(jii  du  jeune  duc  IMii- 
Ii[)}>e  le  Beau,  car  «  Olivici-  de  la  Marche  a  éciil,  à  (juelques 
réserves  |>rès,  ce  <|iril  a  voulu,  coninie  il  a  voulu,  el  parce  (ju'il 
a  voulu  »  (I[.  Steinj.  D'ailleurs,  à  jiartir  de  ravèiiemenl  du  Té- 
méraire, les  Mémoires  ne  sont  [)lus  (|u'un  i-ecueil  de  noies 
informes,  prises  au  jour  le  jour  e(  farcies  d'ericurs.  Homme 
d'armes,  Olivier  s'est  attaché  surtout  à  relater  les  faits  de  guerre, 
tournois  et  «  emprinses  »  ;  bel  es[irit,  il  s'est  plu  à  décorer  son 
style  de  fleurs  artificielles  :  métaphores,  allégories,  prosopopées; 
il  regrettait  qu'il  n'y  en  eut  }»as  assez,  on  pense  aujourd'hui 
qu'il  y  en  a  tro|)  '. 

Le  parti  français  n'oppose  aux  Salmon,  aux  Monstrelet  et 
aux  autres  mémorialistes  des  domaines  bourguignons  que  des 
témoins  assez  obscurs.  —  Les  Gestes  des  nobles  Françoys  de 
Guillaume  Gousinot,  chancelier  du  duc  d'Orléans,  sont  d'un 
orléaniste  zélé  (on  a  pu  dire,  non  sans  quelque  exagération, 
que  c'est  un  «  mémorial  domestique  de  la  maison  d'Orléans  »), 
mais  d'un  homme  insignifiant.  —  La  Clironique  de  la  Pucelle 
(1422-1429),  par  Guillaume  Gousinot,  seigneur  de  Montreuil, 
neveu  du  précédent,  maître  des  requêtes  du  roi,  a  plus  de  Aaleur 
historique  que  d'intérêt  littéraire;  ce  n'est,  peut-être,  qu'un 
fragment  de  cette  grande  Chronique  des  roijs  Charles  VII, 
Louis  XI  et  Charles  VIII,  par  Gousinot  de  Montreuil,  dont  on 
regrette  la  perte.  —  Que  dire  de  V  «  Eloge  de  Gharles  VII  », 
par  Henri  Baude,  écrivain  plus  heureux  en  d'autres  rencontres? 
—  Noël  de  Fribois,  qui  offrit  à  Gharles  VII,  en  1459,  la  pre- 
mière rédaction  de  sa  Ghronique,  était  un  patriote  ardent,  mais 
sans  esprit.  —  Seule,  la  Chronique  scandaleuse  s'élève  notable- 
ment au-dessus  d'une  si  affligeante  médiocrité.  G'est  une  chro- 
nique parisienne  du  temps  de  Louis  XI,  écrite  par  un  certain 
Jean  de  Roye,  et  non  Jean  de  Troyes,  serviteur  de  la  maison 
de  Bourbon,  notaire  et  secrétaire  du  duc  Jean  II,  garde  de 
rhotel   de    Bourbon    à   Paris.   Un    éditeur    du  xvn"    siècle  l'a 


1.  L'historiographie  des  domaines  bourguignons  est  très  aliondanle  : 
MM.  Kervyn  de  Lettenliove  {Chroniques  relatives  à  l'histoire  de  Bel(/i(/ue  sous 
la  domination  des  ducs  de  Bourrjogne.  Bruxelles,  1870-76,  4  vol.)  cl  de  Smet 
(Corpus  c/irorticorwn  Flandriœ,  t.  111)  ont  publié  dans  la  Colleclion  des  cliro- 
niciues  belges  un  grand  nonii)re  de  chroni(|ues  anonymes  écrites  au  xv"  siècle 
<?n  français,  dans  les  Pays-lias,  <iui  n'ont  pas  enrorc  été  suffisamment  éluiliées. 


328  L  HISTORIOGRAPHIE 

inilùmciit   (jiialifiro  de  «  scandaleuse  »  ;  cette  irazette  au  jour  le 
jour  n'est  que  malicieuse  et  vivante. 

Mais  Philippe  de  Conmiines,  le  dernier  des  chroniqueurs  du 
moyen  âge.  le  premier  des  historiens  modernes,  est  un  familier 
de  Louis  XI,  et  il  éclipse,  à  lui  seul,  la  pléiade  des  narrateurs 
bourguignons.  Il  es!  vrai  (|ue,  né  dans  une  riche  famille  de 
bourgeois  d'Ypres,  admis,  dès  14(ii-,  à  vingt  ans,  à  la  cour  de 
Bourgogne,  à  Lille,  conseiller  intime  et  chambellan  de  Ciiarles 
le  Téméraire  jusqu'en  1472,  Commines  semblait  plutôt  destiné  à 
rivaliser  avec  les  Chastellain  et  les  Olivier  de  la  Marche  qu'à 
doter  la  royauté  finissante  des  Valois  d'un  historiographe  incom- 
parable: mais,  comme  Mathieu  d'Escouchi  et  comme  le  Bour- 
geois de  Paris  lui-même  à  la  fin  de  sa  carrière,  cet  habile 
homme  abandonna,  de  bonne  heuie,  une  cause  condamnée'. 

Philippe  de  Commines.  — Philippe  de  Commines  ne  res- 
semble à  aucun  des  chroniqueurs  qui  l'ont  précédé.  Des  Chas- 
tellain et  des  Molinet,  ces  «  escumeurs  de  latin  »,  ces  néophytes 
zélés  de  l'humanisme  naissant,  il  n'a  rien  :  il  n'apprit  dans  sa 
jeunesse  qu'à  monter  à  cheval;  il  se  plaint  de  n'avoir  «  aulcune 
littérature  »;  il  n'entendait  ni  latin,  ni  grec:  il  n'avait  lu  ni 
Ïite-Live,  ni  Cicéron,  ni  Sénèque.  Comment  le  comparer  à 
Froissart?  Froissart  n'est,  en  réalité,  qu'  «  un  ménestrel  (|ui  a 
fait  fortune,  un  frère  heureux  des  jongleurs  ihi  \if  et  du 
xui"  siècle  »  :  Commines  est  un  homme  d'Etat,  un  ministre,  un 
diplomate.  Froissart,  spectateur  curieux,  a  peint,  grassement 
et  joveusement,  des  tahleaux  pour  la  récréation  des  yeux  : 
Commines  a  écrit  des  Mémoires  personnels,  secs  et  difficul 
tueux,  coupés  de  méditations  abstraites,  pour  l'instruction  des 
«  princes  et  des  gens  de  coui-  »  ;  car  ce  n'est  j)as  aux  «  [testes 
et  simples  gens  »  qu'il  s'adresse  :  le  récit  des  faits  lui  importe 
moins  que  les  enseignements  qu'il  en  lire,  et  ce  psychologue 

1.  Il  faut  encore  cilcr,  pour  mônioire,  parmi  les  œuvres  en  français  tin  xv"  siècle, 
le  groupe  (les  chroniriues  savoyardes  (Les  anciennes  o-oniques  de  Savoj/e,  etc.. 
dans  les  MonumenUi  histori.r  patrie,  Scriptores,  I.  1,  Turin,  ISiO,  in-fol.):  celui 
fies  ehroniques  liéj^'eoises  et  braljançoiines,  l'inléressanlc  conlinuation  île  Jean 
(ITtutremeuse  par  Jean  de  Slavelol  ((-d.  A.  Hor^rnel,  Bruxelles,  ISCl,  dans  la 
«  Collection  des  chroniiiues  belges  ••),  et  la  tradnelion  de  la  -•  Chronique  des 
ducs  de  HrabanI  »  de  Dyuler,  due  à  .lelian  W'ancpielin,  serviteur  de  IMiili|)pe  le 
tton  (éd.  de  Ram,  Hruxeiles,  I8:;4-G0,  1!  vol.  dans  la  même  Collection).  —  Sur  les 
clironi(|ues  iirnvinciales  de  France,  voir  <!.  du  Fresne  de  Heaucourt,  Histoire  de 
C/iorles  17/.  I.  I.  Paris,  issl.  p.   i.xxi. 


DE  FROISSART  A  COMMINES  32'J 

remplace,  suivant  l'excellente  expression  de  Nisard,  «  les  vives 
couleurs  de  la  description  par  les  nuances  délicates  de  la 
réflexion  ».  —  Il  n'a  pas,  cela  va  sans  dire,  la  bonhomie  sou- 
riante de  Joinville;  entre  Joinville  et  Commines,  il  y  a  la  même 
(lifTérence  qu'entre  leurs  maîtres,  Louis  IX  et  Louis  XI.  — 
C'est  de  Jofroi  de  Yillehardouin  seul  qu'il  faut  le  rapprocher,  si 
l'on  veut  absolument  lui  découvrir  un  ancêtre.  Villehardouin  et 
Commines,  en  effet,  qui  se  sont  instruits  l'un  et  l'autre,  non  à 
l'école,  mais  dans  le  «  livre  du  monde  »,  par  la  discipline  de  la 
vie,  tous  deux  iirands  seigneurs  et  grands  politiques,  tous  deux 
froids,  discrets  et  réservés  (Villehardouin  a  passé  volontaire- 
ment sous  silence  quelques-unes  de  ses  démarches,  et  Commines 
annonce  sans  détours  qu'il  dit  «  partie  de  ce  qu'il  sçait  »),  ces 
deux  hommes  ont,  à  trois  siècles  de  distance,  la  même  tournure 
d'esprit,  et  comme  un  air  de  famille.  Encore  serait-il  impru- 
dent de  pousser  plus  loin  Ijb  parallèle. 

La  carrière  de  Philippe  van  den  Clyte,  sire  de  Commines,  a 
été  très  agitée.  Il  trahit  d'abord  Charles  le  Téméraire,  son  pre- 
mier patron,  pour  entrer  au  service  de  Louis  XI  qui  le  combla 
de  bienfaits  et  dont,  à  partir  de  1475  environ  jusqu'à  la  fin  du 
règne,  il  dirigea  la  diplomatie.  Durant  onze  années,  il  fut  le 
confident  du  roi,  son  agent  (en  Angleterre,  en  Italie),  son 
«  valet  de  chambre  ».  Ses  démêlés  avec  la  famille  de  La  Tré- 
moïlle  (que  Louis  XI  avait  dépouillée  de  Talmont  à  son  profit) 
faillirent  lui  coûter  cher  au  début  du  règne  de  Charles  VIII  : 
compromis  dans  les  complots  du  duc  d'Orléans  contre  le  gou- 
vernement d'Anne  de  Beaujeu,  protectrice  de  La  Trémoïlle,  il 
«  tâta  »,  pendant  huit  mois,  dans  le  château  de  Loches,  des 
fameuses  cages  de  fer,  puis  il  passa  près  de  deux  ans  (1487- 
1489)  «  en  la  haulte  chambre  de  la  tour  carrée  de  la  Concier- 
gerie »,  à  Paris,  où  sa  principale  distraction  était  de  voir 
«  arriver  ce  qui  montoit  contremont  la  rivière  de  Seine,  du 
costé  de  Normandie  ».  Mais  il  plaida  lui-même  sa  cause,  et  si 
bien  qu'il  se  tira  d'affaire.  Dès  1492,  il  avait  repris  faveur,  et 
il  fit  partie  de  l'expédition  d'Italie,  sans  l'approuver  au  fond  du 
cœur.  Cette  fois,  ses  négociations  avec  les  cours  italiennes 
(Venise,  Milan)  furent  assez  malheureuses;  on  no  le  lui  par- 
donna pas.  Louis  XIT,  de  qui  il  avait  été,  durant  la  régence  de 


330  L  HISTORIOr.UAPHIE 

M,„,  (le  Beaujeu,  «  aussi  privr  (pie  nulle  aullro  personne  »,lc  ren- 
voya «  cultiver  »,  dans  son  magnifique  domaine  d'Argenton, 
«  ses  vigmes  ».  Là,  il  passa  la  plus  grande  partie  <le  son  temps 
jusqu'à  sa  mort  (18  oct.  loH),  dévoré  d'ambition  impuissante, 
engagé,  au  sujet  de  riiéritag^e  de  sa  femme,  Hélène  de  (Ihambes, 
dans  d'interminables  procès.  11  avait  écrit,  de  1488  à  i49i,  les 
six  premiers  livres  de  ses  Mémoires,  qui  commencent  en  1464  et 
s'arrêtent  à  la  moitde  Louis  XI;  c'est  probablement  à  Argenlon, 
pour  occuper  ses  loisirs  foicés,  sa  vie  fastueuse  et  vide,  (juil 
a  composé  les  deux  derniers,  consacrés  au  récit  de  l'expédition 
d'Italie  en  149i  et  149o. 

Pourquoi  a-t-il  écrit  des  Mémoires^.  Ce  n'est  pas  pour  se 
venger  :  il  ne  maltraite  personne,  ni  Charles  le  Téméraire  qui, 
dit-on,  l'avait  brutalisé,  ni  Coictier,  ni  Olivier  le  Daim,  qui  le 
tlesservirent  ;  ni  l'ing'rat  Louis  d'Orléans  ([ui  le  tint  à  l'écart. 
A  en  croire  sa  dédicace  à  l'archevêque  de  Vienne,  Angelo  Cato, 
ancien  serviteur  de  la  maison  de  Bourg-og-ne,  rallié,  comme  lui, 
à  la  France  *,  Commines  n'eut  d'autre  but  que  de  fournir  des 
matériaux  à  ce  prélat,  pour  une  histoire  de  Louis  XI  :  «  Vous 
envoyé  ce  (b)iit  promptement  m'est  souvenu,  espeiant  que  vous 
le  ilemandez  pour  le  mettre  en  quebjue  œuvre  que  vous  avez 
intention  de  faire  en  langue  latine,  dont  vous  estes  bien  usité  : 
par  laquelle  œuvre  se  pourra  congmoistre  la  grandeur  du  prince 
dont  vous  parleroy,  et  aussi  de  vostre  entendement.  Et  la  ou  je 
fauldroye,  trouverez  monseigneur  du  Bouchage  et  aultres,  qui 
mieulx  vous  en  sçauroient  parler  (jue  moi,  et  le  coucher  en 
meilleur  langaige.  »  Sainte-Beuve  a  vu,  dans  ces  protestations, 
de  la  politesse  et  de  la  coquetterie;  elles  n'en  sont  pas  moins 
sincères  :  Commines  a  voulu  déposer  en  effet  devant  la  postérité 
au  sujet  de  la  polilitpie  de  ses  maîtres  et  des  expériences  qu'il 
avait  recueillies,  mais  il  ne  tenait  nullement  à  la  forme,  simple, 
et  même  négligée,  de  ses  récits;  lui  (jui  regrettait  de  ne  pas 
savoir  le  latin,  il  a  s.ius  d(Uite  es|)ér(''  de  bonne  foi  (|U(^  (lato  les 
traduirait    eu    langue   savante.   Aussi    bien,   l'cipiMMlion    eut    été 

1  Los  .Vewoi'V'.v  ilc  Commines  sont  rrdi^'i's  sous  formi"  irimc  ii.irralion  f.iilo  <i 
Angelo  C;Uo  :  «  Je  ne  vous  giii'de  point,  dit  l'auteur,  Tordre  il'escripre  (|ue  font 
les  histoires,  ny  nomme  les  années,  ny  proprement  le  lt'ni|)s  ([ue  les  choses  sont 
advenues,  ny  ne  vous  al  lègue  riens  des  choses  passées  pour  exemple,  car  vous 
en  savez  assez,  et  ce  serait  parler  lalin  devant  les  cordeliers...  »  (111,  i). 


H!ST  DE  1,A  LANGUE  ET  DE  LA  LITT,  FR 


T. Il    CHAP  VI 


Armand  Colin  el.C"  Editeurs. 'Paris 


STATUES  DE    COMMINES   ET  DE  SA  FEMME 
Musée  du  Louvre  .Sculpt.du  Mo_yen-A6e 


DE  FROISSART  A  COMMINES  331 

facile,  et,  dans  une  traduction  liicn  faite,  les  iii-iii(i|»aiix  mérites 
des  Mémoires  auraient  encore  été  sensibles.  Car,  au  rehours  de 
tant  d'autres  dont  nous  avons  parlé,  l'ouvrage  vaut  davantage 
par  la  pensée  que  par  l'expression.  Quelques  éloges  qui  aient 
été  prodigués  au  style  de  Comniines,  ce  style,  alourdi  de  car, 
d'incidentes  et  de  parenthèses,  aride  et  nu,  quoique  verbeux, 
sans  relief,  trop  rarement  relevé  de  familiarités  énergiques, 
embarrasse  et  fatigue  à  la  longue.  —  Sans  doute,  il  v  a  dans 
les  Mémoires  des  traits  spontanés  d'éloquence  et  d'ironie  (|ui 
rappellent  à  la  fois  Tacite  et  Bossuet  ;  on  a  souvent  cité  ces  heu- 
reuses trouvailles;  mais  on  n'en  pourrait  pas  citer  beaucoup. 
«  Commines  n'est  en  somme  un  des  plus  giands  écrivains  de  son 
siècle  que  parce  que  ce  siècle  est  un  des  moins  brillants  (b^  notre 
littérature  *.  » 

Commines,  écrivain  de  second  ordre,  est,  au  contraiie,  hors  de 
pair,  parmi  les  hommes  du  moyen  âge,  comme  penseur.  Il  y  a 
deux  grandes  familles  d'esprits  :  les  philosophes  et  les  poètes; 
ceux-ci  reflètent  et  créent;  ceux-là  s'attachent  surtout  «  aux 
choses  qui  ne  se  voient  pas  »,  calculent,  raisonnent  et  compren- 
nent. Or  personne,  au  moyen  Age,  n'a  réuni,  chose  si  rare 
dans  tous  les  temps,  le  sens  du  réel  et  le  sens  de  l'abstrait  :  les 
plus  grands,  Joinville,  Froissart,  ont  eu  des  dons  poétiques; 
Philippe  de  Commines  est  le  premier  qui,  absolument  dépourvu 
d'imagination,  se  soit  intéressé  à  la  recherche  des  causes  en 
psychologue  et  en  moraliste.  De  là  son  infériorité  en  tant 
qu'artiste  et  son  originalité.  Il  a  beaucoup  vu  d'hommes,  de 
contrées  et  de  batailles,  Venise,  Montlhéry,  Fornoue,  Charles 
de  Bourgogne,  Edouard  IV,...  mais  il  ne  les  a  pas  regardés,  et 
il  n'en  a  peint  aucun.  Le  caractère  des  hommes,  le  tempérament 
des  peuples,  les  conséquences  des  événements,  voilà  ce  (|ui  a 
frappé  cet  observateur  curieux  de  vérités  générales,  et,  dans 
toute  la  force  du  terme,  très  intelligent.  Des  coups  joués,  sous 
ses  yeux  ou  par  lui-même,  sur  l'échiquier  de  la  politique,  il  a 
tiré  des  leçons  et  des  règles,  à  l'usage  des  joueurs  futurs,  et 
celte  préoccupation  pédagogique,  si  nettement  marquée  dans  les 

I.  Pariset  Jeanroy,  o.c,  p.  357.  —De  mémo,  on  a  dit  h  tort  (Dcliiilowi-,  II,  p.  22:*) 
que  «  chez  Commines,  point  de  confusion,  point  de  désordre,  point  de  digressions 
sans  fin...  »  Les  digressions  abondent  au  contraire  dans  les  Mémoires,  au  détri- 
ment de  la  clarté. 


332  L  HISTORIOGRAPHIE 

Mc)tw/irs,  est  encore  une  nouvonulo.  Kst-rc  à  dire  (luc  Coimnines 
ait  étrun  philosophe  de  premier  ordro  ?  Assiirrincnl  non.  Qu'il  ail 
apporh'  lc})remier  l'esprit  de  réflexion  et  de  <  litiipie  dans  l'étude 
des  faits  historiques,  cela  suffit  à  sa  grloire;  il  faut  reconnaître 
(jue  ni  sa  morale,  ni  sa  philosophie  ne  s'imposent  à  l'admiration. 
En  politique,  il  est  avisé;  comme  il  a  dit  (|uelque  part  du  hien, 
en  passant,  de  la  constitution  angolaise  et  du  gouvernement 
vénitien,  on  le  loue  communément  d'avoii-  été  «  le  premier  de 
nos  royalistes  aristocrates  à  monarchie  limitée  ».  Ses  maximes 
morales,  applicahles  pour  la  plupart  tant  à  la  conduite  de  la  vie 
privée  qu'au  gouvernement  des  Etats,  sont  prudentes,  pratiques, 
mais  sans  grandeur  :  s'entourer  de  bons  conseillers  et  les  payer 
bien,  s'en  défier  cej)endant,  «  pratiquer  »  (corrompre)  ceux  de 
ses  ennemis,  agir  par  ruse  plutôt  que  par  force,  et  réussir  à 
tout  prix  parce  que  «  ceux  qui  gaignent  ont  tousjours  l'hon- 
neur »,  tels  sont  les  principaux  commandements  de  la  sagesse 
de  Commines.  Ce  sont  ceux  de  Machiavel,  mais  Machiavel  les  a 
condensés  en  un  corps  de  doctrine,  Commines  les  glisse  en  dou- 
ceur, çà  et  là,  entre  parenthèses.  Ni  systématique,  ni  jirofond. 
Machiavel,  théoricien  de  la  politique,  en  élimine  hardiment 
l'idée  providentielle  ;  Commines  la  conserve  et  l'exagère  :  le  d(»igt 
de  Dieu  intervient  continuellement  dans  son  livre  pour  justilier 
les  actions  les  plus  condamnables,  celles  qui  ont  réussi.  Sainte- 
Beuve  a  vu  dans  les  «  refrains  théologiques  »  de  Commines  je  ne 
sais  (juelle  ironique  hypocrisie;  liien  à  tort  :  si  Commines  parle 
de  Dieu  sans  cesse,  c'est  que  les  impénétrables  décrets  de  Dieu 
sont  une  explication  commode  du  hasard  qui,  en  dépit  de  la 
prévoyance  des  hommes  expérimentés,  semble  mener  les  choses 
humaines;  s'il  fait  jouer  à  Dieu  des  rôles  malhonnêtes,  c'est 
parce  que,  chrétien  fervent,  il  n'entend  rien  aux  préceptes 
moraux  du  christianisme;  —  c'est  parce  qu'il  n'aperçoit  pas  la 
contratliclion  flagrante  (pii  existe  entre  la  morale  religieuse  et 
la  morale  du  succès.  Moins  cynique  que  Machiavel,  il  est  donc 
[)lus  médiocre,  ci  il  n'ins|»ir('  pas  |tliis  de  sympathie,  cai'  il 
avait,  en  même  l<'Mq»s  qu'une  intelligence^  lucide,  un  cœur  sec, 
enveloppé  d'une  triple  cuirasse  de  dédain,  de  pessimisme  et 
d  irotiie.  Son  livre,  publif'  en  l.')2i,  nCii  a  pas  moins  é[é  consi- 
d(''r('',    pendanl   |dusieurs   siècles,  comme   utile   pour   l'éducation 


BIBLIOGRAPHIE  333 

(les  princes,  et  on  <li(  que  Charles-Quint  rappelait  «   mon  Ihv- 
viaire  ». 

BIBLIOGRAPHIE 

Les  chroniques  sunlles  ccrils  du  moyeu  ùi.'0  qui  luil  ultiré  d'abord  Tatten- 
lion  des  érudits,  à  cause  de  leur  valeur  évidenlc  pour  l'histoire.  L'historio- 
graphie du  moyen  âge  est  l'objet  d'un  enseignement  régulier  à  l'École  des 
Chartes,  à  l'iicole  des  Hautes  Etudes  (Paris)  et  dans  plusieurs  l'niversités. 
Sur  l'histoire  et  la  méthode  de  ces  études,  voir  les  leçons  d'ouverture  de 
MM.  S.  Luce  (lilbliulhcquc  de  VÈcolc  des  chartes,  1882,  p.  6y,1),  A.  Moli- 
nier  {Les  sources  de  Vhistoire  de  France,  dans  la  Iletue  internationale  de 
l'enseignement,  1893,  1,  p.  418,  et  à  part),  et  C.  Merkel  (Gli  stiuli  intorno 
aile  cronache  del  média  evo  considerali  ncl  loro  scolfjimento  e  net  ■présente 
loro  stato,  Turin,  180 tj. 

Sur  les  grandes  Collections  nationales  de  Clironiqucs  et  de  Mémoires 
relatifs  à  l'histoire  de  France  (doni  Bouquet,  Guizot,  Buchon,  Michaud 
et  Poujoulat,  Société  de  l'histoire  de  France,  etc.)  et  à  l'histoire  des  pays 
voisins,  voir  la  bibliographie  de  A.  Potthast,  Biblioilieca  historien  medii 
œvi,  Berlin,  1802-58.  Les  premiers  l'ascicules  d'une  seconde  édition  du 
célèbre  recueil  de  Potthast  viennent  de  paraître  (  1895).  —  M.  A.  Molinier 
prépare  un  Manuel  d'iiisloriorjraphie  française  qui  rendra  de  grands  services. 

Voir  des  comparaisons  judicieuses,  faites  entre  les  grandes  chroniques 
françaises  du  moyen  âge  et  les  chroniques  écrites  en  d'autres  langues  vul- 
gaires (Dino  Compagni,  Villani,  Muntaner,  etc.),  par  K.  Hillebraad,  Dino 
Compagni,  Paris,  1862,  p.  327  et  suiv. 

1.  —  Sur  G AiMAR,  voir  la  critique  de  l'édition  de  MM.  Th.  Dufifus-Hardy 
et  Ch.  Trice  Martin.  Romania,  XVIII,  314.  —  Sur  Wace,  voir  la  critique  de 
l'édition  de  M.  Andresen,  liomania,  IX,  594.  —  Le  poème  de  Benceit  a  été 
publié  par  M.  Francisque-Michel,  dans  la  «  Collection  de  documents 
inédits  »,  de  I83G  à  ISU  ;  cf.  Andresen.  dans  Zcitschrift  fur  romanischc  Phi- 
lologie, t.  XI,  et  J.-H.  Round,  dans  English  histurical  reiiew,  1893,  p.  677. 

Sur  Jourdain  Fvntosme  et  l'auteur  anonyme  du  poème  relatif  à  la  con- 
quête de  l'Irlande,  voir  l'indication  des  anciennes  éditions  et  des  analyses 
sommaires  dans  V Histoire  littéraire,  XXIII,  339,  3i-a.  Ou  trouvera  des  ren- 
seignements sur  les  poènie<  historiques  du  temps  de  Henri  II  Plantagenet 
dans  l'ouvrage  de  miss  Kate  Norgate.  qui  les  a  utilisés  :  Enghind  under 
the  Angevin  hings,  Londres,  1887,  2  vol. 

Extraits  de  l'Histoire  de  Guillaume  le  MarccJtal,  dans  la  Romania,  t.  XI,  1882, 
et  dans  Y  Annuaire-Bulletin  de  la  Société  de  l'histoire  de  France,  1882. 
M.  P.  Msyer  a  publié  en  1891  et  1894  les  deux  premiers  volumes  d'une 
édition  complète  du  poème  pour  la  Société  de  l'histoire  de  France. 

Une  édition  critique  de  l'Histoire  de  la  guerre  .sai/Uc  d'AMBRoisE,  préparée 
par  G.  Paris  pour  la  Collection  de  documents  inédits  sur  l'histoire  de 
France,  est  depuis  longtemps  sous  presse. 

Sur  les  traductions  de  Tirpin,  voir  Notices  ctExtraitsd(snianiiscrits,XXX.\U, 
i"^  partie,  p.  31  ;  —  sur  les  Brut  en  prose,  Bulletin  de  la  Société  des  anciens 
textes  français,  1878,  et  les  travaux  de  Stengel  {Romania,  XVI,  154); —  sur 
le  Livre  des  histoires  et  le  Fait  des  Romains.  P.  Meyer.  dans  la  Romania. 
XIV. 

Sur  ViLLEiiARUouiN.  commc  sur  les  trois  autres  grands  chroniqueurs, 
JoiNViLLE,  Fruissart,  CoMMiNEs,  d'excelleulcs  notices,  à  l'usage  des  classes. 


334  L'HISTORIOGRAPHIE 

ont  été  récemment  publiées.  Ciluns.  parmi  les  meilleurs  de  ces  recueils. 
que  nous  indiquons  ici  une  fois  pour  toutes  :  A.  Debidour,  Les  Chroni- 
queurs, Paris,  1892,  2  vol.;  A.  Debidour  et  E.  Etienne,  Les  chroniqueurs 
français  au  moi/cn  âjc,  études,  analyses  rt  extraits,  Paris,  1S9.');  —  Extraits 
des  chroniqueurs  français,  par  G.  Paris  et  A.  Jeanroy,  Paris,  1892;  — 
Extraits  des  chroniqueurs  français  du  moijen  àqe,  par  L.  Petit  de  Julie- 
ville.  Paris.  189;î.  —  Cf.,  sur  nos  grands  chroniqueurs  nationaux,  les  essais 
de  sir  .T.  Fitzjames  Stephen.  dans  ses  lïora^  sabhatieœ,  Londres,  1891. 
—  Sur  Robert  de  Ci.ahi,  Rornaiiia,  VIIL  462.  — Sur  Hemîi  de  Valenciennes, 
Romania.  XIX.  015.  —  Sur  I'Anonyme  de  Bétiiune,  Notices  et  Extraits  des 
manuscrits,  XXXlV,  1''-  partie,  p.  363,  et  Revue  historiciue,  L,  63. 

11.  —  Sur  Pierre  DE  \,\sr,Ti)Fi\  ^[()numenta  (ierniaiii;v  historica,  Scj'iptores, 
XXVIll.  65-7.  —  Sur  Philippe  Mousket,  ibid.,  XXVI,  718,  et  Notices  et  Extraits, 
XXXll,  1™  partie,  j).  56,  63  et  suiv.  —  Sur  Gni.LArME  Guiart,  Histoire  litté- 
raire, XXXI,  104. —  Sur  Geoffroi  de  Paris,  Historiens  de  France,  XXW,  82, 
et  Mémoires  de  /'.4c.  des  inscr.,  Savants  étrangers,  X,  281-90.  • — •  Sur  les 
poèmes  relatifs  à  Gharlcs  d'Anjou,  roi  de  Sicile,  C.  Merkel,  dans  les  Atti 
de  l'Académie  des  Lincei,  1888. 

Sur  les  petites  chroniques  françaises  du  xiii''  sièch»,  Histoire  littéraire,  XXI. 

Sur  Beai'doin  d'Avesnes,  J.  Heller  dans  Neiies  Archiv ,  YI,  129;  cf. 
Archives  de  l'Orient  latin,  I,  2.")6,  et  Chronique  normande  du  XIV°  siècle,  par 
A.  et  E.  Molinier,  Paris,  1882,  p.  lu.  —  Brève  énumération  des  prin- 
cipales chroni(jues  wallonnes  dans  H.  Pirenne,  Bibliographie  de  l'histoire 
de  Belgique,  Gand,  1893,  p.  148  et  suiv. 

Sur  le  MÉNESTREL,  voir  l'édition  de  M.  de  Wailly  :  Récits  d'un  ménestrel 
de  Reims  au  XHI"  siècle,  Paris.  1876.  Cl*.  Romania,  VIII,  129  (Sur  un  nouveau 
manuscrit  des  Récils). 

Sur  JuiNViLLE,  voir  les  livres  classiques,  ci-dessus  indiqués  à  propos  de 
Villehardouin.  Ajouter  :  Jean  de  Jolnville,  L'homme  et  l'écrivain,  par 
M.  H.-Fr.  Delaborde.  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes,  1"'  déc.  1892. 
Le  même  auteur  vient  de  publier  un  ouvrage  considérable  :  Jean  de  Join- 
rille  et  les  seigneurs  de  Jolnville,  Paris,  1894. 

Sur  les  man<iscrils  de  Guillaume  de  Tyr  en  français  et  des  continua- 
tions, L.  de  Mas-Latrie.  Chronique  d'Emoul  et  de  Bernard  le  Trésorier, 
Paris,  1871,  CI',  les  travaux  de  P.  Richter,  dans  les  M'dtheilungcn  des 
Instituts  fur  œstcrreichische  Geschichlsforchung,  XIII  et  XV. 

Sur  l'édition  des  Gestes  des  Chipvois  :  Romania,  XVlll,  o28.  —  Sur  Phi- 
lippe DE  Novare  (naguère  appelé,  à  tort,  Philippe  de  Navarre),  Romania, 
XIX,  99".  —  Sur  la  Chronique  de  Marée  en  français,  Romania,  XYIII,  351. 

Sur  Hayton,  Histoire  littéraire,  XXV,  479 ;  B'ibl'iothéque  de  VÉcole des  chartes, 
1874,  p.  93;  J.  Delaville  Le  Roulx,  La  France  en  Orient  au  XIV'^  siècle. 
Paris,  1886,  p.  6'.. 

m.  —  Sur  la  Prise  d'Alexandrie,  voir  i'éd.  de  ce  {)oème  publiée  par 
iM.  de  Mas-Latrie  i>oiir  la  Société  de  rUrienl  lalin.  Gènes,  1877.  Sur  G.  de 
Maciiaut,  Romania,  XXII,  275. 

Le  poème  de  Cuvelier  a  été  publié  pour  la  première  fois  en  1839  par 
Charrière,  dans  la  Collection  de  docunuuits  inédits,  en  2  vol. 

Le  poème  de  Ciiandos  a  été  publié  par  M.  Francisque  Michel.  Le  Prince 
Noir,  poème  du  héraut  d'armes  Chandos,  Londies  et  Paris.  I8S3. 

Sur  Jean  d'Outremeuse,  Chronique  et  Geste  de  Jean  des  Preis,  dit  d'Oulrc- 
meiise,  j)ubl.  par  St.  Bormans,  introduction  et  fables,  Bru.xelles.  1887. 

Sur  le  Miroir  historial  de  .Ievn  de  Noyal,  A.  Molinier,  dans  V Annuaire- 
Bulletin  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France,  1883,  p.  216. 


BIBLIOGRAPHIE  335 

Sur  les  Gmndc<!  Chroniques  de  Flandre  et  sur  l'abrégé  de  BEAfnouiN 
n'AvESNES,  voir  Kervyn  de  Lettenhove,  Islorc  et  croniques  de  Flandre, 
Bruxelles,  1879-80,  2  vol.  Cf.  A.  et  E.  Molinier,  Chronique  normande 
du  XIV  siècle,  Paris,  1882,  p.  i.vi. 

La  Chronique  parisienne  de  1310  à  1339  a  été  publiée,  en  188u,  au  tome  XI 
des  Mcinoircs  de  la  Sociélé  de  l'histoire  de  Paris  et  de  V Ile-de-France,  par 
M.  Hellot.  —  Chronique  normande  du  XIV°  siècle,  publ.  par  A.  et  E.  Moli- 
nier, Paris,  1882  (Soc.  de  l'histoire  de  France).  —  Chronique  des  quatre 
premiers  Valois,  publ.  |)ar  S.  Luce,  Paris,  18G2  (Soc.  de  l'histoire  de  France). 

Sur  PiEUUE  d'Orc.emon'I',  Bihliothèque  de  CÉeole  des  chartes,  18iO-18H 
p.  oG,  et  I8'.I0,  p.  107.  —  M.  Polain  a  donné  en  1863  à  Bru.xelles  une  édition 
des  Vrayes  Chroniques  de  Jean  le  Bel,  en  2  vol.  —  Sur  Froissart,  voir  les 
ouvrages  cités  à  propos  de  Villehardouin,  qui  donnent  la  bibliographie  com- 
plète. Ajoutez  les  articles  publiés  dans  les  revues  à  l'occasion  du  livre  de 
jyjme  Darmesteter  (1894),  dont  le  meilleur  est  celui  M.  H.-Fr.  Delaborde, 
dans  Le  Correspondant  du  10  janvier  1893. 

IV.  —  Sur  les  historiens  et  les  chroniqueurs  de  la  cour  de  Bourgogne, 
Jean  Mansel,  etc.,  voir  O.  Richter,  Die  franzôsische  Lileratur  am  Hofe  der 
Herzôqe  von  Burgtind,  Halle  a.  S.,  1882.  —  La  chronique  de  Cochon  a  été 
publiée  en  1870  par  M.  de  Beaurepaire.  —  De  celle  de  Jean  de  Wavrin, 
il  y  a  deux  éditions;  la  meilleure  est  celle  qui  se  trouve  dans  la  Collection 
du  Maître  des  rôles  (Rolls  Séries),  Londres,  186^-1891,  5  vol. 

Sur  le  Livre  des  faits  du  maréchal  Boucicaut,  J.  Delaville  Le  Roulx. 
La  France  en  Orient  au  XIV^  siècle,  Paris,  188(J,  p.  212. 

La  Chronique  du  bon  duc  Loys,  a  été  éditée  par  M.  Chazaud,  Paris,  187G 
(Soc.  de  l'hist.  de  France).  Cf.  Delaville  Le  Roulx,  op.  cit.,  p.  110. 

Sur  l'autorité  de  la  vie  du  Connétable  par  Guillaume  Gruel,  Bibliothèque 
de  rÉcole  des  chartes,  1880,  p.  525,  1887,  p.  2Î8. 

Sur  Berry  et  Chartier,  voir  les  articles  qui  sont  consacrés  à  ces  écrivains 
dans  la  Grande  Encyclopédie.  —  Sur  l'historiographe  de  France  Jean  Castel, 
voir  École  française  de  Rome.  Mélanges  d'archéologie  et  d'histoire,  1895.  p.  lo;;. 

Les  œuvres  de  Cuastellain  ont  élé  publiées  en  8  vol.  par  M.  Kervyn 
de  Lettenhove,  Bruxelles,  1803-1806.  —  Gautier,  fds  naturel  de  George 
Chastcllain,  présenta  en  1524  à  la  reine  de  Hongrie  une  copie  complète  des 
écrits  historiques  de  son  père,  dont  nous  n'avons  qu'une  partie.  Elle  n'a 
pas  été  retrouvée  jusqu'ici.  Peut-être  l'exemplaire  qui  fut  fait  pour  Charles- 
Quint  se  retrouvera-t-il  unjourdans  quelque  bibliothèque  d'Espagne. 

Sur  Olivier  de  la  Marche,  comme  chroniqueur,  H.  Stein,  Olivier  de  la 
Marche,  Bruxelles,  1888,  p.  109  et  suiv. 

Le  manuscrit  original  des  Mémoires,  ofTert  à  Charles  VI  par  Salmon,  est 
à  la  Bibliothèque  nationale.  Voir  Bibl.  de  CÉcole  des  chartes,  1889,  p.  10, 
573,  et  1890,  p.  97. 

Sur  les  éditions  des  «  Vigiles  »  de  Martial  d'Auvergne,  des  «  Mémoires  a 
de  Pierre  de  Fénin,  du  Bourgeois  de  Paris,  de  Monstrelet,  de  Mathieu 
d'Escouchi,  de  Jacques  du  Clerq,  d'OLiviER  de  la  Marche,  etc.,  des  deux 
CousiNOT,  etc.,  qui  ont  été  pour  la  plupart  procurées  par  la  Société  de 
l'Histoii-e  de  France,  voir  G.  du  Fresne  de  Beaucourt,  Histoire  de 
Charles  VII,  t.  I,  Paris,  1881,  p.  lx-lxx. 

Sur  XoiiL  de  Fribois,  Romania,  XIX,  004. 

M.  B.  de  Mandrot  a  publié  le  t.  I*^""  d'une  édition  de  la  Chronique  de 
Jean  de  Rove,  Paris,  1895.  —  VHisfoire  de  Gaston  IV,  comte  de  Foix,  par 
G.  Leseur,  a  été  publiée  par  H.  Courteault,  Paris,  1893-1890,  2  vol. 

Sur  Philippe  de  Commines,  cf.,  ci-dessus,  les  ouvrages  classiques  qui  sont 
cités  à  propos  de  Villehardouin,  et  les  répertoires  bibliographiqu  es. 


CHAPITRE    Vil 
LES    DERNIERS   POÈTES   DU    MOYEN    AGE 

Les   Conteurs.  Antoine  de  la  Salle. 


/.  —  La  poésie  au  X/P  siècle. 

Vers  le  temps  de  ravèiiemeiit  des  Valois  (1328),  un  cliuii- 
gement  profond  se  produisit  dans  la  poésie  française.  M.  Gaston 
Paris  arrête  à  cette  date  l'histoire  de  la  littéi-atun^  dans  le 
moyen  àg^e  proprement  dit,  et  appelle  la  période  suivante  (jus- 
qu'au commencement  du  xvi*  siècle)  une  époque  «  de  transi- 
tion qui  va  du  vrai  moyen  âge  k  la  llenaissance-  ».  Il  est  certain 
que  tous  les  genres  et  tous  les  cadres  poétiques  ipii  avaient 
fleuri  du  xi"  au  xni°  siècle,  semblent  (ou!  à  fait  morts,  ou  du 
moins  en  pleine  décadence  au  commcncenieni  du  règne  des 
Valois.  La  poésie  narrative  tari!  al(»rs  à  peu  ju'ès  complè- 
tement; tandis  (pic  l.i  piK'sic  Ivriipic  revèl  des  formes  toutes 
nouvelles,  où  ellr  houvc  un  (lévelo}i}temenl  inipr<''vu.  La  bal- 
lade, le  rlinnt  rouai,  le  rondc.ni,  le  lai  à  douze  sirojilies  furent 
les  cadres  favoris  du  xiv"  siècle  cl  ^w  xv".  Les  cli.iiisonniers 
de  l'âge  précédcnl  ciM'.iicnt  cu\-mcnics  leurs  formes  cl  les 
variaient  <à  leur  ;jiiise;  celle  \;iri<''l(''  p.iriil  ;"i  leurs  su<'cesseurs 
trop  libre   cl    |tres(pie    rusli(pie;  on    ne    \(»ulul    plus  goùler  (|ue 

1.  Par  M.  Pi'lil  di'  Jullc\  illc.  iirofosscur  à  la  Facnlir'  .lo>  I^cllros  il<>  Paris. 
1.  La  iUléralure  française  au  moyen  <if/p.  Paris    Haclictlf,  IS'.io.  -i'  M.,  p.  m). 


LA   POÉSIE  AU  XIV  SIÈCLE  337 

les  formes  fixes,  tout  en  se  plaisant  à  les  conipliquei"  à  l'infini 
jiar  mille  difficultés  surprenantes,  qui  à  la  fin  firent  qu'une 
})ièce  de  vers  ressembla  à  une  pièce  d'orfèvrerie  très  compli- 
quée, et  que  le  poète,  de  plus  en  plus,  prit  [)our  inspiration 
une  habileté  purement  mécanique'. 

Cette  réforme  eut  du  bon,  toutefois;  elle  coupa  court  aux 
poèmes  en  trente  mille  vers;  et  quand  on  vient  d'achever  i9ra<- 
douin  de  Sebourg,  aussi  long  qu'une  Iliade  suivie  d'une  Odyssée, 
on  constate  avec  joie  qu'un  clidnt  rouai  n'a  jamais  plus  de 
soixante  vers;  une  ballade,  moins  encore.  Mais  rien  n'est  plus 
long'  qu'un  sonnet,  quand  il  n'y  a  rien  dedans  ;  et  ce  fut  trop 
souvent  le  cas  pour  ces  menus  poèmes.  En  outre  les  poètes, 
réduits  aux  petits  cadres,  s'en  vengèrent  en  multipliant  les 
tableaux.  Plus  d'un  poète  du  xiv"  siècle,  en  n'écrivant  guère 
que  des  ballades,  nous  a  laissé  quatre-vingt  mille  vers.  Quoique 
prolixes  à  leur  façon,  ils  nous  intéressent  néanmoins,  non  pas 
toujours  par  leur  talent  poétique,  dont  la  verve  est  intermit- 
tente, mais  par  mille  témoignages  curieux  qu'ils  nous  pro- 
curent sur  la  vie  de  leur  temps,  sur  les  idées,  les  sentiments 
et  les  mœurs  de  la  société  qu'ils  ont  amusée,  instruite  ou 
charmée;  enfin  sur  leur  propre  personnalité. 

Car,  avec  le  xiv*^  siècle,  voici  une  grande  nouveauté  dans 
l'histoire  littéraire.  Jusqu'ici  les  œuvres  poétiques  sont  ano- 
nymes, ou,  si  l'auteur  s'est  nommé,  son  nom  est  tout  ce  qu'on 
sait  de  lui.  Quand  on  prouverait  un  jour  que  Turoldus  est 
l'auteur  de  la  Chanson  de  Roland,  l'histoire  de  l'épopée  n'en 
serait  pas  beaucoup  éclaircie.  Presque  tous  les  trouvères  du 
xn*"  et  du  xni"  siècle,  anonymes  ou  nommés,  sont  éiïalement 
des  inconnus  pour  nous.  Mais,  enfin,  avec  les  poètes  du  xiv^  siècle 
la  personnalité  des  auteurs  apparaît  dans  leur  œuvre  ;  et  nous 
savons  assez  leur  histoire,  quoique  encore  bien  incomplète, 
j)Our  saisir  le  rapport  qui  est  entre  l'auteur  et  son  œuvre.  Ainsi 
Guillaume  de  Machaut  s'est  fort  souvent  mis  en  scène  dans  ses 

1.  «  Vray  est,  dit  Etienne  Pascjuier.  dans  ses  Recherclies  de  la  France  (édit. 
de  1723,  p.  09o),  que,  comme  toutes  clioses  se  changent  selon  la  diversité  des 
temps,  aussi  ajirès  que  nostre  poésie  francoise  fut  demeurée  quel<iucs  longues 
années  en  friche,  on  commença  d'enter  sur  son  vieux  tige  certains  nouveaux 
fruits  au  paravant  incogneusà  tous  nos  anciens  poêles  :re  furent  ctiants  royaux, 
ballades  et  rondeaux.  ■■  Il  y  faut  joindre  le  lai  à  douze  strophes,  tout  difTérent  du 
lai  ancien  à  forme  libre. 

Histoire  de  la  i.anoue.  II.  il 


338  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

poésies  ;  et  ce  ne  sont  pas  seulement  ses  sentiments  qu'il  y 
exprime,  c'est  sa  vie  qu'il  y  raconte;  et  même  (chose  bien 
nouvolle)  il  y  point  quelquefois  le  milieu  où  il  a  vécu. 

Guillaume  de  Machaut.  —  Guillaume  de  Machaut  naquit 
vers  1300.  Lui-même  raconte  qu'il  fut  trente  ans  secrétaire  du 
roi  de  Bohême  tué  à  Crécy  en  1.3i6.  Pouvait-il  avoir  moins 
de  seize  ans  lorsqu'il  fut  attaché  à  ce  prince?  D'autre  part,  le 
petit  roman  d'amour  dont  il  fut  le  héros,  très  mûr  déjà,  mais 
non  tout  à  fait  décrépit,  se  place  en  1.3G3.  Il  aurait  eu  alors 
plus  de  quatre-vingts  ans,  si  l'on  en  croyait  les  biographes  qui 
le  font  naître  (sans  preuves)  en  1282. 

Son  illustre  patron,  Jean  de  Luxembourg,  fils  de  l'empereur 
Henri  YII,  et  roi  de  Bohême  du  chef  de  sa  femme,  vrai  cheva- 
lier d'aventures,  courut,  pendant  vingt  années,  l'Europe  du 
Niémen  à  l'Océan,  et  finit  par  rencontrer  ou  plutôt  chercher  la 
mort  sur  le  champ  de  bataille  de  Crécy  (le  26  août  1346).  Tout 
dévoué  à  la  France  (il  avait  marié  sa  fille  au  duc  de  Normandie, 
plus  tard  Jean  le  Bon),  Jean  de  Luxembourg  ne  voulut  pas  sur- 
vivre à  la  défaite  des  Valois.  Devenu  aveugle  depuis  quelques 
années,  avait-il  pris  en  dégoût  une  vie  désormais  monotone  et 
décolorée?  Ou  bien,  saisi  d'un  sombre  enthousiasme,  })référa-t-il 
la  mort  à  la  honte  d'être  vaincu?  Ce  sentiment  paraît  étrange  à 
une  époque  où  la  guerre  était  encore  chevaleresque,  où  un 
vaincu,  s'il  s'était  bien  battu,  ne  s'estimait  pas  inférieur  au 
vainqueur.  Jean  de  Luxembourg  pensait-il  autrement?  Quand 
il  vit  commencer  la  déroute,  il  se  lit  attacher  sur  son  cheval, 
et  à  quelques  compagnons  fidèles;  et  tous  ensemble,  se  ruant 
au  plus  épais  des  ennemis,  périrent  jusqu'au  dernier. 

J'en  veux  un  peu  à  Guillaume  de  Machaut  d'avoir  laissé  à 
Froissart  l'honneur  de  raconter  en  prose  et  en  vers  cette 
héroïque  folie.  Du  moins  Guillaume  avait  fidèlement  suivi  son 
maître  jusqu'en  Pologne  et  jusqu'en  Russie  (quoique  |»eu 
militaire  lui-même,  il  l'avoue),  à  travers  vingt  batailles  et  cent 
tournois.  Mais  après  la  mort  du  roi  de  Bohême,  il  renonça  aux 
aventures;  il  avait,  quoi(|ue  simple  clerc,  non  engagé  dans  les 
ordres,  une  piéjjcudc  canoniale  à  Reims;  il  vieillit  doucement 
en  Champagne,  cultivant  la  poésie  et  la  musique,  et  à  ce  double 
titre  admiré  de  ses  contemjiorains  cominc  un  iii.iître. 


LA  POÉSIE  AU  XIV'  SIECLE  :}39 

Après  le  roi  de  Bolirnie,  deux   autres  princes  ont  tenu   mie 
place  importante;  dans  la  vie  de  notre  poète  :  Charles  III,  roi 
de  Navarre,  et  Pierre  de  Lusignan,  roi  de  Chypre.  Le  premier, 
que   nous  appelons   Charles  le    Mauvais,    n'est  pas   populaire 
auprès  de  nos  historiens.  Mais  parmi  les  contemporains,  beau- 
coup ont  adoré    ce  prince  séduisant,  prodijiue,   beau  parleur. 
Guillaume  lui  dédia  d'abord  le  Ju(jement  du  roi  de  Navarre,  un 
poème  tout  rempli   de   subtilité  g^alante,  où  les  lecteurs  de  ce 
temps-là  trouvaient  un  plaisir  inlini,  (jui  nous  surprend  aujour- 
d'hui. Quoique  l'amour  soit  à  peu  près  le  même  dans  tous  les 
temps,  la  manière  de  deviser  agréablement  de   l'amour  diffère 
beaucoup  selon  les  temi>s.  La  notre  ennuiera  un  jour;  et  nous 
vivrons  peut-être  assez  jioui"  le  voir. 

Comme  le  Décamcron  (h'  Boccace,  composé  vers  la  môme 
époque,  le  JiKjemcnt  du  roi  de  Navarre  s'ouvre  par  une  descri[t- 
tion  de  l'effroyable  peste  qui  ravagea  l'Europe  en  1.348;  ces 
pages  offrent  un  mélange  singulier  de  souvenirs  classiques,  sans 
vie  et  sans  vérité,  et  de  traits  frappants,  faits  de  choses  vues  et 
observées.  Etrange  début  d'un  poème  galant!  Mais  de  tout  temps, 
au  lendemain  des  grandes  catastrophes,  l'humanité  s'est  reprise 
avec  plus  de  fureur  à  la  vie  et  à  la  joie. 

Quand  le  roi  Jean  fit  jeter  en  prison  (o  avril  1.356)  le  roi  île 
Navarre,  son  gendre,  qu'il  accusait,  non  sans  motif,  de  conspirer 
contre  lui,  Guillaume  <le  Machaut,  fidèle  au  malheur,  adressa  au 
prisonnier  un  long  poème  intitulé  Confort  d^ami  (ou  Consola- 
tion amicale).  Je  ne  sais  si  l'ien  console  un  prisonnier;  mais  il 
y  a  dans  le  Confort  des  vers  assez  éloquents  sur  la  soumission 
absolue  aux  volontés  de  la  Providence  :  et  il  s'y  trouve  aussi 
des  choses  délicates.  Séparé  de  sa  jeune  épouse  (Jeanne  de  Ei-ance 
avait  quinze  ans),  Charles  le  Mauvais  pleurait  ses  amours  encore 
plus  amèrement  que  son  trône.  Guillaume  lui  enseigne  que  tout 
est  doux  dans  l'amour,  même  ses  peines;  et  ({u'il  vaut  mieux 
aimer  et  souffrir  que  de  ne  pas  soulïrir  en  n'aimaiit  pas.  Tu  la 
pleures  perdue,  dit-il.  Voudrais-tu  l'oublier?  Et  ces  sentiments 
sont  exprimés  avec  grâce,  quoiqu'un  peu  trop  longuement,  car 
Guillaume  de  Machaut  sut  quelquefois  écrire,  mais  il  ne  sut 
jamais  se  borner. 

La  prolixité,  mêlée  tro[>  souvent  i\o  prosaïsme,  est  aussi  le 


340  LES  DERNIERS  POETES   DU  MOYEN   AGE 

j»rincij»;il  (l(''faiil  dti  loiii;  |)(iriii('  iiililuli''  l.i  Prisf  d' Ale.rdndrio  \ 
lo(jii(^l.  SDUs  ro  ii(»in  iiK'xnrl.  est  oiic  liisloiro  mal  itropoi*- 
tionncc  (hi  roi  (!('  (.hyin'e  PiiM're  l'"'  de  TjHsiuiian.  (^o  princ(\ 
aml)iti«Mix  et  harili,  rtounanf  dans  sa  pclilo  île,  rêva  de  faire 
revivre  ses  droits  sur  les  Lieux  Saiiils.  Il  visita  tontes  les  cours 
(ri'lurdix',  clierchaiil  |tarl(>nl  des  veiiiienrs  an  Saint-Sé[)nlcre 
asservi:  il  fut  partout  fèl('\  Ion*'',  (•(unhh'  de  promesses;  mais 
persomie  ne  partit.  Avec  une  petite  Hotte  (pi'il  obtint  des  Véni- 
tiens, il  lit  voile  vers  .\le\andrie,  «pi'il  (Muporta  par  sui'prise  (le 
10  octohre  136^)).  Mais  le  lendemain  il  dut  aliandoimer  sa  con- 
quête éphémère.  Trois  ans  plus  lard,  il  périt,  assassiné  |)ar  ses 
propres  frères.  Ouillaume  de  Mâchant  entre[)rit  de  raconter  en 
vers  l'histoire  de  cet  aventurier  couronné;  son  poème  abonde 
en  détails  historiques  intéressants.  Il  a  très  bien  fait  sentir  com- 
ment les  princes  de  l'Europe,  voulant  d<'  bonne  volonté  la  croi- 
sade, ne  [touA'aient  absolument  plus  la  faire,  tant  les  conditions 
de  la  vie  étaient  changées  depuis  saint  Louis,  et  tant  s'étaient, 
peu  à  peu,  étendus  et  compliqués  les  intérêts  politiques  et 
commerciaux.  D'ailleurs  le  style  d(>  (iuillaume  de  Mâchant 
dans  la  Prise  (V Alexandrie  est  g-énéralement  |)lat  et  jirosaïque, 
sauf  en  certains  passai;es  où  l'intérêt  trajiique  <les  faits  soutient 
le  stvle  chanc(dant  de  l'aulcMn-  (comme  le  récit  de  l'assassinat 
roval).  Mais  plus  l'histoire  se  dégaereait  de  l'épojjée,  devenait 
loule  politi(pie,  moins  il  convenait  de  l'écrire  en  vers.  Le 
poème  dont  nous  parlons  fut  la  dernière  tentative  importante 
en  <•('  genre  (avec  le  long  poème  de  Guvelier  sur  Duguesclin, 
(pii  n'est  qu'une  i)iograplHe  pauvrement  linu-e).  Les  premiers 
essais  de  Kroissart  virent  le  i(»ur  à  la  mènu^  épiupie,  et  le  grand 
succès  {\i\  sa  c/ironiqne  Iranclia  définitiv(Mn<Mit  les  hésitations  du 
goùl  public  en  fa\eur  de  la  pr-ose.  L^r(»issart  lui-même  avait  très 
]»robablement  (''crit  s<'s  premières  pai:('s  d'histoire  en  vers. 
Mieux  ins|tir('',  loiil  en  reslani  poète  pour  c('d('brer  l'amour,  il 
\(»ulul  n  être  (pic  prosateur  poui'  conter  l'histoire  de  son  siè(de; 
et  Ihisloire,  après  lui,  s'(''crivit  en  prose  ex(dusivement. 

L'ouvrage   le   moins  oubli(''  de   (iuillaume  de   Mâchant   est   le 
Voir  (fit  {Histoire  vrair)^  im   roman  d  anioin'  eu  \eis  *.  Et  sans 

I.  Kn   '.IIKIO  MTs  (11-  liiiil  syllaho:  rr  piiriuc  fui    ((imiKisi-   vits    IlilO. 
1.  Va\   '.IOIMI  \c|-s  (le   (livcl'SC-   Mir^urc^.   MM'C  Ici  I  fi'>  cil    prosc. 


LA  POESIE  AU  XIV  SIECLE  341 

nous  faire  un  armuniml,  de  co  tiliT,  usurpé  souvent,  nous 
croyons  en  efîet  que  le  Voir  dit  est  une  «  histoire  vraie  »  au 
moins  dans  son  fond,  qui  d'ailleurs  est  peu  de  chose. 

Donc  en  rautomne  de  1302  Guillaume  de  Machaul,  |)his  (pie 
sexagénaire,  fort  i^outteux,  et  à  peu  près  horgne,  reçut  un  m(\s- 
sage  galant  d'une  helle  inconnue,  qui,  sans  l'avoir  vu  jamais, 
lui  écrivait  son  amour  : 

Celle  qui  onques  ne  vous  vit  Car  pour  les  biens  que  de  vous  dit 

Et  qui  vous  aime  loiaument,  Tous  li  mondes  comnmnement, 

De  tout  son  ouer  vous  fait  présent;  Conquise  Tavez  bonnement. 

Et  dit  qu'a  son  gré,  pas  ne  vit  Celle  qui  onques  ne  vous  vit 

Quant  véoir  ne  vous  puct  souvent  Et  qui  vous  aime  loiaument 

Celle  qui  onques  ne  vous  vit  De  tout  son  cuer  vous  fait  présent. 
Et  qui  vous  aime  loiaument. 

Et  ne  nous  hâtons  pas  de  faire  honneur  de  ce  rondeau  à  la 
vanité  du  poète.  Les  hommes  célèhrcs  ont  des  [)rivi]èges  que  la 
vieillesse  ne  prescrit  pas.  Jean-Jacques  Rousseau,  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  Gœthe,  Chateaubriand,  Lamartine  ont  reçu  beau- 
coup de  vers  de  ce  genre. 

Guillaume  de  Mâchant  répondit  bien  vite  à  ce  joli  message; 
une  correspondance  galante,  moitié  en  vers,  moitié  en  prose, 
s'établit  entre  le  poète  et  sa  jeune  admiratrice.  Celle-ci  prie 
qu'on  corrige  ses  vers,  et  qu'on  les  lui  mette  en  musique.  Guil- 
laume de  Machaut  répond  tantôt  en  amoureux,  tantôt  en  pro- 
fesseur; il  met  son  cœur  aux  pieds  de  la  belle;  et  puis,  le  pédan- 
tisme  luagistral  reprenant  peu  à  peu  ses  droits,  il  lui  écrit  : 
«  Les  deux  choses  que  vous  m'avez  envolées  sont  très  bien 
faites  a  mon  gré;  mais  si  j'estoie  un  jour  avec  vous,  je  vous 
diroie  et  a}»renroie  ce  que  je  n'apris  onques  a  créature,  par  quoi/ 
vous  les  fériés  mieus.  » 

Enfin,  après  de  longs  mois  d'une  correspondance  de  plus  en 
plus  enflammée,  où  les  plus  jolis  vers,  notons-le  bien,  appartien- 
nent sans  nul  doute  à  la  demoiselle  inconnue,  ceux-ci  par 
exemple  : 

Or  soit  ainsi  com  Dieus  l'a  ordené! 

Mais  je  vous  ay  si  franchement  donné 

Moy  et  m'amour,  que  c'est  sans  départir; 

El  s'il  convient  m'ame  du  corps  partir, 

Ja  ceste  amour  pour  ce  ne  fmera  ; 

Après  ma  mort  m'ame  vous  aimera. 


342  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

i'(\s  (l(Mi\  sini!iiIi(M-s  amoureux  so  roncontivrent,  sous  prétexte 
(l'un  pèlorinaiio;  car  lo  xiv'"  siècle  excellait  à  iiKMer,  dans  son 
âme  complexe,  les  choses  saintes  avec  les  profanes.  La  première 
entrevue  est  contée  avec  un  accent  de  passion  sincère  assez 
l'are  dans  celte  poésie  courtoise  du  moven  àae,  où  d'ordinaire 
Tamour  est  traité  comme  un  art,  plutôt  qu'exprimé  comme  un 
sentiment.  Un  amoureux  est  timide  à  tout  âge,  et  davantage' 
peut-être  (juand   il  n'est  plus  jeune,  à  moins  d'être  bien  sot  : 

Je  n'os  onqucs  si  granl  frisson... 

Mais  mon  cuer  et  mon  corps  ensemble 

Trembloicnt  plus  que  fueille  de  tremble. 

Et  toutefois  quelle  dame  fut  jamais  plus  rassurante  : 

Vescy  mon  cuer;  se  je  povoie, 

Par  ma  foy,  je  le  metteroie 

En  vostre  main,  pour  l'emporter. 

Elle  avait  dix-liuit  ans,  doux  visag-e,  œil  riant,  couleur  blanche 
et  vermeille;  taille  fine,  élancée;  démarche  de  reine;  enfin  tout 
ce  qu'il  faut  pour  ensorceler  un  vieux  poète.  Mais  en  dépit  de 
l'art  délicat,  raffiné  même  avec  lequel  Guillaume  de  Machaul 
a  su  envelopper  les  choses,  son  roman  ne  met  en  scène  que  la 
froide  coquetterie  d'une  fille  vaniteuse  aux  prises  avec  la  ])assion 
sans  esp(jir  d'iui  vieillard  sans  dignité.  Qu'on  ne  dise  pas  que 
nous  touchons  avec  des  mains  trop  brus(jues  et  trop  rudes  à 
des  choses  si  complexes.  Tout  amour  platonique  n'est  pas  chaste 
pour  cela,  et  celui-ci,  qui  se  prétend  innocent,  est  trop  crûment 
sensuel  pour  garder  cette  blanche  ani'(M)le.  Ij'auianle  de  (luil- 
laume  avait  sans  doute  lu  Pétrarcjue,  el  j'imagine  «pie  dans  sa 
petite  tête  folle  (die  a  conçu  raudiition  de  jouer  le  l'ole  de 
Laure,  mais  nous  ne  lui  ferijus  pas  riioiuieur  de  les  comparer. 
La  Laure  de  Pétrarque  fut  une  femme  irréjiroc diable.  Notre 
Laure  chanqteiioise  a  pu  sauvegarder,  en  gros,  sa  verlu;  mais 
elle  n'a  pas  préservé  l'intégrilé  de  sa  pudeur.  Je  renvoie  au  texte. 
Ce  (pii  me  chocpie  le  [dus  dans  le  récit  de  ces  éd ranges  amours, 
c'est  (pi'ou  V  \<)il,  sure\(il(''e  au  deiiiier  |ioiul,  la  vanité  fémi- 
niue  qui  \(Mil  une  |dace  à  ton!  |Hi.\  dans  le  Ii\re  d  un  |>oèle 
célèbre.  Guillaume  a  soin  de  nous  le  dire  :  c'est  sa  dame  (pii 
veut  absolument  (ju'il  l'aconl*'  leurs  amours  : 


LA  POÉSIE  AU  XIV"  SIÈCLE  343 

Ma  dame  vuet  qu'ainsi  le  face, 
Sus  peine  de  perdre  sa  grâce, 
Et  bien  vuet  que  chascun  le  sache, 
Puis  qu'il  n'i  ha  vice  ne  tache. 

Le  roman  de  Guillauine  do  Mâchant  finit,  comme  beaucoup 
d'autres,  par  un  mariage;  mais  ce  n'est  pas  lui  qu'on  épousa. 
Ce  dénouement  termina  le  poème,  sans  mettre  fin,  peut-être,  à 
ces  amours  semi-littéraires.  Un  rondeau,  isolé  dans  l'œuvre, 
conjure  une  dame  (la  môme  dame  sans  doute)  d'aimer  fidèle- 
ment «  son  mari  comme  son  mari  »,  et  le  poète  «  comme  son 
doux  ami  ». 

On  avait  cru  jadis  que  l'héroïne  du  Voir  dit  n'était  rien  de 
moindre  qu'Ag-nès  de  Navarre,  sœur  de  Charles  le  Mauvais.  Il 
faut  en  rabattre  un  peu  :  Paulin  Paris  a  déchiffré  l'énig^mc  ; 
cette  belle  s'appelait  simplement  Perronne  d'Armentières,  d'une 
famille  noble  de  Champagne.  Son  aventure  fut  assez  connue, 
selon  son  désir,  pour  qu'Eustache  Deschamps  ait  cru  pouvoir, 
à  la  mort  de  Guillaume,  adresser  à  Perronne  une  ballade  de 
consolation . 

Au  milieu  d'insupportables  longueurs  le  Voir  dit  renferme 
des  parties  intéressantes,  originales,  des  traits  personnels,  et, 
comme  on  dit  aujourd'hui,  des  choses  vécues.  Si  la  langue  en 
était  moins  vieillie  et  la  prolixité  moins  fastidieuse,  il  pourrait 
plaire  encore  aux  amateurs  de  psychologie  romanesque.  J'avoue 
que  je  ne  le  goûte  pas  sans  beaucoup  de  réserves  :  la  complexité 
un  peu  maladive  des  sentiments  et  l'innocence  douteuse  de  leur 
sensualité  clandestine  me  déplaisent  et  m'inquiètent.  C'est  de  la 
poésie  de  décadence.  Comme  Sainte-Beuve,  après  avoir  lu  les 
lettres  de  Gœthe  et  de  Bettina,  l'on  a  envie  de  conclure  :  a  Pour 
purger  notre  cerveau  de  toutes  velléités  chimériques  et  de  tous 
brouillards,  relisons,  s'il  vous  jdaît,  la  Didon  de  Y  Enéide.  » 

Philippe  de  Vitry.  —  Philippe  de  Vitry  \  Champenois, 
fut  regardé  dans  son  temps  comme  un  grand  poète  et  un  musi- 
cien éminent.  Pétrarque,  en  1-350,  lui  écrivait  même  :  Tu  poêla 
nunc  unicus  Galliarum.  De  cet  «  unique  poète  français  »  il  nous 
reste  aujourd'hui  trente-deux  vers.  Car  YOoide  moralisé  qu'on 

1.  Né  le  31  octobre  1291;  mort  le  9  juin  1361,  évêque  de  Meaux,  après  avoir 
été  chanoine,  pourvu  de  six  prébeniles,  et  maître  des  requêtes  en  l'hôtel  du  roi. 


344  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN   AGE 

lui  attribua  peinlant  quatre  siècles,  sur  la  foi  d'une  note  erronée, 
ne  lui  a})parliont  pas.  Il  est  vrai  que  ces  trente-deux  Acrs,  les 
Dits  de  Franc  Gonfhicr,  ont  joui  longtemps  d'une  célébrité  pro- 
digieuse. 

Franc  Gonthier  est  un  bùclieion  (|ui  sur  la  lisière  du  bois  où  il 
travaille,  fait  un  repas  rustique  de  fromaiie,  de  pommes  et  d'oi- 
gnons, avec  Hélène  sa  femme;  tous  deux  sont  jeunes,  aimants, 
heureux;  le  ciel  bleu  leur  sourit,  et  les  oiseaux  chantent  sur 
leurs  têtes.  Le  repas  fini,  sa  femme  embrassée.  Franc  Gonthier 
rentre  au  bois,  et,  en  abattant  un  chêne,  remercie  Dieu  de  son 
bonheur;  et  le  poète  qui  l'entend  s'écrie  :  «  Un  esclave  de  cour 
ne  vaut  pas  une  maille,  mais  Franc  Gonthier  vaut  mieux  qu'or 
et  pierres  précieuses.  »  Cette  petite  pièce  eut  un  merveilleux 
succès,  provoqua  des  réponses,  des  contradictions;  Nicolas  de 
Clamanges  la  traduisit  en  latin  ;  Yillon  la  réfuta  dans  les  Con- 
tredits de  Franc  Gonthier,  ballade  au  refrain  railleur,  où  le 
pauvre  poète  soutient  que  la  misère  (il  s'y  connaissait)  ne  fait 
pas  le  bonheur;  mais  que  la  richesse  y  contribue  fort  : 

Il  n'est  trésor  que  de  vivre  a  son  aise. 

La  lettre  latine  de  Pétrarque  à  Philippe  de  Vitry  est  curieuse  : 
il  y  raille  l'attachement  du  poète  pour  Paris,  qui  déjà,  au 
jny"  siècle,  émerveillait  les  imaginations.  Un  ami  de  Jean  de 
Jandun,  philosophe  scolastique,  ne  lui  éciivait-il  pas  (en  1323) 
dans  le  jargon  de  l'école  :  «  Etre  à  Paris,  c'est  être,  au  sens 
absolu  du  mot  [sitnplicifer);  être  ailleurs  qu'à  Paris,  c'est  exister 
relativement  {secundnm  r/uid).  »  Cette  idolâtrie  irritait  Pétrarque  : 
«  Celui  qui  n'a  vu  qu'une  seule  ville,  cette  ville  fut-elle  Paris, 
n'a  rien  vu  »,  (lit-il  ;  et  il  riiille  dducement  son  ami  «  trop  charmé 
du  murmure  des  Ilots  de  la  Seine,  d'avoir  cru  que  le  soleil  .se 
lève  et  se  couche  entre  les  prés  Saint-Germain  et  la  colline 
Sainte-Geneviève  ». 

Chrétien  Legouais.  —  Jj  Ovide  moralisé,  si  longtemps 
attribué  à  Philippe  de  Yitry,  est  l'cruvrc  d  im  inconnu,  Cliréti(Mi 
Leg'"Ouais,  de  Sainle-Morc  près  de  Uroycs  ',  à  (jui  (dlr  fui  com- 

1.  Eiislaclio  Dosflianips  l'.i  niiiuinc  il.ni^  une  liallailc  sur  les  Champenois 
célèbres.  Sur  Chrélien  L('f,'Ouais  cl  sun  jiucnic,  voir  tome  1,  i)age  248. 


LA  POÉSIE  AU  XIV'  SIÈCLE  345 

mandée,  croit-on,  par  la  reine  Jeanne  de  France,  femme  de 
Pliilippe  le  Bel.  C'est  beaucoup  de  soixante-dix  mille  vers  pour 
traduire  \o9,  MétamorpJtoscn,  qui  n'en  ouf  i^uèi-c  plus  de  dix  mille. 
Mais  il  fallait  ajouter  bien  des  choses  à  Ovide  pour  le  rendre 
('difiant. 

Chrétien  resserre  le  récil,  et  dévelopix'  surtout  la  moralité, 
qu'il  y  coud  bien  ou  mal.  11  est  vrai  que  les  digressions  sont  par- 
fois intéressantes.  Par  exemple,  à  propos  de  Pythagore,  qui 
défendait  de  tuer  même  les  bêtes,  il  écrit,  sur  la  légitimité  du 
droit  de  punir  et  sur  l'efficacité  de  la  }ieine  de  mort,  des  choses 
sing-ulières  et  hardies  qu'on  ne  s'attendrait  guère  à  trouver  dans 
un  poème  du  xiv"  siècle.  Ailleurs  il  exhale  contre  les  abus  de  son 
temps  une  satire  pleine  d'âpreté.  Le  procédé  (|u"il  emploie,  selon 
le  gfoùt  du  moyen  Age,  tend  à  tout  expliquer  par  le  symbolisme 
et  l'allégorie,  et  permet  de  tirer  même  des  Mélaiiiorj)lioses,  toutes 
sortes  de  leçons  auxquelles  Ovide  n'avait  pas  songé. 

Son  poème  fut  le  dernier  g-rand  effort  quait  tenté  le  moyen 
âge  pour  plier  aux  idées  chrétiennes  l'antiquité,  qu'il  idolâtrait 
sans  la  bien  connaître  et  sans  la  comprendre.  Dès  la  fin  du  siècle, 
on  commença  de  goûter  plus  sainement  le  passé;  on  s'aperçut 
que  les  anciens  étaient  plus  éloignés  et  ])lus  différents  des 
modernes  que  le  moyen  âg:e  n'avait  cru;  on  prit  conscience  du 
profond  changrement  social,  politique  et  religieux  qui  séparait 
notre  civilisation  de  la  leur.  On  comprit  (ju'il  fallait  surtout 
chercher  chez  eux  la  perfection  artistique  et  la  suprême  beauté 
des  formes,  hltumauisine  naquit,  cette  adoration  littéraire  et 
artistique  de  l'antiquité,  qui  réveilla  chez  beaucoup  d'esprits  une 
sorte  de  paganisme.  Du  moins  nul  ne  s'avisa  plus  de  demander 
à  des  païens,  ni  surtout  à  Ovide,  des  leçons  de  morale  évangé- 
lique  et  de  religion  chrétienne. 

Jean  Froissart.  —  Jean  Froissart  fut  poète  avant  d'être 
historien  ;  et  même  il  composa  des  vers  jusque  dans  sa  vieillesse. 
Ne  peut-on  dire  aussi  que  les  Chroniques  renferment,  en  prose, 
toutes  les  qualités  qui  font  un  vrai  poète?  Il  y  manque  seulement 
la  rime  et  la  mesure,  qui  ne  sont  pas  la  poésie. 

S'il  n'était  le  premier  prosateur  du  xiv^  siècle,  et  peut-être  le 
seul,  les  jolis  vers  de  Froissart  auraient  plus  de  célébrité.  Quoi- 
qu'il ne  soit  exempt  d'aucun  des  défauts  du  temps,  la  prolixité 


34G  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

dans  les  mots,  la  jiaiivroté  dans  los  idées,  l'abus  de  ralléerorie, 
tro[)  ji^oùtée  de  ses  contemporains,  mais  aujourd'hui  fastidieuse; 
enlin  le  prosaïsme,  non  pas  continu,  mais  trop  fréquent,  du 
style;  Froissart  du  moins  compense  ces  défauts,  mieux  que 
beaucou]»  d'autres  poètes  plus  vantés,  par  des  qualités  char- 
mantes :  la  délicatesse  des  sentiments,  la  grâce  dans  l'expression, 
une  certaine  fraîcheur  d'àme,  avec  beaucoup  d'esprit  naturel. 

Son  premier  poème  est  intitulé  F Epuiptle  amoureuse  {[^x.  petite 
épine  d'amour);  c'est  une  autobiogrraphie  en  vers  ',  où  il  raconte 
son  enfance  et  sa  jeunesse  et  le  premier  éveil  de  son  cœur.  Qu'y 
a-t-il  de  vrai  dans  ce  gentil  roman?  Nous  n'en  pouvons  rien 
savoir.  Les  poètes  sont  de  charmants  menteurs  quand  ils  par- 
lent d'eux-mêmes,  surtout  quand  ils  mettent  en  scène  leurs  pre- 
mières années  et  leurs  premières  amours.  Froissart  adolescent 
aima  passionnément  une  belle  jeune  fille  de  Yalenciennes,  d'un 
rang  un  peu  supérieur  au  sien.  Encouragé  d'abord,  par  caprice 
ou  par  coquetterie,  il  fut  dédaigné  ensuite;  on  é[tousa  un  pré- 
tendant ])lus  riche,  et  le  pauvre  amoureux,  s'il  faut  l'en  croire, 
faillit  mourir  de  chagrin  et  ne  se  consola  jamais  :  «  Jamais  plus 
aucune  n'aimai  —  ni  n'aimerai  quoi  qu'il  advienne.  —  N'est 
heure  qu'il  ne  m'en  souvienne  —  vous  avez  été  la  première,  — 
aussi  serez-vous  la  dernière.  » 

Dans  le  Jin/sson  tir  jriniesse,  écrit  quatorze  ans  plus  tard,  il 
confesse  :  Que  la  plaie  est  encore  si  tendre,  —  qu'un  seul 
penser  la  renouvelle,  —  il  me  semble  encore  que  je  vois  —  son 
doux  regard. 

En  1360,  Froissart,  âgé  de  vingt-trois  ans,  quitta  Yalenciennes 
et  passa  en  Angleterre.  Il  présenta  à  la  j'eine  Philippe  de  Hai- 
naut,  sa  compatriote,  femme  d'Edouard  111,  une  histoire  en  vers 
des  «  guerres  et  aventures  »  depuis  la  bataille  de  Poitiers.  On  a 
contesté  que  ce  livre,  aujourd'hui  |>er(hi,  fût  en  vers;  mais  Frois- 
sart (h'I  expressément  qu'il  l'avait  rimé.  Plus  tard,  mieux  inspiré, 
il  écrivit  les  Clironif/ties  en  prose.  Mais  le  goût  de  l'histoire  en 
vers  florissait  encore  en  13G0;  la  Prise  de  Constantinople  de 
(iuillaume  de  Mâchant  est  de  l.']70;  et  comme  nous  l'avons  dit 
|ihis  haut,  c'est  |»r()bal)h'iuent  riiunieiise  succès  des  Chroniques 

\.  En  il '.12  vcTs  (lo  ilix  svll.ilios. 


LA  POÉSIE  AU  XIV^  SIÈCLE  347 

(lo  Froissart  qui  détacha  les  contemporains  du  goût  de  l'histoire 
en  vers.  C'est  hien  en  qualité  de  [»oète  que  Froissart  fut  présenté 
à  la  reine;  c'est  en  la  même  qualité  qu'il  demeura  attaché  neuf 
ans  à  sa  personne,  «  la  servant  »,  comme  il  dit  lui-même,  «  de 
beaux  dictés  '  et  de  traités  amoureux  »  qui,  sans  doute,  ne  j»ou- 
vaient  être  que  des  vers.  La  bonne  reine,  comme  beaucoup  de 
femmes  très  vertueuses  et  môme  très  sérieuses,  aimait  fort  les 
lectures  frivoles;  sa  fille,  Isabelle,  mariée  au  sire  de  Coucy;  sa 
bru.  Blanche  de  Lancastre,  protectrice  de  Chaucer,  partageaient 
le  goût  déclaré  de  la  reine  pour  les  «  vers  d'amour  ».  Mais,  dans 
le  même  temps,  Froissart  formait  le  premier  dessein  de  sa 
grande  histoire  et  commençait  ses  voyag-es  «  d'enquête  »,  cher- 
chant sur  les  lieux  mêmes  la  vérité  des  faits,  allant  tcnit  seul, 
pour  mieux  voir,  en  petit  équipag-e,  et  tel  qu'il  s'est  prestement 
dépeint  dans  le  Débat  du  cheval  et  du  lévrier  :  Froissai't  d'Ecosse 
revenait  —  sur  un  cheval  qui  gris  était;  —  blanc  lévrier  tenait 
en  laisse,  etc. 

L'Angleterre  ne  lui  suffit  plus  :  il  commence  à  courir  le 
monde.  Il  accompagne  ainsi  en  Italie  le  duc  de  Clarence,  Lionel, 
qui  s'en  va  épouser  la  fille  de  Galéas  Yisconti.  Deux  poètes  sont 
du  cortège  :  Chaucer,  que  Pope  appellera  «  le  créateur  du  pur 
anglais  »,  et  Froissart,  qui  tout  en  donnant  dès  lors  à  la  Chro- 
nique le  meilleur  de  son  temps  et  de  ses  pensées,  n'est  pas 
devenu  insensible  à  sa  gloire  de  poète.  Il  est  tout  fier  d'entendre 
chanter  un  de  ses  virelais  à  la  cour  de  Savoie,  dans  une  grande 
fête  offerte  au  duc  de  Clarence.  A  Milan,  il  vit  Pétrarque,  alors  à 
l'apogée  de  sa  gloire.  Mais  Pétrarque  ne  put  deviner  la  gloire 
future  de  ce  jeune  Français,  presque  inconnu.  L'année  suivante, 
ayant  perdu  sa  chère  protectrice,  la  reine  d'Angleterre,  Froissart 
s'attacha  au  duc  de  Brabant,  Wenceslas,  et  peu  après  se  fit 
d'Eglise;  mais  l'histoire  et  les  vers  l'intéressaient  plus  que  ses 
ouailles,  môme  dans  la  cure  des  Estinnes,  où  il  passa  dix  ans. 
Plus  tard,  devenu  chanoine  de  Chimay,  il  put  se  donner  plus  libre- 
ment encore  à  son  art  et  reprendre  ses  grands  voyages.  Jusque 
dans  l'immense  travail  que  lui  impose  sa  Chronique  (en  même 

1.  L'usafje  de  dicter  à  des  secrétaires  les  iruvres  qu'on  coiiiixiScilt  fit  que 
toute  composition  (surtout  poéti(iue)  s'aïqtela  dictlê,  ou  dicté-,  Eusiaclie  Des- 
champs lit  L'Art  de  dicter,  c'est-à-dire  de  composer. 


348  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

temps  l'ofaite  et  continuée)  il  ne  cesse  pas  de  rinier.  Ce  sont  des 
vers,  le  poème  de  MéHador\  qu'il  lit  tous  les  soii's  à  la  cour 
d'Orthez,  où  il  passe  trois  mois  (i:]88)  auprès  de  (laston 
Phélnis.  Si,  en  traversant  Aviiinou,  il  se  fait  sottement  voler  les 
beaux  florins  tout  neufs  (jue  lui  avait  donnés  le  comte  de  Foix, 
c'est  en  vers  qu'il  exhale  sa  mauvaise  humeur,  et  le  Dil  du 
Florin  est  assurément  la  perle  de  son  œuvre  j)oétique.  Lors(|u"il 
retourne  en  Anj^leterre  à  l'àgc  de  soixante  ans  (en  139G),  le 
présent  qu'il  apporte  au  roi  Richard,  petit-fils  de  sa  bienfaitrice, 
n'est  pas,  comme  on  pourrait  croire,  la  Chronique;  mais  un 
recueil  complet  de  ses  poésies  :  cadeau  diprne  d'un  roi,  «  car  il 
était  enluminé,  écrit  et  historié,  et  couvert  de  velours  vermeil  à 
dix  clous  attachés  d'argent  doré,  et  rose  d'or  au  milieu  à  deux 
grans  fi'umaux  (fermoirs)  dorés  et  richement  ouvr(''s  au  milieu 
de  roses  d'or  ».  —  Adonc  me  demanda  le  Roi  de  quoi  il  traitoit. 
Je  lui  dis  :  «  D'amours.  »  De  cette  réponse  fut-il  tout  rejoui.  » 
Jusqu'à  la  tin  Froissart  demeura  poète,  au  moins  par  la  sensi- 
bilité artistique,  celle  qui  sait  dégager  de  toutes  choses  la 
parcelle  de  vie  et  de  beauté  qu'elles  renferment.  N'est-ce  pas 
expliquer  comment  Froissart  est  devenu  de  poète  chroniqueur  : 
l'évolution  s'est  accomplie  en  lui  tout  naturellement;  ou  plutôt 
c'est  moins  une  évolution  qu'une  extension  de  son  âme  poétique. 
Le  spectacle  des  choses  humaines  lui  apparut  comme  une 
matière  incessamment  renouvelée,  féconde  en  sensations  variées 
et  fortes.  L'histoire  l'attira  par  tout  ce  qu'elle  peut  ofl'rir  d'émo- 
tions douces  ou  violentes  à  qui  sait  sentir,  et  de  tableaux  pitto- 
resques à  qui  sait  peindre  ^ 

EustacheDeschamps.  —  Eustache,  surnommé  Deschamps, 
surnouimé  Morcl,  naquit  Chanq)enois,  vers  134o,  à  Vertus,  au  sud 
d'F|t('i'iia\ .  Champenois  aussi,  Guillaume  de  Mâchant,  Phili[ip(^ 

1.  Liiiiglijiiips  01-11  perdu  cl  rét'ciiiiucnl  n-lruiivi'  jkii'  M.  Lonf^Minn,  qui  va  le 
publier  pour  la  Société  des  Anciens  Textes. 

2.  Dans  presque  toutes  ses  poésies,  Froissart  a  traité  de  l'amour  exclusive- 
ment :  le  Paradis  (T Amour  (en  1723  vers)  ouvre  le  recueil  (|ui  est  à  la  BiMiothècpie 
nationale  (mss  fr.  830,  831).  Les  premiers  vers  ont  été  imités  par  (Ihaucer  dans 
le  Livre  de  la  Duchesse.  La  célèbre  lUiUode  de  lu  Marguerite  est  dans  le  Paradis 
d'Amour.  UOrlofje  amoureux,  autre  poème  (en  llTi  vers)  sur  ce  thème  bizarre 
«jue  le  mécanisme  d'une  horloge  est  absolument  pareil  par  son  jeu  cl  ses  res- 
sorts à  celui  d'un  cœur  amoureux.  N'esl-il  pas  étrange  de  retrouver  chez  Frois- 
sart (mais  a-t-il  vu  si  loin?)  toute  la  théorie  du  moderne  déterminisme  :  la 
fatalité  de  la  passion,  l'action  machinale  du  désir,  l'asservissement  de  l'homme 
aux  mobiles  qui  l'enliaiticiit  par  le  seul  jeu  de  leur  poids? 


LA   POÉSIE  AU  XIV"  SIÈCLE  349 

(lo  Yitry,  (ilii'rtieu  Lououais;  dans  ce  sirclo  |)rosaï(jii('  la  (lliaiii- 
[)aiino  fui  la  terre  des  poètes.  Celui-ci,  à  dire  vrai,  n'est  ^uèro 
un  poète,  au  sens  où  l'on  entend  ce  mot  aujourd'hui;  du  moins 
n'est-il  guère  j)oéti(pie.  Mais  il  a  du  trail  souvent,  des  idées, 
(pielquefois,  et  surlonl  il  nous  ollVe  un  trésor  de  renseigne- 
ments curieux,  [)iquants,  pittorescjues  sur  lui-même  et  sur  son 
tem[)s.  C'(>st  le  journaliste  en  vers  du  xiv"  siè(de;  atlentii", 
narquois,  malveillant,  mais  amnsant,  à  condition  qu'on  lui 
passe  la  monotonie  de  sa  plainte  contre  la  corruption  du  siècle. 
11  paraît  avoir  étudié  à  Reims,  où  (iuillaume  de  Machaut, 
dans  les  loisirs  ([ue  lui  laissait  Perronne  d'Armentières,  donna 
quelques  leçons  poéti(pies  au  jeune  Eustaclie.  Nous  le  vovons 
ensuite  à  Orléans  où  il  perd  son  temps  parmi  les  étudiants  en 
droit  : 

Huit  ou  dis  ans  illec  demeurent, 
Et  l'argent  leur  pères  deveurent. 

Puis  il  entre  au  service  du  roi,  comme  messairer  royal,  vers 

4367;    il   court  le    monde,   en    cette   qualité,    en    Bohème,   en 

Hongrie,  en  Lusace,  en  Moravie,  à   travers  périls  et  misères. 

Vers  1372,  il  devient  huissier  d'armes  de  Charles  V,  puis  écuyer 

du  Dauphin,  puis  ])ailli  de  Valois,  châtelain  de  Fismes,  maître 

des  eaux  et  forêts  dans  le  ressort  de  Villers-Cotterets,  général 

des  finances.  Voilà  bien  des  offices,  successifs  ou  accumulés; 

à  l'entendre,  ils  lui   coûtent   plus  qu'ils   ne  lui  rapportent,  et 

plus  il  est  comblé  de  charges,  plus  il  crie  misère.  Je  ne  le  crois 

pas  tout  à  fait  sincère,  et  j'estime  qu'avec  force  qualités  il  eut 

un  gros  défaut,  l'avarice.  Le  même  homme  re[)roche  aigrement 

à  ses  enfants  l'argent  qu'ils  lui  ont  coûté;  il  gémit  sans  cesse 

d'être  marié,  d'être  père;  il  ne  [)eut  se  pardonner  cette  fantaisie, 

qui,  l'empêchant  d'être  d'Eglise,  lui  a  fermé  la  voie  aux  grands 

bénéfices. 

Aises  sont  ceux  qui  n"out  ne  (ils  ne  fille... 
Povre  me  voy  par  femme  et  par  enfans. 

La  même  année  (1380)  il  vil  mourir  les  deux  seuls  hommes 
(ju'il  ait  vraiment  admirés,  le  l'oi  Charles  V,  son  [»rotecteur,  et 
Duguesclin,  cpii  a  inspiré  à  Eustache  Descliamps  s(>s  vers  les 
plus  éloquents  : 


350  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

Esloc  d'oneur,  cl  arbre  de  vaillance, 
Cucr  de  lyon,  csprins  de  hardement, 
La  lleur  des  preus  et  la  gloire  de  France, 
Viclorieux  et  hardi  combattant,  etc. 

(]et  accent  est  rare  cliez  lui.  Les  scandales,  puis  les  misères 
et  les  hontes  du  règne  suivant  ne  lui  fournirent  [dus  l'occasion 
d'admirer:  il  devint,  jeune  encore,  aip:ri  et  mécontent.  Au  lende- 
main de  la  mort  de  (Charles  Y,  les  Ang^lais  brûlaient  Vertus,  sa 
ville  natale,  où  il  avait  une  petite  maison,  qu'ils  mirent  en 
cendres.  Le  poète  en  conçut  contre  eux  une  eflroyable  haine,  et 
depuis,  tout  en  maudissant  la  ^"^uerre  et  les  hommes  d'armes,  il 
ne  cesse  de  demander,  dans  cent  ballades,  qu'on  aille  brûler  les 
Anglais  chez  eux.  L'insurrection  des  Maillotins  (1*'  mars  1382) 
le  força  peu  après  de  fuir  Paris  «  comme  un  lièvre  couard  »,  et 
il  peint  avec  une  vivacité  singulière  la  course  éperdue  des 
grands  devant  la  meute  populaire. 

Telz  fu  gouteus  qui  sault  comme  lipars. 

Il  fut  à  llosebecque  (9  novembre  1382),  et  dut  même  écrire, 
sous  forme  de  ballade,  le  bulletin  de  la  victoire,  quoique 
d'humeur  si  peu  militaire.  Il  fait  un  triste  tableau  des  armées  de 
son  temps,  de  leurs  excès,  de  leurs  rapines,  et,  dépeignant  des 
soldats  français  qui  traversent  la  France  pour  aller  porter  la 
guerre  en  Allemagne,  il  fait  dire  à  des  paysans  français  :  «  Puisse- 
t-il  n'en  pas  revenir  un  seul  !  » 

Ses  dernières  années  furent  maussades.  A  la  cour,  on  faisait 
froide  mine  à  ce  moraliste  ennuyeux  qui  blâmait  tout  et  tout  le 
monde.  Les  jeunes  gens  l'accablaient  <le  sarcasmes;  les  pages 
lui  jouaient  cent  mauvais  tours.  Sage,  il  eût  dû  s'enfuir  et 
chercher  quehjue  paisible  retraite.  Il  n'en  eut  pas  la  force;  un 
courtisan  vieilli  médit  de  la  cour,  mais  y  reste.  Une  lettre  en 
vers  (pic  lui  adressa  (liirisliiic  de  Pisau  (10  février  1404),  sa 
nomination  à  l'ofticc  de  hésorier,  puis  de  général  des  aides 
(même  aimée)  sont  les  dei'uières  mentions  c(tnnues  de  son  exis- 
tence. Il  dut  mcturir  vers  l 'lO.'i.  âgé  d'environ  soixante  ans.  S'il 
<'ûl  (''!(''  l<''Uioin  de  rassassiiial  du  duc  dOrb^uis,  son  Idenfaiteui" 
(23  novembre  1407),  il  u'esl  pres(pie  pas  douleiix  «pu'  son  cruvre 
ne  renfermât  (pielcpie  alliisicui  à  un  «''V(''ueuieul  aussi  tragicjue. 


LA   POÉSIE  AU  XIV  SIÈCLE  351 

Cette  œuvre  se  compose  d'environ  quatre-vingt  mille  vers; 
elle  nous  offre  plus  de  douze  cents  ballades,  près  de  deux  cents 
rondeaux,  un  poème  inachevé  (la  mort  le  prit  y  travaillant)  : 
c'est  le  Miroir  de  mariarje  en  treize  mille  vers.  Ce  vaste  ensemble 
peut  se  répartir  en  trois  catégories  de  pièces  :  il  y  a  les  vers 
d'amour,  les  pièces  historiques,  les  poésies  morales.  Les  vers 
d'amour  sont  assez  nombreux,  mais  forment  la  partie  de  l'oeuvre 
la  moins  importante.  Eustacbe  Deschamps  est  un  médiocre 
amoureux.  S'il  a  connu  la  passion,  ce  que  j'ignore,  il  n'a  jamais 
su  l'exprimer.  Il  a  écrit  des  vers  d'amour  parce  que  telle  était  la 
mode  en  son  temps,  et  qu'il  ne  pouvait  guère  s'en  dispenser.  11 
n'était  pas  permis  de  se  dire  poète  sans  chanter  les  rigueurs  ou 
les  complaisances  d'une  ou  de  plusieurs  dames.  Il  s'est  conformé 
à  l'usage;  mais  son  originalité  est  ailleurs.  Je  n'ai  pas  trouvé 
dans  Eustacbe  Deschamps  un  seul  vers  d'amour  (jui  valût  la 
peine  d'être  relevé. 

Les  poésies  historiques  ont  beaucoup  plus  d'intérêt.  Non 
qu'elles  n'offrent  au  plus  haut  point  le  défaut  dont  notre  auteur 
ne  s'est  pas  assez  préservé  :  elles  sont  presque  toujours  pro- 
saïques; visant  à  la  précision,  l'auteur  ne  l'obtient  qu'aux  dépens 
de  la  poésie.  Au  reste  curieuses  par  cette  précision  même,  et 
par  leur  nombre  aussi;  ce  sont  de  vrais  documents  historiques; 
je  voudrais  qu'on  en  fît  un  recueil  à  part,  où  on  les  classerait 
dans  leur  ordre  naturel,  l'ordre  chronologique.  On  v  verrait 
Eustacbe  Deschamps  jioète  officiel  de  la  France  et  de  la  dvnastie 
régnante,  comme  plus  tard  Malherbe  sous  Henri  IV  et  Louis  XIII, 
célébrer  un  à  un  tous  les  grands  événements  heureux  ou  mal- 
heureux qui  intéressent  l'histoire  nationale,  et  consigner  ainsi 
dans  cette  sorte  d'annales  poétiques  les  accidents  de  la  vie  des 
rois  et  des  princes,  même  des  simples  seigneurs  :  naissances, 
mariages  ou  morts.  Il  est  l'historiographe  en  vers  du  roi  et  du 
royaume  pendant  près  de  quarante  années.  Mais  les  poésies 
morales  font  encore  bien  plus  d'honneur  à  Eustacbe  Deschamps. 
C'est  là  seulement  qu'il  est  quelquefois  poète;  souvent  original, 
du  moins  personnel.  Il  a  été  un  observateur  attentif  et  un 
peintre  exact,  quoique  malveillant,  des  mœurs  de  son  époque. 
Il  a  été  un  satirique  de  talent,  sinon  de  génie.  Il  est  profondé- 
ment pessimiste,  bien  convaincu  que   le  monde  est   mauvais, 


3o2 


LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN   AGE 


(luil  la  toujours  v\i\  luais  le  drviciit  do  plus  on  plus.  T. a  dôca- 
dcucc  csl  univorsollo.  l'^llo  coniincnco  en  haut,  tout  rn  haut  : 

Prcus  (lliai'lemaino,  se  tu  l'eusses  eu  France 
Encoi'  i  l'usL  Holaus,  ce  m'est  advis. 

Du  plus  grand  au  plus  petit,  la  coriuption  est  générale  ;  c'est 
la  cupidité  qui  a  tout  gâté  : 

C-ar  uulz  ne  tent  fors  qu'a  emplir  son  sac. 

Il  accuse  les  prélats  et  les  gens  (FEglise  de  donner  les  pires 
exemples  :  mais  sa  plus  âpre  haine  est  contre  les  financiers. 
Ces  gens  de  basse  naissance,  qui  s'enrichissent  en  dix  ans  par 
des  moyens  et  une  habileté  oii  le  peuple  et  les  poètes  ne  com- 
prennent rien,  font  à  Eustache  Deschamps  un  efîet  diabolique. 
Il  poursuit  Jean  de  Montaigu  des  plus  noires  accusations;  avec 
une  joie  amèi'e  il  pré'ilil  sa  chute  : 

Le  temps  vient  de  purgation 

A  plusieurs  qui  sont  trop  replet... 

Qui  ti'*ip  prent,  mourir  fault  ou  rendre. 

Montaigu  rendit  et  mourut.  Il  fut  pendu  haut  et  court  à  Mont- 
faucon,  et  ses  biens  furent  confisqués.  Le  moyen  âge  est  un 
temps  d'anarchie  financière,  tempérée  par  la  pendaison  des 
financiers. 

Les  vices  des  g''rands  ont  corrompu  les  petits  :  nul  ne  veut 
rester  à  sa  place, 

Mais  chascun  vuet  escuyer  devenir; 
A  peine  est-il  aujourd'hui  nul  ouvrier. 

On  voit  s'ils  sont  nouveaux,  les  reproches  (pie  noli-e  temps 
encourt.  Mais  pourcpioi  donc  Eustache  Deschamps  n'a-l-il  pas 
lui  bien  loin  de  cette  corruption  qui  l'exaspère?  Pourquoi  ne 
s"cst-il  jtas  retii'é  aux  champs  dont  il  loue  les  obscures  vertus? 
Disons  le  vrai.  11  ne  |ieut  soulTrir  le  monde,  ni  s'en  passer.  Son 
pessimisme  lui  vient  surtfuil  de  cette  contradiction.  Il  vivait  de 
colère;  aux  chauqts  il  lût  mort  d'ennui.  Mais  (piel  singulier 
c(»ntrasle  avec  son  contemjiorain  J^'i'oissart,  ravi  de  tout,  émer- 
veilb'-  de  son  siècle,  et  toujoui's  prêt  à  remercier  Dieu  de  l'avoir 


LA  POESIE  AU  XIV  SIECLE  3o3 

fait  naître  à  une  si  hollc  époque!  C'est  que  Froissart  est  un 
artiste  avant  tout,  et  qu'il  jouit  en  artiste  du  spectacle  amu- 
sant, bigarre,  tout  plein  de  surprise  et  d'émotion,  que  lui 
offrent  les  hommes  et  les  choses  de  son  temps.  Ce  goût  du 
pittoresque  fait  défaut  à  Eustache  Deschamps.  Plus  honnête 
homme  que  Froissart,  il  est  beaucoup  moins  poète,  «[uoiqu'il 
ait  écrit  plus  de  vers.  Quand  le  vice  est  gracieux,  quand  le 
crime  a  quelque  grandeur,  Froissart  passe  condamnation.  Eus- 
tache  Deschamps  se  lamente  et  s'indigne.  Un  plus  sage  se  fût 
éloigné,  mais  un  mécontent  n'est  pas  toujours  un  sage. 

Au  reste  l'objet  de  sa  plus  constante  animosité,  ce  n'est  ni 
les  prélats,  ni  les  financiers,  ni  les  gens  de  guerre  ;  ce  sont  les 
femmes.  Pourquoi  les  a-t-il  tant  maltraitées?  Il  faut  d'abord 
tenir  compte  des  traditions.  Dans  certains  genres  déterminés, 
dans  toute  espèce  de  poésie  satirique,  la  mode  était,  au  moyen 
Age,  d'attaquer  les  femmes  et  de  leur  attribuer  tous  les  maux 
du  genre  humain.  Eustache  Deschamps  a  suivi  la  mode  et  la 
tradition,  mais  il  avait  aussi  ses  motifs  et  ses  rancunes  person- 
nelles. Que  reproche-t-il  à  sa  propre  femme?  Rien  de  grave,  à 
ce  qu'il  semble,  mais  tout  le  reste;  elle  était  surtout  criarde  et 
dépensière  ;  mais  nous  avons  lieu  de  croire  qu'il  était  lui-même 
grognon  et  avare.  Il  ne  la  garda  pas,  semble-t-il,  plus  de  quatre 
ou  cinq  ans;  mais  il  s'en  souvint  toute  sa  vie,  et  gémit  rétro- 
spectivement. Il  écrit  ballades  sur  ballades  pour  conseiller  aux 
hommes  qui  veulent  se  marier  de  choisir  un  suicide  plus  doux. 
Il  permet  le  mariage  aux  gens  du  commun,  à  ceux  qui  sont  nés 
pour  accomplir  obscurément  les  besognes  vulgaires  de  la  vie;  il 
l'interdit  aux  hommes  de  pensée  ou  d'action,  «  princes,  bons 
clercs,  chevaliers  ».  Au  moins  qu'ils  attendent  le  plus  possible 
avant  de  serrer  «  ce  lien  qui  étrangle  ».  Cent  ballades  n'ont  pas 
suffi  à  décharger  sa  bile.  Vieux,  il  commence  un  grand  poème, 
que  sa  mort  laissera  inachevé  :  le  Miroir  de  mariage,  satire  des 
femmes  en  treize  mille  vers,  interminable  galerie,  où  il  étale 
les  portraits  de  tous  les  genres  de  mauvaises  femmes.  Franc 
Vouloir,  ou  l'Homme  libre,  est  assailli  par  quatre  faux  amis  qui 
entreprennent  de  le  marier  :  Désir,  Folie,  Servitude  et  Feintise. 
Ils  lui  font  un  sombre  tableau  des  misères  d'un  célibataire. 
Franc   Vouloir  ébranlé  va  consulter  Répertoire  de  science,  qui 

Histoire  de  la  i.anoce.  U.  »-'J 


3o4  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

lui  met  sous  les  yeux  la  très  longue  liste  de  toutes  les  femmes 
(le  Tantiquité,  sacrée  ou  profane,  qui  ont  été  coupables  ou 
infidèles.  C'est  une  faible  imitation  de  la  plaidoirie  passionnée 
(le  Jean  de  Meun  contre  les  femmes  dans  le  Bornan  de  ht  Rose. 
Kustache  Deschamps  est  plus  amusant  lorsqu'il  met  de  côté  son 
ennuyeuse  érudition  pour  peindre,  avec  des  traits  précis,  les 
travers,  les  vices,  les  ridicules  (ju'il  a  observés  lui-môme  chez 
les  femmes  de  son  temps.  Son  seul  tort  est  d'a})pli(|uer  à  toutes 
ce  qui  n'était  vrai  que  de  quelques-unes;  mais  d'ailleurs  la 
satire,  quoique  léirèrement  chargée,  demeure  fine  et  spirituelle. 
Il  raille  agréablement  la  prodigalité  insensée  que  la  mode  impo- 
sait aux  noces.  Plusieurs  y  mangent  la  moitié  de  leur  bien;  la 
femme  a  bientôt  fait  de  dévorer  l'autre.  Si  elle  est  riche,  c'est 
encore  pis;  elle  tient  son  mari  en  servage.  Si  elle  est  laide,  il 
rougit  d'elle;  si  elle  est  belle,  autre  péril,  et  la  garde  en  est  bien 
chanceuse.  Lui  donne-t-on  la  maison  à  conduire,  elle  devient 
ori?ueilleuse  et  tracassière.  Veut-on  la  lui  retirer,  elle  se  dit 
prisonnière  et  persécutée.  Sa  mère  intervient  alors,  pour  pro- 
téger cette  victime.  Le  luari  hasarde  un  mot,  laisse  entrevoir 
des  craintes.  «  Quoi  !  On  soup(?onne  ma  tille,  »  sa  fille,  c'est-à-dire 
elle-même?  «  Si  ma  fille  avait  pu  faillir,  je  l'eusse  étranglée  de 
mes  mains.  Il  eût  fallu  voir  son  père  me  faire  une  telle  injure! 
Il  n'y  pensait,  le  bon  seigneur.  Et  jamais  il  ne  m'empêcha 

D'aler  parLoul  es  lieux  lionneslcs. 
Aux  compaignies  et  aux  festes. 
Avec  mes  cousins  et  cousines, 
Et  mes  voisins  et  mes  voisines. 
Mais  je  me  suis  si  bien  gardée 
Dieu  merci  !  qu'oncques  regardée 
'Se  fu,  pour  chose  que  je  feisse. 
Et  s'eussc  bien,  se  je  voulsisse  ', 
Trouvé  qui  cusl  parlé  a  moy! 

Voilà  de  l'excellente  comé(li('.  cl  ^lolière  d-ins  Grorf/rs 
Dandin  ne  fait  pas  autrement  parler  la  mère  de  la  peilide 
Angélicpie.  Non  (pie  ^lolièi-e  ait  comui  Ni  Miroir,  mais  tous 
^\v\\\  ((liscrxciil  cl  coiiiciil  la   nature. 

I.  Fi  j'eusse  vciiilii. 


LA   POESIE  AU  XIV  SIÈCLE  3ob 

En  somme,  si  Eustache  Deschamps,  dans  son  n'uvro  (Mendue, 
ne  s'est  montré  poète  (jue  par  accident,  il  s'est  montre  sonvent 
homme  d'esprit;  il  a  mis  prescpie  toujoui's  au  service  de  la 
morale  une  verve  satirique  assez  pi(|u;nih»;  il  a  dit  ti'op  de  mal 
d(^  ses  contempoi'ains,  mais  ses  exagéi-alions  mêmes  nous  servent 
à  les  connaître;  s'il  entre  un  peu  tro[)  d'amertume  et  surtout  de 
hanalité  dans  son  aversion  contre  les  femmes,  il  faut  avouer 
toutefois  qu'il  y  a,  dans  le  Miroir  de  )nari((f/c,  force  traits  de 
honne  comédie.  C'est  assez  pour  justiiier  l'honneur  qu'il  a 
obtenu  dans  notre  temps  (seul  parmi  les  poètes  du  xiv"  siècle) 
d'une  édition  complète  de  son  œuvre. 

A  l'œuvre  en  vers  de  ce  poète  il  faut  joindre  un  court  traité 
en  }»rose,  mais  qui  intéresse  encore  la  poésie.  Eustache  Des- 
champs  est  l'auteur  du  plus  ancien  de  nos  Arts  poétiques;  et 
|)eut-être  était-il  naturel  que  ce  poète,  à  cpii  ont  manqué  plu- 
sieurs des  qualités  du  vrai  poète,  mais  qui  possédait  en  revanche 
certaines  parties  du  critique  et  de  l'observateur,  fût  le  premier 
à  i'(''néchir  sur  son  art,  et  à  confier  au  public  ses  réllexions.  Le 
[>etit  traité  qu'il  écrivit  sur  cette  matière,  et  qu'il  a  daté  du 
2.-)  novembre  1392,  fut  composé  sur  l'invitation  d'un  prince, 
au(|uel  il  déclare  (pi'il  ne  peut  rien  refuser;  c'est  probablement 
\e  duc  Louis  d'Orléans,  frère  de  Charles  YL  L'ouvraiic  est  inti- 
liilé  :  Uart  de  diclicr  et  de  fere  chançons,  Malades,  virelais,  et 
rondeanix.  Il  y  énumère  les  règles  compliquées  de  ces  petits 
poèmes,  dans  toutes  leurs  variétés;  mais  la  théorie  générale 
([u'il  donne  de  la  poésie  est  surtout  intéressante. 

Sous  le  nom  de  Diusiqne,  Eustache  Deschamps  comprend  la 
musi(jue  proprement  dite  et  la  poésie.  Il  appelle  la  première 
musique  artificielle \  parce'  qu'il  croit  qu'un  homme,  à  force 
d'étude,  peut  toujours  devenir  musicien.  Il  appelle  la  poésie 
musique  naturelle,  parce  que  nul  n'est  poète  sans  un  don  du 
ciel.  Il  eût  peut-être  mieux  valu  distinguer,  dans  l'un  et  l'autre 
art,  l'exécution,  (|ui  s'acquiert  par  l'étude,  et  l'invention,  qui 
vient  d'ailleurs. 

Eustache  Deschamps  nttache  une  suprême  importance  à  l'haj'- 
monie  dans  les  vers  ;  et  justement,  les  siens  nous  paraissent 
très  rudes,  en  général.  Mais  savons  nous  seulement  les  |>ro- 
noucer?  R;i])|)eb)iis-uous  (jii'au  moyen  âge  toute  l'Eui'ope  a  loué 


356  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

siii'Ioul  la  (louccttr  do  la  laiii^uo  franraiso;  depuis  trois  siècles, 
elle  l'M  loue  siirlout  la  clarfr.  La  mnsi(|u('  osl  [xnii'  nous  un  son 
jtrécis  couvrant  une  idée  vauue;  le  vers  une  harmonie  vag^ue 
enveloppant  une  idée  précise.  Eustaclie  Deschanips  semble  avoir 
délini  la  poésie  comme  nous  définissons  le  chant,  et  l'alliance 
étroite  qu'il  ('dahlil  enire  les  deux  arts,  en  ne  concevant  auère 
d'autre  ])oésie  que  la  poésie  chantée,  et  mise  en  musique,  devait 
être  et  fut  en  elTet  funeste  à  la  pensée  poétique.  Sans  doute  il 
admet  que  chacun  des  deux  arts  est  complet  en  soi-même  ;  et 
par  exemple,  la  seule  hai"monie  des  beaux  vers,  non  accom- 
pagnés du  chant,  pourra,  dit-il,  charmer  un  malade,  que  fati- 
guerait le  bruit  des  instruments.  Mais  le  mariage  des  deux  arts 
est.  selon  lui,  favorable  à  tous  les  deux;  les  mots  font  vivre  la 
musique,  et  la  musique  embellit  les  mots.  Quoi  qu'on  pense  de 
cette  théorie,  fort  discutable,  il  est  bon  de  se  rappeler  (pie  la 
jilupart  des  poètes,  au  moyen  Age,  en  ont  jugé  comme  Eustaclie 
Deschamps.  Ainsi  s'excuse  ou  du  moins  s'explique  linsigni- 
liance  de  beaucoup  de  poèmes,  qui  ressemblent  à  des  livrets 
d'opéras  dont  la  partition  serait  perdue  '. 


//.   —  La  poésie  au  XP  siècle. 

nuoi(|iril  y  ait  eu  au  moins  trois  |>oètes  en  France,  au 
xv'^  siècle,  Charles  (rOrliNins,  Martin  Lefraiic  et  Eraneois  Villon, 
ré|»oque  fut,  dans  l'ensemble,  |ieu  favorable  à  la  litl<''rature  et  à 
la  |»ot''sie.  Dans  l'histoire,  elle  lai!  assez  bidie  (iiiiire  :  elle  trans- 
forme I  arl  militaire,  organise  le  pouvoir  ro\al.  iii\ciite  rini|tri- 


I.A  1,1  nii-'inc  époquo  ap|iaiiiciil  le  Livre  des  cent  IxtUades,  ])ai-  un  aiilour 
imonrui  ((|ui  n'est  pas  Iiniiei(  aiil.  quoiqu'on  le  lui  ail  snuvent  al(i-ii)ué).  C'est 
un  (lialo^-'ue  sur  l'amour  fidèle  eoniparé  à  l'amour  vola^'e.  Le(|uol  est  le  jtlus 
propre  à  l'aire  un  preux?  l'n  vieux  c.liovalier  (léfend  ranioui-  lidèle,  une  jeune  dame 
loue  l'amour  volafre.  Après  la  centièuu'  l)allad(\  treize  ju-inces  ou  seigneurs, 
appelés  en  h'uioignajre,  donnenl  Irur  avis  motivé:  trois  seulement  lu-ennent 
parti  pour  l'amour  volaf,'e  ;  j'ai  peur  que  dans  la  pratupu-.  la  prop(U"tion  ne  fùl 
renversée.  Ainsi  le  «  due  de  Touraine  »,  frère  i\n  i-oi  Charles  VI,  <lé(larc  (|u'il 
n'aimera  qu'une  fois,  dans  le  Livre  des  cent  balladen  :  c'est  un  serment  qu'il  a 
mal  tenu.  Le  duc  de  Touraine  ayant  porté  ce  litre  de  13st)  à  1392  (date  où  il 
i-eeiil  eclui  dc  due  d'Orléans),  le  Livre  des  cent  hallodes  appartient  à  celle 
période. 


LA  POESIE  AU  XV"  SIÈCLE  3o7 

nu'i'io  ol  (lécoiivrc  1  Aiii(''ii(|ii('.  Mais  son  rôle  tlans  les  letli'cs  Fut 
Iteaucoini  [>lu.s  modeste;  elle  a  laissé  peu  de  chefs-d'œuvre,  et  ii  a 
su  fondei"  aucune  tradition  littéraire  féconde  et  durable.  A  Tins- 
piration  promue  du  moyen  âge,  définitivement  épuisée,  elle  n'a 
su  rien  substituer,  (pie  quelques  heureux  caprices  de  l'imagina- 
tion personnelle;  mais  ces  bonheurs  sont  rares  au  milieu  d'une 
production  immense,  prolixe  et  médiocre.  On  pouvait  espérer 
mieux  du  mouvement  très  sérieux  de  renaissance  (pii  dans  le 
dernier  tiers  du  xiv""  siècle  avait  semblé  pionKdtre  à  la  France 
un  rajeunissement  de  la  littérature  par  un  heureux  mélange  de 
l'inspiration  indigène  avec  l'étude  de  l'antiquité.  Ce  premier 
essai  d'humanisme,  qui  pouvait  nous  donner  un  Pétrarque,  un 
Boccace,  ces  premiers  germes  d'une  renaissance,  qui,  peut-èti'(\ 
aurait  moins  dédaigné  les  sources  nationales,  tout  en  étudiant 
avec  amour  les  modèles  grrecs  et  latins,  furent  malheureusement 
étouffés  dans  la  guerre  civile  et  dans  la  guerre  étrangère,  et  la 
Renaissance,  ainsi  reculée  d'un  siècle,  s'accomplit  au  xyi°  siècle 
avec  une  violence  excessive,  et  rompit  presque  tous  les  liens  du 
présent  avec  le  })assé.  Ce  qui  n'arrive  jamais  sans  dommag"e, 
aussi  bien  dans  la  poésie  que  dans  la  politique. 

Christine  de  Pisan.  —  Christine  de  Pisan  est,  dans  l'ordre 
des  temps,  la  première  femme,  en  France,  qui  ait  eu  un  savoir 
étendu  et  général,  et  une  passion  sincère  de  l'étude;  elle  a  fondé 
la  lignée  des  femmes  savantes  et  des  femmes  auteurs.  Dans  ce 
temps  011  l'on  se  préoccupe  si  A'ivement  de  l'instruction  fémi- 
nine, quand  les  uns  se  demandent  avec  anxiété  ce  que  la  science 
fera  des  femmes,  les  autres,  avec  ironie,  ce  que  les  femmes 
feront  de  la  science,  il  n'est  pas  sans  intérêt  d'étudier  la  vie  et 
l'œuvre  d'une  femme  qui,  la  première,  il  y  a  cinq  cents  ans,  réso- 
lut, pour  son  compte,  avec  honneur,  le  problème  qui  nous  solli- 
cite encore  aujourd'hui. 

Elle  a  raconté  sa  vie  '  avec  un  peu  de  complaisance  pour  elle- 
même,  et  une  entière  bonne  foi,  dans  plusieurs  de  ses  nombreux 
ouvrages.  Elle  était  née  à  Venise  vers  1363,  de  parents  bolonais. 
Thomas  de  Pisan,  son  père,  astrologue  et  médecin,  au  service  de 

I.  Siirloiil  dans  la  Vision  de  Christine,  Bibl.  iiaL.  ins.  fr.  1176,  on  prose.  La 
Mutation  de  Fortune  et  le  Chemin  de  lonç/  e^tuie,  tous  deux  en  vers,  servent 
aussi  à  compléter  la  I)ioKraphie  de  ChiisUne. 


3o8  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

1.1  I»(''|iiil)li(]ii('  i\o  Venise,  fui  ;i|)|ic|(''  à  l,i  fois  |)ai'  le  roi  de 
France  et  le  roi  de  Tîoni:rie,  (jui  voulaient  tous  deux  .sallaehci'  un 
honmie  d'un  si  iirand  savoir.  Tiionias  piH'féra  la  France,  cl  se 
rendit  auprès  de  Charles  Y,  (jui  laccueillit  à  merveille  et-  le 
Cfunlda  de  bienfaits.  L'Italien  (diarnn''  ne  voidut  j)lus  (|uiltrr 
Paris,  y  appela  sa  femme  et  sa  lîUe;  celle-ci  avait  cinq  ans.  Son 
père  devina  bientôt  sa  rare  intelliirence  et  encourairea  ses  iroùts 
studieux,  la  laissant  volontiers  «  recueillir  ([U(d(jues  paillettes 
du  trésor  de  science.  Il  n'opinait  jias,  dit  sa  fille,  (jue  les  femmes 
fussent  ]»ires  pour  apprendre.  »  D'ailleurs  elle  fut  mariée  de 
lionne  heure,  avant  ([uinze  ans;  elle  épousa  Etienne  Gastel, 
notaire  royal,  i:entillionnne  picard  ;  elle  l'aima  tendrement;  mais 
son  bonheur  fut  court;  elle  devint  veuve  à  vingt-cinq  ans.  Elle 
ne  se  consola  jamais,  et  c'est  pour  elle  surtout  cpie  la  gloire  ne 
fut  (pie  le  deuil  éclatant  du  bonheur.  Elle  a  loué  l'époux  défunt 
dans  sa  prose  et  dans  ses  vers  jusqu'à  fatiguer  les  indilTérents; 
toutefois  c'est  ce  sentiment  qui  lui  in.spire  ses  meilleurs  vers,  les 
plus  simples  : 

Il  m'amoit.  et  c'estoit  droit, 
Car  joenne  lui  fuz  donnée; 
Si  avions  toute  ordennée 
Nostre  amour,  et  nos  deux  cuer?. 
Trop  plus  que  frères  ne  suers, 
En  un  seul  entier  vouloir. 
Fust  de  joye  ou  de  douloir  '. 

En  (ju(dques  années  tous  les  malheurs  s'abattirent  sur  elle. 
Le  roi  Charles  Y,  protecteur  de  Thomas  de  Pisan,  mourut  eu 
L180.  Thomas  fut  à  peu  près  ruiné  par  cette  mort.  Quoiqu'il  eût 
reçu  pendant  près  de  vingt  ans  d'énormes  pensions,  comme  il 
vivait  magnifiquement  et  dépensait  tout  sans  mesure,  il  ne  laissa 
rien  aux  siens.  Lorstpie  l^^lienne  Castfd  mourut  à  son  tour  en 
1389,  à  trente-(|ualre  ans,  la  |iauvre  veuve  i-esta  seule  au  monde, 
et  sans  ressom'ces,  avec  sa  mère  à  souteiiir(d  trois  petits  (Mifants. 
«  J'aurais  voulu  mourir  aussi  »,  dit-elle,  et  bien  sincèrement; 
mais  il  fallait  vivic  |)our  élever  ces  orphelins.  Elle  vé-cut,  (die 
lidia,  (die  travailla,  (d  par  son  énergie  et  son  iugéuiosib''  parvint  à 

\.  Chemin  de  Ion;/  eshide. 


LA  POÉSIE  AU  XV'  SIÈCLE  3o9 

rolover  cette  maison  abattue.  Pendant  quelques  années,  elle  lutta 
pour  sauver  quelques  débris  de  l'héritag-e  de  son  mari;  mais  dans 
\r  droit  mal  établi  du  moyen  âge,  la  situation  du  faible  en  justice 
était  factieuse.  D'impudents  adversaires  achevèrent  de  la  ruiner 
par  des  procès  injustes  et  interminables.  Elle  fait  une  peinture 
frappante  de  ces  années  douloureuses;  elle  raconte  sa  vie  de 
solliciteuse,  hantant  le  Palais  du  matin  au  soir,  guettant  les 
juges,  poursuivant  les  avocats,  flattant  les  huissiers,  mourant  de 
froid  dans  ces  grandes  salles  ;  en  proie  aussi  aux  regards  imper- 
tinents, aux  galanteries  fastidieuses  ou  grossières,  supportant 
tout  pour  sauver  le  pain  des  enfants,  et  feignant  de  ne  rien  voir, 
de  ne  rien  entendre.  Dans  sa  déchéance  elle  avait  conservé  tout 
l'orgueil  des  fortunes  tombées.  Il  fallait  non  seulement  tout 
souffrir,  mais  tout  cacher.  «  Ne  cuides  tu  point  que  grevast  a 
mon  cuer  la  charge  de  la  paour  que  on  ne  s'apperceust  de  mes 
affaires,  et  le  soucy  que  n'apparust  a  ceulx  de  hors,  ne  aux  voi- 
sins, le  decheement  de  ce  malheureux  estât...  Il  n'est  doulour  a 
celle  pareille,  et  nul  ne  le  croit,  s'il  ne  l'essaye...  Ains  soubz 
mantel  fourré  de  gris  et  soubz  seurcot  d'escarlate,  non  pas  sou- 
vent renouvelle,  mais  bien  gardé,  avoie  espesses  foiz  de  grands 
fricons,  et  en  beau  lit  et  bien  ordené,  de  maies  nuis.  Mais  le 
repas  estoit  sobre,  comme  il  affiert  a  femme  vefve;  et  toutefois 
vivre  convient.  » 

Dans  cet  abîme  de  tristesse  et  de  dégoûts,  la  poésie  fut  sa 
première  consolation.  Elle  écrivit  ses  premières  ballades  à  la 
mémoire  de  l'époux  bienaimé.  Ses  vers  furent  goûtés;  le  monde 
en  demanda  d'autres,  moins  lugubres;  elle  s'y  prêta;  elle  écrivit 
des  ballades  d'amour,  tout  en  prenant  soin  «l'aftirmer  qu'elle  n'a 
plus  aimé  que  ses  enfants  après  la  mort  d'Etienne  Castel.  Cepen- 
dant, pour  chanter  l'amour,  «  c'est  peu  d'être  poète,  il  faut  être 
amoureux  »,  dit  Boileau.  Christine  soutient  tout  le  contraire,  et 
quelques  gracieuses  ballades  lui  donnent  à  demi  raison  :  elle 
est  quelquefois  exquise  quand  elle  daigne  être  simple,  et  oublier 
qu'elle  est  savante  :  mais  la  meilleure  pièce  qu'elle  ait  écrite  est 
peut-être  celle  où  elle  s'excuse  d'avoir  signé  tant  de  frivoles 
chansons,  pendant  que  son  cœur  navré  ne  songeait  guère  à  la 
galanterie.  Rien  n'est  plus  beau  dans  son  œuvre  que  ce  cri  de 
douleur  aiguë  : 


360  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN  AGE 

Je  chante  par  couverture  i,  Moins  trouve  reii  d'aniilio. 

Mais  mieulx  plourassent  mi  œil,  Pour  ce  plainte  ne  nuirmurc 

Ne  nul  ne  scet  le  traveil  Ne  fais  de  mon  pileux  dueil. 

Que  mon  pouvre  cuer  endure.  Ainçois  ris  quant  plourer  vueil, 

Pour  ce  mucc  -  ma  doulour  El  sanz  rime  et  sanz  mesure 

Qu'en  nul  je  ne  voy  pitié.  Je  chante  par  couverlure. 
Plus  a  l'en  '  cause  de  plour, 

Christine  aurait  dû  s'en  tenir  à  l'expression  directe  de  senti- 
ments sincères  et  personnels.  Malheureusement,  «  il  fallait  vivre  ». 
La  vogue  de  ses  vers  lui  assura  des  protecteurs,  ime  r«''pulation. 
Elle  entrevit  le  moyen  de  lelever  sa  fortune  en  «'crivant;  elle  se 
fit  auteur;  elle  écrivit  par  métier.  En  ce  temps  l'Eglise  était  l'abri 
commun  de  tous  ceux  qui  tenaient  la  jdume;  mais  Christine  ne 
pouvait  prétendre  aux  bénéfices  et  aux  prél)endes.  Yoilà  com- 
ment ce  fui  une  femme  qui  la  premièi'e  inventa  la  profession 
(rhomme  de  lettres;  elle  s'adressa  directeniciil  au  public,  du 
moins  au  ]»ul)lic  d'alors,  aux  grands,  aux  nobles,  aux  prélats. 
Elle  fit  copier  ses  livres,  et  les  offrit  à  ceux  qui  étaient  capables 
de  les  goûter,  et  assez  riches  pour  les -payer.  Mais  chaque 
ouvrage  n'avant  ainsi  (ju'un  petit  noml)re  d'aclieteurs,  il  fallut 
multiplier  les  livres  pour  augmenter  les  ressources.  Elle  abu.sa 
de  sa  facilité  excessive;  elle  écrivit  sur  toutes  matières,  avec 
une  rapidité  suspecte  et  sans  se  donner  le  temps  de  réfléchir  suf- 
fisamment. 

Dans  un  long  poème,  un  peu  ennuyeux,  qui  est  presque  une 
Histoire  universelle  en  vers,  la  Miilallon  de  Forlmie,  Christine, 
en  racontant  la  transformation  (|ui  avait  fait  d'elle  un  écrivain 
de  métier,  s'amuse  à  la  présenter  (Tune  fa(;on  crue  et  pitto- 
resque :  «  J'étais  femme,  dit-elle,  et  je  suis  devenue  homme.  » 
Heureusement  pour  elle,  Christine  conserva  b(>aucoup  de  son 
sexe;  et  d'abord,  elle  en  conserva  le  respect.  J'aime  à  la  louer 
très  fort  d'avoir  consacré  une  partie  de  ses  trop  nombreux 
ouvrages  à  ('■liidier  le  caractère  des  leinmes;  à  leur  trac(M'  leurs 
devoirs;  à  prendre  aussi  leur  défense  contre  les  attaques  pres(|ue 
toujours  excessives,  souvent  outrageantes,  dont  les  moralistes, 
au  moven  tige,  par  goût  et  par  lra(liti(»n  se  plaisaient  à  les  acca- 
bler. \)i\\\^\I'Jjn'li<' ((Il  IHt'ii  ^/M///o//y  (c'est-à-dire  l'Epitredu  Dieu 

I.  P;ir  (•iinli'ii.'in<(>.    -    2.  Je  (•.n'Iic.  —  :!.  V\\\<  l'u  a. 


HIST.  DR  !,A  LANGUE  ET  DE  LA  LITT.  FR 

k<v«,:i. ■■■.■. 


TU    CHAP  VII 


A^bb,  ^^ 


and  Cci-.n  ei  C"  Eaiieurs  ■r,-.n=; 


CHRISTINE  DE  FISAN  ÉCRIVANT  SES  BALLADES 
Bibl  rJaUFds.  fr.  835.  F°  1 


LA  POÉSIE  AU  XV  SIÈCLE  361 

(rAmour)  '  elle  fait  jnirlor  FAinour  lui-mrine  (|ui  se  jil.iiiil  et  se 
moque  d'une  façon  assez  spirituelle  des  indiscrets  et  des  bavards, 
toujours  prompts  à  raconter  partout  des  conquêtes  amoureuses 
qui,  la  plu})art  du  temps,  ne  sont  pas  vraies;  qui,  lorsqu'elles 
sont  vraies,  ne  leur  font  pus  beaucoup  d'honneur.  Dans  le  D'il 
de  la  Rose  ^  par  une  gracieuse  fiction,  elle  raconte  la  fondation 
d'un  ordre  i mai: inaire  où  entreraient  tous  ceux  qui  feraient  le 
serment  de  ne  jamais  traiter  légèrement  l'honneur  des  dames. 
Une  rose  sera  le  symbole  de  leur  vœu,  comme  pour  expier 
l'injure  qu'un  livre  trop  fameux,  le  Roman  de  la  Rose  de  Jean 
de  Meun,  avait  faite  aux  femmes.  C'est  en  effet  le  temps  où  elle 
soutenait  contre  ce  livre,  dont  la  célébrité  fut  immense  durant 
tout  le  moyen  âge,  une  polémique  passionnée,  au  nom  de  son 
sexe,  que  Jean  de  Meun  avait  furieusement  insulté;  tandis  (jue 
l'illustre  Gerson,  chancelier  de  Notre-Dame,  défendait  dans  le 
même  temps,  avec  une  extrême  vivacité,  la  religion  et  le  clergé 
contre  les  attaques  et  les  railleries  du  même  auteur.  Deux  per- 
sonnag-es  considérables  à  leur  époque,  et  trop  oubliés  de  la 
nôtre,  Jean  de  Montreuil  et  Gonthier  Col,  tous  deux  secrétaires 
de  Charles  YI,  et  charg-és  maintes  fois  sous  son  règne  de  négo- 
<-iations  politiques  très  importantes,  tous  deux  savants  huma- 
nistes, mais  qui,  au  rel)Ours  des  humanistes  de  la  Renaissance, 
conciliaient  le  (  iillr  des  anciens  avec  un  goût  très  vif  pour  la 
littérature  nationale,  ne  dédaignèrent  pas  de  soutenir  contre 
Christine  la  cause  de  Jean  de  Meun  et  du  Roman  de  la  Rose.  Ils 
échangèrent  avec  elle  des  lettres  curieuses,  quelquefois  bien- 
veillantes, plus  souvent  aigres-douces;  Christine,  satisfaite,  à 
ce  qu'il  paraît,  du  rôle  qu'elle  avait  joué,  rassembla  lettres  et 
réponses  et  dédia  le  recueil  à  la  reine  de  France,  Isabeau  de 
Bavière.  Il  y  a  bien  du  verbiage  dans  cette  polémique,  comme 
dans  toutes  les  polémiques.  Mais  il  reste  à  Christine  le  mérite 
d'avoir  discerné  le  caractère  intime  du  roman  de  Jean  de  Meun, 
qui  est  dans  la  tendance  de  l'auteur  à  réhabiliter  la  nature 
humaine,  libre  et  atîranchie  de  toutes  les  lois  divines  et  de  toutes 
les  conventions  sociales.  Le  Roman  de  la  Rose  renferme  les 
premiers  germes  d'une  renaissance  naturaliste  dirigée  contre  la 

1.  Mai  1399. 

2.  Dali-  du  I  i  fcvi-ier  1402. 


362 


LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 


(liscijiliiio  auslrre  ot  siricto  du  <'liristiaiiisin('.  C/csl  ro  quo  les 
savants  adversaires  de  Chrisliiie  ou  ne  voyaiiMit  pas,  ou  peut- 
être  feiiinaient  de  ne  pas  Aoir. 

Elle  écrit  encore,  pour  son  sexe,  deux  oiivraiies  en  prose,  la 
Cité  (les  Daincx  et  le  Livre  <h'S  Trois  Vrrtus  ou  Tréî>or  de  la  Cite 
des  Dames  :  tous  deux  sont  dans  une  forme  allégorique,  conforme 
au  iioût  du  temj)s,  insipide  au  nôtre;  mais  ici  le  fond  vaut  mieux 
que  le  cadre.  La  Cité  des  Dames  est  une  compilation  où  se  trouve 
ramassé  tout  ce  que  les  livi-es  anciens  ou  modernes,  fables  ou 
histoires,  renferment  de  traits  (rhéroïsnie  et  de  vertu,  de  pa- 
tience ou  de  dévouement,  propres  à  honorer  les  femmes  qui  en 
ont  été  les  auteurs.  Les  héroïnes  de  l'antiquité  sont  trop  connues 
pour  nous  intéresser  dans  ce  livre  :  il  n'en  est  pas  de  môme  des 
conteni|>oraines,  dont  Christine  a  tracé  le  portrait,  trop  com- 
plaisant sans  doute,  mais  toutefois  curieux;  elle  n'a  pas  seu- 
lement vanté  des  princesses;  les  humbles  mérites  ne  sont  pas 
tous  oubliés.  Elle  loue  ainsi  le  talent  d'une  habile  enlumineuse, 
nommée  Anastaise,  qui  savait  mieux  qu'homme  du  monde 
illustrer  un  beau  livre  et  à  qui  nous  devons  sans  doute  plusieurs 
des  ma,iiiiin([ues  manuscrits  (jui  nous  ont  conservé  les  ouvrapres 
de  Christine  de  Pisan. 

Le  Trésor  de  la  Cité  des  Dames  s'appellerait  mieux  un  traité 
des  Devoirs  des  Femmes.  11  s'adresse  à  toutes  les  conditions; 
quoique  naturellement  les  femmes  de  la  cour  et  de  la  noblesse 
pour  qui  l'auteur  écrivait,  et  à  qui  elle  offrait  ses  livres,  occupent 
la  [dus  g^rande  partie  de  l'ouvrape.  La  dei-nière  partie,  plus 
brève,  s'adresse  aux  femmes  de  tous  états  :  bourgeoises,  mar- 
chandes, servantes,  femmes  et  fdles  de  laboureurs;  elle  n'ou- 
blie pas  les  pauvres  mendiantes;  elle  n'oublie  même  pas  les 
misérables  créatures  (]ui  vivent  de  la  honte  et  du  |>éché.  Sa 
charité  vraiment  chrétienne  vent  ii(>  (h'-courager  ni  ne  re|touss(M' 
[icrsomu'.  Ton!  l'ouvrage  abcuidc  eu  rcnscigiienuMits  |iréci(Mi\ 
sur  la  vie  domesti([ue  et  morale  du  temps;  il  est  très  riche  en 
menus  détails  et  traits  j>itlores(|ues,  (ju'on  ik^  trouve  guère  ail- 
leurs, (pii  manrpient  surtout  dans  les  chi'onicpics  de  l'époque; 
même  (die/.  l''roissarl.  lorl  iiisou(daul  des  (dioses  du  m(''uage.  La 
morale  est  pure,  les  idées  sont  sages,  les  conseils  surtout  pra- 
licpies.  Le  rôle  rpTelle  trace  aux  femmes  n'est  pas  |>our  ellraviM' 


LA  POÉSIE  AU  XV'  SIÈCLE  363 

porsonno  :  au  dcliors,  faire  prévaloir  l'esprit  de  paix,  de  doiiceiii- 
el  d'iiiduliience;  au  dedans,  maintenir  le  bon  ordre,  l'harmonie, 
la  diiinité  des  mœurs;  une  sage  économie.  Celte  femme  éprise 
de  savoir  veut  bien  qu'une  femme  s'instruise;  mais  pour  déve- 
b)[)[)er  son  intelligence,  élever  plus  haut  son  cojur,  non  pour 
étendre  son  ambition,  détrôner  l'homme  et  régner  à  son  tour. 

Après  le  Trésor  de  la  Cité  des  Dames,  le  meilleur  ouvrage  en 
jirose  de  Christine  de  Pisan  est  le  Livre  des  faits  et  bonnes 
mœurs  du  roi  Charles  F,  écrit  en  l'i-Oi,  à  la  demande  du  frère 
cadet  de  ce  roi,  Philippe  le  Hardi,  duc  de  Bourgogne.  Ce  n'est 
pas  tout  à  fait  une  histoire;  c'est  plutôt  un  élofje,  comme  on 
appellera  plus  tard  ces  sortes  d'ouvrages,  ou  même  une  oraison 
funèbre.  L'auteur  ne  s'astreint  pas  à  la  chronologie;  elle  loue 
tour  à  tour  les  trois  grandes  vertus  du  roi  :  sa  noblesse  de  cœur, 
sa  chevalerie,  sa  sagesse.  Ainsi  Bossuet  louera  Gondé  en  célé- 
brant les  qualités  de  son  esprit,  celles  de  son  cœur,  sa  piété. 
Heureusement  Charles  V  fut  un  bon  roi,  et  son  règne  un  grand 
rèe-ne;  de  sorte  crue  le  lanaaae  de  l'apologie,  en  célébrant  le 
règne  et  l'homme,  ne  difTère  pas  trop  du  langage  de  la  vérité. 
D'ailleurs  Christine  avait  très  bien  connu  ce  roi  et  sa  cour; 
Thomas  de  Pisan,  son  père,  lui  aAait  raconté  sans  doute  ce 
qu'elle  n'avait  pu  observer  par  elle-même.  Elle  était  donc  fort 
bien  préparée  pour  retracer  un  portrait  ressemblant  et  animé; 
elle  y  a  réussi  en  grande  partie.  L'ouvrage  est  un  peu  gâté,  à 
notre  goût,  par  les  longues  digressions  qu'elle  y  a  mêlées, 
empruntées  à  ses  lectures  trop  abondantes,  à  Aristote,  à  Yégèce, 
à  beaucoup  d'autres;  rien  ne  semblait  alors  plus  vif  et  plus  nou- 
veau que  ces  larcins  faits  à  l'antiquité,  à  peine  retrouvée  de  la 
veille,  et  bien  incomplètement  encore.  Aujourd'hui  les  pages  où 
elle  a  retracé  ses  souvenirs  et  ses  impressions  personnelles 
nous  intéressent  davantage.  Les  portraits  de  tous  les  membres 
de  la  famille  royale  et  des  principaux  personnages  de  la  cour, 
quoique  flattés  (il  le  fallait  bien),  sont  vivants  et  les  distinguent 
d'une  façon  frappante.  Ainsi  nul  n'a  mieux  fait  sentir  la  grâce 
attrayante  du  duc  d'Orléans,  frère  de  Charles  YI,  ni  mieux 
dépeint  la  personne  physique  de  Charles  V;  on  voit  nettement 
cette  face  allongée,  au  front  large,  aux  yeux  saillants,  aux  lèvres 
minces;  la  barbe  est  épaisse,  les  pommettes  proéminentes,  la 


3Ù4  LES  DERNIERS  POÈTES  1)L"   MOYEN  AGE 

pciii  hniiic  avec  le  Iciiil  paie,  la  maigreur  (wirrino;  c'est  uno 
liiiiire  dascrfe,  tiMiipértM'  par  la  (loucotir  du  r(>i:ar(l  cl  (nicl(|uo 
chose  (le  rassis  et  de  jKindciv  dans  ralliire  iiciicralc.  Tout  n'est 
pas  non  [)lns  banal  ilans  le  poitrail  moral  du  roi;  si  elle  loue 
sa  chevalerie,  ce  n'est  pas  en  dissinmlant  (|uc,  faible  et  malade, 
sa  main  ne  loindia  |ias  r(''p(''c,  depuis  son  avènennuit  jus(|u'à  sa 
nu  ut.  C'est  sans  sortir  de  son  palais  quil  recon(juit  son 
niyaunie  et  en  chassa  les  Aniilais.  Tl  n'avait  donc  rien  du  roi 
clievaleres(pie  lel  que  se  le  figure  l'imagination  populaire.  Ceci 
fait  luinniMn'  à  Christine  :  (die  s'est  mise  au-dessus  du  pr(''jugé 
vulgaire  et  a  dit  hautement  (|ue  le  vrai  chevalier,  c'est  celui 
dont  le  cœur  est  noble  et  dont  l'esprit  est  sage.  On  sent  bien 
qu'elle  eût  ajouté,  si  elle  eût  os(''  ou  pu  :  Charles  V  ne  parut 
pas  aux  batailles,  mais  il  nous  procura  toujours  la  victoire.  Il 
vaut  mieux  ("dre  vainc[ueur  par  le  bras  de  Duguesclin,  que 
battu  en  personne,  comme  Philippe  à  (]rccy,  ou  comme  Jean  à 
Poitiers. 

Ijes  parties  les  plus  soign(!'es  de  l'ouvrag'e,  comme  l'exorde 
|»ar  exemple,  offrent  une  curieuse  abondance  de  mots  savants, 
calqu(''s  sur  les  formes  latines,  un  enchev(''trement  de  longues 
phrases  qui  veulent  imiter  la  période  cicéronicnne.  On  a  cru 
longtemps  à  tort,  et  quelques-uns  croient  encore,  que  ce  style 
des  latinisants,  (jue  Rabelais  a  raillé,  tout  en  le  parlant  quel- 
<|uefois,  n'a  commencé  de  tleurir  qu'au  temps  Je  la  Renais- 
sance ou  dans  la  seconde  moitié  du  xv^  siècle.  On  oublie  qu'une 
premièi'e  renaissance  avait  été  commencée  chez  nous,  dès  le 
temps  de  Charles  Y,  et  que  déjà  les  traducteurs  de  ranti(juilé, 
comme  Bersuire  ou  Oresme,  avaient  fait  pénétrer  dans  le 
vocabulaire  des  lettrés  une  foule  de  n(''ol()gismes  savants.  \)is 
loi-s,  quicoiupie  sait  le  latin  veut  en  faire  preuve  avec  é(dat 
dans  son  frau(:ais.  Christine,  il  faut  l'avouer,  n'é(diapj»e  pas  à 
ce  p(''dantisnie  dans  les  pag'es  où  <dle  s'elT(U-ce  v\  se  surveille; 
ailleurs  «die  est  bien  jtius  simple,  et  nous,  (pii  préf(''r(»ns  lire 
Cicéron  en  latin,  nous  la  lrouv(jns  bien  meilleure^. 

Il  faut  nous  boi'ner  à  une  mention  i-apide  de  Ix'aucoup  d'autres 
(luvrages  de  Christine.  Si  son  nuM'ile  fut  grand,  son  abondance 
fut  ]dus  grande  encore.  Elle-même  avoue  (pi^dle  n'a  commencé 
à  lire   et   à  s'instruire  avec  siiile   et    nu-thode  (|u'en    I  :{!)*.)   ((die 


LA  POESIE  AU  XY"  SIKCLE  36» 

avait  trente-six  ans),  et  en  liO.">  elle  confesse  avoir  déjà  pro- 
duit (juinze  volumes  {)i-inci|)aux,  «  sans  les  autres  particuliers 
jietits  (Uttiês,  lesfpiels  tous  ensemble  contiennent  environ 
soixante-<lix  cahiers  de  ^rand  volume  ».  Il  y  a  dans  ce  «rand 
monceau  de  pa[»iers  lieancoup  de  i-edites  et  ljeancou[i  de  }»la- 
g-iat,  dont  quelques  anciens  surtout  font  les  frais  '.  La  ;.;uerre 
civile,  qui  ne  cessa  plus  en  France  après  l'assassinat  du  duc 
d'Orléans  (1107),  ralentit  l'ardeur  studieuse  de  Christine.  A 
<pi(4  prince  dédier  ses  livres  et  en  offrir  les  riches  manuscrits, 
quand  régnaient  le  pillage  et  la  trahison,  le  parjure  et  l'assas- 
sinat? Elle  essaya  de  faire  entendre  sa  voix  au  milieu  de  cet 
ourasan.  Elle  écrivit  une  Lamentalion  sur  les  maux  de  la  g-uerre 
civile  (datée  du  23  août  1410)  et  le  Livre  de  la  Paix  (1412-1413), 
achevé  après  la  chute  de  la  tyrannie  cahochienne,  et  plein  de 
vives  rancunes,  trop  justifiées,  contre  la  démagogie.  Puis  elle 
se  tut  devant  des  malheurs  plus  grands  encore  :  la  France 
envahie,  la  défaite  d'Azincourt,  Paris  livré  aux  Bourg-uignons 
et  aux  Anglais,  le  massacre  ou  la  fuite  de  tous  ses  amis  et  pro- 
tecteurs. Alors,  sentant  son  impuissance,  elle  s'enfuit  de  Paris, 
et  voile  sa  face,  comme  pour  ne  point  voir  ces  hontes  suprêmes 
des  années  fatales  :  le  traité  de  Troyes,  la  France  anglaise,  le 
roi  étranger  couronné  dans  Paris.  Elle  se  réfugie  onze  ans  dans 
un  cloître  -.  Au  bout  de  ce  long'  exil,  déjà  vieille  et  touchant  à 
sa  fin  (mais  son  cœur  est  toujours  jeune  et  il  est  resté  hon  fran- 
çais), elle  apprend,  au  fond  de  son  couvent,  la  merveilleuse 
apparition  de  Jeanne  d'Arc,  et  la  levée  du  siègre  d'Orléans  et  le 
sacre  de  Reims.  Elle  se  réveille  un  jour,  et  pleine  de  foi,  d'en- 
thousiasme et  de  joie,  écrit  son  dernier  chant  à  la  gloire  (h" 

1.  Parmi  les  priiicip.iux  ouvrages  dont  nous  n'avons  point  parlé,  citons  : 
YEpitre  cVOtkéa  à  Hector,  en  jH-ose  et  en  vers,  avant  1402;  traité  de  l'éducatioii 
d'un  prince;  —  Le  chemin  de  long  estude,  en  vers  (1402),  poème  cosmographi(pie 
et  moral:  —  La  Mutacion  de  Fortune,  envers  (1403),  qui  commence  par  une  auto- 
biographie continue  et  s'achève  par  une  histoire  universelle;  — Le  Livre  de  Pru- 
dence, paraphrasé  de  Senèque:  — Le  Livre  des  faits  d'armes  et  de  chevalerie,  tra- 
duit de  Végèce,  de  Fronlin;  la  seconde  moitié,  plus  personnelle,  traite  de  la 
guerre  moderne.  Mais  quelle  ferveur  didactique!  et  qu'est-ce  que  Christine  pou- 
vait avoir  à  enseigner  aux  gens  d'armes?  —  Le  livre  de  Police,  traité  de  science 
])olitiquc,  emprunté  d'Aristote  et  de  Plutarque,  de  Végèce,  Valère  Maxime  et 
Frontin.  Tous  ces  ouvrages  sont  de  pures  compilations,  mais  en  1400  ces 
compilations  ont  pu  être  utiles,  comme  le  sont  aujourd'hui,  sous  une  autre 
forme,  les  dictionnaires  encyclopédi(iues.  Et  surtout  à  cette  date  l'antifjuilé  était 
neuve  et  fraîche. 

2.  Probablement  à  Poissv,  où  elle  avait  une  Pdle,  religieuse  dominicaine. 


366  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

l'iirroinr  '  :  puis  disparaîl  (Irliiiitivcnicnt,  ci  meurt  sans  doute 
peu  api-ès  Jeanne  (KAir -.  Son  nom  lui  survécut  :  il  n'a  jamais 
tout  à  fait  soml)rc,  dans  ce  i^n-and  nautVaiiC  de  notre  littérature 
française  du  moyen  àiie.  On  sait  vaguement  (ju'une  femme 
nommée  Christine  de  Pisan,  Italienne  de  naissance  et  fille  de 
rastrolojrue  de  Charles  Y,  a  vécu  en  France  et  a  écrit  en  français 
sous  lerèerne  de  Charles  YI.  On  ne  sait  i)as  beaucoup  davantag^e, 
et  l'œuvre  de  Christine  fut  de  bonne  heure  oubliée.  L'impri- 
merie la  dédaigfua,  sauf  quelques  parcelles;  la  Renaissance  ne 
s'en  souvint  jdus.  Le  xix"^  siècle,  (pii  a  réhabilité,  ou  du  moins 
réimprimé  tant  de  médiocrités,  choisies,  un  peu  au  hasard,  dans 
notre  passé  littéraire,  n'est  venu  qu'hier  à  s'occuper  de  Chris- 
tine de  Pisan.  Même  on  nous  restitue  l'œuvre  en  vers;  mais 
quand  aurons-nous  l'œuvre  en  prose  (supérieure,  en  somme):' 
Quand  nous  rend ra-l-on  la  T7.s/oh  de  Christine  ou  le  Trésor  de 
la  Cité  des  Daines,  ou  même  ce  curieux  livre  de  la  Paix  plein 
de  portraits  de  démagogues,  où  d'autres  temps  pourraient  s<' 
reconnaître? 

Christine  de  Pisan  méritait  mieux,  .le  ne  veux  pas  g-rossir  son 
mérite;  elle  n'a  point  de  génie,  et  la  haute  originalité,  soit  du 
style,  soit  de  la  pensée,  lui  fait  défaut.  Elle  n'a  aucun  génie, 
mais  c'est  une  belle  intelligence,  vaste,  et  larg-ement  ouverte. 
Elle  nous  intéresse  à  plusieurs  titres  :  jtar  tout  ce  qu'elle  nous 
apprend  sur  les  sentiments  et  les  idées  de  son  siècle;  par  son 
sincère  amour  de  l'étude  et  du  savoir;  par  son  caractère  enfin, 
droit,  ferme  et  sur;  ])ar  son  patriotisme  constant,  si  remar- 
quable chez  cette  étrangère  \  l*our  loul  dire,  elle  voulut  être 
savante  et  elle  su!  rester  niodcslc.  .l'eu  souhait»^  autan!  à  1»eau- 
coujt  d'hommes. 

Alain  Ghartier.  Alain  Cliarlier  commença  d'écj-ire  à 
r('"[»o(pie   où  se    taisait   Chrisliiic  de   j'isan,  dont  le  Livre  de  la 

I     Une  fillette  <lo  seize  .ins  Kt  devant  elle  vont  l'ii.vanl 

fN'ost-ce  j)as  chose  fors  nature?)  Les  ennemis,  no  nul  n'y  tlnre. 

A  qui  armes  ne  sont  iicsans.  Klle  l'ait  ee.  mains  veulx  voiant. 

Ains  semble  que  sa  norritnre  l'.'t  ileulx  va  France  (lesennilirant. 

Y  soit,  tant  y  est  l'ort  et  Jure;  ...  Mais  tout  ce   l'ait  l)i<Mi  i|ui  la  iiieine. 

Le  poème  est  daté  :  :il  .iniilel   l'ij'.i. 

2.  Cliristine  di- .Pis.'in  cl.iil  irrl.iineiiienl  imirle  ,i\,iiil  1  iid,  iLile  oii  Marliii 
Lcrnmc  fait  (rcllo  un  ina^nirKjiii'  éln},'o,  dans  le  C/iumpian  des  Dtniies. 

:i.  Le  roid'AngIclorrc  Henri  IV  et  le  duc  de  .Milan  lui  avaient  fait  des  oITrcs  avan- 
lafîcuses  ponr  l'allii-rr  tlan^  Icnr  myannie;  elle  n'I'ns.i  ponr  i-esler  Française. 


LA  POESIE  AU  XV"  SIECLE  367 

Paix  (1413)  fut  le  dernier  ouvrage  (si  Ton  met  à  jiart  ses  vers  eu 
riîonneur  de  Jeanne  d'Are). 

La  renommée  d'Alain  Chartier  fut  immense  au  xv'=  siècle  et 
jusqu'à  la  Renaissance.  Il  fut  salué  univei-selleuient  comme  le 
lii'and  homme  de  son  temps.  Vanité  de  la  iiloire!  On  n'a  retenu 
de  lui  (ju'une  gracieuse  légende,  le  baiser  de  la  jeune  dauphine, 
Marguerite  d'Ecosse.  Et  selon  toute  vraisemblance  ce  baiser  ne 
fut  jamais  donné.  Marguerite  n'est  venue  en  France  qu'en  1 1-30; 
il  est  fort  probable  qu'à  cette  date,  Alain  Chartier  était  déjà 
mort.  C'est  seulement  en  1524  que  ce  joli  conte  fait  son  entrée 
dans  l'histoire  '  ;  }»ersonne  jusque-là  n'en  avait  ouï  parlei-  : 

«  Au  dit  an  (143G),  le  24''jour  de  juin,  monseigneur  le  dauphin 
Louis  espousa,  en  la  ville  de  Tours,  Madame  Marg-uerite,  fille  du 
Roi  d'Escosse,  qui  estoit  une  honneste  dame,  et  qui  fort  aymoit 
les  orateurs  de  la  langue  vulgaire,  et  entre  autres  Maistre  Alain 
Chartier,  qui  est  le  père  d'Eloquence  françoise.  Lequel  elle  eut 
en  fort  grande  estime,  au  moyen  des  belles  et  bonnes  œuvres 
qu'il  avoit  composées.  Tellement  qu'un  jour,  ainsi  (ju'elle  passoit 
une  salle  où  le  dit  maistre  Alain  s'estoit  endormi  sur  un  banc, 
comme  il  dormoit,  le  fut  baiser  devant  toute  la  compaig-nie; 
<lont  celuy  <]ui  la  menoit  fut  envieux  et  luy  dit  :  «  Madame,  je 
suis  esbahv  comme  avés  baisé  cest  homme  qui  est  si  laid  »,  car 
à  la  vérité  il  n'avoit  pas  Ijeau  visaige.  Et  elle  fit  response  :  «  Je 
n'av  pas  baisé  l'homme,  mais  la  précieuse  bouche  de  la  quelle 
sont  yssus  et  sortis  tant  de  bons  mots  et  vertueuses  paroles.  » 

Alain  Chartier  était  né  à  Bayeux  vers  1390.  Son  frère  aîné, 
Guillaume,  mourut  évèque  de  Paris  en  1472.  Un  frère  cadet, 
Thomas,  devint  notaire  royal.  Quant  à  l'historien  de  Charles  VII, 
Jean  Chartier,  moine  de  Saint-Denis,  il  appartient  à  une  autre 
famille. 

Nous  ne  savons  rien  sur  la  jeunesse  d'Alain  (^luirtier.  Son 
frère  aîné,  Guillaume,  avait  étudié  dans  l'Université  de  Paris, 
comme  boursier  du  roi.  Alain  suivit  peut-être  la  môme  voie  et 
partagea  les  mêmes  études.  Son  premier  ouvrafe  est,  paraît-il, 
le  Livre  des  quatre  Dames  écrit  au  lendemain  d'Azincourt.  Voici 
le  sujet  du  poème  :  (juatre  dames  ont  perdu,  dans  la  défaite,  les 

I.  Dans  les  Annales  d'At/nitaine  de  Guillauine  BducIicI. 


368 


LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 


cluMalicrs  (jnCllfs  aimaioiit  :  le  |in'micr  a  ('-h''  Iik':  le  s<'C(»ii<l  ost 
prisonnier  des  Anglais,  le  troisième  a  (lis|taiu:  Ir  (jualiiènie  s'est 
(léslionor('^  en  prenant  honteusenicnl  la  fuile.  Ces  quatre 
anianles  iiirorluiKM's  racontent  leurs  malheurs,  et  cliaeune  se 
juge  la  |>lus  luallicureiisc.  Il  y  a  des  vers  gracieux  et  des  senti- 
ments ih'dicals  dans  ce  jioème;  mais  reiiscmlde  est  fi'oid,  au 
moins  à  notre  goût  niodern(\  Il  est  sur|>renanl  que  le  désastre 
d'Azincourt  apparaisse  à  peine  dans  \v  livre  (''crit  à  }»ropos  de  ce 
désastre.  Les  chroniqueurs  nous  ont  laissé  des  récits  poig^nants 
de  cette  jcuirné'e  fatale  :  mais  ici.  tout  dcdail  pittoresque  et 
vivant  semhle  à  dessein  hanni.  La  hataille  eut  lieu  le  25  octohre  : 
au  lieu  d'encadrer  son  poème  dans  un  triste  |)aysagre  <le  novem- 
hre,  Alain  Ghartier  le  transporte  au  mois  de  mai,  et  associe  le 
(IfMiil  des  quatre  dames  à  une  hanale  descri|dion  du  [»riidemps, 
non  pour  opposer  à  la  douleur  humaine  l'insouciante  sérénité 
des  choses,  mais  tout  simplenuMit  parce  que  la  tradition  poétique 
aimait  à  mettre  un  j)n'n(f')))jis  au  déhut  des  poèmes.  En  somme,  le 
Livre  (les  quatre  D/unes  ré|»ond  si  peu  aux  sentiments  et  aux 
passions  (jui  devaient,  semhle-t-il,  remplir  et  houleverser  les 
âmes  au  lendemain  d'Azincourt,  que  nous  admirons  sans  le 
comprendre  le  succès  quohtint  cet  ouvrage  dun  auteur  jeune  et 
encore  inconnu. 

Mais  il  i'aul  l)i(Mi  pens(>)' (|ue  nous  nous  faisons  aujourd'hui  de 
la  poésie  une  idée  toute  différente  de  celle  (pu»  l'on  s'en  faisait 
au  xv  siècle.  Nous  voulons  qu'un  poète  nous  émeuve;  et  il  ne 
nous  émeut  que  s'il  ré[)ond  à  la  dis|)osition  dominante  de  notre 
Ame,  s'il  la  frappe  là  où  elle  est  déjà  éhranlée.  Tout  autre  était 
la  façon  de  concevoir  la  po(''sie  au  temps  d'Alain  Ghartier  ou  de 
Gharles  d'Orléans  :  on  y  cherchait  plutôt  une  distraction  élé- 
g-ante  aux  ennuis  et  aux  misères  de  la  vie;  on  ne  lisait  pas  les 
poètes  pour  sentir  plus  vivement  ses  malheuis.  mais  pour  les 
ouhlicr.  On  uc  leur  dmiaudail  pas  d'exprimer  plus  forlemeni  ce 
tpie  tous  l'essentaient  ;  mais  au  contraire  d'emporter  l'esprit  dans 
une  r<''grion  sereine  et  idcsile,  étrangère  à  toutes  les  réalités  dou- 
loureuses. 

G'esl  de  ce  point  de  \  ne  ipi  il  faul  juger  loiiles  les  |)0(''sies 
amoureuses  d.Maiu  (Iharlier,  (''criles  pour  la  |>hipai't  pendant  les 
Iku  leurs  de  la  guerre  civile  et  de  la  guerre  ('•Iraugère,  pendaid 


LA  POESIE  AU  XV"  SIÈCLE  369 

la  san|ilante  réaction  Ixjui'uuiiinonne,  pendant  Tassassinat  de 
Jean  sans  Peur,  pendant  le  couronnement  d'un  roi  anglais  à 
Paris.  C'est  alors  qu'il  écrivit  le  Débat  du  Réoeille-Matln,  le 
Laïf  de  plaisance,  le  Débat  des  deux  Fortunés  dWmour  et  cette 
Belle  Dame  saiis  uierci/  qui  eut  un  retentissement  prodig-ieux  et 
provoqua  parmi  les  [)oètes  un  véritable  assaut  de  rimes,  les  uns 
ap})rouvant  la  rigueur  vertueuse  de  la  Dame,  les  autres  plai- 
gnant le  mauvais  sort  de  l'amant  mort  par  désespoir.  Pendant 
que  nos  poètes  rimaient  ces  jolies  fadaises,  les  Anglais,  en  Nor- 
mandie, faisaient  enfouir  toutes  vives,  après  jug-ement  légal,  des 
femmes  françaises  coupables  d'avoir  })orté  du  i)ain  à  des  soldats 
français. 

Cette  apparente  indifférence  n'était,  au  fond,  <ju'une  conven- 
tion ])oétique  '.  Alain  Chartiei',  prosateur,  fut  un  excellent 
patriote,  et  j'ajoute  avec  plaisir  que  sa  prose  est,  d'ailleurs,  fort 
sujjérieure  à  ses  vers  -. 

En  lit",  l'invasion  ang-laise  chassa  Alain  Cliartier  de  Baveux, 
sa  ville  natale.  En  1418,  la  réaction  bourgruigmonne  le  chassa  de 
Paris,  son  autre  patrie.  Il  suivit  fidèlement,  en  qualité  de  secré- 
taire royal,  la  fortune  agitée  du  dauphin,  plus  tard  (^Iharles  VII; 
il  servit  'le  sa  plume  et  de  sa  bouche  élo(|uente  le  malheureux 
«  roi  de  Bourg-es  »  juscpi'au  jour  de  la  victoire^.  Dès  1418  il 
adressait  à  l'Université  de  Paris  une  belle  lettre  latine  pour  la 
conjurer  de  rentrer  dans  le  devoir  et  de  se  ralliei'  à  l'héritier 
légitime  du  trône.  En  1422,  il  écrit  en  français  le  Quadrilofine 
invecfif  (c'est-à-dire  dialogue  à  quatre  personnagfes,  rempli  de 
violents  reproches).  Ces  quatre  personnag-es  sont  la  France  et 
les  trois  ordres;  la  France  les  supplie  d'avoir  jùtié  de  leur  mère 
commune.  Le  j)euple  réjtond  le  premier  qu'il  est  victime  et  non 
<'oupable.  «  Le  labeur  i\e  mes  mains  nourrit  les  lasches  et  les 
ovseux,  et  ilz  me  persécutent  do  faim  et  de  glaive...  Hz  vivent 
de  moy  et  je  meurs  par  eulx...  Les  estendars  sont  levez  contre 

1.  Dans  le  Débul  des  deux  Fortunés  d'Amjur.  Alain  C.liarlier  so  (jnalilie 

Un  simple  clerc  que  l'on  apjiellc  Alain, 
Qui  parie  ainsi  d'amour  par  o'i'r  dire. 

2.  An  reste  il  n'a  pas  fait  senleiucnt  des  vers  d'amour  ;  le  Bréviaire  des  nobles, 
(jni  lut  longtemps  admiré,  est  un  code  du  parfait  chevalier. 

'.L  Dans  le  quadriloguc  il  se  dit  «  humble  secrétaire  du  Hoy  et  de  Monseigneur 
le  Daujiliin  ». 

IllSTOir.E    DE    LA    I.A.NOUK.    II.  ~1 


370  LES  DERNIERS  POETES  DL'  MOYEN   ÂGE 

les  cmicMiis.  mais  les  exploicts  sont  contre  inoy.  »  IMaintes  li-op 
justifiées.  Arniaciiacs,  lîoiirjiuignoiis,  Anglais,  tous  ros  «^ens 
armés  vivaient  sur  le  |teu|)le  et  le  roui'eaieut  juscjuaux  os. 

Le  noble  se  <]éfen(I  en  repi'ochant  au  peuple  les  excès  déina- 
gOiiiques  dont  ]*aris  fui  souillé  à  mainte  r('|trist';  il  rapjielle 
avec  amertume  la  joie  populaire  (pii  accueillit  l'assassinat  du 
duc  d'Orléans.  Le  clerc  s'étal)lit  jup'  entre  les  deux  ordres, 
({uoiqu'il  eût  liien  sa  part  d(»  responsahilit»''  dans  les  maux 
])ul)lics.  'Pout  en  feignant  de  partager  les  torts,  il  se  montre  sur- 
tout sévère  pour  la  noidesse,  et  l'accuse  de  perdi<'  tout  |tar  son 
indiscipline.  Le  QuadrUor/ue  est,  je  crois,  le  plus  ancien  livre  où 
le  vice  de  l'armée  féodale  est  percé  à  jour,  où  le  principe  de 
l'armée  royale  et  nationale  est  posé,  avant  qu'elle  existât  : 
«  Les  lig'nages  ne  font  pas  les  chefs  de  guerre,  mais  ceulx  à 
qui  Dieu,  leur  sens  ou  leur  vaillance  ou  l'autorité  du  Prince  en 
<lonnent  la  prràce,  doivent  estre  pour  tels  obéiz  :  la  ([uelle  obéis- 
sance n'est  mie  rendue  à  la  personne,  mais  à  l'office.  »  Au  len- 
ilemain  du  honteux  traite''  de  Troyes,  un  tel  livre  (dont  la  con- 
clusion était  une  parole  d'espérance  et  d'encouragrement  :  la 
France  sera  sauvée,  si  tous  ses  enfants  sont  unis),  un  tel  livre 
dut  émouvoir  [)rofondément  les  cœurs,  d'autant  j)lus  que  l'in- 
térêt poignant  des  faits  et  des  idées  y  ('dait  redoublé  par  la 
grande  beauté  de  la  forme  et  ]>ar  des  (pialités  de  style  dont  les 
contemporains,  moins  habitués  (pie  nous  à  ce  genre  de  mérite, 
furent  sans  doute  émus  et  charmés.  Alain  Chartier  est  le  pre- 
mier Français  qui  ait  eu  le  style  oratoire  et  nombreux,  oublié 
après  lui  jusqu'à  Balzac.  Il  est  permis  de  |iréf(''rer  à  cette  allure 
magistrale  une  démarche  plus  sinq)le  et  plus  vive;  mais  le  style 
oratoire  a  sa  grandeur  et  son  harmonie,  et,  dans  sa  nouveauté, 
dut  éblouir  des  oreill(>s  (pii  n'avaiiMit  jamais  ouï  cette  nuisicpie 
des  mots.  Voyez  comme  Alain  (lliai'tier  l'ait  penser  <à  lîossu(d 
en  traitant  ce  lien  commnn  d  (doepietire  :  (pie  Dieu  seul  est 
immuable,  et  (pie  t(»ut  l'univers  se  transforme  sous  sa  main  : 

«  (!l(dluy  qui  tout  |>uet,  départ  et  refraiK  be  b^s  |tuissances,  et 
de  sa  perdurable  ef(M"nit('>  mue  les  cintses  (pii  s(uilz  le  temps 
decourenl.  l'^l  il,  (pii  est  inlin\ eu  liaul  poNoir,  met  ('((mmence- 
ment,  moyen  et  fin  en  foutes  ses  iruvres,  s(Mibz  le  mouvement 
des  cieulx...  Ff  combien  fpie  ces  choses  soi(Mif   assez  (nidenfes 


LA  POESIE  AU  XV'  SIÈCLE  371 

a  cong-noistre,  si  y  errent  plusieurs.  Car  en  racomptant  le  fait 
qu'ils  cong-noissent  a  Tuoil,  ilz  demeurent  en  descongnoissance 
de  la  cause.  Et  pour  ce  que  les  jugements  de  Dieu,  sans  qui 
riens  ne  se  fait,  sont  une  parfonde  abisme,  où  nul  entende- 
ment humain  ne  scet  prendre  fons  ne  rive;  et  que  noz  sens 
sont  trop  faibles,  noz  ans  trop  courts,  et  nos  pensées  et  affec- 
tions trop  frailles  a  les  comprendre,  nous  imputons  a  fortune, 
qui  est  chose  fainte  et  vaine,  et  ne  se  peut  revencher,  la  juste 
vengeance  que  Dieu  prent  de  noz  deffaultes...  » 

Il  y  a  une  étroite  relation  entre  le  style  oratoire  d'Alain 
Chartier  en  prose  française,  et  la  facture  de  sa  période  latine. 
Evidemment  c'est  sur  son  latin  qu'il  a  calqué  son  style  fran- 
çais. Ainsi  on  rapproche  avec  intérêt  le  Qiiadrilogne  de  la  lettre 
latine  {De  detestalionc  belli  gaUict  et  sriasione  jxicis)  écrite  après 
la  mort  de  Henri  de  Lancastre  (21  août  1422).  Deux  ans  plus 
tard,  Alain  Chartier  fit  partie  de  l'ambassade  envoyée  par 
Charles  YII  à  l'empereur  d'Allemagne  Sigismond.  Il  prononça 
devant  ce  monarque  deux  belles  harangues  en  latin,  qui  sont 
malheureusement  des  morceaux  d'apparat  plus  que  des  pièces 
vraiment  politiques.  En  1428,  il  accompagna  l'ambassade 
envovée  au  roi  d'Ecosse  Jacques  II,  pour  négocier  le  mariage 
de  sa  fille  Marguerite,  âgée  de  quatre  ans,  avec  le  Dauphin,  le 
futur  Louis  XI,  qui  en  avait  cinq.  L'année  suivante  (1429),  à 
l'heure  oi^i  la  fortune  de  Charles  VII  paraissait  désespérée, 
Alain  Chartier  publia  la  Livre  de  V Espérance  (ou  Livre  des  Trois 
VeiHus),  qu'il  date  au  premier  vers  du  dixième  an  de  son  dolent 
exil.  Il  avait  été  chassé  de  Paris  en  1418  par  les  fureurs  de  la 
faction  bourguignonne.  Le  livre  est  en  prose  mêlée  de  pièces 
de  vers  d'un  caractère  lyrique,  dans  des  formes  variées.  J'en 
détache  ce  beau  couplet  sur  la  faiblesse  de  l'homme  : 

Chetive  créature  humaine,  Ton  penser  le  deverlue, 

Née  a  travail  et  a  peine,  Ton  fol  sens  te  nuit  et  tue, 

De  fraelle  corps  revestue.  Et  a  nonsçavoir  te  maine; 

Tant  es  faible  et  tant  es  vaine.  Se  des  cieux  n'es  soustenue. 

Tendre,  passible,  incertaine,  Tant  es  de  pouvre  venue 

Et  de  legier  abbalue;  Que  tu  ne  peuz  vivre  saine. 

Dans  le  cadre  fastidieux  d'une  vision  allégorique,  ce  livre  ren- 
ferme des  pensées  très  i)ersonnelles,  rendues  souvent  avec  une 


372  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

rare  éloquence.  Les  malheurs  de  la  France  et  du  roi  ont  troublé 
la  raison  de  l'auteur  :  il  a  failli  s'en  prendre  à  Dieu  même  et 
lui  reprocher  l'iniquité  trionqdiante.  La  religion  ferme  sa 
Louche  et  retient  sa  main  prête  au  suicide;  elle  lui  explique  la 
présence  du  mal  sur  la  terre  et  même  sa  victoire  appai-ente. 

Le  clergé,  ménagé  dans  le  Qiiadrilof/iie,  est,  au  contraire,  dans 
le  Livre  de  l'Espérance  l'objet  des  plus  violents  reproches; 
l'audace  de  l'écrivain  va  juscpi'à  allacpuM-  la  discipline  fonda- 
mentale du  clergé  d'Occident,  b^  célibat  ecclésiastique.  Le  grand 
schisme  avait  jeté  dans  les  esprits  les  plus  religieux  un  trouble 
profond,  dont  la  Réforme  est  sortie  cent  années  plus  tard.  A  lire 
certaines  pages  d'Alain  Cbartier,  on  la  croirait  plus  prochaine. 
Mais  s'il  y  a  plus  de  tristesse  et  ])lus  d'amertume  dans  son 
invective  contre  l'Eglise,  il  y  a  plus  de  colère  et  de  mépris  dans 
la  satire  qu'il  fait  des  g-entilsbommes  du  temps  de  Charles  VIL 
La  frivolité  de  leur  vie  et  la  dissolution  de  leurs  mœurs  sont 
dépeintes  avec  une  âpre  éloquence  :  «  Les  nuits  leur  ont  esté 
trop  courtes  })ar  leui's  desvei'gondées  plaisances,  et  les  jours 
trop  briefs  pour  dormir...  Il  semble  que  seigneurie  vault  autant 
a  dire  comme  puissance  de  mal  faire  sans  punition...  On  nour- 
rist  les  jeunes  seigneurs  es  délices  et  a  la  fetardise  des  qu'ils 
sont  nez...  Les  gens  les  adorent  es  barseaux  et  les  duisent  à 
descongnoistre  eux  mesmes  et  aullruy.  » 

Malgré  l'amertume  de  ces  censures,  le  dernier  mot  du  livre 
est  une  parole  d'espérance  comme  le  titre  le  promettait.  Alain 
Cbartier  refuse  de  croire  que  la  France,  à  celle  heure  abattue, 
écrasée  sous  le  talon  des  Anglais,  soit  à  jamais  |>erdue.  «  Sou- 
vent desespoir  de  salut  a  forcé  nature  et  fortune  a  sauver 
les  perissans;...  mesmement  le  plus  de  fois...  les  conquerans 
desgastent  leur  puissance  et  consument  leurs  forces;  et  par 
leurs  xiolences,  les  assaillis  s'exerciteiil  aux  armes,  tant  (|u'ils 
apprennent  de  leurs  ennemis  a  eux  (bdVendre  et  a  recouvrer  la 
victoire.  »  A  l'époque  où  Alain  traçait  ces  lignes,  Orléans  était 
près  de  succfunber;  luais  déjà  Jeanne  d'Arc  ipiittait  Domrémy. 
Le  pi'-ril  ('tait  extrême:  le  salut  étail  |>rocliain.  Alain  Cbartier 
semble  avoir  le  premier  vu  luire  à  llnui/on  brumeux  le  faible 
ravon  d'esiMM-ance. 

Le    dernier    écrit    daté  de    notic   auteui'  est  une  lettre  latine 


LA  POÉSIE  AU  X\'  SIÈCLE  373 

à  l'empereur  Sig-ismond  pour  témoigner  à  ce  prince  des  mer- 
veilles accomplies  par  Ihéroïne.  Elle  ne  nous  apprend  rien 
qu'on  ne  sache  d'ailleurs,  mais  elle  prouve  que,  contre  l'opinion 
répandue,  quelques  polit  iipies,  parmi  rentourng(»  de  Charles  VIT, 
ont  cru  fermement  à  la  mission  divine  de  la  Pucelle,  au  moins 
après  ses  victoires.  Alain  Ghartier  en  retrace  le  merveilleux 
tableau  et  conclut  en  disant  :  «  Cette  fdle  ne  vient  |)as  de  la 
terre;  elle  est  envoyée  du  Ciel.  » 

On  ne  sait  à  quelle  date  rapporter  un  court  traité  d'Alain  Char- 
tier  intitulé  le  Curial,  c'est-à-dire  le  Courlisan  (ce  dernier  terme 
nous  est  venue  d'Italie  au  xvi'  siècle).  C'est  une  satire  amère  de 
la  cour  écrite  par  un  homme  qui  y  vivait,  non  de  naissance, 
mais  de  son  plein  gré.  On  en  a  conclu  parfois  (pi'il  n'y  fallait 
voir  qu'une  déclamation  banale  et  peu  sincère.  Telle  n'est  pas 
notre  opinion.  Les  hommes  restent  parfois  où  ils  se  déplaisent 
le  plus;  Alain  Chartier  était  trop  ambitieux,  trop  épris  de  sa 
renommée  pour  avoir  le  courage  de  s'éloigner  des  grands;  il 
était  trop  honnête  homme  pour  n'être  pas  écœuré  du  spectacle 
qu'offrit  cette  cour  abâtardie  de  Charles  YII  pendant  toute  la 
jeunesse  du  monarque.  Les  favoris  s'y  succèdent,  tout-puissants 
sur  l'esprit  du  faible  roi,  jusqu'au  jour  oi^i  ils  tombent  tour  à 
tour,  assassinés  par  un  rival  heureux,  qu'attend  souvent  le 
même  sort.  La  trahison,  la  corruption  des  mœurs,  la  lâcheté, 
l'incapacité,  la  défaite,  voilà  le  spectacle  qu'elle  offre  au  mora- 
liste. Trouvera-t-on  que  le  Cicrial  soit  un  lieu  commun,  si  c'est  la 
cour  de  Bourges  qu'Alain  Chartier  a  dépeinte  sans  la  nommer? 
Croirons-nous  qu'il  n'est  pas  sincère  en  conjurant  le  frère  à  qui 
son  livre  est  adressé  (probablement  Thomas  Chartier)  de  ne 
jamais  quitter  la  sûre  et  heureuse  retraite  où  il  vit  libre  et  con- 
tent, avec  sa  femme  et  ses  enfants,  pour  venir  chercher  fortune 
à  la  cour?  Mais  lui-même  y  vit.  Par  quelle  étrange  contradic- 
tion? Alain  Chartier  laisse  entrevoir  l'attrait  qui  l'y  retient; 
mais  La  Bruyère  l'expliquera  plus  tard,  encore  mieux  qu'Alain 
Chartier  :  «  La  vie  de  la  cour  est  un  jeu  séi'ieux,  mélancolique, 
qui  applique.  »  Mais  de  là  justement  l'attrait.  «  Un  homme  qui 
a  vécu  dans  l'intrigue  un  certain  temps  ne  peut  plus  s'en  passer: 
toute  autre  vie  pour  lui  est  languissante.  » 

Alain  Chartier  vécut  probablement  jusqu'à  la  lin   dans  cette 


374  LES  DERNIflRS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

cour  (|ii"il  D'ahnait,  iiiirrc.  Nous  ne  savons  pas  la  date  de  sa 
iiKtrt.  On  lui  a  longtemps  attribué  une  ballade  sur  lu  /irise  de 
FoiKjères,  qui  certainement  n'est  ])as  de  lui;  et  pour  lui  laisser 
le  temps  de  l'écrire,  on  prolongeait  sa  vie  jusqu'au  milieu  du 
siècle.  La  dernière  trace  certaine  de  son  existence  est  de  1429. 
et  il  était  mort  avant  1440;  il  est  nommé  comme  défunt  dans 
y  Hôpital  d\unonrs,  poème  antérieur  à  1441.  Il  mourut  donc 
entre  1430  et  1440,  et  comme  il  est  probable  que  son  activité 
féconde  ne  lui  eût  pas  permis  de  rester  plusieurs  années  sans 
rien  produire  et  sans  faire  parler  de  lui,  nous  croyons  que  sa 
vie  dut  se  terminer  peu  après  1430.  Il  était  faible  et  languissant, 
ce  qui  rend  plus  vraisemblable  encore  sa  mort  prématurée.  En 
1430,  il  devait  avoir  environ  quarante  ans  '. 

Sa  renommée  demeura  très  grande  et  l'éclat  en  fut  i)lus 
durable  que  ne  furent  la  plupart  des  réputations  littéraires  au 
movenâge.  Au  xvi®  siècle  encore  il  apparaît  comme  le  prince  des 
écrivains  français.  Octavien  de  Saint-Gelais,  évêque  d'Angou- 
lême,  dans  son  poème  intitulé  Séjour  d'honneur,  l'appelle  «  clerc 
excellent,  orateur  magnifique  ».  Jean  Le  Maire  de  Belges  le 
dit  :  «  noble  poète  et  orateur  ».  Jean  Boucbet,  dans  ses  Annales 
(C  Aquitaine:  «le  père  d'éloquence  française.  »  Clément  Marot  rlit 
que  la  Normandie  «  prend  gloire  »  d'avoir  produit  un  tel  fils, 
Pierre  le  Févre  (ou  Fabri),  contemporain  de  Marot,  dans  son 
Art  de  vraie  rhétorique,  met  Alain  Chartier  au-dessus  de  tous  les 
écrivains  et  orateurs,  et  dit  qu'il  les  a  passés  tous  en  «  beau  lan- 
gage, élégant  et  substancieux  ».  Ni  avant  lui,  ni  après,  nul  ne 
peut  lui  être  comparé;  surtout  pour  la  «  douceur  de  son  lan- 
gage ».  Jusqu'à  la  lin  du  xvi"  siècle  on  parle  ainsi  d'Alain  Char- 
tier; c'est  une  admiration  sans  réserve,  mais  qui  s'aftacbe 
surtout  aux  beautés  de  son  style.  Etienne  Pasquier,  dans  les 
Recherches  de  la  France,  a  consacré  un  chapitre  entier  (xvi"  du 
livre  VI)  à  ce  qu'il  nomme  «  les  mots  dorez  et  belles  sen- 
tences de  Maistre  Alain  Chartier  ».  Il  l'appeUe  «  aulheur  non 
de  petite  marcpie,  soit  (jue  nous  considérions  en  luy  la   bomie 


I.  l'ii  (lonimcnl  i-rccmiiH'iil  iinxliiil  (vnir  Homania,  IS'.ll,  p.  lo2)  prouve 
(|ii'Alain  CharLior  fui  cnlcrrr  à  Avi^rnon;  c'csl  itrolialilonient  qu'il  y  ('-tait  niorl. 
Mais  la  liati-  reste  inconnue.  I/rpilaplie  citrc  par  d'Expilly  ( IHctionnaire  fféogra- 
[ifiigue)  el  qui  le  fait  mourir  m   I  \'t'j  no.  |iarait  jias  aulhenlique. 


LA  POESIE  AU  XV'  SIÈCLE  375 

liaison  (le  paroles  et  <lo  mots  exquis,  soit  que  nous  nous 
ai'restions  à  la  liravité  des  sentences  :  ^rand  [loète  de  son 
temps,  et  encore  [)lus  jirand  orateur  ».  11  extrait  de  l'œuvre 
un  choix  abondant  de  citations,  toutes  brèves,  toutes  frap- 
pantes, surtout  par  la  forme,  et  jtar  la  vivacité  du  trait.  Il 
est  évident  que  c'est  par  ce  mérite,  inconnu  avant  lui,  dans 
la  prose  française,  et  rare  encore  après  lui  (jusqu'à  Balzac), 
c'est  par  le  trait  oratoire,  par  ce  genre  d'éloquence  appelé  des 
Latins  senfeiit/a,  (|ue  noti'c  aul(Mir  a  su  éblouir  ses  contempo- 
l'ains,  et  encore  le  siècle  suivant.  Aussi,  Pasquier  admire-t-il 
cette  «  infinité  de  belles  sentences,  desquelles  il  est  confit  de  ligne 
à  autre  »,  tant  qu'on  ne  le  peut  mieux  comparer  qu'à  «  l'ancien 
Sénèque  Romain  ».  Il  me  semble  que  ce  n'est  pas  exagérer  le 
mérite  de  notre  auteur  que  de  le  louer  des  mêmes  qualités  que 
Pasquier  admirait  chez  lui,  tout  en  apportant  dans  notre  élogv 
un  peu  moins  d'enthousiasme.  Alain  Chartier  n'est  ni  un  grand 
penseur,  ni  un  grand  moraliste;  mais  il  est  un  écrivain,  il  est 
un  homme  de  style;  c'est  son  seul  mérite;  mais  il  a  ce  mérite. 
Le  premier  il  a  fait  voir  que  la  langue  française,  avant  lui 
dénuée  de  nombre  et  d'harmonie,  pouvait  devenir  entre  des 
mains  habiles  un  aussi  parfait  instrument  d'éloquence  que  le 
latin  même. 

Charles  d'Orléans.  —  Le  poète  Charles  d'Orléans  eut  une 
destinée  singulière.  D'ordinaire  on  loue  les  princes  même  pour 
leurs  mauvais  vers.  Celui-là,  qui  en  fît  de  bons,  fut,  dès  le  len- 
demain de  sa  mort,  oublié,  à  tel  point  que  ses  poésies,  totalement 
inconnues,  ne  furent  exhumées  qu'en  1734  par  l'abbé  Sallier. 
Depuis  ce  temps,  Charles  d'Orléans  n'a  plus  cessé  d'être  mis 
en  honneur,  et  placé  si  haut  que  quebjues-uns  le  préfèrent  a 
Villon;  ce  qui  paraît  excessif.  Au  reste  il  n'y  a  nulle  mesure 
commune  entre  deux  hommes  aussi  profondément  différents. 

11  était  né  à  Paris,  dans  l'hôtel  roval  de  Saint-Paul,  le 
26  mai  1391,  de  Louis,  duc  d'Orléans,  frère  de  Charles  VI,  et 
de  Valentine  de  Milan.  A  quinze  ans  il  fut  marié  à  Isabelle  de 
France,  sa  cousine,  veuve  de  Richard  II,  roi  d'Angleterre. 
L'année  suivante  son  père  tombait  sous  les  coups  des  assassins 
soudoyés  j»ar  Jean  sans  Peur.  Un  an  plus  tard,  Valentine  de 
Milan,  impuissante  à  venger  son  époux,  mourait  de  douleur;  et 


376  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

(|ii('l(|ii(\s  mois  apivs  Isabello  de  Fi'niic(>  inoui'ait  en  (-(niclH^s,  à 
vinpt  ans.  Cliarlos  d'Orléans  restait  à  dix-liiiit  ans,  déjà  vonf, 
deux  fois  orplielin,  l'aîné  de  nn(\  enfants,  et  chef  d'une  des 
quatre  grandes  maisons  du  royaume.  Tjourde  tâche,  môme  pour 
des  épaules  moins  déJMh's.  On  lui  im|>()sa  d'ahord  de  se  récon- 
cilier avec  Jean  sans  Peui-.  Mais  en  1410  il  épousa  la  fille  du 
comte  d'Armai;nac,  et  h»  parti  d'Orléans  retrouva  un  chef,  (|ui 
lui  inculqua  sa  haine  (d  lui  donna  son  nom.  La  i>uerre  civile 
reprit  avec  fureur.  I^es  deux  facli(»iis  lireut  ap})el  à  l'Aniile- 
terre,  et  Henri  IV,  avec  une  hahilelé  infernale,  les  soudova 
toutes  les  deux,  pour  mieux  déchiiN'r  la  l'"'i'anc(\  (pie  son  tils 
HfMiri  V  envahit  (M1  l'il."),  et  dont  il  commença  méthodique- 
ment la  conquête.  Dans  le  désastre  d'Azincourt,  Charles  d'Or- 
léans fut  jiris  un  des  premiers,  avec  l'avant-irarde,  et  aussitôt 
emmené  en  Ang^leterre.  Sa  prison  devait  durer  vingt-cin([  ans. 
Elle  fut  très  rig-oureuse  et  très  dure.  On  le  traîna  de  château 
en  château,  à  Windsor,  à  Bolinghroke,  dans  le  comté  de  Laii- 
castre,  à  Pomfret,  à  la  Tour  de  Londres,  à  Hampthill,  à  Winii- 
field,  partout  étroitement  resserré,  surveillé  de  près  jour  et 
nuit.  Henri  V  en  mourant  (11-22)  avait  ordonné  par  son  testa- 
ment de  ne  jamais  relâcher  le  duc  d'Orléans  avant  que  son  lils 
eût  atteint  sa  majorité.  Henri  Yl  avait  neuf  mois. 

Le  pauvre  |)ris(»miier  fût  moi't  de  tristesse  et  d'ennui,  si  la 
poésie  ne  l'eût  consolé  '.  Les  vers  furent  ses  amis,  ses  conn»a- 
gnons,  ses  hôtes.  Ils  le  sauvèrent  du  désespoir,  sinon  de  tout 
abaissement.  Car.  pour  sortir  de  iirison  (en  liiO)  il  lui  fallut  se 
déclarei-  l'ami  (l<-  Philippe  le  Bon,  h"ls  de  Jean  sans  Peur.  Mais 
après  tant  de  maux  soufferts,  il  n'as[>irait  plus  qu'au  repos.  Il 
avait  vécu  déjà  cinquante  ans,  dont  vingt-cinq  en  captivité.  H 
devait  vivre  encore  vingt-cinq  ans,  dont  la  plus  grande  parti(> 
s'écoula  dans  la  |telile  cour  de  Bl(»is,  faite  à  son  imag-e  et  selon 
ses  g-oùts;  ag-réahle  séjour  «l'un  piince  aimable  et  doux,  ami 
des  lettres  et  des  arts,  passionné  pour  les  verset  pour  les  plai- 


I.  Omis  \o  mr-ino  temps,  Jean  Rfsnicr,  li.iilli  ir.\iix(MTi'.  an  service  du  duc  de 
Hoiirgogiic,  fait  iirisoniiior  i)ar  les  soldats  de  Cliarles  VII.  se  consolait,  lui  aussi, 
en  rimant  ses  peines;  plus  heui-eiix  que  Charles  d'Orléans,  il  fut  iiiihlié  après 
sa  mort  :  les  Fortunes  et  adrerailez  de  Jean  Iter/nier  virent  le  jour  à  Paris  et> 
1526.  Les  vers  de  Rej.'nier  son!  médiocres;  mais  ils  renferment  des  traits  vifs  et 
expressifs  qui   peigruMit   l'étal  de  la  France   peiulanl  celle  ionique  LMieri'.'  civile. 


HIST  DE  LA  LANGUE  ET  DE  LA  LITT.  FR 


T  !!    CHAP  Vi 


^.^.QQT) -HOtYf     "^^^^ 


CHARLES    D'ORLEAiNS 

(ARMORIALDU  HERAUT  BERRY^ 
Biblî^atFds  fr.  4985,  F»  16(V°j 


LA  POESIE  AU  W"  SIECLE  3:7 

sirs  délicats.  Les  fêtes  et  les  jeux  s'y  succédaient  sans  relâche  ; 
les  ménestrels,  les  musiciens,  les  danseurs,  les  poètes,  les 
artistes  y  venaient  en  foule,  et  s'y  voyaient  toujours  bien 
accueillis.  Ce  n'étaient  que  visites  princiéres,  promenades, 
excursions,  [)èlerinag'es.  Les  derniers  jours  du  duc  d'Orléans 
furent  toutefois  attristés  par  la  dureté  de  Louis  XI,  <jui  ne  l'avait 
jamais  aimé.  Il  mourut  le  4  janvier  liGo. 

Jamais  vie  humaine  n'a  rassemblé  de  tels  contrastes.  Elle 
s'ouvre  par  des  trai^édies  sanglantes,  se  continue  dans  une  inter- 
minable captivité,  s'achève  enfin  dans  les  douceurs  d'un  épicu- 
risme  lettré.  Une  seule  unité  réunit  ces  scènes  si  difTérentes  :  le 
goût  de  la  poésie  et  des  arts  que  Charles  d'Orléans  conserva 
fidèlement  du  premier  jour  au  dernier.  Rendons  cette  justice 
aux  Valois,  rois  et  princes,  médiocres  d'ailleurs,  pour  la  plupart, 
et  qui  nous  ont  fait  plus  de  mal  que  de  bien;  mais  tous  furent 
sincèrement  des  artistes. 

L'œuvre  poétique  de  Charles  d'Orléans  se  compose  surtout  de 
petites  pièces  détachées  :  rondeaux,  chansons,  ballades.  Il  excelle 
dans  ces  menus  cadres.  L'idée  est  toujours  précise,  non  pas  tou- 
jours neuve  ou  rare;  souvent  assez  banale,  au  contraire,  mais 
parfaitement  nette  et  claire.  La  forme  est  admirablement  soi- 
gnée. Au  lieu  que  dans  les  longs  poèmes  didactiques  du  temps, 
le  poète  souvent  semble  écrire  au  courant  de  la  plume,  ici  le 
style  est  travaillé  avec  goût,  avec  amour.  Une  idée  nette  dans 
une  forme  exquise,  tel  est  le  caractère  commun  de  la  jjlupart  de 
ces  petits  ouvrages.  Ils  décèlent  une  main  raffinée  g-uidée  par  un 
sentiment  de  l'art  très  juste.  Le  poète  avait  grandi  dans  une  cour 
élégante,  et  tout  ce  qui  l'entourait,  mais  surtout  son  père  et  sa 
mère,  Louis  d'Orléans  et  Valentine  de  Milan,  aimaient  passion- 
nément les  œuvres  d'art  de  tout  genre  :  émaux,  jjijoux,  reliures, 
tapisseries,  broderies.  La  poésie  de  leur  fils  ressemble  aux  pré- 
cieux joyaux  de  ces  belles  collections,  l'amour  et  l'org-ueil  de 
tous  les  princes  Valois. 

La  forme  y  vaut  plus  que  le  fond,  qui,  tout  d'abord,  nous 
semble  un  peu  menu.  Ce  prince  a  été  mêlé  aux  événements  les 
[dus  trag-iques  de  notre  histoire  :  il  a  vu  son  [»ère  meurtri  à 
coups  <le  hache,  sa  mère  mourant  de  désespoir,  le  Roi  fou,  la 
France  envahie,   toutes  les  hontes,  tous  les  désastres.  Rien  de 


378  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

ce  (|u'il  a  «lu  souITrir  n'a  passé  dans  ses  vers.  C'est  (|ii'il  ne  les 
(■(»ni|Kise  [las,  comme  ferait  un  moderne,  pour  aigrir  ses  douleurs, 
mais  pour  les  eonsoler;  ni  \)0\u'  se  souvenir,  mais  pour  ouldier. 
Ce  ne  sont  pas  les  cris  (Tangoisse  d'une  àme  d»''ses|»érée,  mais 
lo  délassement  préféré  d'un  [»auvi-e  e(eur  soulîrant  <|ui  recourt 
à  la  poésie  comme  à  un  liaume  sacré,  pour  endormir  ou  du 
moins  calmer  la  soulTrance.  Que  mettra-l-il  dans  ses  vers?  Hien 
«jue  les  rêves  délicats  de  son  imagination.  11  chantera  les  peines 
et  les  joies  de  l'amour,  non  celles  de  la  ])assion  violente,  (juil 
n'a  jamais  connues,  jteut-ètre;  mais  jeune,  il  dira  la  tendresse 
discrète  d'un  cœur  doucement  éi»ris,  ou,  vieilli,  le  détachement 
souriant  d'un  cœur  doucement  désahusé.  Les  commentateurs 
|»erdront  leur  peine  à  essayer  de  deviner  le  nom  de  celles  qu'il 
a  |tu  aimer.  C'est  la  femme,  c'est  la  heauté,  c'est  l'amour  (ju'il 
célèbre  et  qu'il  exprime,  mais  d'une  façon  tout  impersonnelle, 
et  presque  idéale,  quoique  voluptueuse.  Certes  on  n'oserait  dire 
qu'il  n'aima  jamais  vraiment,  le  poète  qui  écrivit  ces  vers  où  la 
puissance  de  l'amour  est  si  fortement  exprimée  : 

Comment  se  peut  un  povre  cueur  dcirendre 
Quant  deux  beaulx  yeulxlc  viennent  assaillir? 
Le  cueur  est  seul,  désarmé,  nu  et  tendre, 
Et  les  yeulx  sont  bien  armez  de  plaisir. 
Amour  aussi  est  de  leur  aliancc. 
Contre  tous  deux  ne  pourroit  pié  tenir. 
Nul  ne  tendroit  contre  telle  puissance. 

Mais  on  peut  douter  (ju'it  ait  jamais  coiuui  toute  la  ju-ofoudeur 
d'une  |)assion  maîtresse.  11  n'est  pas  de  ceux  que  ramoin-  dompte 
(d  qu'il  entraîne  aux  grands  héroïsmes  ou  aux  grands  crimes, 
aux  sublimes  dévouements  et  aux  crimiiudles  folies.  1)(>  tels 
amants  d'ailleurs  le  nombre  est  |)etit;  il  y  a  enccue  moins  de 
cu'urs  j)Our  sentir  ces  ivresses,  (pi'il  n'y  a  eu  de  iioètes  poui'  les 
(hanter.  C(dui-ci  est  plutôt  tendre  (pie  passioimé  ;  plut(M  galant, 
au  sens  le  plus  délicat  du  mot,  que  violemment  é|u-is.  Son  accent 
(trdinaii'e  est  une  doucein-  caressante.  Son  regr(d  de  la  patrie 
absente  est  IV'miniii  plulùl  (pic  viiil  ;  ses  aspirations  vers  la  paix, 
(pii  sera  pour  lui  la  délivrance,  son!  toindianles,  mais  un  peu 
iiudles.   Viiii:l-ciii(|   ans  de  prison  sont   iuoil(dles  à   l'héroïsme. 


LA  POÉSIE  AU  XV  SIKCLE  379 

mais  devraient-ils  tuer  la  dignité?  Des  vers  roninie  ceux-ci  sont 
jolis,  mais  un  peu  choquants  : 

Sauves  toutes  bonne  raisons, 
Mieulx  vaut  mentir  pour  paix  avoir: 
Qu'estre  batu  pour  dire  voir  '  ; 
Pour  ce,  mon  cueur,  ainsi  faisons. 

Il  y  a  vinct  })ièces  de  ce  ton  dans  l'œuvre.  J'aime  mieux  les 
iiracieux  rondeaux,  cent  fois  cités,  sur  le  retour  du  printemps. 
Mais  le  sentiment  de  la  nature,  très  sincère  chez  lui,  et  si  joli- 
ment exprimé,  ne  laisse  pas  d'être  im  peu  mêlé  dalTéterie. 

Le  temps  a  laissié  son  manteau 
De  vent,  de  froidure  et  de  pluyc, 
Et  s'est  vestu  de  brouderie, 
De  soleil  luyant,  cler  et  beau... 
Rivière,  fontaine  et  ruisseau 
Portent  en  livrée  jolie 
Gouttes  d'argent  d'orfavrerie... 

La  poésie  de  Charles  d'Orléans  ressemble  à  ce  manteau  du 
printemps.  Quelques-uns  préfèrent  à  tout,  dans  cette  œuvre,  les 
poésies  de  Yàçno  mùr  et  de  la  vieillesse.  Ceg-oût  peut  se  défendre. 
Il  s'y  montre  un  peu  triste,  un  peu  sec  et  grognon,  mais  jamais 
il  n'eut  plus  d'esprit. 

La  jeunesse  est  fmie  !  Il  s'étonne  de  voir  toutes  choses  avec 
d'autres  yeux  que  les  yeux  de  vingt  ans.  Ni  les  prés  ne  sont  plus 
si  verts,  ni  le  soleil  si  riant,  ni  (que  l'amour  lui  pardonne)  les 
dames,  à  ce  qu'il  croit  bien,  ne  sont  plus  si  jolies  : 

Par  les  fencstres  de  mes  yeuix 
Au  temps  passé,  quant  regardoye, 
Advis  m'estoit  (ainsi  m'ait  Dieux) 
Que  de  trop  plus  belles  veoye 
Qu'a  présent  ne  fais... 

Tout  s'est  gâté,  assombri;  dans  le  monde  ou  dans  son  cœur? 
Il  n'en  sait  rien. 

Le  monde  est  ennuyé  de  moy, 
Et  moy  pareillement  de  luy. 


1.  Vrai. 


380  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

Aussi  comnio.  à  la  dcniirrc  ïviv  do  saint  Valnifiii,  il  so 
demandait  au  réveil,  s'il  dioisirail  ce  jour-là.  selon  le  vieil  et 
iiracieux  usaue,  une  dame  d<'  ses  |»('ms<m>s.  après  réflexion  il 
s'abstint  : 

Mais  Nonchaloir,  mon  médecin, 
M'est  venu  le  pousse  taster. 
Qui  m'a  conseillié  reposer, 
Et  rendormir  sur  mon  coussin, 
A  ce  jour  de  saint  Valenlin. 

Nous  avons  dit  que  Charles  d'Orléans  fut  entièrement 
oublié,  comme  jioète,  pendant  près  de  trois  siècles.  Son 
influence  ainsi  fut  mille  sur  la  poésie  française,  et  ce  fut  grand 
domniagre;  mieux  connu  et  admiré,  il  eût  peut-être  contenu,  au 
moins  en  quelque  mesure,  le  fâcheux  essor  des  poètes  pédants 
et  affectés  qui  fleurirent  après  lui.  L'exemple  de  sa  Aersification 
si  simple  aurait  peut-être  découragé  les  versificateurs  trop 
savants  qui,  à  la  fin  du  xv"  siècle,  sous  prétexte  de  renouveler 
notre  poésie,  en  firent  un  casse-tête  ridicule  et  prosaïque. 

Il  est,  parmi  nos  anciens,  celui  (jui  a  le  moins  vieilli.  Sa 
langue  est  si  limpide  qu'elle  reste  claire  après  cinq  cents  ans. 
Si  Boileau  l'avait  connu,  c'est  probablement  par  lui,  non  par 
Villon,  qu'il  eût  commencé  cette  rapide  esquisse  de  l'histoire 
du  Parnasse  français  qu'il  a  tracée  dans  son  Art  poélà/uc. 

Martin  Lefranc.  —  Martin  Lefranc  est  tout  à  fait  oublié; 
mais  cet  oubli  prouve  seulement  qu'il  y  a  bien  du  hasard  dans 
les  réputations  littéraires.  Sans  doute,  son  grand  poème,  le 
CJiampion  des  Daines,  est  trop  long:  vingt-quatre  mille  vers! 
Mais  quel  grand  poème  n'est  trop  long?  Et  puisqu'on  pardonne 
au  vieil  Homère  de  sommeiller  quelquefois,  excusons  Martin 
Lefranc,  non  de  dormir  (il  est  trop  vif  et  troji  animé  pour 
tomber  dans  ce  défaut),  mais  de  bavarder  souvent. 

Il  naquit  vers  l'ilO,  «  en  la  douce  comté  d'Aumale  »,  étudia  à 
Paris,  pendant  l'occujiation  anglaise,  et  fut  reçu  maître  es  arts. 
11  voyagea  l»eaucoup;  on  trouve  sa  trace  en  Flandre,  à  Ai.x-la- 
(^hapelle,  en  Suisse,  en  Italie,  l^e  duc  de  Savoie,  dont  le  Concile 
de  Hàle  lit  un  pape,  sons  le  nom  de  b'(''li.\  V,  s'attacha  Martin 
Lefran<-,  et  le  lit  pi-évot  du  chapitre  de  Lausanne  et  protonotaire 
apostolifpu'    (l'ii3).    Il    conserva    ces   dignités    (piaml    Félix    V 


LA  POESIE  AU  XV°  SIECLE  381 

abdiqua  en  favcui-  de  Nicolas  Y.  11  inouiiil,  probablement  à 
Lausanne,  en  li()l;  cette  année-là,  le  28  novembre,  le  clia- 
pitre  écouta  la  lecture  de  son  testament. 

Il  avait  dû  rimer  fort  jeune;  le  Champion  des  Ihaiics,  <|ui 
n'est  pas  l'œuvre  d'un  débutant,  et  qui  ténioit;ne  d'un  exercice 
assidu  dans  l'art  d'écrire  en  vers,  fut  présenté  par  Martin 
Lefranc  à  Pbilippe  le  Bon,  duc  de  Bourgogne,  en  1442.  L'ou- 
vrage eut  i)eu  de  succès.  L'A's/r//"  de  Fortune  et  de  Vertu,  en 
prose  et  vers  mêlés,  en  eut  davantage  et  le  méritait  moins. 
L'auteur,  pi({ué  du  froid  accueil  fait  au  Champion  des  Daines, 
présenta  son  apologie  dans  un  poème  de  cinq  cents  vers,  qui 
renferme  des  parties  tout  à  fait  remarqual^les  (la  Complainte  du 
Livre  du  Champion  des  Dames  à  maistre  Martin  Lefranc  son 
auteur).  11  y  parle  fièrement  de  la  dignité  des  lettres;  il  fait 
appel  avec  hauteur,  à  la  postérité,  du  jugement  des  contempo- 
rains. Ces  sentiments,  ces  idées  sont  fort  nouvelles  en  1442.  Il 
console  son  livre  en  lui  promettant  les  revanches  de  l'avenir  : 

Vertu  ne  puet  eslre  sans  guerre. 
A  paine  est  elle  au  monde  née 
Que  Maie  Bouche  aux  dents  la  serre 
De  sa  gargate  i  foursenée. 
Mais  vertu  est  trop  fortunée. 
Trop  est  sa  proesse  notoire. 
Batue  ou  en  exil  menée 
II  l'ault  enfin  qu'elle  ait  victoire. 

11  V  a  beaucoup  d'aussi  bons  vers  dans  le  Champion  des 
Dames.  Si  Alain  Giiartier  a  su  le  premier  montrer  ce  que  c'est 
qu'une  phrase  bien  faite  en  français,  Martin  Lefranc  a  su  le 
premier  ce  que  c'est  que  la  facture  d'un  vers  français  bien 
frappé.  Et  peut-être  la  prose  nombreuse  d'Alain  Chartier  n'a- 
t-elle  pas  été  sans  influence  sur  le  couplet  si  bien  rythmé  de 
Martin  Lefranc. 

Son  poème  nous  rel)ute  aujourd'hui  par  sa  prolixité,  par  la 
banalité  appai'ente  du  sujet,  qui  est  la  satire  et  l'éloge  des 
femmes,  opposés  symétriquement;  par  la  banalité  réelle  du 
cadre   :  un   songe,  des   allégories,  d'interminables   plaidoyers; 

1.  Mâchoire. 


382  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

louto  la  macliino  [»(»(''ti(|uo  itroprc  au  poiit  du  lomps,  fastidieuse 
au  nôtre.  Mais  si  l'on  prend  la  peine  de  lire  Martin  Lefranc,  il 
se  relèvo  dans  notre  estime.  Il  a  de  l'esprit,  Iteaucoup  d'esprit; 
du  mouvement;  du  style  surtout,  chose  rare  au  moyen  âge;  une 
forme  personnelle,  une  faeon  de  dire  les  choses  un  peu  mono- 
loiie  dans  la  facture  du  vers,  mais  piquante,  et  quelquefois 
éloquente.  Si  tous  ses  huitains  sont  frajipés  trop  uniformément, 
le  fond  de  l'œuvre  est  plus  varié  que  le  sujet  ne  semble  le  pro- 
mettre. Sous  prétexte  de  parler  des  femmes  en  bien  et  en  mal, 
Martin  Lefranc  parle  de  tout;  et  il  n'est  [)as  un  fait  ou  un 
homme  dont  son  siècle  s'est  occupé  qui  ne  fournisse  à  ses  vers 
un  souvenir  ou  une  allusion.  Tout  ce  qu'il  emprunte  à  l'anti- 
quité est  banal  et  sans  valeur,  au  moins  pour  nous  (nos  pères, 
moins  blasés  sur  les  Grecs  et  les  Romains,  en  jugeaient  peut- 
être  autrement)  ;  mais  partout  oîi  il  s'inspire  des  choses  de  son 
époque,  il  est  jjlein  de  vie  et  d'intérêt.  Sur  la  politique,  sur  la 
religion,  sur  les  mœurs,  sur  la  poésie  et  sur  les  arts,  il  est 
rempli  d'idées,  de  faits  et  d'observations  personnelles.  Dans  ce 
poème,  dédié  et  présenté  au  duc  de  Bourgogne,  il  se  montre 
fort  dégagé  des  préjugés  et  des  préventions  bourguignonnes.  11 
plaint  avec  une  éloquente  pitié  la  France  déchirée  par  la  guerre 
civile  et  ruinée  par  l'invasion  étrangère  : 

Il  m'ost  advis  que  je  la  voie. 
Elle  jadis  puissant  roïne, 
Errant  sans  sentier  ne  sans  voie, 
En  habit  de  povre  meschine. 
Toute  couverte  de  ruyne, 
ÎVoire  de  coups  et  de  battures. 
Criant  le  meurtre  et  la  lamine, 
Jectée  aux  maies  aventures. 

Il  ose  louer  Jeaiiuc  dArc,  (pic  les  IJourguiguous  ont  liaïe  et 
livrée.  Il  affirme  bautr-menl  ses  «  miracles  »  et  le  «  divin 
esprit  »  qui  l'enflamma;  il  croit  <'  en  boime  foy  »  cpie  <<  les  anges 
raccompag"naient  ». 

Disent  d'elle  ce  que  vouldront. 
Le  parler  est  leur,  et  le  taiie. 
Mais  ses  louenges  ne  fauldronl. 

Pour  luiMisoniies  (pTils  sachent  faire. 


LA  POESIE  AU  XV  SIECLE  383 

Que  t'en  fault  il  outre  retraire? 
Pour  sa  vertu,  pour  sa  vaillance, 
En  despit  de  tout  adversaire, 
Couronné  fut  le  Roy  de  France. 

Et  toutofois  Martin  Lefranc  n'est  rien  moins  qiriin  csitrit 
mystique  ou  facilement  crédule.  11  parle  fort  librement  de  tontes 
choses  et  ne  craint  pas  de  battre  en  brèche  des  opinions  uni- 
versellement accréditées  à  son  époque.  Il  ose  môme  déclarer 
(pi'il  ne  croit  pas  du  tout  à  la  sorcellerie.  Qu'on  ne  lui  dise 
pas  que  mille  sorcières  ont  avoué,  même  sans  torture,  qu'elles 
avaient  été  au  sabbat  sur  un  manche  à  balai.  Ces  soi-disant 
sorcières  ne  sont  que  des  cervelles  malades  : 

11  n'est  ne  baston  ne  bastonne, 

Sur  quoy  puist  personne  voler, 

Mais  quant  le  diable  leur  estonne 

La  teste,  elles  cuident  aler... 

Je  ne  croyrai  tant  que  je  vive 

Que  femme  corporellement 

Voise  '  en  l'air  comme  merle  ou  grive. 

Il  se  moque  ag-réablement  des  gens  qui  annoncent  la  lin  <lu 
monde  à  jour  fixe,  comme  s'ils  étaient  du  conseil  divin  : 

Bien  scay  que  le  ciel  cessera 
Son  mouvement.  C'est  nostro  foy. 
Mais  on  ne  scet  quant  ce  sera. 
Dieu  le  scet  trestout  a  par  soy. 
Et  pour  ce,  quant  parler  j'en  oy 
Tel  et  tel,  comme  secrétaire 
De  Dieu,  scachant  et  quant  et  quoy, 
Bonnement  je  ne  m'en  puis  taire. 

Il  est  vraiment  regrettable  qu'on  n'ait  pas  réimprimé  le 
Champion  des  Dames  depuis  1530  -.  Cependant  on  publie  à 
grands  frais  d'énormes  cartulaires,  très  précieux  assurément, 
mais  que  les  cinq  ou  six  érudits  qui  les  consultent,  dans  toute 
l'Europe,  auraient  aussi  bien  consultés  dans  les  manuscrits. 
Nous  ne  nous  en  plaignons  pas,  mais  il  faudrait,  avant  tout, 
rendre   à   la  lumière   les   œuvres   d'intérêt  général  qui  appar- 

1.  Aille. 

2.  Les  deux  éilitions  q\ron  possède  sont  d'ailleurs  tout  à  fait  niaiivaises,  et 
l'édition  nouvelle  ouc  nous  souhaitons  devra  se  faire  sur  les  manuscrits. 


38i  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN   AGE 

tioiiiKMit   à   lliisloirc  «le  la  pensée  en  France  et  à  la  tradition 
nationale. 

Martial  d'Auvergne.  —  Le  hasard  a  fait  à  Martial  d'Au- 
verync  riioiMicur  (juil  lefusait  à  Martin  Lefranc.  En  172i,  en 
plein  XYHi'  siècle,  on  a  réimpriméàParis  :  «  Lex  Vif/illcs  de  la  movl 
du  Roij  Charles  VII,  a  neuf  pseaulmes  et  neuf  leçons,  conte- 
nant la  chronique  et  les  faits  advenus  (hu'ant  la  vie  dudit  Roy  ». 

Martial  dAuveigiie,  ainsi  nommé  du  nom  de  la  province  d'où 
sa  famille  fut  orig-inaire,  s'est  appelé  aussi  Martial  de  Paris, 
|>()ur  être  né  dans  cette  ville  et  y  avoir  juissé  toute  sa  vie.  11  y 
mourut  le  1-']  mai  l")08,  âgé  d'environ  soixante-quinze  ans.  11 
était  ]»rocui'eur  au  Parlement. 

Son  premier  ouvrage  est  prohahlement  les  Vigiles  de 
Charles  VII,  }»oème  historique  en  quinze  mille  vers,  qui  est  la 
chronique  exacte  du  règne,  racontée  année  par  année.  Le  récit 
est  divisé  en  quatrains  octosyllahiques;  il  est  coupé  par  des 
morceaux  d'un  caractère  lyri(jue  ou  satiricjue  ou  didactique, 
variés  de  j-ythine  et  de  mesure.  Tout  le  poème  afîecte  la  forme 
de  l'office  liturgique  appelé  les  Vifjiles;  la  narration  représente 
les  psaumes;  le  l'este  figure  les  antiennes,  leçons,  répons.  Les 
leçons,  chantées  par  France,  Xohiesse,  Laheiir,  Marchandise, 
Clergé,  Pitié  (le  chapelain  des  Dames),  Justice,  Paix  et  Y  Eglise, 
interromj)ent  le  récit  (h's  faits  (hi  règne  (divis(''  en  neuf  psaumes, 
nomhre  litui'gi(]ue),  par  des  réflexions  jioliti(jues,  r(digieuses, 
morales  et  satiri(|ues  oîi  s'expriment  d'une  façon  un  peu  lourde, 
et  tiop  souvent  prosaïque,  mais  vive  et  sincère,  parfois  piquante 
r|  iiiènic  spirilii('lh%  les  sentimeiils  de  la  hourgeoisie  jiarisienne 
en  liGl,  ses  opinions,  ses  préjugés,  ses  }»réventions,  ses 
craintes,  ses  espérances.  La  [»arlie  satiricjue  est  la  plus  rcmar- 
(juahle,  et  Martial  s'('dève  |»arfois  jus(|u'à  TélocpuMice  et  juscpi'à 
la  vraie  poésie  dans  ses  eniporlcnionls  (■(•nirc  les  ahus  de  sdii 
lenips,  et  particulièicmenl  conh*-  rindilTeicnce  des  riches  et  des 
grands  à  l'endroit  des  misères  des  pauvres.  Au  fond  le  vrai 
loui-  de  son  esprit  est  vers  la  satire;  il  l'a  hien  montré  par  ses 
autres  ouvi-ages  :  les  Arrêts  d'ainonr,  en  jirose,  sont  x\\\  recueil 
de  jugements  fictifs  et  plaisants  sur  des  (|uesli(»ns  de  galanlerie 
ipii  fournissent  à  l'auteur  une  excellente  occasion  jutur  (Mive- 
jdpper  dans  les  hirmules  sérieuses  du  langage  juridi(|ne  el  de  la 


LA  POESIE  AU  W"  SIÈCLE  38o 

procédure  une  peinture  très  vive  des  mœurs,  et  surtout  des 
ridicules  de  l'époque.  11  excelle  dans  ce  jeu  serré,  un  [leu  pincé, 
•où  se  plaisait  infiniment  l'esprit  narquois  et  mordant  «le  la 
seconde  moitié  du  xv°  siècle. 

Une  ressemblance  singulière  de  style  et  de  vocabulaire  entre 
les  Arrêts  d'Amour  et  YAmant  rendu  Cordelier  à  Vohservance 
iV A  inours  a  fait  attribuer  avec  beaucoup  de  vraisemblance  à 
Martial  d'Auvergne,  ce  court  poème  (de  1872  vers,  partagés  en 
234  huitains)  oli  le  poète,  sous  prétexte  de  nous  montrer  un 
amant  qu'une  passion  malheureuse  force  à  se  réfugier  dans  un 
cloître,  fait  une  satire  très  fine,  très  creusée,  très  subtile  des 
folies  et  des  sottises  de  l'amour.  Sans  doute,  ce  ton  d'éternel 
sarcasme  est,  à  la  longue,  un  peu  lassant,  mais  la  fin  du  moven 
àg-e  semble  vouée  à  la  raillerie;  on  n'y  sait  plus  (|ue  rire  et 
médire  de  tout  ce  que  les  vieux  trouvères  avaient  aimé  et 
•admiré.  Personne  n'est  plus  profondément  que  Martial  imprégné 
de  cet  esprit  sarcastique.  Nul  n'a  senti  d'une  façon  plus  sèche 
et  plus  amère  le  vide  des  choses  humaines  et  surtout  de 
l'hypocrisie  mondaine.  Tels  ces  vers,  oij  il  s'amuse  à  se  fig-urer 
son  propre  enterrement  : 

J'ois,  ce  me  semble,  les  sonnettes  Puis  les  parenz  et  héritiers. 

En  la  rue,  et  tempesterie.  Justice,  sergenz,  commissaires. 

Que  l'on  fait  en  ces  entrefaites.  Si  prennent  les  biens  voulentiers, 

Pendant  que  le  cercueil  charrie,  Et  plaingnent  le  drap  du  suaire. 

Torches  devant,  l'on  brait  et  crie.  Curez  serrent  le  luminaire; 

L'on  ne  peut  passer  pour  la  presse.  Crieurs  viennent  treslout  destendre. 

Povres  huyent  pour  la  donnerie;  Ainsi  se  passe  la  mémoire, 

Et  prestres  pour  avoir  leur  messe.  Et  Ihonneur  du  corps  gist  en  cendre. 

François  Villon.  —  François  Villon  s'appelait  réellement 
François  tout  court  ;  comme  beaucoup  de  pauvres  g-ens,  au 
moyen  âge,  il  n'avait  d'autre  nom  que  le  nom  reçu  au  baptême. 
Il  naquit  à  Paris,  vers  1430,  de  parents  très  pauvres  et  très 
obscurs.  Un  ecclésiastique  appelé  Guillaume  Villon,  qui  lui- 
même  avait  pris,  selon  un  usage  alors  assez  répandu,  le  nom  de 
son  village  natal  (Villon,  près  de  Tonnerre),  s'intéressa  à  l'enfant 
et  lui  fit  faire  ses  études.  Plus  tard  Villon  emprunta  le  nom  de 
son  protecteur,  avec  ou  sans  son  gré.  Il  ne  perdit  ]tas  sa  jeu- 
nesse autant  qu'il  le  prétend  dans  le  Grand  Teslament;  il  devint 

Histoire  de  ia  langue.  H  25 


386  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

bachelior  on  44i9,  licencié,  |)ins  maîtro  es  arts  en  d'io'i;  il  avail 
ving-t  et  un  ans.  C'est  probablement  à  cet  âg-e  qu'il  coninienra 
de  se  g"àter  par  l'oisiveté,  la  débauche  et  des  fréquentations 
suspectes  ou  criminelles.  Mais  est-il  en  droit  de  repi'ocber  si 
amèrement  à  la  société  qu'elle  n'avait  rien  tait  pctiir  lui?  Le 
.•)  juin  1455,  il  s(^  picnd  de  querelle  avec  un  prêtre  nommé 
Philijipe  Sermoiso,  on  Cbermoye;  et  le  tue,  peut-être  involon- 
tairement. Condamné  à  mort  pour  ce  meurtre,  tout  en  écrivant 
sa  douloureuse  ballade  des  Pendus,  il  en  appelle  au  Parlement, 
(|ui  commue  la  peine  de  mort  en  celle  dexil.  Villon  (|uitte  alors 
Paris  et  mène  une  vie  vagabonde,  pendant  que  ses  |)rotecteurs 
ag-issent  pour  lui  et  obtiennent  des  lettres  de  i-émission  (datées 
de  janvier  1456).  Mais,  chose  étrange,  on  l'absout  deux  fois  :  à  la 
chancellerie  royale,  sous  le  nom  de  «  Maître  François  Desloges, 
autrement  dit  de  Villon  »,  à  la  chancellerie  du  Parlement,  sous 
le  nom  de  François  de  Monterbier;  le  crime  est  identique,  la 
victime  est  la  même:  l'identité  du  coupable  est  certaine.  Ajou- 
tons (jue  les  pi'emières  lettres  disent  «pic  Villon,  après  le  meurti'e, 
s'était  caché  sous  le  nom  de  Michtd  Mouton.  Mouton,  Monter- 
bier, Deslogcs,  Villon,  c'est  toujours  notre  François.  Vivant 
sur  les  frontières  de  la  loi,  je  veux  dire  hors  des  frontières, 
il  n'avait  pas  trop  de  trois  ou  (juatre  personnalités,  pour  revêtir 
l'une  ou  l'auti'c  d'après  les  circonstances.  Sm-  les  registi'es  de 
la  Faculté  des  Arts,  il  s'a|tp«dlc  François  de  Montcorbier,  «pii 
sans  doute  est  le  même  que  le  Mont(M'bier  des  lettres  de  rémis- 
sion. Il  s'ap|>elle  Corbueil  sur  un  manuscrit  de  ses  (cuvres  con- 
servt''  à  Slocivli(»liii  ;  et  Corbueil  n'est  peut-être  (|u'uue  fausse 
lecture  |iour  Corbier  (Montcorbier,  Montei-hier).  Débrouiller 
cette  confusion  de  noms  ne  paraît  pas  possible  aujourd'hui, 
mais  il  est  évident  (|uc  Villon  avait  int(M"êt  à  se  cacher  et  niul- 
li|tliait  à  dessein  les  S(»biM«|uets  cl  les  [iseudonvuies.  Nous  ne 
|ion\<)Us  nous  dissimuler  (pi'il  <''lail  louilx'-  de  linconduile  dans 
b'  crime,  et,  s'il  n  (dail  voleur  lui-uièuie.  vixait  a\ec  des 
voleurs. 

En  li5('),  une  nK'saveulin'e  auioureiise  («|u  il  a  conl/'c  <'onfu- 
siMuenl  dans  le  (irand  Trshnncnl)  le  laissait  aigri  et  (l(''ses|>('M'(''. 
Ine  femme,  uounuée  (iathei'ine  de  Vausetles,  (pi'il  semble  avoir 
passiomiénieul  ainu'e.  raccueillil   liieii  «I  abord.  |uiis  s'en  lassa, 


LA   POÉSIE  AU  XV*^  SIÈCLE  387 

réconduisit,  ot  le  fit  rouer  de  coups.  Il  s'enfuit  à  Angers,  lais- 
sant à  ses  amis  pour  adieu  le  Petit  Testament. 

Deux  mois  après  (le  8  mars  1457),  un  vol  de  cinq  cents  écus 
d'or  fut  découvert  au  collège  de  Navarre.  Le  crime  remontait  à 
Noël.  Un  prêtre,  nommé  Pierre  Marchand,  dénonça  les  coupa- 
bles; l'un  d'eux.  Gui  Tabarie,  soumis  à  la  torture,  avoua  tout, 
et  charg-ea  fort  Villon.  Nous  ignorons  l'issue  du  procès.  Villon, 
fort  compromis,  très  proliablement  coupable,  disparaît  alors 
pendant  près  de  trois  ans.  Au  mois  d'octobre  1461  nous  le 
retrouvons  en  prison  à  Meun-sur-Loire,  où  l'évêque  d'Orléans, 
Thibaut  d'Assigny,  le  tient  au  jiain  et  à  l'eau  depuis  six  mois; 
pour  quel  méfait,  nous  l'ignorons.  Mais,  sans  doute,  le  crime 
n'était  pas  trop  grave,  puisque  le  2  octobre  Louis  XI  (roi 
depuis  le  22  juillet),  entrant  à  Meun,  délivra,  pour  son  joveux 
avènement,  quelques  prisonniers,  dont  fut  Villon, 

Vers  la  Noël  de  la  même  année  (1461)  il  composa  son  Grand 
Testament,  «  en  l'an  trentième  de  son  âge  ».  Puis  il  disparaît  de 
l'histoire  *.  Probablement  la  misère  et  la  débauche  ne  l'ont  pas 
laissé  vieillir.  Rabelais  raconte  sur  lui  deux  anecdotes  controu- 
vées  qu'il  rapporte  à  sa  vieillesse;  toutes  deux  sont  apocrvphes. 
L'une  reproduit  une  facétie  vieille  de  trois  siècles.  L'autre  ne 
convient  en  rien  au  caractère  de  Villon.  Le  témoig-nag-e  de 
Rabelais  est  sans  valeur.  La  vie  mystérieuse,  obscure  et  crimi- 
nelle de  Villon  a  permis  à  la  légende  de  g:ermer  et  de  fleurir 
autour  de  son  nom  dès  le  lendemain  de  sa  mort,  qui  eut  lieu, 
probablement,  peu  après  1461.  Tous  les  ouvrag-es  postérieurs 
au  Grand  Testament  qui  lui  furent  attribués  par  la  suite, 
certainement  ne  sont  pas  de  lui;  les  éditions  anciennes,  jusqu'à 
celle  de  Marot  inclusivement,  les  insèrent  à  la  suite  de  l'ieuvre 
authentique,  mais  en  les  distinguant  soigneusement. 

Ce  meurtrier,  ce  débauché,  ce  voleur  fut  un  très  grand  i»oète. 
Il  peut  coûter  à  notre  orgueil  d'honnêtes  gens  de  décerner  un  si 
beau  nom  à  un  homme  qui  faillit  bien  être  pendu  ;  mais  qu'v 
faire?  le  g-énie,  plante  capricieuse,  fleurit  quelquefois  dans  la 
boue.  Ce  qui  doit  nous  rendre  indulgents,  ou  moins  sévères,  c'est 
que,  chez  ce  coupable,  chez  ce  criminel,  il  v  eut  jus(|u";"i  la  fin, 

1.  Une  dernière  menliun  insignifiante  de  Villon  esl  datée  14G;{. 


388  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 

des  germes  d'honnêteté;  c'est  qu'on  vivant  mal,  il  ne  fut  jamais 
fier  de  ses  vices;  mais  il  s'en  montre  souvent  honteux.  Il  fut 
corrompu,  mais  non  corru})leur,  et  faible  jdutot  que  méchant. 
Il  croit  en  la  vertu,  sans  être  vertueux;  mais  il  laisse  leur  nom 
aux  choses,  et,  chez  lui,  le  Imni  reste  le  bien,  et  le  mal  est  le 
mal.  D'autres,  qui  n'ont  pas  vu  de  si  |)rès  la  potence,  sont  j)lus 
danirereux  (jue  ce  coquin. 

Le  titre  adopté  par  Villon  n'est  pas  de  son  invention  :  Jean 
de  Meun,  avant  lui,  avait  fait  un  Testament,  longue  satire  mêlée 
aussi  de  réflexions  graves.  Jean  Régnier,  bailli  d'Auxerre  ', 
prisonnier  de  Charles  VII,  se  croyant  un  jour  près  de  mourir, 
inséra,  parmi  les  poésies  qu'il  composait  pour  charmer  sa 
prison,  un  testament  où  il  y  a  des  choses  touchantes  mêlées  à 
des  traits  plaisants. 

Villon  s'essaya  d'abord  dans  le  Petit  Testament,  dit  aussi  les 
Lais  ^  composé  en  1456,  poème  de  quarante  kuitains,  qui 
expriment  autant  de  legs  comiques,  énumérés  d'une  façon  un 
peu  monotone.  S'il  n'eût  fait  que  le  Petit  Testament,  Villon 
serait  depuis  longtemps  oublié,  ou  vaguement  nommé  parmi  les 
auteurs  de  facéties,  fort  nombreux  dans  cette  fin  du  xv"  siècle. 
Le  Grand  Testament  est  une  tout  autre  œuvre,  et  d'une  origina- 
lité profonde.  Les  legs  satiriques  n'y  sont  plus  qu'un  prétexte; 
et  si  les  boufTonncries  abondent  dans  le  poème,  elles  s'y  trou- 
vent mêlées  aux  sentiments  les  jdus  élevés,  au  j»athéti(juo  le  plus 
émouvant,  à  de  merveilleux  cris  d'angoisse,  de  douleur,  d'etïroi; 
à  des  eflusions  pleines  de  tendresse  et  d'espérance.  Tous  les 
accents  sont  confondus  dans  cette  étrange  harmonie,  et  tous  y 
sont  vrais,  sincères,  frappants  d'intensité. 

La  forme  elle-même  est  variée.  Le  (rra)id  Testament  se  com- 
pose de  173  huitains  formant  ensemble  1384  vers;  et  d'un  cer- 
tain nombre  d'autres  pièces,  insérées  capricieusement  parmi  les 
huitains,  ballades,  ou  rondeaux;  formant  ensemble  G49  vers  ". 
Les  ballades  elles-mêmes  sont  écrites  en  huitains,  mais  disposées 
selon  les  règles  particulières  du  genre.  Le  huifain  de  Villon 
repose  sur  trois  rimes,  toujours  allei  nées  connue  suit  : 
a.  1).  a.  1j.  1j.  c.  1).  c. 

1.  Voir  ci-rlcssus,  p.  .'{"(l.  en  note. 

2.  On  Legs.  Vraie  orUiugraphc  tlu  mol  Icjs,  (jin  viciilde  laisser,  non  do  léguer. 
:i.  En  IdUt  2023  vers. 


LA  POÉSIE  AU  XV"  SIÈCLE  389 

Cette  disposition  lie  étroitement  le  second  quatrain  au  pre- 
mier; elle  fait  du  luiitain  une  unité  rythmique  fortement  mar- 
quée. 

Je  congnoys  que  povres  et  riches, 
Sages  et  folz,  prebstres  et  lais, 
Noble  et  vilain,  larges  et  chiches, 
Petitz  et  grans,  et  beaulx  et  laids, 
Dames  a  relirassez  colletz. 
De  quelconque  condicion, 
Portant  atours  et  bourrcletz, 
Mort  saisit  sans  exception. 

On  peut  analyser  le  Grand  Testament,  mais  cette  étude  inutile 
sert  à  montrer  seulement  que  l'œuvre  n'est  pas  plus  composée, 
à  vrai  dire,  que  Namouna  d'Alfred  de  Musset.  Yillon  l'a  com- 
mencée sans  savoir  où  elle  le  conduirait.  Il  l'a  brusquement 
achevée,  quand  il  eut  fini  d'exprimer  les  sentiments  qui  l'étouf- 
faient.  Car  jamais  poète  plus  que  Yillon  n'a  chanté  pour  se 
faire  plaisir  à  lui-même,  ni  n'a  moins  song^é,  en  écrivant,  au 
public.  C'est  ici  de  la  poésie  personnelle,  s'il  en  fut  jamais. 

Ces  sentiments  sont  en  petit  nombre,  mais  l'expression  en 
est  très  variée  :  c'est  d'abord  la  rancune  des  maux  soufferts.  S'il 
a  failli,  s'il  a  péché,  l'avait-on  protécré  contre  sa  faiblesse,  contre 
ses  passions?  C'est  le  regret  des  années  perdues,  l'amertume  de 
sa  vie  gâtée;  c'est  l'horreur  de  la  mort,  prochaine,  ou  imminente; 
la  mort,  dont  la  terreur  semble  planer  sur  tout  le  poème,  et  se 
mêle  jusqu'aux  bouffonneries  dont  il  est  plein.  C'est  enfin  le 
ressentiment  furieux  d'un  amour  déçu,  dont  son  cœur  est 
torturé.  Les  plaisanteries,  quelquefois  fines,  quelquefois  fades, 
interrompent  sans  cesse  ces  accents  mélancoli(|ues  ou  désespérés , 
et,  la  plupart  du  temps,  valent  seulement  par  le  contraste 
qu'elles  apportent;  mais  Yillon  n'est  pas  un  poète  gai,  quoiqu'il 
s'efforce  à  l'être,  et  dans  ce  genre  Coquillart  vaut  mieux.  Son 
originalité  est  ailleurs. 

Il  est  assez  malaisé  de  caractériser  cette  originalité  qu'on 
sent  d'abord,  sans  en  voir  la  cause;  car  enfin  les  plus  belles 
pages  de  Yillon  sont  assurément  des  lieux  communs  sur  la 
jeunesse  éphémère,  sur  la  fortune  chancelante,  sur  la  mort 
inévitable.  Mais  Yillon  excelle  à  exprimer  ces  idées  communes 
à  tous,  dans  une  forme  qui  n'est  qu'à  lui.  C'est  que  si  les  senti- 


390  LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN   AGE 

ments  et  les  réflexions  (juil  oxitrinie  de  préférence  sont,  au 
fond,  communs  à  tous  les  hommes  (et  par  cela  même  intéressent 
tous  les  hommes),  Yillon  toutefois  les  a  d'ahord  éprouvés  ou 
pensés  pour  son  propre  compte,  avec  une  exlrème  vivacité.  Ce 
sont  ses  propres  fautes  (pi'il  dé[)iore  et  dont  il  rougit;  c'est  sur 
sa  propre  jeunesse  (jiTil  pleure,  et  c'est  (Icv.int  sa  propi-e  mort 
qu'il  tremhle;  ensuite,  élargissant  son  cœur,  il  ressent,  il 
déplore  et  il  peint  dans  sa  propre  misère  la  misère  de  tous  les 
hommes.  Ainsi  se  forme  cette  poésie  de  Villon,  à  la  fois  la  plus 
personnelle  et  la  plus  humaine,  la  plus  générale  qui  fut  jamais; 
ainsi  s'explique  l'attrait  singulier  par  oii  elle  nous  captive  ;  elle 
est  ensemhletrès  vivante,  très  particulière,  parce  qu'un  homme, 
qui  a  vécu,  qui  a  souffert,  y  vit  et  y  souffre  encore;  elle  est  en 
même  temps  universelle,  c'est-à-dire  qu'elle  nous  intéresse  tous, 
hors  de  Yillon  et  de  son  siècle,  parce  que  nul  homme,  en  aucun 
temps  ni  aucun  pays,  n'est  indifférent  aux  émotions  que  Yillon 
exprime. 

Sa  langue  est  celle  que  l'œuvre  commandait,  avec  les  qualités 
et  les  défauts  que  suppose  une  conception  si  singulière.  Yillon 
introduit  dans  son  poème  mille  souvenirs  ohscurs  de  sa  vie 
pauvre  et  misérahle;  il  y  jette  force  allusions,  la  plupart  très 
elliptiques,  à  des  compagnons  de  sa  vie  écolière,  à  des  com- 
plices de  sa  vie  coupable,  encore  moins  connus  que  lui-même. 
De  là  des  obscurités  que  la  sagacité  de  chercheurs  ingénieux  et 
obstinés  n'a  pas  réussi  encore  à  dissiper  complètement.  Mais 
dans  ces  pages  difficiles,  ce  n'est  pas  la  langue  (]ui  est  obscure, 
ce  sont  les  faits  qui  sont  obscurcis,  et  peut-être  volontairement. 

Partout  ailleurs,  soit  qu'il  parle  clairement  de  lui-même,  soit 
qu'il  élève  et  généralise  sa  pensée,  pour  peindre  toute  condition 
humaine  dans  sa  condition  particulière,  Yillon  est  admirable 
par  la  vigueur  du  trait,  la  concision  du  style,  un  choix  merveil- 
leux des  mots,  un  pittoresque  emploi  des  termes  les  plus  usuels, 
qu'il  relève  et  met  en  valeur  par  la  place  oii  il  les  dispose,  par 
le  tour  où  il  les  enchâsse;  il  use  volontiers  de  l'ellipse,  mais  il 
la  rend  claire  par  le  mouvement,  autant  qu'expressive  par  la 
brièveté.  A  la  lin  d'un  Age  littéraire  oii  le  style  personnel  avait 
manqué,  plus  (|ue  l'inspiration,  à  prrsipic  tous  les  poètes,  Yillon 
a    possédé    ce   (bjn   autant    (ju(>    les    mieux   doués    parmi    nos 


LA  POÉSIE  AU  XV"  SIÈCLE  391 

modernes.  Quelques  couplets,  faits  de  génie,  sont  restés  dans 
notre  mémoire,  associés  à  son  nom  et  à  sa  personne  ;  et  il 
ne  nous  semble  pas  qu'ils  pourraient  être  d'un  autre  que  lui, 
tant  il  les  a  empreints  d'une  marque  originale  et  absolument 
distincte. 

Si  Ton  veut  mesurer  Villon  à  sa  valeur',  il  faut  le  comparer 
à  Guillaume  Goquillart,  qui  écrivit,  vers  la  (în  du  siècle,  le  Plai- 
doyer et  Y  Enquête  cVentre  la  Simple  et  la  lîusée,  les  Droits  nou- 
veaux, le  Débat  entre  les  daines  et  les  armes,  et  |tlusieurs  mono- 
logues comiques.  Il  était  Champenois,  et  officiai  de  la  ville  de 
Reims,  profession  qui  s'accorde  mal  avec  la  licence  dont  ses 
vers  sont  remplis.  Il  n'est  pas  sûr  que  tous  les  contemporains 
aient  nettement  distingué  Villon  de  Coquillart,  et  ])lusieurs 
hommes  graves  ont  dû  l(>s  confondre  alors  dans  la  catégorie 
des  auteurs  facétieux,  pour  (|ui,  d'ailleurs,  la  gravité  de  ces 
temps-là  était  rem[)lie  d'indulgence.  Aujourd'hui  nous  en 
jugeons  autrement,  et  jusque  dans  les  pires  bouffonneries  de 
Villon  nous  reconnaissons  le  poète,  tandis  (|ue  le  bon  Coquil- 
lart ne  s'élève  pas  au-dessus  du  rang  des  amuseurs;  encore 
faut-il  avouer  que  beaucoup  de  ses  traits  plaisants  sont  bien 
émoussés  après  quatre  siècles.  La  continuité  de  son  ironie,  un 
peu  ])incée,  quoique  grossière,  nous  fatigue  assez  vite;  mais 
elle  répondait  bien  peut-être  au  goût  de  beaucoup  de  ses  con- 
temporains, et,  par  exemple,  du  roi  Louis  XI.  La  gaieté,  à  cette 
fin  de  siècle,  n'a  plus  ni  bonhomie  ni  simjilicité;  en  revanche, 
elle  a  beaucoup  d'esprit,  une  certaine  verve  dans  l'abondance 

I.  Vne  éliule  plus  coiniilète  dos  i)oôtes  du  xv"  siècle  renfermerail  assurément 
bien  d'autres  noms;  mais  ne  vaut-il  pas  mieux  laisser  plus  d'espace  aux  bons 
<|uc  d'énumérer  les  médiocres?  Bornons-nous  donc  à  rappeler  les  noms  de 
Georges  Chastelain,  né  dans  le  comté  d'Alost,  en  Flandre,  en  1403,  mort  à 
Valenciennes  en  l't"5,  chroniqueur  au  service  de  la  maison  de  Bourgogne  et 
poète,  mais  bien  mauvais  poète;  —  de  Jean  Meschinot,  né  vers  1420,  à  Nantes, 
mort  en  IWI,  auteur  des  iMnettes  des  Princes,  recueil  de  ballades;  —  de  Jean 
Molinel,  né  dans  le  Boulonnais,  mort  en  liiOT,  à  Valenciennes;  liisloriographe  de 
la  maison  de  Bourgogne,  comme  Chastelain,  mais  plus  célèbre,  grâce  aux  éton- 
nantes bizarreries  de  sa  versification.  —  Henri  Bande,  né  à  Moulins,  vers  1430, 
poète  comique  et  satirique,  appartient  à  l'histoire  de  la  poésie  dramati(|ue;  on 
retrouvera  son  nom  dans  le  chapitre  suivant.  —  Octavien  de  Saint-Gelais,  né  en 
I  t(JG,  mort  en  lo02,  évéque  (rAngoulème,  est  l'auteur  de  la  Chasse  d'Amour  en 
vers;  du  Séjour  d'/wnneur,  mêlé  de  prose  et  de  vers,  et  de  traductions  en  vers 
de  VEnéide  et  de  quehjues  parties  d'Ovide.  Son  fils,  ou  neveu,  Mellin  de  Saint- 
Gelais  a  fait  oublier  Octavien,  (pii  fut  fort  admiré  à  la  fin  du  xv"  siècle  et  per- 
l)étuellement  cité  comme  un  maitre  par  l'auteur  du  Jardin  de  Plaisance  (voir 
ci-dessous,  p.  392). 


302  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN  AGE 

et  le  choix  des  mots,  une  grande  vivacité  dans  le  dialog-ue,. 
mais  ce  qui  fait  défaut  ])artout,  c'est  le  sentiment  sincère,  et 
c'est  la  poésie.  Ces  réflexions  s'appliquent  bien  à  Goijuillart 
et  à  la  plupart  des  rimeurs  contemporains. 

Les  Arts  poétiques.  —  A  ce  moment  où  la  poésie  est  en 
pleine  décadence,  on  commence  à  multiplier  les  poétiques.  Réu- 
nissons ici  quelques  renseignements  précis  concernant  tous  les 
Arts  poétiques  français  antérieurs  à  la  Renaissance.  Le  premier 
en  date  est  celui  d'Eustache  Deschamps',  daté  du  25  novem- 
bre 4392  -.  Viennent  ensuite,  par  ordre  chronologique,  vers 
1405,  le  court  traité  du  moine  augustin  Jacques  Legrand 
(ou  Magnii) ,  intitulé  :  Des  rithmes  et  comment  se  doivent 
faire  ^.  —  Les  rèf/les  de  la  seconde  rhétorique  ^,  ouvrage  ano- 
nyme, écrit  vers  1415;  la  seconde  rhétorique,  c'est  la  rhétorique 
envers,  par  opposition  à  la  rhétorique  en  prose  ou  oratoire; 
c'est  donc  ce  que  nous  appelons  la  poétique.  —  La  seconde  rhé- 
torique par  Bauldet  Herenc^;  c'est  aussi  une  poétique;  elle  fut 
composée  vers  1432.  —  Le  Traité  de  l'art  de  rhétorique  ^  anonvme,. 
et  renfermant  aussi  une  seconde  rhétorique  ou  poétique,  écrit 
vers  1475.  —  L'Art  et  science  de  rhétorique  '' ,  par  Molinet,  faus- 
sement attribué  à  un  inconnu  (Henri  de  Croy)  et  restitué  à  son. 
véritable  auteur  par  M.  Ernest  Langlois;  l'ouvrage  fut  composé 
en  1493.  —  L'Art  de  rhétorique  pour  rincer  en  plusieurs  sortes  de 
rimes  ^  ouvrage  anonyme,  imprimé  sans  lieu,  ni  date,  vers  1500. 
—  A  la  môme  époque  :  ILnstructif  de  la  seconde  rhétorique  ", 
par  l'Infortuné  (pseudonyme  d'un  inconnu),  ouvrage  imprimé,, 
fort  célèbre  et  souvent  cité  sous  son  autre  titre  :  le  Jardin  de 
plaisance.  Il  est  surtout  curieux  par  les  nombreuses  pièces  (h» 

1.  Voy.  ci-(lsssns,  p.  3oo.  Il  est  intitulé  :  L'art  de  dictier  et  de  fere  cliançons, 
halades,  virelais  et  rondeaulx.  Didier  revient  à  composer  (voir  ci-dessus,  p.  317 
note  1). 

2.  Œuvres,  publiées  par  Saint-IIilairc  et  Raynaïul,  I.  YII,  p.  206. 

3.  C'est  un  chapitre  du  Livre  de  Bonnes  Mœurs  (jue  Lej.'ranil  tira  de  soa 
Sophologium. 

4.  Bibl.  nal.  Nouv.  acquis.  Ms.  fr.  4237. 

5.  Riblioth.  Valicane,  14f)8. 

G.  Bibl.  nat.  Nouv.  acquis,  Ms.  fr.  1869. 

".  Ribl.  nat.  .Ms.  fr.  2io9.  Édition  gottiiciue  par  Yérard  :  ri'iniprinié  j)ar  Crapelel. 

8.  Réimprimé  dans  le  Recueil  <lc  poésies  diverses  du  xiv"  et  du  xv"  siècle. 
{Bibliothèque  elzévirienne.)  —  Ms.  2375,  f  38.  (Bibl.  nal.) 

9.  11  est  en  vers,  tandis  que  tous  les  ouvrages  énumérés  plus  haut  sont  er> 
I)rose.  Voir  sur  ces  Arts  jioétiques  et  sur  ceux  du  xvi"  siècle  l'excellent  travail 
de  M.  Ern.  Lanj-'lois  :  De  artihus  r/iplorice  ryllimicr,   Paris,  nouillon,  1890,  in-S. 


I 


LA  POESIE  AU  XV'  SIÈCLE  393 

vors  qu'il  renferme,  alléguées  comme  exemples  ;  beaucoup  ne  se 
trouvent  pas  ailleurs.  Aucun  ouvrag-e  ne  nous  renseigne  mieux 
que  le  Jardin  sur  les  bizarres  embarras  de  la  versification  fran- 
çaise à  la  veille  de  la  Renaissance.  Des  règles  subtiles  et  obs- 
cures, des  complications  baroques  et  ennuyeuses  de  rime  et  de 
mesure  étaient  devenues  pour  ces  grands  «  facteurs  »,  comme 
ils  se  nommaient,  la  condition  même  et  l'essence  de  la  poésie'. 

Il  ne  faut  pas  que  le  nom  de  Villon  nous  fasse  illusion  sur  la 
misère  et  la  faiblesse  de  la  poésie  française  à  la  fln  du  xv"  siècle. 
Ce  grand  poète  eut  des  admirateurs,  il  n'eut  pas  de  postérité. 
Après  lui,  la  poésie,  de  plus  en  plus  appauvrie  dans  son  inspi- 
ration et  rétrécie  dans  ses  limites,  toml)e  aux  mains  de  versifi- 
cateurs sans  génie,  qui  la  réduisent  à  un  jeu  difficile  et  ennuyeux 
et  voient  le  triomphe  de  l'art  dans  la  bizarrerie  des  règles. 
Alors  faute  de  style  et  faute  d'idées,  on  se  complaît  dans  ces 
rares  merveilles  de  la  rime  annexée,  batelée,  couronnée,  équivo- 
quêe,  fratrisée;  la  prosodie  devient  un  casse-tête  et  le  poète  un 
jongleur,  sous  le  nom  de  rhéforiqi(ei(r,  ou  plus  modestement  de 
facteur.  Détestable  facture,  qui  pour  enchâsser  les  mots  dans 
ces  cadres  bizarres,  devait  d'abord  torturer  la  pensée,  ou  plutôt 
la  supprimer. 

Ainsi  finit  misérablement  la  poésie  du  moyen  âge,  dont  le  pre- 
mier essor  avait  été  si  hardi,  si  puissant,  si  original.  Sous  le 
règne  de  Charles  YIII  (en  dehors  du  théâtre  oii  se  produisent 
encore  des  œuvres  sans  valeur  de  style,  mais  qui  ont  une  autre 
Aaleur),  la  poésie  ne  fournit  plus  qu'une  satire  sèche  et  mes- 
quine des  travers   du   temi)S,  ou,    ce   qui  est  pis   encore,  des 

1.  Faut-il  citer  un  exemple  de  ces  inepties?  Voici  le  couplet  de  «  balade  éqùi- 
voquée  »  que  cite  Eustache  Deschamps  dans  son  Art  de  dicter,  et  de  son  aveu 
«  sont  les  plus  fors  balades  qui  se  puissent  faire  »  : 

Lasse  !  Lasse  !  malheureuse  et  dolente  ! 
Lente  me  voy,  fors  de  soupirs  et  plains. 
Plains  sont  mes  jours  d'ennuy  et  de  tourmente; 
Mente  qui  veult,  car  mes  cuers  est  certains 
Tains  jusqu'à  mort,  et  pour  celli  que  'fains  ; 
Ains  mains  ne  fut  dame  si  fort  a.taiiite. 
Tainte  me  voy  quant  il  m'ayme  le  mains. 
Mains  entendez  ma  piteuse  complainte. 

On  n'est  pas  tenu  de  comprendre.  Ajoutons  que  ces  inepties  difficiles  avaient 
de  tout  temps  trouvé  faveur  au  moyen  âge.  Déjà  au  xm"  siècle,  le  Théophile  de 
Rutebeuf,  les  Miracles  de  Gautier  de  Coincy,  et  vingt  autres  ouvrages  sont 
émaillés  de  vers  équivoques  qui  s'y  enchâssent  comme  des  joyaux.  A  la  fin  ce 
mauvais  goût  s'accrut,  et  le  logogriphe  envahit  toute  la  poésie. 


394 


LES  DERNIERS  POETES  DU  MOYEN  AGE 


lioiits-iimôs,  villes  dànie  ol  de  sens,  pénil)l<Mn(Mit  asscmlilés  selon 
les  rèiiles  obscures  d'une  versification  mécani(|ue  et  compliquée. 
Un  lionime  de  l)on  sens  et  d'esprit,  qui  s'appcdait  (]lénienl 
Marot,  que  la  nature  navait  j»as  doué  d'ailleurs  d'un  i^énie  exti'a- 
ordinaire,  a  conquis  et  conservé  la  réputation  d  un  i^rand  poète, 
seulement  pour  avoir  sauvé  la  j)oésie  française,  dans  cette  crise 
dangereuse,  en  la  ramenant  au  naturel  et  à  la  vérité.  Mais  du 
Grand  Testumenl  aux  premières  Epilres,  quelle  ]iauvreté!  quel 
désert  ! 


///.   —  Les  conteurs.  Antoine  de  la  Salle. 


Dans  une  forme  parfois  spirituelle  et  piquante  (qui  fait  illu- 
sion à  plusieurs  sur  la  pauvreté  du  fond),  la  prose  littéraire,  à  la 
lin  du  xv"  siècle,  offre  à  }teu  près  les  mêmes  symptômes  d'épui- 
sement. Toutefois,  elle  eut  alors  le  bonheur  de  posséder  un 
écrivain,  Antoine  de  la  Salle,  l'auteur  certain  du  Petit  JeJian  de 
Saiulré,  l'auteur  probable  des  Quinze  Joies  de  mariage,  et  des 
Cent  Nouvelles  nouvelles.  11  était  né  vers  1398,  on  ne  sait  dans 
quel  pays.  Sa  jeunesse  est  inconnue.  Il  vivait  à  Rome  en  li22, 
au  milieu  d'une  société  d'huiuanistes,  plus  spirituels  que  ver- 
tueux, lia,  il  lut  avec  amour  les  conteurs  et  les  novellistes  italiens  ; 
il  connut  le  Pog-ge,  ce  savant  homme,  heureux  découvreur  de 
vingt  ouvrages  antiques;  mais  qui  n'est  plus  connu  que  pour  ces 
Facéties  dont  la  licence  est  restée  fameuse.  Plus  tard,  Antoine 
de  la  Salle  entre  au  service  de  René,  comte  d'Anjou,  comme 
précepteur  du  duc  de  Calabre,  son  fils.  Il  compose  pour  son 
élève  une  sorte  d'encyclopédie,  qu'il  intitule  la  Salade,  «  pour 
ce  qu'il  y  môle  plusieurs  bonnes  herbes  »  et  aussi  pour  jouer  sur 
son  nom,  à  la  mode  du  temps.  L'éducation  terminée,  il  passe  à 
la  cour  de  Boni-g-ogne,  et  devient  précepteur  des  trois  jils  de 
Louis  de  Luxembourg,  le  futur  connétable  de  Saint-Pol.  Elst-ce 
dans  le  même  temps  (|ue  ce  singulier  précepteur  aurait  tenu  la 
|)lume  pour  ri'-digci'  les  C'en/  .\oiivellcs  nouvelles^  recueil  licen- 
cieux, qu'on  allribne  tantôt  à  lui,  tantôt  à  Louis  XI,  mais  où 
Louis   XI    n'eut   peut-être   aucune    part.  .}fonsei(/neiir,  dans  le 


LES  CONTEURS.   ANTOINE  DE  LA   SALLE  395 

recueil,  désigne  le  duc  de  lîourgotçne,  Philippe  le  Bon.  Une  seule 
nouvelle  est  attribuée  à  Antoine  de  la  Salle;  cinq  autres  sont 
attribuées  à  Vac(eiir  (auteur)  sans  autre  nom.  Quebjues-uns 
croient  qu'on  fait  tort  à  Antoine  de  la  Salle,  en  imputant  une 
œuvre  aussi  grossière  à  un  écrivain  délicat,  qui  n'avait  pas 
besoin  (il  l'a  prouvé  ailleurs)  d'un  condiment  aussi  vulgaire, 
pour  être  plaisant  et  gai.  Malgré  le  titre,  ces  Xoiivetles  ne  le  sont 
pas  toutes  :  l'auteur  déclare  qu'il  imite  Boccace;  mais  il  lui 
emprunte  peu  de  chose  directement.  Il  doit  davantage  au  Pogge. 
La  France  reprenait  ainsi  à  l'Italie  en  partie  ce  que  celle-ci  avait 
emprunté  de  nos  fabliaux.  Dans  ce  perpétuel  échange  de  facéties 
traditionnelles,  le  fond  a  bien  peu  de  valeur;  la  peinture  des 
mœurs  n'y  est  pas  sérieusement  observée;  la  licence  y  est  de 
convention,  comme  la  courtoisie  avait  été,  dans  d'autres  genres. 
Quoi  qu'on  ait  dit,  la  vie  du  siècle  n'est  pas  là;  mais  le  style  a 
des  qualités  ;  ou  plutôt  (car  ce  mot  de  style  suppose  quelque  chose 
de  personnel  qu'on  ne  rencontre  guère  ici)  la  langue  est  bonne, 
souvent  vive  et  piquante;  ailleurs  aisée  dans  sa  nonchalance  un 
peu  lente;  toujours  naturelle,  abondante,  et  riche  de  mots  et 
d'expressions  colorées. 

Mais  le  Petit  Jehan  de  Saintré,  comme  œuvre  littéraire,  est  bien 
supérieur  aux  Cent  Nouvelles.  Celui-là  signé  et  daté  (de  Geneppe, 
25  septembre  1459)  est  l'œuvre  authentique  d'Antoine  de  la 
Salle,  qui  l'a  dédié  à  son  ancien  élève,  le  duc  de  Calabre.  Le 
héros  du  roman  n'est  pas  imaginaire  :  Jean  de  Saintré,  séné- 
chal d'Anjou  et  du  Maine,  «  que  l'on  tenait,  dit  Froissart,  pour 
le  meilleur  et  le  plus  vaillant  chevalier  de  France  »,  avait  vécu 
au  xiv"  siècle,  et  combattu  bravement  à  Poitiers.  Il  était  mort 
en  1368.  Mais  Antoine  de  la  Salle  n'emprunta  guère  à  l'histoire 
que  le  nom  de  son  personnage;  et,  dans  le  cadre  où  il  l'a  placé, 
ce  sont  les  mœurs  de  son  propre  temps  qu'il  a  voulu  peindre.  La 
«  jeune  dame  des  Belles  Cousines,  sans  autre  nom  nommer  », 
figure  quelqu'une  des  femmes  de  haute  naissance  à  qui  le  roi 
accordait  ce  titre  de  «  belle  cousine  ».  Le  livre  est  très  singu- 
lier par  le  contraste  absolu  des  deux  parties  qu'il  renferme. 
C'est  d'abord  une  peinture  tout  idéale  de  lame  et  de  la  vie  d'un 
jeune  chevalier,  pur,  vaillant,  amoureux,  que  l'amour  d'une 
noble  et  vertueuse  femme  élève  au  plus  haut  point  d'honneur 


396  LES  DERNIERS  POETES  DU   MOYEN   AGE 

et  jusqu'à  rhéroïsme.  Saintré  est  lo  moilèle  parfait  de  la  cheva- 
lerie sans  tache  ni  défaut.  Toutefois  ses  exploits  se  déroulent 
dans  un  cadre  réel  ;  plus  de  fées,  de  géants,  d'épée  inacique. 
L'auteur  a  détinitivement  rejeté  la  défroque  merveilleuse  des 
anciens  romans  chevaleresques. 

Mais  quel  étranire  dénouement  vient  gâter  cette  œuvre  char- 
mante! Cette  nohle  dame,  dont  le  pur  amour  a  fait  de  Jean  de 
Saintré  un  héros,  tombe  elle-même  tout  à  coup,  et  sa  chute  est 
la  plus  inattendue,  la  plus  grossière,  la  plus  ignoble;  et  le  roman 
se  ferme  par  cette  honte,  et  par  les  sanglants  affronts  que  le 
chevalier  désillusionné  lance  par  devant  toute  la  cour,  à  cette 
femme  déshonorée.  Quel  plaisir  a  pu  trouver  Antoine  de  la 
Salle  à  terminer  en  fabliau  cynique  une  œuvre  héroïque  et 
chaste?  L'intention  de  l'auteur  n'est  guère  douteuse  :  il  a  voulu 
déshonorer  l'amour  platonique,  élevé  si  haut  par  la  tradition 
chevaleresque,  érigé  on  culte  presque  religieux,  assimilé  aux 
plus  nobles  vertus.  C'est  ici  la  revanche  de  l'esprit  bourgeois 
et  positif  contre  des  aspirations  héroïques  dont  la  chimère  le 
blesse  et  l'irrite.  Ainsi  le  moyen  âge  vieilli  brûle  de  ses  pro- 
pres mains  ce  qu'il  avait  adoré. 

Toutefois  chez  notre  auteur  l'amour  de  l'art  supplée  la  foi  (pii 
manque;  et  il  y  a  peu  de  pages  plus  charmantes  dans  toute  notre 
littérature  romanesque  que  celles  où  sont  racontées  les  premières 
entrevues  de  la  «  Dame  des  Belles  Cousines  »  et  du  petit  Jehan 
de  Saintré.  Beaumarchais  semble  avoir  puisé  là  l'idée  de  son 
Chérubin  ;  mais  il  ne  doit  qu'à  lui-même  et  à  son  siècle  la  sen- 
sualité libertine  et  dé[daisante  qui  chez  lui  gâte  le  personnage. 

Tout  le  monde  attribue  à  Antoine  de  la  Salle  les  Quinze  Joies 
de  mariage  (sur  la  foi  d'une  énigme  obscure  qu'on  lit  à  la  fin 
du  manuscrit  de  Rouen).  Sans  vouloir  y  contredire,  faisons 
remarquer,  toutefois,  que  l'auteur  inconnu,  en  déclarant,  dans 
son  Prolo'jiie,  (juil  n'est  pas  marié,  ajoute  «  qu'il  a  plu  à  Dieu 
le  mettre  en  un  autre  servage,  hors  de  franchise  qui!  ne  peut 
plus  recouvrer  ».  Ces  mots  semblent  désigner  un  homme 
d'église.  Or  Antoine  de  la  Salle  était  laïque. 

Quel  (|u'il  soit,  l'auteur  de  cette  liue  satire  est  un  éci-ivain  de 
mérite  el  un  observateur-  couiicpie  très  ingénieux.  Il  nétait  pas 
bien  neuf  aj)rès  Eustache  Descliauips.  ou   plulùl  après  tout  lo 


LES  CONTEURS.   ANTOINE  DE  LA  SALLE  397 

moyen  iiiio,  de  recommencer  réternelle  satire  des  femmes  et 
rinterminable  tableau  des  infortunes  du  ménaue.  L'auteur  des 
^Jiiinze  Joies  rajeunit  sa  matière  par  l'agrément  tout  nouveau 
d'un  style  merveilleusement  fin  et  spirituel  (très  travaillé  dans 
sa  bonhomie  et  son  insouciance  affectée)  ;  il  la  relève  par  la 
précision  de  l'observation  comique,  singulièrement  attentive  et 
pénétrante,  habile  à  saisir  les  plus  menus  détails,  mais  aussi  à 
choisir  ceux  qui  éclairent  le  mieux  tout  l'ensemble  d'un  carac- 
tère ou  d'une  situation.  Jamais  la  vie  routinière  et  bourjreoise 
dans  ce  qu'elle  peut  avoir  de  plus  uniformément  laid,  triste, 
étroit,  plat,  mesquin,  mensonirer,  n'a  été  plus  àprem.cnt  étu- 
diée, plus  crûment  rendue. 

Ainsi,  de  quelque  côté  qu'on  se  tourne,  qu'on  lise  Villon  ou 
Coquillart,  le  Champion  des  Dames  ou  le  Petit  Jehan  de  Saintré, 
les  Cent  Xoiivelles  nouvelles,  ou  Pathelin  ou  les  Quinze  Joies  de 
mariage,  partout,  la  littérature  en  prose,  en  vers,  à  la  fin  du 
XV*  siècle,  nous  apparaît  réduite  à  la  satire,  et  })resque  exclusi- 
vement sarcastique,  au  moins  de  iroùt  et  de  tendance.  !Malheu- 
reusement,  de  toutes  les  formes  du  g-énie  humain  celle-là  se 
dessèche  le  plus  vite  et  se  renouvelle  le  moins;  elle  épuise  tôt 
le  sol  qui  la  porte.  Durant  tout  le  moyen  âge,  l'esprit  héroïque 
et  chevaleresque  des  chansons  île  geste,  des  romans  bretons, 
des  chansons  lyriques,  avait  fait,  pour  ainsi  dire,  équilibre  à 
l'esprit  bourgeois,  narquois,  railleur  du  Renard  et  des  fabliaux  : 
au  xv"  siècle,  cet  équilibre  est  rompu;  la  veine  héroïque  est 
tarie;  le  courant  satirique  déborde  et  envahit  tout.  Le  sens  poé- 
tique de  la  vie  se  perd  :  la  poésie  n'est  plus  qu'ironie,  ou 
curieux  tour  de  force  et  acrobatie  rimée.  Quoi  qu'on  ait  pu  dire, 
le  vieux  tronc  fatigué  allait  ne  plus  donner  que  des  fruits  vul- 
gaires, et  la  Renaissance  qui  le  rajeunit  par  l'apport  d'une  greffe 
généreuse,  ne  fut  ni  funeste,  ni  même  inutile  à  l'esprit  français. 

BIBLIOGRAPHIE 

A  consulter  :  Le  Clerc  et  Renau,  Discours  sur  l'état  des  lettres  et  des 
beaux-arts  au  XIV^  siècle,  Paris,  1865,  2  vol.  in-8.  Extraits  de  l'Histoire 
littéraire  de  la  France. 

Sur  Glillalme  de  Maciiaut  :  Œurrcs  choisies,  édit.  P.  Tarbé.  Paris. 
1849,  in-8.  —  Le  Voir  Lit,  édit.  P.  Paris,  Paris,   1875,  in-8.  —  La  guerre 


398  LES  DERNIERS  POÈTES  DU  MOYEN   AGE 

d'Alexandrie,  édil.  Mas  Latrie.  Paris,  in-8.  —  Lebeuf  et  Caylus.  dans 
Mémoheii  de  l'Acadcmic  des  inscriptions,  t.  XIX,  p.  377  ;i  'i  lU.  —  Magnin, 
Journal  des  sarants,  1851,  399-410,  47;J491. 

Sir  Piiii.iim'ï:  de  Vitry,  et  VOvide  moralisé  de  Chrétien  Legouais  : 
B.  Hauréau,  Mémoires  de  r Académie  des  insci'ipt.,  2"  partie,  p.  45.  — 
G.  Paris.  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXIX.  —  L.  Sudre,  Ovidii 
Metam.  libros  qicomodo  nostrates  medii  wvi  poelvc  imitati  sint.  Paris,  1893. 

Sur  Froissart  poète  :  Poésies,  publiées  par  Scheler.  Bruxelles,  3  vol.  in-8. 

Sru  ErsTACiiE  Deschami's  :  Une  édition  complète  de  ses  œuvres,  coni- 
meneéc  par  le  marquis  de  Saint-Hilaire,  continuée  par  Gaston  Raynaud. 
est  en  cours  de  piihlicalion,  Paris,  in-8:  le  8*^  vol.  a  j)aru  en  1893.  Anté- 
rieurement P.  Tarbé  avait  publié  3  volumes  d'œuvres  choisies,  Paris,  1850, 
in-8.  —  Sarradin.  Eustaclic  Dcschawps,  Versailles.  1879,  in-8. 

Sur  la  I'oésie  au  xv'  siècle  :  Gaston  Paris,  La  Poésie  française  un 
A'V>=  siècle,  leçon  d'ouverture,  Paris,  188G,  in-8. 

Sur  Christine  de  Pisan  :  Une  édition  complète  de  ses  poésies,  par 
Maurice  Roy.  est  en  cours  de  publication,  Paris,  in-8.  Le  3*^  vol.  a  paru 
en  1895.  —  Robineau,  Christine  de  Pisan,  Saint-Umer,  1882,  in-12. 

Sur  Ai.ain  Ciiartier  :  Œuvres,  édit.  Duchesne.  Paris,  1617,  in-4.  — 
Delaunay,  Alain  Chartier,  Paris,  1876,  in-8.  —  Lenient,  La  Satire  en 
France  au  moyen  drje,  chap.  xv,  Paris,  in-12,  1883,  3^'  éd.  —  Dufresne 
de  Beaucourt,  Les  Chartier  {Mémoires  de  la  Société  des  antiquaires  de 
Normandie,  t.  XXVIII,  1870). 

Sur  Charles  d'Orléans  :  Poésies,  édil.  Ch.  d'Héricault,  Paris,  2  vol. 
in-12.  —  Beaufils.  Charles  d'Orléans,  Paris,  1861,  in-8.  —  Champollion- 
Figeac,  Louis  cl  Charles  d'Orléans,  Paris,  1844,  2  vol.  in-8.  —  Goujet. 
Bibliothèque  française,  IX,  230-287.  —  Sallier,  Mémoires  de  l'Académie  des 
inscriptions,  t.  XIII,  p.  580-592;  t.  XX,  p.  361-378. 

Sur  Martin  Le  Franc  :  Goujet,  Bibliothèque  française,  t.  IX.  p.  187-230. 
—  G.  Paris,  Uomania,  1887.  p.  383-f37.  —  A.  Piaget,  jV/ari/"  Le  Franc. 
Lausanne,  1888,  in-12. —  A.  Campaux,  La  Question  des  femmes  au  XV^  siè- 
cle, Paris,  1865,  in-8,  41  page-^. 

Sur  Martial  d'Auvergne  :  Goujet,  Bibliothèque  française,  t.  X,  p.  39-68. 
L'amant  rendu  cordelier,  édit.  Montaiglon,  Paris,  1881,  in-8.  —  Lenglet- 
Dufresnoy  l'avait  donné  à  la  suite  des  Arrêts  d'Amour,  Amsterdam,  1731. 
in-12.  Les  Vigiles  de  Charles  VU  avaient  été  réimprimées  à  Paris  en  1724. 

Sur  Villon  :  Nous  indiquons  seulement  la  dernière  édition  (la  meilleure 
aussi)  :  Œuvres  complètes  de  François  Villon ,  par  Auguste  Longnon. 
Paris,  1892,  in-8.  Consulter  :  Longnon,  Élude  biographique  sur  Frannùs 
Villon,  Paris,  1877,  in-12,  —  A.  Campaux,  François  Villon.  Paris,  1859, 
in-8. 

Sur  (^oouillart,  consultei-  l'édition  de  ses  poésies  donnée  par  Ch.  d'Hé- 
ricault, dans  la  Bibliothèque  FIzéririenne,  2  vol.  in-16,  Paris,  18.i7. 

On  consultera  avec  IVuit  Icîs  notices  données  i)ar  Vallet  de  Viriville 
dans  la  Nourelle  Biographie  générale  sur  les  principaux  poètes  du  xv  siècle. 

Sur  les  Arts  poétiques,  consnllei-  Ern.  Langlois.  Be  artibus  ihetoricr 
rhythmicx,Piivi^,  1890,  in-8. 

Pour  les  Cent  Nouvelles  nouvelles  voir  édit.  Thomas  Wright,  2  vol.  in- 16, 
1858  {Bibl.  Elzév.).  P.  Jannet  a  publié  les  Quinze  Joies  de  mariage,  1857, 
in-16  {Bibl.  Elzév.).  La  meilleure  édition  du  Petit  Jehan  de  Saintré  est  celle 
de  Guichard,  in-18,  Paris.  18i3.  Sur  les  sources  des  Cent  Souvellcs,  voir 
Pietro  Toldo.  Contributo  ullo  studio  dnlla  novella  frnnccse  dcl  XV  e  XVI  Sccolo 
Uoma,  18'.i;).  -—  (;.  Paris,  dans  Journal  des  Savants,  juillet  1895. 

Voir  Ch.  Aubertin.  Histoire  de.  la  langue  et  de  la  littérature  françaises  au 
inoijen  âge,  Paiis.  1883.  2''  édit.,  2  vol.  in-8. 


CHAPITRE    VIII 
LE    THÉÂTRE   ' 


/.   —  Théâtre  religieux. 


Origines  du  théâtre  religieux.  —  La  [)oésie  dramatique 
est  aussi  ancienne  en  France  que  l'épopée  ou  que  la  chanson; 
mais  le  genre  ne  s'est  pleinement  développé  qu'à  la  fin  du  moyen 
âge,  au  xv"  siècle.  L'immense  popularité  du  théâtre  à  cette 
époque  s'explique  par  des  circonstances  générales  :  elle  coïncide 
avec  le  développement  de  la  vie  sociale,  l'aug-mentation  de  la 
population  urbaine,  le  progrès  continu  des  arts,  de  l'industrie 
et  du  commerce,  l'accroissement  de  la  l>ourgeoisie  en  nomljre. 
en  richesse,  en  influence.  En  même  temps  et  par  les  mêmes 
causes,  jointes  à  la  diffusion  g-énérale  des  moyens  de  culture  et 
d'instruction,  l'ignorance  et  la  rusticité  populaires  diminuaient. 
Les  petits-fils  des  anciens  serfs,  devenus  artisans  libres,  com- 
mençaient à  pouvoir  suivre  et  goûter  une  représentation  drama- 
tique, même  longue  et  complexe.  Ainsi  du  jour  où  il  y  eut  un 
[)ublic,  le  théâtre  lui  llorissant. 

Mais  à  cette  époque  il  existait  déjà,  en  germe,  depuis  trois  ou 
quatre  siècles,  tâtonnant,  pour  trouver  sa  voie,  et  s'efforçant  de 
grandir,  }»ar  des  essais  curieux  et  originaux,  mais  épars  et  mal 
suivis.  En  France  comme  en  Grèce,  et  chez  la  phiparl  des  |)('U|des, 

I.  Par  M.  l'etil  (1<^  Jiillrvillc,  professeur  à  la  FaciiUé  i\ti^  lollres  de  Paris. 


400  LE  THEATllE 

le  théâtre  était  né  du  culte  religieux,  et  dans  Téglise  même.  Au 
milieu  de  Toflice  liturgique,  trop  court  au  gré  de  la  piétc'  du 
peuple,  les  prêtres  inséraient,  à  l'époque  des  fêtes  soleiuielles, 
surtout  au  temps  de  Noël  et  de  Pà(|ues,  une  représentation  dia- 
loguée  des  scènes  évangéli(jues  dont  on  faisait  mémoire  en  ces 
jours,  comme  de  la  Nativité  de  Jésus,  ou  de  la  Résurrection.  Le 
drame  était  court,  réduit  aux  traits  essentiels  :  une  simple  para- 
phrase du  texte  sacré.  11  était  écrit  en  latin,  et,  à  l'origine,  en 
prose.  Les  acteurs  étaient  des  prêtres  et  des  clercs.  La  représen- 
tation était  tout  entière  grave,  solennelle,  hiératique.  C'est  cette 
forme  ancienne  du  drame  que  nous  appelons  le  drame  liturt/ique. 
Peu  à  peu  la  poésie,  d'ahord  en  latin,  plus  tard  en  langue 
vulgaire,  et,  avec  la  poésie,  l'inspiration  individuelle  s'introduisit 
dans  le  drame  liturgique  et  en  altéra  le  caractère  primitif.  On 
joua  encore  dans  les  églises  des  drames  liturgiques  où  le  latin 
était  mêlé  de  français;  mais  quand  l'idiome  })opulaire  eut  entiè- 
rement supplanté  le  latin,  le  drame  sortit  de  l'église  et  passa 
<les  mains  des  prêtres  aux  mains  des  laïques.  Cette  évolution 
paraît  s'être  accomplie  au  xn"  siècle. 

Le  drame  d'Adam  (XIF  siècle).  — A  cette  époque  appar- 
tient le  })lus  ancien  drame  connu,  écrit  tout  en  français  (sauf  les 
versets,  les  7'épons,  les  leçons  \  et  les  indications  scéniques  qui 
sont  encore  en  latin).  L'œuvre  est  intitulée  Représentation 
d'Adam.  C'est  l'histoire  de  la  chute  du  premier  homme  et  du 
meurtre  d'Ahel,  suivie  d'une  procession  de  tous  les  prophètes' 
qui  ont  annoncé  la  venue  du  Messie.  La  pièce  se  jouait  sur  la 
place  puhlique,  mais  devant  l'église,  et  l'estrade  était  adossée  au 
portail,  car  parmi  les  indications  de  la  mise  en  scène,  il  est  dit 
que  l'acteur  qui  jouait  le  personnage  de  Dieu  devait  rentrer 
dans  l'église  ])endant  (ju'il  n'était  pas  en  scène.  L'auteur  {\Ada)n 
est  inconnu;  il  n'était  pas  sans  talent;  certaines  scènes  sont  hien 
conduites  et  témoignent  d'un  sentiment  juste  du  dialogue  et  des 
earactères  :  la  scène  où  le  démon  tenle  el  séchiil  la  femme 
oppose  d'une  façon  naïve  et  animée  le  langage  de  la  Hatferie  et 
i-elui  de  la  crédulité. 


1.  Ces  textes  litiirffiqiies,  lus  par  un  rlorr,  nu  cliantés  par  un  cliœur,  inter- 
rompaient (le  temps  en  lemiis  la  rei)résentalion,  tout  en  s'y  raltacliaiit  par  le 
.sens 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  401 

Jean  Bodel  et  Rutebeuf  (XIIP  siècle).  —  Le  siècle 
suivant,  le  xiii'"  siècle,  vit  certainement  s'accomplir  un  grand 
progrès  dans  Fart  dramatique,  toutefois  sans  qu'une  tradition 
réussît  à  se  fonder,  car  les  quatre  pièces  que  nous  avons  con- 
servées de  ce  temps  appartiennent  à  des  genres  tout  à  fait  diffé- 
rents et  dont  aucun  n'a  fait  école  *. 

Le  Saint  Nicolas  de  Jean  Bodel  offre  un  singulier  mélange  de 
sentiments  et  de  faits  incohérents,  qui  d'avance  dépassaient  de 
bien  loin  les  futures  audaces  du  théâtre  romantique.  Une  partie 
de  la  pièce  met  en  scène  des  chrétiens  en  Terre-Sainte,  luttant 
contre  les  infidèles;  ils  s'encouragent  sur  le  champ  de  bataille 
à  combattre,  à  mourir  pour  le  Saint-Sépulcre;  et  ces  vers  sont 
parmi  les  plus  beaux  qu'ait  inspirés  le  feu  sacré  de  la  croisade. 
Ils  combattent,  ils  meurent;  un  ange  descend  du  ciel,  et,  sur 
leurs  corps  gisants,  il  entonne  un  chant  de  gloire.  Le  reste  de  la 
pièce  se  passe  au  cabaret,  entre  buveurs,  dont  plusieurs  sont  en 
même  temps  des  voleurs,  qui  causent  entre  eux,  en  argot.  Elle 
s'achève  enfin  par  une  conversion  générale  des  musulmans.  Un 
miracle  de  saint  Nicolas,  seul  lien  de  ces  scènes  décousues,  nous 
fait  penser  que  la  pièce  a  dû  être  composée  pour  quelque  con- 
frérie dont  ce  saint  était  le  patron  et  jouée  peut-être  par  des 
écoliers,  la  fête  de  saint  Nicolas  étant,  au  moyen  âge,  la  fête 
commune  de  toutes  les  écoles. 

C'est  aussi  pour  une  confrérie  que  Rutebeuf,  qui  vivait  à 
Paris  au  temps  de  saint  Louis,  composa,  selon  l'apparence,  son 
Miracle  de  T/iéophile,  où  il  met  en  scène  une  légende  dix  fois 
traitée  au  moyen  âge  par  la  poésie  narrative  ou  lyrique,  et 
représentée  plus  souvent  encore  par  le  bas-relief  ou  le  vitrail. 
Théophile,  prêtre  ambitieux  qui  vivait  au  vi"  siècle,  en  Cilicie, 
avait  vendu  son  àme  au  diable  pour  recouvrer  une  charge 
perdue;  puis  il  s'était  repenti,  et  par  l'intercession  de  Notre- 
Dame  il  avait  obtenu  que  le  billet  signé  de  sa  main  et  remis 
à  Satan  lui  fût  rendu  miraculeusement.  On  a  dit  plus  haut 
comment  le  genre  des  miracles  narratifs  avait  surtout  fleuri  au 
xn"  siècle  et  au  xin®;  le  miracle  dramatique  fui  surtout  en  faveur 
au  xiv''  siècle;  le  lien  des  deux  genres  est   étroit,   l'esprit  et 

1.  Deux  de  ces  pièces  (par  Ailam  do  la  Hallei  apparlioiinont  an  Ihéàtre  comi- 
que; il  en  sera  question  plus  loin. 

Histoire  de  ia  langue.  l\.  «-O 


402  LE  THEATRE 

l'intention,  semblables;  le  second  n'est  autre  chose  que  le  pre- 
mier plus  larg:ement  (lévelop})é,  mis  en  dialogue  et  porté  sur  la 
scène. 

Miracles  dramatiques  (XIV  siècle).  —  Il  nous  est  resté 
du  xiv°  siècle  quarante-trois  pièces,  (|ui  toutes  (sauf  une  seule) 
appartiennent  au  même  genre  dramaticpie,  celui  des  «  miracles 
de  Notre-Dame  ».  Toutes  mettent  en  scène  une  intervention 
merveilleuse  de  la  Vierize  Marie  dans  un  événement  terrestre. 
qui  est  souvent  de  l'ordre  le  jdus  vulgaire;  de  sorte  que  la  jdu- 
part  de  ces  drames  offrent  le  singulier  contraste  du  mysticisme 
le  plus  exalté  avec  un  réalisme  trivial.  Onoicjue  les  faits,  puisés 
aux  sources  les  plus  variées  (Livres  saints,  légendes  pieuses, 
chansons  de  gestes,  romans  d'aventures),  appartiennent  à  des 
époques  très  différentes,  depuis  le  temps  de  Jésus-Christ  jusqu'à 
l'époque  contemporaine  de  l'auteur,  les  mœurs  décrites  sont 
uniformément  celles  du  xw*"  siècle;  elles  idées,  les  sentiments, 
le  langage,  prêtés  à  tous  les  personnages,  nous  renseignent 
surtout  sur  la  façon  de  sentir  et  de  penser  au  temps  des  premiers 
Valois.  Ces  }»ièces  décousues,  sans  style  et  sans  art,  nous  inté- 
ressent toutefois  par  cette  multitude  de  détails  précis,  frappants, 
naïvement  observés  qu'elles  nous  fournissent  sur  les  mœurs 
du  temps,  et  qu'on  chercherait  vainement  ailleurs;  Froissart 
lui-même,  l'admirable  peintre,  le  charmant  chroniqueur,  n'entre 
pas  plus  avant  dans  la  vie  intime  des  grands,  et  il  est  tout  h  fait 
muet  sur  la  vie  humble  des  petits. 

Quarante  de  ces  miracles,  réunis  dans  un  seul  manuscrit,  et 
accompagnés  de  servfntois  couronnés  ou  rsfr/vcs  ',  formaient 
assurément  le  répertoire  dramatique  d'un  put/  consacré  sous 
l'invocation  de  Notre-Dame.  Les  puys  étaient  les  académies 
du  moyen  âge,  l'éunions  semi-i'idigieuses,  semi-lettrées,  où  l'on 
présentait  des  vers,  on  l'on  disj)ulait  des  couronnes  et  des 
récompenses.  Il  y  avait  des  j)iii/s  au  xiv'"  siècle  dans  beauc(uq) 
de  villes  d(?  Friincc,  et  l'on  n'a  pu  déconvrir  encore  où  était 
situé  celui  (pii  vit  jouer  ces  |)ièces.  L'.intcni-  ou  les  auteurs  en 
sont  inconnus;  la  date  approximative  est  le  niilieu  du  xiv'' siècle. 
\j('s  miracles  s(»nt  «''crils  HiiifornH''ni('nl  en  vers  de  Iniil  syllabfs* 

1.  C'psl-;i-(lii'(>  récO)iipf'ns(fs  ou  admis  au  ro)i(ours. 

1.  Sauf  les  rondr'au.r  rlianl(''s  |tar  Ifs  anges  ([iii  acc()iii|)aj.'ni'nl  NnliT-Haiiio. 


THEATRE  RELIGIEUX  403 

rimaiil  deux  par  deux,  et  (M'tte  forme  devail  rester  jtar  exctd- 
lence  celle  de  toute  oMivre  dramatique,  sérieuse  ou  plaisante, 
mystère  ou  farce.  Elle  esl  vive,  ais(k',  facile  et  s'adapte  hien 
au  théûtre  par  son  uniformité,  (jui  C(Moie  la  prose  sans  v  tomber 
nécessairement.  Hut(d)euf,  Jean  Bodel,  Adam  de  la  Halle  avaient 
préféré  combiner  les  vers  de  diverses  mesures;  mais  cette 
variété,  qui  a  bien  son  charme,  est  peut-être  ]>lus  convenable 
dans  la  poésie  lyrique  que  sur  la  scène.  Une  disposition  sinjLJu- 
lière  consiste  à  terminer  cluKpie  coujdet  que  dit  un  acteur  par 
un  petit  vers  de  quatre  syllabes,  qui  rime  .avec  le  premier  vers 
du  couplet  suivant.  L'auteur  aidait  ainsi  à  la  faiblesse  de  mé- 
moire <les  acteurs,  en  leur  indi<|uant  à  la  fois  le  moment  où  ils 
devaient  parler  et  la  consonance  du  premier  vers  qu'ils  avaient 
à  dire.  Mais  cette  chute  à  la  fin  de  chaque  couplet  nous  paraît 
insupportable.  Le  mystère  s'en  débarrassa,  tout  en  çrardant 
l'usaiie  de  faire  rimer  le  premiers  vers  d'un  couplet  avec  le 
dernier  vers  du  précédent.  A  cause  de  l'énormité  de  certains 
rôles,  dans  ces  interminables  drames,  cet  artifice,  qui  nous 
semble  puéril,  n'était  peut-être  pas  inutile. 

S'il  est  vrai  que  le  mijstère  est  le  suprême  efîort  de  l'art  drama- 
tique au  moyen  aire,  le  miracle,  qui  le  précéda,  et  que  le  mi/stère 
devait  supplanter,  nous  semble  avoir  été  un  genre  mieux  conçu 
et  qui,  plus  heureux,  aurait  pu  donner  des  œuvres  remarquables 
entre  les  mains  d'auteurs  habiles.  Le  mystère,  exclusivement 
tiré  des  sources  sacrées,  sous  les  yeux  d'une  autorité  ecclésias- 
tique très  jalouse  de  la  pureté  immuable  du  doiime,  ne  pouvait 
se  développer  librement;  et  le  caractère  divin  ou  vénéré  de 
ses  j)rincipaux  personnages  le  condaujnait  à  changer  fort  peu  du 
premier  jour  au  dernier,  à  restei"  jusqu'à  la  fin  solennel,  hiéra- 
tique et  froid;  l'élément  comique  s'y  mêla  surabondamment, 
mais  pour  ainsi  dire  juxtaposé,  sans  pénétrer  et  animer  le  fond 
de  l'œuvre. 

Le  miracle,  en  dépit  du  titre,  était  bien  plus  humai))  que  le 
mystère;  Notre-Dame  apparaissait  pour  dénouer  l'intriiiue  et 
sauA'er  ou  consoler  la  vertu  malheureuse,  luaislefond  du  drame 
était  presque  toujours  une  action  toute  terrestre  et  très  ju'opi-c» 
à  émouvoir,  intéresser  et  charmer  les  hommes.  L'histoire  «  de 
la  marquise  de  la  Gaudine.  qui  par  l'accusemeut  de  l'oncle  de 


404  LE  THEATRE 

son  mari  (auquel  son  mari  l'avoit  conmiso  à  izardei")  fut  con- 
(lampnéo  à  ardoir,  dont  Anthenor  s'en  combati  à  l'oncle  et  le 
dosconlit  en  champ  »  ;  l'histoire  «  de  sainct  Jean  le  Panlu  her- 
mite  qui,  par  tem|)tacion  d'ennemy,  occist  la  fille  d'un  roy  et  la 
jetta  en  un  puiz,  et  depuis,  par  sa  penance,  la  resuscita  Nostre- 
Dame  »  ;  l'histoire  de  la  reine  de  Portugal,  «  comment  elle  tua 
le  senechal  du  roy  et  sa  ])ropre  cousine,  dont  elle  fu  con<lampnée 
à  ardoir,  et  Nostre  Dame  l'en  li^arenti  »  ;  l'histoire  d'un  enfant 
(|ui  «  resuscita  entre  les  hraz  de  sa  mère,  que  l'on  vouloit  ardoir, 
})our  ce  qu'elle  l'avoit  noie  «  ;  et  celle  de  «  Robert  le  Dyable, 
iîlz  du  duc  de  Normendie,  à  (|ui  il  fu  enjoint,  pour  ses  meffaiz 
que  il  feist  le  fol  sanz  parler,  et  depuis  (»t  Nostre  Seiirnenr  mercy 
de  li,  et  espousa  la  fille  de  l'empereur  »,  et  celle  «  de  sainte  Bau- 
teuch,  femme  du  l'oy  Glodoveus,  qui  pour  la  rébellion  de  ses 
deux  enfants  leur  fîst  cuire  les  jambes  »,  et  celle  du  roi  (!llovis 
«  ([ui  se  fist  crestiener  à  la  re(jueste  de  Clotilde  sa  femme  pour 
une  bataille  que  il  avoit  contre  Alemans  et  Senes  dont  il  ot  la 
victoire  »,  toutes  ces  pièces,  malsrré  le  cadre  surnaturel  où  l'ac- 
tion aime  à  s'enfermer,  sont  au  fond  très  analogues  à  tel  drame, 
à  telle  tragédie  moderne,  em|»loient  les  mêmes  ressorts  et  solli- 
citent les  mêmes  émotions  \  De  là  pouvait  sortir  un  théâtre 
animé,  vivant,  varié,  à  la  fois  très  dramatique  et  très  psycholo- 
gique; il  n'y  fallait  que  du  génie,  mais  la  conception  du  genre 
était  féconde.  On  n'en  peut  tout  à  fait  dire  autant  du  mystère, 
con<lamné,  par  sa  sublimité  même,  à  la  froideur  ou  à  des 
mélanges  de  ton  déplaisants,  et  à  la  fin  scandaleux. 

La  plupart  des  sujets  traités  dans  ces  miracles  sont  étranges 
el  douloureux,  et  toutes  les  misères  humaines  semblent  s'y 
étaler  avec  une  sorte  <le  recherche.  On  a  pu  voir  dans  cette 
angoisse  continue  l'écho  des  malheurs  affreux  de  la  France  au 
lendemain  de  Poitiers,  ])endant  la  Jacquerie  et  la  captivité  du 
roi  Jean.  Mais  ce  n'est  là  (ju'une  conjecture,  la  dale  précise  où 
ces  pièces  furent  composées,  ne  pouvant  être  fixée.  Au  reste, 
c'est  le  choix  seul  de  ces  sujets  lugubres  (jui  doit  ici  nous 
frapper,  car  aucun  de  nos  miiacles  n'est  original;  les  recueils 

1.  Voir  ci-joinl  deux  des  fiii.irantc  iiiinialiircs  qui  ornent  le  niannseril  des 
Miracles  cIp  Sntre-Uame  {'t"  miraele  :  la  reine  de  Portugal;  33'"  miracle  :  Robert 
Ir   Diable). 


Hi: 


lalitt.fr 


T  I!    CHAP  VIII 


LLA  REINE  DE  PORTUGAL  CONDAMNEE  AU  FEU 
Bibl.Nat,  Fds.fr.  819,  ¥"  34 

2 -LE  PAPE,  L'EMPEREUR  ET  LA  FILLE  DE  L'EMPEREUR. 

VISITENT  ROBERT  LE  DIABLE 

Bibl.Nat, Fds.fr.  820,  F°  157 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  405 

de  miracles  narratifs  (tels  que  celui  de  Gautier  de  Coinci)  sont 
naturellement  la  source  principale  où  les  auteurs  ont  puisé  *. 

Grisélidis  (XIV*'  siècle).  —  Nous  n'avons  conservé  qu'une 
seule  pièce  composée  au  xiv°  siècle  qui  ne  soit  pas  un  miracle 
de  Notre-Dame  :  c'est  V Histoire  de  Grisélidis,  où  rèj^ne  un  pathé- 
tique assez  touchant,  sans  aucun  emploi  du  merveilleux  ni  du 
comique.  Le  nom  de  cette  héroïne  de  la  patience  conjugale  était 
célèhre  au  moyen  âge;  un  lai  de  Marie  de  France  offre  le  premier 
germe  de  ses  tristes  aventures;  Boccace,  en  s'appuyant  sur  un 
fabliau  français  qui  semble  perdu,  les  raconta  longuement  dans  le 
Décainéron,  et  Pétrarque,  son  ami,  les  mit  ensuite  en  sou  beau 
latin  (1371).  Notre  auteur  inconnu  semble  les  avoir  le  premier 
mises  au  théâtre  ;  on  sait  qu'il  a  eu  encore  de  nos  jours  d'heureux 
imitateurs,  mais  qui,  tout  en  écrivant  de  jolis  vers  sur  cette  vieille 
donnée,  n'ont  pas  laissé  d'en  gâter  un  peu  la  simplicité  char- 
mante. Il  est  piquant  que  ce  soient  des  auteurs  du  xix°  siècle  qui 
aient  donné  au  diable  un  rôle  dans  le  drame  de  Grisélidis,  alors 
qu'il  n'en  a  aucun  dans  la  pièce  originale.  Ce  n'est  pas  non  plus 
très  heureux  d'avoir  représenté  l'héroïne  amoureuse,  au  moins 
d'inclination,  d'un  autre  que  son  mari;  dans  l'œuvre  primitive, 
elle  n'aime  que  ce  rude  maître,  ou  plutôt  elle  n'aime  que  l'obéis- 
sance ^ 

Les  Mystères  (XV^  siècle).  —  Gomme  nous  disions  plus 
haut,  le  mystère  du  xv"  siècle  est  le  grand,  le  suprême  effort  du 
théâtre  du  moyen  âge,  mais  s'il  est  vrai  qu'il  serait  injuste  de 
dire  que  ce  grand  effort  ne  produisit  qu'un  avortement,  il  faut 
avouer,  du  moins,  qu'il  n'en  sortit  aucun  chef-d'œuvre.  Le  mys- 
tère a  péché  de  tout  temps  par"  la  faiblesse  et  la  diffusion  du 
style,  et  de  plus  en  plus  par  l'abus  du  comi(|ue.  L'exécution 
s'est  trouvée  fort  au-dessous  de  la  conception,  qui  sans  doute 
était  grande  et  digne  d'un  meilleur  succès.  Exposer  devant  des 
spectateurs  croyants  l'histoire  de  leur  foi,  incarner  sous  leurs 
yeux  les  objets  sacrés  de  leur  adoration,  réaliser  devant  eux  sur 


1.  Sur  ces  recueils,  voir  ci-dessus,  t.  I,  p.  48. 

2.  Voir  Grisélidis,  mi/slère  en  trois  actes,  un  prolofjue  et  un  épilogue,  par 
Armand  Silvestre  et  Eugène  Morand.  Représenté  pour  la  première  fois  à  Paris, 
à  la  Comédie-Française,  le  15  mai  1891.  Le  litre  de  mystère  est  discutable;  mais, 
au  lieu  de  chicaner,  mieux  vaut  louer  et  oncourafror  les  rares  auteurs  qui  con- 
sentenl  l\  puiser  dans  re  riche  fonds,  si  peu  exploité,  de  notre  ancienne  poésie. 


406  LE  THEATRE 

la  scèno  le  (Iraiiic  auuiisto  du  Mcssio  et  les  espérances  et  les 
terreurs  de  laiitrc  monde,  unir  dans  une  action  eoninnme, 
immense,  variée,  idéale  et  réelle  à  la  fois,  le  Cicd,  la  Terre  et 
l'Enfer,  c'était  assurément  essayer  de  porter  le  lliéàfn'  à  des 
hauteurs  où  il  n'est  plus  jamais  remonté. 

Mais  si  l'idée  était  jirandiose,  l'œuvre  fut  manquée,  faute  de 
génie  d'abord  (car  si  quelqu'un  de  nos  versificateurs  dramatiques 
eût  eu  vrainu'iit  du  irénie,  la  Pdsnion  de  Grelian  ou  de  Michel 
aurait  fort  bien  pu  être  un  chef-il'œuvre)  ;  mais  aussi  faute  d'une 
l)lus  juste  appréciation  des  conditions  et  des  limites  du  genre 
dramatique  et  des  lois  du  théâtre.  Nous  n'app(dons  [»as  lois  les 
unités  dramatiques  de  la  tragédie  classiciue;  mais  la  nécessité 
qu'une  pièce  soit  composée  pour  ])laire  d'une  façon  durable, 
pourrait  bien  être  une  loi,  et  cette  cotHpos/lioii  manque  absolu- 
ment dans  les  mystères. 

D'ailleurs,  si  le  succès  fut  éphémère,  il  fut  immense,  et 
peut-on  môme  apj)eler  éphémère  une  popularité  qui  dura  plus 
d'un  siècle?  Elle  fut  sans  égale,  et  les  <ruvres  les  plus  admirées 
de  nos  poètes  classiques  ou  des  auteurs  contemporains  n'exci- 
teront jamais  un  enthousiasme  comparable  à  celui  que  soulevait 
la  représentation  d'un  mystère.  On  ne  verra  plus  une  ville 
entière  interromjtre  sa  vie,  l'ouvrier  déserter  l'atelier,  [v  bour- 
geois fermer  sa  bouticjue,  le  moine  et  le  juge  laisser  vides  le 
couvent  et  le  tribunal,  pour  aller  entendre  Athalic  ou  Hcniani, 
ou  pour  le  jouer  eux-mêmes  devant  leurs  concitoyens  émer- 
veillés. Jamais,  fut-ce  pour  une  comédie  de  Dumas  ou  d'Augier, 
le  maire  d'Amiens  ou  de  Bourges  ne  se  verra  obligé  de  faire 
garder  la  ville  contre  les  assauts  des  voleui's  [tarée  (pie  toutes 
les  maisons  seront  désertes  et  tout  le  momie  «  aux  jeux  »  . 
Ainsi  la  médiocrité  littéraire  des  mi/slrrcs  ne  diminue  en  rien 
leur  importance  histoi'i(|ue,  et  il  demeure  vrai  (pie  l'Iiisloire  de 
ce  théâtre  imparfait  reflète  plus  complèlemenl  et  plus  lidèlement 
l'époque  où  il  lui  coMiposi'  (pie  n  a  lai!  aucun  genre  lill<''raire 
en  aucun  temps.  Le  xv"  sièch^  y  vit  tout  entier. 

Origine  et  sens  du  nom  de  mystère.  —  Le  tcrnu^  de 
iiij/slrrr  enqtloyé  au  sens  draniali(pie  ne  se  rencontre  pas  avant 
lo  xv"  siècle.  Les  drames  lilur:^i(pies  ('taieiil  iKunnu's  ///^//, 
reprœsentdlioiirx^  hisloriiv  rrpni'sciiUinihv.  Les  pi(''ces  dWdani  de 


THEATRE  RELIGIEUX  407 

la  Halle  et  de  Rutebeuf  étaient  qualifiées  7>mx;  au  xiy"  siècle,  les 
pièces  dramatiques  s'appelaient  des  miracles;  les  termes  de  Jeu 
et  histoire  demeuraient  aussi  en  usage,  mais  celui  de  mystère 
n'apparaît  pas  encore.  On  le  rencontre  pour  la  première  fois 
appliqué  aux  choses  du  théâtre  dans  les  fameuses  lettres  accor- 
dées par  Charles  YI,  en  1102,  aux  confrères  de  la  Passion.  Il  v 
est  parlé  du  misterre  de  la  Passion  et  d'autres  misterres  «  tant  de 
saincts  comme  de  sainctes  ».  Mais  jusqu'à  1150  le  terme  s'ap- 
plique, le  plus  souvent,  à  des  tableaux  vivants,  comme  on  en 
représentait  aux  entrées  princières;  ce  n'est  vraiment  qu'à 
partir  du  milieu  du  siècle,  et  surtout  dans  les  éditions  imprimées 
que  les  textes  dramatiques  sont  régulièrement  qualiflés  m>is(ères. 
Le  terme  alors  s'appliqua  même  à  des  pièces  qui  n'avaient 
rien  de  religieux  (comme  le  mystère  du  siège  d'Orléans,  ou  le 
mystère  de  la  destruction  de  Troie).  Mais  de  telles  pièces  sont  des 
exceptions.  Au  contraire  rien  de  plus  fréquent  que  les  mystères 
de  tel  saint  ou  de  telle  sainte;  et  déjà  les  lettres  de  Charles  VI 
employaient  ce  terme.  Toutefois  que  signifie-t-il,  si  mystère,  au 
sens  dramatique,  vient  du  terme  gréco-latin  mystertuml  On  com- 
prend, en  ce  sens,  un  7ny stère  de  la  Rédemption,  mais  que  signi- 
fie :  le  mystère  de  saint  Louis'i  Observons  d'autre  part  que  le 
moyen  àg-e  a  souvent  confondu  mysterium  et  ministeriutn,  et  par 
suite  les  termes  de  mystère  et  de  métier  qui  en  dérivent  : 
Philippe  YI,  dans  des  lettres  datées  1334,  réglemente  tout  m,es- 
tier  et  mistere  de  draperie.  Au  contraire,  un  Ordinaire  de  la 
Collégiale  de  Lens  fait  mention  de  l'usage  de  jouer  tous  les  ans, 
le  mardi  de  Pâques,  ministerium  Resiirrectionis,  qu'on  n'hésite- 
rait pas  à  traduire  :  le  mystère  de  la  Résurrection.  Ce  terme  est 
répété  plusieurs  fois.  Il  serait  facile  de  multiplier  les  citations 
analogues.  Rappelons -nous  d'ailleurs  que  les  pièces  sacrées 
s'appelaient  en  italien,  au  moyen  âge,  funzione;  en  espagnol, 
autos.  Mistere,  de  ministerium,  présente  à  peu  près  le  mémo 
sens,  qui  reparaît  dans  le  mot  drame,  aussi  bien  que  dans 
actus  et  acte.  Le  culte  public ,  qui  est  lui-même  une  sorte  de 
représentation,  s'appelle  aussi  office;  tel  doit  être  à  peu  près  le 
vrai  sens  du  mot  mystère  au  théâtre,  où  il  d(''rive,  comme  on 
l'a  dit,  de  la  liturgie.  En  somme  il  nous  paraît  probable  que 
myxière,  au  sens  dramatique,  vient  de  ministerium,  et  non  de 


408  LE  THEATRE 

mysteruun;  mais  nous  accordons  volontiers  que,  de  bonne 
heure,  la  confusion  se  fit  dans  l'esprit  de  tous  entre  le  mystère 
dog"niatit]ue  et  le  tni/strrf  dramatique,  Fun  étant  quelquefois  la 
représentation  de  Taulre.  A  Tépoque  de  la  Renaissance  nul  ne 
doutait  que  les  mystères  dramatiques  ne  fussent  ainsi  nommés 
parce  qu'ils  traitaient,  pour  la  })lupart,  de  sujets  religieux. 

Cycles  dramatiques.  —  Le  mystère  est  la  mise  en  scène, 
l'exposition  dial(i_au<''e  jiar  jtersonnaces  divers,  de  l'histoire  reli- 
gieuse; comprenant  l'Ancien  Testament,  le  Nouveau  Testament, 
et  les  vies  des  saints,  depuis  les  temps  apostoliques  jusqu'aux 
saints  les  plus  récents,  tels  que  saint  Dominique  et  saint  Louis. 
Par  extension,  le  nom  de  mystère  fut  étendu  quelquefois  à  des 
œuvres  dramatiques  puisées  à  d'autres  sources  que  l'histoire 
religieuse,  mais  ces  exceptions  sont  rares,  et  nous  n'avons  con- 
servé que  deux  mystères  vraiment  })rofanes  (celui  du  Siège 
d'Orléans  et  celui  de  la  Destruction  de  Troie). 

Les  livres  canoniques  ont  fourni  le  fond  des  mystères  qui 
racontent  l'Ancien  et  le  Nouveau  Testament;  mais  les  auteurs 
ont  })uisé  d'abondants  détails  dans  les  histoires  apocryphes. 
Pour  mettre  en  scène  la  vie  des  saints,  ils  se  sont  servis  égale- 
ment des  traditions  les  plus  respechildes  et  des  légendes  les  plus 
fabuleuses.  Mais  quelle  que  fût  la  vraisemblance  ou  la  véracité 
du  drame,  il  était  toujours  présenté  comme  historique,  et  l'on 
sait  d'ailleurs  que  le  moyen  âge  n'a  jamais  distingué  l'histoire 
de  la  légende;  un  tel  discernement  exige  des  qualités  criti(jues 
dont  l'époque  était  presque  absolument  dénuée. 

On  peut  diviser  en  trois  ci/c/es  l'ensemble  des  mystères  (|ue 
nous  avons  conservés,  et  qui  tous  furent  composés  entre  1400 
et  1550  :  le  cycle  de  l'Ancien  Testament,  le  cycle  du  Nouveau 
Testament,  le  cycle  des  saints. 

Sous  le  nom  de  Mystère  du  l'ieux  Testament  nous  j)ossédons 
une  vaste  compilation  où  furent  maladroitement  fondus,  dans 
la  secon(b'  moili»'  du  xv  siècle,  plusieurs  mysières  distincts  à 
l'orig-ine  et  dans  Icscpuds  él.iil  mise  en  scèni^  l'histoire  sainte 
jus(|u'à  Salon)on;à  la  suilc,  six  <<)urls  mystères,  (|ui  sont  restés 
séparés,  racontent  rhist()ire  de  Job,  de  Tobie,  de  Suzanne  et 
Dani(d,  de  Juditli,  d'ivslber;  enfin  J'Insloire  tout  apocryphe 
d  (lct;n  ieii  <•!  des  Sibylles,  mises  au  nombre  des  pro|>lièles  (|ui 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  409 

avaient  annoncé  la  venuo  du  Messie.  Le  tout  forme  exactement 
49  386  vers  '.  Mais  le  développement  donné  aux  récits  hiMitpies 
ou  légendaires,  dans  cet  énorme  drame,  est  tout  à  fait  inégal; 
l'exégèse  du  moyen  tige  ne  voyait  guère  dans  l'Ancien  Testa- 
ment que  l'attente  et  les  figures  de  Jésus-Christ.  Le  reste  de 
l'histoire  sainte  est  tout  à  fait  omis  ou  très  abrégé  ;  au  contraire 
la  création  et  la  chute  des  anges,  la  création  et  la  chute  de 
l'homme,  l'histoire  d'Adam,  d'xVbel,  de  Noé,  d'Abraham,  sur- 
tout celle  de  Joseph  et  les  six  épisodes  indiqués  ci-dessus,  et 
dont  les  personnages  pouvaient  être  regardés,  à  divers  titres, 
comme  des  figures  du  Messie,  sont  très  longuement  mis  en 
scène. 

Au  mvstère  du  Vieux  Testament  il  faut  joindre  un  mystère  de 
Job,  qui  n'a  pas  été  fondu  dans  cette  vaste  compilation;  puis 
tout  le  cycle  du  Nouveau  Testament,  comprenant  :  1°  Se|>t 
mystères  qui  exposent,  dans  des  rédactions  plus  ou  moins  dilïé- 
rentes,  l'histoire  entière  deNotre-Seigneur  Jésus-Christ.  La  plus 
célèbre  et  la  meilleure  de  ces  Passions  (comme  on  les  nomme, 
d'une  façon  assez  impropre,  mais  traditionnelle)  est  celle  d'xVr- 
noul  Greban,  poète  manceau  qui  écrivit  cette  œuvre  vers  1450 
(en  34  574  vers)  ^  —  2°  Dix  autres  mystères  qui  mettent  en 
scène  une  partie  seulement  de  l'histoire  de  Jésus-Christ,  spécia- 
lement sa  Nativité,  sa  Passion  (proprement  dite)  et  sa  Résur- 
rection. Le  plus  célèbre  et  le  meilleur  de  ces  ouvrages  est  la 
Passion  de  Jean  Michel,  médecin  d'Angers,  qui  refit  (un  i)eu 
avant  li86)  cette  partie  de  l'œuvre  de  Greban,  tantôt  en  se 
bornant  à  copier  son  modèle,  et  tantôt  en  le  développant  d'une 
façon  originale  et  personnelle.  • —  3°  L'immense  mystère  des 
Actes  des  Apôtres,  par  Arnoul  Greban  et  Simon  Greban,  son 
frère,  ([ui  raconte  en  61  968  vers  l'histoire  de  tous  les  apôtres 
depuis  l'ascension  du  Christ  jusqu'à  leur  martyre.  Cette  œuvre 
incohérente  fut  jouée  intégralement  à  Bourges  quarante  jours 
durant,  l'an  1536.  Ronsard  avait  déjà  douze  ans.  Enfin  le  cycle 
des  saints  renferme  une  quarantaine  de  miracles  qui  racontent 
sous   forme  dramatique  la  vie  et  la  mort  d'un   saint;  les  plus 

1.  Dans  rédllion  publiée  (voi-s  loOO)  par  GeofT'-oy  de  Marnef.  In-folio  golli.  Le 
baron  James  de  Rothschild  la  publiée  à  nouveau.  (Voir  à  la  Bibliograiiliie.) 

2.  Voir  la  nouvelle  édition  donnée  par  MM.  G.  Paris  et  G.  Raynaud. 


410 


LE  THEATRE 


anciens  s(»iil  coiitoinpoi'aiiis  dos  apùtiH's;  les  plus  récents  sont, 
conimo  iKMis  l'avons  dit,  saint  Dominique  et  saint  Louis.  Répé- 
tons enlin  (pie  deux  mystères  seulement  restent  en  dehors  de 
cette  classilicalioii  :  le  MijKtrr/'  du  sièf/e  fF Orléans,  qui  met  en 
scèiK^  la  (N'divrance  de  cette  ville  jiar  Jrauur  d'Arc,  et  le  Mijsti're 
de  la  destruction  de  Troie,  (pie  Jac(pies  Millet,  étudiant  en  droit 
d'Orléans,  composa  vers  lio2,  et  qui  probablement  ne  fut 
jamais  représenté,  car  on  peut  douter  si  le  peuple,  habitué  à 
d'autres  noms  o\  à  d'autres  sjx'clacles,  aurait  vivement  g'oûté  les 
aventures  d'Hélène  et  les  larmes  d'AiidroiiKupic 

L'ens(Mnble  des  mystères  conservés  t'oriue  plus  d'un  million 
de  vers.  Ce  que  nous  avons  perdu  n'est  j)eut-ètre  pas  moins 
étendu. 

Les  personnages;  la  composition.  —  La  fig^ure  du  Christ 
est  placée  comme  au  centre  de  ce  groupe  innombrable,  formé 
des  patriarches  et  des  prophètes,  des  saints  et  des  apôtres.  Mais 
trop  rarement  les  poètes  ont  réussi  à  [)eindre  l'Ilomme-Dieu 
d'une  façon  digne  d'un  sujet  aussi  sublime.  La  perfection 
absolue  est-elle  dramatique?  On  en  a  douté  quelquefois.  En  tout 
cas  le  eénie  de  nos  auteurs  était  au-dessous  d'une  entreprise 
aussi  écrasante.  La  profondeur  de  leur  foi,  soutenue  par  la 
majesté  du  texte  évangélique,  leur  a  cependant  inspiré,  çà  et  là, 
quelques  belles  pages,  où  s'exprime,  dune  façon  simple  et  tou- 
chante, la  patience  et  la  douceur  de  l'auguste  victime.  La  fig:ure 
de  la  Viergre  a  été  tracée  par  eux  avec  [dus  de  bonheur;  ils  ont 
su  quelquefois  rendre  avec  beaucoiq»  de  charme  et  de  poésie 
les  sentiments  complexes  de  l'àme  de  Marie,  (pii  adore  son  Dieu 
dans  Jésus,  et  ensemble  chérit  son  enfant.  Ils  l'ont  moutrée,  à 
la  fois,  consciente  de  la  Rédemption  et  sensible  aux  douleurs  et 
aux  tendresses  liuiuaiues.  Anioul  (Irebau,  et,  après  lui,  Jean 
Michel  oui  (M-ril,  d'une  l'aron  souncuI  sublime  el  loujours  toii- 
chanle,  le  dialogue  de  .l(''sus  el  de  Marie  à  la  veille  (le  l;i  Passion. 
Ces  pages  sont  assurf'menl  ce  ((ue  le  lli(''àlre  des  mysières  nous 
à  transmis  de  jdus  palli(''li(pie  et  de  [ilus  original. 

Elles  suffisent  à  mettre  la  /'ass/oii  au-d<'ssus  de  tous  les  mvs- 
tères  tir(''s  de  la  vie  des  saints,  (|U()i(pM'  ceux-ci  abondent  en  ('-pi- 
sodes  intéressants,  et  même  assez  vari(''s  (piant  au  fond:  mais 
l'impression  g(Miér;ile  (pie  laisse  la   lecture  de  ce  théâtre  hagio- 


1 


THEATRE  RELIGIEUX  411 

gTa])hique  csl  en  soiniin^  1res  monotoiir.  Ainsi  I  (''iiorinc  invs- 
tère  (les  Actes  des  Ajiùlres  ou  soixante-deux  mille  vers,  conduit 
les  douze  apôtres  par  tous  l<'s  |>ays  du  monde,  en  Espai;rie,  aux 
Indes,  à  Rome,  en  Eiivple,  A  les  aecom[>aj2ne  jusiju'au  mar-lyi-e; 
mais  une  si  iirande  variété  de  cadres  aboutit  à  une  sing-ulièrc  uni- 
formité de  tableaux.  La  fréquence  et  l'interminable  longucui- des 
scènes  de  torture  où  les  saints  confessent  leui-  foi,  nous  rebutent 
aujourdbui,  et,  }»ar  l'excès  de  Iborreur,  nous  paraissent  propres 
à  produire  plutôt  le  dégoût  que  l'attendrissement.  Il  est  certain 
que  les  spectateurs  du  xv"  siècle  en  jugeaient  autrement;  leur 
sensibilité  plus  émoussée  que  la  nôtre  par  l'Iiabitude  de  nueurs 
plus  violentes,  et  par  le  spectacle  plus  fré(|uent  des  supplices 
judiciaires,  jointe  à  une  foi  plus  vive,  qui  leur  faisait  sentir  plus 
directement  dans  les  souffrances  du  Christ  et  dans  celles  des 
martyrs  le  prix  de  la  rédemption  et  la  rançon  de  leurs  péchés, 
les  disposait  à  contempler  d'un  œil  plus  favorable  les  scènes 
douloureuses  et  trop  souvent  atroces  dont  les  mystères  sont 
remplis. 

Le  mystère  n'a  presque  aucun  rapport  avec  la  tragédie  clas- 
sique, hors  la  forme  dialoguée.  Il  en  diffère  par  tout  le  reste  : 
par  le  sujet,  constamment  religieux  (il  le  fut  quek[uefois  dans 
la  trag-édie,  mais  exceptionnellement,  et  ce  choix  soulevait  tou- 
jours les  scrupules  de  beaucoup  de  lettrés  et  de  mondains)  ;  par 
l'emploi  perpétuel  du  merveilleux  ;  par  la  multiplicité  des  lieux 
cil  l'action  était  placée;  par  la  longue  durée  du  temps  qu'elle 
embrassait;  par  le  nombre  infini  des  personnages  (cent,  deux 
cents,  et  jusqu'à  cinq  cents,  non  compris  les  figurants);  par  la 
longueur  interminable  du  drame  (jusqu'à  soixante  mille  vers, 
joués  à  plusieurs  reprises,  mais  intégralement),  enfin  par  le 
mélange  continu  du  comique  avec  le  sérieux,  du  bouffon  même 
avec  le  pathétique,  et  par  la  familiarité  du  style,  poussée  jus- 
qu'au réalisme  le  plus  servile  et  souvent  le  plus  grossier.  Enfin 
la  divergence  essentielle  est  la  façon  même,  tout  opposée,  dont 
le  drame  est  conçu  dans  l'un  et  l'autre  genre  :  dans  le  théâtre 
classique,  la  tragédie  est  un  problème  moral  à  débattre  et  à 
résoudre;  dans  le  théâtre  du  moyen  âge,  le  mystère  est  surtout 
un  spectacle  immense,  animé,  mouvant.  Le  théâtre  classique 
noue  et  dénoue  une  action  restreinte;  le  théâtre  des  mystères 


412  LE  THEATRE 

déroule  une  action  étendue.  Dans  la  tragédie  les  scènes  s'ap- 
pellent, et  pour  ainsi  dire  elles  s'eng^cndrent  l'une  l'autre;  dans 
le  mystère  elles  se  succèdent,  sans  autre  lien  que  l'unité  un  peu 
llottante  de  l'intérêt  qui  s'attache  au  personnage  principal. 
Sans  doute  une  unité  supérieure  plane,  pour  ainsi  dire,  au- 
dessus  de  tous  les  mystères,  puisque  tous  mettent  en  scène  l'in- 
térêt  du  salut  éternel,  soit  d'une  àme  isolée,  soit  de  l'humanité 
tout  entière.  Ainsi  la  Passion  de  Grehan  met  en  scène  au  début 
1  homme  déchu,  accusé  devant  Dieu  par  la  Vérité  et  la  Justice, 
défendu  par  la  Miséricorde  et  la  Paix;  le  mystère  expose  ensuite 
toute  l'histoire  du  Rédempteur;  il  se  termine  enfin  par  le  baiser 
de  paix  que  les  quatre  Vertus  échangent,  selon  la  parole  du 
Psalmiste,  symbole  et  signification  de  la  réconciliation  de  la 
terre  avec  le  ciel,  et  de  l'homme  avec  Dieu.  Mais  cette  unité 
profonde  et  dominante,  il  faut  avouer  qu'on  la  perd  souvent  de 
vue  dans  les  détails  incohérents  de  ce  drame  en  35  000  vers. 

Élément  comique  dans  les  mystères.  — La  surabondance 
de  l'élément  comique  dans  le  mystère  aurait  suffi  d'ailleurs  à 
dissimuler  l'unité  première.  Comme  il  fallait  avant  tout  que  les 
spectateurs  no  s'ennuyassent  point  à  lu  représentation,  de  bonne 
heure  on  coupa  la  sévérité  des  récits  et  de  la  morale  évangé- 
lique  par  des  intermèdes  plaisants;  les  valets,  les  paysans,  les 
mendiants,  les  bourreaux,  les  aveugles,  chanteurs  do  chansons, 
et  surtout  les  fous,  diseurs  de  ({uolibets  et  de  satires,  furent 
chargés  d'amuser  le  peuple,  pendant  que  Jésus,  Notre-Dame, 
les  Apôtres  et  les  Saints  restaient  chargés  de  l'instruire  et  de 
.l'éditicr.  Les  deux  éléments  dramatiques  ne  furent  jyas  précisé- 
ment mêlés,  en  ce  sens  que  chaque  personnage  demeura  pure- 
ment sérieux  ou  purement  plaisant;  mais  ils  furent  étroitement 
juxtaposés,  tanlùl  pur  la  succession  de  scènes  toutes  plaisunles, 
taiilùl  même  j)ur  le  ru|i|)rochement,  dans  lu  même  scène,  de 
personnages  séi-ieux  rt  dr  pcisoimuges  boiiITons.  De  toutes 
fucons  l'usage  du  comique,  releiui  d'abord  dans  certaines  limites, 
fut  bientôt  (pur  k*  succès  sans  (b)ul(')  ])oussé  aux  dei'iiières 
limites  et  jusqu'au  plus  scandaleux  abus.  Hien  ne  contribua 
•  lavautaijc  à  disciMMlilcr  les  mystères  aux  veux  des  houimes 
plus  lettn''S,  ou  phis  délicats,  ou  plus  austères,  du  xvi^  siècle; 
e(  l'iiilerdiclion  des  mvsières  par  le  Parlement  de  Paris  (mi  I")i8 


THEATRE  RELIGIEUX  413 

eut  précisément  pour  objet  de  frapper  ce  mélanfze,  jusque-là  cru 
innocent,  de  la  religion  et  de  la  farce,  toujours  g-rossière,  par- 
fois obscène.  Le  fou  a  coniproniis,  et  finalement  a  tué  le  mys- 
tère. Devant  un  public  français,  toujours  à  l'airùt  du  ridicule, 
et  instinctivement  railleur,  le  mélange  du  sublime  et  du  bouffon 
sur  la  même  scène  sera  toujours  délicat  et  périlleux. 

Versification,  langue  et  style  dans  les  mystères.  — 
La  A'ersification  ordinaire  des  mystères  est  le  vers  de  huit  syllabes 
employé  quelquefois  à  rimes  croisées,  beaucoup  plus  souvent 
à  rimes  plates,  sans  distinction  des  rimes  masculine  ou  féminine  ; 
autant  qu'il  est  possible,  les  auteurs  s'attachent  à  couper  le  dia- 
logue de  telle  sorte  (|ue  le  dernier  vers  de  chaque  couplet  rime 
avec  le  premier  vers  du  couplet  suivant.  Cette  disposition  devait 
aider  singulièrement  la  mémoire  des  acteurs  et  leur  permet- 
tait de  retenir  des  rôles  fort  étendus,  quelquefois  de  deux,  de 
trois  mille  vers. 

En  dehors  du  rythme  fondamental,  toutes  les  foi'mes  de  ver- 
sification se  rencontrent  dans  les  mystères.  L'alexandrin  y  est 
rare,  mais  le  vers  de  dix  syllabes  est  fréquent,  surtout  dans  les 
passages  pompeux;  les  petits  vers  de  sept,  six,  cinq  et  quatre 
svUabes  sont  très  nombreux  et  s'associent  entre  eux  dans  des 
combinaisons  multiples.  Les  chants  royaux,  les  ballades,  les  ron- 
deaux (simples  et  doubles),  les  lais  aux  strophes  savantes  et 
variées,  tous  ces  cadres  poétiques,  si  fort  à  la  mode  au  xv°  siècle, 
abondent  dans  les  mystères,  surtout  dans  les  passages  qui  ont  un 
caractère  lyrique  ou  élégiaque.  lia  musique  avait  un  grand  rôle 
dans  la  représentation;  malheureusement  nous  manquons  de 
documents  précis  qui  nous  expliquent  de  quelle  façon  elle  était 
associée  à  la  déclamation. 

La  facture  des  vers  est  certainement  supérieure  au  style,  dans 
la  plupart  des  mystères.  Les  auteurs  savaient  leur  métier  de 
versificateurs  et  quelques-uns  même  y  étaient  fort  habiles.  Mais 
ils  savaient  moins  Iden  le  métier  d'écrivain  ;  ce  que  nous  appe- 
lons le  goût  leur  man(iue  absolument  ;  ils  n'ont  à  aucun  degré 
l'art  de  choisir,  de  condenser,  de  graduer.  Ils  disent  les  choses 
comme  elles  leur  viennent,  au  hasard,  suivant  le  caprice  d'une 
veine,  heureuse  quebpiefois,  le  plus  souvent  vide  et  prolixe.  Ils 
ne  se  corrigent  jamais;  c'est  à  peine  s'ils  se  relisent.  Leur  faci- 


414 


LE   THEATRE 


lité  est  mervoilloiisc,  mais  ils  en  aljiisciif.  Andrieii  do  la  Vifiiic 
acheva  en  rin(i  semaines  son  mystère  de  Saint  Martin,  en  vingt 
mille  vers.  Il  v  a,  toutefois,  beaucoup  de  bonnes  pages  éparses 
dans  le  fatras  des  mystères,  mais  ce  sont  d'heureux  accidents. 
L'ensemble  est  mal  écrit. 

Est-il  juste  toutefois  de  louer  ces  belles  pages  sans  vouloir 
louer  les  auteurs  qui  les  ont  signées?  Sainte-lîeuveen  rapportait 
tout  l'honneur  aux  idées  chrétiennes  et  sublimes  dont  elles  sont 
en  effet  remplies.  Mais  ces  distinctions  sont  sévères;  un  mystère 
est  presque  entièrement  lempli  d'idées  chrétiennes;  il  n'est  pas 
pour  cela  sublime  d"un  bout  à  l'autre;  et  plus  nous  jug-eons 
sévèrement  tant  de  parties  faibles,  vulgaires,  diffuses,  prolixes 
et  fastiilieuses,  plus  nous  devons  savoir  gré  aux  auteurs  d'avoir 
été  quelquefois  au-dessus  d'eux-mêmes.  A  côté  de  quelques 
passages  sublimes,  la  partie  comique  ou  seulement  familière 
des  mystères  offre  en  grand  nombre  des  morceaux  très  variés, 
souvent  très  agréables  :  des  pastorales,  des  satires,  des  chan- 
sons, joveuses  ou  mélancoliques;  même  de  véritables  farces, 
singulièreiueut  inti'oduites  entre  deux  scènes  toutes  religieuses. 
A  défaut  d'une  publication  complète  des  mystères  qui  pourrait 
remplir  cent  volumes  et  paraîtrait  sans  doute  un  peu  trop 
étendue,  on  devrait  réimir,  dans  un  recueil  de  quelques  mil- 
liers de  vers,  une  anthologie  dramalicpie  du  moyen  Age.  Elle 
réveillerait  siiuni  l'admiration,  du  moins  l'estime  autour  des 
noms  de  quebpies  poètes  trop  oubliés. 

Les  auteurs  des  mystères.  —  C'est  à  })eine  en  effet  si  les 
érudits  savent  aujourd'hui  les  noms  d'Eustache  Mercadé',  auteur 
d'une  Passion  et  d'une  Vcnficance  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ 
((b'struction  de  Jérusalem);  de  Jacques  Millet  ',  <pii  mit  en  dia- 
logue la  Destruction  de  Troie  par  perso)nuif/es;  d'Arnoul  Gi'eban, 
qui  composa  la  plus  célèbre  des  Passions  écrites  en  ce  siècle; 
de  Simon  Greban,  sou  frère,  cpii  111  avec  Anioul  les  Actes  des 
.  ly^ô//v'.s;  tous  deux  élaienl  <hi  M.ins  e(  y  uiourui-ent  chanoines; 
Marot  admirait  encore  et  |d;icail  1res  haut  ces  deux  frères,  si 
oubliés  aujourd'hui.  .Mais  (pii  snit  le  nom  d(^  Jean  le  Prieur, 
«<  m.iréclial  des  io:.'is  -  (hi    roi   de  Sicile  (Hem'-  le  |{<in)  et  .niteur 


I.  Il   viv.iit  ilans  l.i   |in'iiiicri'  lunilic  ilii  xV  sircle. 
i'.  Il   inniiriil    jpiinr.  en    I  liWl. 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  413 

iFun  mystère  {le  Roi  Avenir),  où  la  (•élMu-c  léiiciidr  de  .l(»s;ij)li;il, 
t'st  adaptée  à  la  scène  avec  une  adresse  assez  remarquable,  et 
dans  une  lang-ue  quelquefois  excellente;  de  Jean  Michel,  médecin 
d'Angers,  qui  remania  nue  partie  delà  Passion {y\n\oiA  Greban, 
et  y  ajouta  quelques  scènes  admirables  (cette  Passion  remaniée 
fut  jouée  à  Angers,  en  1180,  avec  un  gi-aiid  éclat);  d'Andrieu 
de  la  Vigne,  de  la  Uochtdle,  «.  facteur  du  Roi  »  Charles  YIII, 
c'est-à-dire  poète  attitré  de  Sa  Majesté;  d'ailleurs  médiocre 
versificateur  dans  son  mystère  de  Saint  Martin,  bâclé  en 
trente-cinq  jours  pour  les  bourgeois  de  Seurre,  mais  meilleur 
dans  le  comi({ue  (;t  le  satirique;  de  maître  Chevalet,  gentil- 
homme viennois,  auteur  du  très  curieux  mystère  de.SV/////  Chris- 
tophe, et  qualifié  par  ses  contemporains  «  souverain  maistre  en 
telle  compositure  »  '  ?  tous  ces  noms,  un  moment  illustres, 
sont  retombés  dans  un  oubli  profond.  De  tous  les  auteurs  de 
mystères,  un  seul  est  demeuré  connu,  moins  pour  son  mérite  que 
pour  l'heureuse  chance  qu'il  a  eue  d'être  célébi-é  par  Victor 
Hugo  et  par  Théodore  de  Banville;  l'un  et  l'auti-e,  il  est  vrai, 
ont  substitué  au  personnage  réel  un  personnage  de  fantaisie  ; 
mais  ils  ont  réhabilité  le  nom  obscurci  de  Gringoire.  Son  œuvre 
dramati(|ue  est  surtout  comi([ue  et  satirique,  et  nous  rappelle- 
rons plus  loin  qu'il  est  l'auteur  d'une  sottie  fameuse  (le  Jeu  du 
Prince  des  sots).  Mais  il  nous  intéresse  ici  par  son  mystère  de 
Saint  Louis,  conq»osé  et  joué,  probablement  vers  1513,  à  Paris, 
œuvre  de  longue  haleine,  où  il  a  semé  d'heureux  détails,  mais 
peu  originale  dans  l'ensemble;  ce  n'est  guère  qu'une  chronique 
dialoguée,  très  décousue,  d'un  grand  règne. 

Mise  en  scène  des  mystères.  —  L'unité  de  lieu  chère  au 
théâtre  classique  n'est  plus  de  nos  jours  observée  au  théâtre; 
mais  quand  le  lieu  de  l'action  change  plusieurs  fois  dans  le 
cours  d'un  drame,  le  décor  change  aussi  successivement,  (|uel- 
quefois  ri  y/^e,  ordinairement  pendant  les  entr'actes.  Le  moyen 
âge  avait  conçu  tout  diiï'éremment  la  multiplicité  des  li(Mix  dans 
la  représentation  (h-amafi(pie.  Pour  jouei-  un  mystère,  on  dis- 
[tosait  d'avance,  ens(Mnble,  à  la  fois,  sur  une  scène  uni([ue.  les 
lieux  divers,  si  nombreux  (|u'ils  fussent,  oii  I  .ictidu  devait  suc- 

I.  Il  vivait  au  cominriirciiiciit  du  .wi'  siècle. 


416  LE  THEATRE 

cossivoniont  se  passor.  Quand  la  roprésentation  occupait  plu- 
sieurs journées,  on  peut  supposer  (quoiqu'on  n'en  ait  aucune 
preuve)  que  l'on  faisait  subir  quelques  modifications  à  la  scène 
entre  deux  journées  selon  le  cas  et  le  besoin;  mais  au  cours 
d'une  mr'me  journée  la  sc«me  était  immuable  et  devait  ren- 
fermer la  représentation,  ou  rindication  tout  au  moins,  des  lieux, 
souvent  fort  nombreux,  où  se  passait  l'action  dans  cette  journée. 
En  un  mot,  la  scène  était  permanente,  à  la  fois  unique  et  mul- 
tiple, le  décor  ne  chaniieait  jamais  ;  c'est  l'action  qui  voyageait 
dans  l'enceinte  de  cette  vaste  scène  et  se  transportait  successi- 
vement aux  divers  endroits  représentés  :  allait  de  Rome  à  Cons- 
tantinople,  «le  Jérusalem  en  Espag^ne,  traversait  la  mer  ou  les 
déserts,  et  feignait  un  long  voyagre  entre  deux  pays  fig'^urés  sur 
la  scène  à  dix  pieds  l'un  de  l'autre.  Les  enfants  dans  leurs  jeux 
ont  des  fictions  analogues;  mais  toutefois  ce  système  théâtral, 
qui  nous  paraît  ])uéril,  a  suffi  à  Shakespeare;  et  Corneille, 
à  ses  débuts,  faisait  encore  jouer  le  Cid  sur  une  scène  à  la  fois 
unique  et  multiple,  oii  trois  lieux  au  moins  étaient  distinctement 
représentés  :  la  maison  du  comte,  le  palais  du  roi  et  la  [dace 
publi(jue,  entre  les  deux,  oh  Ro<lrigue,  sortant  de  chez  Chimène, 
rencontre  son  père,  qui  le  cherchait  dans  les  ténèbres.  Ce 
jeu  de  scène  aujourd'hui  exig^e  un  changement  à  vue;  en  1636, 
les  deux  palais  et  la  place  étaient  fig^urés  ensemble  sur  la 
scène-  Mais  ce  n'était  là  qu'un  reste  de  l'ancienne  complica- 
tion de  mise  en  scène,  et  souvent,  dans  une  sevde  journre  l'ac- 
tion, dans  les  mystères,  avait  parcouru  vingt  lieux  différents.  Il 
va  de  soi  que  dans  de  telles  conditions  la  représentation  des 
lieux  demeurait  bien  au-dessous  de  la  perfection  moderne.  11 
n'était  pas  question  de  faire  illusion  aux  yeux,  mais  de  guider 
l'intelligence;  les  lieux  étaient  indi([ués,  plutôt  que  vraiment 
fig-urés,  et  indiqués  d'une  façon  sommaire  :  un  fauteuil  entre 
(b'ux  colonnes  devenait  la  grande  salle  (Vu]\  |>;ilais  !(»yal  ;  (piatre 
arbres  faisaient  une  foret;  un  pan  de  muraille  était  une  grande 
ville  fortifiée;  un  bassin  de  vingt  pieds  carrés  s'appelait  tour 
à  tour  le  lac  de  Tibériade  ou  la  Méditerranée. 

Le  manuscrit  de  la  Passion,  jouée  à  Valciicieimes  en  loi"', 

1.   Voir  ci-juinl  l;i  n'productidn  <lo  ceUe   p)iiaclio  d'après   lo  nianuscril  de  la 
liililinthcipK'  n.iliidiale. 


HÎST  DE  LA  LANGUE  ET  DE  LA  LiTT,  FR 


LE  THEATRE  OU  FUT  JOUÉE  L 

■Bib].  ^ 


T.ll    CHAP  VIII 


^^A  ,r,Mi  /r  «y?.n  LU^J^r^  î^  ^/"■^l 


Aj-raand  CoUn  el  C^^  Editeurs, Paris 


^SSION   A  VALENCIENNES    EN   15-'i7 
.1.  fr.  12536 


THÉÂTRE  RELIGIEUX  417 

iciifcrme  une  g-ouache  très  intéressaiito,  où  le  théâtre  est 
représenté  avec  sa  (lisi)osition  générale  permanente  ;  onze  lieux 
(lifTéronts  y  sont  fii>urés,  dont  un  Parada,  où  Dieu  trônait  au 
milieu  des  anges,  et  un  Enfer  figuré  par  deux  tours  grillées,  et 
la  gueule  d'un  dragon,  d'où  sortaient  les  diables.  D'autres  lieux 
nécessaires  à  la  représentation  de  ce  mystère  étaient  |»r(tl)al)l('- 
ment  figurés  d'une  façon  sommaire  et  provisoire  selon  les 
besoins  de  cha([ue  journée,  devant  ce  décor  de  fond  immuable. 
CluK^ue  lieu  distinct  représenté  par  une  figuration  j)arli(ulière 
s'appelait  uno  mansion  (maison).  L'éditeur  du  mvstère  de  la 
Xadvité,  joué  à  Rouen  en  1474,  énumère  vingt-deux  mansions 
différentes,  nécessaires  pour  la  représentation  de  ce  mvstère. 

Cette  simplicité  dans  la  conception  du  svstème  décoratif 
n'empêchait  pas  que  souvent  on  ne  déployât  un  grand  luxe  dans 
la  représentation  des  mystères.  Le  Paradis  surtout  était  décoré 
avec  magnificence.  Les  secrets,  ou  (comme  nous  disons)  les 
trucs,  étaient  déjà  fort  compliqués  et  très  merveilleux.  Entre 
autres  le  mystère  des  Actes  des  Apôtres  est  semé  de  miracles 
qui  le  font  ressembler  à  une  féerie.  Mais  le  luxe  des  costumes 
dépassa  toujours  celui  de  la  mise  en  scène  et  du  décor;  en  effet 
les  acteurs  étaient  des  amateurs  qui  faisaient  eux-mêmes  la 
dépense  de  leur  costume;  on  juge  si  chacun  se  piquait  de 
dépasser  son  voisin  en  magnificence.  Il  arriva  quelquefois  que 
les  mendiants  eux-mêmes  s'habillèrent  de  soie  et  de  velours; 
ceux  qui  jouaient  ces  humbles  rôles  ayant  plus  de  vanité  que  de 
respect  pour  la  couleur  locale. 

Acteurs  des  mystères.  —  Là  se  trouve  encore  une  diffé- 
rence essentielle  entre  le  théâtre  du  moyen  âge  et  le  nôtre; 
aujourd'hui  la  scène  appartient  à  des  hommes  d'une  profession 
spéciale;  au  moyen  âge,  il  n'y  avait  pas,  à  proprement  parler, 
d'acteurs  de  métier,  surtout  pour  la  représentation  des  mvs- 
tères  ;  c'étaient  toutes  les  classes  de  la  société  (jui  fournissaient 
des  acteurs  volontaires  :  noblesse  (assez  rarement)  ;  clergé,  sécu- 
lier et  régulier;  bourgeoisie,  clercs,  écoliers;  artisans  et  «  gens 
mécaniques  ».  Dans  ce  temps  de  profonde  inégalité  sociale, 
acceptée,  reconnue  de  tous,  tous  les  rangs  frayaient  ensemble 
avec  une  pleine  liberté  quand  ils  croyaient  y  trouver  ItMii-  avan- 
tage ou  leur  plaisir. 

Histoire  de  la  langue.  II.  27 


418  LE  THEATRE 

A  Paris,  les  Confrères  de  la  Passion,  dont  nous  [)arl(tns  plus 
loin,  eurent  à  peu  près  le  monopole  «le  la  représentation  des 
mystères  depuis  les  premières  années  du  xv""  siècle;  mais  en 
province,  la  plupart  des  représentations  illustres  furent  l'œuvre 
d'associations  temporaires  formées  expressément  pour  cet  objet, 
entre  tiens  d'une  même  ville,  prêtres  et  laïques,  bourgeois  et 
artisans,  j-iches  et  pauvres;  tous  soumis  à  un  règlement 
commun,  délibéré  entre  eux,  et  ordinairement  reçu  par  un 
notaire;  car  le  moyen  âg-e  aimait  fort  la  procédure,  et  même 
les  règlements,  pourvu  (pie  ceux  qui  les  observaient  eussent 
eu  part  à  la  rédaction.  Les  grands  seigneurs,  les  riclies  monas- 
tères, les  chapitres,  les  échevinages,  les  confréries  particulières 
prirent  aussi,  fort  souvent,  l'initiative  de  la  représentation  d'un 
mystère;  plus  rarement,  des  particuliers  opulents  assumèrent  la 
charge  des  énormes  frais  que  coûtaient  ces  solennités.  L'Eglise 
surtout  les  vit  de  bon  œil,  jusqu'au  dernier  jour;  car  le  mystère 
a  péri  par  rhostilité  des  parlements  et  les  railleries  des  pro- 
testants, non  par  la  désaffection  du  clergé.  Jusqu'en  plein 
xvi"  siècle  il  fut  regardé  comme  une  œuvre  pie,  non  seulement 
par  rapport  aux  spectateurs,  qu'il  édifiait,  croyait-on,  et  atta- 
chait à  leur  foi;  mais  j)ar  rapport  à  Dieu  et  aux  saints,  à  qui 
l'on  pensait  sincèrement  plaire  par  ces  représentations.  Aussi 
leur  attribuait-on  une  valeur  et  une  efficacité  s})irituelles  fort 
grandes,  en  particulier  contre  les  calamités  publiques  qui  déso- 
lèrent si  souvent  le  moyen  âge,  et  surtout  contre  les  pestes.  On 
ne  saurait  ilire  combien  de  fois  des  villes  attaquées  ou  mena- 
cées par  une  maladie  contagieuse  crurent  pouvoir  apaiser  la 
colère  divine  ou  mériter  la  protection  spéciale  d'un  saint  patron 
en  faisant  représenter  un  mystère  comme  on  aurait  ordonné  un 
office  ou  une  procession  expiatoire.  Par  là  le  caractère  religieux 
qui  avait  marqué  l'origine  du  genre  dramatique  persista  jus- 
(pi'au  dernier  jour. 

Confrères  de  la  Passion.  —  De  toutes  les  confréries,  fort  ^ 

nombreuses,    <pii    s"appli(pièrent    au   moyen    Age,   d'une   façon  1 

suivie  ou  par  accident,  à  la  représentation  des  mystères,  la  Con-  ■ 

frérie  de  la  Passion,  à  Paris,  esl  de  Ikniucouj)  la  plus  illustre; 
et  même  sa  grande  célébrité  a  longtemps  fait  croire  à  des  histo- 
riens  et   à    des  crillipics   mal    informés   qu'elle   avait    créé   le 


THEATRE  RELIGIEUX  419 

théâtre  PII  Franco;  il  n'en  est  rien,  j)ui.s<|ue  le  théiltre  existe 
chez  nous  au  moins  depuis  le  xn"  siècle  (sans  tenir  compte  des 
drames  lilurgi(|ues,  hien  [dus  anciens  encore,  mais  qui  étaient 
un  office  plutôt  qu'un  théâtre,  et  usaient  rarement  de  la  langue 
vulgaire).  Or  les  Confrères  de  la  Passion  n'ap[)araissent  qu'à  la 
fin  du  xiv"  siècle.  Dans  un  sens,  toutefois,  ils  ont  créé  (pielque 
chose  :  ils  eurent  les  premiers,  et  jus(prau  xvu«  siècle  ils  pos- 
sédèrent seuls,  un  théâtre  stahle  et  des  représentations  périodi- 
ques. Cette  nouveauté  leur  attira  même  à  l'origine  (juelques 
vexations  de  la  part  du  prévôt  de  Paris.  Mais  Charles  YI  y 
mit  fin  par  les  fameuses  lettres  patentes  du  4  décemhre  4402 
qui  autorisèrent  officiellement  la  Confrérie  de  la  Passion,  en 
lui  conférant  même  le  mono[)ole  des  représentations  de  mys- 
tères à  J^aris.  Ils  jouaient  dans  l'hôpital  de  la  Trinité,  fondé 
originairement  pour  servir  d'asile  aux  pèlerins  qui  arrivaient  à 
Paris  après  la  fermeture  des  portes.  Les  fameux  vers  de  Boi- 
leau  dans  VArt  poétique  sont  peut-être  un  souvenir  confus  de 
cette  tradition  : 

De  pèlerins,  dit-on,  une  troupe  grossière. 
En  public,  à  Paris,  y  monta  la  première. 

Les  confrères  étaient  des  hourgeois,  des  artisans,  non  des 
pèlerins ,  et  les  pèlerinages  n'ont  eu  aucune  influence  sur  l'ori- 
gine et  le  développement  du  théâtre  en  France. 

La  confrérie  de  la  Passion  est  jtlus  fameuse  que  connue.  Les 
documents  relatifs  aux  représentations  données  par  elle  sont 
très  rares,  et  vraisemblablement  elles  furent  interrompues,  à 
diverses  reprises,  pendant  plusieurs  années.  En  15.39,  les  Con- 
frères quittaient  l'hôpital  de  la  Trinité  pour  l'hôtel  de  Flan- 
dres; en  1348,  ils  acquirent  une  partie  de  l'hôtel  <le  Bourgogne, 
rue  Mauconseil.  Ils  allaient  s'y  établir  quand  le  Parlement,  qui 
les  voyait  de  mauvais  œil  et  les  tracassait  fort  depuis  huit 
années,  rendit  le  célèbre  arrêt  du  17  novembre  1548,  par  lequel 
la  cour  «  a  inhibé  et  defTendu,  inhibe  et  deffend  »  aux  confrères, 
«  de  jouer  le  mystère  de  la  Passion  nostre  Sauveur,  ne  autres 
mystères  sacrez,  sur  peine  d'amende  arbitraire;  leur  permettant 
neantmoins  de  pouvoir  jouer  autres  mystères  profanes,  hon- 
nestes  et  licites,  sans  ofîenser  ne  injurier  aucunes  personnes  ». 


420  LE  THEATRE 

On  a  pu  tlire  que  larrèt  du  1"  novemljro  loiS  est  la  date  offi- 
ciello  de  la  mort  du  théâtre  religieux. 

Les  Confrères  survécurent  au  jienre  qui  les  avait  illustrés  : 
jus(|u  à  la  lin  du  siècle  ils  s'efforcèrent  d'attirer  et  de  retenir 
le  public  en  jouant  des  juèces  profanes.  Ils  cédèrent  ensuite  leur 
salle  et  leur  privilèi^'^e  à  des  comédiens  de  métier;  mais  leur 
existence,  et  leur  droit  <le  [)ropriété  au  moins  nominal,  subsista 
jusqu'en  1G76;  les  tragédies  de  Racine  étaient  encore  jouées 
chez  les  Confrères,  et  leur  rapportaient  quohpios  (Vus  <le  droits. 
La  Confrérie  fut  enfin  abolie  |)ar  le  roi  en  décembre  IGIG. 

Fin  du  théâtre  des  mystères.  —  Quoiqu'on  puisse  dire 
avec  raison  que  la  décadence  des  mystères  était  sensible  depuis 
le  commencement  du  xvi^  siècle;  quoique  le  genre  fût  irrémé- 
diablement gâté  par  ces  g-raves  défauts  que  nous  avons  dits,  la 
négligence  du  style  et  la  prolixité  dans  les  détails,  rexag:ération 
croissante  dans  l'emploi  du  comique,  et  dans  les  complications 
de  la  mise  en  scène,  il  demeure  certain  que  le  mystère  a  péri  en 
pleine  prospérité.  Malgré  ses  vices  trop  réels,  sa  popularité 
n'était  pas  atteinte.  Des  représentations  vraiment  triomphales, 
comme  celle  des  Acirs  des  Apôtres,  à  Bourges  en  lo.36,  à  Paris 
en  1541  ;  de  la  Passion  à  Yalenciennes  en  loi"  ;  du  Vieux  Testa- 
ment à  Paris  en  loi2,  })rouvent  assez  que  la  vitalité  du  g-enre 
n'était  pas  diminuée  au  milieu  du  xvr  siècle.  Le  mystère  périt 
brusquement,  non  d'anémie  ou  de  maladie,  mais  exécuté  judi- 
ciairement par  le  Parlement  de  Paris.  Il  est  vrai  (pie  rarr(M  du 
n  novembre  1548  ne  concernait  (ju'une  seule  ville  et  ne  fraji- 
pait  que  les  Confrères  de  la  Passion.  Mais  ce  (jui  meurt  à  l^iris 
languit  vite  en  province,  et  dès  la  ivn  du  siècle,  il  n'est  plus 
question  <b's  mystères. 

C'est  la  Réforme,  indirectement,  qui  lit  abolir  les  mystères. 
Les  protestants,  scandalisés  du  mélange  ipii  se  faisait  au 
théâtre,  de  la  Rible  canoni(|ue  et  de  la  tradition  l'abulcusc. 
élevèrent  les  iircmicis  la  voix  conlre  ce  scandale.  Ils  doinièrent 
des  scrupules  ;iii.\  (•allioli(pies,  (pii  jiis(jiie-l,'i  u'av.iieni  pas  vu 
le  d.iniîcr  de  cette  confusion.  Le  l'(mgU(Mix  ligueur  Roucher, 
ennemi  acharné  des  |ir(»leslauls.  répète  après  eux  (pie  «  la 
Passion,  jom'^e  tant  à  Paris  (pr.iillenrs  en  France.  ('•I.iil  cause 
dune    partie  de    n(»s    maux,    |)our    rirr(''\  ('rence    y    coiuuiise   ». 


THEATRE  COMIQUE  421 

Fondé  ou  non,  co  scrupule,  dès  qu'il  exista,  fut  mortel  aux 
mystères.  Un  genre  tout  religieux  dans  son  origine  et  dans  son 
principal  intérêt  devait  jtérir,  du  moment  (pie  la  l'eligion  le 
désavouait.  Joignez  à  ces  scrupules  des  ci'oyants  1(^  dégoût  des 
lettrés,  que  rebutait  la  pauvreté  artistique  du  genre.  On  ne  pou- 
vait s'attendre  à  c(^  ([ue  le  mystère  fût  sauvé  p;ir  la  Pléiade  : 
Ronsard  et  Du  Bellay  l'enveloppèrent  dans  le  dédain  général  où 
ils  tenaient  toute  la  poésie  du  passé.  La  Défense  et  lUustration 
de  la  langue  françoise  commanda  hautement  le  retour  aux 
modèles  antiques,  dans  le  genre  dramatique  aussi  l)i(Mi  ([ue  dans 
tous  les  autres;  et  dès  1552  Jodelle  fît  jouer  Cléopâtre ,  qui  est 
bien  loin  (l'être  un  chef-d'œuvre,  mais  qui  est  une  leuvre  d'ini- 
tiative et  le  premier  anneau  de  la  longue  chaîne  de  nos  tragé- 
dies. On  joua  encore  des  mystères  jusqu'à  la  fin  du  siècle,  assez 
rarement,  en  province  et  surtout  dans  des  petites  villes  arrié- 
rées. Mais  on  cessa  d'en  composer  de  nouveaux.  Le  genre  était 
bien  mort,  tué  à  la  fois  par  des  scrupules  religieux  tardifs  c{ue 
ne  rassurait  plus  son  origine  liturgique,  et  |iar  la  triomphante 
résurrection  de  l'anticpiité  classique. 


//.  —  Théâtre  comique, 

La  comédie  en  France  au  moyen  âge.  —  L'histoire  de 
la  comédie  en  France  n'est  pas,  comme  celle  du  drame  sérieux, 
coupée  en  deux  par  la  Renaissance.  Entre  le  mystère  et  la  tra- 
gédie, rien  de  commun;  sujet,  action,  style,  intérêt,  mise  en 
scène,  tout  diffère  absolument.  Au  contraire  l'histoire  de  la 
comédie  est  une,  et  la  tradition  du  genre  se  suit  et  se  déve- 
loppe, ininterrompue  depuis  six  siècles,  sans  brusques  révolu- 
tions. La  persistance  des  genres  est  sensible  à  travers  la  trans- 
formation des  noms.  La  nwralité  aboutit  à  la  grande  comédie 
de  caractère,  où  dans  un  individu  s'incarne  un  ty[»e  général. 
La  sottie  devient  la  comédie  politique  et  sociale,  et  dès  le  temps 
de  Louis  XII  aurait  pu  s'appeler  une  revue.  Combien  de  petites 
comédies  pourraient  se  nommer  des  farces,  si  l'auteur  n'eût  été 
de  l'Académie  franc^aise  !  Et  quant  au  monologue,  qui  crut  naître 


428  LE  THEATRE 

il  V  a  vingt  ans,  nous  verrons  (ju  iiest  vieux  comnie  Charles  YII, 
et  probablement  plus  vieux  encore. 

D'ailleurs  la  société  française  <tu  xv"  siècle  s'est  peinte  dans 
ses  comédies  aussi  l)ien  que  fait  la  notre,  avec  une  vérité 
frappante  mais  incomplète;  elle  n'a  guère  exprimé  que  ses  vices 
et  ses  travers,  mais  ce  portrait,  peu  flatté,  ressemble  en  quelque 
manière;  il  ressemble  en  laid  et  grossit  les  traits  dilTormes, 
selon  le  procédé  traditionnel  de  la  caricature.  Avec  plus  de 
finesse  et  plus  d'élégance,  nous  faisons  de  même  aujourd'hui, 
et  notre  société  vaut  mieux  (jue  son  théâtre,  mais  ce  théâtre  en 
exprime  fort  bien  les  laideurs  et  les  travers. 

Au  reste,  nous  attribuons  au  genre  comique  une  importance 
littéraire  que  le  moyen  âge  ne  reconnut  jamais  aux  farces  et 
aux  sotties;  on  leur  demandait  seulement  d'amuser,  et  leur 
valeur  littéraire  et  poétique  n'est  pas  grande  en  général.  Toute- 
fois la  langue  y  vaut  mieux  que  le  style  ;  celui-ci  est  presque 
toujours  trivial  et  plat  ;  la  langue,  au  contraire,  est  souvent 
excellente,  et  le  philologue  en  goûte  volontiers  le  vocabulaire 
expressif  et  pittorescjue.  Il  est  fâcheux  que  tant  de  farces  soient 
gâtées  par  la  crudité  rcl)utante  du  langage.  Quoi  qu'on  en  ait 
dit,  ce  vice  n'était  pas  inhérent  au  genre,  puisque  Palhelin,  qui 
est  de  beaucoup  le  chef-d'œuvre  de  notre  ancienne  comédie, 
en  est  totalement  exem}d.  La  farce  n'est  }»oint  immorale  en  ce 
sens  que  jamais  elle  ne  loue  ni  ne  conseille  le  vice  ;  au  contraire, 
elle  le  dépeint  toujours  odieux  et  ridicule,  mais  elle  a[)porte  dans 
ses  peintures  une  licence  qui  nous  paraît  intolérable  aujourd'hui, 
et  qui,  toutefois,  ne  semble  |»as  avoir  choqué  sérieusement  per- 
sonne au  moyen  âge.  Mais  chaque  siècle  entend  la  décence  à 
sa  façon,  et  probablement  notre  comédie  moderne  paraîtrait 
scandaleuse  pai"  d'autres  hai'diesses  à  des  lecteurs  du  xv'"  siècle. 

Origines  du  théâtre  comique.  Les  jongleurs  —  Le 
nom  de  comédie  est  d'ailleuis  inconnu  au  moyen  âge  dans  le 
sens  où  nous  l'employons  aujourd'hui.  Le  glossaire  de  Firmin 
Le  Ver  définit  ainsi  (liiO)  les  mots  tra(/œd/a,  coinœdia  :  «  La 
Irayédie  est  un  poème  douloureux  (luctuosiim)  (jui  commence 
gaiement  et  Unit  tristement  ;  la  comédie,  au  contraire,  commence 
tristement  et  finit  d.iiis  l'allégresse.  »Le  poème  de  Dante,  ouvert 
en  enfer,  i-t  clos  au  paradis,  s'ap|ielait   Divinr  Cunirdie. 


THÉÂTRE  COMIQUE  423 

Nous  avons  dit  que  le  tliéàtrc  du  moyen  âge  ne  doit  rien  à 
l'antiquité  ;  entre  les  deux  époques,  la  tradition  dramatique  est 
tout  à  fait  interrompue  dans  le  répertoire  théâtral.  Mais  l'est- 
elle  au  même  point  dans  la  filiation  des  acteurs?  La  question 
est  douteuse.  Les  jongleurs  du  moyen  âge  sont  assurément  les 
héritiers  directs  des  hislrions  et  des  mhnes  romains,  race  impé- 
rissable, qui,  sous  des  noms  différents,  a  traversé  quinze  siècles 
sans  beaucoup  modifier  ses  mœurs  ni  sa  physionomie.  Mais  les 
jonoleurs,  faiseurs  de  tours  de  force  et  [trestidigitateurs,  diseurs 
de  quolibets  et  de  brocards,  ont-ils  possédé,  dans  leur  ré[»er- 
toire,  des  pièces,  à  proprement  parler,  dramatiques?  On  n'ose 
l'affirmer,  ni  le  nier.  Car  ilne  nous  est  rien  j)ai"venu,  en  ce 
genre,  qu'on  puisse  assurément  leur  attribuer.  Mais  il  se  peut 
qu'ils  aient  joué  des  farces  tout  à  fait  grossières,  à  demi  impro- 
visées, et  que  ce  répertoire  ait  péri  entièrement,  sans  même 
avoir  été,  peut-être,  jamais  écrit.  Les  dits,  les  jeux  partis  ont 
pu,  à  la  rigueur,  être  débités  sur  des  théâtres,  mais  ils  n'appar- 
tiennent pas  à  la  littérature  dramatique.  On  peut  tout  dire  sur 
un  théâtre;  on  a  chanté  la  Marseillaise  et  récité  les  Nuits  A^e 
Musset  sur  la  scène  de  la  Comédie-Française;  la  Marseillaise  et 
les  Nuits  ne  sont  pas,  pour  cela,  des  œuvres  dramatiques.  Le 
dit  de  YErherie,  de  Rutebeuf,  imitation  plaisante  des  «  boni- 
ments »  de  charlatans  et  marchands  de  drogues,  n'est  pas 
davantage  une  œuvre  dramatique;  quoiqu'il  soit  fort  possible 
que  des  jongleurs,  au  temps  de  saint  Louis,  l'aient  débité  sur 
quatre  tréteaux.  Mais  où  il  n'y  a  nulle  action,  il  n'y  a  pas 
proprement  théâtre. 

Ce  que  nous  possédons  de  plus  ancien  dans  le  genre  vraiment 
dramatique,  ce  sont  les  «  jeux  »  d'Adam  de  la  Halle,  d'Arras; 
le  Jeu  d' Adam  ou  de  la  Feuillée;  le  Jeu  de  Rohiii  et  Marion  ;  et 
ces  deux  ouvrages  n'ont  pas  été,  selon  l'apparence,  représentés 
par  des  jongleurs.  Le  Jeu  d'Adam,  composé  vers  1262,  est  une 
sorte  de  revue  satirique  où  l'auteur,  avec  une  liberté  tout  aris- 
tophanesque,  se  met  lui-même  en  scène  a^ec  son  père  et  ses  amis 
d'Arras,  et  raille  à  la  fois,  dans  un  tableau  amer  et  brillant,  les 
ridicules  des  uns,  les  vices  des  autres,  ses  propres  travers,  les 
illusions  de  sa  jeunesse,  elles  désenchantements  de  son  ménage. 
Au  réalisme  le  plus  cru  s'associe,  dans  cette  pièce  singulière,  la 


424  LE  THEATRE 

fantaisie  la  }tlus  capricieuse  ;  elle  se  termine  par  la  visite  que 
les  Fées  font  aux  bourgeois  d'Arras  ',  et  les  souhaits  malicieux 
qu'elles  leur  apportent,  comme,  au  poète,  celui  de  passer  toute 
sa  vie  auprès  de  sa  femme. 

Le  Jeu  de  Robin  et  Marion  est  une  pastorale  dialoguée, 
mêlée  de  chant  et  de  musique.  Ces  noms,  lîolnn,  Marion,  dési- 
gnaient traditionnellement  les  amoureux  cliam})ètres.  Adam  de 
la  Halle  encadre  ici  leurs  tendresses  dans  un  petit  drame  rus- 
tique fort  gracieux,  et  même  spirituel,  qui  se  trouve  à  la  fois  le 
plus  vieux  de  nos  opéras-comiques  et  l'un  des  moins  vieillis. 
La  pièce  est  joliment  rimée,  l'action  fort  simple,  et  le  style 
plein  de  fraîcheur  et  de  naturel,  sans  rien  de  cette  mièvrerie 
qui  a  gâté  tant  de  pastorales. 

L'un  et  l'autre  jeu  appartiennent  à  deux  genres  distincts,  dont 
il  ne  reste  pas  d'autre  modèle  au  moyen  âge.  Adam  de  la  Halle 
semble  n'avoir  imité  personne  et  n'avoir  pas  eu  d'imitateurs.  \\ 
est  vrai  qu'il  ne  nous  est  j»arveuu  aucune  œuvre  comique  du 
xiv*"  siècle,  hormis  deux  dits  «  par  personnages  »  qu'on  trouve 
dans  l'œuvre  très  étendue  d'EustacheDeschanq)s;  Tune  et  l'autre 
pièce  sont  courtes  et  peu  intéressantes.  Y  eut-il  interruption 
presque  absolue  de  la  veine  comique  au  théâtre  pendant  tout  h^ 
xiv*  siècle?  Ou  bien  les  comédies  de  ce  temps,  quelle  que  fût  la 
forme  qu'elles  avaient  pu  adojder,  soit  qu'elles  rappelassent  les 
satires  ou  les  pastorales  d'Adam  de  la  Halle,  soit  qu'elles  annon- 
çassent {comme  il  est  plus  vraisemblable)  les  farces  et  les  mora- 
lités du  siècle  suivant,  ont-elles  péri  tout  à  fait  sans  laisser 
aucune  trace?  11  est  à  présumer  (juc  plusieurs  pièces,  (jui  dans 
leur  texte  actuel  datent  du  xv'^  siècle,  ne  sont  (ju'un  j';ijeunisse- 
ment  d'o'uvres  jdus  anciennes  dont  le  texte  |irimitif  est  perchi. 
On  sait  que  le  respect  des  textes  littéraires  est  un  sentiment  tout 
moderne,  inconnu  au  moyen  âge.  Une  pièce  ne  continuait  de 
plaire  aux  s|t('ct;il<'iirs  (|u'à  coridilion  (pic  h'  style  cji  fut  |i(m  pé- 
tiH'Ib'nuMit  r.ijeuni  et  rem;iiii(''. 

Moralités.  —  Les  formes  dans  les<|uelles  le  théâtre  comique 
s'est  pb'iiifment  développé  au  moyen  âge,  moralités,  farces,  sot- 
ties, 7Jîonolor/urs,  sm/ions  j()i/eiij\i\;\\('\\\  scuh'nicul  du  xv"  siècle. 

1.  Sous  une  fruillép  (aliri  f.iit  «le  branclics  (Tarbres).  D'où  le  nom  «le  la  pièce. 


THEATRE  COMIQUE  42b 

Elles  ont  pu,  comme  nous  venons  de  le  dire,  exister  en  fiei'me 
au  siècle  précédent,  :  mais  ce  n'est  là  (piimc  liypollièse. 

Le  nom  de  mordillé  désijiua  d'abord  tout  |»oôm('  didacti(|U(' 
inspiré  par  une  pensée  édifiant*;  ou  sim[»lement  pliilosopliiipie. 
Le  môme  dessein,  transporté  au  théâtre,  y  créa  la  moralité  dra- 
matique, dont  l'infcnlioii  t'iil  toujours  édifiante,  (|uoi(ni('  {"(-h''- 
ment  comique  et  surtout  satiri([ue  y  ait  de  tout  temps  tenu  aussi 
une  grande  place.  La  moralit»'  difl'ère  d'ailleurs  du  mystère  par 
le  caractère  nettement  fictif  de  l'action  qu'elle  met  en  scène, 
tandis  que  le  mysfèi'e  était  tout  entier,  ou  prétcndnit  être,  histo- 
rique. Un  autre  caractèi'e  très  fréipient  de  la  moralité,  mais 
non  inhérent  au  genre,  c'est  l'emjtloi  <le  l'allégorie,  bien  [dus 
vieille,  il  est  vrai,  dans  notre  [)oésie,  (pie  le  Roman  de  la  Rose; 
mais  tout  à  fait  mise  à  la  mode  par  le  succès  (hu-ahlc  cl  inouï  de 
ce  poème. 

Il  nous  reste  environ  soixante-cincj  moralités,  composées  pour 
la  jdupart  dans  la  seconde  moitié  du  xv"  siècle  ou  d;ins  la  |>re- 
mière  moitié  du  xvi".  Les  plus  nombreuses,  les  [dus  d(''veJoj)- 
pées,  sont  celles  qui,  fidèles  à  leur  tit)(%  s'attachent  à  [trècher  la 
vertu  et  à  faire  haïr  le  vice,  en  otîrant  un  tableau  fra|i|»ant  des 
malheurs  réservés  aux  méchants  dans  ce  monde  et  dans  l'autre, 
ïantôtla  moralité  oppose  la  vie  d'un  impie  à  celle  d'un  homme  de 
bien;  et,  à  travers  cent  aventures,  coikUhI  liin  jus([u"en  enfer  et 
l'autre  jusqu'au  ciel.  Tantôt  elle  atta(|ue  un  vice  en  [)articulier  : 
le  blasphème,  la  gourmandise,  la  jalousie  fraternelle  ou  l'im- 
piété filiale.  Dès  l'apparition  de  la  Réforme,  la  moralité  fut  mise 
au  service  des  passions  religieuses  ;  les  protestants  s'en  servirent 
pour  attaquer  l'Église  avec  une  extrême  àpreté;  les  cath(di([ues 
usèrent  aussi  de  la  scène  pour  combattre  la  Réforme.  Vers  le  milieu 
du  xvi^  siècle  on  composa,  sous  le  nom  de  moralités,  plusieurs 
petits  drames  où  l'on  mettait  en  scène  un  événement  domes- 
tique et  privé,  d'un  caractère  émouvant,  plutôt  pour  toucher  et 
intéresser  les  spectateurs  que  pour  les  instruire  et  les  édifier. 
Ce  premier  essai  de  ce  qui  fut  [)lus  tard  la  «  tragédie  bourgeoise  » 
aurait  pu,  en  se  dévelopi^ant,  rajeunir  le  genre  et  fournir  des 
œuvres  originales.  Mais  l'avènement  bruyant  de  la  tragédie  clas- 
sique étoufia  la  tentative  en  germe;  et  le  nom  même  de  moralité 
dis[taraît  du  théâtre  après  lîJaU. 


426  LE  THEATRE 

Plusieurs  nioralit«''s  no  sont  guère  moins  comiques  que  les 
farces,  et  se  «lisliniruent  des  farces  seulement  par  cette  intention 
didactique  qui  constitue  l'essence  du  genre,  mais  qui  est,  parfois, 
si  rapidement  indiquée,  qu'elle  est  presque  sous-entendue. 

Parmi  les  moralités  sérieuses  (de  beaucoup  les  plus  nom- 
breuses), jdusieurs  se  sont  inspirées  d'une  pensée  de  religion, 
et  ont  mis  en  scène  la  lutte  des  bons  et  des  mauvais  instincts 
qui  se  partagent  le  cœur  de  l'homme.  Bien  avisé.  Mal  avisé,  tel 
est  le  titre  d'une  moralité  en  huit  mille  vers,  qui  représente  la 
vie  terrestre  d'un  élu  et  celle  d'un  damné,  jus(|u'à  leur  mort, 
qui  met  l'un  au  paradis,  l'autre  en  enfer.  L'Homme  juste  et 
l'Homme  mondain,  par  Simon  Bougoin,  valet  de  chambre  de 
Louis  XII  ;  Y  Homme  pécheur,  en  vingt-deux  mille  vers,  joué  à 
Tours,  vers  1490,  reposent  sur  la  même  donnée, tout  édifiante  et 
religieuse  ;  mais  fort  égayée  dans  le  développement,  sous  prétexte 
d'étaler  les  dérèglements  dont  un  chrétien  se  doit  garder.  La  mora- 
lité de  Charité,  où  la  dureté  des  riches  est  sévèrement  taxée  ;  la 
moralité  des  Blasphémateurs,  qui  met  en  scène  un  vice  étrange- 
ment fréquent  dans  ces  siècles  de  foi,  sont  également  des  pièces 
religieuses  par  l'inspiration  première.  D'autres  moralités  prê- 
chent les  vertus  de  famille  :  les  Enfants  de  inaintenanl  font  la  leçon 
aux  parents  qui  gâtent  leurs  fils  ;  Y  Enfant  in</rat,  Y  Enfant  de 
perdition  font  trembler  les  fils  qui  ne  respectent  pas  leurs  pères. 
Les  Frères  de  maintenant  sont  l'histoire  de  Joseph  arrangée  en 
drame  bourgeois  et  moderne.  La  Condamnation  des  banquets, 
par  Nicolas  de  la  Chesnaye,  fait  le  procès  aux  gourmands  qui 
passent  le  jour  et  la  nuit  en  ripailles. 

Il  faudrait  faire  une  classe  à  part  des  moralités  pathéticjues  ; 
j'ajtpelle  ainsi  celles  qui  se  proposent  moins  d'instruire  ou 
d'édifier  que  de  remuer  l'âme  des  spectateurs  par  la  pitié  ou 
l'attendrissement.  Un  «  empereur  »,  dont  on  ne  dit  j)as  le  nom 
ni  l'époque,  tue  de  sa  propre  main  son  neveu  (jui  a  fait  outrage 
à  une  jeune  tille,  et  (jue  les  juges  n'osaient  punir.  Une  femme 
nourrit  de  son  lait  sa  mère  emprisonnée  et  condamnée  à  mourir 
de  faim  (légende  bien  comme  ([d!  nous  vient  des  anciens).  Une 
vertueuse  (ille  de  serf  veut  écli;i|ip('r  ji.ir  l;i  nmrl  aux  poursuites 
de  son  seigneur.  De  tels  sujets  rappclaicul  lieaiicoup  les  miracles 
du  xiv"  siècle,  et  si  le  théâtre  eût  persisté  dans  cette  voie,  il  eut 


THÉÂTRE  COMIQUE  427 

peut-être  abouti  à  des  œuvres  plus  variées  que  le  mystère,  et 
plus  riches  (réinotioii  humaine  et  d'observation  morale. 

Farces.  —  Le  mot  farce  (Las-latin  farsa,  de  farcire,  farcii") 
désigne  essentiellement  un  mélanije.  En  cuisine,  farce  est  un 
hachis;  en  liturgie,  une  glose  ou  commentaire  inséré  dans  le 
texte  consacré  de  l'oflice;  ainsi  nous  possédons  plusieuis  épîtres 
«  farcies  »  de  saint  Etienne,  où  le  martyre  du  saint  est  raconté 
avec  détails,  en  termes  fort  graves;  des  religieuses  de  Caen,  au 
xnr  siècle,  chantaient  des  leçons  avec  farces  {cum  farsis.  V.  Du 
Cange,  farsa).  Au  théâtre,  le  mot  désigna  d'abord  une  petite 
pièce  facétieuse,  qui  se  mêlait  comme  un  ingrédient  varié,  dans 
la  représentation;  quelquefois  insérée  dans  le  corps  d'un  mys- 
tère; plus  souvent  jouée  après  le  mystère.  Peu  à  peu  cette  idée 
de  «  farcissure  »  s'efl'aça,  la  farce  ne  fut  plus  qu'une  comédie 
très  risible,  sans  aucune  intention  de  corriger  ni  d'édifier,  ni 
d'instruire.  La  farce  est  com}>osée  «  pour  rire  »,  uniquement, 
et  par  là,  tient  An  fabliau,  qu'elle  a  d'ailleurs  remplacé  dans  le 
goût  populaire,  quoiqu'on  ne  trouve  pas,  entre  le  fabliau  et  la 
farce,  les  traces  d'une  filiation  bien  suivie  (telle  que  serait  par 
exemple  la  comnmnauté  d'un  grand  nombre  de  sujets). 

Nous  n'avons  guère  plus  de  cent  cinquante  farces,  toutes  com- 
posées entre  1440  environ  et  loGO.  Ce  n'est  peut-être  pas  la 
centième  partie  de  celles  qui  furent  composées  [)endant  le  même 
temps.  «  Car  au  temps  passé,  dit  Du  Yerdier,  dans  sa  Biblio- 
thèque française,  chacun  se  mêlait  d'en  faire.  »  Paris,  alors, 
n'approvisionnait  pas  d'esprit  et  de  gaieté  la  province;  on  se 
contentait  partout  des  ressources  du  cru,  et  la  bonne  humeur 
foisonnait.  Mais  les  auteurs  eux-mêmes  n'attachaient  pas  une 
grande  importance  à  ces  petites  œuvres  ;  beaucoup  de  farces  ne 
furent  pas  écrites;  beaucoup  ne  furent  pas  imprimées.  Et  même 
les  farces  imprimées  n'étaient  pas  gardées  avec  soin,  et  la  plu- 
part ont  péri.  Le  Dritish  Muséum  possède  un  recueil  factice  de 
soixante-quatre  farces  imprimées  au  xvi""  siècle,  dont  il  ne  reste 
que  ce  seul  et  unique  exemplaire  sauvé  par  un  merveilleux 
hasard. 

C'est  que  personne  ne  prenait  au  sérieux  la  farce,  quoique 
elle  fût  fort  goûtée  de  tous.  Elle  regagnait  en  liberté  ce  qu'elle 
perdait  en  considération.  N'étant  pas  prise  au  sérieux,  la  farce 


428  LE  TIIÉATÎIE 

put  tout  «lire,  <'t  dit  tout  on  ellot.  Jamais  la  raillerio  ne  fut  plus 
hanlio  of  plus  inii>u«l(Mito.  En  général,  on  no  nommait  personne, 
mais  combien  de  fois  Jésigna-t-on  clairement,  par  «les  allusions, 
obscures  pour  nous  aujourd'hui,  j)robablement  très  précises 
pour  les  contemporains?  Souv«'nt  lattaquo  fut  vraiment  imper- 
sonnelle; c'est  à  peine  si  elle  semble  alors  moins  vive  et  moins 
asrressive.  Et  si  l'on  se  fiait  au  tableau  tracé  dans  les  farces,  la 
société  du  moyen  âge  aurait  été  bien  corrompue.  Mais  de  tout 
temps  la  comédie  voit  surtout  le  vice,  et  elle  le  juge  amusant  à 
peindre  beaucoup  [)lus  que  n'est  la  vertu.  Aux  époques  jdiis 
raffinées,  les  auteurs  ont  adouci  les  couleurs,  et  atténué  les  cru- 
dités :  mais  ceux  du  xv^  siècle  ig^noraiont  tout  à  fait  cet  art. 
Aussi  la  vérité,  dans  les  farces,  est  celle  d'une  caricature,  plul«jt 
que  «l'un  portrait;  les  ridicules  sont  bien  observés,  mais  grossis 
jusqu'à  l'énormité.  Le  rire  que  la  farce  soulève  ne  prétend  ]>as 
non  plus  être  fin  ni  délicat,  mais  selon  Thomas  Sibilet,  dans 
son  Art  poétique  (1548),  c'est  un  «  ris  dissolu  >',  ou,  comme  eût 
«lit  Rabelais,  «  à  ventre  déboutonné  ».  Ces  folles  gaietés  sont  «le 
tous  les  temps,  mais  ce  qui  est  particulier  au  xv"  siècle  et  au 
xvi%  alors  elles  plaisaient  à  tous,  et  même  aux  gens  graves. 

Sotties.  —  La  farce  et  la  sottie  ne  dilîèrent  pas  au  fond  ; 
mais  une  farce  jouée  par  «les  sols  prenait  le  nom  de  sottie 
Mais  (|u'est-ce  que  les  sots't  Les  sots  ou  fous,  selon  toute  appa- 
rence, sont  les  anciens  célébrants  «b;  la  fête  des  Fous,  jetés  hors 
de  l'église  j»ar  les  conciles  et  les  parlements,  et  rassemblés  sur  la 
place  publique  ou  dans  le  prochain  carrefour,  pour  y  continuer  la 
fête.  La  confrérie  des  Sots  dans  toutes  les  viUos  où  elle  exista,  sous 
les  noms  les  plus  divers  :  à  Paris,  Enfants  sans  souci;  à  Rouen, 
Connards  ou  (Jornards\  à  Dijon,  Suppôts  de  la  Mère-Folle,  etc., 
c'est  toujours,  à  l'origine,  la  fête  des  Fous  sécularisée.  A  la 
parodie  «b-  la  biérarchie  et  «le  la  liturgie  ecclésiastiques,  ils  f«»nt 
succéder  la  parodie  de  la  société  tout  entière.  Le  moiub'  est 
d'ailleurs  composé  de  fous,  dont  le  nombre  est  innombrable  : 
Stullorum  ninncrus  est  infmitus  («levise  do  laMère-Foll«'  à  Dij(m). 
Sous  le  costume  tra«lili«»iniel  (!«'  la  i<die,  les  sots,  vêtus  «!«>  la 
robe  mi-partie  de  jaune  et  de  vert,  coilïés  du  «baperon  à  long^ues 
oreilb's,  étaient  merveilleusement  é«juipés  j)«»ur  ligiir«'r  la  société 
tout  entière,  et  rej)résentcr  ses  vices  et  ses  ridicules,  surtout  sa 


THEATRE  COMIQUE  420 

sottise  et  sa  vanité;  car  le  costume  de  folie  emportait  un 
précieux  j)rivilèp:e,  celui  de  tout  dire  impunément  :  les  fou^ 
avaient  ce  droit  à  la  cour  des  rois;  pourquoi  ne  l'auraient-ils 
pas  eu  sur  la  scène?  Ils  l'eurent  en  efîet,  au  moins  pendant  près 
d'un  siècle;  «  les  sots,  dit  Jean  Bouchet  (dans  ses  Épîtres,  pu- 
bliées en  1545),  jouent  les  folies  des  pjrands  et  des  petits.  »  Et  il 
félicitait  le  roi  Louis  XII  d'avoir  aimé  à  connaître  par  cette  voie 
la  vérité  qu'on  lui  cachait.  Nous  verrons  plus  loin  qu'il  trouvait 
aussi  un  avantage  politique  à  favoriser  les  libertés  du  théâtre. 

Monologues,  sermons  joyeux.  —  Le  monologue  drama- 
ti(|ue  est  }irobablement  issu  du  sermon  joijeux,  et  le  sermon 
joyeux  est  le  plus  authentique  débris  de  la  Fête  des  Fous  dans 
notre  comédie.  Le  premier  qui  s'avisa,  dans  l'ivresse  bruvante 
de  la  fête,  de  monter  dans  la  chaire  chrétienne  et  d'y  parodier  le 
prédicateur  dans  une  improvisation  burlesque,  débita  le  premier 
sermon  joyeux.  C'est  à  l'origine  une  indécente  plaisanterie  de 
sacristain  en  goguette.  Plus  tard  le  prêcheur  bouffon,  chassé 
enfin  de  l'église,  ti-ouva  refuge  sur  le  théâtre,  et  put  v  continuer 
la  parodie  du  discours  chrétien.  Le  genre  s'étendit,  se  régularisa; 
il  fut  écrit  en  vers;  il  conserva  le  texte  tiré  de  l'Ecriture  sainte, 
avec  un  sens  détourné,  les  divisions  scolastiques,  imitées  de  la 
chaire.  L'intention,  sinon  impie,  au  moins  libertine,  resta  fla- 
grante, et  l'on  s'étonne  que  l'Eglise  ait  supporté  si  longtemps 
cette  dérision  publique  de  sa  prédication. 

Le  monologue  a  pu  naître  du  sermon  joyeux,  car  ôtez  du 
sermon  joyeux  le  texte  et  les  divisions,  et  la  parodie  d'édifica- 
tion, il  reste  un  monologue.  Mais  celui-ci  fut  le  plus  souvent 
un  récit  burlesque  et  mit  d'ordinaire  en  scène  un  personnage 
ridicule,  qui  étalait  naïvement  ses  vices  ou  ses  travers  :  comme 
un  faux  brave,  un  fanfaron  de  bonnes  fortunes. 

Tels  sont  les  genres  et  les  cadres  du  répertoire  comique  au 
xv"  siècle  et  pendant  la  première  moitié  du  siècle  suivant.  Au 
reste,  le  moyen  âge  n'a  jamais  apporté  à  la  dénomination  des 
genres  la  rigueur  et  les  scrupules  de  l'époque  classique;  et  il 
serait  difficile  d'énoncer  une  seule  règle  appliquée  constamment 
à  un  même  genre. 

Farces  et  sotties  politiques.  —  La  France  du  moyen  âge 
n'avait    ni   clubs,    ni  journaux,    ni   tiibunes,    mais    le  théâtre 


430  LE  THEATRE 

comique  lui  permettaiî  de  donner  de  temps  en  temps  satisfaction 
au  besoin  éternel  de  se  moquer  du  prouvernement.  Nous  possé- 
dons une  trentaine  de  farces  qu'on  pourrait  publier  par  ordre 
chronologique;  ce  serait  une  revue  satirique  de  l'histoire  de 
France  entre  14i0  et  1580  environ.  La  plus  ancienne  (farce  de 
Métier,  Mnrchanflise,  le  Berfjpr ,  le  Temps,  les  Gêna)  paraît 
tournée  contre  les  seigneurs  qui  firent  laP/Y///?;f'//e.  Les  pilleries 
«les  gens  de  guerre  (avant  Tinstitutirm  des  compagnies  régu- 
lières ou  d'ordonnance)  inspirent  la  farce  de  Mieux  que  flevant. 
La  réforme  coûteuse  du  royaume  entreprise  sagement,  mais  à 
grands  frais,  ]iar  Charles  Yll,  excita  le  mécontentement  de  ceux 
qui  la  pavaient  et  «  dame  Grosse-Dépense  »,  qui  a  bien  lair  de 
personnifier  le  budget  royal,  envoya  mendier,  le  sac  au  dos,  les 
marchands  et  les  artisans.  Mais  au  début  il'uu  règne  nouveau 
(probablement  celui  de  Louis  XI)  les  nouveaux  maîtres  faisaient 
de  belles  promesses;  la  farce  des  Gens  nouveaux  s'en  moqua 
agréablement,  et  les  fit  voir  mettant  «  de  mal  en  pire  »  le  monde 
(jui  n'en  peut  mais.  Puis  il  semble  que  sous  Louis  XI  la  comédie 
politique  ait  fait  trêve,  prudemment.  Elle  s'enhardit  sous 
Charles  YIII,  et  n'eut  pas  à  s'en  louer.  Le  poète  Henri  Baude 
fut  mis  au  Chàtelet,  avec  quatre  basochiens,  pour  avoir  fait 
jouer  sur  In  table  de  marbre,  au  Palais  de  justice,  une  moralité 
où  il  attaquait  vivement  les  hommes  (jui  gouvernaient  sous  le 
nom  du  jeune  Charles  VIIL  Le  roi  y  était  comparé  à  une  fon- 
taine d'eau  vive  et  pure,  obstruée  par  un  amas  de  boue  et  de 
gravois.  Les  gens  de  cour  ne  furent  pas  contents.  «  Les  uns,  dit 
le  ])oète,  se  reconnurent  dans  la  boue,  les  autres  dans  les  gra- 
vois. »  Toutefois  Henri  Baude  en  fut  quitte  pour  quelques  mois 
de  prison.  La  plus  belle  époque  de  la  comédie  satirique  fut  le 
règne  de  Louis  XIT,  roi  d'humeur  libérale,  qui  aimait  à  savoir  la 
vérité,  et  même  à  l'entendre.  Il  aimait  aussi  à  se  servir  du 
théâtre  au  profit  de  ses  desseins  [>rditi(|ues.  Il  se  laissa  traiter 
d'avare  sur  la  scène  des  Basochiens  et  ne  fit  qu'en  rire;  mais  en 
revanche  il  fit  com|»oser  et  jouer  [>ar  (iringoire,  aux  halles  de 
Paris,  le  mardi  gras  de  l'an  1.^12.  l;i  fnmeuse  Sottie  ihi  prince 
(les  sots,  (|iii  ;imciil;iil  le  peuple  eu  f.iveur  du  roi  Ao  France 
contre  le  pnpe  Jules  H,  son  adversaire  vu  Italie.  La  sottie  du 
Nouveau  monde,  jouée  le  1 1  juin  1508,  sur  la  })lace  Saint-Ktienne, 


THÉÂTRE  COMIQUE  431 

par  les  étudiants  de  Paris,  est  une  violente  satire  contre  l'aboli- 
tion de  la  Prafj}nati(iue  srmction  de  Charles  VII;  et  l'on  prêtait 
au  roi  l'intention  de  la  rétablir,  selon  le  vœu  des  y)arlements  et 
de  l'Université.  L'opinion  ne  fut  pas  unanime  dans  toute  la 
France;  à  Lyon,  les  échevins  autorisaient  des  «  jeux  et  farces 
en  faveur  et  à  la  louange  du  pape  ».  C'est  un  curieux  chapitre 
de  notre  histoire  littéraire  et  politique  que  cet  affranchissement 
éphémère  d'un  peuple  habitué  jusque-là  à  servir,  sans  la  dis- 
cuter, la  politicjue  de  ses  maîtres.  Mais  ces  libertés  théâtrales 
prirent  fin  avec  Louis  XII.  François  P""  réprima  sévèrement,  dès 
le  début  de  son  règne,  quelques  insolences  des  Dasochiens  et 
des  Enfants  sans  souci.  On  ne  toléra  plus  que  ces  critiques  géné- 
rales qui  ne  blessent  personne  et  sont  de  tous  les  temps,  ou 
bien  ces  revues  des  événements  d'une  année,  comme  il  s'en  fait 
encore  de  nos  jours,  où  quelques  malices  décousues  ne  peuvent 
inquiéter  sérieusement  le  pouvoir,  touché  à  peine  en  passant 
(sotties  des  Fols  chroniqueurs,  du  Cry  de  la  Basoche).  La  reprise 
de  Calais,  enlevé  aux  Anglais  en  1558,  inspira  une  moralité 
patriotique  d'un  genre  assez  rare. 

Mais  bientôt  les  dissensions  religieuses  occupèrent  tous  les 
esprits.  Les  réformés  usèrent  l>eaucoup  du  théâtre  comique  pour 
discréditer  l'Eglise  ou  même  la  déshonorer  dans  l'opinion  popu- 
laire. Les  catholiques  se  servirent  aussi  contre  eux  de  la  même 
arme,  mais  avec  moins  de  suite  et  de  hardiesse.  Les  farces  et 
les  sotties  protestantes,  soit  d'intention,  soit  ouvertement,  sont 
très  nombreuses,  et  la  plus  ancienne  connue  date  de  1526,  quand 
le  luthéranisme  venait  à  peine  de  pénétrer  en  France,  quand 
Calvin  avait  dix-sept  ans  (les  Théolorjastres,  ou  les  Théologiens 
ventî'us).  L'auteur  se  défend  encore  d'être  hérétique,  n'en  veut 
qu'à  la  Sorbonne  et  ne  souffle  mot  du  pape.  Sept  ans  plus  tard 
(ce  qui  permet  de  mesurer  la  hardiesse  croissante  de  la  Réforme), 
la  Maladie  de  Chrétienté  accuse  ouvertement  toute  la  constitution 
de  l'Eglise.  Les  farces  qu'on  trouve  dans  les  poésies  de  Margue- 
rite d'Angoulême  [F Inquisiteur,  le  Malade  et  une  bizarre  mora- 
lité intitulée  Trop,  Plus,  Peu,  Moins)  semblent  aussi  nette- 
ment favorables  à  la  Réforme,  quoique  cette  princesse  n'y  ait 
jamais  adhéré  d'une  façon  formelle. 

L'audace  de  la  farce-pamphlet  alla  croissant  encore  sous  le 


432  LE  THÉÂTRE 

rèffne  de  Henri  II  et  pendant  les  iruerres  reliprieuses.  Peu  à  peu, 
tout  élément  dramatique  disparut  même  de  ces  pièces  viru- 
lentes; ce  furent  dàpres  satires  dialoguées,  qui  sans  doute  ne 
furent  même  pas  toutes  représentées,  ou  le  furent  seulement 
devant  des  amis  prêts  à  y  a|»plaudir.  Mais  les  excès  de  cette 
polémique  passionnée  ne  laissèrent  pas  de  compromettre  le 
théâtre  aux  yeux  do  l)oaucoup  d'iionnêtes  gens.  En  rétablissant 
l'ordre,  Henri  lY  voulut  aussi  pacifier  la  scène,  et,  sans  trouver 
de  résistance  sérieuse,  en  liannit  aljsolument  la  politique  et  la 
religion.  Les  vices  et  les  ridicules  de  la  vie  privée  offraient 
encore  une  assez  belle  matière  aux  poètes  comiques;  ils  durent 
s'en  contenter  désormais,  et,  comme  jadis  à  Athènes,  Ménandre 
remplaça  Aristophane.  «  Il  en  sera  toujours  ainsi  fatalement. 
La  comédie  politique  et  la  satire  personnelle  s'enhardissent  par 
leur  succès  et  périssent  ensuite  par  leurs  excès  '.  y> 

Farces  satiriques  contre  les  divers  états .  —  De 
tout  temps  d'ailleurs  la  farce  et  la  sottie,  parfois  même  la  mora- 
lité, avaient  tracé  des  tableaux  malicieux  des  diverses  conditions 
humaines,  sans  prétendre  en  tirer  des  conséquences  politiques 
et  sociales.  L'idée  que  tout  le  monde  e.st  fou,  et  que  la  folie 
rèirne  en  maîtresse,  cette  idée  à  la  fois  fort  triste  en  elle-même 
et  néanmoins  féconde  en  saillies  divertissantes,  se  trouve  au 
fond  du  genre  même  de  la  sottie,  et  a  presque  exclusivement 
inspiré  plusieurs  pièces ,  comme  la  sottie  intitulée  Monde  et 
Ahî(S,  et  le  sermon  joyeux  des  Fous.  La  première  fourmille 
d'allusions  et  n'épargne  même  pas  Louis  XII,  traité  d'avare; 
mais  au  fond  la  satire  est  générale  et  philosophique.  Le  sermon 
des  Fous  raille  tour  à  tour,  un  peu  longuement,  mais  non  sans 
esprit,  tous  les  âges,  toutes  les  conditions,  toutes  les  provinces. 

D'autres  pièces  confinaient  à  la  satire  politique  en  attaquant 
soit  des  institutions,  soit  des  classes  sociales.  Le  droit  d'aînesse 
est  maltraité  dans  h's  Bâtards  dr  C(nij\  oh  un  aîné  avare  pré- 
tend (bjter  son  cadet  et  sa  soMir,  en  d(tnnant  cinq  sous  à  l'un  et 
trois  cents  noix  à  l'autre  avec  une  couxée.  Plusieurs  moralités 
exhalent  les  griefs  amers  du  |>(Mi|»le  c«uitre  l'église  et  la  noblesse. 
Ici,  Eglise  et  Noblesse   foui    laver   leiii-  linue   sale   à   i*auvreté, 

I.  Voir  notre  oiivraf:i'.  Ln  comédie  et  les  imnirs  en  France,  \>.  2(11. 


THÉÂTRE  COMIQUE  433 

puis  refusent  de  lui  payer  son  salaire.  Là,  les  trois  ordres  jouent 
à  la  main  chaude,  mais  Eglise  et  Noblesse  trichent  à  Fenvi 
pour  que  Commun  soit  toujours  frappé.  Dans  un  temps  où  la 
moindre  atteinte  au  dogme  était  si  sévèrement  réprimée,  l'Eglise 
supportait  avec  une  indulgence  extraordinaire  les  attaques  diri- 
g'ées  contre  les  personnes.  Le  fabliau  avait  été  hostile  au  clergé, 
aux  moines,  jusqu'à  l'outrage.  La  farce  hérita  de  cette  hostilité; 
elle  mit  souvent  des  prêtres  sur  la  scène  ;  sans  exception  ce  fut 
pour  leur  faire  jouer  un  rôle  odieux  ou  ridicule.  Personne, 
semble-t-il,  ne  se  scandalisait  de  ces  énormités.  La  farce  du  Meu- 
nier, 011  l'on  voit  un  curé  tour  à  tour  confesser  un  mourant  et 
faire  la  cour  à  sa  veuve,  fut  jouée  à  Seurre  en  1496,  avant  la 
représentation  du  «  dévot  mystère  de  saint  Martin  »,  en  [irésence 
de  toute  la  ville,  et  sans  doute  du  clergé  lui-même,  puiscpie 
nous  savons  quil  assista  au  mystère  et  lui  fournit  des  acteurs. 
Une  satire  moins  haineuse  a  inspiré  des  œuvres  d'une  plus 
haute  valeur  littéraire  :  tel  ce  Maître  Pathelin,  le  chef-d'œuvre 
de  la  farce  du  moyen  âge,  et  ne  pourrait-on  dire  un  chef-d'œuvre 
absolument?  C'est  peu  de  chose  au  fond  que  cette  petite  pièce; 
un  avocat  retors  et  fripon  dérobe  une  pièce  de  drap  à  un  mar- 
chand, retors  aussi,  mais  sot;  et  tous  deux  sont  joués  et  dupés 
par  un  troisième  larron,  par  un  berger  grossier,  qu'ils  nt  le 
tort  de  croire  stupide.  Mais  cette  donnée  insignifiante  est  déve- 
loppée avec  un  art  extraordinaire,  dans  an  style  excellent,  à  la 
fois  très  spirituel  et  très  naturel,  avec  une  abondance  merveil- 
leuse de  traits  fins,  plaisants,  bien  observés;  jamais  l'humanité 
mesquine  et  basse  n'a  été  mieux  comprise  et  plus  vivement  expri- 
mée. Et  l'auteur  de  ce  chef-d'œuvre  demeure  inconnu  de  nous, 
car  de  l'attribuer  à  Villon,  il  n'y  a  nulle  apparence.  J'ajoute  que 
si  Villon  est  plus  grand  poète  que  l'auteur  anonyme,  il  n'eût  pas 
été,  peut-être,  aussi  profond  comique;  il  n'eût  certainement  pas 
composé  aussi  bien  sa  pièce  ;  tout  admirable  qu'il  soit,  le  Grand 
Testament  est  une  œuvre  absolument  décousue,  et  Pathelin,  au 
contraire,  est  une  pièce  où  tout  est  ménagé,  calculé,  en  vue  de 
certains  effets  ;  quatre  personnages  y  sont  quatre  caractères 
vivants,  et  nettement  dessinés.  Villon  n'a  jamais  su  ni  voulu 
peindre  une  autre  àme  que  la  sienne;  encore  n'en  a-t-il  dit,  ni 
peut-être  su  le  fond  et  le  secret. 

Histoire  dk  la  langue.   II.  28 


434  LE  THEATRE 

Ce  qui  est  encore  extraordinaire  dans  Pathelin,  c'est  la  conti- 
nuité (lu  succès  qu'il  a  toujours  obtenu.  Dès  son  a})[)arition 
(vers  1470),  il  entra  dans  le  domaine  commun  de  la  littérature 
comique  et  satirique  ;  il  lui  fournit  en  foule  des  imitations,  des 
proverbes,  des  saillies,  des  allusions,  dont  beaucoup  sont  encore 
en  usage.  Au  xvi"  siècle,  Pasquier  admirait  cette  farce,  à  l'égal 
des  comédies  grecques  et  latines.  Brueys,  en  170G,  tirait  de 
Pathelin  une  comédie  au  goût  moderne,  qui,  bien  inférieure  au 
modèle,  plut  longtemps  toutefois  par  tout  ce  qu'elle  lui  avait 
emprunté.  De  nos  jours  Pathelin  a  paru  sur  le  Théâtre-Français, 
avec  un  succès  éclatant,  dans  une  excellente  traduction  d'Edouard 
Fournier;  c'est  la  seule  pièce  du  moyen  âge  qui  ait  affronté 
heureusement  le  jugement  des  modernes  spectateurs.  La  plupart 
des  farces  ne  nous  offrent  en  effet  que  des  types  comiques  pro- 
pres à  leur  temps,  presque  étrangers  aux  nôtres,  ou  qu'il  faut 
au  moins  transposer  dans  nos  mœurs  pour  les  bien  comprendre. 
Dans  Pathelin  l'observation  est  assez  profonde  pour  que  la  pein- 
ture soit  éternelle  et  l'intérêt  durable 

Les  figures  de  soldats  fanfarons  dont  les  farces  sont  remplies 
ont  perdu,  au  contraire,  beaucoup  de  leur  vérité  amusante; 
c'est  un  type  qui  n'existe  plus  depuis  qu'ont  pris  fin  les  pilleries 
des  écorcheurs,  lâches  devant  l'ennemi  et  féroces  au  paysan.  Mais 
ces  faux  braves  sont  joliment  caricaturé»  dans  la  comédie  du 
xv°  siècle.  Les  francs-archers,  moins  terribles  au  peuple,  mais 
plus  peureux  encore,  s'il  faut  en  croire  la  malice  du  temps,  ont 
inspiré,  dans  ce  genre,  un  petit  chef-d'œuvre,  le  monologue  du 
Franc-Archer  de  Bar/nolet,  qui  tombe  à  genoux,  en  demandant 
grâce,  devant  un  mannequin  de  gendarme,  chargé  d'etTjayer  les 
petits  oiseaux.  Il  s'écrie  avant  Panûrge  :  «  Je  ne  crains  rien,  fors 
les  dangers!  »  Et  quand  le  vent  le  tire  de  peine  en  renversant 
le  mannequin,  il  s'enfuit  en  volant  la  robe.  La  rancune  popu- 
laire était  si  vive  contre  les  francs-archers  (institués  par 
Charles  VII  en  l'iiS,  supprimés  j>ar  Louis  XI  en  d  i80)  (jue, 
lors(jue  François  I"  essaya  de  les  rétablir  (en  1521),  les  mêmes 
abus  soulevèrent  les  mêmes  plaintes  ;  et  le  monologue  du  Franc- 
Arclicr  (le  Cherrr  \\\n\  de  nouveau  cette  milice  rurale,  oisive  et 
parasite,  aux  railleries  de  la  foule. 

Il   serait  infini   d'énumérer  toutes    les    figures    ridicules   ou 


THÉÂTRE  COMIQUE  435 

vicieuses  que  la  scène  comique  a  étalées  au  moyen  âge  :  moins 
dans  le  cadre  des  caractères  que  dans  celui  des  métiers  et  des 
conditions  surtout  populaires  ;  toute  la  rue  défila  dans  ce  réper- 
toire infini  des  farces,  sans  art,  le  plus  souvent;  la  peinture  fut 
une  reproduction  servile  et  triviale  de  la  réalité  ;  il  fallait  même 
le  jeu  de  scène,  et  les  grimaces  des  acteurs,  et  la  verve  de  leur 
débit  pour  donner  quehjue  valeur  à  tant  de  platitudes.  Mais  on 
sait  assez  que  chaque  époque  est  mauvais  jug-e  de  l'esprit  qui 
amuse  une  autre  époque.  Nous  avons  vu  plus  d'une  fois  la  fleur 
des  gens  du  monde  applaudir  avec  enthousiasme  à  des  inepties 
dont  la  vogue,  après  six  mois  passés,  paraissait  inexplicable. 

Farces  satiriques  contre  les  femmes.  —  Nous  avons 
pu  écrire  ailleurs  que  l'ancienne  comédie  française  était  fon- 
cièrement «  hostile  aux  femmes,  incrédule  à  l'amour,  irrespec- 
tueuse envers  le  mariage  '  »,  mais  «  qu'il  n'en  faudrait  pas 
conclure  qu'il  n'y  eût  au  moyen  âge  ni  femmes  honnêtes,  ni 
amours  sincères,  ni  mariages  heureux  ».  De  tout  temps  la 
comédie  vit  du  tableau  des  dérèglements,  qui,  par  bonheur,  sont, 
le  plus  souvent,  l'exception.  Oii  le  dérèglement  deviendrait  la 
règle,  il  cesserait  d'être  comique.  Si  toutes  les  femmes  étaient 
infidèles,  la  comédie  jouerait  les  femmes  vertueuses. 

Toutefois,  s'il  est  vrai,  comme  on  le  sait  bien,  que  toute  la 
poésie  au  moyen  âge  s'est  partagée  entre  deux  veines,  entre 
deux  esprits,  l'esprit  héroïque  et  chevaleresque,  par  qui  la 
femme  et  l'amour  furent  si  fort  idéalisés,  et  l'esprit  satirique  et 
bourgeois  qui  se  plut  à  rabaisser  tout  ce  que  le  premier  exaltait, 
il  est  bien  évident  que,  comme  le  fabliau,  la  farce  appartient  toute 
à  la  seconde  inspiration.  A  peine  citerait-on  quatre  ou  cinq 
pièces  comiques  où  l'amour  soit  pris  au  sérieux.  La  meilleure, 
en  ce  genre  tout  exceptionnel,  c'est  le  Dialogue  exquis  de  deux 
amoureux  récréatifs  et  Joijeux,  par  Clément  Marot;  probablement 
destiné  au  théâtre,  puisqu'il  a  été  publié  à  part  sous  le  nom  de 
farce  qui  lui  convient  mal  ;  c'est  plutôt  une  vive  et  gracieuse 
analyse  de  l'amour  honnête  et  presque  ingénu,  opposé  aux 
passions  inquiètes  et  violentes.  Dans  une  jolie  comédie  (sans 
autre  titre)  Marguerite  de  Navarre  a  parlé  aussi  de  l'amour  sur 

1,  Voir  La  comédie  et  les  mceurs  en  France,  p.  287. 


436  LE  THÉÂTRE 

un  ton  sérieux;  mais  pour  apprendre  aux  femmes  que  dans  tous 
les  cas  et  toutes  les  conditions  il  leur  apporte  plus  d'amertume 
que  de  joie.  Tout  le  reste,  ou  à  peu  près,  du  théâtre  comique  au 
moven  Age,  étale  avec  une  com[daisance  inépuisable,  les  ruses 
des  amants,  les  perlldies  des  épouses,  la  niaiserie  des  maris 
trompés.  Le  sermon  joyeux  des  Maux  de  mariafje,  plaisante 
énumération  des  misères  de  l'homme  marié,  pourrait  fournir 
d'épigraphes  une  cinquantaine  de  farces  qui  ressassent  la  même 
idée,  les  mêmes  plaintes.  Depuis  le  jour  de  la  noce,  oii  il  s'est 
ruiné  à  festoyer  ses  amis. 

Tout  l'argent  de  son  mariage 
Prendra  volée,  et  s'en  courra, 
Mais  sa  femme  demeurera  ! 

jus(|u'au  jour  de  son  enterrement,  où  sa  fidèle  épouse,  en  écou- 
tant la  cloche  des  funérailles,  pense  à  épouser  son  valet,  le 
pauvre  mari  n'a  pas  eu  grand'  joie  sur  la  terre.  L'auteur  de  la 
farce  le  Pèlerin  et  la  Pèlerine  définit  la  rude  voie  du  mariag-e  : 

Ce  chemin  duquel  on  ne  sort 
Que  le  plus  faible  ne  soit  mort. 

Mais  ce  plus  faible  est  toujours  le  mari!  Quelle  riche  galerie 
<le  mécliantes  femmes  s'étale  dans  nos  farces,  et  quelle  variété 
dans  la  perfidie  et  la  fausseté  à  toutes  communes!  La  meil- 
leure de  ces  satires  est  peut-être  la  Cornette  de  Jean  d'Abon- 
dance, où  l'empire  absolu  qu'une  jeune  femme  rusée  peut 
prendre  sur  un  vieux  mari  imbécile  est  analysé  avec  des  traits 
excellents,  pleins  d'une  gaieté  amère  et  d'une  observation  pro- 
fonde. Oii  croirait  que  Molière  a  dû  se  rappeler  la  Cornette  en 
composant  sa  Béline  du  Malade  ima;iinaire\  Mais  cette  farce 
était  inédite.  La  farce  de  Georges,  le  Veau  a  pu  inspirer  aussi 
Georijes  Dandin  sans  que  Molière  en  ait  connu  le  texte.  Cer- 
taines inventions,  certains  ty|tes  comicpies  se  transmettaient 
comme  un  fonds  commun,  et  plus  d'un  anneau  nous  mamjue 
dans  cette  chaîne  sans  lin  de  traditions  facétieuses.  Molière 
n'avait  pas  lu  le  fabliau  du  Vilain  Mire;  toutefois  il  en  a  connu 
certainenient  (pndtjiie  chose,  nous  ne  savons  |)ar  (jiiclb'  voie, 
en  écrivant  le  Médecin  nialf/rè  lui.  Qui  peut  dire  jamais  d'où 
est    venu,    jusqu'ofi     ira     tni    trait    df    coiiitMlie?   La    farcc^    d(^ 


THÉÂTRE  COMIQUE  437 

Lucas  le  Borgne,  celle  du  Cuvier,  justement  goûtées,  ont  leur 
original  dans  l'Inde,  ou,  pour  le  moins,  s'y  retrouvent,  puis- 
qu'on ne  veut  plus  aujourd'hui  que  nous  devions  les  contes  à 
l'Orient.  L'invention  est  jolie,  qu'elle  vienne  ou  non  de  si  loin. 
La  femme  de  Jaquinot,  mégère  acariâtre,  a  fait  écrire  le  rolel 
des  besognes  ménagères  qu'elle  impose  à  son  mari  terrifié  ;  s'il 
n'obéit,  il  sera  battu.  Cependant  elle  tombe  dans  le  cuvier,  elle 
appelle  au  secours.  Jatjuinot  consulte  le  rolet;  il  n'y  est  point 
question  de  tirer  sa  femme  des  cuviers;  il  ne  bouge;  elle  étouffe, 
elle  demande  grâce.  Jaquinot  la  retire,  mais  à  condition  que  le 
fatal  rolet  soit  déchiré.  Désormais  il  sera  le  maître.  Ainsi  la 
farce,  trop  indulgente  aux  perfides,  ne  fait  pas  grâce  aux  révol- 
tées; elle  encourage  les  maris  à  user  même  du  bâton  pour 
mettre  à  la  raison  les  récalcitrantes. 

Tout  cela  est  débité  sur  le  ton  d'une  gaieté  que  rien  n'altère; 
la  comédie,  au  moyen  âge,  prenait  joyeusement  son  parti  de 
toutes  les  misères  morales  ou  sociales.  Plus  d'une  donnée  qui 
fournissait  une  farce  au  xv®  siècle  paraîtrait  matière  à  drame 
aujourd'hui.  Sans  remonter  si  haut,  Molière  abonde  en  traits  et 
en  situations  que  nos  acteurs  modernes  sont  fort  souvent  tentés 
de  tourner  au  pathétique,  et  rien  n'était  plus  étranger,  toute- 
fois, aux  intentions  de  Molière.  La  comédie  ancienne  était  dure, 
impitoyable,  et  très  disposée  à  croire  que  tout  ridicule  est  vice 
et  mérite  châtiment.  Pouvons-nous  goûter  entièrement  cette 
gaieté  sans  entrailles,  nous  qui  pleurons  aujourd'hui  sur 
Arnolphe  et  Georges  Dandin? 

Acteurs  comiques  au  moyen  âge.  —  Si  l'on  met  à  part 
les  jongleurs,  qui  exerçaient  un  métier,  plus  ou  moins  relevé, 
selon  le  genre  où  ils  s'adonnaient  (depuis  le  jongleur  épique, 
très  considéré,  et  notoirement  excepté  des  censures  portées  par 
l'Eglise  contre  la  profession  en  général,  jusqu'aux  faiseurs  de 
tours  et  de  culbutes,  jusqu'aux  vulgaires  saltimbanques),  la 
comédie  sous  toutes  ses  formes,  au  moyen  âge,  a  été  représentée 
par  des  acteurs  amateurs,  non  par  des  comédiens  de  métier.  Le 
nom  même  de  comédien  est  inconnu  en  France  ;  il  est  venu  d'Italie 
chez  nous,  avec  ceux  qu'il  désigne,  au  xvi°  siècle.  Les  jongleurs 
n'étaient  pas  proprement  des  comédiens  ;  c'est  par  exception 
qu'ils  ont  pu  débiter,  sur  une  scène  de  hasard,  quelques  facéties 


438  LE  THEATRE 

(lialoguécs.  En  tout  cas,  leur  répertoire   comique,  s'il   exista 
jamais,  a  entièrement  disparu. 

Entre  les  «  comédiens  amateurs  »  quels  sont  les  plus  anciens 
en  date?  Les  confréries,  sérieuses  comme  celle  de  la  Passion, 
ou  joyeuses  comme  les  Enfants  sans  souci,  de  Paris;  les  baso- 
clîiens,  ou  clercs  de  judicature;  les  écoliers  enfin  peuvent  se 
disputer  cet  honneur.  Les  écoliers  jouaient  déjà  des  pièces  au 
temps  d'Abailard  ;  mais  tant  qu'ils  ont  joué  en  latin,  pouvons- 
nous  les  compter  comme  des  comédiens  français?  Au  reste, 
l'histoire  des  représentations  de  pièces  comiques  est  générale- 
ment obscure  :  les  témoins  de  ces  spectacles  s'en  amusaient 
follement,  mais  n'y  attachaient  pas  du  tout  l'importance  que 
nous  prêtons  aujourd'hui  à  toutes  les  choses  du  théâtre.  De  là 
l'extrême  rareté  des  documents  précis  et  explicites. 

Les  puys.  — hcs  pnys  avaient  peut-être  précédé  tout  autre 
genre  de  corporations  dans  la  représentation  dramatique.  Ces 
académies  du   moyen   âge,  comme   nous   les  avons  nommées, 
ouvraient  surtout  des  concours  poétiques,  distribuaient  des  prix 
aux  meilleures  chansons.  Mais  elles  se  sont  aussi  adonnées  aux 
jeux  de  théâtre,  et  leur  ont  fourni  une  scène  et  des  acteurs.  Il 
est  probable  que  le  Jeu  tVAdam  ou  de  la  FeiiiUée,  par  Adam  de 
la  Halle,  fut  joué  (vers  1262)  dans  le  puy  d'Arras;  la  pièce  est 
remplie  de  personnalités  agressives  qui  nous  font  douter  si  la 
représentation   en   a   pu    être   entièrement  publique.    Le  puy, 
ouvert,   comme  nos  cercles  modernes,  à  des  spectateurs  nom- 
breux,   mais   triés,    se    prêtait    mieux    à    ces    hardiesses.    Au 
XIV*  siècle,  les  «  miracles  de  Notre-Dame  »  ont  été  certainement 
représentés  dans  un  puy;  mais  on  n'a  pu  découvrir  en  quelle 
ville.  Le  puy  de  Dieppe  donna  des  représentations  dramatiques 
jusqu'au  t(Mups  de  François  \".  Toutefois  ce  genre  d'exercices 
devient  rare  dans  les  puys,  dès  la  fin  ilu  xiv"  siècle.  Ils  sont, 
dès  lors,  remplacés  dans  cette  fonction  par  des  confréries.  Le 
rnle  des  confréries  et  des  cori)orations  dans  l'histoire  de  notre 
théâtre  au  moyen  Age  est  considérable  :  il  y  eut  des  confréries 
sérieuses   pour  jouer  les  mystères,   et  des  confréries  joyeuses 
pour  jouer  les  sotties  et  les  farces. 

Confréries  joyeuses  :  Enfants   sans   souci.  —  Nous 
pensons  que  b-s  «  confiiMics  joyeuses  »   tirent  direcleinont  leur 


THÉÂTRE  COMIQUE  439 

orig-ine  de  l'ancienne  «  fête  des  Fous  »  définitivement  chassée 
de  l'église  au  xv*  siècle.  La  gaieté  populaire  déborda  sur  la 
place  publique,  et  les  sociétés  de  sots  ou  de  fous  commencèrent 
à  pulluler.  La  fête  des  Fous  avait  été  essentiellement  une 
parodie  de  la  hiérarchie  ecclésiastique.  Quand  les  conciles  et 
les  parlements  eurent  réussi  à  l'expulser  de  l'église,  elle  se  con- 
tinua dans  les  carrefours,  par  la  parodie  insolente  de  toute  la 
hiérarchie  sociale;  et,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  deux  de  nos 
cadres  comiques,  la  sottie  et  le  sermon  joyeux,  tirent  de  là  leur 
origine.  En  France,  au  xv"  siècle,  ces  sociétés  joyeuses  se 
comptent  par  centaines,  presque  toutes  semblables,  au  fond, 
sous  des  noms  différents.  Toutes  ne  semblent  pas  d'ailleurs 
s'être  mêlées  de  théâtre;  et  pour  donner  franchise  à  leur  goût 
commun  pour  la  satire,  plusieurs  se  contentaient  de  joyeux  fes- 
tins, ou  de  processions  costumées  à  travers  les  rues  de  leur  ville. 
Entre  ces  confréries  de  plaisir,  il  n'en  est  pas  de  plus  fameuse 
que  les  Enfants  satis  souci  de  Paris,  avec  leurs  deux  grands 
dignitaires,  le  Prince  des  sots  et  Mère-Sotte.  On  ne  sait  rien  de 
leur  histoire,  sinon  qu'ils  jouaient  des  pièces  satiriques  et 
s'attaquaient  très  hardiment  à  toutes  les  puissances.  Toutefois 
aucun  arrêt  de  Parlement,  aucune  mesure  de  police  connue  de 
nous  n'a  jamais  frappé  leur  société.  Comme  d'ailleurs  on  les 
voit,  à  toute  époque,  en  rapports  très  intimes  avec  les  Baso- 
chiens ,  on  a  été  amené  à  croire  que  les  sots  de  Paris  n'étaient 
probablement  que  des  basochiens  en  costume  de  fous,  et  que 
les  règlements,  les  arrêts,  la  censure  qui  réprimaient  la  Basoche 
pouvaient  bien  s'appliquer  aux  Enfants  sans  souci.  Nous  savons 
que  Clément  Marot  fut  basochien  et  Enfant  sans  souci,  peut-être 
à  la  fois.  Dans  la  IP  Épitre  du  coq  à  Vâne  il  décrit  ainsi  le 
costume  des  acteurs  qui  jouaient  les  rôles  de  fous  : 

Attache  moy  une  sonnette 

Sur  le  front  d'un  moine  crotté, 

Une  oreille  à  chaque  costé 

Du  capuchon  de  sa  caboche, 

Voilà  un  sot  de  la  Bazoche 

Aussi  bien  peinct  qu'il  est  possible. 

Nous   ne   prétendons   pas   par  là  confondre    entièrement  la 
Basoche  et  les  Enfants  sans  souci,  mais  nous  croyons  bien  que 


440  LE  THÉÂTRE 

ceux-ci  furent  d'abord  des  hasochiens  (mi  liesse,  une  associa- 
tion parliculiore  irreffée  sur  la  i^rnnde  association  tiénérale,  sur 
le  roi/ntnne  de  BasocJio.  La  liasoclie  rtait  une  puissance  sérieuse, 
officielle;  l'autre  société  eut  toujours  un  caractère  à  demi  plai- 
sant et  fictif. 

Dans  le  cours  du  xvi"  siècle,  les  Enfants  sans  souci  tendirent 
à  devenir  plus  exclusivement  des  comédiens  facétieux,  des  iirens 
de  théâtre  professionnels.  Grinp:oire,  qui  est  Mère-Sotte  chez 
les  Enfants  sans  souci,  est  en  même  temps  auteur  de  mystères 
et  de  sotties,  entrepreneur  de  représentations  dramatiques;  mais 
il  ne  semble  pas  avoir  été  basochien.  Jean  de  Pontalais,  le  plus 
célèbre  des  «  farceurs  »  du  siècle,  amuseur  attitré  du  peuple  et 
du  roi  pendant  Ainiit  années,  était  Enfant  sans  souci;  et  celui-là 
ressemltle  plus  à  quelque  acteur  boufTon  moderne  qu'à  un  clerc 
de  procureur.  Mais  à  ré]>oque  oii  il  fleurissait,  lacompacnie  des 
Enfants  sans  souci  était  déjà  en  pleine  décatlence. 

Les  basochiens.  —  L'histoire  de  la  Basoche  est  un  peu 
mieux  connue;  d'abord  l'institution  avait  un  caractère  sérieux; 
ensuite  les  Parlements,  dont  elle  se  moquait  dans  ses  jeux,  lui 
ont  fait  une  histoire  par  les  tracasseries  qu'ils  lui  suscitèrent. 
La  corporation  des  clercs  de  judicature  à  Paris,  dite  Royaume 
de  la  Basoche  (basilica),  remonte  probablement  au  xiv"  siècle; 
mais  ils  ne  paraissent  pas  s'être  mêlés  de  jouer  des  pièces  avant 
le  xv'  siècle.  Une  tradition  constante,  quoique  mal  établie,  veut 
que  les  confrèrcîs  de  la  Passion  leur  aient  ouvert  leui'  théâtre 
pour  la  représentation  des  farces;  mais  ils  jouaient  aussi  chez 
eux,  an  Palais  de  Justice;  et  le  l\arlement  tantôt  favorisait, 
huilAt  réprimait  bmrs  représentations,  pres(|ue  toujours  fort 
haidics.  En  t48G,  le  j»oète  Henri  Baude  et  quatre  basochiens 
furent  mis  au  Ghâtelet  pour  avoir  diffamé  le  gouvernement  de 
Charles  VIIL  Louis  XII  leur  fut  plus  indutijent;  la  Basoche  eut 
son  àg-e  d'or  sous  le  règne  de  ce  prince  libéral,  qui  disait  un 
jour,  devant  le  procureur  Jean  Bouchet  :  «  Je  veux  qu'on  joue 
en  liberté,  et  que  les  jeunes  gens  déclarent  les  abus  qu'on  fait 
en  ma  citur,  ptiis(|iie  les  confesseurs  et  autres  (|ui  sont  les 
sages  n'en  veulent  rien  dire.  » 

François  P*"  n'aimait  |»as  si  fort  la  vérité;  il  r(>prima  dui'emenf 
les  écarts  des  basochiens,  et  leurs  j<'u.\  furent  soumis,  dès  lors,  à 


THÉÂTRE  COMIQUE  441 

une  censure  préventive  et  vigilante.  Leur  esj)rit  s'en  alla,  sans 
doute,  avec  leur  liberté;  les  représentations  devinrent  plus  rares 
et  disparurent  tout  à  fait  pendant  les  guerres  civiles,  sous  le 
règne  de  Henri  III. 

Tous  les  parlements  de  province  avaient,  comme  Paris,  leur 
basoche,  mais  toutes  ne  se  sont  pas  mêlées  de  jouer  des  pièces 
de  théâtre.  Celle  de  Bordeaux  troubla  quelquefois  la  ville  par 
les  farces  audacieuses  qu'elle  représentait;  celle  de  Lyon  n'était 
pas  moins  hardie.  Mais  leur  histoire  à  Paris  comme  en  province 
nous  est  seulement  connue  par  les  punitions  que  les  parlements 
infligeaient  aux  clercs,  pour  tenter  de  les  réprimer.  Nous  ne 
connaissons  pas  les  pièces  représentées;  une  seule  des  pièces 
comiques  que  nous  ayons  conservées  appartient  certainement 
au  répertoire  de  la  Basoche  parisienne*.  Beaucoup  d'autres 
purent  en  faire  partie,  mais  nous  n'en  avons  pas  la  preuve.  On 
a  dit  avec  vraisemblance  que  les  basochiens  devaient  surtout 
attaquer  les  vices  et  les  travers  des  gens  de  Palais,  juges,  avo- 
cats, procureurs,  qu'ils  connaissaient  si  bien.  Pathelin,  ce  chef- 
d'œuvre  anonyme  tout  plein  d'esprit  retors,  de  chicane  et  de 
plaidoiries,  naquit  probablement  dans  l'ombre  de  la  Basoche. 
C'est  l'œuvre  anonyme  de  quelque  génie  comique  inconnu,  que 
la  nature  avait  fait  poète  et  satirique  et  que  la  destinée  fît 
procureur. 

Au  reste  la  plupart  des  auteurs  comiques  dont  les  noms  nous 
sont  parvenus,  avaient  été  des  basochiens  :  Jean  d'Abondance, 
Henri  Bande,  Pierre  Blanchet,  Jean  l'Éveillé,  François  Habert, 
Jacques  le  Basochien,  Clément  Marot,  Roger  de  Collerye,  André 
de  la  Vigne. 

Les  écoliers.  —  Nous  n'avons  pas  la  preuve  qu'on  ait  joué 
en  français  dans  les  collèges  avant  le  xv*"  siècle;  les  représen- 
tations latines  remontent  beaucoup  plus  haut  ;  les  petits  drames 
d'Hilarius  destinés  au  théâtre  scolaire  sont  contemporains 
d'Abailard. 

Presque  toutes  les  pièces  jouées  en  français  dans  les  collèges 
jusqu'à  la  Renaissance  furent  des  satires,  pour  la  plupart  très 
insolentes,  malgré  les  réprimandes  des  Parlements  ou  de  l'Uni- 

l.  La  farce  (assez  insignifiante)  du  Cry  de  la  Basoche. 


442  LE  THEATRE 

versité.  Vainement  on  interdit  (24  novembre  liG2)  «  tout  jeu  qui 
touche  l'état  des  princes  et  seigneurs  ».  Les  écoliers  ne  ména- 
geaient rien,  attaquant  d'abord  leurs  maîtres,  montant  peu  à  peu 
jusqu'au  roi.  L'exemple  leur  venait  de  haut.  Une  partie  au  moins 
des  chefs  de  l'Université  se  plaisaient  à  ces  hardiesses  et  les  favo- 
risaient, sourdement,  ou  môme  ouvertement.  Ravisius  Textor, 
professeur  de  rhétorique  au  collège  de  Navarre,  puis  recteur  de 
l'Université  de  Paris,  composait  et  faisait  jouer  dans  son  col- 
lèere  des  moralités,  en  latin,  où  tous  les  vices  du  siècle  sont 
attaqués  avec  une  âpreté  qui  égale  celle  des  sotties  françaises. 
Les  personnalités  directes  sont  rares  dans  ce  répertoire,  mais 
il  abonde  en  allusions  que  saisissait  aisément  la  malice  des  éco- 
liers. François  I"  réprima  ces  libertés  comme  celles  des  baso- 
chiens;  châtia  des  écoliers  qui  avaient  joué  sa  sœur  Marguerite 
de  Navarre  sous  les  traits  d'une  furie  incendiant  le  royaume, 
et  envoya  au  Mont  Saint-Michel  Noël  Béda,  docteur  en  Sor- 
bonne,  qui  passait  pour  avoir  soufflé  cette  insolence  aux  écoliers. 
Après  les  guerres  de  religion  la  comédie  scolaire  eut  encore  des 
jours  brillants  ;  mais  sa  parfaite  insignifiance  littéraire  et  poli- 
tique ne  permet  plus  de  rattacher  son  histoire  à  celle  du  théâtre 
national.  En  revanche,  les  collèges  eurent  l'honneur  de  voir  jouer 
les  premières  tragédies  imitées  de  l'antiquité;  la  Cléopâtre  de 
Jodelle  fut  représentée  en  1552  au  collège  de  Boncour;  la  Mort 
de  Cc!<ar,  de  Grevin,  fut  «  mise  en  jeu  au  collège  de  Beauvais  à 
Paris  le  IG  février  15G0  ». 

Les  comédiens.  —  Vers  le  même  temps  commencent 
d'apparaître  en  France  les  premiers  comédiens  de  profession. 
Depuis  deux  siècles  les  grands  entretenaient  autour  de  leurs 
personnes  des  joueurs  de  personnages,  qui  étaient  des  sortes 
d'acteurs  ;  on  en  trouve  même  qui  étaient  attachés  à  certaines 
villes,  et  payés  par  les  échevinages  ;  mais  c'étaient  plutôt  des 
diseurs  de  courtes  pièces,  de  facéties  et  de  monologues,  des  fai- 
seurs de  tours  d'adresse  ou  même  de  force,  des  ménestrels  ou 
ménétriers,  des  bouffons  à  talents  variés,  que  de  véritables 
comédiens  jouant  dos  jdècos  étendues,  à  personnages  nombreux. 
Des  faiseurs  isolés  tels  que  Pontalais,  nommé  ci-dessus,  Jean 
Serre,  admiré  par  Marot  dans  une  jolie  épilaphe,  sont  aussi 
des  bouffons   plaisants,  des  amuseurs  publics,   non  des  corné- 


THÉÂTRE  COMIQUE  443 

(liens.  Ceux-là  vivaient  sous  François  I".  Mais  dos  le  xv'  siècle 
on  rencontre  rà  et  là  des  troupes  associées  qui  vont  de  ville  en 
ville,  jouant  un  mystère  contre  une  rétribution  payée  par  réchc- 
vinag-e  ou  les  spectateurs.  Ces  groupes  se  dispersaient  bientôt, 
après  quelques  mois  ;  ils  étaient  composés  d'amateurs  pas- 
sionnés, qui  s'adonnaient  à  la  comédie,  pour  un  temps,  par 
caprice,  mais  sans  avoir  l'intention  de  vouer  leur  vie  au 
théâtre. 

Les  premiers  véritables  comédiens  sont  venus  d'Italie  ;  le  nom 
et  la  chose  arrivèrent  chez  nous  ensemble.  Le  8  septembre  lîiiS, 
le  cardinal  de  Ferrare,  archevêque  de  Lyon,  donnait  au  roi 
Henri  II  et  à  la  reine  Catherine  de  Médicis  une  représentation 
fastueuse  de  la  «  traiiicomédie  »  de  la  Cal  and  n'a  (par  le  cardinal 
Bibbiena).  On  avait  fait  venir  d'Italie  les  comédiens  et  comé- 
diennes, «  chose  (dit  Brantôme)  que  l'on  n'avait  encore  vue  en 
France  ».  A  partir  de  cette  date,  des  troupes  françaises  com- 
mencèrent à  se  former  en  grand  nombre,  les  unes  engagées  et 
payées  par  un  directeur  responsable,  les  autres  formées  d'asso- 
ciés, chacun  recevant  sa  part  de  la  recette,  plus  ou  moins, 
selon  son  talent  et  sa  réputation.  Le  premier  mode  a  fini  par 
prévaloir;  le  second  dominait  au  xvii"  siècle.  C'est  ce  partage 
amiable  que  Corneille  a  étalé  sur  le  théâtre  d'une  façon  piquante 
au  dénouement  de  Yllhision  comique  :  «  On  relève  la  toile,  et 
tous  les  comédiens  paraissent  avec  leur  portier,  qui  comptent 
de  l'argent  sur  une  table  et  en  prennent  chacun  leur  part.  » 

Dès  qu'il  y  eut  des  comédiens  de  métier,  les  anciens  acteurs 
amateurs  pâlirent  devant  ces  concurrents  mieux  exercés,  plus 
souples  aux  différents  rôles,  et  aux  costumes  variés;  riches  d'un 
répertoire  plus  étendu.  Basochiens,  Écoliers,  Confrères,  tous 
ceux  qui  avaient  cultivé  le  théâtre  encore  plus  pour  s'amuser  eux- 
mêmes  que  pour  amuser  autrui,  parurent  bientôt  des  farceurs 
gothiques  et  surannés,  qu'on  renvoya  peu  à  peu  à  leur  greffe, 
à  leur  collège  et  à  leur  boutique.  En  même  temps,  des  genres 
nouveaux  ou  renouvelés  florissaient  :  la  tragédie,  imitée  de 
Sénèque,  la  comédie  d'intrigue  et  la  pastorale,  imitées  des  Ita- 
liens. Les  vieux  acteurs  du  passé  auraient  été  fort  empêchés 
dans  ces  rôles  nouveaux  pour  eux.  Ils  disparurent  rapidement 
dans  le  dernier  quart  du  xvf  siècle,  avec  le  répertoire  démodé 


444  LE  THÉÂTRE 

OÙ  ils  avaient  jadis  obtenu  tant  do  triomphes  et  une  popularité 
désormais  éteinte. 

Mais,  nous  l'avons  dit  j)lus  haut,  ce  grand  changement  dans 
la  forme  des  choses  n'est  pas  le  sig^ne  d'un  aussi  grand  change- 
ment dans  le  fond.  Dans  une  partie  au  moins  du  théâtre  l'ap- 
parence fut  nouvelle  plutôt  que  l'esprit.  Rien  dans  la  tragédie  ne 
rajipela  le  mystère;  mais  la  comédie,  nom  nouveau  ou  renou- 
velé, conserva  plus  d'un  débris  des  genres  comiques  disparus. 
«  Les  plus  illustres  de  nos  auteurs  comiques  modernes  doivent 
quelque  chose  à  la  comédie  du  moyen  Age,  qu'ils  n'ont  jamais 
lue  peut-être.  Si  la  supériorité  de  la  France  en  ce  genre  est  peu 
contestée,  la  richesse  et  la  perfection  de  notre  théâtre  comique 
sont,  en  partie  au  moins,  un  héritage  du  moyeu  Age.  L'analyse 
des  caractères  nous  vient  (h's  moralités.  L'esprit  frondeur  nous 
vient  des  sotties.  Mais,  avant  tout,  la  franchise  comique,  et 
cette  naïveté,  cet  effort  vers  le  vrai  dans  la  peinture  des  ridi- 
cules, qui  sont  les  meilleures  qualités  de  nos  bonnes  comédies, 
nous  viennent  en  partie  des  farces,  où,  }>armi  de  graves  défauts, 
ces  qualités  du  moins  se  trouvent  «,  surtout  la  justesse  du  trait 
comique,  même  grossi  et  exagéré'.  Ainsi  la  chaîne  est  ininter- 
rom{)ue  d'Aflam  de  la  Halle  à  nos  contemporains,  et  surfout  de 
Patholin  jus(|u'à  Labiche.  Aucune  autre  partie  de  notre  littéra- 
ture n'offi'e  le  spectacle  d'une  si  longue  continuité  d'efforts,  tous 
appliqués  au  perfectionnement  ou  au  renouvellement  d'un 
même  genre. 

Ainsi  quels  qu(^  soient  les  énormes  défauts  de  notre  ancien 
théâtre,  il  les  compense  en  partie  par  quelques  (pialités.  Le 
mystère  est  diffus,  prolixe,  eniuiyeux;  mais  la  conception  du 
genre  avait  de  la  grandeur;  et  l'enthousiasme  qu'excita  la  rej)ré- 
sentation  de  ces  pièces  informes  leur  donne  une  importance 
historique  considér.iblo.  Les  œuvres  comiques  nous  choquent 
souvent  par  la  grossièreté  de  la  plaisanterie;  mais  la  vivacité, 
la  franchise  du  trait  y  est  souvent  remar(piaf)le,  et  ces  essais 
sans  art  ont  fondé  une  tradition  littéraire. 

1.  Voir  notiv  mivr.i^'i^  La  coméflic  rt  Irs  rnou/rs  en  France  ait  moyen  âf/c.  p.  ?>'i\. 


LE  THEATRE  445 


BIBLIOGRAPHIE 

On  trouvera  la  bibliographie  complète  de  tous  les  ouvrages  relatifs  à 
l'histoire  du  théâtre  en  France  au  moyen  âge  dans  les  cinq  volumes  sui- 
vants : 

L.  Petit  de  Julleville,  Les  mystères,  Paris,  1880,  2  vol.  in-8.  —  Rcpcr- 
toire  du  théâtre  comique  en  France  au  moyen  âge,  Paris,  1885,  grand  in-8. 

—  Les  comédiens  en  France  au  moyen  âge,  Paris,  Cerf,  1885,  in-12.  —  La 
comédie  et  les  mœurs  en  France  aie  moyen  âge,  Paris,  1886,  in-12. 

Le  premier  ouvrage  et  le  second  renferment  l'indication  complète  de  tous 
les  textes  dramatiques  français  du  moyen  âge,  manuscrits  et  imprimés. 
Parmi  les  réimpressions  modernes,  citons  seulement  les  plus  importantes  : 

Théâtre  français  au  moyen  âge,  par  Monmerqué  et  F.  Michel;  Paris, 
1839,  in-S.  —  Miracles  de  Notre-Dame,  publiés  par  Gaston  Paris  et  Ulysse 
Robert;  Paris.  187G-1893,  8  vol.  in-8.  —  Mystères  inédits  du  XV^  siècle, 
publiés  par  Achille  Jubinal;  Paris,  1837,  2  vol.  in-8.  —  Le  mistere  du 
ricl  testament,  publié  par  le  baron  James  de  Rothschild  (et  Emile 
Picot);  Paris,  1878-1891,  G  vol.  in-8.  —  Le  mystère  de  la  Passion  dWrnoul 
Greban,  publié  par  G.  Paris  et  G.  Raynaud;  Paris,  1878,  grand  in-8.  — 
Ancien  théâtre  français  (t.  I,  11,  111,  i)ul)liés  par  A.  de  Montaiglon)  dans 
la  Bibliothèque  Elzévirienne,  1854,  in-HJ.  —  Recueil  de  farces,  moralités  et 
sermons  joyeux,  publié  par  Le  Roux  de  Lincy  et  Francisque  Michel; 
Paris,  1837,  4  vol.  in-8.  —  Recueil  de  farces,  soties  et  moralités...  publiées 
par  P.-L.  Jacob;  Paris,  1859,  in-8  et  in-12.  —  Le  théâtre  français  avant  la 
Renaissance,  mystères,  moralités  et  farces,  pubhés  par  Ed.  Fournier;  Paris, 
1872,  gr.  in-8. 

On  consultera  en  outre  utilement  les  ouvrages  suivants  : 

Ch.  Aubertin,  Histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  françaises  au 
moyen  âge;  Paris,  1882  (2'^  éd.),  2  vol.  in  8.  —  Bapst  (Germain),  Essai  .sur 
l'histoire  du  théâtre;  Paris,  1894,  in-8.  —  Coussemaker,  Drames  liturgiques; 
Rennes,  1860.  —  Douhet,  Dictionnaire  des  mystères  (dans  l'Encyclopédie 
Migne).  —  Gautier  (Léon),  Origines  du  théâtre  moderne  (journal  le  Monde, 
16,  17,  28,  3»)  août,  4  sept.  1872).  —  Le  Roy  (0.),  Études  sur  les  mystères; 
Paris.  1837,  in-8.  —  Magnin  (Ch.),  Journal  des  savants;  février,  août  1846; 
janvier,  mars  1847;  janvier  1856.  —  Moland,  Origines  littéraires  de  la 
France,  Paris,  in-12.  —  Parfait,  Histoire  du  théâtre  français,  1745,  in-12 
(t.  I,  II,  III).  —  Paris  (Gaston).  La  poésie  française  au  XV'^  siècle;  Paris, 
1886,  in-8  (leçon  d'ouverture).  —  Picot  (Emile),  La  sottie  en  France,  1878, 
in-8  (Extrait  de  Romaniéi).  Le  monologue  dramatique;  Paris,  1886-88  (Extrait 
de  Romania,  t.  XV,  XVI,  XVII).  —  Sainte-Beuve,  Tableau  de  la  poésie 
française  et  du  théâtre  français  au  XVI'^  siècle  et  Nouveaux  Lundis,  t.  III. 

—  Sepet  (Marius),  Les  prophètes  du  Christ;  Paris,  1878,  in-8,  et  :  Le  drame 
chrétien  au  moyen  âge;  Pains,  1877,  in-8. 

De  nombreuses  monographies  relatives  à  l'histoire  locale  du  théâtre  dans 
nos  diverses  provinces  sont  indiquées  dans  nos  Mystères  et  dans  notre 
Répertoire  comique. 


CHAPITRE   IX 

LA    LANGUE    FRANÇAISE 

Jusqu'à  la  fin  du  XI V^  siècle  '. 


/.   —  Le  français  et  ses  dialectes. 

L'évolution  historique  et  linguistique  qui  suivit  la  décompo- 
sition du  monde  romain  ne  pouvait  que  favoriser  le  travail  de 
morcellement  du  latin.  Aussi  les  différences  de  parler,  dès  le 
début  de  l'époque  romane,  furent  assez  sensibles  pour  s'accuser 
dans  les  textes.  La  Prose  de  sainte  Eulalie,  le  Saint  Léger,  le  Saint 
Alexis  présentent  des  caractères  qui  ont  permis  d'en  déterminer 
approximativement  la  provenance  et  de  reconnaître  que  le  pre- 
mier morceau  appartient  au  nord-est,  le  second  au  sud-est,  le 
troisième  à  l'ouest  du  domaine.  Dans  la  suite  des  temps,  en 
vertu  d'une  loi  du  langage  qui  semble  générale,  la  divergence 
se  marqua  de  plus  en  plus,  et  sur  le  tenitoire  de  l'ancienne 
Gaule,  comme  du  reste  sur  toute  la  surface  du  monde  où  la 
langue  latine  subsista,  ce  fut  non  pas  un  parler  unique  qui  sortit 
d'elle,  mais  une  série  de  parlers  différents,  qui,  dans  chaque 
région,  chaque  province,  chaque  village,  finirent  par  prench-e 
une  couleur  propre»,  toujours  plus  tranchée. 

Des  faits  bisl()ri(|ues  et  éc()nomi(jiirs  fendirent  de  bonne  heure 
à  mêler  certains  de  ces  parlers,  à  assurer  la  suprématie  des  uns 
sur  les  autres,  en  un  mot  à  déranger  par  la  concurrence  et  le 

I.  Par  M.  Fci'diri.'ind    lirimol,  maître  de  coiiféreiiccs  à  la  Facullé  des  Icllrcs 
de  Paris. 


LE  FRANÇAIS  ET   SES  DIALECTES  447 

contact  le  dévcloppeiuent  spontané  de  chacun.  Mais  la  déchéance 
actuelle  des  plus  humbles  de  ces  parlers,  aujourd'hui  réduits  à 
l'état  de  patois,  ne  saurait  faire  oublier  leur  imi)ortance  passée. 
Produits  directs  des  transformations  locales  du  latin,  ils  ont  été 
longtemps,  dans  leur  région,  la  langue  commune,  parlée  et  souvent 
écrite,  comme  le  français  l'était  dans  la  sienne.  En  effet,  ni  par  sa 
valeur  linguisti(|ue,  ni  par  sa  valeur  littéraire,  celui-ci  n'occupait 
un  rang-  à  part;  sa  prédominance,  et  elle  ne  s'est  établie,  nous  le 
verrons,  que  lentement,  il  la  doit  aux  circonstances  politiques  et 
au  rôle  historique  du  pays  oîi  il  s'est  formé. 

Sur  les  faits  ainsi  sommairement  exj)osés,  maintenant  qu'on 
a  définitivement  abandonné  les  vieilles  théories  qui  faisaient  des 
patois  soit  du  français  dégénéré,  soit  des  descendants  lointains 
des  langues  antérieures  à  l'occupation  latine,  il  n'y  a  plus  aucun 
doute  ;  au  contraire,  sur  la  manière  de  classer  les  parlers  dont  il 
vient  d'être  question,  de  considérer  les  groupes  qu'on  en  forme, 
il  y  a  deux  théories,  très  éloignées  l'une  de  l'autre,  que  je  suis 
obligé  d'exposer  sommairement,  parce  qu'elles  dominent  toutes 
les  études  dialectologiques,  auxquelles  se  livrent  sans  doute  un 
certain  nombre  de  mes  lecteurs. 

La  première  de  ces  théories,  généralement  admise  jusqu'à 
nos  jours,  et  encore  énergiquement  soutenue  en  France  par 
MM.  Durand  de  Gros,  Tourtoulon,  en  Allemagne  par  MM.  Grœber, 
Horning,  en  Italie  par  M.  Ascoli,  consiste  à  admettre  qu'il  s'est 
constitué,  dès  les  origines,  dans  l'empire  du  roman,  et  particuliè- 
rement du  gallo-roman,  des  provinces  linguistiques  plus  ou 
moins  grandes,  mais  en  général  d'une  certaine  étendue,  dont  le 
parler,  tout  en  difTérant  d'un  point  à  l'autre,  présente  à  l'obser- 
vateur certains  traits  distinctifs,  qui  en  sont  les  caractères,  et 
qu'on  retrouve  sinon  en  totalité,  du  moins  en  partie,  sur  les 
différents  points  de  la  province.  Chacune  de  ces  provinces,  dont 
les  limites  ont  pu  être  déterminées  par  toutes  sortes  de  causes, 
physiques,  ethnographiques,  politiques,  forme  un  dialecte,  qui 
se  subdivise  en  sous-dialectes;  ces  sous-dialectes  occupent  à 
l'intérieur  de  la  province  linguistique  une  sorte  de  canton,  et 
sont  au  dialecte  ce  que  celui-ci  est  à  la  langue  à  laquelle  il 
appartient.  Enfin  ces  sous-dialectes  comprennent  à  leur  tour  des 
variétés  et  des  sous-variétés  qui,  en  diminuant  toujours  d'exten- 


448  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

sion,  finissent  par  se  ivsoudro  à  l'unité  liniiuistiquo  fondamen- 
tale, laquelle  est,  suivant  le  cas,  le  parler  d'un  village,  d'un 
hameau,  ou  même  d'une  famille.  La  cause  primitive  qui  a 
produit  cet  état  de  choses  est  l'extension  du  latin  par  rayonne- 
ment. Implanté  sur  un  certain  nomhre  de  points,  il  a  commencé 
par  y  recevoir,  en  raison  des  hahitudes  physiologiques  et 
psychologiques  des  populations  qui  y  habitaient,  une  empreinte 
déterminée,  et  s'y  est  développé  suivant  des  tendances  qui  pou- 
vaient ditîérer.  Porté  ensuite  en  cet  état,  «le  chaque  point  aux 
régions  avoisinantes,  par  une  expansion  progressive,  compa- 
rable à  celle  du  français  littéraire  d'aujourd'hui,  il  a  fonné 
autour  du  centre  [)rimitif  de  nouveaux  centres  ;  là,  par  suite  de 
nouvelles  influences  locales,  il  a  subi  des  modifications,  parfois 
divergentes,  mais  en  retenant  néanmoins  les  princi[)aux  traits 
primitifs  qu'il  avait  pris  à  son  point  de  départ.  Et  ainsi  de 
suite  :  le  mouvement  commencé  au  lendemain  même  de  la  con- 
quête romaine  s'est  propag-é  suivant  ce  procédé  d'endroit  en 
endroit,  substituant  aux  langues  indigènes  un  parler  à  la  fois 
un  et  divers,  jusqu'à  ce  qu'il  vînt  se  heurter  à  quelque  obs- 
tacle naturel  qui  pût  l'arrêter  :  montagnes,  marais,  espaces 
inhabités,  etc.,  ou  bien  à  d'autres  langues  ou  dialectes.  Dans 
ce  dernier  cas,  si  le  dialecte  rencontré  était  de  même  nature, 
c'est-à-dire  roman,  une  influence  réciproque  ne  tardait  pas  à 
naître  des  rapports  de  voisinage;  des  traits  linguistiques  pas- 
saient d'un  doiuaine  dans  l'autre,  altérant  la  physionomie  de 
chacun  des  dialectes,  et  formant  des  sortes  de  zones  neutres, 
où  la  limite  aujourd'hui  indécise  ne  saurait  se  figuier  par  une 
ligne.  Le  même  travail  s'étant  accompli  à  l'intérieur  du  dialecte 
lui-même  sur  certaines  voies  de  communication,  un  trouble 
apparent,  résultat  d'influences  séculaires,  masque  parfois 
aujourd'hui  les  parentés  ou  les  divergences  originelles  du 
patois,  les  faits  primitifs  ayant  pu  être  recouverts  par  d'autres, 
mais  il  n'en  reste  pas  moins  légitime  et  nécessaire  de  rechercher 
et  de  rétablir  cette  hiéraïc  liie  (b's  diali^clcset  (h'S  sous-dialectes, 
historiquement  réelle,  et  de  chenher  (bms  les  données  que 
jM'ut  fournir  la  géographie  histori(|ue  sur  l'ancienneté  des 
localités,  leur  importance  relative  et  leurs  relations  politiques, 
commerciales,  intellectuelles,  l'explication  des  rapports  dans 
lesquels  se  trouvent  aujourd'hui  leurs  parlers. 


LE  FRANÇAIS  ET  SES  DIALECTES  449 

L'autre  doctrine,  adoptée  depuis  par  des  hommes  très  considé- 
rables, tels  que  MM.  Gaston  Paris,  Gilliéron,  lioiissolot  en  France, 
MM.  Suchier,  Wiliielm  Moyer  à  l'étranger,  a  été  pour  la  première 
fois  posée  par  M.  Paul  Meyer,  il  y  a  environ  vingt  ans,  à  propos 
d'une  division  imaginée  par  M.  Ascoli  dans  les  dialectes  de 
France  '. 

L'article  est  assez  court  pour  que  j'en  puisse  extraire  ici  les 
passag-es  principaux.  «  A  mon  sens,  dit  M.  P.  Meyer,  aucun  groupe 
de  dialectes,  de  quelque  façon  qu'il  soit  formé,  ne  saurait  consti- 
tuer une  famille  naturelle,  par  la  raison  que  le  dialecte  (qui 
représente  l'espèce)  n'est  lui-même  qu'une  conception  assez  arbi- 
traire de  notre  esprit.  Voici  en  efTet  comment  nous  procédons  pour 
constituer  un  dialecte.  Nous  choisissons  dans  le  langag-e  d'un  pays 
déterminé  un  certain  nombre  de  phénomènes  dont  nous  faisons 
les  caractères  du  langage  de  ce  pays.  Cette  opération  aboutirait 
bien  réellement  à  déterminer  une  espèce  naturelle,  s'il  n'y  avait 
forcément  dans  le  choix  du  caractère  une  grande  part  d'arbitraire. 
C'est  que  les  phénomènes  linguistiques  que  nous  observons  en  un 
pays  ne  s'accordent  point  entre  eux  pour  couvrir  la  même  super- 
lîcie  géographique.  Ils  s'enchevêtrent  et  s'entrecoupent  à  ce  point 
qu'on  n'arriverait  jamais  ^  à  déterminer  une  circonscription  dia- 
lectale, si  on  ne  prenait  le  parti  de  la  fixer  arbitrairement. 

«  Je  suppose  par  exemple  que  Ton  prenne  pour  caractéristique 
du  dialecte  picard  le  traitement  du  c  devant  a  (j'entends  le  c 
initial,  ou,  s'il  est  dans  le  corps  du  mot,  aj)puyé  sur  une  con- 
sonne) ^  Voilà  un  caractère  qui  fournira  une  limite  passable  du 
côté  du  sud  et  de  l'est,  mais  du  côté  du  nord  il  sera  médiocre, 
à  moins  de  pousser  le  picard  jusqu'au  flamand,  et  du  côté  de 
l'ouest  il  ne  vaudra  rien,  puisque,  ainsi  que  l'a  montré  M.  Joret, 
il  s'étend  à  la  Normandie,  et  qu'on  n'entend  point  comprendre 
le  langage  de  la  Normandie  dans  le  picard.  Force  sera  donc 
d'avoir  recours  à  quelque  autre  caractère  que  l'on  choisira  de 
telle  sorte  qu'il  se  rencontre  dans  l'un  seulement  des  deux  dia- 

1.  Romania,  IV,  293-294. 

2.  Sauf  bien  entendu  dans  le  cas  où  deux  populations,  bien  que  parlant  un 
langage  d'origine  commune,  vivent  séparées,  soit  par  des  accidents  physiques 
(montagnes,  forêts,  etc.),  soit  par  des  causes  politiques.  (Note  de  M.  P.  M.) 

3.  M.  P.  Meyer  fait  allusion  à  ce  fait  que  dans  la  région  dont  il  parle,  c  latin 
reste  c  avec  le  son  de  k  dans  celte  condition,  tandis  qu'en  français  de  France,  il 
se  change  en  ch,  d'où  le  picard  keval,  camp,  à  côté  de  cheval,  c/tainp,  etc. 

Histoire  dk  la  langue.  II.  29 


430  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

lectos  (normand  et  picard)  que  l'on  voudra  distinguer.  Ce  carac- 
tère, on  le  choisira  arbitrairement  selon  l'endioit  où,  d'après 
une  idée  préconçue,  on  voudra  fixer  la  limite.  Ce  sera,  je  suj)- 
pose,  la  formation  en  oe  des  imparfaits  de  la  [)remièrc  conju- 
gaison '.  Mais  de  ce  fait  linguistique  on  fera  un  usage  tout  aussi 
arbitraire  (]ue  du  c  devant  a  ;  on  trouvera  commode  de  le 
regarder  comme  un  caractère  du  normand  du  C(Mé  de  l'est,  et 
on  l'abandonnera  du  coté  de  l'ouest,  parce  (|ue  dans  cette  direc- 
tion il  dépasse  très  notablement  les  limites  de  la  Normandie,  et 
qu'on  ne  voudra  point  appeler  normand  b^  parler  de  l'Anjou  et 
du  Poitou  ^  » 

Ces  principes  posés,  M.  P.  Meyer  conclut  :  «  Il  n'y  a[ias  moy<'n 
de  procéder  autrement,  je  l'accorde,  mais  ce  n'en  est  [)as  moins 
procéder  ai'bilrairement.  Il  senauit  que  le  dialecte  est  une  espèce 
bien  plutôt  (irlificielle  que  naturelle;  que  toute  dèfiniticjn  du  dialecte 
est  une  definitio  nominis  et  non  une  definitio  rei. 

«  C'est  pourquoi  je  suis  convaincu  que  le  meilleur  moyen  de 
faire  apparaître  sous  son  vrai  jour  la  variété  du  roman  consiste 
non  pas  à  tracer  des  circonscriptions  marquées  par  tel  ou  tel  fait 
linguistique,  mais  à  indi(|uer  sur  quel  espace  de  terrain  règne 
chaque  fait.  » 

On  voit  ia  portée  du  raisonnement.  Il  aboutit  à  prouver  que,  si 
nous  renonçons  à  prendre  du  c(Mé  du  Nord  un  fait,  du  côté  du 
Midi  un  autre  fait,  en  changeant  illogiquement  de  critère,  il  n'y 
a  plus  ni  dialecte  bourguignon,  ni  picard,  ni  normand  à  propre- 
ment parler,  c'est-à-dire  en  entendant  par  là  des  groupes  con- 
stitués spontanément  avec  leurs  traits  spécifiques  et  leur  indivi- 
<lualité propre.  Il  n'y  a  })lus  qu'un  langage  à  la  fois  commun  et 
différent  d'un  bout  du  tei'ritoire  à  l'autre,  auquel  on  donne  divers 
noms  de  région  poui'  une  raison  de  commodité,  afin  de  le  (b''si- 
gner  rapidement  sous  la  forme  [»articulière  qu'il  prend  dans 
cette  région,  bourguignonne,  picarde  ou  normande,  étant  bien 
entendu  que  l'ensemble  des  particularités  linguislicjues  qu'on 
résume  ainsi  ne  se  rencontre  nulle  part  réuni,  et  que  l'aire  de 

1.  ('anldham  -=  cIkiiiIuc,  c/iaiilors,  cti'. 

2.  Gorlicli,  Die  nordwi-sUichm  Dinlcldc  ili'v  haïque  iVoïl.  p.  NI  (Fr/.  Sliuiion,  V, 
el  Die  s'àdweslliclim  Dialelde  dcr  laïujue  d\nl,  \>.  120  (Ib..  III),  a  en  elTel  établi  qin' 
CCS  formes  se  Iroiivaionl  en  Toiiraine,  en  Anjou,  on  Aiinis  cl  en  Poitou.  Iiuit 
comme  en  Normandie. 


LE  FRANÇAIS  ET   SES  DIALECTES  431 

chacune  d'elles  varie,  pouvaiil  no  pas  embrasser  la  totalité 
lie  la  province  ou  au  contraire  déborder  au  delà  de  ses  limites. 

Dans  la  même  conception,  il  n'y  a  pas  non  plus  de  provençal 
ni  de  français,  de  langue  d'oui  ni  de  langue  d'oc,  «  Ces  mots, 
suivant  M.  Gaston  Paris,  n'ont  de  sens  qu'appliqués  à  la  pro- 
duction littéraire  *. 

«  On  le  voit  bien,  si  on  essaye,  comme  l'ont  fait  il  va  quelques 
années  deux  vaillants  et  consciencieux  explorateurs,  de  tracer  de 
l'Océan  aux  Alpes  une  ligne  de  démarcation  entre  les  deux  pré- 
tendues langues.  Ils  ont  eu  beau  restreindre  à  un  minimum  les 
caractères  critiques  qu'ils  assignaient  à  chacune  d'elles,  ils  n'ont 
pu  empêcher  que  tantôt  l'un,  tantôt  l'autre  des  traits  soi-disant 
provençaux  ne  sautât  par-dessus  la  barrière  qu'ils  élevaient,  et 
réciproquement...  L'ancienne  muraille  imaginaire,  la  science, 
aujourd'hui  mieux  armée,  la  renverse,  et  nous  apprend  qu'il  n'y 
a  pas  deux  Frances,  qu'aucune  limite  réelle  ne  sépare  les  Français 
du  nord  de  ceux  du  midi,  et  que  d'un  bout  à  l'autre  du  sol 
national  nos  parlers  populaires  étendent  une  vaste  tapisserie 
dont  les  couleurs  variées  se  fondent  sur  tous  les  points  en 
nuances  insensiblement  dégradées.  » 

A  vrai  dire,  il  faut  aller  plus  loin  encore,  comme  M.  Grœber 
l'a  très  bien  vu,  dans  l'essai  de  réfutation  qu'il  a  tenté  de  cette 
doctrine.  Si  on  admet  les  principes  de  M.  P.  Meyer,  ce  n'est 
pas  seulement  entre  le  français  et  le  provençal  que  la  barrière 
s'abaisse,  c'est  entre  tous  les  parlers  romans  de  l'ouest.  Du  côté 
des  Alpes,  entre  le  domaine  italien  et  le  domaine  français,  la 
transition  se  fait  par  les  parlers  italiens  de  la  frontière,  si  voi- 
sins du  provençal;  du  côté  des  Pyrénées,  entre  le  domaine  espa- 
gnol et  français,  elle  se  fait  par  le  gascon.  Tout  le  domaine  du 
roman  continental,  exception  faite  du  roumain,  ne  forme  donc 
qu'une  masse,  au  sein  de  laquelle  il  est  chimérique  le  plus  sou- 
vent de  vouloir  tracer  des  démarcations. 

Personne,  bien  entendu,  ne  songe,  en  vertu  de  ces  considéra- 
tions, à  nier  l'individualité  trop  évidente  des  langues  italienne, 
espagnole  ou  française,  mais  cette  individualité  n'est  plus  admise 
que  comme  le  résultat  d'une  culture  historique  et  littéraire,  qui 

1.  Parlers  de  France,  \k  3. 


4a2  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

échappe,  par  conséquent,  aux  lois  du  développement  spontané. 

De  même  il  y  a  bien  un  français  et  un  provençal,  mais  parce 
que  «  de  bonne  heure,  au  nord  comme  au  midi,  les  écrivains 
ont  employé,  pour  se  faire  comprendre  et  goûter  dans  un  cercle 
plus  étendu,  des  formes  de  langag-e  qui,  pour  des  raisons  histo- 
ricpies  ou  littéraires,  avaient  plus  de  faveur  que  les  autres,  et  la 
lanaue  littéraire  du  nord  étant  bien  distincte  de  celle  du  midi, 
l'opposition  entre  le  provençal  et  le  français  a  paru  claire  et 
sensible  »  '. 

De  même  encore  les  dialectes,  là  où  ils  existent  réellement, 
—  et  leur  existence  historique  sur  certains  points  ne  peut  être 
niée  «  sans  se  heurter  à  des  faits  incontestables  »  —  s'expliquent 
de  la  même  manière.  «  Dans  les  pays  civilisés,  et  (\m  ont  une 
longue  histoire,  dit  M.  Gaston  Paris,  les  phénomènes  naturels 
sont  sans  cesse  contrariés  par  l'action  des  volontés.  Il  y  a  eu  des 
influences  exercées  par  des  centres  intellectuels  et  politiques.  » 
«  Dans  chaque  région,  dit  à  son  tour  Darmesteter,  un  des  parlers 
locaux,  propre  à  une  ville  ou  à  une  aristocratie,  s'éleva  au- 
dessus  des  parlers  voisins,  gagna  en  dignité  et  rejeta  les  autres 
dans  l'ombre.  Les  parlers  locaux  restés  dans  l'omjjre  sont  des 
patois;  ceux  qui  sont  élevés  à  la  dignité  littéraire  sont  des  dia- 
lectes. Ainsi  il  se  forma,  dans  divers  centres,  des  langues  écrites 
qui,  ravonnant  à  l'entour,  s'imposèrent  comme  langues  nobles 
aux  populations  des  régions  voisines,  et  créèrent  une  province 
linguistique,  un  dialecte,  dans  lequel  les  patois  locaux  furent  de 
plus  en  plus  effacés  et  étoutTés.  Ces  dialectes  s'étendaient  par 
initiation  littéraire  et  non  plus  par  tradition  orale  ;  leur  dévelop- 
pement était  un  fait  de  civilisation  et  non  de  vie  organique  et 
naturelle  de  l'idiome.  Dans  cette  nouvelle  évolution  linguistique, 
les  dialectes  différaient  d'autant  jdus  les  uns  des  autres  qu'ils 
étaient  séparés  ]»ar  des  |>al(>is  |tlus  nombreux,  par  des  étendues 
géographiques  plus  considérables.  Ils  prenaient  donc,  en  face 
les  uns  (les  autres,  une  physionomie  plus  caractéristique  et 
devenaient  des  langues  indépendantes.  Ainsi  se  forma  en  France 
une  séi'ir  didionifs  n''i:i(uiaii\  dinV'nMils,  que  l'on  désigne,  en 
général,  pai-  If  nom   des  |ir(ivinces  on   ils  ont  llfuri.  aussi  bien 

I.  1'.  l'.iris,  l'arl.  dr  l'r..  \>.  :',. 


LE  FRANÇAIS  ET  SES  DIALECTES  453 

que  les  différents  patois  (jui  continuaient  à  vivre  oliscurémenl, 
dans  la  même  j)rovince  (normand,  picard,  bourguignon,  etc.)'.  » 

Il  ne  saurait  s'agir  ni  de  trancher  ni  même  de  discuter  ici 
cette  <|uestion  fondamentale,  assez  semblable  à  celle  qui  s'est 
posée  depuis  un  certain  temps  devant  les  naturalistes,  en  pré- 
sence de  l'impossibilité  où  ils  sont  de  (ixer  nulle  p.irt  la  ligne 
de  démarcation  entre  la  race  blanche  et  la  race  noire.  Elle  est 
pour  le  moment  très  obscure  encore.  Un  des  plus  profonds  con- 
naisseurs de  nos  patois  de  l'est,  M.  liorning,  a  essayé  récem- 
ment de  la  rejtrendre  en  sous-œuvre,  en  commençant  par  établir 
si  oui  ou  non  il  y  a  actuellement  entre  les  dialectes  des  fron- 
tières. Il  a  cru  pouvoir  conclure  positivement,  mais  ses  argu- 
ments n'ont  jtas  em])orté  la  conviction  de  ses  adversaires,  qui 
persistent  à  croire  que  les  démarcations,  même  figurées  par  une 
bande  de  terrain  et  non  par  une  ligne,  sont  artificielles.  Et  ainsi 
ce  premier  proi)lème,  fondamental  pourtant,  tout  réduit  qu'il  soit, 
tout  susceptible  qu'il  semble  d'être  résolu  par  des  constatations 
positives,  n'est  que  posé.  11  ne  pourra  être  définitivement 
éclairci  qu'à  la  suite  de  longues  et  consciencieuses  enquêtes, 
menées  systématiquement,  avant  que  les  patois  soient  éteints  ou 
altérés,  d'une  part  sur  les  frontières  présumées,  et  en  même 
temps  dans  d'autres  directions,  de  façon  que  les  résultats  puis- 
sent être  comparés. 

La  tâche  est  immense  et  très  délicate,  car  les  recherches  doi- 
vent porter  non  seulement  sur  la  phonétique  des  dialectes,  à 
laquelle  elles  se  restreignent  trop  souvent,  mais  sur  tout  le 
reste  de  leur  grammaire  —  syntaxe  comprise  —  encore  si  mal 
connue  et  en  toute  langue  si  difficile  à  pénétrer-;  en  outre  il 
ne 'semble  pas  possible  qu'on  continue   à  considérer  les  difTé- 

1.  Gram.  historique,  p.  21.  Par  exemple  le  mol  <•  normand  »  désigne  aussi  bien 
le  dialecte  dans  le(iuel  ont  écrit  les  écrivains  normands,  tels  que  Wace,  ipie 
l'ensemble  des  jiatois  qui  vivaient  ou  vivent  dans  la  Normandie. 

2.  Un  exemple  :  L'hoinme-ci  pour  cet  homme  ci,  un  oreiller  pour  vioi  dormir, 
un  saucisson  pour  moi  manger,  sont  des  constructions  de  l'Est;  on  rencontre  déjà 
la  ilernière  dans  Joinville,  quoique  llaase  ne  l'y  ait  pas  reconnue.  (Chap.  CXLll.) 
—  Elles  sont  aujourd'hui  communes  aux  patois  et  au  français  d'une  vaste  région. 
Le ,  germanisme  :  avoir  bien  aisé  de  faire  une  chose  est  bien  plus  restreint  et 
caractéristique  d'un  domaine  plus  étroit.  Or  il  y  a  des  faits  semldables  en  très 
grand  nombre.  Ils  sont  aussi  importants,  aussi  spéciliques  que  les  particularités 
phonéti(|ues.  U  faudra  savoir  leur  géographie,  leur  origine,  leur  mode  d'exten- 
sion, avant  de  rien  trancher,  sous  peine  de  juger  avec  une  faible  ])artie  seulement 
•  les  pièces  du  i)rocès. 


454  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

rtMites  particularités  comme  d'égale  importance  et  ca]»ables  do 
servir  indistinctement  de  critères,  et  cependant  les  règles  qui 
devraient  guider  ce  choix  ne  sont  [)as  trouvées  '. 

Encore  n'est-il  pas  sûr  (jue  ce  grand  et  difficile  travail,  s'il  se 
préparait,  menât  à  une  conclusion  générale  identique,  qui  pût 
devenir  une  loi.  Parce  (|u'on  trouverait  une  limite  réelle  entre 
le  gascon  et  le  provenç^al,  de  chacjue  côté  d'un  lleuve  qui  a  long- 
temps séparé  deux  races  et  deux  langues,  cela  ne  prouverait 
nullement  qu'il  yen  a  une  aussi  entre  le  lorrain  et  le  wallon,  où 
semblable  diversité  ethnographique  n'a  }»as  existé  -. 

Voilà  pour  le  présent.  A  plus  forte  raison,  quand  l'on  veut 
se  représenter  quel  a  pu  être  l'état  dialectal  de  la  France  au 
moyen  âge,  l'obscurité  augmente-t-elle  encore.  Là  les  docu- 
ments manquent  souvent  complètement,  et  d'ailleurs  ceux  (ju'on 
possède,  les  compositions  littéraires,  les  chartes  mêmes,  sont 
loin  de  nous  offrir  avec  certitude  l'image  de  la  langue  parlée  à 
l'époque  et  à  l'endroit  où  elles  ont  été  écrites,  de  sorte  qu'on 
ne  saurait  les  interpréter  avec  trop  de  réserve  et  de  défiance. 
Puis  il  nous  manquera  toujours  de  savoir  comment  le  latiji  s'est 
répandu  sur  la  Gaule,  quelles  étaient  les  anciennes  limites 
ethnographiques,  quelle  valeur  elles  avaient,  quels  mouvements 
tant  de  siècles  d'invasion  et  de  guerres  ont  amenés  dans  les 
populations,  quels  rapports  sociaux,  intellectuels,  commerciaux 
elles  ont  eus  entre  elles. 

Il  V  a  là,  on  ne  saurait  l'oublier,  un  inextricable  fouillis  de 


1.  La  note  précéilenti;  iiionlrc  assez  que  je  ne  considère  pas  les  critères  plio- 
nétiiiues  comme  suffisants  à  eux  seuls,  ni  même  comme  devant  tenir  toujours  et 
partout  le  premier  rang.  Je  me  hâte  d'ajouter  (|u'on  peut  beaucou])  moins  encore 
se  fier  dans  le  travail  de  dassincation  aux  indications  vagues  (|ue  fournil  l'in- 
telligence d'un  patois,  comme  serait  tenté  de  le  faire  M.  de  Tourtoulon.  De  ce 
qu'un  paysan  comi)rend  un  autre  paysan,  on  ne  ])eut  rien  conclure  sur  les  rap- 
ports particuliers  de  leurs  idiomes.  J'en  ai  fait  souvent  l'exitériencc  et  constaté 
par  exemple  (in'une  bonne  illelirée,  parlant  un  jialois  des  Vosges,  comprenait 
à  i>eu  près  <lu  [latois  de  la  Charente,  tandis  (|u'une  danu'  du  même  pays, 
lettrée,  très  instruite  même,  mais  de  langue  française,  comprenait  jdus  facile- 
ment le  latin  (jue  l'un  ou  l'autre  des  deux  jiatois.  Je  n'oserais  pas  hasai-der  ce 
paradoxe  iju'un  patoisant  (\n  Centre  est  plus  près  d'un  iialoisanl  de  l'Est  ou  du 
Nord  (pie  n'en  est  un  Parisien,  même  demi-philologue,  m.iir.;  ignorant  des  patois: 
il  ne  ine  parai!  pas  impossible  toutefois  (|ue  des  expéi'iences  répétées  fassent 
sortir  de  cellt!  proposition  (piehpie  chose  (pii  s'aiiprochci-ait  de  la  vérité. 

2.  Je  rapi)ellerai  ici  que,  M.  Jorel,  dans  sa  très  curieuse  élude  :  Des  caractères 
et  de  l'e.'iicnsion  du  patois  normand.  Paris.  18s:i,  a  cru  pouvoir  retrouver  dans 
les  caractères  distinclifs  de  certains  parlers  normands  la  trace  d'une  inlluence 
ethnographique. 


LE  FRANÇAIS  ET   SES  DIALECTES  455 

faits  et  de  causes  inconnues,  qui  ont  agi  souvent  d'une  manière 
contradictoire,  et  qu'il  paraît  bien  difficile  d'arriver  jamais  à 
connaître  en  détail. 

Mais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'insister  davanta,i:e  sur  ces  diffi- 
cultés théoriques.  Pratiquement,  nous  l'avons  vu,  les  diver- 
gences n'empêchent  pas  de  reconnaître  qu'il  y  a  eu  au  moyen 
âge  un  certain  nombre  de  dialectes,  qui  tous,  plus  ou  moins,  ont 
eu  part  à  la  vie  littéraire. 

Le  provençal  et  ses  dialectes.  —  Les  divisions,  on  peut 
le  conjecturer  d'après  ce  qui  précède,  sont  loin  d'être  fixes. 
Cependant,  en  général,  dès  le  moyen  âge  et  presque  jusqu'à 
nos  jours,  on  a  reconnu,  sous  des  noms  variés,  deux  grandes 
masses,  les  parlers  provençaux  ^  et  les  parlers  français,  autre- 
ment dit  les  parlers  de  langue  (ï oc  et  les  parlers  de  langue  d'où  P. 

La  ligne  vague  qui  borne  au  nord  le  domaine  du  provençal 
est  en  général  considérée  comme  partant  de  l'Atlantique  à  la 
pointe  de  la  Grave  et  allant  vers  le  Rhône,  en  passant  par  le  nord 
de  la  Gironde,  l'est  de  la  Charente,  le  nord  de  la  Haute-Vienne 
et  de  la  Creuse,  le  sud  de  l'Allier,  le  centre  de  la  Loire  et  Lyon. 
De  là  elle  suit  le  cours  supérieur  du  Rhône,  de  façon  à  englober 
une  partie  de  l'Ain  et  de  la  Savoie;  puis,  des  Alpes,  elle  descend 
à  Vintimille,  en  prenant  la  partie  supérieure  de  quelques  vallées 
du  Piémont^. 

Au  sud  de  cette  ligne  on  distingue  d'ordinaire  :  d'abord,  le 
gascon  et  le  catalan,  qui  ont  souvent  été  considérés  comme  des 
langues  à  part.  Le  premier  s'étend  sur  les  départements  des 
Basses-Pyrénées  (dont  une  portion  toutefois  appartient  à  la 
langue  basque),  des  Hautes-Pyrénées,  des  Landes,  sur  la  partie 

•1.  L'expression  inexacte  de  provençal  a  été  souvent  remplacée  autrefois  par 
celles  de  limousin,  poitevin,  gascon,  bien  plus  inexactes  encore.  Elle  est  acceptée 
aujourd'hui  couramment  avec  sa  valeur  conventionnelle  par  la  [ihilologie  con- 
temporaine. 

2.  On  sait  que  celte  expression  vient  de  la  manière  dont  on  exprimait  l'affir- 
mation :  oc  (latin  :  hoc)  au  miili;  oïl  (lat.  hoc  ille)  au  nord. 

Les  premiers  exemples  connus  de  l'expression  Z«n.9!<e  r/'oc  apparaissent  dans 
des  actes  de  1291.  (Cf.  P.  Meyer.  La  langue  romane  du  midi  de  la  France  et  ses 
différenls  noms.  Ann.  du  Midi,  I,  Toulouse,  18S9,  p.  11.)  On  la  retrouve,  appli- 
quée au  pays,  dans  un  acte  de  Philippe  le  Bel  du  26  mars  1294.  Dante  l'a  reprise 
dans  son  traité  De  vulgari  eloquio  (I,  viii  et  ix);  il  l'avait  déjà  employée  dans 
la  Vita  nuova,  eh.  xxv. 

3.  Le  caractère  sur  lequel  on  se  fonde  est  le  maintien  de  a  libre  non  précédé 
d"une  palatale  :  au-flessous  de  la  ligne,  il  se  conserve;  au-dessus  il  passe  à  e. 
Comparer  le  provençal  mars,  saus  et  le  français  mer,  sel. 


456  L\  LANGUE  FRANÇAISE 

sud  de  la  Haute-Garonne,  le  Gers  et  la  Gironde.  —  La  limite, 
qui  est  ici  assez  bien  marquée,  contrairement  à  ce  qu'un  observe 
ailleurs,  suit  assez  exactement  la  rive  gauche  de  la  Gironde,  de 
la  Garonne  et  de  l'Arise  '. 

Le  catalan,  }i()rlé  ))ar  des  Roussillonnais  en  Espagne,  au 
vnf  siècle,  v  a  encore  la  grande  partie  de  son  domaine  (en  Cata- 
loirne,  dans  la  province  de  Valence  et  les  Baléares).  Néanmoins 
il  se  parle  aussi  en  France  dans  les  Pyrénées-Orientales  et  dans 
un  coin  de  TAriège,  à  Quérig-ut. 

Les  autres  dialectes  de  langue  d'oc  s'étendent  sur  vingt-six 
dé])arteuients,  qui  leur  appartiennent  totalement  ou  en  partie;  ce 
sont,  pour  ne  parler  que  de  ceux  de  France  :  le  savoyard,  le 
dauphinois,  le  proveiiçal  proprement  dit,  le  languedocien,  le 
limousin;  enfin,  tout  au  nord  du  domaine,  ïanvergnat  et  le 
rouergal,  qui  ont  beaucoup  de  traits  communs  avec  le  français. 

On  sait  quel  brillant  développement  eurent  originairement  ces 
dialectes.  Dès  le  x^  siècle  ils  possédaient  une  littérature.  Il  nous 
est  resté  de  ces  monuments  primitifs  un  fragment  considérable 
d'une  imitation  en  vers  de  la  Consolation  de  la  philosophie  de 
Boèce.  Au  xu*"  siècle,  la  littérature  des  troubadours  était  dans  tout 
son  éclat.  Mais  les  violences  de  la  croisade  alidgeoise  éteignirent 
dans  la  première  moitié  du  xni''  siècle  la  civilisation  méridio- 
nale; les  poètes  émigrèrent  ou  se  turent,  et,  depuis  le  xiv"  siècle, 
leurs  dialectes,  abandonnés  des  écrivains,  semblaient  avoir 
perdu  à  jamais  le  rang  de  langues  littéraires.  Cependant,  à  la 
fin  du  xvi"  siècle,  on  voit  renaître  des  poètes  provençaux,  et  de 
nos  jours,  sous  l'effort  de  Jasmin,  j)uis  d'Aubanel,  de  Rouma- 
nille  et  de  Alistral,  les  [)arlers  du  Midi,  sortant  du  rang  efTacé  de 
patois,  célébrés  par  les  félibres,  introduits  par  eux  dans  des  œu- 
vres considérables,  étudiés  par  des  savants,  synthétisés  même 

I.  Toutefois  Liliournc  ol  Caslilloii  juiiipiil  i^nscon  sur  la  rivu  droilc.  Le  jjcascon 
se  rapproche  de  l'espagnol  par  plus  d'un  caradère,  parliculièrement  par  /*  pro- 
venant de  f.  Lat.  faba,  cspag.  :  haha,  gascon  :  hahe\  latin  f'errion,  csp.  :  fiierro. 
gasc.  :  /ler.  D'autre  jiart  la  limite  do  ee  dialecte  est  bien  plus  nette  que  la  plupart 
(les  autres.  Ce  sont  là  des  l'ails.  Il  est  d'autre  jiarl  établi  que  la  Garonne  sépa- 
rait en  gros  au  temps  de  César  les  Gaulois  des  A<iuitains.  et  que  ces  Aquitains 
étaient,  par  la  race,  apparentés  aux  Ibères  d'Espagne.  Quehiues-uns  en  ont 
conclu  que  ces  rlonnces  elliMograpliiqucs  |)()uvaient  concourir  à  expli(pier  les 
rapports  que  le  gascon  prései\te  avec  res|iagnol  et  les  diirérences  qu'il  présente 
ave(t  les  autres  dialectes  du  Midi.  Mais  ces  rapprochenieiits,  contraires  à  la 
nouvelle  théorie  sur  les  dialectes,  ont  été  contestés,  et  consi<lérés  comme  sans 
valeur. 


LE  FRANÇAIS  ET   SES  DIALECTES  457 

par  Mistral  dans  une  sorte  de  langue  unique,  qui  a  pour  hase 
les  formes  de  son  dialecte,  mais  prend  partout  les  éléments  de 
son  vocabulaire,  essaient  de  reprendre  la  lutte  avec  le  fran- 
çais du  Nord.  Toutefois  leur  histoire  ne  nous  appartient  pas, 
puisque  l'histoire  de  la  littérature  française  n'est  que  l'histoire  de 
la  littérature  écrite  dans  les  dialectes  friuiçais  proprement  dits. 

Les  dialectes  français.  —  Ceux-ci  ont  été,  dès  le  moyen 
âge,  classés  on  quatre  groupes  par  Roger  Bacon,  lors  d'un 
voyage  qu'il  fit  en  France  en  1260;  il  distinguait  le  français, 
le  picard,  le  nornumd  et  le  bourguignon.  Cette  classification  est 
longtemps  demeurée  traditionnelle. 

La  plus  récente  que  je  connaisse  est  celle  de  M.  Meyer  Lûhke  '. 
«  Les  dialectes  du  Sud-Est,  dit-il,  se  séparent  du  français  du 
Nord;  ils  embrassent  le  Lyonnais,  le  sud  de  la  Franche-Comté  et 
la  Suisse  française,  dont  les  subdivisions  dialectales  correspon- 
dent assez  exactement  aux  subdivisions  cantonales  de  Neufchàtel, 
de  Fribourg,  de  Yaud  et  du  Valais.  A  ce  dernier  parler  se  rat- 
tache le  savoyard,  qui  s'étend  en  partie  sur  le  versant  méridional 
des  Alpes.  Ces  patois  se  distinguent  du  français,  principalement 
par  la  conservation  de  a  libre  ailleurs  qu'après  les  palatales  ^ 

«  Le  français  écrit  est  sorti  du  dialecte  de  l'Ile-de-France 
auquel  se  rattachent  :  à  l'Est,  le  groupe  champenois-bourguignon, 
et  le  lorrain;  au  nord  le  wallon,  qui  présente  des  caractères  très 
particuliers...  Le  picard  et  le  normand  appartiennent,  par  leur 
riche  littérature  du  moyen  âge,  aux  parlers  les  plus  importants 
du  Nord  de  la  France.  Du  normand  s'est  détaché  Y  anglo-normand, 
qui  de  bonne  heure,  à  cause  de  ses  relations  littéraires  avec  le 
français  du  Centre,  et  à  la  suite  de  l'établissement  de  colons 
venus  d'autres  contrées  que  la  Normandie,  montre  dans  son 
système   phonétique  des  traits   étrangers  au  normand...  Enfin 

1.  Orronmaire  des  laïu/ues  romanes,  Inlroduclion,  trad.  Rnhict,    p.  14. 

2.  L'auteur  véritable  de  celle  classification  est  M.  Ascoli,  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut.  C'est  lui  qui  a  constitué  ce  groupe  qu'il  appelle  franco-proven- 
çal (M.  Suchier  lui  donne  le  nom  de  moyen  7'hodanïen).  Mais  M.  Ascoli  consi- 
dérait que  le  franco-provençal  formait  un  vrai  groupe  à  part,  parmi  les  langues 
romanes,  tout  aussi  bien  que  l'italien,  le  provençal,  ou  le  français.  Cette  théorie 
n'est  pas  admise  i)ar  M.  \V.  Meyer,  (jui  rattache,  comme  on  voit,  le  «  français  du 
Sud-Est  ..  au  français.  Quant  à  la  distinction  à  laquelle  il  est  fait  allusion  ici, 
elle  repose  sur  ce  fait  que,  en  français,  a,  tonique,  libre,  non  précédé  d'une 
l)alatale,  devient  e  :  parare  parer;  palrempere.  C'est  un  des  phénomènes  caracté- 
ristifpies  du  français  du  Nord.  Au  contraire  dans  la  région  franco-provençale,  a 
ne  passe  jias  à  e.  Parer  est  à  Albertville  ;?flm,  et  père  ;  pare. 


458  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

restent  les  dialectes  de  TOuest  :  le  hrclon\  qui  peut  être  regardé 
aussi  comme  le  représentant  de  l'Anjou  et  du  Maine,  et  le  j^oi- 
tevin,  qui,  avec  le  saintongeais,  se  rapproche  déjà  beaucoup  du 
provençal.  » 

Il  est  hors  de  mon  sujet,  el  du  reste  peu  utile,  après  ce  qui  a 
été  dit  de  la  valeur  contestable  des  classifications  dialectales, 
d'énumérer  ici,  à  propos  des  dialectes,  les  caractères,  même 
généraux,  qu'on  leur  attribue,  11  importe  toutefois  de  bien 
marquer,  au  moment  d'abandonner  leur  histoire  pour  celle  du 
français  proprement  dit,  que  ces  dialectes  ont  eu  pendant  des 
siècles  un  rôle  considérable,  sinon  prépondérant.  On  cherche- 
rait vainement,  au  moins  dans  ce  qui  nous  est  parvenu,  des 
œuvres  écrites  en  français  de  France,  à  une  époque  où  certaines 
provinces,  particulièrement  la  Normandie,  ont  déjà  toute  une 
littérature.  Et  il  n'est  pas  exagéré  de  dire  que  la  très  grande 
majorité  des  œuvres  dont  il  est  question  dans  ce  volume,  au 
moins  celles  du  xn*  siècle,  appartiennent  aux  dialectes.  Ils  n'ont 
pas  tous,  bien  entendu,  brillé  du  même  éclat,  mais  il  n'en  est 
aucun  qui  n'ait  été  appelé  à  la  vie  littéraire. 

«  La  première  période,  dit  M.  Gaston  Paris-,  purement  épique» 
appartient  surtout  au  nord-est,  à  la  Fj-ance  propre  et  au  nord- 
ouest;  la  poésie  plus  raffinée  qui  a  sa  principale  expression 
dans  les  romans  de  la  Table  Ronde  fleurit  pajticulièrement  en 
Champagne^  et  en  Picardie;  ce  fut  aussi  dans  ces  régions  que 
fut  cultivée  presque  exclusivement  la  poésie  lyrique  des  hautes 
classes  et  plus  tard  de  la  bourg-eoisie*.  La  Normandie  et  les  pro- 
vinces qui  se  rattachaient  à  elle  depuis  l'avènement  des  Plan- 
teganiet  cultivèrent  de  préférence  la  littérature  historique  et 
didactique;  à  cette  littérature  normande  se  rattache,  comme  un 
immense  provin  qu'on  ne  f>eut  séparer  de  sa  souche,  la  littérature 
angdo-normande...  Les  inovinces  de  Touesl  prirent  à  la  litléra- 
ture  de  divers  genres  une  part  assez  faible,  mais  présentent  plus^ 
d'uno   prf»duction   digne  d'inlérét,   surtout  au  point  Ao  vue  lin- 

I.  Ce  mol  est  on   \\r  [hmiI    |i1iis  mal  choisi,  il  ris(|iu'   (ramener  une  confusion 
avec  le  bas-lirelon,  dialcdc  celtique,  dont  nous  avons  parlé  t.  I.  [t.  XLU. 
1.  LilléraUin;  franfriisr  au  vtoijcn  liqc.  p.  C.  Julroduction. 

3.  Il  suffit  (le  rapjicler  le  nom  de  Chrestien  de  Troyes. 

4.  Dans  le  nonl,  .\fras  a  créé  un  véritable  mouvement  littéraire  et  poétique, 
Jean  Boclc!  et  plus  tard  Arlam  de  la  Halle  furent  les  plus  brillants  reiiréscn- 
lants  de  la  culture  de  ce  i)ays. 


LE  FRANÇAIS  ET   SES  DIALECTES  439 

g•uistique^  La  Bourgogne  n'est  presque  pas  représentée  dans 
les  monuments  qui  nous  restent,  quoi(|u'elle  ait  eu  au  moins 
une  grande  production  épique.  Un  mouvement  actif  de  traduc- 
tion, surtout  d'œuvres  religieuses,  se  manifeste  dans  l'est  et  le 
nord-est  à  [tartir  de  la  tin  <lu  xif  siècle'.  L'Orléanais  pioduisit 
au  XHi"  siècle  les  deux  poètes  qui  devaient  donner  à  cette  époque 
son  empreinte  la  plus  marquée,  Guillaume  de  Lorris  et  Jean 
de  Meun.  La  Champagne  fournit  au  même  siècle  les  plus 
remarquables  de  ses  historiens  en  prose,  surtout  des  auteurs 
de  mémoires  ^,  tandis  que  la  Flandre  s'adonna  avec  ardeur  à  la 
rédaction  d'histoires  générales  \  Le  théâtre,  fécond  en  Angle- 
terre dès  le  XI»  siècle,  fut  surtout  brillant  par  la  suite  dans  les 
grandes  communes  picardes  ^.  » 

Progrès  du  français  de  France.  —  Cependant,  dès  le 
XI®  siècle  s'était  constituée  en  France,  aA'ec  les  Capétiens,  une 
royauté  solide,  qui  travailla  presque  sans  interruption  à  agrandir 
ses  domaines,  et  arriva,  comme  on  sait,  à  substituer  peu  à  peu 
son  autorité  à  celle  de  la  féodalité  vaincue.  Or  la  nouvelle 
dynastie,  issue  de  l'Ile-de-France,  ne  transporta  jamais  son 
siège  d'une  ville  à  l'autre,  comme  cela  avait  été  fait  autrefois. 
Dès  les  origines,  elle  se  fixa  définitiAernent  à  Paris,  et  l'exis- 
tence d'une  capitale  permanente  ne  tarda  pas  à  influer  sur  le 
langage.  Le  dialecte  qui  s'y  parlait  gagna  en  dignité.  Long- 
temps il  ne  fut  })as  celui  des  principaux  poètes,  quoique  la 
littérature  nationale  fut  aussi  représentée  à  peu  près  sous  tous 
ses  aspects  dans  l'Ile-de-France,  mais  il  était  celui  du  seigneur 
le  plus  puissant  et  du  pouvoir  politique  le  plus  considérable. 
Il  profita  de  chacun  de  leurs  progrès,  et  quand  Philip|)e-Auguste, 

1.  Le  plus  ancien  texte  de  la  langue  de  l'ouest  est  la  traduction  du  Lapidaire 
de  Marbode  (après  1123),  en  tourangeau-nianceau.  Benoît  de  Sainte-More,  l'auteur 
important  du  Roman  de  Troie,  d'Énéas  et  de  la  Chronique  des  ducs  de  Normandie 
(xii°  s.),  est  tourangeau. 

2.  Voyez  en  particulier  la  préface  que  M.  Bonnardot  a  mise  en  tète  du  psau- 
tier lorrain  du  xiv''  siècle  {Altfranz.-Iiibliotck,  IV,  188o). 

3.  Villchardouin,  Joinville. 

4.  Beaudouin  YI  de  Hainau  avait  fait  recueillir  une  immense  compilation, 
continuée  après  lui,  connue  sous  le  nom  (VHistoires  de  Baudouin.  Vne  autre,  Le 
livre  des  Histoires,  a  été  entreprise  sous  les  auspices  du  châtelain  de  Lille 
Roger.  C'est  de  Flandre  que  plus  tard  viendront  Jean  le  Bel.  Froissart  et  Jean 
de  Wavrin. 

5.  Il  faudrait  ajouter  que  Liège,  en  pays  wallon,  a  été.  au  commencement  du 
xiii"  siècle,  un  véritalde  centre  littéraire.  —  Nous  ne  savons  (|uasi  rien  du 
théâtre  anglais,  auquel  .M.  Gaston  Paris  fait  ici  allusion. 


460  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

puis  saint  Louis,  eurent  passé  sur  le  trône,  sa  prépondérance 
fut  déllnitivemenf  assurée. 

Longtemps  auparavant,  du  reste,  on  constate  que  son  ascen- 
dant commence  à  s'exercer.  Il  ne  faudrait  pas  croire  que  les 
œuvres  dont  je  parlais  plus  haut,  pour  provinciales  qu'elles 
soient,  représentent  fidèlement  la  lanjjrue  des  provinces.  Beau- 
coup n'en  ont  que  quelques  traits.  En  Champagne,  par  exemple, 
bien  avant  Joinville,  Chrestien  de  Troyes  subit  profondément 
l'influence  du  lanirage  de  Paris,  et  ne  conserve  de  son  cham- 
jienois  que  quelques  particularités.  Ailleurs,  il  est  visible  que  le 
scribe  ou  l'auteur  ont  fait  effort  pour  se  rapprocher  de  ce  que 
tout  le  monde  commençait  à  considérer,  pour  employer  une 
expression  postérieure,  comme  «  le  bel  usage  ». 

Quelques  écrivains  nous  ont  du  reste  exprimé  ouvertement 
leurs  préférences.  Un  Français  d'abord,  Garnier  de  Pont-Sainte- 
Maxence,  près  Compiègne,  qui,  dans  son  remarquable  poème 
de  Saint-Thomas  le  Martyr  (écrit  entre  1170  et  1173),  se  vante 
d'écrire  en  français  correct  : 

Mes  languages  est  biiens,  car  en  France  fui  nez  *. 

Un  Lyonnais  ensuite,  Aymon  de  Varenne,  qui,  écrivant  à 
Chàtillon  sur  Azerg-ue  en  1188,  abandonne  son  parler  lyonnais, 
qui  «  est  sauvage  aux  Français  »,  })Our  essaver  «  de  dire  en 
lor  langage  al  mieus  qu'il  a  seû  dire  ». 

A  cette  époque  de  nouvelles  causes  contribuent  à  assurer  la 
suprématie  de  Paris.  La  littérature  en  langue  vulgaire  devenant, 
ainsi  que  le  dit  M.  Gaston  Paris,  de  moins  en  moins  pojtulaire, 
«  y  trouve  son  centre,  comme  les  études  latines,  auxquelles  elle 
se  rattachait  de  plus  en  plus,  y  avaient  le  leur.  C'est  là  qu'on 
traduisait  la  Bible,  qu'on  rédigeait  b's  clironiques  royales,  que 
Henri  d'Andeli  et  Rustebeuf  prêtaient  aux  querelles  universi- 
taires la  forme  de  la  ])oésie  française,  (pie  Jean  de  Meun  écri- 
vait la  seconde  partie  du  Homan  de  la  liose,  et  que  les  hommes 
(le  talent,  désireux  de  se  faire  connaître,  accouraient  de  toutes 
parts.  Avec  le  règne  de  (^harb's  V,  la  cour  allait  devenir  |>()ur 
un  temps  le  centre  de  t(»iif<'  litb'rahnr  sérieuse  ^  » 

i.Hist.  lin.  du  la  France,  XXIV,  4U2. 

1'.  La  lill.  (r.  au  moyen  âge,    p.  7.  Froissarl  raconte  qu'en  1,']SS,  (iaslon  IMi.  de 


LE  FRANÇAIS  ET  SES  DIALECTES  461 

Aussi  commence-t-on  à  railler  les  accents  et  les  parlers  pro- 
vinciaux. De  là  les  moqueries  adressées  à  Conon  de  Bethune 
(y  1224),  à  la  cour  d'Alix  de  Champagne,  et  sa  [)rotestation  si 
souvent  citée  : 

La  roïne  ne  fil  pas  que  cortoise 

Qui  me  reprist,  ele  et  ses  fius  li  rois. 

Encor  ne  soit  ma  parole  françoise. 

Si  la  puet-on  bien  entendre  en  franoois. 

Cil  ne  sont  pas  bien  apris  ne  cortois 

Qui  m'ont  repris,  se  j'ai  dit  mot  d'Artois 

Car  je  ne  fui  pas  nouriz  à  Pontoise. 

De  là  aussi  les  [irécautions  d'un  Jean  de  Meun,  dans  sa  traduc- 
tion de  Boèco  '  : 

Si  m'escuse  de  mou  langage 
Rude,  malostru  et  sauvage; 
Car  nés  ne  sui  pas  de  Paris, 
Ne  si  cointes  com  fut  Paris; 
Mais  me  raporte  et  me  compère 
Au  parler  que  m'aprist  ma  mère 
A  Meun  quand  je  l'alaitoie, 
Dont  mes  parlers  ne  s'en  desvoye, 
Ne  n'ay  nul  parler  plus  habile 
Que  celui  qui  keurt  à  no  ville. 

On  peut  rapprocher  encore  de  ces  témoignages  le  récit  naïf 
du  miracle  opéré  par  les  restes  de  saint  Louis  sur  un  sourd  et 
muet  de  naissance,  en  1270.  Quand  ce  malheureux  recouvre  la 
parole,  ce  n'est  pas  dans  son  patois  bourguignon,  mais  en 
français  correct,  «  comme  s'il  fût  né  à  Saint-Denis,  qu'il  se  met 
à  converser  »  ^  Cette  comparaison  revient  d'ailleurs  plusieurs 
fois  %  et  il  est  désormais  facile  de  voir  que  bientôt  il  y  aura  en 
France  une.langue  nationale  et  que  ce  sera  celle  de  Paris  et  de 

Foix  lui  parlait  non  en  son  gascon,  mais  «  en  bon  françois  »  (éd.  de  Lettenhove, 
XI,  3). 

i.  Léop.  Delisle.  Inv.  des  7)iss.  français,  II.  321.  Cf.  la  Chronique  de  Ph.Mouskel, 
éd.  UeifTenberi,'.,  Préf.,  p.  ci,.  On  peut  voir  dans  un  petit  dialogue  publié  par 
Jubinal  (Jongleurs  et  trouvères,  52  et  suiv.).  le  Privilège  aux  Drptons,  comment 
on  se  moque  de  la  façon  dont  les  Bretons  écorchent  le  français.  Cf.  plus  loin 
pDur  l'Angleterre. 

2.  Acta  sanctorum,  août,  V,  .366,  F. 

3.  Par  exemple  chez  Adenel  le  Roi  :  Quand  il  veut  dire  que  la  reine  Berle 
parlait  bien  français,  il  dit  qu'on  l'eût  crue  née  au  «  bourg  à  Saint-Denis  ». 
On  a  dit  aussi  que  Chaucer  opposait  le  jargon  de  Strafford-at-Bo\vc  au  langage 
de  Paris;  il  a  été  montré  récenmient  que  le  «  français  de  Straiïord-at-Bowe  » 
n'est  qu'une  expression  piUoresque  et  plaisante  pour  désigner  l'anglais  du 
cœur  de  l'Angleterre,  le  plus  pur  par  conséquent. 


462  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

ses  environs.  Toulofois  riiistoin?  détaillée  de  son  extension  est 
encore  à  faire.  Pour  la  plupart  des  pays  où  se  parle  aujourd'hui 
la  laniiue  franç-aise,  nous  ignoi-ons  quand  cette  langue  a  com- 
mencé à  s'y  introduire,  et  à  la  faveur  de  quels  événements.  Et 
cette  histoire  si  intéressante,  si  intimement  liée  à  celle  du  déve- 
loppement de  l'unité  nationale,  est,  autant  qu'on  en  peut  juger 
par  le  peu  qu'on  en  sait,  (extrêmement  variée  de  province  à 
province  et  de  ville  à  ville  '.  Dans  le  midi,  c'est  au  cours  du 
XIV*  siècle  que,  d'après  M.  Giry  %  le  français  se  substitua  dans 
les  actes  aux  anciens  dialectes,  ([ui  luttaient  avec  le  latin  depuis 
la  fin  du  xi"  siècle.  Dans  le  nord,  les  villes  de  Flandre,  de  Bel- 
gique, d'Artois,  de  Lorraine,  commencent  à  se  servir  de  la 
langue  vulgaire,  pour  des  contrats  privés,  dès  le  début  du 
xui"  siècle.  A  peu  près  à  la  même  époque  il  apparaît  sur  les 
confins  de  la  langue  d'oc,  en  Aunis,  en  Poitou,  un  peu  plus  tard 
en  ïouraine,  en  Anjou  et  en  Berry,  mais  partout  avec  des  traces 
dialectales.  Il  faut  arriver  au  xiv"  siècl(\  oii  le  français  est  vul- 
garisé par  la  chancellerie  et  l'administration  royales,  qui  s'en 
servent  désormais  ordinairement  %  pour  que  la  langue  vulgaire 
des  chartes  s'unifie  dans  un  parler  commun,  qui  est  celui  de 
Paris,  devenu  langue  officielle.  La  littérature  dialectale  disparut 
à  peu  près  dès  le  xiv"  siècle,  en  même  temps  que  les  documents 
dialectaux,  mais,  soit  pour  la  raison  que  les  dialectes  littéraires 
n'avaient  guère  été  que  des  créations  un  peu  artificielles,  soit 
parce  que  l'homme,  même  sans  instruction,  s'accoutume  facile- 
ment à  deux  langues,  l'une  qu'il  écrit  et  (ju'il  lit,  l'autre  qu'il 
parle,  soit  surtout  parce  qu'il  vit  sans  lire  et  sans  écrire,  cette 
disparition  de  toute  littérature  ne  fut  nullement  mortelle  aux 
patois  parlés. 

Malgré  l.i  centralisation  croissante,  les  rapports  toujours 
multipliés  avec  les  provinces  voisines  et  avec  Paris,  et  les  mille 
causes  (jui  ont  travaillé  en  faveur  du  français,  les  patois  vivent 
toujours,  et  la  lutte,  dont  malheureusement  nous  ignorons  à  peu 
près  toutes  les  phases,  dure  encore.  Llle  linira  visiblement  par 

1.  .M.  Paul  Mcycr  travaille  depuis  loiiî-'lonips  à  ou  réunir  Irs  niaU'riaux. 

2.  Manuel  de  diplomatii/iie,  p.  iCl  cl  suiv.  i:n  Dauiihiné,  ou  trouve  déjà  des 
actes  diplouiali(iucs  en  frauçais  au  milieu  du  \iu'  siècU'.  V.  Devaux,  lissai  sur 
la  lanr/ue  vuUjuire  du  Dauphinr  seplentrional  au  uioi/en  df/r.  Paris  cl  Lyon,  1892. 

3.  Les  documents  en  français  ru;  semblent  pas  remonter  au  delà  de  Louis  IX. 


LE  FRANÇAIS  ET   SES  DIALECTES  463 

le  triomphe  prochain  de  la  laiiiiue  centrale,  à  la  suite  de  l'en- 
trée en  jeu  de  nouveaux  et  puissants  facteurs,  tels  que  l'instruc- 
tion et  le  service  militaire  ohligatoires,  la  presse  quotidienne; 
mais  la  longue  résistance  d'idiomes  qui  n'ont  pour  eux  que  l'ha- 
bitude et  la  tradition,  est  de  nature  à  doimer  à  réfléchir  à  ceux 
qui  admettent  l'extinction  suhite  d'une  langue,  et  la  croient  dis- 
parue parce  qu'elle  a  cessé  de  s'écrire. 

Les  éléments  dialectaux  du  français.  —  En  pénétrant 
sur  le  territoire  des  anciens  dialectes,  le  français  s'est  altéré  à 
leur  contact  et  a  pris  diverses  physionomies,  il  s'est  mélangé 
d'expressions,  de  constructions  locales,  et  la  prononciation 
surtout  y  a  pris  diverses  couleurs  particulières  qu'on  nomme 
accents,  qui  permettent  de  reconnaître  assez  facilement  non 
seulement  un  Comtois  d'un  Normand,  mais  un  Nancéien  d'un 
Vosgien,  ou  un  Stéphanois  d'un  Lyonnais,  luen  que  nés  à  quel- 
([ues  kilomètres  de  distance.  Nos  pères,  au  temps  où  la  pureté  du 
langage  était  une  élégance  et  la  marque  la  jdus  estimée  d'éduca- 
tion, avaient  fait  de  gros  recueils  de  ces  provincialismes,  sou- 
vent très  nombreux;  ils  ne  les  ont  pas  corrigés  pour  cela;  les 
hommes  les  plus  cultivés,  ceux  même  qui  ont  reçu  une  éducation 
grammaticale  supérieure,  ne  s'en  défont  jamais  complètement. 

Mais  il 'y  a  plus,  et  le  français  académique  lui-même  a  adopté 
et  naturalisé  un  assez  grand  nombre  de  mots  pris  aux  patois. 
Cette  infiltration,  qui  se  continue,  a  commencé  il  y  a  fort  long- 
temps, dès  les  origines  de  la  langue,  elle  a  même  été  autrefois 
plus  forte  qu'elle  ne  l'est  aujourd'hui. 

Je  ne  sache  pas  que  la  statistique  de  ces  emprunts  soit  faite 
nulle  part;  néanmoins,  d'après  les  données  éparses  dans  les  dic- 
tionnaires étymologiques,  et  en  particulier  dans  ce  qui  a  paru  du 
Dictionnaire  géné?nl  de  MM.  Darmesteter,  Hatzfeldt  et  Thomas, 
il  est  facile  de  Aoir  que,  parmi  les  dialectes  de  langue  d'oui,  c'est 
la  région  normanno-picarde,  comme  on  pouvait  s'y  attendre, 
([ui  a  le  plus  fourni  au  français.  De  là  viennent  arroche,  beque- 
bois,  bercail,  bouquet,  bouquin  (cornet  à — ),  broquefte,  broquillon, 
caillou,  calumet,  camu,'<,  canevas,  cloque,  débusquer,  déroquer, 
écaille,  étriquer,  fauchette,  flaque,  freluquet,  hagard,  liercheur, 
marlou,  moquer,  relms\ 

1.  Benêt  est  proprement  normand,  caboche,  fabliau,  sont  pieards. 


464  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

Les  autres  l'égions  sonl  aussi  à  pou  ])rès  toutes  représentées 
par  un  certain  nombre  de  mots.  On  rapporte  à  l'Ouest,  écobuer; 
au  lyonnais,  coUs;  à  la  Suisse  romane  :  grianneau,  chalet,  ranz 
(venu  par  cet  intermédiaire  de  l'allemand)  ;  à  la  rég^ion  juras- 
sienne et  bourcuie:nonne  :  cluse,  combe,  gabegie;  à  la  Lorraine, 
boquillon,?{.m\\\ç\  il  faut  peut-être  ajouter  sabot,  trôler;  au  j)ays 
wallon,  faille,  gaillelerie,  houille,  porion,  luqner  (d'où  reluquer), 
kermesse  (mot  flamand),  maroufle  (?). 

Les  parlers  de  lancrue  d'oc  surtout  ont  fourni.  Je  citerai 
comme  venus  de  là  :  amadouer,  aubade,  auberge,  bâcler,  badaud, 
bagne,  baladin,  ballade,  banquette,  barrique,  bastille,  béret,  bon- 
bonne, bourrique,  brancard,  cabane,  cabas,  câble,  cabrer,  cabri, 
cabus,  cadastre,  cadet,  caisse,  cape,  capeline,  cargaison,  carnas- 
sier, carnassière,  caseryie,  charade,  chavirer,  ciboule,  cigale, 
dame-Jeanne,  ébouriffer,  escalier,  escargot,  espadrille,  esquinter, 
estrade,  farandole,  fat,  ficelle,  ganse,  gaver,  gavotte,  gouge,  gou- 
jat,  grégeois,  magnanerie,  narguer,  panade,  radeau,  rôder, 
sabouler,  vautour  '. 

Et  ces  listes  pourraient  être  de  heaucou])  allong-ées,  si  on  y 
faisait  figurer  tous  les  mots  dialectaux,  même  vraiment  entrés 
dans  l'usag-e  général,  qui  ont  été  identifiés. 

Il  faut  ajouter  qu'un  certain  nombre  de  mots  de  même  prove- 
nance ne  sont  pas  encore  localisés,  tels  cagoule,  chafoin,  cli- 
quet, lie,  pelouse,  ratatouille,  etc.  ;  qu'en  outre,  parmi  les  termes 
dont  l'étymologie  reste  inconnue  ou  incertaine,  pas  mal  doivent 
être  venus  des  patois. 

Enfin,  et  j'insiste  sur  cette  observation,  j'ai  systématiquement 
écarté  des  exemjdes  donnés  [dus  baut  les  mots  <les  vocabulaires 
spéciaux,  encore  que  (|uelques-uns  soient  déjcà  universellement 
reçus  :  ainsi  au  vocabulaire  mai'itime  a|)partiennent  non  seule- 
ment arrioler,  déraper,  nègue-chien,  peu  connus  du  public,  mais 
iiui^si  cabestan,  carguer,  gabarit,  gabier,  etc.,  qui  sont  devenus  fa- 
miliers aux  Français  du  Nord,  et  qui,  cependant,  sont  provençaux. 
J'en  ai  écarté  aussi  les  termes  (b^  pêcb(>,  (b'  cbasse,  les  noms 
d'engins  et  les  noms  d'animaux  ou  de  plantes,  les  mots  de  jardi- 
nage et  même  de  cuisine,  (pioi({ue  biiMi  des  Français  sacbent  ce 

I.  Cadet,  cagol,  cucolel  sont  propremcnl  bi-arnais;  citai,  fpuiUnrd,  sont  borde- 
lais, aw6(??'jî>ie  est  cjilalan,  picaillun  (qui  apparUoiil  presque  à  l'argot)  savoyard. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  465 

que  c'est  que  des  rjaicdes,  ou  une  bouillabaisse.  Même  une  fois 
admis  dans  les  Dictionnaires,  voire  dans  celui  de  TAcadémie, 
j'estime  que  ces  mots  demeurent  essentiellement  des  mots 
locaux.  11  est  incontestable  toutefois  qu'on  serait  en  droit  de  les 
énumérer,  et  alors  quelques-unes  des  listes  d'emprunts  s'allon- 
geraient de  plusieurs  centaines  de  termes. 

Quoiqu'il  en  soit,  et  quelque  règle  qu'on  adoj)te  là-dessus,  il 
y  a  dans  notre  français  un  véritable  fonds  dialectal,  que  les  écri- 
vains, à  certaines  époques,  auraient  voulu  grossir,  que  les 
grammairiens,  au  contraire,  depuis  deux  siècles,  se  sontefTorcés 
de  dimiimer,  sans  y  réussir  beaucoup  toutefois,  parce  que  la 
plupart  de  ces  mots,  grâce  à  leur  structure,  avaient  été  facile- 
ment assimilés  et  semblaient  avoir  fait  partie  du  fonds  primitif 
de  la  langue.  Ils  écha|)pèrent  ainsi  aux  yeux  des  Malberbe  et  des 
Vaugelas,  puristes  sévères,  mais  étymologistes  plus  que  mé- 
diocres. 


//.   —    Tableau  de  l'ancien  français. 

On  appelle  ancien  français  le  français  tel  qu'il  s'est  parlé  et 
écrit  des  origines,  c'est-à-dire  du  ix"  siècle,  au  xiv%  où  commence 
la  période  dite  du  moyen  français  \  C'est  là,  bien  entendu,  une 
division  arbitraire  :  il  n'y  en  a  pas  d'autres  en  histoire.  La  mort 
de  Jésus,  la  prise  de  Byzance,  la  chute  de  la  royauté  française, 
quelque  inlluence  qu'aient  eue  de  pareils  événements  sur  la 
destinée  du  monde,  ne  coupent  la  trame  continue  de  l'histoire 
que  dans  les  manuels.  Néanmoins  les  divisions  (ju'on  fonde  sur 
ces  dates  sont  utiles  et  légitimes. 

De  même  la  vie  de  notre  langue  a  coulé  d'un  mouvement 
ininterrompu,  quoique  de  vitesse  variable,  et  il  y  a  eu  si  peu  de 
ruptures  brusques,  qu'on  serait  très  embarrassé  de  fixer  même 

1.  La  iifiliirc  (lu  livre  où  ]iaraisscnl  ces  articles  iirolilitreail  à  abandonner  la 
période  antérieure,  celle  où  la  langue  a  subi  les  transformations  radicales 
qui  en  ont  fait  le  français;  Je  n'ai  pu,  à  mon  grand  regret,  qu'y  faire  rapi- 
dement allusion  dans  mon  introduction;  toutefois  l'existence  de  bonnes  gram- 
maires historiques  et  de  bonnes  grammaires  de  l'ancien  frant;ais  permettra  à 
ceux  de  mes  lecteurs  qui  voudront  l)ien  y  recourir  de  se  rendre  un  compte 
exact  des  faits  et  aussi  des  lois  (jui  ont  présidé  à  cette  longue  évolution 

lIlSTOIBK    DE    I.A    LANGUE.    M  30 


466  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

le  moment  où  le  plus  important  des  caractères  de  l'ancien 
français  a  disparu,  je  veux  parler  de  la  déclinaison.  Ce  n'est  pas 
que  nous  ij^morions  cette  date,  elle  n'existe  pas,  pour  la  raison 
qu'il  n'y  a  pas  eu  suppression  ou  extinction  subite  du  cas-sujet, 
mais  seulement  raréfaction  lente  et  progressive,  et  que  des 
vestiges  de  l'ancienne  distinction  se  sont  maintenus  pendant  des 
siècles,  ou  même  subsistent  encore.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  et 
exact  que  le  xiv®  siècle  est  l'époque  de  la  disparition  de  la  décli- 
naison, parce  que  c'est  alors  que  l'application  du  système,  de 
régulière  qu'elle  était,  est  devenue  confuse,  puis  exceptionnelle 
dans  le  français  propre. 

Sur  d'autres  points  la  séparation  est  moins  tranchée  encore. 
Des  faits  linguistiques,  des  expressions  ou  des  constructions  qui 
appartiennent  à  l'ancien  français  se  prolongent  jusqu'au  xv"  et 
au  xvi"  siècles;  d'autres,  qui  sont  présentés  comme  lui  étant 
étrangers,  se  trouveraient  à  l'état  sporadique  dès  le  xn";  il 
faudra  prendre  garde  à  cette  remarque,  et  ne  pas  donner  aux 
observations  qui  suivront  une  rigueur  trop  absolue.  J'essaierai 
toutef()is  de  bien  marquer  les  cas  où  la  différence  entre  la  langue 
ancienne  et  la  langue  moderne  porte  surtout  sur  l'emploi  plus 
ou  moins  fréquent  qu'elles  font  d'éléments  qui  leur  sont  com- 
muns. 

Prononciation.  Les  voyelles  et  les  consonnes.  — 
Comparé  au  latin,  l'ancien  français  avait  peu  perdu,  et  i)eaucou]i 
gagné  dans  le  matériel  des  sons,  si  on  n'en  considère  que  le 
nombre. 

Ainsi  la  variété  des  e  s'était  augmentée  du  son  e,  distinct  de  è 
et  de  é,  et  surtout  de  l'e,  appelé  aujourd'hui  muet,  mais  qui 
s'entendait  à  cette  époque,  et  avait  sur  la  prononciation  une 
influence  dont  nous  aurons  à  reparler.  Il  possédait  aussi  cet  n 
caractéristique,  que  le  latin  de  la  Gaule  et  ilii  Piémont  n'ac(]uit 
peut-être  que  sous  l'influence  lointaine  des  luii)iludes  celtiques, 
et  (ju'il  ignora  ailleurs,  comme  l'italien,  l'espagnol,  le  roumain 
l'ignorent  encore.  El  il  semble  (|u'il  naval!  perdu  en  échange 
que  le  u  sonnant  c(»mme  ou.  Mais  il  ne  faudrjiii  |tas  juger  seule- 
ment sur  cette  a|ip;ir('nce  extérieure.  En  i-(''alilé  le  français  ancien 
avait  abandonné  déjà,  à  la  suite  du  latin  i»opulaii'e,  celte  distinc- 
tion régulière  des  brèves  et  des  longues,  qui  est  le  charme  du 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  467 

système  vocalique  latin,  comme  il  est  la  base  de  la  versification. 

L'ancien  français  possédait,  il  est  vrai,  pour  compenser  cette 
infériorité,  une  série  de  diphtong-ues,  caractère  qui  le  sépare 
nettement  du  français  actuel.  Nous  n'avons  plus  aujourd'hui 
que  des  diphtongues  apparentes  et  orthographiques  :  dans  les 
unes,  la  première  voyelle  sonne  comme  une  véritable  consonne  *, 
ou  bien  le  son  des  deux  voyelles  est  réduit  à  celui  d'une  voyelle 
simple  ^  Il  en  est  tout  autrement  dans  la  vieille  langue,  les 
diphtongues  y  sont  réelles,  elles  sont  bien,  suivant  la  définition 
des  grammairiens,  la  combinaison  produite  par  la  prononciation 
rapide,  en  une  seule  émission  de  voix,  de  deux  voyelles,  dont 
l'une,  tantôt  la  première,  tantôt  la  seconde,  dépasse  l'autre  en 
intensité;  ai  n'est  pas  l'équivalent  pur  et  simple  de  e,  comme 
aujourd'hui  dans  aider;  il  n'est  pas  non  plus  la  juxtaposition  de 
a  et  de  ^,  telle  que  nous  l'entendons  dans  le  participe  haï,  mais 
une  coinbinaison  assez  semblable  à  celle  qu'on  trouve  dans  le 
cri  du  charretier  haïe\ 

Ces  sons,  dont  les  langues  étrangères  nous  donnent  très  bien 
l'idée,  s'étaient  créés  en  très  grand  nombre  pendant  toute  la 
période  de  formation,  soit  par  le  simple  développement  des 
voyelles  latines  elles-mêmes  ^,  soit  par  réaction  sur  elles  des 
consonnes  qui  les  entouraient  ''.  Nous  ne  pouvons  ici  reprendre 
cette  histoire,  mais  elle  avait  eu  pour  résultat  de  donner  au  vieux 
français  une  série  de  dix  diphtongues  :  ai,  éi,  ôi,  ai,  ni;  eu,  ou, 
ôn\  iè,  et  iiô  (plus  tard  ue,  oe),  et  même  une  combinaison,  non 
plus  de  deux,  mais  de  trois  voyelles  différentes,  ieu. 

Un  changement  de  prononciation  considérable,  le  plus  grand 

1.  Dans  roi,  oi  sonne  comme  «;«  :  rwa;  dans  cuir,  ui  sonne  comme  U:i  :  kûir;  dans 
bien,  i  sonne  comme  y  (cf.  yeux)  :  byen. 

2.  Dans  air,  ni  équivaut  à  ê  (cf.  frêle,  grêle);  dans  pauvre,  au  ^6  :  pôvr,  ainsi 
de  suite. 

3.  Dès  avant  le  vii°  siècle,  ë  latin,  devenu  è,  et  6,  devenu  à,  se  diphtonguent 
dans  les  syllabes  toniques,  où  elles  no  sont  pas  protégées  par  un  groupe  de 
consonnes,  dont  la  seconde  soit  autre  que  r.  La  première  passe  à  ie  :  mH  =  miel, 
bëne  =  bien,  pedem  =  pied;  la  seconde  à  uo,  qui  du  xi"  au  xiii'  siècle  deviendra 
successivement  ue,  oe,  et  au  xiv'=  eu  :  nôvum  ■=.  nuof,  noef,  neuf;  bôvem  --^  buef, 
boef,beuf  (bœuf). Du  vu"  au  ix"  siècle,  dans  les  mêmes  conditions,  ê  =  ei  (ensuite 
ai)  rcgem  =  rei,  roi;  me  =  mei,  moi;  et  6  donne  6u,  plus  tard  eu.  florem  =  flour, 
fleur. 

4.  Une  gutturale  précédant  un  a  dans  les  conditions  indi(iuées  à  la  note  pré- 
cédente le  change  en  ie  :  capum  (pour  capul)  =  c/iief:  coUocarc  :=  colchier  [coucher). 
Quand  elle  le  suit,  elle  se  réduit  peu  à  peu  à  \\n  y,  /,  (|ui  fait  diphtongue  avec  la 
voyelle  :  pacem  ==  pais  (écrit  aujourd'hui  i)ar  iniilalinn  latine  paix),  factum 
=  fait. 


468  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

(jiii  ail  allVctr  le  vioux  français,  je  veux  parler  de  la  vocalisa- 
tion (le  17,  qui  coniniença  au  xii"  siècle,  eut  pour  efTet  d'aug-- 
menter  encore  la  proportion  des  diphtongues  déjà  existantes 
dans  les  mots  ',  et  le  nombre  même  des  sons  comj)Osés.  On  vit 
reparaître  Vaii,  qui,  dernière  survivante  des  diphtongues  latines, 
avait  disparu  à  son  tour  dans  le  passage  du  latin  au  français,  et 
que  la  dissolution  de  /  rendit  cinq  siècles  après  à  la  langue  *, 
une  nouvelle  triphtong^ue  eau,  naquit  à  sa  suite.  Nous  l'écrivons 
encore  dans  //eau,  manteau,  chapeau  ■\  Elle  s'est  longtemps 
prononcée. 

Il  est  vrai  de  dire  <|ue,  sous  l'influence  de  la  tendance  qui,  en 
français  moderne,  devait  triomjther  partout,  des  réductions  s'opé- 
rèrent de  bonne  heure.  Dès  la  fin  (ki  xi"  siècle,  ai  tend  à  se  con- 
fondre avec  è  ouvert,  plus  tard  ui,  ie,  renversent  le  rapport  de 
leurs  éléments,  et  transportent  l'accent  sur  i,  e,  tendant  à  sonner 
comme  aujourd'hui  dans  lui,  pied;  au  xni"  siècle,  les  diphton- 
g^ues  ôi,  oi,  originairement  distinctes,  tendent  à  se  confondre 
dans  le  son  commun  de  loè.  Néanmoins  l'existence  des  diverses 
combinaisons  dont  nous  avons  parlé  est  demeuré  dans  l'ensemble 
assez  stable,  pendant  cette  première  période  de  la  vie  de  notre 
langue,  pour  qu'elles  en  constituent  un  élément  phonique  essen- 
tiel. 11  n'y  a  point  de  doute  que  ces  diphtongues  et  triphtongues 
ne  contribuassent  à  lui  donner  beaucoup  d'harmonie,  en  intro- 
duisant dans  le  corps  même  des  mots  des  modulations  musicales 
et  chantantes,  analogues  à  celles  de  litalien,  mais  plus  variées 
encore  et  plus  éclatantes. 

Il  faut  ajouter  enfin  que,  bien  qu'on  ne  soit  pas  pleinement 
d'accord  sur  ce  point,  l'ancien  français  n'était  pas  infecté  au 
même  degré  (|ue  le  français  actuel  des  sons  nasaux  (|ui  lui  ont 

1.  Ainsi  eu,  venant  do  e/,  vint  s'ajouter  ;i  eu  provenant  de  ùu,  uu,  uo  :  chevels 
=  cheveux;  ieu  venant  de  iel  (ciels  =:  cieiis),  à  îe;<  provenant  de  eu  (cbrieii,  dieu). 

2.  Au  était  devenu  o  :  causa  =  chose,  aurum  =  or,  pauperum  =  povre  (écrit 
par  imitation  du  latin  pa?/i'?'e)  ;  à  la  fin  du  xu'  siècle,  o/Z/'e,  o/ip  devinrent  autre, 
auhe,  et  ainsi  dans  tous  les  mots  où  /  était  suivie  dune  consonne.  De  là  vient 
i|ue  nous  disons  :  à  /'enfant  et  au  contraire  au  chef  (=  al  chef.)  De  là  vient 
aussi  que  mal  fait  au  pluriel  vxaun  i~  mal-s);  chenal,  chevaus  (=  chevals).  L'x 
moderne  provient  d'une  erreur;  on  a  i)ris  i'aliréviation  x  =  îis,  qu'on  trouve 
dans  l'écriture,  pour  la  lettre  ,r,  et  on  a  écrit  clievaî/x,  en  ajoutant  un  u. 

3.  Eau  vient  (\v,  èl,  devenu  Eal,  puis  eAl,  devant  une  consonne  (xn-xiu°  s.),  la 
s'y  est  vocalisé  comme  dans  les  autres  cas  :  d'où,  suivant  qu'on  ajoute  ou  non 
s  de  flexion,  au  suj.  pluriel  :  novel,  au  régime  :  novels  r=  noveals  =  iioveaus;  au 
sujet  pluriel  bel,  au  régin)e  :  bels,  hcals,  heaus.  (Cf.  aiijourdluii  :  un  nouvel  ami, 
de  nouveaux  livres,  un  bel  homme,  de  beaux  hommes.) 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  469 

souvent  été  reprochés.  Il  en  avait  plusieurs;  dès  avant  le  x' siècle 
a  et  e  étaient  atteints,  mais  5  ne  se  forma  que  dans  le  xn«  siècle, 
le  Roland  l'ignore  encore,  et  /,  u  semldent  n'avoir  été  nasalisés 
que  beaucoup  })lus  tard. 

Les  consonnes  de  l'ancien  français  sont  peu  ditïerentes  de 
celles  du  latin;  les  simples  sont  comme  en  latin  b,  p,  d,  t,  fj,  c; 
/',  u,  s,  i  {:^=  y)  /,  r,  m,  n.  On  retrouve  même  1'/^  aspirée,  que  le 
latin  avait  laissée  tomber,  mais  que  l'influence  germanique  avait 
réintroduite.  En  plus  le  vieux  français  avait  une  s  douce,  la 
même  que  nous  avons  conservée  dans  chose,  rosée;  un  /,  un  cA 
(originairement  prononcés  dj,  tch)  ;  le  latin  n'avait  qu'une  con- 
sonne double  z  {==  ts)  ;  elle  a  subsisté  jusqu'au  xni"  siècle,  et  à 
côté  d'elle  avaient  pris  place  une  n  et  une  l  mouillées,  que  nous 
écrivons  encore  dans  des  mots  comme  régner,  IravaiUer,  mais 
dont  la  dernière  ne  se  prononce  plus  '. 

Changements  essentiels  survenus  depuis  l'époque 
latine.  —  Toutefois  les  quelques  différences,  que  je  viens  de 
noter,  entre  les  éléments  phoniques  du  latin  et  du  français,  ne 
donnent  aucune  idée  des  divergences  radicales  qui  séparent  la 
prononciation  du  latin,  à  la  plus  basse  époque  de  la  décadence, 
de  celle  de  ce  même  latin  devenu  le  français,  si  haut  que  les 
textes  permettent  de  remonter.  Encore  que  certains  faits,  l'ap- 
parition de  sons  nouveaux,  ainsi  de  diphtongues  telles  que  ni,  oi, 
ou  de  voyelles  telles  que  l'w,  soient  caractéristiques  de  la  nou- 
velle époque,  ce  qui,  dans  le  développement  des  langues,  est 
bien  plus  caractéristique  des  lieux  et  des  temps,  ce  sont  ces  alté- 
rations qui,  même  sans  créer  de  nouveaux  sons,  atteignent  les 
mots,  remplacent  les  sons  qui  les  composent  par  d'autres,  ou 
les  éteignent,  de  telle  sorte  que  ces  sons,  tout  en  continuant  à 
faire  partie  du  matériel  de  la  langue,  disparaissent  des  mots  oîi 
ils  figuraient,  et  que  ceux-ci,  ainsi  moditîés,  prennent  une  nou- 
velle physionomie. 

Sous  ce  rapport,  entre  l'époque  gallo-romaine  et  l'époque  fran- 
çaise, les  changements  avaient  été  si  nombreux  qu'ils  consti- 
tuaient un  véritable   bouleversement.  Quoique   la   multiplicité 

1.  Le  français  a  connu  quelque  temps  les  th  de  l'anglais,  par  lesquels  sont 
passées  les  dentales  médiales  avant  de  tomber  :  pedre  {patrem)  est  devenu  pe 
{tfi)  re  avant  d'être  réduit  à  père,  i>uis  père. 


470  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

des  faits  isolés  ait  été  réduite,  comme  je  l'ai  indiqué  plus  haut, 
à  des  faits  généraux  et  réguliers,  par  le  travail  de  la  })hilologie 
moderne,  ces  faits  généraux  sont  encore  en  trop  grand  nombre 
pour  que  je  puisse  donner  ici  un  aperçu,  môme  superficiel,  des 
lois,  qu'on  trouvera  exposées  ailleurs. 

La  nature  même  des  altérations  subies  par  les  mots  est  très 
diverse. 

a.  Tantôt  il  y  a  eu  simplement  déplacement  d'un  son,  comme 
dans  singuXlum  =  sanylot,  formalicum  =  fromage. 

b.  Tantôt,  et  c'est  là  bien  entendu  le  cas  le  plus  fréquent,  il  y 
a  eu  substitution  d'un  son  à  un  autre,  d'une  voyelle  à  une  autre 
voyelle  :  axjira,  la  clibvre;  p'irjrilia,  la  percce  {paresse);  d'une 
voyelle  à  une  diphtongue  ou  inversement  :  me  =  mei  (moi) 
audire  =  oir  (ouïr),  —  ou  bien  substitution  d'une  consonne  à 
une  autre  consonne  :  ra\\am  =  la  ra\e,  pacare  =  payer, 
cari^um  =  char;  orphaninum  =  orphelin. 

Dans  ce  genre  les  transformations  sont  telles  que  des  consonnes 
sont  issues  de  voyelles,  ou  des  voyelles  de  la  réduction  des  con- 
sonnes. Le  ch,  qu'on  entend  encore  aujourd'hui  dans  s«c/ie,  vient 
de  Vi  de  sapiam,  et  inversement  Vi  de  nuil,  fruit,  du  c  contenu 
dans  noctem,  fructum. 

c.  Il  est  arrivé  aussi  et  souvent,  que  des  sons,  voyelles  ou  con- 
sonnes, ont  totalement  disparu,  tels  le  v  de  vi\enda  =  via7îde,  le  c 
de  lactuca  =  laitue,  Vm,  le  premier  i  et  Vu  de  dormitori\im= 
dortoir. 

d.  Enfin  les  rencontres  de  consonnes  ou  de  voyelles  difficiles  à 
prononcer  ont  amené  l'introduction  de  sons  nouveaux,  et  eupho- 
niques, étrangers  à  la  forme  ancienne  des  mots  :  tenerum,  laissant 
tomber  le  deuxième  e,  a  dû  admettre  un  d  entre  n  et  r  et  appuyer 
le  nouveau  groupe  de  consonnes  7idr  sur  un  e  :  d'où  tendre.  (Cf. 
frangere  =fraindre)  ;  souvent  plusieurs  de  ces  changements  ont 
atteint  à  la  fois  un  même  mot  latin  et  l'ont  rendu  méconnais- 
sable. Tels /<rt/veo,  devenu  ai;  aqitam,eaue,  eau  ';  * quiritare,  crier  ; 
quaternum,  cahier;  *coacticare,  cacher;  */ilicaria,  fougère;  *cate- 
nionem,  chignon;  *caveola,  geôle;  *axilc,  essieu;  *captiare, 
chasser. 

1.  l-rs  mots  marqués  d"iin  aslOrisque  sont  ceux  qui  traiiiiarlieiinent  pas  au 
latin  classique. 


TABLEAU  DE  L  ANCIEN  FRANÇAIS  471 

Aucun  n'a  passé  sans  subir  quelque  altération.  Qu'on  consi- 
dère ces  mots,  où  Roland  résume  les  devoirs  du  vassal  : 

Por  son  signor  doit  hom  sofrir  granz  mais 

E  endurer  e  forz  freiz  e  granz  calz. 

Si'n  doit  hom  perdre  del  sanc  e  de  la  cain. 

Si  on  fait  abstraction  des  fautes  contre  les  règles  de  la  gram- 
maire, barbarismes  et  solécismes,  et  des  abus  de  sens  des  mots, 
c'est  du  latin,  et  sans  aucun  mélange.  On  peut  le  superposer 
rigoureusement  au  français  : 

Pro  suum  seniorem  débet  homo  *  sufferire  gi-andes  nialos 

Et  indurare  et  fortes  frigidos  et  grandes  calidos. 

Sic  inde  débet  homo  perdere  de  illum  *sanguem  et  de  illam  carnem. 

Mais  seul  de  est  intact,  encore  n'est-ce  là  qu'une  apparence, 
car  Ve,  quoique  écrit  de  même,  n'y  sonne  plus  comme  en  latin. 

On  a  dit,  et  cela  est  juste,  à  condition  d'être  précisé,  que  dans 
cette  transfiguration  des  mots,  quelque  chose  du  moins  avait 
survécu,  c'étaient  les  voyelles  accentuées.  En  effet,  tandis  que 
les  atones,  la  pénultième  d'abord,  quand  l'accent  du  mot  était 
sur  l'antépénultième,  comme  dans  calidos,  la  finale  ensuite,  tom- 
baient de  bonne  heure  %  sauf  a  qui  n'alla  pas  plus  loin  que  la 
réduction  à  e  muet,  tandis  que  l'atone,  placée  avant  la  tonique, 
et  qu'on  a  appelée  contre-finale,  partageait  en  général  le  traite- 
ment de  la  finale,  les  voyelles  accentuées  demeuraient.  Et  il 
faut  entendre  par  là  non  seulement  les  toniques  proprement 
dites,  mais  ce  qu'on  a  appelé  les  contre-toniques,  c'est-à-dire 
les  voyelles  qui  portaient  l'accent  secondaire  dans  le  latin 
populaire  de  la  Gaule,  et  qui,  dans  les  mots  *consuetumen,  'man- 
sionatam,  *monisterium,  *veniraio,  bonitatem  étaient  les  initiales 
con,  man,  mo,  ve,  ôo.Ceslongs  mots,  quoique  considérablement 
réduits  par  la  chute  des  atones,  gardèrent  deux  syllabes  sonores, 

1.  Je  rappelle  qu'en  général,  en  l.ilin,  l'accent  tonique  porte  sur  la  deuxième 
syllabe  à  partir  de  la  fin  (pénultième)  si  elle  est  longue,  sur  la  troisième  (anté- 
pénultième) si  la  deuxième  est  brève. 

Félix  qui  potuit  rérum  cognôscere  causas! 

2.  J)a.ns  seignor  (seniorem),  granz  (grandes)  on  a  des  exemples  de  la  chute  de 
la  finale;  calz  (==  calidos),  freiz  (=:  frigidos),  perdre  (:=  perdere)  montrent  en 
même  temps  la  chute  de  la  pénultième,  sofrir  (=  *  sufferire)  a  perdu  la  contre- 
fî  nale  fe. 


472  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

très  solides,  (|iii,  la  plupart  du  temps,  se  sont  maintenues  jusqu'à 
nos  jours  :  coiistiime,  mali^niëe,  moufier,  viendrai,  boni". 

Toutefois  il  ne  faudrait  pas  croire  que,  dans  ces  syllabes,  les 
voyelles  se  sont  toujours  ^jardées  intactes  et  identiques  à  elles- 
mêmes,  tandis  que  le  mot  se  contractait  autour  d'elles.  Gomme 
on  le  voit  par  les  exemples  cités,  ce  n'est  vrai  que  pour  la 
tonique  de  consuelumen ,  et  la  contre  tonique  de  bonté;  partout 
ailleurs  les  voyelles  ont  été  atteintes  :  l'a  tonique  de  mansionata, 
bonitdtem  est  passé  à  c,  \'e  de  monisterium  à  ie\  Vo  initial  de 
consuetumen,  monisterium,  s'est  chancre  en  oit,  Ve  de  venira'.o 
en  ie. 

D'une  manière  plus  jîénérale,  il  arrive  le  [dus  souvent  que  les 
vovelles  accentuées  sont  atteintes,  quand  elles  ne  sont  pas  pro- 
tégées par  des  groupes  de  consonnes,  dont  la  seconde  n'est  pas 
une  r,  autrement  dit,  quand  elles  ne  sont  pas  en  position.  Elles 
subsistent,  mais  en  s'altérant,  en  changeant  de  timbre  ou  en  se 
diphtonguant.  L'accent  les  protège  contre  la  disparition,  nulle- 
ment contre  les  modifications  provenant  de  leur  propre  dévelop- 
pement ou  de  l'action  des  sons  qui  les  avoisinent. 

Les  consonnes  n'ont  pas  été  moins  atteintes  que  les  voyelles. 
Seules,  les  initiales,  extrêmement  solides,  se  sont  maintenues 
avec  beaucoup  de  fixité,  et  presque  telles  quelles,  de  l'époque 
latine  jusqu'à  nos  jours  :  les  consonnes,  situées  ailleurs  dans  le 
mot,  ont  été  profondément  altérées.  Ainsi,  tandis  que  le  j)  de 
•parem  se  maintenait  dans  paire,  il  s'afTaiblissait  en  v,  dans 
lupam  :  louve,  où  il  est  médial;  alors  que  le  m  de  matrem 
subsistait  dans  mère,  il  était  tombé,  à  la  fin  des  mots,  dès  le 
temps  de  l'Empire  ';  de  même,  pendant  que  le  v  de  vi7\ga  demeu- 
rait dans  verge,  ce  même  v  disparaissait  entre  deux  voyelles  : 
pavorem  =  peeur  (peur).  De  même  que  les  consonnes  isolées, 
les  groupes  de  consonnes  (quand  ils  n'étaient  pas  les  groupes 
facilement  prononçables  de  l'initiale  :  plénum,  credere,  preheu- 
dere,  etc.)  subirent  des  réductions  euphoniques.  Dans  beaucoup 
de  cas  la  première  tomba  ^  Quand  la  chute  des  voyelles  atones 
fit  naître  de  nouveaux  groupes,  de  deux  et  mênu^  de  trois  con- 

1.  On  pt'ul.  on  (lire  aiilani  de  n  \\n^\  :  nomen  iHnil  devenu  nome,  examen 
=  examf,  fl'oii  no7n,  essaun.  Les  autres  consonnes  sont  nircnient  finales  en 
latin. 

2.  DrerliiV)  —  fireit,  ai\renirc  — -  avenir.  ucca\)lare  ^  acheter. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  473 

sonnes,  ils  furent  traités  à  leur  tour  de  la  même  manière  que 
les  anciens,  et  paral/la  (issu  de  parabolà)  devint  paraule  = 
parole,  deVta  (de  débita)  dette,  plac^re  (de  placere)  plaire.  Un 
iirand  nombre  de  groupes,  après  s'être  mainterms  un  certain 
temps,  se  réduisirent  encore,  par  exemple  ceux  dont  la  pre- 
mière était  une  s.  Dès  le  xi"*  siècle,  cette  s  s'éteignit  devant  les 
sonores,  au  xni"  devant  les  sourdes;  les  mots  espieu,  escart, 
estât,  pasmer,  si  longtemps  écrits  de  la  sorte,  se  prononcèrent 
dès  lors  comme  aujourd'hui,  tout  en  continuant  à  s'écrire  par  s. 

En  outre,  pendant  cette  période,  entre  la  fin  du  xi^  siècle  et 
le  commencement  du  xu%  un  nouvel  adoucissement,  et  d'une 
certaine  importance,  se  produisit  encore.  Les  dentales  finales 
qui  subsistaient  jusque-là  à  la  fin  des  mots  disparurent  :  virtiitem, 
qui  en  était  resté  à  la  prononciation  vertu t,  devint  vertu,  pacal, 
de  paiet,  passa  à  jmie.  Le  même  changement  se  produisit  pour 
les  gutturales  et  les  dentales  médiates  :  d  ei  g  disparurent  :  odir 
(de  audire)  se  réduisit  à  oïr,  sedeir  (de  sedere)  à  s.eeir  '. 

Ce  n'était  pas  tout  gain  pour  l'harmonie,  et  un  inconvénient 
passager  devait  résulter  de  cet  amuïssement.  En  tombant,  les 
consonnes  mettaient  en  présence  des  voyelles  antérieurement 
séparées,  il  se  créait  des  hiatus  qui  n'ont  pas  tous  disparu.  En 
effet,  quand  le  r/,  un  instant  maintenu  dans  saluder  (salutare), 
s'éteignit,  il  fit  rencontrer  u  et  e,  comme  ils  se  rencontrent 
encore  dans  notre  mot  saluer.  De  même  pour  criiel,  et  bien 
d'autres.  Ici  les  hiatus  sont  conservés,  mais  le  plus  grand  nombre 
a  été  réduit  dès  le  moyen  âge,  soit  par  la  transformation  de  la 
première  vovelle  en  consonne  :  écûelle  (prononcez  ekmele),  soit 
par  l'intercalation  d'une  consonne  :  paredis  =  pare'is,  parevis, 
parvis;  veant,  veyant,  voi/ant. 

En  somme,  regardé  dans  son  ensemble,  le  mouvement  des 
consonnes  dans  le  passage  du  latin  au  français,  tout  divers  qu'il 
est,  tend  et  aboutit  à  un  résultat  très  un.  C'est  à  peine  si  quel- 
ques finales,  remontant  la  chaîne  d'articulation,  passent  de  la 
douce  à  la  forte  -.  Partout  ailleurs,  afTaiblissements,  réductions, 
amuïssements,  tout  ce  long  développement  phonétique  diminue 

1.  Le  scribe  qui  nous  a  Irnnsmis  la  chanson  fie  Roland  laisse  ainsi  tomber  le 
d;  en  comparant  son  texte  au  vrai  texte  français  original,  tel  que  M.  ('•.  Paris  l'a 
restitué  dans  ses  Extraits,  on  se  rend  compte  du  changement. 

■2.  Ainsi  hoeuf  de  bov  (em).  neifde  niv  (em).  siet  de  sediem). 


4:4  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

progressivement  et  le  nombre  et  l'importance  des  consonnes  dans 
les  mots,  de  sorte  qu'à  l'époque  où  la  vieille  langue  commence 
à  s'écrire,  l'équilibre  entre  les  sons  voyelles  et  les  bruits  de  con- 
sonnes, un  moment  détruit  par  la  chute  des  atones,  est  rétabli. 

Aussi  semble-t-il  que  la  prononciation  de  l'ancien  français, 
autant,  du  moins,  qu'on  peut  se  l'imaginer  et  essayer  de  la  repro- 
duire d'après  les  faits  certains  qu'on  connaît  aujourd'hui,  était 
plus  agréable  que  la  nôtre.  Plus  riche  en  voyelles,  surtout  en 
voyelles  pures,  et  en  diphtongues,  il  ne  connaissait  pas  ces 
groupes  de  consonnes  que  nos  mots  empruntés,  et  particulière- 
ment nos  mots  savants  ont  réintroduits  dans  le  français  V 

Il  avait  déjà  ce  défaut  grave  que  l'accent  tonique  de  tous 
les  mots,  par  suite  de  la  chute  des  atones  autres  que  n,  se  trou- 
vait également  sur  la  finale,  lui  interdisant  par  conséquent  ces 
modulations  qui  donnent  tant  de  grâce  et  de  variété  à  d'autres 
langues.  Toutefois  l'e  muet,  beaucoup  plus  sonore  que  de  nos 
jours,  atténuait  les  inconvénients  qui  résultaient  de  cette  mono- 
tonie, et,  outre  qu'il  empêchait  le  heurt  de  bien  des  consonnes 
qui  se  choquent  aujourd'hui,  il  établissait  entre  les  mots  qui  se 
terminaient  par  e,  et  les  autres,  une  différence  qui  ne  valait 
pas  sans  doute  un  balancement  réel  de  l'accent,  mais  qui  ajou- 
tait cependant  beaucoup  à  la  mélodie  de  la  phrase. 

Lexique.  Le  fonds  latin.  —  L'ancien  français  avait  con- 
servé du  lexique  latin  un  assez  grand  nombre  de  mots  aujour- 
d'hui perdus,  tels  que  ire  {ira,  colère),  liez  [laetus,  joyeux),  ive 
{equa,  jument),  los  {laudes,  louange),  issir  {exire,  sortir),  siet 
{sedem,  siège),  soloir  {solere,  avoir  coutume),  toldre  {tollere, 
enlever),  selve  {silva,  forêt),  semprcs  {semper,  toujours),  manoir 
{manere,  rester),  main  {mane,  matin),  mes  [missum,  messager), 
mire  {medicum,  médecin),  uoncier  {nuntiare,  annoncer),  oes 
{ojius,  besoin),  cuidier  {cofjilare,  penser),  rover  {rogare,  deman- 
der), et  une  foule  d'autres  \ 

Et  pour  mesurer  exactement  la  ressemblance  des  deux  voca- 

1.  Qu'on  considère  e.rcomiiiunicr,  eac/ure,  eo-^orsioii,  ai."f//'action,  superiZ/uc- 
turc,  etc.  Ces  mots,  si  peu  liariiionieux,  el  leurs  analogues,  sont  i>resque  tous 
modernes.  Les  groupes  que  j'y  souligne  n'existent  pas  en  vieux  français. 

2.  Ajoutez  malt  {muLtum,  beaucoup),  plcnté  (plcnihilem,  aljondance),  di  (diem, 
jour),  tel  {aelalrm,  âge),  enz  {intm,  dedans),  osl  (Iwslem,  armée),  lez  (lalus, 
à  côte),  soef  (suavem,  doux),  som  {summum,  sommet),  onqups  {unquam,  jamais), 
Iramellrr  (Iraimnillrrc,  transmettre),  paroir  (parère,  paraître),  buisine  (bucciuu, 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  475 

bulaires,  il  faudrait  en  outre  tenir  compte  de  ee  fait  ({ue  ([uan- 
tité  de  ternies,  d'origine  latine,  aujourd'hui  réfugiés  dans  un 
coin  du  lexique,  étaient  autrefois  en  pleine  vie.  Tels  sont  férir  et 
ouïr,  jadis  communs  au  sens  de  frapijer  et  entendre,  qui  n'appa- 
raissent plus  que  rarement  sous  forme  d'infinitifs  et  de  parti- 
cipes, jamais  aux  modes  personnels;  tels  encore  ffeste,  si  popu- 
laire au  moyen  àg-e  grâce  aux  chansons  de  (jeste,  maintenant 
oublié  et  confondu  avec  geste,  emprunté  de  gestum;  vis,  qui  se 
disait  pour  visage,  et  qui  est  confiné  désormais  dans  l'expression 
vis-êi-vis. 

D'autres,  autrefois  d'usag-e  courant,  sont  aujourd'hui  exclu- 
sivement propres  à  la  technologie  d'un  art  ou  d'un  métier,  tel 
hoir,  autrefois  dit  pour  héritier,  maintenant  connu  des  seuls 
hommes  de  loi. 

D'autres,  enfin,  ont  suhi  de  telles  modifications  dans  leur  sens 
que  leur  emploi  s'en  est  trouvé  singulièrement  restreint;  j'en 
donnerai  pour  exemples  traire  et  muer.  Le  premier,  on  le  com- 
[)rend,  beaucoup  plus  fréquent  lorsqu'il  signifiait  .tout  ce  qui 
signifie  tirer,  qu'au  sens  de  tirer  le  lait;  le  second,  plus  fi-équent 
aussi  lorsqu'il  équivalait  à  changer,  en  général,  qu'aujourd'hui, 
où  il  ne  se  dit  que  du  changement  qui  survient  dans  la  voix  des 
jeunes  gens  ou  le  plumage  des  oiseaux.  En  dernier  lieu,  il  faut 
ajouter  que,  l'évolution  des  sens  ayant  été  moins  longue,  beau- 
coup de  mots  encore  vivants  se  trouvaient  beaucoup  plus  près, 
au  xu^  et  au  xiu"  siècles,  de  leur  signification  première. 

Dans  ces  conditions,  malgré  les  efTets  du  latinisme,  qui,  dans 
les  derniers  siècles,  a  souvent  tendu  et  a  parfois  réussi  à  rendre 
aux  mots  de  notre  lexique  un  sens  perdu,  qu'ils  avaient  eu  en 
latin,  il  demeure  certain  que  le  vocabulaire  du  vieux  français 
se  rapproche  plus  du  vocabulaire  latin  que  le  nôtre,  à  condition, 
bien  entendu,  qu'on  fasse  abstraction  dans  ce  dernier  du  fonds 
savant,  dont  l'introduction  a  tout  à  fait  bouleversé  la  propor- 
tion des  mots  latins  en  français. 

Le  fonds  étranger.  —  Le  fonds  d'emprunt  de  l'ancien  fran- 
çais était  composé  bien  différemment  du  nôtre.  Il  renfermait 


trompette),  moiller  (muliercm,  femme),  oissor  {uxorem,  épouse),  paile  (pallium, 
manteau),  cliquant  {aiiquanli,  ([uelques-uns),  arvement  [atrumentum,  encre), 
aproismiev  {adproximare,  approcher),  ambdui  {amboduo,  tous  deux). 


476  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

tout  (l'al)or(l  un  nombre  un  peu  plus  considérable  de  mots 
d'orig^ine  celtique,  mais  c'était  là  une  diflérence  minime.  Une 
autre,  beaucoup  plus  appréciable,  porte  sur  le  contingent  des 
mots  g-ermaniques,  autrefois  bien  plus  important  que  de  nos 
jours.  Nous  ne  connaissons  plus  Ix^fc  (plaisanterie),  begart  (héré- 
tique), brant  (tranchant  de  l'épée),  brost  (bourgeon),  dnid  (ami), 
rsclïer  (fendre,  briser),  eschec  (butin),  esprlnfpiier  (bondir),  estoll 
(hardi,  téméraire),  (Uit  (coup),  foie  (foule),  f/asaiUe  (cercle,  com- 
pagnie), nrniin  (chagrin),  nant  (garantie),  randon  (course),  roife 
(lèpre,  crasse,  galle),  i^ille  (voile),  tondre  (amadou),  loiieillier 
(enchevêtrer),  etc. 

A  cette  liste,  qu'on  pourrait  grossir  beaucoup,  correspondrait 
une  liste  —  quoique  de  moindre  proportion  —  de  mots  arabes, 
également  plus  nombreux  jadis  que  maintenant  '.  En  revanche, 
peu  de  mots  espagnols,  et  surtout  beaucoup  moins  de  termes 
italiens,  bien  que  les  Croisades  et  les  rapports  de  toute  sorte 
avec  la  Péninsule  en  aient  fait  déjà  entrer  nombre  dans  la  langue. 

Mais  la  vraie  caractéristique  en  cette  matière  du  vieux  français 
par  rapport  au  français  moderne,  c'est  qu'il  est,  je  ne  dis  pas 
pur,  mais  infiniment  plus  pur  que  le  nôtre  de  ces  mots  latins  et 
grecs  qui,  dans  la  suite,  ont  été  importés  en  masse,  à  peine 
francisés.  A  cette  époque,  l'influence  du  grec,  ignoré  de  tous, 
se  réduit  presque  à  rien,  et  le  fonds  des  mots  grecs  en  reste, 
jus(|u'à  la  fin  du  vrai  luoyen  âge,  sinon  au  point  où  l'avait  porté 
l'introduction  <lans  le  latin  vulgaire  des  termes  ecclésiastiques 
tels  que  :  apôtre,  chresme,  diacre,  évéque,  hérésie,  symbole, 
blasphème,  du  moins  dans  des  limites  encore  étroites  *. 

Le  fonds  savant.  —  Le  latin,  au  contraire,  avait  depuis 
longtemps  commencé  à  s'infiltrer  par  le  canal  de  l'Eglise  et  de 
l'administration,  qui  parlaient  latin. 

d.V.  j)lus  loin  7).  MIG.  Pour  trouver  d'autres  exemples,  il  suffirait  de  regarder 
le  Diclionnaire  di's  mois  d'oi'ir/ine  orientale,  de  M.  Marcel  Devic,  au  mol  alclii- 
mie,  où  il  a  réuni  (|iianlili''  fie  termes  de  même  provenance,  qui  ap|)arli'naienl 
à  l'ancienne  technologie. 

2.  Il  entre  néanmoins,  au  xii"  ou  au  xiii*  siècle,  un  certain  nomlire  de  niotsijui 
avaient  été  latinisés  :  apoplexie,  apolliicaire,  arc/iéli/pe,  rbislèrr,  dinlecfir/ue,  dia- 
logue, diapason,  diamètre,  diaplirat/me,  diphtnnf/ue,  i'clipli</iti'.  épidémie,  épi- 
f/lotte,  épileptiqite ,  étfiique,  l'rénéli<fiie.  li(^morruutes,  tif/dropif/ue,  /ii/pocrisie, 
li'tftargie,  7iavcoti(/iie,  pfiysicien,  trône,  i/dle  (ydolc),  r/rammaire,  liarmonie, 
mélodie,  métaphore,  monarchie,  orUiot/rap/iie,  piiral//sie,  pentagone,  plettrétique, 
sif/i/llc,  sopliisnie,  sphère,  si/comore.  si/lfa/je.  tijran.  etc. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  477 

Au  ix°  et  au  x*  siècles,  dès  qu'on  commence  à  écrire  notre 
«  vulgaire  »,  les  clercs,  qui  seuls  savaient  écrire,  tout  pleins  de  la 
langue  qui  était  celle  de  leur  liturgie,  de  leurs  prières,  de  leurs 
lectures,  devaient,  presque  inconsciemment  quelquefois,  latiniser. 
Aussi  n'avons-nous  pas  un  texte  qui  ait  été  à  l'abri  de  cette 
influence.  Les  Sermfnts,  nous  l'avons  vu,  j)résentent  des  mots 
(sans  parler  des  transcriptions)  tout  latins  ;  sainte  Eulalie,  saint 
Léger,  saint  Alexis  en  ont  de  même  :  élément,  virginitet,  exercite, 
vitiiperet,  veritet,  afliction,  trinitet,  etc. 

La  chanson  de  Roland,  (Puvre  laïque,  en  a  moins,  il  est  vrai, 
en  proportion;  plus  cependant  qu'on  n'en  a  compté'.  Au  xn"  et 
au  xni''  siècles  la  proportion  s'augmente  rapidement,  très  rapi- 
dement même  dans  cette  dernière  période  -. 


1.  V.  Darnieslelcr.  (^léaiiun  act.  des  mots,  ]).  170.  et  Eliciint',  (iranimaire  de 
l'ancien  français,  \>.  ■2-2.  Il  famlrait  ajouter  à  leur  liste,  reliques,  penser,  d'au- 
tres encore. 

2.  Voici  quelques-uns  de  ces  mois  (avec  leur  orlhopraphe  moderne).  Je  me 
fonde,  pour  les  lettres  de  A  à  I  (exclusivement),  sur  le  Dictionnaire  général  de 
Darmesteter.  Hatzfeld,  et  Thomas  et,  pour  les  autres,  sur  le  dictionnaire  de 
Littré  et  le  livre  de  M.  Delboulle  :  Matériaux  pour  servir  à  l'histoire  du  français. 
Paris.  Champion,  1880.  Les  mots  cités  sont  ceux  dont  il  a  été  trouvé  des 
exemples  antérieurs  au  xiv"  siècle. 

Abstinence,  acteur,  administrer,  admiration,  affinité,  animal,  annexer,  anniver- 
saire, anormal,  apparence,  apparition,  appellation,  appendice,  appétit,  appréhen- 
sion, arbitrage,  arène,  arrjuinent,  assomption,  autlienti'/ue,  autorité. 

Bénéfice,  bréviaire,  bulle. 

Cadran^  calice,  canne,  carpe,  cas,  célébrer,  cérémonie,  chapitre,  circonflexe, 
circonlocution,  civil,  clarifier,  claudication,  clause,  coadjuleur,  coaguler,  collecte, 
collorjuer,  colorer,  comparer,  complexion,  condamner,  condiment,  condition,  con- 
fection, consentir,  contemplatif,  contendre,  continence,  conservation,  conserver, 
convertir,  copulation,  créature,  curable,  curer. 

Dédicace,  dégrader,  dénonciation,  dépérir,  dérision,  déterminer,  diffamer,  diffé- 
rence, digression,  dilapider,  dilatoire,  dilection,  diligence,  direct,  disciple,  discor- 
dance.  discorde,  dispenser,  dissolution,  docteur,  document. 

Édifice,  éjection,  électuaire,  élévation,  émulation,  enluminer,  éf/ualio7i,  égui- 
poller,  équivoque,  ermite,  évasion,  évidemment,  exalter,  excellent,  excepter,  exciter, 
excuser,  exécration,  exécuter,  exécution,  exemple,  exercer,  exhortation,  expédition, 
expérience,  expiation,  expirer,  exterminer,  extraction,  extrême,  extrémité. 

Faveur,  fécond,  fécondité,  fermenter,  fluctuation,  fomenter ,  fréquence,  fréquenter , 
frivole,  futur. 

Général,  génération,  germain,  gladiateur,  glorifier,  grâce. 

Habitation,  hahiler,  hérédité,  hospice,  hospitalité,  humeur,  humilier. 

Imagination,  immobile,  incorruption,  innocent,  instituer,  invasion,  instrument, 
intervalle,  irascible. 

Juste,  justice. 

Lamenter,  lapidaire,  légal,  libéral,  lucratif. 

Magnanime,  magnificence,  manifester,  malro)ie,  médicinal,  mérite,  mercenaire, 
mesurable,  ministre,  miracle,  )nisère,  misération,  mortifier,  mœurs,  multiplica- 
tion, murmure,  mutabilité. 

Obit,  oblation,  obscurcir,  officine,  opinion,  opposer,  ordinaire. 

Participation,  pascal,  penser,  pérégrination,  pérennité,  perfection,  perpétuité, 
perversité,  pesanteur,  pestilence,  précellent,  prédécesseur ,  pré fet,  préjudice,  prélat. 


478  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Il  s'en  faut  donc  bien  que  l'ancien  français  ait  été  à  l'abri  de 
l'invasion  latine,  néanmoins  la  différence  entre  le  nombre  des 
mots  latins  admis  à  cette  époque,  et  de  ceux  qui  sont  reçus  de 
nos  jours  est  immense,  et  suffît  à  donner  aux  deux  lexiques 
une  physionomie  très  différente.  Et  l'écart  est  d'autant  plus  sen- 
sible que  bien  souvent  il  y  a  eu,  non  seulement  adjonction,  mais 
substitution.  On  a  réuni  de  nos  jours  les  doublets,  c'est-à-dire 
les  mots  qui  existent  sous  deux  formes,  l'une  d'origine  popu- 
laire, l'autre  savante;  quelque  grosse  qu'en  soit  la  liste,  on  en 
ferait  une  bien  plus  considérable  des  mots  populaires  éliminés 
par  les  mots  savants.  Ainsi  domestique  a  supplanté  domeschc; 
clavicule^  forceli^;  diminutiou,  menuison;  psalmodier,  verseiller; 
antérieur,  devantrain;  déception,  décrite;  empêchement,  empesche ; 
incarner,  encharner;  lunatique,  binage. 

La  composition.  —  Resterait  à  examiner  comparativement 
les  procédés  de  formation  des  mots  au  moyen  âge  et  de  nos 
jours,  et  les  deux  systèmes  de  dérivation  et  de  composition.  Je 
ne  puis  ici  que  donner  quelques  aperçus,  sur  lesquels  du  reste 
j'aurai  à  revenir.  Français  moderne  et  français  ancien  ont,  tout 
comme  les  langues  auxquelles  on  les  a  souvent  opposés  sur  ce 
point,  des  mots  composés,  en  plus  grand  nombre  même  qu'on 
ne  le  croit  généralement.  Cependant  le  système  de  composition 
du  latin  est,  dès  les  origines,  altéré  dans  son  essence. 

En  effet,  le  latin  composait,  soit  avec  des  mots,  soit  avec  des 
thèmes  :  lunae  diem  est  un  composé  du  premier  genre;  mais 
lanifer,  muni/icus  sont  des  composés  du  second;  aucun  cas  de 
lana  ni  de  )/iujius  ne  se  terminait  en  /;  ces  formes  lani,  muni 
viennent  de  ce  que  ces  substantifs  ajoutent  ici  au  radical  lan-, 
mun — ,  une  voyelle  thématique  i.  De  môme  dans  muni  ficus,  ficus 
n'est  pas  un  mot,  c'est  le  radical  fie  du  verbe  facio,  ficio  en  com- 

présompUon,  procès,  procuratiun,  procurer,  procureur,  prodigaiilé,  prolonger, 
prononcer,  prophétisé,  proportion,  prose,  publifjueincnl,  purifier,  pusillanime. 

Rationnel,  rebelle,  récréation,  rédempteur,  refléter,  relatif,  religion,  rémission, 
rescription,  résidence,  restitution,  révélation,  révéler. 

Sacrifier,  sagittaire,  sanctification,  sapience,  satisfaire,  scapulairc,  séculier, 
séducteur,  sénateur,  sensible,  sensualité,  sentence,  service,  servitude,  signer,  simu- 
lation, sobriété,  société,  solitaire,  sollicitude,  spéculatif,  spiritualité,  stnjge, 
subtil,  superficie. 

Tact,  tardif,  temporel,  trnèbres,  terrestre,  Iransfigurutinn,  transgression,  trans- 
later, transmutation,  frinilr. 

Union,  universel. 

Valable,  vague,  variable,  vérité,  vigoureur,  virginal,  victoire,  vitupérer. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  479 

position.  A  l'ensemble  formé  de  muni  et  de  fie  s'ajoute  la  dési- 
nence us,  a,  um  des  adjectifs,  qui  appartient  au  composé  seul. 
Ce  procédé  de  composition  thématique  est  presque  totalement 
inconnu,  même  du  plus  vieux  français*;  c'est  là,  on  ne  saurait 
trop  le  remarquer,  une  différence  fondamentale  entre  le  latin  et 
le  roman. 

Au  contraire,  les  diverses  manières  de  composer  les  mots 
se  sont  à  peu  près  conservées  de  réjioipie  latine  à  nos  jours. 
La  juxtaposition,  qui  consiste  à  unir  plusieurs  mots  sans  ellipse 
pour  exprimer  une  idée  unique,  nous  est  toujours  familière  ^. 
A  peine  peut-on  signaler  (quelques  dilTérences.  La  plus  impor- 
tante, c'est  que  le  vieux  français,  grâce  à  sa  déclinaison,  avait 
la  faculté  de  juxtaposer  sans  préposition  un  nom  et  un  régime 
de  personne  au  cas  régime.  Nous  en  avons  conservé  des  expres- 
sions comme  hôtel-Dieu,  fête-Dieu,  pour  hôtel  de  Dieu,  fête  de 
Dieu,  des  jurons  comme  morbleu,  pcdsambleu  [par  la  mort  de 
Dieu,  par  le  sang  de  Dieu),  des  noms  de  lieux  comme  Bois-le- 
Roi  (le  bois  du  Roi)  Bourg-la-Reine  (Bourg-  de  la  Reine).  Nous 
assemblons  même  encore  sur  ce  modèle  le  nom  de  baptême  et 
le  patronymique  Pierre  Cordelier  (Pierre  (fils)  de  Cordelier), 
Antoine  Renard  (Antoine  (fils)  de  Renard)  ^  Mais  la  chute  de 
la  déclinaison  au  xiv«  siècle  a  eu  pour  conséquence  de  rendre, 
dans  les  cas  ordinaires,  semblables  formations  impossibles. 

En  ce  qui  concerne  les  composés  proprement  dits,  le  vieux 
français  est,  à  tout  prendre,  moins  riche  que  le  français  moderne. 
Il  a  quelques  jolis  types,  véritables  vestiges  de  composition  théma- 
tique :  fervestir  (vêtir  de  fer),  clo fichier  (fixer  avec  des  clous, 
crucifier),  houcepigner  (auj.  houspiller),  ^3r^/^se/^?^er  (donner  le 
premier  signe  de  croix),  torfait  (violence,  dommag^e).  Mais  les 
deux  procédés  essentiels  de  composition  française  lui  sont  moins 

1.  Des  mots  comme  claviger  sont  de  véritables  latinismes. 

2.  Des  mots  comme  eau-de-vie,  pomme  de  terre,  font  très  bien  ressortir  la 
différence  entre  les  juxtaposés  et  les  réunions  ordinaires  des  mots.  Pomme  de 
ter\'e  n'éveille  plus  l'image  d'une  pomme  poussant  dans  la  terre,  et  eau-de-vie^ 
encore  moins  celle  d'une  eau  qui  donne  la  vie,  mais  uniquemeniridée  du  tuber- 
cule que  nous  mangeons  et  de  la  liqueur  alcoolique,  h'eau  de  Cologne  est  si  peu 
de  l'eau  venant  de  Cologne,  qu'on  voit  annoncer  de  l'eau  de  Cologne  de  différents 
endroits  :  eau  de  Cologne  de  X...  à  Paris.  Cette  fusion  d'éléments  multiples 
est  le  résultat  de  la  juxtaposition,  caractérisée  par  l'unilé  de  l'idée  exprimée. 

3.  Ce  qui  prouve  que  ces  mots  sont  au  génitif,  c'est  qu'on  les  y  met  dans  le 
latin  du  moyen  âge.  Jacijiies  Legrand  s'appelle  Jac^Oi/s  Magni,  Pierre  Lefèvre  : 
Petriis  Fahri. 


480  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

faniiliiM's  (jif  à  nous.  Il  ne  connaît  même  pour  ainsi  dire  ])as  la 
composition  par  ap})osition,  qui  a  fourni  tant  de  ressources  aux 
vocabulaires  techniques  :  saisie-arrél,  sabre-baïon nette  sont  des 
mots  de  structure  moderne  '.  En  outre,  les  composés  issus  d'un 
impératif  qu'accompaane  un  régime  direct  ou  indirect,  un 
adverbe,  un  vocatif  :  cliosse-neige,  fdhiéant,  /joit-sans-soif,  ville- 
hrequin  (vire-brequiii),  sont  encore  très  peu  nombreux  au  moyen 
àg-e  *.  Le  procédé  qui  sert  à  les  former  apparaît  dès  le  ix°  siècle. 
Des  noms  latins  comme  Porta  Jloretn,  Tenegandia  le  })rouA'ent; 
mais,  dans  Roland,  ce  système  ne  donne  encore  qu'un  nom 
commun  :  Passe-cerf,  encore  est-il  appliqué  à  un  cheval.  Jus- 
qu'au xni*'  siècle  ce  sont  surtout  des  sobriquets  qui  se  créent  de 
la  sorte,  et  qu'on  donne  aux  personnes  ou  aux  endroits  '  :  Gile 
Brise-miche,  Pierre  Engoule-vent,  Perrin  Gratte-pelle. 

La  dérivation.  —  Dès  les  origines,  il  est  visible  que  la 
richesse  du  français  comme  des  autres  langues  romanes  con- 
sistera essentiellement  dans  la  dérivation.  Comme  on  sait,  la 
dérivation  est  de  deux  espèces  :  propre,  quand  elle  crée  des  mots 
par  addition  de  préfixes  ou  de  suffixes  à  un  simple;  impropre, 
quand  au  contraire  elle  fait  un  nîot  du  radical  d'un  autre,  ou 
même  sans  rien  changer  à  sa  forme  extérieure  le  fait  passer  à 
une  autre  fonction;  ainsi,  quand  de  arrêter,  elle  tire  arrêt,  ou 
(|ue  du  verbe  diner,  elle  crée  le  substantif  le  dîner.  Le  latin  avait 
richement  développé  la  dérivation  propre;  la  dérivation  inq»ropre 
lui  était  moins  familière. 

\"  Dérivation  impropre-  —  En  français,  au  contraire,  on  ne 
saurait  tro[)  marquer  l'importance  de  cette  dérivation  impropre; 
elle  est  mie  dos  soui'ces  les  plus  fécondes  et  les  })lus  pui'os  du 
lexique.  On  |)eiit  s'en  assurer,  même  à  ne  consicb'ri'r  ([u'une 
espèce  de  mots,  les  substantifs.  Tout  d'abord  on  en  a  tiré  du 
présent  de  l'indicatif,  et,  masculins  ou  féminins,  ils  sont  parmi 
les   plus  beaux   mots  de   la  langue.   Citons  aboi,  ar/iat,  appel. 


1.  On  |iriil  cilcr  (|iicl(iiics  .iiialopiics  :  ral/r-l/nf/i',  porc-rpir,  mais  ces  exemples 
soiil  i-arcs. 

2.  J'adoplc  ici  la  tliéorie  ilr  li.iiiiicstclrr  i|ii,int  à  rim|)cratif  qui  entre  dans 
fcs  coiniKisi'S.  en  ajoutant  toiilcruis  ((ik;  la  iaii^,'iio  aciiieilc  n'a  ganli' anrnn  sen- 
limenl  de  ce  moiic  et  <iu'('lle  considère  le  vei'be  comme  l'danl  à  lindicalif  pr('- 
sent. 

2.  On  trouve  CP|indanl  an  moyti  ùiio  f/a/dcrobr,  bitisnuai».  roiii)cgor(/e,  pape- 
lard, porlecfiape  <lc. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  481 

avrét,  cri,  dédain,  dégoût,  délai,  départ,  mépris:,  pardon,  aide, 
cache,  cesse,  dépêche,  dispute,  dépouille,  enclave,  excuse,  montre, 
quête,  traîne. 

Certains  de  ces  mots  comme  espoir,  relief,  qui  ne  s'expliquent 
que  par  des  formes  verbales  de  l'ancien  français,  montrent  assez 
que  la  série  est  depuis  longtemps  ouverte.  C'est  là  une  des 
richesses  phoniques  principales  du  français,  et  il  est  déplorable 
qu'on  abandonne  consulte  pour  consultation,  conserve  pour  con- 
servation, et  ainsi  de  suite,  car  les  suffixes  étant  toujours  en 
nombre  très  limité,  l'abondance  de  mots  formés  à  l'aide  de 
semblables  éléments,  amène  la  répétition  continue  des  mêmes 
consonances  finales,  tandis  que  les  mots  dont  je  parle,  outre 
qu'ils  sont  brefs  et  légers,  se  terminent  par  des  combinaisons 
de  sons  aussi  variées  que  les  radicaux,  c'est-à-dire  en  nombre 
presque  indéfini,  et  la  langue,  celle  de  la  poésie  surtout,  tirait 
de  là  une  grande  partie  de  sa  sonorité,  et  le  charme  imprévu 
de  beaucoup  de  rimes. 

En  outre,  il  existe  en  français  depuis  les  origines  un  instru- 
ment que  le  latin  ne  possédait  pas  :  l'article,  qui,  entre  autres 
avantages,  possède  celui-ci,  très  appréciable,  que  tout  mot,  ou 
pour  mieux  dire  tout  son  quelconque,  peut  être  substantifié  par 
lui.  Aussi  n'est-ce  plus  seulement,  à  l'époque  romane,  des  par- 
ticipes passés,  des  adjectifs,  des  participes  présents  qui  peuvent 
devenir  substantifs.  On  en  fait  avec  des  noms  d'inventeurs,  des 
noms  de  lieux  d'où  viennent  des  objets,  des  infinitifs,  et  cela 
avec  la  plus  grande  facilité.  On  en  fait  même  avec  des  phrases 
tout  entières,  telles  que  :  un  faimidroit  (droit  de  justice),  un 
mabnesert  (mauvais  domestique). 

Il  y  aurait  bien  quelques  différences  importantes  à  signaler. 
Ainsi  l'ancien  français  emploie  peu,  comme  nous  le  faisons 
aujourd'hui,  l'adjectif  au  singulier  avec  l'article,  soit  pour  dési- 
gner une  chose  abstraite,  le  beau,  rutile,  soit  pour  désigner  un 
genre,  une  espèce  :  le  chrétien,  le  Français.  Un  vers  comme  celui 
de  Boileau, 

Le  Français,  né  malin,  créa  le  vaudeville, 

serait  peu  ordinaire  en  vieux  français.  En  revanche  on  pouvait 
autrefois,   sans    restriction   d'aucune   sorte,  user  de   l'infinitif 

Histoire  de  la  lvn-gue.  II.  31 


482  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

suhstantivé,  faciilt»''  (jui  depuis,  malgiv  les  besoins  et  les  efforts 
(le  la  langue  scientifique  contemporaine,  s'est  singulièrement 
restreinte. 

Mais  ces  divergences  s'effacent,  quand  on  considère  l'ensemble 
du  mouvement  de  la  dérivation  impropre.  11  est  visible  qu'ici 
la  langue,  dès  ses  débuts,  et  grâce  en  partie  cà  la  conquête  qu'elle 
a  faite  de  l'article,  s'aventure  bien  au  delà  des  limites  où  s'était 
tenu  le  latin,  et  que  par  là  elle  acquiert  cette  richesse  en  sub- 
stantifs (|ui  désespère  tous  ceux  (pii  traduisent  du  français  en 
latin,  et  qui  est  une  des  originalités  de  notre  stylistique. 

2"  Dérivation  propre.  A.  Préfixes.  —  Un  certain  nombre  de 
préfixes  latins  avaient  péri  dans  le  passage  du  latin  au  français  : 
circum,  cis,  extra,  iu  privatif,  iiifra,  intra,  intro,  oh,  pxuc,  per, 
prœ,  praeler,  quasi;  toutefois  nombre  d'autres,  et  non  des  moins 
féconds,  subsistaient  :  ad  {a),  anle  [ains),  bene  {bien),  bis  {bi),  cnm 
[con],  contra  (contre),  de  [de),  dis  (des),  inter  {entre),  maie  {mal), 
pust  (puis),  per  (par),  pro  [por),  traus  (très),  ultra  {outre),  etc. 
De  plus  certains  de  ceux  qui  étaient  perdus  étaient  rem- 
placés :  post  par  après,  rétro  (peu  usité  sous  la  forme  rière)  par 
arrière;  in  privatif  par  mes,  minus,  et  non;  sub  par  soz  (de 
subtus);  extra  i)ar  fors  {foris),  ainsi  de  suite.  Le  matériel  res- 
tait donc  très  riche.  Depuis  il  n'a  guère  fait  que  s'appauvrir. 

Le  vieux  français  possédait  en  effet  :  ains  {ainsné,  aîné,  né 
avant);  bes,  particule  à  sens  multiples  venue  de  bis,  qui  veut 
souvent  dire  mal  :  bestourné,  bescochier  (mal  tirer),  qu'on  trouve 
aussi  sous  la  forme  be  dans  berouette,  brouette  (véhicule  à  deux 
roues)  et  sous  les  formes  bar,  ba  dans  barioler,  barbouiller  ;  cali, 
cal,  d'origine  tout  à  fait  inconnue,  qui  ont  servi  à  former  des 
mots  péjoratifs,  comme  colimaçon,  califourchon  ;  fors  (lat.  foris) 
qui  voulait  dire  dehors,  comme  dans  fors  bour//  (aujourd'liui 
faubourg)  fortraire,  tirer  dehors,  mais  qui  marquait  aussi  erreur 
de  direction,  ou  excès,  dans  forsené  (aujourd'luii  forcené)  hors 
de  sens,  formener,  retirer,  égarer,  fatiguer. 

Par,  qu'on  trouve  dans  paramer  (aimer  tout  à  fait)  ;  por,  qui 
paraît  dans  porfendre,  porpenser,  et  (jui  se  confondait  souvent 
avec  le  précédent;  soz  {sous  =  subtus),  qui  entre  dans  sozprendre 
(surprendre),  sozentrer  (entrer  subre{»ticement)  très,  qui  mar- 
quait si  heureusement  l'accomplissement  total  d'une  action  dans 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN   FRANÇAIS  483 

trestorner,  trespercier,  quelques  autres  particules  encore,  ont  dis- 
paru et  n'ont  pas  toujours  été  remplacées.  Il  faudrait  ajouter 
que  la  fécondité  de  certaines  autres  a  été  jadis  plus  grande 
qu'aujourd'hui,  ainsi  celle  de  a  et  de  es  (é). 

B.  Suffixes.  —  Les  suffixes  latins  qui  n'avaient  pas  l'accent  to- 
nique ne  pouvaient  passer  en  français;  idum  de  rigidum,  ea  de 
platea,  nia  de  maculd,  quand  l(\s  mots  qui  les  portaient  devenaient 
roid, place,  maille,  sans  rien  laisser  subsister  d'apparent  du  suffixe, 
étaient  condamnés  à  disparaître  par  leur  inconsistance  phonéti- 
que. En  outre  tous  les  suffixes  qui  l'eussent  pu  ne  se  sont  pas  con- 
servés; ainsi  icus  {formicus),  ibilis  (remplacé  partout  par  abilis). 

Néanmoins  la  richesse  de  l'ancien  français  demeurait 
extrême;  il  a,  si  on  additionne  ses  suffixes  verbaux,  adjecti- 
vaux et  nominaux,  plus  de  cinquante  suffixes',  en  général  très 
vivants,  quelques-uns  dotés  de  plusieurs  valeurs  différentes, 
susceptibles  par  conséquent  de  fournir  à  une  création  indéfinie. 
Le  français  moderne,  en  changeant  le  sens  ou  l'emploi  de 
quelques-uns,  a  conservé  la  plus  grande  partie  de  ces  suffixes  ^. 

Il  en  a  laissé  périr  aussi,  parmi  lesquels;  ail  (épouvantait, 
vantail),  qui  avait  donné  en  vieux  français  erbail,  cordail;  eil,  de 
soleil;  il  de  eschantil,  aissil  (petit  ais);  aade  de  viande,  lavande; 
ain  de premerain,  certain;  air/ne,  agne  de  chevelaigne,  Alemagne; 
aison  de  curaison,  venaison,  qui  cède  de  plus  en  plus  à  aiion;  ison 
de  ombrison,  garnison;  iz  de  empereriz;  oil,  de  veroil  (verrou); 
er  de  bacheler,  jogler  (fondu  avec  ier);  if  de  eventif,  hastif  (repris 
par  la  formation  savante).  Et  il  importerait  d'ajouter,  s'il  con- 
venait de  donner  ici  une  idée  complète  de  cette  histoire,  que 

1.  DeuK  sont  d'origine  germanique  :  art  el  ai/d.  Ils  ont  tous  deux  commencé  à 
s'introduire  par  des  noms  propres,  tels  que  Renard,  Eginhard,  Regnaml,  Gri- 
maud.  Ils  ont  passé  ensuite  aux  noms  communs  :  papelard,  pataud,  maraud.  Uu 
autre,  issa,  représente  le  grec  laaa;  il  est  en  français  esse  :  conlesse,  maistresse. 

2.  Citons  ahle  (abilem)  :  v.  fr.  cousuchable,  fr.  mod.  vendable;  ain  (anum)  :  v.  fr. 
barberain;  fr.  mod.  certain;  ance  (antiam)  :  v.  fr.  aiinance,  fr.  mod.  espérance;  é 
(atum)  V.  fr.  harné,  fr.  mod.  poiré;  ier  (arium)  v.  fr.  lourdier,  fr.  mod.  colombier;  ise 
(itiam)  V.  fr.  avenantise,  îr.  mod.  fainéantise  ;  esse(itiam),  v.  fr.  parfondesse,  fr.  mod. 
e'troitesse;  ement  (mentum),  v.  fr.  aidement,  fr.  mod.  vêtement:  oir,  eoir  (orium, 
atorium),  v.  fr.  arrivoir,  fr.  mod.  dortoir;  eor,  eeiir,  eur  (atorem),  v.  fr.  fableeur, 
fr.  mod.  enchanteur  ;  os,  eus,  euse  (osum,  osam),  v.  fr.  coroços,  fr.  mod.  vertueicx; 
astre  (asterum),  xJr.clergeastre,  îr.  mod.  noirâtre;  et,  eau(e\him),  v.  fr.  quarel,  fr. 
mod.  pourceau;  et  {'  'My\m),\'.  fr.  cercelet,  fr.  mod.  grandelet;  in  (inum),  v.  fr. 
louvin,  fr.  mod.  enfantin;  on  (onem),  v.  fr.  chaeignon,  fr.  mod.  aiglon;  u  (utum), 
V.  fr.  erbu,  fr.  mod.  ventru;  er  (are),  ier  (are),  v.  fr.  assembler,  fr.  mod.  activer; 
ir  (ire),  v.  fr.  clesabelir,  fr.  mod.  blondir;  ment  (mente),  v.  fr.  royaument,  fr.  mod. 
constitutionnellement. 


484  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

irautres  chang-ements  ont  eu  lieu.  D'une  part,  à  de  vieilles 
formes  tendent  à  se  substituer  aujourd'hui  ou  ont  déjà  réussi  à 
se  substituer  des  formes  nouvelles.  D'autres  fois,  c'est  le  sens 
qui  s'est  modifié  :  ailic,  au  lieu  de  désigner  comme  jadis  un 
ensemble  de  choses,  la  coraiUe,  ce  qui  est  autour  du  cœur,  a 
pris  une  nuance  nettement  péjorative,  visiiile  dans  des  mots 
comme  'prétrniUe,  radicaille;  ar/ea.  suivi  à  peu  près  la  même  voie. 

iVilleurs  enfin  c'est  l'emploi  qui  a  chan,iré.  Ce  même  suffixe 
atje  qui  formait  des  adjectifs  dans  la  vieille  langue,  comme 
ramarje  ■=  de  la  ramée;  omhrafje  =  obscur,  ombrar/é;  evar/e  = 
d'eau,  pluvieux,  est  passé  aux  substantifs;  is  est  dans  le  môme 
cas,  et  la  série  des  jolis  adjectifs  :  blondis,  faitis,  traitis,  coulis, 
est  close.  Enfin  il  y  aurait  lieu  surtout  de  tenir  compte  d'un  der- 
nier fait,  celui-là  essentiel  :  c'est  qu'un  suffixe,  comme  un  mot, 
est  à  diverses  époques,  à  des  degrés  très  divers  de  faveur  ;  il 
est  ou  non  de  mode  et  d'usage. 

Il  y  a  plus  :  suivant  les  temps,  des  séries  entières  de  suffixes 
se  développent  ou  se  restreignent.  Ainsi  des  diminutifs  ;  le 
moyen  âge  les  aimait,  et  en  usait  beaucoup  plus  fréquemment 
que  nous.  Certains  vers  de  la  chantefable  d'Ancassin  et  Nico- 
letfe  sonnent  presque  comme  du  Remy  Belleau  '. 

Mais,  quelque  importantes  que  seraient  ces  considérations, 
ici  comme  ailleurs,  ce  qui  difîérencie  profondément  la  vieille 
lani.'ue  de  celle  qui  va  lui  succéder,  c'est  l'absence  d'une  forma- 
tion savante  systématique.  Il  est  vrai  que  la  résurrection  de  cer- 
tains suffixes  morts  avait  commencé  au  xm"  siècle.  Ainsi  acle 
venu  de  acuhnn  (ijui  avait  déjà  fourni  aille),  commençait  à 
donner  des  mots  comme  signacle ,  habitacle.  Néanmoins  ces 
exemples  restent  peu  nombreux,  et  on  ne  citerait  pas  un  suffixe 
ou  un  préfixe  qui  à  ces  époques  lointaines  ait  été  repris  au  latin 


1.  Bel  coiiipai^rnel,  Beaux  compagnons 

Dix  ail  Aucasinel,  Que  Dieu  aide  Aucassinel, 

Voire  a  foi!  le  jjel  vallet,  Vrai  par  ma  foi!  le  beau  garçon, 

Et  le  mescine  au  cors  net,  Kl  la  Jeune  llUc  au  joli  corps. 

Qui  avoit  le  poil  blonde/.  Qui  avoil  le  poil  hlondrt, 

(Mer  le  vis  et  l'œul  vairel.  Le  visage  clair  et  VœW  vnirrl, 

Ki  nos  (iona.  (leneres  Qui  nous  donna  dencrelu  (petits  deniers). 

Dont  acatrons  f/aitleles,  Dont nousaclièleronsr/d/cZc/Afpelils gâteaux) 

Gaines  et  cuuteles,  daines  cl  coiilclcls, 

Flaiisleles  et  cornes  FlulcUes  et  cornets  (petits  cors). 

Machùeles  et  pipes,  Mitssuclfrs  et  pipcts  (petits  pipeaux). 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  485 

et  se  soit  assez  répandu  pour  passer  dans  la  langue  populaire, 
comme  le  font  aujourd'hui  icule,  ible,  extra  ou  archi.  Et  c'est 
là,  on  ne  saurait  trop  y  insister,  un  contraste  absolu  avec  ce  qui 
se  passe  de  nos  jours. 

Étendue  et  richesse  de  l'ancien  lexique.  —  Quelques- 
uns  attendront  peut-être  ici,  en  manière  de  conclusion,  des  sta- 
tistiques précises  donnant  sous  la  forme  rapide  de  quelques  chif- 
fres une  idée  exacte  de  l'écart  qui  existe  entre  le  français  ancien 
et  moderne.  Cette  statistique  n'est  pas  faite,  et  je  doute  fort  que 
personne  l'entreprenne,  car  les  bases  manquent. 

Les  mots  de  l'ancien  français  qui  n'existent  plus,  et  qui  ne  se 
sont  pas  conservés  avec  leur  sens  ancien,  ont,  il  est  vrai,  été 
recueillis  par  M.  Godefroy  dans  son  Dictionnaire  de  Fancienne 
lanr/tie.  En  y  joignant  d'autre  part  les  mots  dont  Littré  ou  le 
Dictionnaire  ffénéral  de  Darmesteter,  Hatzfeld  et  Thomas  ont 
trouvé  des  exemples  pour  le  moyen  âge,  on  aurait,  semble-t-il, 
les  données  nécessaires  pour  compter  d'une  part  ce  qui  a  péri 
depuis  le  xv*'  siècle,  de  l'autre  ce  qui  a  été  introduit  dans  la  langue. 

En  fait,  quoique  le  recueil  de  M.  Godefroy  ait  été  fait  avec  un 
zèle  et  une  patience  qui  le  placent  parmi  les  grands  travaux  de 
l'érudition  française,  des  comparaisons  ne  sauraient  être  insti- 
tuées sur  les  indications  qu'il  fournit.  D'abord  il  faudrait  pou- 
voir démêler  avec  assurance  dans  tout  cela  la  part  des  différents 
dialectes,  qui  tous  ont  fourni  leur  contingent  de  mots  à  la  vaste 
enquête  de  cet  érudit,  et  pouvoir  y  trier  ce  qui  est  français  et 
ce  qui  ne  l'est  point.  Et  c'est  là  non  seulement  un  travail  rebu- 
tant, mais  jusqu'ici  impossible,  puisqu'un  mot  ne  saurait  être 
considéré  comme  étranger  au  français  ,  sous  prétexte  que 
M.  Godefroy  ne  l'a  rencontré  que  dans  des  textes  dialectaux. 
Quelque  immenses  qu'aient  été  ses  dépouillements,  ils  n'auto- 
risent pas  une  pareille  conclusion.  Les  mêmes  distinctions 
seraient  à  faire  par  époques.  On  ne  peut  opposer  au  français 
contemporain  le  vocabulaire  du  xi"  au  xiv"  siècle  pris  en  bloc, 
alors  qu'en  réalité  tous  les  mots  n'en  ont  pas  coexisté.  Donc 
des  dénombrements,  même  généraux,  faits  dans  ces  condi- 
tions, ne  pourraient  conduire  qu'à  des  conclusions  fausses  '. 

1.  Je  citerai  à  titre  de  curiosité  un  travail  partiol  que  J'ai  fait  des  mots  enre- 
gistrés depuis  fa  jusqu'à  faitière,  en    comptant  d'après  Godefroy,  Littré   et  le 


486  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

A  défaut  de  statistique  lexicologique,  aucun  (ravail  fait  sur 
des  textes  pris  au  hasard,  ne  peut  donner  de  résultats  sérieux. 
Qu'on  prenne  un  passage  d'auteur  moderne,  et  qu'on  y  relève 
les  mots  étrangers  à  l'ancien  français,  la  projiortion  variera 
d'une  page  à  l'autre  '. 

Qu'on  fasse  l'expérience  inverse,  qu'on  cherche  dans  un  pas- 
sage de  vieux  français  les  mots  qui  ont  disparu,  les  chiffres 
auxquels  on  aboutit  sont  également  contradictoires  ^ 

Dans  ces  conditions,  je  me  suis  décidé  à  faire,  toujours  d'après 
la  même  méthode,  le  dénombrement  lexicologique  de  la  Chanson 
de  Roland.  Dans  les  4802  vers  du  ms.  d'Oxford,  j'ai  compté,  en 
me  fondant  sur  le  lexique  de  M.  Léon  Gautier,  mais  en  prenant 


Dictionnaire  général,  sans  tenir  aucun  compte  des  mots  signalés  comme  ayant 
existé  entre  le  xia'*  siècle  et  le  xvu";  j'ai  trouvé  que  le  français  moderne  avait 
91  mots  inconnus  à  l'ancien  français  ou  jusqu'ici  non  signalés;  le  vieux  fran- 
çais d'autre  part  en  a  Sii  qui  n'existent  plus.  34  sont  communs,  sur  un  total  de 
210  mots.  50  des  mots  spéciaux  au  français  moderne  sont  savants. 

1.  La  fable  de  La  Fontaine,  le  Chat  et  le  Renard  (xi,  14)  m'a  donné,  en  ne 
comptant  que  pour  un  les  mots  qui  sont  répétés,  même  sous  deux  formes  diffé- 
rentes, par  exemple  j'ai  et  avoir,  il  et  lui,  elle,  un  total  de  133  mots  distincts. 
Sur  ce  nombre  113  appartenaient  déjà  à  l'ancien  français,  20  seulement  n'ont 
pas  été  rencontrés  avant  le  xiV  siècle.  Proportion  :  environ  15  0/0  (encore  faut-il 
tenir  compte  que  terrier  et  )'nse  doivent  se  rencontrer  plus  tôt  que  Littré  ne 
les  signale). 

Un  fragment  de  Rousseau  {Nouv.  Ilélotse,  1,  xxni,  depuis  je  r/ravissais  lente- 
ment —  à  sous  divers  aspects)  renferme  à  peu  i)rès  près  le  même  nombre  de 
mots  distincts,  134;  mots  étrangers  à  l'ancien  français,  21.  Proportion  15,6  0/0. 

On  croirait  la  proportion  constante.  Simple  rencontre.  En  changeant  de  textes, 
on  change  presque  sûrement  les  nombres.  Je  prends  dans  le  Dictionnaire  des 
sciences  médicales  de  Dechambre,  Duval  et  LereboiUlet  (Paris,  Masson,  1885) 
l'article  convulsion.  Sur  les  71  premiers  mots,  j'ai  31  mots  nouveaux,  soit  43,66  0/0, 
près  de  trois  fois  i)lus,  même  en  prenant  soin  de  choisir  un  des  passages  écrits 
dans  le  français  le  moins  barbare. 

Mais  sans  chercher  mon  exemple  dans  un  livre  technique,  je  reviens  à  Rous- 
seau, presque  au  même  endroit  où  je  l'avais  laissé,  et  je  reprends  la  jthrase  qui 
commence  :  c'est  une  impression  ;/énérale.  En  allant  jusiju'à  :  et  de  la  morale, 
je  relève  128  mois,  dont  31  nouveaux,  soit  cette  fois  24,2  0/0  au  lieu  de  15.  Pour 
faire  pencher  ainsi  la  balance,  il  a  suffi  qu'au  lieu  de  décrire  simplement  la 
montagne,  Rousseau  ajoutât  (]uelques  observations  sur  les  imjiressions  (ju'elle 
produisait  en  lui. 

2.  Les  dix  premières  pages  de  Villohardouin  de  l'édition  de  Wailly  fournissent, 
en  comptant  d'après  la  méthode  de  tout  à  l'heure,  i2"  mots,  (il  n'existent  plus, 
soit  14,5  0/0. 

Un  fragment  de  /?e/ir/?v/ pris  dans  la  Chreslomalie  de  Constans,  p.  195,  v.  1  à  3<S, 
donne  sur  100  mots  12  morts,  soit  12  0/0. 

On  serait  tenté  ici  encore  de  croire  que  la  proportion  est  sensiblement  la 
même.  Mais  un  morceau  d'Aucassin  et  Nicolette,  dans  le  même  recueil,  p.  lt>9, 
lignes  185  à  232,  donne  sur  100  mots  5  disparus  seulement. 

Le  début  de  Joinville  sur  les  100  premiers  mots  divers,  4  disparus.  100  autres 
pris  à  la  suite  ne  m'en  donnent  non  plus  ((ue  5. 

J'ai  multiplié  ces  recherches;  elles  m'ont  montré  chaque  fois,  par  des  résultats 
déconcertanis,  ((u'on  ne  [louvait  rien  fonder  sur  ces  dépouillements  partiels. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  487 

toujours  soin  de  réduire  à  l'unitt''  les  formes  multiples  d'un 
même  mot,  un  peu  moins  de  1800  mois,  exactement  1775,  sauf 
erreur  commise  dans  ce  travail  fastidieux.  De  ce  nombre  408 
ont  disparu  sans  laisser  aucune  trace  ',  soit  22,98  0/0. 

Au  reste  ces  chiffres  n'indiquent  pas  exactement  l'ik'art  entre 
le  vocabulaire  du  lioland  et  le  nôtre,  et  les  conclusions  qu'on 
en  tirerait  seraient  bien  au-dessous  de  la  vérité.  J'ai  déjà  fait 
observer  plus  haut  quelle  illusion  on  aurait,  en  croyant  qu'il 
suftil  qu'un  mot  se  soit  maintenu  dans  le  dictionnaire,  pour  qu'il 
n'y  ait  rien  de  changé  à  son  propos  dans  le  lexique. 

Du  xi^  et  du  xni"  siècle  même  à  nos  jours,  les  mots  ont  subi 
un  travail  intérieur  qui  en  a  ou  restreint  ou  étendu  le  sens,  qui 
les  a  anoblis  ou  dégradés,  bref  qui  les  a  changés,  quelquefois  si 
complètement  qu'ils  en  arrivent  à  dire  le  contraire  de  ce  qu'ils 
disaient  antérieurement  ^  Par  une  conséquence  de  ce  travail  ou 
pour  d'autres  raisons,  ils  ont  aussi  varié,  comme  je  l'ai  dit,  dans 
leurs  emplois;  ils  sont  entrés  dans  un  nombre  plus  ou  moins 
grand  de  combinaisons,  et  ont  tenu,  par  suite,  dans  le  langage  une 
place  tantôt  jdus  importante,  tantôt  plus  efTacée. 

Si  maintenant  nous  voulons  l'apprécier  dans  sa  valeur,  il  est 
certain  qu'à  quelque  point  de  vue  qu'on  se  place,  le  vocabulaire 
de  l'ancien  français  mérite  qu'on  le  place  très  haut.  Homogène 
comme  il  ne  l'a  jamais  été  depuis,  et  comme  il  ne  le  sera  plus 
jamais,  il  avait  fondu  la  grande  majorité  de  ses  éléments  dans 
un  harmonieux  ensemble,  oii  presque  rien  d'étranger  ne  venait 
faire  disparate.  Sa  richesse  était  extrême.  L'énorme  recueil  de 
M.  Godefroy,  dont  j'ai  déjà  parlé  plus  haut,  en  fait   foi  ^  Le 


•1.  Cela  ne  veut  pas  dire  qu'ils  ne  soient  pas  restés,  en  composition  par  exemple. 

2.  Braconnier  a  signifié  chasseur,  pitiueur,  avant  de  désigner  celui  qui  chasse 
par  fraude;  è?Y/4>e  s'est  dit  pour  crier,  même  en  parlant  de  l'homme;  paier,  c'est 
pi-imilixcmcnl  apaiser  (pacare);  poison  s'applique  dans  l'origine  à  toute  espèce  de 
boisson,  viande  à  toute  espèce  des  comestibles; /7«/e<as,  nom  d'une  tour  de  Cons- 
tantinople,  s'emploie  des  châteaux  et  non  des  taudis  dans  les  combles;  quadrant, 
comme  son  élymologie  l'indique,  désigna  d'abord  des  surfaces  carrées;  gufires, 
avant  d'être  influencé  par  la  négation,  a  eu  le  sens  de  beaucoup.  Les  losanges 
ont  été  ])robablement  les  louanges  ou  devises  inscrites  dans  l'écusson,  ?r/jflï>er 
équivalait  à  rentrer  chez  soi;  denrée  représentait  ce  qu'on  peut  acheter  pour  un 
denier,  etc. 

3.  Tout  en  tenant  compte  de  la  place  énorme  que  tiennent  des  exemples  sou- 
vent nombreux,  chaque  fois  mis  à  la  ligne,  des  renvois  et  de  quelques  doubles 
emplois,  on  se  représente  quelle  était  la  masse  des  mots  de  la  vieille  langue  en 
présence  de  ces  8  vol.  in-i",  qui  ne  contiennent  cependant  ([ue  les  mots  étran- 
gers au  français  moderne,  ou  qui  ont  pris  depuis  le  xv°  siècle  un  autre  sens. 


488  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

développement  qu'avaient  pris,  surtout  par  la  dérivation,  les 
mots  primitifs,  est  quelquefois  extraordinaire.  Déjà  les  familles 
issues  de  vocables  à  sens  aussi  précis  que  roi,  roue,  feindre,  sont 
étendues.  Mais  celle  du  verbe  faire,  par  exemple,  est  immense  \ 
xVussi  les  synonymes,  si  rares  aujourd'biii,  abondent-ils  en 
vieux  français,  tantôt  formés  d'un  même  radical,  tantôt  de  plu- 
sieurs. Ilailler  un  sot  se  disait  certainement  de  cent  façons  \  Et 
toutes  les  idées  un  peu  familières  aux  gens  du  moyen  âge  se 
peuvent  varier  ainsi  avec  la  plus  grande  aisance  ''. 

1.  En  voici  une  à  titre  de  spécimen,  celle  de  l'adjectif  clair;  elle  est  relali- 
venienl  restreinte  (les  mois  en  italiques  sont  restés  en  français  moderne)  : 

Avec   divers  suffixes  : 

clairin  (instrument  de  musique);  clairon;  claré;  olarccc  (clarté);  clarel  (clairière);  clarerc 
(vin  clairet);  claret,  l'r.  niod.  clah-et;  clarie  (synonyme  de  claré);  clarier  (marchand 
de  claré);  clarine,  d'où  le  mod.  clarinette;  clariouer  fjoueur  de  clairon);  clariouer  (jouer 
du  clairon);  claroier  (briller);  claronecl,  claronciere,  diniin.  de  clairon;  clarté;  clerc;  clcre- 
nient.  clcrevaux  (claire  voie);  clerir  (devenir  clair).  (Le  fr.  moderne  possède  :  clairce,  claii-ccf, 
clairçaije,  clairer,  clairette,  clairier,  clairière,  clairnre,  clarinette,  clarinettiste,  clarissinie, 
dont  la  plupart  sont  peu  usités.) 

Avec  le  préfixe  a  : 

aclaircir,  aclarir  (devenir  clair),  aclaroicr  (rendre  clair),  aclairement  (éclaircissement). 

Avec  le  préfixe  de  : 
declairemcnt  (explication);  declairiement  (clairement);  declairier  (fr.    mod.   déclarer;  de- 
clarance    (explication);  declarcicr,  declarcir,  declarcissement,  dcclarissenicnt.  (Le   fr.  mod. 
possède  :  déclarable,  déclarateur.  di'clartitif,  décluration,  dérlaratoire.) 

Avec  le  préfixe  en  : 

enclarcier,  cnclarcir,  enclarir, 

Avec  le  préfixe  es  : 

esclair.  esclaire  (t"r.  mod.  éclaire),  esclairement,  esclaireur,  csclairiccment,  esclaircir.  esclai- 
riment  (point  du  jour);  csclairir  (Caire  jour)  csclairison  (pointe  du  jour);  esclarcie,  esclarcier, 
escla7-cir  (l'r.  mod.  éclairciri;  csclarcissetnent  osclardir,  csclar<lissenicnt,  esclargier  (déclarer); 
esclargissoment  esclarisscment  csclaroier  (éclaircir, mettre  au  jour).  (Le  fr.  mod.  possède 
éclairage,  éclairant,  éclaircie,  éclairci-isage,  éclairci-ssant,   éclaircissement,   éclaircisscttr.) 

Avec  le  préfixe  re  : 
resclaire  (éclat)  ;   rcsclaircr  resclarcir  (fr.  mod.  réclaircir)  ;  rcsclarcissant  (qui  éclaire  de 
nouveau),  rcsclarir  (rendre   brillant). 

Composés  : 

clen-eant,  (fr.  mod.  clairvoi/ant);  cler.temé,  fr.  mod.  clairsemé.  (Le  fr.  mod.  possède  :  claire- 
voie,  clair  ohscur.  clairvoyance,  claricorde.,  clarification.  La  dérivation  savante  lui  a  en  outre 
donné  extraclair  et  inéclairci.) 

2.  Du  seul  primitif  soi  on  avait  tiré  :  solelet,  so/erel,  solel,  satinas,  sotouarl, 
qui  tous  ont  le  même  sens. 

3.  Pour  dire  .l'amiiser,  é:re  en  fêle,  se  dierrlir  cl  se  i/ai/dir  n'existent  pas; 
s'amuser  lui-même  en  est  encore  à  son  sens  primitif  :  consommer,  perdre  son 
levips.  En  revanche  on  a  le  choix  entre  s'alcf/rer,  hoiirder,  se  deliler,  s'entre- 
dailler,  s'envoiser,  .<i'esbald'ir,  se  reshaldir,  s'eshanoier,  s'esballre,  fesliver,  fesloier, 
foloier,  galer,  (/or/ailler,  t/ogueler,  hailier  [s'eshailier,  se  reshailier),  joieler,  se 
joïr  [se  conjoir,  s'enireconjoïr,  furjoir,  se  resjd'ir,  sourjoir,  Ircsjoïr),  leecicr  {s'es- 

leecier),  régaler,  révéler,  ril.er,  se  rif/oler,  sou'arier. 

En  certains  cas  l'abondance  vient  de  la  coexistence  de  radicaux  germaniques 
et  latins.  Ainsi  eschec  et  bulin  sont  li's  synonymes  allemands  de  proie,  venu  du 
latin  jiraeda. 


I 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN   FRANÇAIS  489 

Les  idées  abstraites  elles-mêmes,  n'étaient  pas,  autant  qu'on 
l'a  dit,  dépourvues  d'expi'ession  :  consence  (complicité),  cuisdiiçon 
(inquiétude),  conjure  (supplication),  humhlece  (humilité),  ou- 
hliance  (outrecuidance) ,  o'iance  (audience) ,  roidesse  (rigidité) , 
étaient  de  Ijeaux  mots,  très  clairs  et  très  significatifs,  et  il  en 
existait  un  grand  nombre  d'analogues.  Cependant  il  est  juste  de 
reconnaître  que  la  plupart  des  abstractions  furent  de  bonne 
heure  rendues  par  des  mots  savants,  et  que,  malgré  la  présence 
de  ceux-ci,  le  vieux  français  resta  inférieur  sur  ce  point  au  lan- 
gage contemporain.  Délaissé  des  hommes  d'étude  et  de  science, 
il  ne  pouvait  acquérir  les  ressources  d'un  idiome  dans  lequel 
l'esprit  humain  a  dû  exprimer  tant  de  choses  et  d'idées  nouvelles. 

En  revanche,  il  a  existé  autrefois  une  foule  de  jolis  mots  que 
nous  ne  pouvons  plus  rendre  que  par  des  périphrases  :  abêtir 
(sembler  beau),  sacorer  (être  dans  le  chagrin),  ai thy ornai  (qui 
précède  le  lever  du  jour),  aumosner  (faire  l'aumône),  «/rc'iw  (faire 
cesser  par  une  trêve),  avenance,  béer  (faire  bouche  bée),  besloi 
(déni  de  justice),  champoier  (aller  à  travers  champs),  chrestiener 
(rendre  chrestien),  cointier  (faire  la  connaissance  de),  colo'ier 
(faire  des  efîets  de  cou),  cuiriée  (objet  de  cuir),  desroser,  dépouiller 
de  ses  roses),  destalenter  (ôter  l'envie),  destrecier  (mettre  en 
détresse),  desvoidoir  (cesser  de  vouloir),  embramer  (désirer 
ardemment),  einparaçjier  [sa  fi/le],  (marier  sa  fille  avec  un  égal), 
empiegier  (prendre  au  piège),  encoan  (cette  année),  enlatiner 
(instruire  en  latin),  enlignayer  (prouver  sa  descendance),  emm- 
bler  (couvrir  de  nuages),  entreroser  (mêler  de  roses),  escarboner 
(jaillir,  briller  comme  le  feu  du  charbon),  escheoiter  (recueillir 
ce  qui  échoit,  succéder  en  ligne  collatérale),  estevoir  (être  néces- 
saire), forsener  (être  hors  du  sens),  goloser  (désirer  ardemment), 
langourir  (être  faible,  languissant),  malignier  (faire  le  mal, 
tromper),  mespenser  (penser  mal),  sombroïer  (se  reposer  à 
l'ombre),  orfanté  (état  d'orphelin),  ostagier  (donner  en  otage, 
en  caution),  palmoïer  (agiter,  lever  avec  les  mains),  pardose 
(dernier  mot,  résultat  final),  périUer  (mettre  en  détresse),  pran- 
gière  (heure  du  dîner),  recroire  (être  harassé,  fourbu),  rivoier 
(marcher  sur  les  rives),  soviner  (coucher  sur  le  dos),  sourdoloir 
(s'abandonner  avec  excès  à  sa  douleur),  somparler  {èire  bavard), 
soursemaine    (jour    de    la    semaine),   sousloitier   (abriter    sous 


490  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

son  toit),  fonceur  (chercheur  (!(»  querelles),  tressiœr  (être  trans- 
percé de  sueur),  ventelcr  (flotter  au  vent),  vermeiller  (devenir, 
être  rouge),  vertiller  {îinrc  tourner  de  côté  et  d'autre).  Et  il  est 
à  peine  besoin  de  faire  remarquer  combien  beaucoup  de  ces 
mots  sont  expressifs  et  imagés. 

Si  quelque  chose  a  manqué  à  la  vieille  lani^ue,  ce  n'est  donc 
pas  les  ressources  matérielles,  elle  en  avait  de  toutes  prêtes,  et 
par  derrière  celles-là  une  prodigieuse  réserve  ;  il  lui  a  manqué  les 
artistes  qui  les  eussent  mises  en  œuvre.  Dans  ce  lexique,  quel- 
que chose  fait  défaut,  mais  ce  n'est  ni  le  pittoresque,  qui  y 
abonde,  ni  la  force,  ni  la  variété,  c'est  bien  plutôt  l'ordre,  car 
cette  qualité-là  n'est  point  de  celles  qu'une  langue  inorganisée, 
produit  spontané  d'une  nation,  peut  acquérir  d'elle-même;  elle 
ne  peut  naître  qu'à  certaines  époques  où  les  théoriciens  l'impo- 
sent, ou  mieux  encore  où  des  écrivains  l'établissent  par  la  seule 
autorité  de  leurs  œuvres. 

Formes  grammaticales.  Changements  qui  les  attei- 
gnent du  IX'  au  XIII''  siècle.  —  Il  s'en  faut  bien  qu'ici, 
comme  en  phonétique,  presque  tous  les  grands  mouAcments 
qui  devaient  transformer  la  langue  se  soient  accomplis  dans  la 
période  de  transition  qui  précède  cette  histoire.  Assurément  au 
X''  et  même  au  ix°  siècle,  un  grand  nombre  d'entre  eux  sont  déjà 
terminés.  La  réduction  des  nombreuses  déclinaisons  latines  à 
des  ty})es  uniformes  est  faite  ;  Ve  muet  est  devenu  la  caractéris- 
tique ordinaire  du  féminin;  l'article  est  sorti  du  démonstratif; 
les  pronoms  composés  par  agglutination  de  plusieurs  éléments, 
tels  que  ce,  cil,  cet,  innne,  sont  constitués;  la  conjugaison  a  laissé 
tomber  les  formes  simples  du  })assif  ;  à  celles  de  certains  temps 
de  l'actif  elle  a  substitué  des  passés,  composés  d'un  participe  et 
d'un  auxiliaire,  et  un  futur  fait  de  la  combinaison  de  l'intinitif 
avec  le  présent  du  verbe  fivoir;  le  nouveau  temps,  issu  d'une 
com])inaison  analogue  avec  l'imparfait  du  même  auxiliaire,  qui 
sera  comme  temps  le  futur  dans  le  passé,  comme  mode  le  con- 
ditionnel, existe  déjà,  et  a  même  soudé  ses  éléments;  les  con- 
jugaisons destinées  à  rester  seub's  prochictives,  celles  eu  rr  et 
l'inchoative  en  ir,  ont  lri()m|)hé  (k^s  autres,  et,  sans  les  avoir 
exclues  d<'  la  langue,  résulf;it  non  encore  atteint  aujourd'hui, 
servent  déjà  exclusivement  de  types  aux  verbes  qui  se  créent  ; 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  491 

l'envahissement  du  participe  présent  de  toutes  les  conjugaisons 
par  la  forme  en  ant  de  la  conjugaison  en  er  est  complet;  le  nou- 
veau procédé  de  dérivation  des  adverbes  à  l'aide  du  mot  mente, 
devenu  un  suffixe  véritable,  est  d'application  courante,  bref, 
qu'on  considère  ce  qui  est  mort  du  latin,  ou  ce  qui  est  né  du 
français,  l'action  des  deux  grands  facteurs  psychiques,  qui,  en 
même  temps  que  la  dégradation  phonétique  ont  travaillé  à  la 
décomposition  du  latin  et  à  la  constitution  du  français,  je  veux 
dire  l'analogie  et  l'esprit  d'analyse,  est  assez  accusée,  pour  que 
de  grands  résultats  soient  acquis,  et  qu'il  n'y  ait  plus  de  doute 
sur  la  direction  prise  par  la  langue,  ni  de  possibilité  qu'elle  s'en 
écarte. 

Mais  du  ix'  au  xni''  siècle  de  gros  changements  interviennent 
encore,  que  je  ne  puis  passer  en  revue  en  détail;  ils  portent 
tous  à  peu  près  les  mômes  caractères  que  les  précédents  et  pro- 
viennent de  l'action  des  mêmes  forces  linguistiques;  le  nombre 
des  formes  purement  latines,  j'entends  par  là  bien  entendu,  des 
formes  régulièrement  modifiées  par  la  prononciation,  va  tou- 
jours diminuant.  Ainsi  les  nombres  ordinaux  étaient  restés  jus- 
qu'à dix  ceux  du  latin  :  autre,  tiers,  quart,  quint,  sisme,  sedme, 
oidme,  nœfme,  disme.  Au  xii"  siècle  naissent  les  formes  en  ieme, 
et  sisme,  sedme,  oidme,  noefme  sont  éliminés.  Quelques  traces 
des  démonstratifs  simples  latins  subsistaient.  On  retrouvait  hoc 
dans  o  de  jior  o,  dans  uoc,  uec  de  j^or  uec  ;  les  Serments  et  Y  Alexis 
ont  encore  ist  ou  mieux  est  de  istum,  ces  débris  avec  quelques 
autres  disparaissent. 

Dans  la  conjugaison  surtout  les  bouleversements  continuent. 
Un  temps  simple  s'éteint  à  son  tour,  c'est  le  plus  que  parfait, 
qu'on  trouve  dans  les  anciens  monuments  tels  que  la  Cantilène 
d'Eulalie  et  le  Saint-Léfjer  :  avret  (habuerat),  voidref  (voluerat), 
flsdret  (fecerat),  laiséret  (laxarat)  n'ont  déjà  plus  aucun  analogue 
dans  le  Roland.  Les  désinences  ons,  ez,  prennent  une  extension 
croissante  ^  A  peine  eis  (=  etis)  qui  eût  donné  oiz,  apparaît-il 
dans  le  français  proprement  dit;  presque  tout  de  suite  il  est 
chassé  par  ez  des  subjonctifs  d'abord  (chanteiz),  ensuite  des  indi- 


1.  On  peut  dire  que  ons  n'est  régulier  nulle  pari.  Ni  amus,  ni  cmus,  ni  bnus, 
ne  donnent  ons,  qu'on  croit  venu  de  umus  (sumus).  Amamus  devrait  être  amainz, 
movemus  =  mouveinz;  venhnus  =  venz,  etc.,  etc. 


492  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

catifs  présents  (sedeiz).  0ns  de  son  côté  se  substitue  à  la  dési- 
nence régulière  des  subjonctifs  du  type  chant iens  (cautemns), 
qucltjue  lemps  en  usage. 

Les  parfaits  latins  tels  que  reddidi,  perdidi,  avaient  dans  le 
français  primitif  un  paradigme  spécial,  dont  les  formes  sont 
rendi,  rendies,  rendiet,  rendierent;  elles  remontaient  aux  formes 
de  dedi,  conservées  dans  ses  composés  comme  reddidi,  vendidi, 
qui  s'étaient  étendues  à  une  vingtaine  d'autres  verbes  *.  Au 
début  du  xui"  siècle  ces  parfaits  sont  fondus  avec  les  parfaits 
(lu  type  de  parti,  partis. 

Mêmes  simplifications  analogiques  dans  d'autres  types  de 
j)arfaits  :  dans  vidisti,  le  d  était  caduc  :  de  là  une  forme  vêts, 
et  pour  la  même  raison  veimes,  veistes  au  pluriel;  au  contraire 
suivant  les  lois  phonétiques  le  s  de  misisli  subsiste.  D'où  le 
vieux  français  mesis,  mesimes,  mesistes.  Dès  le  commencement 
du  xui''  siècle,  l'assimilation,  (jui  avait  commencé  par  le  verbe 
faire,  est  presque  complète  :  Je  pris,  tu  presis,  il  prist,  nous 
presimes,  vous  pi^esistes,  ils  prislrejit  e&t  abandonné  pour  tu  prcis, 
)ious  preimes,  vous  preistes,  ils  prirent.  Et  ainsi  pour  les  autres 
verbes  analogues  :  je  di,  tu  desis;  jusqu'au  jour  où  une  nou- 
velle influence  analogique  plus  forte  encore  s'exerçant,  ce  nou- 
veau type  disparaîtra  à  son  tour,  pour  se  fondre,  comme  le 
précédent,  dans  les  parfaits  du  type  de  je  parti,  tu  partis,  dont 
toutes  les  j)ersonnes  sont  uniformément  accentuées  sur  la  flexion 
et  le  radical  immobile. 

Et  il  serait  facile  d'accumuler  ici  des  exemples  analogues  qui 
montreraient  l'abandon  progressif,  du  ix''  au  xiv"  siècle,  des 
formes  régulières  que  le  jeu  normal  des  lois  phonétiques  avait 
données  au  français  primitif,  et  que  l'analogie  éteignit  avant  que 
le  français  eut  achevé  seulement  la  première  période  de  sa  vie. 
Néanmoins,  même  au  seuil  du  xiv"  siècle,  les  formes  du  vieux 
français  sont  encore  à  une  distance  immense  des  nôtres,  à  plus 
forte  raison  en  (lifîèrent-elles,  si  on  les  considère  dans  l'extrême 
complexité  qu'elles  ont  eue  dans  les  trois  siècles  précé- 
dents. 


I.  flonjiiguez  de  celle  façon  descendre,  fendre,  fondre, pendre,  pondre,  el  leurs 
composés  rendre,  venr/re,  Ixillre  el  ses  composés,  rompre,  vivre,  soldre,  el  même 
quelques  verbes  en  ir  :  resplendir,  rerertir,  porsevir. 


TABLEAU  DE  L  ANCIEN  FRANÇAIS  493 

Les  formes  du  vieux  français  comparées  à  celles 
du  français  moderne.  —  1"  On  y  rencontre  tout  (Fabord  des 
formes  dont  nous  n'avons  plus  aucun  souvenir,  ainsi  les  pos- 
sessifs féminins  moie,  toe  ou  toie,  soe  ou  soie,  issus  directe- 
ment des  possessifs  latins  frappés  de  l'acrent,  remplacées  depuis 
par  des  développements  analogiques  du  masculin  tonique  viieii. 
Leur  {illorum),  était,  par  son  origine  un  mot  invariable;  aujour- 
d'hui assimilé  aux  autres  adjectifs,  il  a  passé  dans  la  catégorie 
des  mots  variables  et  a  pris  le  signe  de  la  flexion  ;  il  ne  l'avait 
pas  dans  la  vieille  langue. 

Les  verbes  de  la  première  conjugaison  avaient  deux  infinitifs 
difYérents,  l'un  en  er  que  nous  avons  encore,  l'autre  en  /er  qui  se 
rencontrait  dans  ceux  d'entre  eux  où  une  palatale  avait  agi  sur 
Va  tonique  '.  Et  ce  même  ié  se  retrouvait  au  participe  passé,  à 
la  deuxième  personne  du  présent  de  l'indicatif  et  du  subjonctif, 
à  la  troisième  du  parfait  indicatif  :  maur/ier,  voies  mangiez,  que 
voKS  mangiez,  mangièrent;  tandis  qu'au  contraire  chauler  faisait 
vous  chanlez,  que  vous  chantez,  diantèrent.  Cette  distinction, 
intacte  encore  au  xni''  siècle,  s'est  efTacée  sans  laisser  de  trace  *. 

Les  subjonctifs  de  cette  même  conjugaison  en  er  et  les  indi- 
catifs présents  n'avaient  pas  l'e  muet  à  la  première  personne,  à 
moins  qu'il  ne  fût  nécessaire  à  la  prononciation  d'un  groupe  de 
consonnes  antérieur.  On  disait /e /rew/y^e,  mais  ^e  chant,  que/e 
■jort.  Décela  il  nous  reste  la  locution  Dieu  vous  gard\  autant 
dire  rien.  Le  verbe  être  conservait  un  imparfait  directement 
venu  de  eram  :  {i)ere,  {i)ere{t),  (erions,  eriez),  {i)erent.  Il  ne 
survit  que  dans  les  patois.  Le  futur  venu  de  ero  :  ier,  iers,  iert, 
est  de  même  tout  à  fait  mort. 

Il  est  superflu  de  continuer  cette  énumération,  et  cependant 
il  faudrait  encore  parler  de  quelques  cas  un  peu  dilTérents,  je 
veux  dire  de  ceux,  où,  tout  en  conservant  des  souvenirs  ou  des 
débris  des  anciennes  formes,  nous  avons  cependant  en  réalité 
abandonné  tout  aussi  complètement  l'usage  de  l'ancien  français, 


1.  En  règle,  a  libre  tonique  donne  e  :  mare  =  mer,  parem  =  pe>\  etc.;  précédé, 
ininiédi.itenienl  ou  non  d'une  palatale,  p,  r/,  i,  il  donne  ie  :  capum  =  chief,  ber- 
becarium  =  berffler.  De  même  collocare  =  colc/iier,  manducare  =:  7)iaiif/ier, 
cogitare  =:  cuidier,  consUiare  =  conseilficr,  inipejorare  =  empirier. 

2.  L'i  du  sul)jonctif  actuel  chantions,  chantiez  vient  des  verbes  en  ir  =  mou- 
7'ions. 


494  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

parce  que  les  débris  conservés  s'emploient,  sans  qu'on  se  rende 
compte  de  leur  valeur. 

Ainsi,  nombre  de  poètes  de  notre  siècle  ont  encore  [)arfois  écrit 
je  dot,  je  croi,  quand  la  rime  le  demandait;  néanmoins  la  plu- 
})ait  d'entre  eux  ont  certainement  ig"noré  que  Y  s  finale  n'existait 
originairement  pas  à  la  première  personne  de  ces  verbes,  et  que 
c'est  l'analogie  seule  qui  a  commencé  à  l'introduire  au  xn°  siè- 
cle. A  l'époque  grammaticale  le  cbangoment  n'étant  pas 
entièrement  accompli,  Corneille,  Racine  et  leurs  successeurs 
ont  continué  à  employer  la  vieille  forme;  puis  d'autres,  forts  de 
leur  exemple,  les  ont  imités;  c'était  là  une  licence  commode;  il 
arrive  encore  à  ceux  qui  ne  croient  pas  avec  Tb.  de  Banville  qu'il 
n'y  a  pas  de  licence,  de  s'en  servir  :  la  raison  grammaticale  n'y 
est  pour  rien  ;  ils  font  de  l'ancien  français  sans  le  savoir. 

De  même,  si  nous  prononçons  encore  fjrand  tante,  urand 
messe,  grand  rue,  le  motif  en  est  si  peu  compris  que  les  grammai- 
riens, à  l'époque  oij  l'histoire  de  la  langue  n'avait  pas  été  étu- 
diée, ignorant  pourquoi  l'adjectif  n'avait  point  (Ve,  crurent  à  une 
élision,  qu'ils  marquèrent  par  une  apostrophe.  D'oii  l'ortho- 
graphe académique  grand' rue.  heii  quelques  expressions  où,  sui- 
vant la  règle  de  l'ancien  français,  grand  garde  une  forme  unique 
au  féminin  comme  au  masculin,  ne  sont  plus  «jue  des  témoins 
d'une  division  depuis  longtemps  disparue  :  telle  une  borne 
restant  d'une  ancienne  limite  entre  deux  terrains  réunis  et  sur 
tous  les  autres  points  confondus'.  J'en  dirai  autant  de  l'expres- 
sion fonts  baptismaux,  oii  personne  ne  se  rend  compte  que 
foii/s  est  un  ancien  substantif  féminin  conservé  dans  des  noms 
proftrcs  comme  Lafont^ ,  Bonne  font .  Les  adverbes  même  comme 
élégamment  savamment,  qui  s'opposent  cependant  nettement  aux 
adverbes  formés  du  féminin  tels  que  royalement,  moralement, 
ne  suffisent  pas  à  faire  sentir  que  savant,  élégant  sont  d'anciens 
féminins.  On  est  donc  autorisé  à  dire  qu'ici,  bien  (|ue  des 
formes  de   l'ancien  français  subsistent  intactes,  comme  on  en 

1.  Autrefois  il  y  avait  toute  une  classe  d'adjectifs  venus  du  latin,  en  alein  ou 
en  anlem,  enlem,  etc.,  qui,  n'en  ayant  pas  d'«  au  féminin  on  latin,  mais  la  même 
forme  qu'au  masculin,  n'avait  pas  dV  en  français  et  restaient,  là  aussi,  inva- 
riables en  changeant  de  frenrc  :  on  disait  la  faveur  l'oijal,  une  bonté  charmant. 
La  ciiancollerie,  au  xviii"  siècle  encufc.  continuait  d'écrire  :  Ict  lettres  royaux. 

2.  Cfiuudef'ont  est  si  incompris  (ju'on  ortliot-'rapiiie  le  nom  <Ie  celte  commune  : 
Ctiaux  de  Fonds  ! 


TABLEAU  DE  L  ANCIEN  FRANÇAIS  495 

use  sans  les  comprendre,  la  vieille  classification  des  adjectifs 
en  deux  catégories  est  chose  morte.  Ces  archaïsmes-lcà,  on  l'a 
dit  assez  justement,  ce  sont  les  fossiles  de  la  langue  \ 

2"  Même  sur  certains  points,  où  le  système  ancien  semble 
mieux  conservé,  l'écart  n'est  pas  moins  grand,  soit  que  les 
séries  de  formes  aient  été  réduites  au  point  de  mutiler  le  sys- 
tème, soit  que  nous  n'en  ayons  gardé  qu'un  sentiment  vague  et 
confus.  Je  vais  donner  deux  exemples  de  l'un  et  de  l'autre  cas, 
frappants  tous  deux,  et  tous  deux  pris  aux  deux  systèmes  essen- 
tiels de  variation  des  mots  :  la  déclinaison  et  la  conjugaison. 

Ce  qui  caractérise  peut-être  mieux  que  toute  autre  marque 
la  conjugaison  française  ancienne,  au-dessus  des  faits  partiels 
auxquels  nous  avons  fait  allusion,  ce  sont  les  variations  du 
radical  des  verbes.  Dans  la  conjugaison  latine  certaines  formes 
sont  accentuées  sur  le  radical  :  d/no,  d'autres  sur  la  flexion  : 
amdre.  De  là,  suivant  une  règle  à  laquelle  j'ai  déjà  fait  plu- 
sieurs fois  allusion,  deux  destinées  différentes  pour  les  voyelles. 
a  tonique  de  âmo  devient  ai  :  faim  ;  a  atone  reste  n  :  amer  (Cf. 
je  daim  =  cldmo;  clamer  =  cl  amdre). 

Ajoutons  que  la  flexion  exerçait  aussi  quelquefois  une 
influence,  par  exemple  quand  elle  commençait,  ce  qui  arrive 
souvent,  par  e  ou  ^.  Ainsi  andiam  donnait  foije;  valeo,  valio  = 
Je  vail,  tandis  qu'ailleurs  le  même  radical  tonique  était  respecti- 
vement 0  (il  ot),  et  al,  au  (il  valt,  vaut). 

Un  même  verbe  pouvait  donc  avoir  deux  et  trois  radicaux  dif- 
férents, qui  alternaient  jusque  dans  un  même  temps,  par  exemple 
à  l'indicatif  présent.  On  conjuguait  : 

lef  (de  laver)  claim  (de  clamerj  agriege  (de  agregier)  es])oii- (de  espérer) 

levés  claimes  agrieges  espoirs 

]eve(t)  claime(t)  agriege(t)  espoirt 

lavons  clamons  agrégeons  espérons 

lavez  clamez  agrégiez  espérez 

lèvent  claiment  agriegent  espoirent 


1.  Bientôt,  si  le  français  était  abandonné  à  lui-même,  les  quelques  comparatifs, 
synthétiques  que  nous  gardons  encore  seraient  à  ce  rang.  Graignor  (plus  grand), 
halçor  (plus  haut),  forçor  (plus  fort),  sordeis  (pire)  ont  déjà  péri.  Maire,  majeur, 
sire,  seigneur  ne  se  sont  maintenus  que  comme  substantifs.  Nous  n'employons 
plus  comme  comparatifs  véritables  que  moindre,  ynoiJis,  pire,  pis,  meilleur, 
mieux.  Et  plusieurs  d'entre  eux  sont  très  menacés  :  pire  et  pis  cèdent  la  place  à 
plus  mauvais  et  plus  mal;  moindre  ne  s'entend  plus  guère  :  on   dit  plus  petit. 


496  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

pleiir(dcplorer)      pri  (de  prier)  asail  (d'assaillir)  voil.vueil  (de  voloir) 

pleurs  pries  asals  vuels,  veiis 

pleurl  prie(l)  nsaiit  vuolt,  vt'ut 

ploroiis,  ploiirons  proyons  asalons  volons,  voulons 

plorez,  idourcz       proye/  asalcz  volez,  voulez 

pleurent  prient  assaillent  vuelent,  veulent. 

Et  quand  des  verbes  ont  plus  de  deux  syllabes  aux  personnes 
où  Faccent  porte  sur  la  flexion,  l'écart  des  formes  est  plus  g-rand 
encore  :  on  dit  en  ancien  français  :  J'aiii,  nous  (lidons;  je  parole, 
nous  parlons;  farraison,  nous  arrais)ioiis;  Je  desjiin,  nous 
disnons. 

Si  on  songe  que  ces  balancements  de  formes  se  produisaient 
à  l'indicatif,  au  subjonctif  présent,  à  l'impératif,  d'une  personne 
à  l'autre,  que  l'accent  jouait  encore  un  rôle  dans  la  formation 
des  futurs  et  des  conditionnels,  et  dans  les  conjugaisons  en 
re,  oir,  ir,  comme  on  a  pu  le  remarquer  plus  haut,  aux  par- 
faits simples,  qu'en  outre  aucune  conjugaison  n'échappait  à 
son  action,  sauf  l'inchoative  en  ir,  on  se  rend  compte  de  l'ex- 
trême A'ariété  que  présentaient  les  verbes  de  la  vieille  lang-ue. 
Aujourd'hui  encore  un  petit  nombre  de  verbes  se  conjug'uent  à 
l'ancienne  manière.  Boire,  faire,  recevoir,  devoir,  mouvoir,  pou- 
voir, venir,  mourir,  etc.,  ont  encore  deux  radicaux  au  présent; 
quelques-uns  comme  avoir,  vouloir  en  ont  môme  trois.  Mais  tous 
appartiennent  aux  conjugaisons  mortes.  Dans  la  conjugaison 
en  er,  qui  renferme  l'immense  majorité  des  verbes  de  la  langue, 
et  qui  prend  avec  celle  en  ir  iuchoative,  tous  ceux  qui  se  créent, 
les  derniers  souvenirs  réels  du  système  ancien,  les  formes  je 
treuve,  on  treuve,  se  rencontrent  pour  la  dernière  fois  chez 
Molière  et  La  Fontaine.  Depuis  eux  il  n'en  reste  rien  '. 

Il  V  a  plus,  le  nombre  des  vieux  verbes  à  radicaux  variables 
tend  à  se  restreindre  de  plus  en  plus;  soit  que  ces  verbes  meu- 
rent, comme  issir,  ferir,  ouïr,  chaloir,  soit  (ju'ils  deviennent 
défectifs,  comme  assaillir,  faillir,  soit  qu'enfin  ils  assimilent 
l'un  à  l'autre  leurs  radicaux,  comme  ont  fait  cuire,  cueillir, 
paraître.  L'analogie,  si  la  langue  évoluait  librement,  en  attein- 
drait bientôt  d'autres,  à  en  juger  par  les  formes  qu'on  entend 
dans  la  bouche  des  enfants  et  des  illettrés  :  et  boivons  rempla- 

1.  11  faut  cependant  ajouter  que  des  alternances  connue  je  IH'e,  7ion$  levotts, 
rappellent  quelijue  chose  de  l'ancien  usage. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  497 

cerait  bien  vite  buvons,  comme  faisons  est  en  train  de  remplacer 
fesons  '.  Le  nom  seul  dont  les  verbes,  fidèles  aux  anciennes 
formes,  sont  qualifiés  dans  les  grammaires,  en  dit  assez  :  on 
les  appelle  irréguliers,  tant  on  sent  peu  (lu'ils  sont  les  primitifs 
et  les  véritables.  Aussi  quelque  vivantes  que  soient  les  conju- 
gaisons de  verbes  usuels  comme  tenir,  venir,  avoir,  on  peut  dire 
([ue  le  système  dont  elles  procèdent  est  mort.  Leur  maintien 
|)artiel  ou  total  constitue  un  archaïsme;  ils  apparaissent  presque 
aussi  difficiles  à  l'analyse  que  les  verbes  à  radicaux  empruntés 
à  plusieurs  thèmes,  comme  être  et  aller.  La  divergence  entre  la 
vieille  langue  et  la  nôtre  est  complète. 

3°  Enfin  j'arrive  au  point  essentiel  de  toute  la  morphologie  de 
l'ancien  français,  la  déclinaison  casuelle.  Il  serait  excessif  de 
dire  que  notre  langue  actuelle  n'a  plus  aucune  notion  des  cas. 
Ils  se  conservent  dans  les  pronoms  personnels.  Une  simple 
phrase  comme  Je  le  lui  dis  présente  un  nominatif  sujet, 
un  accusatif  régime  direct  le,  et  un  datif  régime  indirect  lui. 
Mais  on  sait  à  quelles  fonctions  rudimentaires  est  réduite, 
même  dans  les  pronoms ,  cette  déclinaison  dont  les  cas 
empiètent  les  uns  sur  les  autres,  l'un  d'entre  eux,  le  sujet,  ne 
pouvant  s'écarter  du  verbe,  auprès  duquel  il  joue  le  rôle  d'une 
véritable  flexion.  Au  contraire  jusqu'au  xui"  siècle,  l'article,  le 
nom  substantif,  l'adjectif,  l'adjectif  possessif,  certains  noms  de 
nombre,  ont  une  déclinaison  régulière  à  deux  cas:  celle  du 
pronom,  à  trois  cas,  s'étend,  non  comme  aujourd'hui,  seulement 
aux  pronoms  personnels  et  relatifs,  mais  aux  pronoms  et  adjectifs 
démonstratifs,  et  môme  à  des  indéfinis  tels  que  aucun,  autre,  nul. 

Les  divers  })aradigmes  de  cette  déclinaison,  aujourd'hui  bien 
connue,  sont  peu  compliqués.  Originairement  les  féminins  ont 
les  deux  cas  du  singulier  et  du  pluriel  semblables  :  singulier 
rose,  pluriel  roses.  Les  masculins  suivent  la  déclinaison  de 
)nurus,  les  autres  celles  (la  pedre,  suivant  (ju'ils  ont  ou  non  un  e 
muet  au  nominatif  : 

o-        ,•       (  Suict      munis  :      Il  mws, 

(  negune  muruni  :     le  into; 

,,,      .   ,        (  Sujet      mw'i  :  li  mur, 

I  Iiu'icl        y       ^  ' 

(  Régime  Jiutros  :       les  murs. 

1.  La  furmi'  du  parlicipc  est  déjà  faisant. 

2.  Dès  les  origines  le  type  en  murs  était  prépondérant,  c'est  pourquoi  le  noiiii 
natif  pluriel  est  ici  sans  s;  paires  eût  donné  pedres. 

Histoire  de  la  langue.  II.  32 


pu  1er  : 

Il  pe(d)re, 

pat  rem  : 

le  pe(d)re, 

paires  : 

li  pe{d)re  -, 

paires  : 

les  pe{d)res. 

498  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Quelques  imparisyllabiques  semblent  être  à  part;  en  réalité 
ils  se  déclinent  sur  pedrc  ou  sur  iinii\  mais  en  déplaçant  l'ar- 
cent.  Ainsi 

,.       (   Sujcl       l'I/ro  :  li  leJre,  ierrc,  présb'/lcr  :        li  nrex/re. 

^in"iiiior  ^  .  '  '  f  (^  / 

•^  (  Ué^ime  lalrônem  :  le  l/idron,  larron,      presif/tcruin  :  le  proveire, 

,„      .  ,        (  Sujet      lafrûnes  :    li  lacbon,  larron,      preshyleri  :      li  nroveire, 

I    1 1 1 1'  1 1*  i 

(  \{('\i\\\\i^  la  trônes  :    le.s  ladrons, larrons,    presbijteros  :    les  praveires  ^. 

Encore  la  langue  simplifîe-t-elle  bientôt  ce  système  déjà  si 
réduit  :  1"  en  étendant  dans  les  deux  derniers  tiers  du  xii®  siècle 
r  N  de  tnios  aux  mots  en  c  muet,  et,  quoique  moins  régulière- 
ment, aux  im[»arisyllabi({ues;  2"  en  ajoutant  cette  mêmes  à  tous 
les  féminins  qui  ne  se  terminaient  pas  par  un  c  muet.  Les  adjec- 
tifs suivent  exactement  les  mêmes  variations,  et  ainsi  s'établit 
dans  sa  g^énéralité  cette  rèale  de  Vs,  qui  s'étendit,  à  la  fin  du 
xii"  siècle,  presque  uniformément  à  la  grande  masse  des  noms 
ou  des  mots  substantivés  masculins,  et  à  une  bonne  part  des  fé- 
minins, qu'ils  appartinssent  à  une  déclinaison  latine  quelconque, 
({u'ils  fussent  d'origine  germani({ue,  ou  de  formation  nouvell(\ 

Il  ne  faudrait  pas  croire,  bien  entendu,  que  cette  règle  s'est 
imposée  impérieusement  et  à  tous;  notre  orthographe  elle- 
même  malgré  tous  les  appuis  qui  la  soutiennent  et  les  organes 
qui  la  répandent,  n'y  parvient  pas.  Mais  certains  textes  l'obser- 
vent rigoureusement,  telles  les  chartes  de  Joinville,  où  M.  de 
Wailly  a  compté  13  violations  seulement,  tandis  que  les  cas  sont 
marqués  1423  fois  comme  ils  le  devaient  être,  et  on  peut  dire 
que,  quoique  entré  en  décadence  au  xiii"  siècle,  le  système  de 
déclinaison  à  deux  cas  se  prolonge  aussi  longtemps  (pie  l'ancien 
français;  il  en  est  la  caractéristique  essentielle  -. 

Au  reste  ce  n'est  pas  seulement  comme  caractéristique  d'une 
phase  de  cette  histoire  qu'il  mérite  d'être  signalé.  Nous  verrons 
quels  services  les  cas  rendaient  à  la  syntaxe  de  la  jdu'ase.  En 
outre  ils  apportaient  à  la  langue  une  agréable  variété  de  con- 
sonance. Outre  que  certains  mots  imparisyllabiques  avaient 
des  formes  très   diirérenlcs,  nous   l'avons  vu,  (\nr  l(\s  pronoms 


1.  Soror  se  décline  de  iiu'inc  :  suer,  sereiir,  serear,  screiirs.  C'est  le  seul  nom 
féminin  qui  soit  dans  ce  cas. 

2.  Le  ])éarnais  ne  connaît  pas  la  déclinaison  ;  parmi  les  dialeoles  ilc  langue 
d'oïl,  l'anfilo-normand  est  le  premier  où  l'on  rencontre  fréquemment  des  accu- 
satifs rcmplaeant  des  nominatifs. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN   FRANÇAIS  499 

aussi  comme  mcî<,  mon,  cil,  cri  ni,  un/s,  nul,  nul  ni,  l'article,  si 
souvent  répété,  g-ardaient  une  mobilité  appréciable,  la  simple 
adjonction  d'une  .s  était  encore  un  élément  important  de  variété 
par  les  diverses  modifications  qu'elle  entraînait  dans  la  finale  des 
mots  et  les  chang-ements  qu'elle  apportait  à  leur  physionomie  \ 

Dans  l'ensemble,  le  système  morphologique  de  l'ancien  fran- 
çais, soit  (|u'on  considère  seulement  l'harmonie  du  langage,  soit 
qu'on  tienne  compte  de  la  valeur  significative  des  formes,  était 
beaucoup  plus  riche  que  le  français  actuel,  et  beaucoup  plus 
près  de  la  beauté  linguisti(|ue.  Il  avait  i»lus  de  formes,  et  elles 
étaient  meilleures,  en  ce  sens  que  beaucoup  d'entre  elles,  encore 
aujourd'hui  distinguées  fictivement  par  l'orthographe,  étaient 
réellement  dilTérentes  dans  la  prononciation,  et  permettaient  de 
reconnaître  au  son,  genres,  nombres,  personnes  et  modes  sans 
autre  secours  que  celui  des  flexions.  Ces  avantages  n'allaient 
pas  toutefois,  il  faut  bien  le  dire,  sans  des  inconvénients  très 
réels.  La  richesse  entretenait  dans  cette  masse  de  formes  un 
certain  désordre;  les  fonctions,  nous  allons  le  voir,  se  parta- 
geaient entre  plusieurs  formes,  enlevant  ainsi  à  l'expression 
({uebjue  chose  de  sa  régularité  et  de  sa  vigueur. 

Syntaxe.  Restes  d'habitudes  synthétiques.  —  En 
syntaxe,  comme  en  morphologie,  la  caractéristique  essentielle 
de  l'ancien  français  est  dans  sa  déclinaison  à  deux  cas.  Par 
rapport  au  latin,  elle  représente  un  tel  état  de  décadence,  la 
réduction  du  nombre  des  formes  a  été  si  grande,  les  rapports 
multiples  marqués  par  les  anciens  cas  ont  dû  être  si  souvent 
abandonnés  aux  prépositions,  qu'on  se  sent  déjà  en  présence 


1.  Devant  s,  h,  p,  f  tombent.  Ex.  :  Sujet  pluriel  :  li  nef;  régime  :  les  nés  (on 
prononce  encore  aujounl'hui  les  ô  (=  les  frufs),  les  bô  (=  les  bœufs),  les  scr 
{=  les  cerfs):  c  tombait  :  li  hec,  les  bez;  li  lac,  les  las  (on  prononce  encore 
aujourd'hui  un  la  =  lacs). 

t,  d  -\-  s  donnaient  z  =  ts  :  li  enfant,  les  enfanz.  Au  xui"  siècle,  l'élément  dental 
disparut;  :  se  prononça  et  plus  tard  s'écrivit  5  :  les  enfans.Gesl  encore  l'ortho- 
graphe de  la  lievue  des  Deux  Mondes. 

l  -\-  s  donnait  us,  écrit  x  :  li  cheval,  les  chevaus  ou  chevax,  li  col,  les  cols,  les 
cous,  les  cox.  Cette  abréviation  n'ayant  pas  été  comprise,  on  ajouta  u  :  chevaux. 
C'est  encore  l'orthofrraplie  erronée  d'un  certain  nombre  de  pluriels. 

rm,  m  +  .v  donnaient  rs,  li  verm,  les  vers;  Il  jorn,  les  j ors. 

mp,  ncj,  +  s  se  réduisaient  à  nz  :  U  champ,  les  chanz;  li  sang,  les  sanz;  si  +  s 
donnait  z  :  li  osl,  les  oz;  cest,  cez. 

J'ai  cité  partout  des  pluriels  pour  faciliter  la  comparaison  avec  le  français 
moderne,  mais  la  même  alternance  se  retrouve  au  singulier,  dans  l'ordre  inverse  : 
li  vers,  le  verra 


oOO  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

diiii  nouveau  système.  Et  cependant,  par  rapport  au  français 
moderne,  l'écart  est  plus  grand  encore.  Car  l'usage  régulier  de 
la  déclinaison,  si  rudimentaire  qu'elle  fût,  l'emploi  encore  fré- 
quent du  régime  sans  préposition  des  noms  personnels  avec  la 
valeur  d'un  génitif  ou  d'un  datif*,  et  surtout  la  distinction  nor- 
male des  sujets  et  des  régimes,  en  un  mot  l'existence  d'un 
débris  de  syntaxe  des  cas,  suffit  pour  placer  le  vieux  français 
parmi  les  langues  à  flexion  casuelle,  tout  au  bas  si  l'on  veut, 
mais  malgré  tout  dans  une  catégorie  où  le  français  moderne  ne 
saurait  entrer. 

A  vrai  dire,  ce  n'est  pas  sur  ce  seul  cbaj>itre  que  le  français 
ancien  apparaît  comme  plus  syntbétique  que  le  français  moderne. 
La  différence  y  est  seulement  plus  saillante,  parce  qu'il  y  a  eu 
là,  dans  la  décadence  du  système  latin,  une  sorte  de  temps 
d'arrêt,  un  état  intermédiaire  instable,  mais  qui  a  duré  néan- 
moins jusqu'à  la  fin  du  moyen  âge  proprement  dit,  tandis  qu'ail- 
leurs ce  période  n'existe  pas.  Il  n'en  est  })as  moins  vrai  que  les 
flexions,  autres  que  les  ilexions  casuelles,  ont  joué  au  début, 
dans  les  rapports  de  la  phrase,  un  rôle  qu'elles  n'ont  plus  aujour- 
d'hui. 

Dans  le  verbe,  })ar  exemple,  outre  que  plusieurs  personnes 
sont  maintenant  semblables  dans  l'orthographe  elle-même,  d'au- 
tres se  confondent  dans  la  prononciation  :  aussi  l'usage  des  pro- 
noms personnels  s'est-il  généralisé  au  point  de  devenir  obliga- 
toire, et  les  grammairiens  n'ont-ils  fait  que  rédiger  une  règle 
qui  s'imposait  d'elle-même,  quand  ils  ont  exigé  que  chaque 
verbe,  à  moins  qu'il  n'eut  un  sujet  nominal,  fût  accompagné  d'un 
pronom  sujet.  N'est-ce  pas  je,  tu,  il  qui  distinguent  />  ch((Ute, 
tu  chantes,  il  chante,  plut(M.  que  les  ombres  de  flexion  qui  se 
succèdent  après  le  radical?  L'état  du  vieux  français  n'est  sur  ce 
point  pas  comparable  à  celui  qu'on  constate  de  nos  jours.  Les 
flexions  sont  non  seulement  plus  distinctes,  nous  1  avons  vu, 
mais  plus  réelles.  D'où  il  résulte  (]ue  leui's  substituts  actuels 
sont  moins  employés.  Pendant  quelque  temps,  ils  ne  figurent 
même  guère  dans  la  phrase  que  pour  insister  sur  l'idée  de  per- 

I.  On  trouvera  souvent  tlans  la  vieille  lanfçuc  îles  phrases  comme  celles-ci  : 
li  fil  sa  medre  ni;  la  voUlrcnt  amer  (les  fils  de  sa  mère  ne  la  voulurent  aimer); 
ne  porrex  men  perr  faire  lionle  (vous  ne  ixiuri'ez  en  fain*  lioiiLc  à  mon  père). 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  501 

sonne  ou  mettre  des  sujets  en  opposition.  C'est  à  partir  du 
XH  siècle  que  leur  usage  s'étend  et  que  leur  valeur  diminue  ', 
mais  même  au  xuf  siècle,  il  s'en  faut  encore  de  beaucoup  qu'ils 
soient  devenus  obligatoires,  et  il  faudra  des  siècles  encore  pour 
qu'ils  passent  au  rôle  qu'ils  ont  aujourd'hui,  de  véritables  flexions 
préverbales,  chargées  de  marquer  le  nombre  et  la  personne. 

Et  si  l'on  voulait  instituer  une  comparaison  régulière  et  pro- 
longée, dans  le  même  ordre  d'idées,  entre  le  français  ancien  et 
le  français  moderne,  on  arriverait  à  des  constatations  analogues 
sur  plusieurs  points,  d'où,  par  suite,  à  cette  conclusion  que  les 
flexions,  au  fur  et  à  mesure  que  les  siècles  se  sont  écoulés,  ont 
diminué  non  seulement  en  nombre,  mais  en  valeur  syntaxique, 
et  que  leurs  fonctions  se  sont  progressivement  réparties  entre 
des  mots,  spéciaux  ou  non,  souvent  longtemps  avant  leur  chute  ^ 

Mais,  quelque  importants  que  soient  ces  faits,  il  est  inutile  d'y 
insister  davantage,  puisque  j'ai  déjà  marqué  à  propos  des 
formes  mêmes,  comment  l'esprit  d'analyse  a  été  sans  cesse  les 
dépouillant  de  leur  valeur,  quelquefois  en  les  laissant  subsister. 
Voici  quelques  traits  du  vieux  français  qui  appartiennent  plus 
particulièrement  à  sa  syntaxe. 

Variété  et  liberté.  —  Un  de  ceux  qui  frappent  à  toute 
première  vue,  c'est  que  cette  syntaxe  est,  à  la  différence  de  la 
nôtre,  extraordinairement  variée.  L'abondance  des  tours  est 
telle  qu'elle  surprend  parfois  même  ceux  qui  ont  eu  l'occasion 
d'admirer  la  souplesse  du  grec  ancien.  Qu'on  considère  par 
exemple  les  propositions  hypothétiques,  aujourd'hui  si  pauvres 
de  formes;  l'ancien  français  peut,  tout  d'abord  y  distinguer, 
comme  les  langues  anciennes,  l'hypothèse  pure  et  simple,  le 

\.  C'est  aussi  à  partir  du  xir  siècle  que,  par  suite  de  ce  mouvement,  il,  sujet 
des  verbes  impersonnels,  se  développe.  On  s'habitue  peu  à  peu  à  ne  plus  voir 
un  verbe,  même  sans  sujet  personnel,  non  accompagné  d'un  pronom  personnel. 

2.  Qu'on  considère  par  exemple  les  pluriels.  S'il  en  est  de  réels  comme  travaux, 
canaux,  le  plus  grand  nombre  est  apparent,  et  Vs  ne  s'entend  guère  dans  la 
prononciation  courante.  Ce  sont  les  mots  qui  accompagnent  le  substantif,  arti- 
cles, possessifs,  etc.  qui  marquent  le  nombre.  Les  genres  sont  souvent  nettement 
distincts,  beaucoup  plus  que  les  nombres,  témoins  première,  heureuse,  impéra- 
trice; mais  il  arrive  aussi  que  l'adjonction  de  l'e  muet  est  insuffisante  :  armée, 
finie;  et  la  difficulté  est  résolue  comme  plus  haut. 

Sur  d'autres  points  la  langue  savante  lutte  avec  la  langue  populaire  pour  le 
maintien  des  flexions.  Ainsi  pour  le  relatif  elle  impose  de  dire  :  la  femme  à 
laquelle  f  ai  vendu  un  parapluie.  Le  peuple  dit  :  la  femme  que  fy  ai  {^  je  lui 
ai)  vendu  un  parapluie.  Le  datif  est  marqué  par  un  pronom  personnel,  /«/,  ajouté 
exprès,  le  relatif  restant  seulement  cliargé  d'exprimer  la  fonction  de  relation. 


502  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

potentiel,  et  l'irréel,  c'est-à-dire  présenter  la  condilion  comme 
un  fait  indépendant  de  toute  vue  de  l'esprit,  ensuite  comme  un 
fait  (]ui  peut  arriver,  quoique  douteux,  ou  enfin,  comme  un  fait 
qui  ne  s'est  pas  réalisé,  et  ne  pouvait  se  réaliser'.  En  outre  dans 
chacune  de  ces  modalités,  au  moins  dans  la  ]»remière  et  la  troi- 
sième, plus  fréquemment  employées,  le  choix  est  libre  entre  un 
très  grand  nombre  de  toui's.  En  efTet,  dans  la  }»remièi'e  tous 
les  temps  se  rencontrent  à  la  proposition  secon<laire,  môme  le 
futur,  aujourd'hui  exclue  Dans  la  troisième,  outre  tous  les  tours 
aujourd'hui  conservés,  le  vieux  français  en  emploie  cinq  autres  ". 
Et  cette  abondance  n'est  }»as  seulement  due  à  l'abondance  des 
formes,  à  la  coexistence  d'un  conditionnel  proprement  dit  et  du 
subjonctif  qui  en  fait  fonction,  comme  en  latin;  ce  qui  le  prouve, 
c'est  que  le  vieux  français  non  seulement  peut  distinguer,  mais 
confondre  ces  modalités,  prendre  de  l'une  la  proposition  princi- 
pale, de  l'autre  la  proposition  subordonnée,  et  faire  des  cons- 
tructions mixtes,  qui  sei'ai(Mit  barltares  on  lafin  ou  en  français, 
et  qui  figurent  cependant,  assez  fréqueinnieut  même,  dans  nos 
vieux  textes  \  Si  on  ajoute  ces  constructions  incohérentes  aux 
autres,  on  arrive  à  un  total  de  plus  de  vingt-cinq  manières  ditîé- 


1.  Dans  la  phrase  suivante  :  n'en  irat,  s'il  me  creit  {FloL,  2"u.']  (iaiit.),  la  con- 
dition s'il  me  creit  csl  présentée  comme  indépendante  de  toute  vue  de  l'esprit,  on 
ne  dit  ni  si  on  croit,  ni  si  on  ne  croit  pas  qu'elle  se  réalisera.  Au  contraire  dans  : 
S'en  ma  mercit  ne  se  culzt  a  mes  piez,  E  ne  r/uerpissel  la  lii  de  clirestiens,  Jo  li 
loldrai  lu  curune  del  chief  (Roi.  2682,  id.),  les  subjonctifs  des  propositions  qui  dépen- 
dent de  si  peuvent  se  Irniluire  par  :  si  elle  ne  se  couche  a  mes  pie:,  et  'n'aban- 
donne,comme  il  est  possi/jle...  Enfin  dans  cca  vevii  :  se  veissum  Ballant. ..  Ensemble 
od  lui  i  durrium  r/runz  colps,  il  faut  entendre  si  nous  voyions  llolaml  (mais  nous 
ne  le  voyons  pas),  ensemble  avec  lui  nous  y  donnerions  de  grands  coups  (liol., 
1804,  id.).  .le  cite  la  Chanson  de  Roland  d'après  l'édition  de  M.  Léon  Gautier, 
qui  est  la  plus  répandue,  tout  en  faisant  observer  (|ue  les  formes  y  sont  souvent 
anglo-normandes  et  non  françaises;  Vu  de  durrium  eu  i)articulier  est  une  gra- 
phie dialectale. 

2.  On  le  rencontre  encore  chez  Amyot,  Préf..  lin  :  Si  ce  mien  labeur  sera  .si 
heuretix  que  de  vous  (■(intenter,  à  Dieu  en  soit  la  louanr/e  (cf.  en  français  mod(>rnc 
des  phrases  toutes  faites  comme  :  le  Diable  ni'emporte  si  vous  réussirez]) 

3.  Nous  pouvons  encore  dii'c  :  si  Je  le  voi/ais,  je  lui  pardonnerais,  si  je  l'avais 
vu,  je  lui  pardonnais,  je  lui  aurais  ou  lui  eusse  pardonne,  et  même,  quoique 
rarement  :  si  je  l'eusse  vu,  je  lui  eusse  pardonné.  Le  vieux  français  peut  cons- 
truire en  outre  :  si  je  le  visse,  je  lui  pardimnerais;  si  je  le  verrais,  je  lui  par- 
(humerais  {rare);  si  je  le  voj/ais,  je  lui  pardonnasse;  si  je  le  visse,  je  lui  pu r- 
(lannasse;  si  je  l'eus.se  vu,  je  lui  pardonnasse.  E.\.  :  '."  parler  voldreie  un  poi  a 
tei,  si  te  ploust  {Rois,  220);  2"  Se  tu  ja  le  porroies  a  ton  cuer  rachater  Volentiers 
te  lairoie  ariére  retourner  {Fierabr.  023)  ;  3»  se  fermes  en  estait,  Ne  montasse  à 
cheval  ne  tenisse  conroi.  (Ai/e  d'Avignon,  2t3f)-l);  i".s'r'  tei  ploust,  ici  ne  volsis.ie  estre 
{.Alex.  Il'');  ■)"  e  pur  ço,  si  mort  l'eii.sse,   à  mort  me  turnereit  (Rois,  i>i~). 

l.  Ainsi  on  mettra  un   imparfait  <le   l'indicatif  ou  du   subjonctif,  ou  un  plus- 


TABLEAU  DE  L'ANGIEN   FRANÇAIS  503 

rentes  de  rendre  l'hypothèse  dans  le  passé,  le  présent  ou  le 
futur. 

La  liberté  de  choisir  en  pareil  cas  ne  s'est  restreinte  que  len- 
tement, nous  le  verr(jns.  Alors  que  la  grammaire  moderne  nous 
impose  un  tour  unique,  au  point  que  sous  la  pression  de  ses  exi- 
gences les  esprits  s'accoutument  peu  à  peu  à  l'idée  qu'il  n'y  a 
pas  deux  manières  de  dire,  et  (|u'on  ne  trouve  pas  deux  tours 
non  plus  que  deux  mots  éfpiivalents,  l'ancien  fi-ançais  permet  à 
l'écrivain  d'opter  à  son  gré  entre  les  diverses  manières  de  cons- 
truire sa  phrase.  La  multiplicité  des  constructions  dont  nous 
venons  de  jtarler  le  montre  déjà.  En  voici  cependant  un  autre 
exemple. 

Aujourd'hui  les  règles  d'accord  sont  devenues  strictes  et  obli- 
g'atoires,  au  point  que  qui  manque  à  les  appliquer  semble  ignorer 
les  principes  fondamentaux  de  la  grammaire;  la  vieille  syntaxe 
au  contraire  est  si  large  sur  ce  point  qu'elle  autorise  de  nom- 
breuses contradictions.  D'abord  le  français  moderne  oblige  tou- 
jours à  considérer,  et  cela  souvent  au  moyen  de  critères  arbi- 
traires, quel  rôle  un  mot  joue  dans  une  phrase,  à  distinguer  par 
exemple  si  dans  les  hommes  même,  les  hommes  tout  entiers,  les 
enfants  nouveau-nés,  les  mots  même,  tout,  nouveau  sont  des 
adjectifs  ou  des  adverbes;  c'est  sur  ces  définitions  que  se  règle 
l'accord.  En  vieux  français  on  peut  toujours  accorder  un  mot 
si  sa  nature  le  comporte,  sans  regarder  à  la  fonction  qu'il  remplit 
temporairement  ', 

que-jiarfait  de  l'indicatif  dans  la  conditionnelle,  et  un  futur  de  l'indicatif  dans 
la  principale  :  Se  aviemes  mengé,  viius  niaintenrons  assés  [Fierabr.,  3389).  litt'  : 
Si  nous  avions  mangé,  nous  nous  défendrons  beaucoup  mieux. 

Inversement,  après  une  conditionnelle  à  l'indicatif  présent,  viendra  une  ]irin- 
cipale  au  condilionnel  :  S'ensi  le  crois  com  juu  Vdl  deviné...  Jou  te  lairoie  uler  a 
saveté  {Alise.  1194),  etc.  (Sur  toutes  ces  constructions  cf.  Lenander,  L'emploi  des 
temps  et  des  modes  dans  les  phrases  hypothétiques  commencées  par  se  en  ancien 
français.  Lund.  1886,  Klapperich,  llistorisctœ  Entwickelung  der  sijnlaktischen 
Verhaltnisse  der  Bediiir/ung  im.  Altfr.  (Frz.  Stud.  III,  233.)  Nous  disons  encore  : 
Si  la  chose  vous  plait  je  vous  la  donnerais  pour  cinq  francs.  Mais  ce  n'est  plus 
le  tour  ancien;  si  n'y  est  pas  condilionnel,  on  ne  peut  pas  le  traduire  par  à 
condition  que. 

1.  Ainsi  tout  est  adjectif,  il  peut  toujours  s'accorder  : 

Sel  anz  luz  pleins  ad  ested  en  Espaigne  (C/t.  de  Roi.  2). 

On  remaniuera  que  le  français  moderne  n'a  pas  tout  perdu  à  ces  distinctions. 
Aujourd'hui  dir  chevaliers  tout  armés  veut  dire  autre  chose  que  dix  chevaliers 
tous  armés.  C'est  une  nuance  que  le  vieux  français  ne  pouvait  pas  maniuer 
avec  cette  précision. 


504  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Ensuite,  en  dehors  de  ce  cas,  et  lorsque  la  question  de  la 
variabilité  ne  se  pose  pas,  il  s'en  faut  encore  de  beaucoup  que 
l'accord  soit  partout  uniformément  oblig-atoire.  S'il  v  a  plusieurs 
sujets,  on  peut,  comme  en  latin,  n'accorder  qu'avec  le  plus 
proche  :  r/.<:  //  ///  y?/V/(  vu  lieu  il  o  li  vf'ls.  osteil  [Sf  Jlioinas,  3941). 

Si  un  adjectif,  un  verbe  sont  placés  avant  les  substantifs  avec 
lesquels  ils  sont  en  rapport,  étant  en  quelque  sorte  imlépeudants 
de  ces  termes,  qui  ne  seront  exprimés  que  par  la  suite,  ils  peu- 
vent rester  invariables  :  Aiols  a  fait  bataille  pesant  et  dure.  Molt 
l'en  est  avenu  bel  aventure  (Aiol,  1332)  '. 

Enfin  très  souvent,  au  lieu  d'accorder  proprement  avec  les 
mots,  on  accorde  avec  l'idée  qu'ils  contiennent.  Ainsi  :  Sa  c/ent 
estaient  occis  (Joinv.  cliap.  II).  Cette  dernière  phrase  montre 
bien  quelle  était  sur  ce  point  la  liberté.  Par  rapport  à  sa,  g-ent 
est  pris  pour  un  féminin  sin,t,'^u]ier,  par  rapport  à  estaient  occis 
pour  un  masculin  pluriel.  Et  il  ne  faudrait  pas  croire  que  c'est 
l'autorité  prrammaticale  seule,  qui,  en  instituant  la  règle,  a  réussi 
plus  tard  à  asservir  la  syntaxe.  Sur  bien  des  points,  c'est  l'ins- 
tinct même  de  la  langue  qui  a  travaillé  spontanément  à  amener 
ce  résultat.  Il  suffit,  pour  s'en  convaincre,  d'observer  la  diffé- 
rence profonde  qu'il  y  a  entre  l'ordre  des  mots  dans  nos  vieux 
auteurs  et  celui  que  nous  observons  nous-mêmes. 

En  ancien  français,  il  y  a  des  règles  sans  doute,  ou  pour 
mieux  dire  des  usages  à  peu  près  réguliers;  ce  n'est  plus  la 
liberté  absolue  du  latin  classique;  il  reste  du  moins  une  très 
grande  aisance.  Ainsi,  dès  les  orig-ines,  pour  ne  parler  que  des 
éléments  essentiels  de  la  phrase,  on  voit  prévaloir  la  construc- 
tion qui  finira  par  devenir  de  règle  absolue,  qui  consiste  à  placer 
le  verbe  entre  son  sujet  et  son  régime,  au  lieu  de  le  rejeter  à 
la  fin.  Néanmoins  il  peut  encore  occuper  cette  place,  ou  au  con- 
traire passer  devant  son  sujet  et  son  régime.  Grâce  aux  llcxions 
nominales  et  pronominales,  le  sujet,  môme  ainsi  rejeté,  reste 
reconnaissable.  Aussi  le  voit-on  céder  son  rang-  —  chose  qu'il 
fait  aujourd'hui  si  rarement,  et  que  dans  certains  cas  il  ne  peut 
pas  faire  du  tout  —  non  seulement  au  verbe,  mais  à  l'attribut, 

\.  (;'esl  sur  ccUc  ri'f,'lc  df  [tositiori  ijuc  in'jioso,  an  iiiniiis  dans  sos  principes. 
In  tliéorio  des  participes  passés  conslriiits  avec  fivnir,  c'csl  i»ar  elle  qnc  les  mots 
p.Lceplé,  III,  elc.  originaireinenl  adjectifs  ou  itarlicipes,  sont  devenus  des  pro- 
linsilions  invariables. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  505 

au  complément  direct,  indirect  ou  circonstanciel,  à  des  détermi- 
natifs.  Maintes  propositions  sont  ainsi  littéralement  retournées 
j)ar  rapport  aux  nôtres,  qui,  construites  de  la  sorte,  seraient  sans 
syntaxe.  Il  faut  ajouter  que  des  éléments  d'un  môme  terme, 
sujet  ou  régime  déterminé,  verbe  avec  négation  composée,  pré- 
position avec  l'infinitif  qui  en  dépend,  se  séparent  librement, 
et  entre  eux  s'intercalent  jusqu'à  des  propositions  entières. 
Le  vieux  français  est  là,  on  le  voit,  à  une  grande  distance  du 
français  moderne,  capable  encore  presque  de  rivaliser  avec  le 
latin  et  de  suivre  des  périodes  latines  dans  leurs  sinuosités. 
Nous  avons  presque  totalement  perdu  cette  faculté,  non  toute- 
fois par  la  volonté  de  qui  que  ce  soit,  mais  par  suite  de  l'évo- 
lution naturelle  de  notre  langue,  qui,  comme  beaucoup  d'autres, 
cependant  plus  riches  qu'elle  en  moyens  syntaxiques,  en  est 
arrivée  à  marquer  la  fonction  de  certains  termes,  du  sujet  par 
exemple,  par  le  rang  qu'ils  occupent  dans  la  phrase. 

On  pourrait  dans  cet  ordre  d'idées  relever  nombre  de  faits 
encore.  En  vieux  français,  on  trouvera  dans  une  même  phrase 
un  mot  qui  a  l'article,  l'autre  qui  ne  l'a  pas,  ni  rien  qui  le  rem- 
place. Là,  le  pronom  personnel  est  exprimé,  ici  il  est  omis;  un 
verbe  est  construit  avec  plusieurs  régimes  :  l'un  est  substantif, 
l'autre  infinitif,  l'autre  formé  d'une  proposition  complétive. 
Tantôt  une  préposition,  un  sujet,  un  verbe,  une  conjonction 
déjà  exprimés  sont  répétés,  tantôt  ils  ne  le  sont  pas.  Ainsi  de 
suite.  Cette  absence  de  règles  étroites,  et  aussi  cette  synonymie 
syntaxique,  si  j'ose  risquer  le  mot,  donnent  à  la  phrase  une  sou- 
plesse et  une  variété  remarquables. 

Défaut  de  précision  et  de  netteté.  —  De  ces  libres 
allures  résulte  souvent,  comme  on  peut  le  penser,  une  certaine 
indécision.  Je  n'insiste  pas  sur  la  liberté  de  l'ellipse  ou  du  pléo- 
nasme dont  je  parlais  plus  haut,  quoiqu'elle  donne  souvent  à  la 
phrase  plus  que  de  l'asymétrie,  une  véritable  gaucherie,  mais 
autrement  importantes  sont  les  conséquences  de  l'état  d'indéter- 
mination où  sont  restées  longtemps  les  fonctions  de  certaines 
formes.  On  en  trouverait  des  exemples  dans  la  syntaxe  des  pro- 
noms. Ainsi  les  formes  des  cas  régimes  des  démonstratifs, 
quoique  distinctes,  n'ont  pas  été  régulièrement  distinguées. 
D'autre  part,  dans  cette  riche  et  presque  surabondante  collection 


:i06  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

<le  formes,  les  pronoms  n'étaient  pas  définitivement  séi)arés  des 
adjectifs  :  on  dit  d'une  ])art  celle  et  môme  icelle  maison  tombe, 
c'isi  m'a  meurdri  et  de  l'autre  ceste  maison  lomhe  et  cil  ou  icil  m'a 
nuntnlri^.  La  même  observation  pourrait  se  faire  sur  les  j)osses- 
sifs.  Nous  reconnaissons,  nctus,  nelteinont,  pronoms  et  adjectifs; 
les  mêmes  formes  en  ancien  français  ont  les  deux  rôles.  On 
possède  déjà  le  moyen  de  séparer  le  comparatif  du  superlatif 
relatif,  à  l'aide  de  l'article;  ils  se  confondent  néanmoins  encore 
constamment.  Les  personnels  ont  une  forme  légère  et  une  lourde, 
me  eimoi;  elles  se  remplacent  dans  une  foule  de  cas. 

Bref,  de  toutes  parts,  les  formes,  au  lieu  d'être  strictement 
limitées  dans  leurs  fonctions,  empiètent  les  unes  sur  les  autres. 
Il  n'en  est  pas  d'exemple  plus  frappant  que  celui  de  la  syntaxe 
du  veibe,  et  particulièrement  des  temps.  Non  seulement  le 
passé  simple  et  le  passé  composé  se  substituent  l'un  à  l'autre 
dans  certains  cas,  ce  qu'ils  font  encore,  mais  ce  même  passé 
simple  tient  très  souvent  lieu  de  l'imparfait".  De  plus  les  autres 
passés,  ceux   qui  ont   aujourd'hui   pour   fonction  exclusive   de 

\.  Voici  le  tableau  îles  formes  du  démonstratif  en  vieux  français. 


I 


Latin  :  *  cccistr 

C  Sujet  icist,  cist 

Masculin  <  Koginio  diroct         ccst  {cet,  oc) 
(  ï{cgimc  indiroct    icestui,  cestui 

Féminin   S  K&e  \iccsto,ce^tc {cet te) 

(  K(''gimc  inilircct    (iccstoi) 

Neutre  '""f 

cest 


SINGULIER 

Laiin  '  ccclllf  Latin*  eccoc  'ecce  hoc; 

icil.  cil 

col 

icclui,  celui  {cliii) 

iccllc,  celle  {celle} 
iceli  (ccli) 

i<;o  ço  {ce) 


Masculin  j  ;;",-Kt  icisl,  cist  |    icil    cil 

1  Kcginio  icez,  cez  (ces)  icels  (iceus),  cols,  cens  {ceux) 

1-/.  :.  ■     1  î^iiict  \  icestcs,     cestes,      ■     n  n 

!■'••">■■""{  l<4i,ao  lccz{ces)  '  |    icellcs,  celles. 

Les  formes  en  caractères  romains  mises  entre  parenthèses  sont  dialectales.  Les 
formes,  entre  parenthèses  aussi,  mais  en  italiijues,  sont  ceHesdu  français  moderne, 
beaucoup  plus  pauvre,  comme  on  voit,  en  démonsiratifs  sini|d(^s.  Dans  tout  ce 
matériel,  le  vieux  français — pour  ne  pas  parler  des  dialectes  tpii  mêlent  parfois 
les  genres  :  celui,  cestui  et  cesti  —  distingue  à  peu  près  le  (h'-mouslralif  pro- 
chain cist  (celui-ci)  de  cil  (celui-là),  encore  d'une  manière  bien  irrégulière.  Mais 
il  confond  les  régimes  directs  et  indirects,  cel  et  celui,  cest  et  cestuy;  il  ne  sait 
pas  choisir  entre  les  formes  complètes  comme  cenles,  et  les  formes  abrégées 
comme  cez,  au  moins  quand  le  démonstratif  est  adjectif,  emploie  indilïérem- 
meiit  cestui),  et  icesluy,  icest  et  cest.  La  disparition  du  sentiment  de  la  déclinaison 
au  xiv°  siècle  achève  de  Inut  i-onfondrc. 
2.  Ex.  :  yiiol,  10  2:53  : 

Mervellcs  s'entramoient,  dun-mcnl  s'oi-cut  chicr. 

(Ils  s'aimaient  étonnamment,  '^^ciirrnf  rudcmcnl  chers.) 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN   FRANÇAIS  507 

marquer  une  action  comme  passée  par  rapport  à  un  temps 
passé,  je  A'eux  dire  le  plus-que-parfait  et  le  futur  antérieur,  sont, 
ce  dernier  au  moins,  assimilés  à  des  passés  simples  ;  ainsi  dans 
ces  vers  de  Roland  (éd.  Léon  Gautier,  3093). 

Gefreiz  d'Anjou  i  portct  rorie-flamljc; 
Saint-Piere  fut,  si  aveit  num  Romaine, 
Mais  de  Munjoie  iloec  out  pris  fscangc. 

Entendez  :  Geoffroi  d'Anjou  y  porte  l'oriflamme;  elle  était  de 
saint  Pierre,  et  avait  nom  Romaine,  mais  là,  elle  eut  pris  (=elle 
p7Ùt)  en  échange  celui  de  Monjoie.  Et  de  pareils  exemples  sont 
tout  à  fait  communs  \  J'ajoute  que  l'inverse  se  rencontre  éga- 
lement, et  qu'on  trouve  un  simple  passé  indéfini  là  où  on  atten- 
drait un  passé  antérieur  :  Qnant  son  aveir  lor  at  tôt  départit,  entre 
les  povres  s'assist  danz  .ih'x/'s  :  quand  il  leur  a  tout  dép/trti  son 
avoir,  entre  les  pauvres  s  assit  saint  Alexis.  Enfin  nous  faisons 
une  fine  distinction  entre  passé  antérieur  et  plus-que-parfait.  Si 
tous  deux  marquent  une  double  antériorité,  du  moins  le  passé 
antérieur  signifie  que  l'action  dont  parle  le  verbe  de  la  princi- 
pale survint  tout  de  suite  aj)rès  l'accomplissement  de  celle  qu'il 
exprime  lui-même  :  «  Quand  il  eut  bien  fait  voir  l'héritier  de  ses 
trônes  Aux  vieilles  nations,  comme  aux  vieilles  couronnes,...  il 
cria  tout  joyeux  :....  L'avenir  est  à  moi.  » 

Rien  de  cela  autrefois,  et  ce  vers  était  très  correct  : 

Ço  dist  li  Rcis  que  sa  guère  out  fiuée  {Roi.  705)  ^. 

Les  mêmes  libertés  se  retrouvant  à  d'autres  modes  que 
l'indicatif,  l'imparfait  s'échangeant  assez  facilement  avec  le  plus- 
que-parfait  au  subjonctif,  le  présent  avec  le  parfait  au  sub- 
jonctif et  à  l'infinitif,  une  concordance  rigoureuse  n'étant  de 
règle  ni  en  cas  de  coordination  ni  même  en  cas  de  subordi- 
nation, il  arrivait  souvent  que  les  rapports  de  temps  étaient 
marcpiés  avec  beaucoup  moins  de  précision  et  les  faits,  par  ("on- 
séquent,  localisés  les  uns  relativement  aux  autres  moins  sûre- 
ment qu'ils  ne  le  sont  aujourd'hui. 

1.  Et  lors  sVh  iorna  l'empcrcres  IJenris,  ...  et  ot  laissé  à  Atidrenople  entre  les 
(îriex  un  siien  home  (Villeh.,  i",  452). 

2.  Le  roi  dit  qu'il  eut  fini  sa  guerre.  De  même  :  Et  lors  fu  a  toz  ceste  parole 
retraite,  si  con  l'emperere  lor  ot  requise  (Villeh.  cii.  xli).  (".f.  Hol.  3S}.  \'inl  i  s  s 
nies,  out  vestiie  sa  brunie,  E  out  predet  dejuste  Carcasunie. 


508  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

D'autre  part,  la  phrase  de  l'ancien  français  est  constituée  beau- 
coup moins  nettement  que  la  nôtre.  Ce  qui  donne  à  une  pro- 
position sa  nature  propre  :  un  ne  qui  la  fait  néirative,  un  //?</, 
un  que  ou  toute  autre  conjonction  (jui  la  fait  relative  ou  con- 
jonctive sont  aujourd'hui  nécessairement  répétés  devant  chaque 
proposition,  si  plusieurs  propositions  de  même  nature  se  suc- 
cèdent, et  les  cas  sont  rares  et  parfaitement  déterminés  où  on 
peut  s'abstenir  de  ces  reprises  nécessaires.  Au  contraire  il  est 
fréquent,  en  ancien  français,  que  l'écrivain,  après  un  seul  ne, 
un  seul  qui  exprimé,  néglige  les  prépositions  qui  suivent.  11 
dira  très  bien  :  chasciin  Varna  et  porta  fel,  au  lieu  de  et  lui 
j)orta  foi.  On  lit  dans  le  Ménestrel  de  Reims,  ^  20  :  tant  quil  li 
(list  que  il  la  penroit  volentiers  à  famme,  se  elle  vouloif,  et  li  rois 
ses  frères  s'i  acordoit.  On  pourrait  entendre  :  il  lui  dist  qu'il  la 
prendrait  volontiers  pour  femme  si  elle  voulait,  et  le  roi  son 
frère  n'y  mettait  pas  obstacle.  Nullement;  la  dernière  propo- 
sition dépend  encore  de  si  et  le  sens  est  :  et  si  le  roi  son  frère 
s'y  accordait. 

Il  y  a  plus  :  il  arrive  que  des  mots  conjonctifs  restent  sous- 
entendus  et  que  la  dépendance  d'une  proposition  par  rapport  à 
une  autre  n'est  marquée  que  par  le  mode  ou  n'est  pas  marquée 
(hi  tout  : 

N'i  ad  paien  nel  prit  et  ne  Taùrt  '  (Tîo/.,  854,  G.). 

Il  n'y  a  païen  qui  ne  le  prie  et  ne  l'adore. 

Et  nous  avons  tel  cdier  en  parfont, 

Estro  i  porra  dusqu'a  l'Asccnlion  {Raoul  de  Camh..  7333). 

«  Et  nous  avons  au  fond  un  t(d  cellier  (pi'il  y  pourra  rester 
jusqu'à  Tx^scension.  » 

Dans  d'autres  cas,  ce  n'est  phis  le  lien  eiili'<'  les  propositions 
<|ui  manque;  tout  au  contraire  elles  sont  confondues,  en  ce 
sens  qu'un  mot  exprimé  dans  la  première  seulement  joue  un 
rôle  important  dans  la  suivante,  la  domine  même.  Ainsi  dans 
cette  phrase  de  Joinviil»'  (l'extraits,  éd.  Paris  et  Jeanroy,  1;');))  : 

1.  Prit  cl  adiivl  sont  au  siilijoiiclif.  Cf.  Raoul  de  C'nn/i.,  12" I.  Je  ciDtininni/in 
el  mos/irr  funl  mes  trez  tendus  Itiiens  :  je  (■oiiiinandai  (inc  dans  le  inouslior  ma 
lente  fût  tendue.  Cf.  7326  :  Se  je  p/isnie  envers  lui  de.sriiison,  ne  nie  f/tirroit  treslol 
l'or  de  cet  moni,  ne  me  copnst  le  rinef  soz  le  vienlon.  l'arldiil  il  laiil  siijipli'cr 
(jue  devant  les  sul)jonclifs. 


TABLEAU  DE  L'ANCIEN  FRANÇAIS  509 

Oncques  ne  parla  a  moi  tant  corne  II  manyiers  dura,  ce  quil 
navoit  pas  acousfumé,  quil  ne  parlast  tousjours  a  moi  en  man- 
jant.  Entendez  :  Il  (le  roi)  ne  me  parla  pas  une  fois  tant  que  le 
repas  dura,  ce  qu'il  n'avait  pas  coutume  de  faire,  son  habitude 
n'étant  pas  qu'il  s'abstînt  de  me  parler  jamais  en  mangeant. 

C'est  ainsi  encore  qu'on  pourrait  joindre  plusieurs  participes 
avec  un  seul  auxiliaire,  quoique  les  uns  se  construisissent  avec 
être,  les  autres  avec  avoir.  Ex.  -.jusques  a  tant  que  revenus  seî^és... 
Et  parleit  a  mon  frère  {Baud.  de  Seh.,  XIV,  89).  Entendez  : 
jusqu'à  ce  que  vous  serez  revenu  et  aurez  parlé  à  mon  frère.  Ou 
bien  encore  l'auxiliaire  d'une  proposition  relative  servait  à  une 
autre  proposition  qui  n'avait  rien  de  relatif,  surjetée  après  la 
première.  Chrestien  de  Troyes  par  exemple  écrira  : 

Mes  sire  Yvains  par  vérité 
Sét  que  li  lions  le  mercic, 
Et  que  devant  lui  s'humilie, 
Por  le  serpant  qu'il  avoit  mort 
Et  lui  délivré  de  la  mort 

{Yrain  dans  Constans,  Chrestom.,  141). 

A  ces  audaces,  dont  on  trouve  des  exemples  jusqu'au  xvi"  siècle 
l'individualité  des  propositions  risquait  parfois  d'être  détruite.    * 

Au  reste  les  phrases  de  l'ancien  français,  comme  celles  de 
tiputes  les  langues  populaires,  se  coordonnent  ou  parfois  se  jux- 
taposent —  car  les  asyndètes  ne  sont  pas  rares  —  plutôt  qu'elle 
ne  se  subordonnent'.  Les  périodes  y  sont  en  général  courtes,  et 
dans  ces  conditions  la  clarté  se  ressent  peu  des  défauts  que  je 
viens  de  signaler. 

Mais  là  oi^i  nos  vieux  écrivains  s'engagent  dans  une  période, 
et  cela  n'est  pas  rare,  surtout  quand  ils  traduisent,   il  arrive 


l.  Villehardouin  olTre  par  centaines  des  exemjjles  de  ce  «  style  cdupé  .- ;  la 
conjonction  et  s'y  rencontre  à  toutes  les  lignes.  Ainsi  : 

;'  4oi.  Et  vinrent  à  une  cité  qu'on  apeloit  la  Ferme;  et  la  pristrent,  et  en- 
trèrent enz,  et  i  tirent  niult  grant  gaain.  Et  sejornerent  enz  por  trois  jorz,  et 
corurent  par  tôt  le  pais,  <>/  gaaignierent  grans  gaaiens,  et  destruistrent  une  cité 
qui  avoit  nom  l'Aquile. 

S  452.  «  Al  quart  jor,  se  partirent  de  la  Ferme,  qui  nudt  ère  bêle  et  bien 
seanz;  et  i  sordoient  li  baing  chaut  li  plus  l)el  de  toi  le  monde;  et  la  fist 
l'cmperere  destruire  et  ardoir;  et  emmenèrent  les  gaaiens  mult  granz  de  proies 
et  d'autres  avoirs.  E'^  chevauchierent  pai-  lor  jornees  tant  que  il  vindrenl  à  la 
cité  d'Andreno])lc  •>. 

11  ne  faudrait  pas  croire  toutefois  que  cette  manière  d'écrire  est  générale. 


lilO  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

souvent  aux  médiocres  do  s'embrouiller,  (Trlre  (juelque  peu 
obscurs  et  difficiles  à  suivre.  On  en  juLiera  par  réclumtillon 
cité  ci-dessous  ^ 

Assurément  Chrestien  de  Troyes  écrit  d'un  antre  style  -,  et  si 
lui  Jacot  de  Forest  s'entortille  ainsi  dans  ses  phrases,  la  faute 
en  est  plus  à  sa  maladresse  qu'à  l'indétermination  excessive  de 
la  syntaxe.  Il  importe  cependant  de  constater  que  si  l'état  de  la 
lani^ue  ne  condamnait  pas  à  aboutir  là  celui  qui  essayait  du 
stvie  périodique,  en  revanche  aucune  obligation  salutaire  ne  le 
gardait  d'y  tomber.  A  condition  d'observer  certaines  règfles,  la 
phrase  moderne,  si  enchevêtrée,  si  lourde  et  pénible  qu'elle 
soit,  reste  facile  à  décomposer,  partant  à  comprendre.  Le  vieux 
français  n'a  pas  joui  de  cet  avantage,  et  c'est  sans  doute  poui- 
cela  (ju'aucun  des  étrang^ers  qui  se  sont  accordés  à  vanter  sa 
douceur  n'a  pensé,  comme  plus  tard,  à  parler  de  sa  précision 
ou  de  sa  clarté. 

^.  Certes,  je  cuit  por  voir  et  bien  l'os  afcrmei- 

Qu'il  n'est  mes  enz  ou  ciel  nul  dieu  qui  puist  régner, 
Ne  qui  puist  mal  ou  bien  vengier  ne  mériter, 
Ne  qui  veille  cesl  siècle  par  reson  gouverner, 
Ainz  le  lessenl  du  lot  contre  droit  bcstorner. 
Quant. je  voi  en  cest  mont  les  malvès  alever 
En  ricliècc,  en  honor,  et  servir  et  douter, 
Et  les  bons,  qui  es  maus  ne  se  veulent  nieller, 
Mes  par  lor  simpleté  veulent  vivre  et.  ouvrer, 
Gels  i  voi  vilz  tenir,  si  que  nus  apeler 
Nés  veut  ne  avant  trère  n'a  honor  ajoster, 
Si  lor  voi  mesclieoir  et  granz  maus  endurer. 
Et  les  malvès  sor  els  poesté  démener, 
Ne  le  doit  on  dont  bien  a  merveille  lorner. 
Quant  on  ce  siècle  voi(t)  a  tel  belloy  lorner, 
Et  les  maux  essaucier  et  les  biens  refuser. 
Jacol  de  Forest.  I{o7n.  de  J.  César,  dans  C.onslans.  Chrrslnm.,  p.  12."i. 

2.  Lui-niènii'  s'cmljrouiUc  aussi  iiai'l'ois;  il  serait  faille  d'en  citer  des  preuves. 
Je  n'alléguerai  ([ue  celte  piii-ase  d'>'i'«//(,  2'.»iM,  imI.  Foerster,  11,  liil. 

Dame,  je  ai  Yvain  trovc, 
Le  chevalier  niiauz  esi>rové 
Del  monde  et  le  miauz  antechiè. 
Mes  je  ne  sai,  par  quel  pcchié 
Est  au  franc  home  mescheii, 
Es])oir  aucun  duel  a  eii, 
Qui  le  fet  einsi  démener 
Qu'an  jinel  bien  de  duel  forsener. 
Et  savoir  et  veoir  pue!  l'an 
Qu'il  n'esl  mie  bien  en  son  sau; 
Que  ja  voir  m-  li  avenist 
Que  si  vilmant  se  conlcnisl, 
Se  il  n'ciisl  le  san  penlu. 

(flf.  Ib.,  MVo  cl  suiv..  cf.  Sa.'i,  4802,  etc.) 


LE  FRANÇAIS  A  L  ETRANGER  511 


///.   —  Le  français  à   l'étranger. 

Coup  d'œil  général.  —  On  a  souvent  cité,  pour  montrer 
le  prestiiic  do  notre  langue  au  moyen  âue,  la  phrase  de  Bru- 
netto  Latini  :  «  Et  se  aucuns  demandoit  por  (pioi  cist  livres 
est  escriz  en  romans,  selonc  le  langage  des  François,  puisque 
nos  somes  Ytaliens,  je  diroie  que  ce  est  por  ij.  raisons  :  l'une, 
car  nos  somes  en  France;  et  l'autre  porce  que  la  parleure  est 
plus  delitable  et  plus  commune  à  toutes  gens  '.  »  Son  continua- 
teur, Martino  da  Ganale,  a  répété  à  peu  près  dans  les  mêmes 
termes  que  «  la  langue  francese  coroit  parmi  le  monde  »,  et  était 
«  plus  delitable  à  lire  et  à  oïr  que  nulle  autre  ^  »  Rusticien  de 
Pise,  sans  être  aussi  explicite  sur  les  motifs  de  son  choix, 
manifeste  aussi  la  même  préférence,  et  c'est  en  français  qu'il 
faisait  des  Romane  de  la  Table  Ronde  des  extraits  qui  devaient 
être  traduits  en  italien.  C'est  aussi  en  français  que,  en  1298, 
dans  une  prison  g-énoise,  Marco  Polo  lui  dictait  le  récit  de  ses 
grands  voyages  en  Tartarie  et  en  Chine.  De  pareils  exemples, 
qu'on  ne  retrouvera  g-uère  avant  le  xviu'  siècle,  sont  assez 
significatifs;  il  est  certain  qu'en  Italie,  avant  que  Dante  eût  à 
la  fois  créé  et  illustré  à  jamais  l'italien  littéraire,  nul  homme 
cultivé  n'eût  osé  comparer  le  vulgaire  de  la  Péninsule  au  roman 
de  France  ^ 

En  Angleterre,  même  à  l'époque  oii  l'anglais  commença  à 
redevenir  la  langue  nationale ,  le  français  ne  cessa  nullement 
d'être  aimé  et  cultivé.  Un  des  maîtres  anglais  qui  l'enseignaient 
alors  en  parle  même  avec  des  éloges  dont  l'excès  n'altère  pas  la 
sincérité,  l'appelant  «  le  doulz  françois,  qu'est  la  plus  bel  et  la 
plus  gracions  language  et  plus  noble  parler,  après  latin  d'escole, 
qui  soit  ou  monde  et  de  tous  gens  mieulx  prisée  et  amee  que 


■1.  Li  livres  don  Tret^oi'.  éd.  Chabaille,  p.  :>. 

•2.  Cité  dans  Vllist.  lill.  d,-  la  Fr..  XXIIl.  UKi. 

3.  Danto  lui-même  considère  (|iic  Clirestien  de  Troyes  a  donne  à  la  langue 
française  le  premier  rang  pour  la  poésie  narrative.  11  y  a,  comme  on  sait,  toute 
une  littérature  gallo-italienne  cjuc  M.  W.  Meyer  {Zeilschr.  fur  romanisclie  Philo- 
logie, IX,  597  et  X,  22),  a  commencé  à  étudier.  On  verra  là  d'autres  exemples 
d'Italiens  écrivant  en  français.  L'un  lrad\iit  en  notre  langue  le  De  reçiimine 
pviiicipum,  un  autre  Boëce,  etc. 


512  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

nul  autre  ;  quar  Dieux  le  fist  si  doulce  et  amiable  principalment 
a  l'onour  et  locng-e  de  luy  mesmes.  Et  pour  ce  il  peut  comparer 
au  parler  des  angels  du  ciel,  pour  la  grant  doulceur  et  biaultee 
d'icel  '.  » 

En  Allemagne,  s'il  faut  s'en  rapporter  au  trouvère  brabançon 
Adenet  le  Roi,  c'était  la  coutume  «  el  tiois  pays  » 

Que  tout  li  grant  seignor,  li  conte  et  li  marcliis 
Avoient  entour  aus  gcnt  françoisc  tous  dis, 
Pour  aprendre  François  lor  filles  et  lor  fis. 

Et  Wolfram  d'Eschenbach  semble  se  référer  à  la  même  cou- 
tume quand,  dans  son  ParsifaI,  il  admet  que  le  chef  des 
païens,  le  valeureux  Vairetils  parle  français,  quoique  avec  un 
accent  étranger,  quand  ailleurs  encore  il  fait  ironiquement  allu- 
sion à  la  faible  connaissance  qu'il  a  lui-même  de  ce  langage  *. 

A  vrai  dire,  dans  tout  le  monde  occidental,  la  richesse  et 
l'extraordinaire  variété  de  notre  littérature  avaient,  à  défaut 
d'autres  causes,  vulgarisé  notre  langue.  Nous  aurons  à  reparler  lon- 
guement de  l'Angleterre.  Ailleurs  d'innombrables  traductions  en 
allemand,  en  néerlandais,  en  gallois,  en  norvégien,  en  espagnol, 
en  portugais,  en  grec,  des  manuscrits  français,  exécutés  un  peu 
partout  hors  de  France,  montrent  quel  a  été  l'ascendant  de  notre 
génie,  et  de  la  langue  qui  en  était  l'instrument.  L'éclat  jeté  par 
l'Université  de  Paris,  qui  attira  de  bonne  heure  tant  d'étudiants 
étrangers,  contribua  de  son  côté,  bien  que  le  latin  fût  seul  admis 
officiellement  dans  les  écoles,  à  la  diffusion  du  français.  Celui-ci 
s'éleva  ainsi,  dans  l'esprit  des  hommes  du  temps,  sinon  à  la  hau- 
teur du  latin,  du  moins  aussi  près  de  lui  (jue  cela  était  possible  à 
un  idiome  vulgaire.  Sans  parvenir  à  être,  comme  le  «  clergeois,  » 
une  langue  savante,  il  obtint  du  uioins  d'être  considéré  comme 


1.  Mmiipre  île  lauf/uai/r,  publiée  par  P.  Mcyer.  Revue  cril..  1870,  p.  3S2,  snj)- 
pU'iiicnt  ]iani   en  IS'Ii. 

2.  Willrlialm,  237,  3. 

Herbcr^'fMi  isl  Inscliicrn  ^,'rnaiil 
Sô  vil  liàii  icii  (Ici-  s|ir.'iclic  ci-iianl. 
Kin  M nf^f nicher  Tsclianipànoys 
kiinilf  vil  baz  franzcys 
Daiiii  icii,  swiccli  fran/.oys  sprochi'. 

'.  Hcrbergcn  >■  se  dit  "  loger  ».  Voilà  tout  (•(>  (|uo  J"ai  ajipris  de  la  langue. 
Un  grossier  (lliam|»enois  saurait  bien  inii-nx  le  français  que  moi,  bien  que  je 
parle  "  fraiizoys  ■•  (c'est-à-dire  :  fratieais  de  l'Ile  de  France). 


LE  FRANÇAIS  A  L  ETRANGER  513 

la  langue  d'une  haute  (.'ulture  ;  il  n'y  avait  et  il  ne  pouvait  y 
avoir  qu'une  «  langue  catholique  »;  (hi  moins,  à  côté  d'elle,  le 
français  s'éleva  à  une  demi-universalité.  Suj'  pkisi(Mirs  points, 
il  sembla  même  un  moment  qu'il  (h'it  non  phis  se  faire  con- 
naître, mais  s'implanter,  aux  (lé[»ens  des  langues  indigènes', 
particulièrement  en  Oi-ieiit  et  en  Ani:h'l<M'r('. 

Le  français  en  Asie  et  en  Afrique.  —  lout  le  monde 
sait  que  malgré  la  diversité  des  peuples  ([ui  [)rirent  part  aux 
croisades,  les  Francs  de  France  jouèrent  dans  ces  expéditions 
un  rôle  préjxjndérant,  si  bien  que  leur  langue  fût  probablement 
devenue  la  langue  commune  des  Latins,  si  leurs  établissements 
eussent  duré,  malgré  l'installation  dans  le  pays  de  puissantes 
colonies  italiennes  et  les  rapports  constants  que  la  marine  véni- 
tienne établissait  entre  la  Péninsule  et  les  pays  d'oulre-mer.  Elle 
fut  tout  au  moins  la  langue  officielle  et  juridique  de  ces  pays  ; 
les  Assises  de  Jérusalem,  les  Assises  d'Antioche,  bien  que  nous 
ne  possédions  plus  ces  dernières  que  dans  un  texte  arménien, 
étaient  en  français.  Point  de  doute  que  le  français  n'ait  eu  en 
cette  qualité  quelque  influence.  Tout  d'abord  il  y  eut  en  Asie 
une  population  que  la  communauté  de  la  foi  religieuse  porta 
d'enthousiasme  vers  les  croisés;  ce  fut  celle  de  l'Arménie,  dont 
le  secours  fut  si  utile  aux  chrétiens  d'Occident.  L'ascendant  de 
ceux-ci  sur  ce  peuple  d'esprit  ouvert  fut  sur  certains  points  con- 
sidérable, et  ses  règles  juridiques  par  exemple  en  furent  complè- 
tement transformées. 

Il  nous  est  même  parvenu  un  très  curieux  écho  des  protes- 
tations que  soulevait  une  conversion  trop  rapide  aux  usages 
des  Latins   chez   les    vieux  Arméniens  '.  En  ce  qui  concerne 

1.  Saint  Nersès  de  Lampron  (f  1198),  accusé  de  latiniser  les  rites  de  son  Église 
écrit  à  Léon  II,  et,  jiour  se  disculper,  lui  démontre  comment  il  lui  serait  impos- 
sible à  lui-même  Léon  II,  de  renoncer  aux  raffinements  des  Latins  :  «  Les  gens 
de  Tzoro'ked  nous  détournent  des  Latins,  et  vous  aussi,  et  ne  veulent  pas  que 
nous  adoptions  leurs  coutumes,  mais  celles  des  Perses,  au  milieu  desquels  ils 
vivent  et  dont  ils  ont  pris  les  usages.  Mais  nous,  nous  sommes  unis  par  la  foi 
avec  les  princes  d'Arménie,  vous  autres,  comme  maîtres  des  corps,  nous,  comme 
chefs  spirituels.  De  même  que  vous  nous  avez  ordonné  de  nous  conformer  aux 
U-adilions  de  nos  pères,  suivez  aussi  celles  de  vos  aïeux.  N'allez  pas  la  tête 
(((■■couverte  comme  les  princes  et  les  rois  latins,  lesquels,  disent  les  Arméniens, 
ont  la  tournure  d'épileptiques,  mais  couvrez-vous  du  scharpli'ousch  à  l'imitation 
(le  vos  ancèlras;  laissez-vous  croître  les  cheveux  et  la  barbe  comme  eux.  Revêtez 
un  tour'a  large  et  velue,  et  non  le  manteau  ni  une  tunique  serrée  autour  du 
corps.  Montez  des  coursiers  sellés  avec  le  djouschun  et  non  des  chevaux  sans 
selle  et  garnis  du  lehl  (housse)  frank.  Employez  comme  titre  .d'honneur  les  noms 

HlSTOlRK    IIE    LA    LANGUE.    II.  «J" 


514  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

la  lang"ue,  nous  savons  (juc  de  bonne  heure  à  la  cour  elle  fut 
considérée  comme  une  sorle  de  seconde  langue  officielle,  dans 
laquelle  dès  1201  on  transcrivait  les  actes  '.  Des  inteiprètes 
étaient  inscrits  au  uoinhro  dos  officiers  royaux.  Des  prêtres, 
comme  Basile,  qui  fit  l'oraison  funèijre  de  Baudouin  de  Marasch, 
arrivaient  à  parler  également  bien  les  deux  langues  \  Aussi  a- 
t-on  pu  relever  dans  les  «  Assises  d'Antiocbe  »,  que  le  prince 
Sempad,  de  la  maison  des  Ilethoumides  avait  traduites  en  1265, 
des  gallicismes  comme  :  hriDiois,  otrria,  (h'fcndre,  qiilflf,  chas- 
tier,  faillir,  sicle,  sans  aveir.  L'infill ration  n'est  pas  allée  et  ne 
pouvait  aller  loin;  les  termes  de  la  liiérarchie  féodale  paraissent 
avoir  seuls  été  naturalisés  ',  et  ils  ont  eux-mêmes  disparu  avec 
les  distinctions  qu'ils  représentaient.  Toutefois  l'un  d'entre  eux 
au  moins  a  survécu,  et  le  nom  des  barons,  après  s'être  répandu 
dans  la  Grande  Arménie  avec  le  sens  de  chef,  est  devenu,  paraît- 
il,  le  titre  commun  dont  on  accompagne  les  noms  propres,  l'équi- 
valent de  notre  «  monsieur  »  *. 

Du  côté  arabe,  il  n'y  eut  bien  entendu,  aucun  élan  analogue 
vers  les  envahisseurs.  Néanmoins  on  a  cessé  de  s'imaginer 
qu'une  haine  farouche  séparait,  sans  rapprochements  possibles, 
des  musulmans  fanatiques  de  chrétiens  intransigeants,  venus 
pour  convertir  ou  jiour  tuer.  La  réalité  est  tout  autre  et  les 
documents  laissent  voir  (|ue  des  rapports  nombreux,  souvent 
pacifiques  et  môme  cordiaux,  s'étaient  établis  entre  fidèles  et 
infidèles,  qu'il  était  même  né  une  population  de  métis,  comme 
trait  d'union  entre  les  races. 

Pour  la  langue,  il  arriva  ce  qui  se  produit  presque  régulière- 
ment en  pareil  cas;  ce  fut  celle  des  plus  civilisés  qui  exerça  sur 

(l'éwi/',  hucljeb,  mavzban,  sbaçahtr  et  autres  scmltlablcs,  et  ne  vous  servez  pas 
(les  titres  de  sire,  proxlmos,  connétable,  maréchal,  chevalier,  liç/e,  comme  font  les 
Latins.  C.liangez  les  costumes  et  les  titres  empruntés  à  ces  derniers,  pour  les 
costumes  et  les  titres  des  Perses  et  des  Arméniens,  en  revenant  à  ce  (ine  pra- 
ti(iu.'iient  vos  jières,  et  alors  nous,  nous  changerons  nos  usages.  Mais  Ta  Majesté 
lurail  de  la  répugnance  à  quitter  aujourd'hui  les  usages  excellents  et  raffinés 
des  Latins,  c'est-à-dire  des  Franks,  et  de  revenir  aux  mœurs  grossières  des 
anciens  Arméniens  {[iecueil  des  Historiens  des  Croisades,  Doc.  Arm.,  p.  591). 
\.  Langlois,  Cari.  d'Arin..,  p.  !:î. 

2.  Uec.  des  Hist.  des  Crois.,  Don.  armén.,  1.  211. 

3.  On  reconnaît  facilement  botler  (houleillcr)  dvhaudiln'in  (chamludlan)  dchanl- 
sler  (chancelier),  kountesdabl  (connestable),  Icdj  (lige),  sinidrhal  (sénéchal),  sir 
(sire),  ph'rcr  {frère).  Ajoutez  pfilvflidj  (privilège). 

i.  Sur  toute  cette  question,  v.  la  Préface  de  Dulauricr  aux  Documents  ariné- 
niens  du  Recueil  des  hist.  des  croisades. 


LE  FRANÇAIS  A  L  ETRANGER  51o 

l'autro  son  ascendant.  Et  les  jtliis  civilisés  étaient  incontestable- 
ment les  Orientaux,  particulièrement  les  Arabes  et  les  Grecs. 
Parmi  les  Ai"al)es,  Turcs  et  Persans,  bien  peu,  en  dehors  des 
interprètes  officiels,  semblent  s'être  donné  la  peine  d'apj)r('ndre 
le  langage  des  Francs  '.  Au  contraire,  nombi-e  de  croisés  s'étaient 
fait  instruire  dans  les  langues  indigènes,  presque  dès  l'arrivée 
en  Palestine.  Pierre  l'EiMiiite  avait  en  1098  un  int(M'j)rèle  nommé 
Herluin;  Tancrède  lui-même  savait  le  syriaque  ^  En  11 40,  au 
dire  de  Guillaume  deTyr,  ce  fut  un  chevalier  qui  «  savait  langag-e 
de  Sarrazinois  bien  parler,  qui  fut  dé}iuté  pi-ès  de  Moïn  Eddin 
Anar,  gouverneur  de  Damas  '.  En  1192  le  prince  Honfroy  de 
Toron  «  enromançait  le  sarrasinois  »  aux  entrevues  que  le  roi 
Richard  d'Angleterre  et  le  prince  Malek  el  Adel  eurent  près 
d'Arsouf ,  puis  devant  Jaiîa,  et  Baudouin  d'Ibelin  remplit  le  même 
office  près  de  saint  Louis  pendant  sa  captivité  en  Egypte;  plus 
tard  un  frère  André  de  Longjumeau  se  rencontre  dans  les 
mêmes  fonctions.  Ibn  Djobaïr  et  Beha  Eddin  n'ont  donc  pas 
cherché  à  flatter  l'amour-propre  de  leurs  compatriotes  quand  ils 
ont  rapporté  que  des  seigneurs  francs  apprenaient  l'arabe.  Guil- 
laume de  Tyr  confirme  leur  témoignage,  il  prétend  même  qu'ils 
le  faisaient  presque  tous.  Et  il  est  permis  de  supposer  que  les 
relations  diplomatiques  n'étaient  pas  seules  à  les  pousser  à  cet 
effort.  Le  même  Guillaume  de  Tyr,  né  du  reste,  comme  son 
nom  l'indique,  outre  mer,  et  l'auteur  du  Templier  de  7'i/r  (qui 
est  peut-être  Gérard  de  Monréal)  utilisaient  pour  leurs  compo- 
sitions historiques  les  documents  orientaux.  On  trouve  chez 
eux  assez  souvent  des  mots  arabes  traduits  ;  Renaud  de  Sagette 
passe  pour  avoir  entretenu  chez  lui  un  docteur  arabe  chargé  de 
lui  lire  les  auteurs  arabes. 

Dans  ces  conditions,  il  n'est  pas  douteux  que  le  voisinage  de 
la  civilisation  musulmane  ait  contribué  à  augmenter  l'influence 
que  la  science  et  les  arts  arabes  exerçaient  depuis  longtemps 
sur  nous.  Et  on  sait  tout  ce  que  doivent  à  cette  influence  la 


1.  En  109S  le  roi  de  Babylone  envoie  quinze  députés  instruits  dans  diverses 
langues.  (Albert  d'Aix  dans  le  Rec.  des  Hisf.  des  Croisades.  Itist.  occid.  IV,  380  A. 
Un  captif,  surnommé  Machomus,  sert  d'interprète  en  1112.  (Guib.  abbat.,  76.1V, 
262  D.)  D'autres  s'appellent  Beivan,  Mostar. 

2.  Tiideb.  abbrevia/tcs,  Ib.,  III,  p.  l.'iO  et  20i  cf.  Ih.,  IDS. 

3.  Guill.  de  Tyr,  liv.  xvi,  12.  Ib.,  1,  ■2i-725. 


516  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

philosoJ)lli«^  les  mathématiques,  l'astronomie,  l'art  maritime,  la 
pyrotechnie  la  médecine,  la  chimie,  et  jusqu'à  Ja  cuisine.  Nous 
avons  pris  aux  Sarrazins  les  choses  les  plus  variées,  depuis  un 
système  de  chiffres  et  des  commentaires  d'Aristote  jusqu'à  des 
pig-eons  voyageurs,  des  armoiries,  des  instruments  de  musique, 
des  modes,  des  étoffes,  des  fleurs  et  des  plantes  potagères. 

Or,  s'il  est  arrivé  souvent  (jue  les  ohjels  impoi'tés  n'ont  eu 
d'autre  nom  que  celui  de  la  ville  d'Orient  où  ils  avaient  été  pris, 
comme  l'ail  d'Ascalon,  ou  l'étoffe  de  Damas  ',  d'autres  ont  gardé 
Icui'  n(ini  arabe  plus  ou  moins  défiguré.  Ces  derniers  sont  en 
assez  grand  nombre  et  constituent  en  français  un  fonds  assez 
considérable  ^ 

Toutefois  il  est  très  difficile,  dans  ce  fonds  arabe,  de  classei- 
avec  précision  les  mots  par  époques  ^  et  surtout  par  provenance: 
de  savoir  s'its  sont  venus  par  les  livres  ou  par  le  commerce,  ou 
même  s'ils  sont  d'importation  directe  ou  indirecte.  Les  uns,  par 
exemple  matelas,  sirop,  girafe,  semblent  passés  par  l'italien; 
d'autres,  par  exemple  bourrache,  caroube,  chiffre,  par  le  bas-latin 
des  savants  *.  On  constate  cependant  que  le  giaiid  nombre  est 
venu  d'Espagne,  où  les  Maures  ont  fait  un  si  long  séjour,  et  où 
leur  culture  a  été  portée  si  haut  ". 

Le  nombre  de  ceux  qui  paraissent  rapportés  des  croisades  est 
peu  considérable.  On  cÀW  colon ,  gazelle,  fahir  {\ .  fr.  f<il;i),  housse, 
jujie,  luth,  ma)neluk,  quintal,  truchement  (v.  fr.  durgeman).  L'an- 
cienne langue  en  connaissait  quelques  autres  :  aucube  (tente,  cf. 
alcôve,  venu  du  même  mot  arabe  par  l'espagnol)  ;  fonde  (marché) 
meschine  (jeune  fille,  servante),  rebèhe  (violon  à  trois  cordes)  etc. 

1.  Cet  ail  s'est  appelé  esflialognc,  puis,  par  changemeiil  de  suffixe,  esclia- 
lelte,  d'où  échalotle;  damas  ne  parait  pas  avant  le  xiv°  siècle. 

2.  A  vrai  dire,  ce  fonds  n'a  jamais  comijlètement  cessé  de  recevoir  de  nou- 
veaux termes  :  calf'at.  est  du  xiv''  siècle,  arsenal,  camphre,  douane,  du  xv'';  aidé- 
baran,  alcali,  azimut,  café  du  xvi'=  et  du  xvir;  la  conquête  de  l'Algérie  a  iniroiluil 
encore  tout  vécemmeul  youm,  burnous,  etc.,  comme  nous  le  verrons.  Néanmoins 
les  mots  arabes  étaient  bien  jpIus  nombreux  en  ancien  français. 

3.  Amiral,  ciclatons  sont  déjà  dans  Iloland.On  y  trouve  déjà  aussi  mahomerie, 
mot  de  f|(-rision,  (pii  désigne  les  su|)erslitions,  les  pratiques  idolâtres,  les  tem- 
ples de  la  religion  de  Makomel. 

4.  Jarre,  en  pro\.  j'arra,  est  en  espagnol  et  en  portugais  jarra,  en  italien 
f/iara;  toutes  ces  formes  correspondent  à  l'arabe  djara;  mais  d'où  est  prise  la 
forme  française?  c'est  difficile  à  déterminer. 

.'•.Je  citerai  abricot,  port.  albrico(jue,  ar.  al  hirkouk  (mol  d'or,  latine):  alcade 
esp.  alcalde,  ar.  al-ija^fli;  alcôve,  esp.  alcalja.  ar.  al-qobbu;  alf/ébre,  esp.  ah/ebra. 
ar.  al-r/âbr:  elixir.  esp.  eliksir,aLr.el-ili\sir;  lux/iielon,  v.  fr.  auf/ueton,  vf^p.  alculon, 
ar.  al-fjo^lon:  7nefi(juin,  es[>.  mezquinu,  ar.  meskin. 


LE  FRANÇAIS  A  L'ÉTRANGER  517 

D'autres,  ([u'on  croirait  pourtant  bien  devoir  rapporter  à  cette 
époque,  sont  postérieurs  et  ont  été  pris  à  «l'autres  langues.  Ainsi 
assassins,  où  on  reconnaît  facilement  le  nom  des  Assacis,  les 
sicaires  du  Vieux  de  la  Moiitajinc,  dont  il  est  si  souvent  question 
dans  nos  chroniqueurs,  nous  est  venu  plus  tard,  comme  nom 
commun,  par  l'italien.  Si  réel  en  effet  que  fût  sur  nous  l'ascen- 
dant des  Orientaux  plus  civilisés,  la  pénétration  n'eut  pas  le 
temps  de  se  produire;  en  outre  les  Latins  établis  outre  mer  revin- 
rent en  si  petit  nombre  que  leur  langage  ne  put  influer  sensible- 
ment sur  le  langage  général  '. 

Du  côté  musulman,  il  resta  aussi  quelques  traces,  mais  peu 
nombreuses,  de  notre  passage.  Au  dire  des  spécialistes,  l'arabe  du 
xu*  et  du  xni*  siècle  avait  un  certain  nombre  de  mots  francs, 
particulièrement  des  noms  de  dignité,  facilement  reconnaissa- 
bles  '  :  inbiriir  (emperor),  brinz  ([)rince),  kund  (comte),  biskond 
(vicomte),  bourdjâsl,  al  bourdjâsiyi/a  (la  bourgeoisie),  baronans, 
(barons).  On  en  cite  encore  quelques  autres  istabi,  sàboiln,  sird- 
jand,  asbifari,  qui  sont  sans  doute  estable,  savon,  sergent,  hospita- 
lier. Dâmâ  (dame),  damât  (les  dames),  se  trouve,  paraît-il,  dans 
une  lettre  de  sultan  Baibars  P""  à  Boëmond  VI  (1268)  ^  C'est  en 
somme  fort  peu  de  chose  ^  Le  «  déluge  français  »,  comme  dit  un 
écrivain  arabe,  ne  submergea  rien,  il  fut  submergé,  et  ce  qui 
resta  des  Francs  apprit  l'arabe.  A  Tripoli,  dès  le  commencement 
du  xui''  siècle,  un  prêtre,  Jacques  de  Vitry,  ne  pouvait  plus  parler 
roman  à  ses  coreligionnaires,  et  force  lui  était  d'entendre  des 
confessions  par  interprètes,  la  langue  du  pays  étant  le  sarrazin  *. 

Le  français  en  pays  grec.  —  xV  Constantinople,  en  Achaïe, 
en  Morée,  et  à  Chypre,  ce  fut  non  plus  en  présence  des  langues 
sémitiques,  mais  en  présence  du  grec  que  se  trouva  le  roman. 
On  pourrait  relever  chez  les  contemporains  de  la  conquête, 
ainsi  chez  l'historien  Nicetas  Akominatos,  qui  nous  a  laissé  la 
contre-partie  de  la  Chronique  de  notre  Villehardouin,  un  certain 


1.  Il  faudrait  ajouter  que  le  jjersan,  a  fourni  soil  directement,  soit  indirecte- 
ment, quelques  mots  au  français  du  moyen  âge,  des  noms  de  couleur  :  f/ueules, 
nias,  et  d'autres  comme  :  échecs,  épinard,  caravane,  laque,  nacaire;  bazar, 
firman,  et  ([uelques  autres  sont  modernes. 

2.  On  ne  peut  préciser  si  bord/  représente  l'allemand  hnr;/.  le  français  bore  ou 
l'italien  bort/o.  Kastul  est  certainement  le  latin  castcllum,  mais  venu  par  où? 

3.  Cf.  une  note  de  M.  Hartwig  Derenliourg  dans    les  Mclaii;/es  Renier,  p.  iri3. 
i.  Mém.  (le  PAcad.  de  Bruxelles,  XXIil.  tl,  lSi9. 


ol8  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

nombre  de  gallicismes  :  o$,pîvoîJî'.v  défcnilro  A'IÎ^-.o;,  Hue;  Tsvxa, 
la  tente;  cppip'.o,;,  le  frère;  tojpvio-u,  tournois  '.  Mais  on  sait 
coniMon  la  conquête  fut  éphémère,  et  Tinvasion  <lu  français  dans 
le  romaïque  ne  remonle  [»as  aux  expéditions  des  Latins. 

On  avait  retrouvé,  il  est  vrai,  au  milieu  de  ce  siècle,  une 
chronique  de  Morée,  dont  la  lang^ue,  même  dans  le  meilleur  des 
manuscrits,  celui  de  Copenhag-ue,  est  farcie  de  mots  français  *. 

Mais  il  paraît  aujourd'hui  à  peu  près  certain  que  l'auteur  du 
«  Livre  de  la  conqueste  »  est  un  métis  demi-g^rec  et  demi-franc, 
un  Gasmule.  Il  n'y  eut  jamais  romanisation  dans  ce  pays;  où 
le  latin  avait  échoué,  il  était  impossible  que  le  français  réussît. 
On  a  reproduit  quelquefois  bien  à  tort  une  phrase  de  la  chro- 
nique catalane  de  Ramon  de  Muntaner,  disant  qu'on  parlait  en 
Morée  aussi  bon  français  qu'à  Paris.  Le  contexte  montre  au 
contraire  dans  quel  isolement  restaient  les  chevaliers  francs  '. 

Ce  n'est  guère  qu'à  Chypre,  où  la  domination  des  Lusignans 
dura  trois  siècles,  que  l'invasion  latine  marqua  la  civilisation  et 
la  langue  indigènes  d'une  empreinte  un  peu  profonde.  Le  chro- 
niqueur Mâcheras,  au  commencement  du  xv"  siècle,  va  même 
jusqu'à  prétendre  que  ce  fut  la  conquête  franque  qui  amena  la 
désorganisation  du  grec  indigène  \  Mais  c'est  là  une  exagération 

1.  Nicetae  Choniatae  Hhtorlu,  éd.  Bekker,  Bonn,  lS3o. 

2.  àoo'j/.aToi;,  àêouxaTî-jEiv,  avocat,  avocasser;  vTâjAa,  dame;  -/.ofAîo-coûv,  commis- 
sion; xo-jpTo;,  course;  )-t^to;,  lige;  pof,  roi;  TÎiiiJLivpa,  chambre;  tpÉoa,  trêve;  Tpt- 
ÇoupiÉpr,;,  trésorier;  o-ipYÉvTaii;,  sergents;  çps-[A£vo'jpr|Ç,  frère  mineur;  yapviî^oijv, 
garnison;  xaTispo-jvt,  chaperon;  Trap-roOv  pardon;  vtîlEVEpâ).,  général.  On  y  lit  des 
vers  comme  ceux-ci  :  Ma  ôaxrjXiSiv  yàp  y^^-jaw  e-jÔÉo);  tôv  psoso-Tci^st.  ||  Kal  à;pÔTO'j 

£p£6ciTTr|0r|7.£V,    -/'ÈTcfiXÉ   TOU   TO    ôjJ,âvTÎjlO    ||  TÔT£  TÔv  ÈjXî-âxpaEs,  Xal  Î.ÉyEt   Ttpbç   ÈXEÏVOV   II 

Mtffùp  NT^espÈ,  «Ttô  ToO,  vjv  àvOpcoTro;  [j.oû  Eiaat  a;^io;...  «  Lo  Champenois  revêtit 
alors  Messire  Geoffroy  de  cette  propriété,  et  lui  donna  un  anneau  d'or,  et  après 
lui  avoir  constitué  cette  mense,  il  lui  adressa  de  nouveau  la  parole  et  lui  dit  : 
Messire  Geoffroy,  dorénavant  vous  êtes  mon  homme  lige...  >•  (V.  Citron,  de  Morée, 
éd.  Buchon,  IStO  el  Rrchcrcfies  liisf.  sur  la  princ.  de  Morée,  II,  IS4.Ï,  p.  71.) 

'.i.  Chrunique,  dans  Buchon,  Clironiques  éfrti7i;/ères  rel.  aux  exped.  f'r.  pendant 
le  xiii"  s.,  p.  ;J02.  ■>  Toujours  depuis  la  conquête  les  princes  de  Morée  ont  pris 
leurs  femmes  dans  les  meilleures  maisons  françaises,  et  il  en  a  été  de  même 
des  autres  riches  iiommes  el  des  chevaliers,  qui  ne  se  sont  jamais  mariés  ipi'à 
des  femmes  qui  descendissent  de  chevaliers  français.  Aussi  disait-on  que  la 
meilleure  chevalerie  du  monde  était  la  chevalerie  de  Morée,  et  on  y  pailait 
aussi  bon  français  qu'à  Paris.  » 

i.  "U;  Tco'j  xat  TT/ipav  tôv  t^^tiov  oc  AasavtâoEÇ  ...  xat  inh  tôxeç  àpxÉ'liav  va  (laOa- 
vo'jv  opavyx'.xa.  xai  fJapSapsaav  ri  poijiaîxa,  to;  y^''^''  ■"*"'  (TT|[XEpov,  xai  ypâ;fOfAEv 
çpâyxtxa  xal  po)(j.aïxa,  ôxt  eU  'ov  xoiy-ov  Sèv  T)|E'jpo'JV  îvxa  <7uv-u'/âvo[j.Ev.  .lusqu'au 
moment  où  les  Lusignans  s'emparèrent  de  l'ile....  <lès  lors  on  commença  à 
apprendre  le  français  et  le  romaï(|uc  devint  barbare,  au  poinl  qu'aujourd'hui 
nous  écrivons  un  mélange  de  français  el  de  romaïque  lel  que  personne  au  monde 
ne  comprend  ce  (pie  nous  disons  (.Mâcheras,  éd.  Miller,!,  \>.  X'o.  l-ii).  Ce  Mâcheras 


LE  FRANÇAIS  A  L'ÉTUâNGER  519 

visible,  que  les  recherches  modernes  sur  le  moyen  chypriote 
permettent  de  réfuter  K  Ici  comme  partout  ailleurs  dans  les  pays 
grecs,  c'est  de  l'italien,  qui  était  la  lanpruo  du  commerce  et  qui 
d'autre  part,  grâce  à  son  système  phonéti(jue,  se  prêtait  mieux 
que  le  français  à  être  transcrit  et  naturalisé  en  grec,  qu'on  a  tiré 
le  plus  grand  nombre  de  vocables.  On  en  trouve  toutefois,  dans 
les  textes  du  moyen  âge,  un  assez  grand  nombre  qui  viennent  de 
France-.  Et  le  chypriote  contemporain  en  conserve  môme  quel- 
ques uns,  comme  xoj[ji.av:apxà,  la  commanderie  (nom  d'une 
partie  de  l'île),  -sppojv-.v,  le  perron  (grosse  pierre),  T^aipa  (la 
chaire,  auj,  chaise),  ix-poT^a  (broche,  fourchette),  derniers 
témoins  d'une  influence  que  l'abandon  de  l'île  aux  Vénitiens  fît 
officiellement  cesser  en  1489,  mais  qui  longtemps  auparavant 
n'était  plus  prépondérante,  ni  même  efTective. 

Dans  ces  différentes  rencontres,  le  français  eut,  de  son  côté, 
l'occasion  d'emprunter  des  mots  nouveaux,  et  d'augmenter  ainsi 
son  fonds  grec ,  très  restreint  jusque-là.  Le  commerce  avec 
l'Orient  en  avait  déjà  amené  quelques-uns  :  hesant,  chaland, 
dromond,  qu'on  rencontre  dans  le  Roland;  cadahie,  caahle,  pri- 
mitif de  accabler  (xaTaêoÀrî,  machine  à  lancer  des  traits),  se  lit 
aussi  dans  le  même  texte.  Des  écrivains,  qui  connaissaient  le 
grec,  en  emploient  d'autres  :  Dyssenterie,  hippodrome,  monocère, 
rhinocéros,  théâtre  sont  francisés  par  le  traducteur  de  Guillaume 
de  Tyr.  LEstoire  d'Eracles  fournirait  quelques  grécismes;  en 
particulier  une  ample  collection  de  mots  pour  signifier  serpent  : 
cersydre  (yipc-uopo^),  chelindre  (ysA'jopoc),  cycalex  {'Jv.-jSK-r) ,  dipse, 
édype  (ov!/âç),  emorroiz  (à;j.oppoU  (on  y  trouve  aussi  ydiote  ou 
ydoiste  (IouÔty.;),  tllatière  (cpuAaxf/îp'.ov).  Le  lyonnais  Aymon  de 
Varenne,  qui  avait  longtemps  habité  Philippopoli,  va  plus  loin, 


savait  le  français,  comme  cela  résulte  du  témoignage  de  Bertrandon  de  la  Broc- 
quière  (lians  Mas.  Latrie,  H/st.  de  l'ile  de  Cfiypre,  III,  18od,  p.  3). 

1.  V.Gustave  Meyer.  Romanisclie  Wiirter  im  kijpriscliem  Mittelgriechiscfi,  dans 
le  Jarhucli  fur  romanische  und  englische  Sprache  und  Litteratuv.  Nouv.  série,  III, 
et  Baudouin,  Le  dialecte  cliypriole,  Paris,  1883,  p.  19. 

1.  io:;,  (avis),  àSav-atT^iov  (=  avantage),  aXn'.Tpoî  (=  arbitre),  à^aïA-.v.âïw  (exa- 
miner), Yp'-^a  (grise),  ûa[xo-j  (=  dame),  xâ?  (cas),  -/.ecttîo-jv  (=^  question),  -/.i—c  (quitte), 
■/o'j;jL£VTo-Jpr,;  (commandeur),  -/.o-jfiEpsâp-/;;  (^commissaire),  âôxet  (=  loquet),  [lapxt; 
(marquis).  o6' (=  ou),  ottevio-Jv  (=  opinion),  uaïl^'.ov  (=  pays),  lîo-jôpa  (^  poudre), 
TTo-jy./ip'.v  (=r  bouclier),  TCpsî^o-Jviépr,;  (=  prisonnier),  7tpoS'.^'.o-jv(=  provision),  pévTa 
(=  rente),  p£/,r,x^'.oûv  (=  religion),  psffTcî-  (=  esprit),  <7T'.),'.£pr,ç  (=  hosteiier),^9£p[i£ 
(=  ferme),  :pp£p£  (frère). 


520  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

et  dans  F/or/wo;?/ cite  des  mots  grecs,  ou  même  des  phrases  qu'il 
traduit  assez  volontiers,  par  exemple  : 

Il  crient  Uiit  ;  «  ]Ma  to  llioo 

Calo  luto  vasileo.  » 

Ice  welt  dire  en  François  : 

Si  maïst  Diex,  bons  est  cis  rois.  ' 

Mais  tant  d'érudition  n'était  pas  commune,  et  le  nombre  des 
mots  grecs  qui  sont  veiuis  à  cette  époque  soit  directement,  soit 
indirectement,  jiar  l'italien  et  le  bas-latin,  est  peu  considérable. 
Quelques-uns  se  sont  éteints  avec  le  vieux  français  :  maugn»- 
nean,  moleqiiin  (étoflé  mauve),  fdalière  (reliquaire),  eatoire 
(flotte).  D'autre  sont  ai-rivés  au  français  moderne  canapé,  {■)f.i<yn<)- 
-c lov) ,  carquois  (Tapxào-'.ov,  mot  d'origine  [wrsane),  endive  (bysantin 
îvo'.êov),  falot  ('favô;;),  diamanf  (oià^avTs),  galetas,  hraque)nart, 
(|;ipay£^.a  aàya-.pa),  cliloiirme  (yiAs'JTua,  par  l'ital.  ciunna),  qui 
se  trouve  dans  le  Te  m  pi.  de  Tgr  p.  2".");  page  (Tzalo-.ov,  ital. 
paggio)  ^? 

Mais  en  somme,  le  contact,  même  prolongé  des  Francs  et 
des  Grecs,  n'a  eu  sur  le  langage  des  uns  et  des  autres  qu'une 
influence  éphémère  et  superficielle  ^  Notre  langue  n'a  gardé 
de  ces  grands  événements  que  la  gloire  d'avoir  été  portée  au 
loin,  sur  les  rivages  les  plus  célèbres  de  l'histoire  du  monde. 

Le  français  en  Angleterre.  —  La  bataille  d'Hastings 
(14  oct.  1066)  et  la  prise  de  possession  de  l'Angleterre  par 
Guillaume  le  Conquérant  eut  de  tout  autres  conséquences  lin- 
guistiques que  la  conquête  éphémère  de  Jérusalem  ou  de  Cons- 
tantinople.  Longtemps  on  put  croire  que  la  langue  comme  la 
dynastie  normande  était  définitivement  établit^  au  (b^h\  du 
détroit. 

i.  Ils  crienl  tous  :  Ma  to  Weo  /.«'aô  toOto  [ia.nù.z6;  cela  veut  dire  en  français  : 
Par  Dieu,  bon  est  ce  roi.  Je  cite  le  tcxli;  restitué  par  M.  P.  Meyer  (Bibl.  de 
V École  de  charles.  ISlifi,  333),  auquel  je  renvoie  pour  d'autres  exemples.  (Cf. 
Recueil  des  Hisl.  des  Crois.,  V.  i.  A}ion.  li.ltarnisP7)i,  p.  2S7.) 

2.  Il  faudrait  ajouter  que  pas  mal  de  mots  grecs  ont  d'abord  passé  en  arabe, 
d'où  ils  nous  sont  arrivés  ensuite  jiar  des  chemins  détournés  :  i;£;ptjpoç  (zéro, 
ciiitrre),  Sripov  (élixir),  Té),cT(Aa  (talisman),  •xaV.ôitoyç  (calibre,  gabarit)  oitxo:^. 
(alambic).  Certains  ont  gardé  une  forme  in  bride  :  nlrbimie,Ac  l'arlicle  arabe  al 
et  du  bas  grec  /.uixia. 

3.  Plus  tard  le  grec  vulgaire  a  encore  donné  par  l'intcrmédiniri'  d'autres  lan- 
gues quelques  termes  :  boutique,  gr.  cl.  àTtoOr.xr,,  bas  grec  hoteki),  émcri  (v.  fr. 
esmeril,  ital.  smerif/lio,  gr.  (Tjjivpi ,  Naxos  afiepl),  eslradiot  (it.  stradiotto 
TTpïTUÛTr,;). 


LE  FRANÇAIS  A  L'ÉTRANGER  521 

Sur  le  point  do  savoir  si  les  conquérants  désiraient  ce  résultat 
et  cherchèrent  à  l'atteindre,  malgré  raffirmation  d'anciens  chro- 
niqueurs, on  n'est  pas  d'accord  '.  Mais  tout,  à  ce  moment  con- 
spirait en  faveur  du  français.  Les  rois  n'entendaient,  tout  au 
moins  ne  parlaient  que  cette  langue  -,  au  point  que  long-temps 
après,  le  propre  vainqueur  de  Crécy,  Edouard  III,  ne  parvint 
pas,  dans  une  circonstance  solennelle,  à  i-(>]»roduiro  correcte- 
ment une  phrase  anglaise. 

Comme  la  cour,  l'aristocratie  resta  fidèle  à  son  idiome  roman, 
qui  fut  par  tout  le  royaume,  à  tous  les  deg-rés  de  la  hiérar- 
chie, la  langue  officielle.  Il  n'est  pas  certain  que  Guillaume  ait 
défendu  de  plaider  à  la  cour  royale  autrement  qu'en  français;  le 
français  n'en  devint  pas  moins  la  langue  de  la  justice,  celle  de 
la  loi,  et  aussi  des  juges,  même  dans  les  juridictions  inférieures. 
L'Eglise  elle-même  aida,  ou  tout  au  moins  céda  au  mouvement, 
les  archevêchés  d'York  et  de  Ganterhury,  les  éA'èchés,  les 
abhayes  étant  passés  aux  mains  de  gens  de  langue  française. 
On  vit  des  auteurs  qui  n'écrivaient  (|ue  })0ur  le  clergé,  comme 
Philippe  de  Thaon,  l'adopter  (vers  1119);  un  évêque,  dès  le 
xi"  siècle,  saint  Wulfstan,  manqua  d'être  dépossédé  parce  qu'il 
l'ignorait,  et  ne  pouvait  dès  lors  prendre  part  aux  conseils 
royaux  ^  Au  commencement  du  xm*^  siècle  des  curés  s'en  ser- 
virent, tout  en  laissant  la  première  place  à  l'anglais,  pour  la 
prédication.  Dans  les  écoles  le  français  fut  aussi  la  langue  de 
l'enseignement,  au  moins  élémentaire  '". 

1.  Il  est  certain  que  les  chartes  et  les  actes  de  Guillaume  sont  en  latin  et 
en  anglo-saxon,  ce  qui  semble  peu  d'accord  avec  les  intentions  que  lui  prête 
Holkot,  (le  détruire  le  saxon  cl  d'unilier'le  langage  de  l'Angleterre  et  celui  de 
la  Normandie. 

2.  11  faut  descendre  jusqu'à  Henri  IV  (1399-1413)  pour  trouver  un  roi  dont  la 
langue  maternelle  soit  l'anglais;  Guillaume,  dans  un  intérêt  politique,  s'était 
appliqué  à  le  comprendre;  il  n'y  parvint  jamais.  Henri  V%  Henri  II  Plantegenet, 
tout  en  l'entendant,  ne  le  parlaient  pas.  Edouard  I''  le  savait  (1272-1307),  tout  en 
faisant  du  français  sa  langue  usuelle.  C'est  encore  en  français  que  le  Prince  Noir 
composait  son  ■■  tombeau  ». 

3.  Quasi  Iiomo  idiota,  qui  linguam  gallicanam  non  noverat,  nec  regiis  consiliis 
interesse  poterat.  (Math.  Paris,  Chr.  Maj.  s.  ann.  lOOo.) 

4.  V.  Highden,  Po/î/c/»'onjco«,  éd.  Babington,  H,  loS,  coll.  des  Rerum  Britannic. 
^criptores.  •>  Haec  quidem  nativae  linguae  corruptio  provenit  hodie  multum  ex 
duobus;  quod  videlicet  pueri  in  scholis  contra  moreni  caelerarum  nationum  a 
primo  Normannorum  adventu,  derelicto  proprio  vulgari,  construere  gallice  com- 
pelluntur;  item  quod  lilii  nobilium  ai)  ipsis  cunaluilorum  crepundiis  ad  Gallicum 
idioma  informantur.  •>  Le  témoignage  vaut  peut-être  mieux  que  le  raisonnement 
où  il  est  contenu;  il  ne  faudrait  cependant,  je  crois,  ni  lui  accorder  trop  de  con- 
fiance, ni  lui  attribuer  une  portée  trop  générale. 


522  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

Il  eut  ainsi  à  peu  près  les  mêmes  avantag-es  que  Ir  latin  avait 
eus  en  Gaule.  Et  il  im|»orte  d'ajouter,  pour  bien  montrer  les 
conditions  de  la  lutte,  qu'il  puisait  dans  le  voisinag^e  de  la  France 
de  nouveaux  appuis.  D'abord  l'expédition  de  Guillaume  n'avait 
pas  été  un  coup  de  main  d'heureux  aventuriers  que  la  mer  avait 
a|»portés  un  matin  et  que  la  masse  indigène  devait  peu  à  peu 
absorber.  D'autres  immigrants,  non  seulement  des  Normands, 
mais  des  Angevins,  des  Picards,  et  aussi  des  Français  de  France 
vinrent  à  leur  suite,  et  l'infiltration  ne  cessa  pas  de  longtemps. 
D'autre  part  les  relations  des  vainqueurs  avec  le  continent 
demeuraient  très  étroites,  la  France  restant  le  centre  des  inté- 
rêts, et  aussi  l'objet  des  rêves  des  nouveaux  maîtres  de  l'Angle- 
terre. L'histoire  le  montra  bien.  Vivants,  ils  pensaient  à  la 
conquérir,  morts  il  voulaient  y  re])Oser,  dans  leurs  terres  de 
Normandie  ou  d'Anjou.  C'est  en  1272  seulement  que  West- 
minster s'ouvrit  pour  eux,  bien  plus  tard  encore  qu'ils  se  rési- 
gnèrent à  abandonner  leurs  domaines  continentaux. 

Aussi  dès  le  milieu  du  xn"  siècle  l'anglais  semble  à  peu  près 
éteint  comme  langue  littéraire;  en  1154  les  vieilles  annales  de 
Peterborough  ne  trouvent  plus  de  continuateurs;  à  peine  si  la 
langue  indigène  sert  encore  à  quelques  productions  toutes  popu- 
laires. Seul,  vers  120o,  un  prêtre  de  Arley,  Layamon,  l'emploie 
à  écrire  sur  l'histoire  d'Angleterre  (d'après  des  sources  fran- 
çaises), et  son  exemple  fut  si  peu  suivi  qu'il  eut  longtemps, 
comme  on  l'a  dit,  plutôt  l'air  d'un  revenant  que  d'un  précurseur. 
L'éclipsé  se  prolongea,  à  peu  près  complète  jusqu'au  milieu  du 
xni"  siècle;  des  légendes  de  saints,  un  recueil  d'homélies  en  vers, 
un  traité  en  prose  d'ascétisme  {The  Ancren  Biwle),  le  Poema 
7norale,  une  chronique  fabuleuse  en  vers,  tout  à  la  fin  de  la 
période  une  traduction  du  Psautier,  voilà  à  peu  près  toutes  les 
fjcuvres  anglaises  qu'on  jxMit  mettre  en  regard  de  l'immense 
littérature  française  éclose  (bans  les  nouveaux  domaines  des 
Normands,  dont  il  a  été  question  dans  tous  les  chapitres  de  ce 
volunu',  et  dont  une  [lartie  au  moins  est  due  à  des  Anglais  de 
naissance. 

Il  ne  peut  entrer  dans  mon  dessein  (res(|uisser  l'histoire 
interne  de  ce  français  porté  en  Angleterre  ;  issu  du  normand, 
mais  influencé  jtar  ses  relations  avec  le  français  littéraire,  altéré 


LE  FRANÇAIS  A  L'ÉTRANGER  523 

aussi  par  l'immigration  de  colons  yenus  du  reste  de  la  France 
du  nord,  il  devint  distinct  du  normand  continental  et  constitua 
un  véritable  dialecte,  dit  ang-lo-normand.  En  outre  le  voisinaiie 
de  l'anglo-saxon,  les  habitudes  et  les  instincts  des  populations 
germaniques  chez  lesquelles  il  était  porté,  arrivèrent  bientôt  à 
le  déformer.  Dès  la  seconde  moitié  du  xn"  siècle,  il  était  si  mal 
parlé  dans  certaines  localités,  que  leur  jargon  était  proverbial; 
parler  charal)ia  d'après  Gautier  Maps,  s'appelait  parler  le  fran- 
çais de  Merlebourg  ' .  Au  xni"  siècle,  si  on  en  croit  (îrervais  de 
Tilbury,  ceux  qui  avaient  quelque  souci  de  la  pureté  du  lan- 
g-age  envoyaient  leurs  enfants  en  France,  pour  éviter  la  bar- 
barie du  parler  local.  Les  natifs  d'Angleterre  eux-mêmes  se 
rendaient  compte,  que  le  français  de  Londres  même  ne  ressem- 
blait guère  à  celui  de  Paris  -. 

Chez  les  Français,  le  parler  des  Anglais  était  devenu  un  objet  de 
dérision,  qu'on  parodiait  à  l'envi,  avec  la  certitude  de  faire  rire  ^. 
Mais  ces  déformations  n'étaient  pas,  on   le   sait  par  l'exemple 

1.  Gauliei"  Maps.  De  nu(i.  cinial.  Vistincliones  quinque.  V,  cap.  VI,  éd.  Wright, 
p.  235-236  :  Cessit  igiliir  apud  Merlcburgam,  ubi  fous  est  quein  si  quis,  ut  aiunt, 
gustaverit,  Gallice  barbarizat,  iinde  cum  viliose  quis  illa  lingua  loquitur,  dicimus 
eum  loqui  gallicum  Merleburgœ  :  unde  Map,  cum  audisset  eum  verba  resigna- 
tionis  domino  Ricardo  Cantuariensi  dicere,  et  quœsisset  dominas  archiepiscopus 
ab  eo,  «  Quid  loqueris?  »  volens  eum  iterare  quod  dixerat,  ut  omnes  audirent, 
et  ipso  tacente,qua;reret  item,  «  Quid  loqueris?  >■  respondit  pro  eo  Map,  Gallicum 
Merleburgae.  » 

2.  Wilham  de  Wadington,  par  exemple,  écrit  : 

De  le  françeis  ne  del  rimer 
Ne  me  dait  nuls  liom  blâmer 
Kar  en  Engleterre  fu  né 
E  nurri  lenz  e  ordiné. 

Et  Froissart,  éd.  Kerv.  de  Lett.  XV,  115,  raconte  que  les  Anglois  «  disoient 
bien  que  le  françeis  que  ils  avoient  apris  chiés  eulx  d'enfance,  n'estoit  pas  de 
telle  nature  et  condition  que  celluy  de  France  estoit  et  duquel  les  clers  de  droit 
en  leur  traittiés  et  parlers  usaient. 

3.  V.  la  Pais  aux  Englois,  publiée  par  Wright  dans  ses  Political  Songs,  p.  300  ; 
le  fabliau  des  deux  Angloys  et  de  VAnel  (Montaiglon,  ii,  llS);  le  Roman  de 
Renarl,  1"  v.  23.jI  et  sv.,  éd.  Martin;  Jehan  et  Blonde  de  Ph.  de  Beaumanoir, 
V.  26117;  Cf.  Hist.  litt.  de  la  Fr.,  XXIll,  iVJ;  Franz.  Sludien,  V,  2,  p.  i,  et  liomania, 
XIV,  p.  279  et  sv.  Voici  un  échantillon  de  ce  jargon,  pris  h  Jean  et  Blonde  v.  c.  : 

...  ses  compaignons  dist  : 
"  Compainons,  avas  vous  ois 
Toute  le  melor  sot  Francis 
Que  vous  peiissiés  mais  garder, 
Qui  me  vola  i)Our  moi  conser 
Fere  o  moi  porter  mon  meson? 
.\vas  vous  tendu  bon  bricon  ?  » 
«  Sire  »,  chascun  d'aus  li  responf, 
Saiciés  vous,  tout  voir  Francis  sont 
Plus  sote  c'un  nicc  brebis.  » 


o24  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

du  roman,   pour  compromettre  l'avenir  «le  la    langrue  dans  le 
pays.  Elles  étaient,  bien  plutôt  un  sifine  de  sa  larj^e  diffusion. 

On  a  dit  que  vers  la  (In  du  xni"  siècle  deux  gros  événements 
politiques  étaient  venus  changer  la  position  réciproque  des  deux 
langues  anglaise  et  française.  D'abord,  observe-t-on,  sous  le 
règne  de  Jean  (1180-I21G)  l'Angleterre  commen«}a  d'échapper  à 
la  domination  absolue,  et  la  bourgeoisie  anglaise  prenant  dans 
le  rovaume  une  place  plus  grande,  l'idiome  que  parlait  une 
grande  partie  de  ses  membres  ne  put  que  profiter  de  ses  pro- 
grès. Un  peu  plus  tard,  en  120o,  Phili|»pe-Auguste,  en  confis- 
quant la  Normandie  et  l'Anjou,  brisa  la  chaîne  qui  liait  la  colonie 
anglo-normande  à  la  France,  ou  tout  au  moins  changea  complè- 
tement la  nature  de  ses  rapports  avec  elle.  Il  était  impossible 
que  le  français  ne  perdît  pas  quelque  chose  à  ces  événements. 

Mais  c'est  je  crois,  exagérer  singulièrement  que  de  se  fonder 
sur  ces  observations,  quelque  justes  qu'elles  soient,  pour  pré- 
tendre, comme  Ta  fait  Scheibner',  qu'à  partir  de  ce  moment 
commença  une  nouvelle  période  de  la  vie  du  français  en  Angle- 
terre, qu'il  cessa  dès  lors  d'y  être  la  langue  maternelle  d'une 
partie  de  la  population,  et  fut  réduit  à  la  situation  d'une  langue 
étrangère,  dont  la  culture  ne  s'entretenait  plus  que  par  une 
sorte  de  gallomanie,  fille  de  la  tradition  et  de  la  mode.  J'ai  déjà 
dit,  à  propos  d'autres  événements,  que  ces  divisions  brusques 
me  paraissaient  mal  correspondre  à  la  lente  évolution  des  faits. 
Il  est  certain  que  la  perte  de  la  Normandie  fit  faire  un  grand 
pas  à  l'assimilation  des  vainqueurs  et  des  vaincus,  depuis  long- 
temps commencée.  Mais  il  fallut  encore  la  guerre  avec  la  France; 
pour  amener  la  fusion.  Et,  dès  lors,  s'il  fallut  Crécy  pour  qu'il 
n'y  eut  plus  que  des  Anglais,  on  ne  voit  pas  pourquoi,  longtenqis 
auparavant,  la  langue  anglaise  fût  devenue  l'organe  d'une  natio- 
nalité qui  n'existait  pas  encore. 

Du  reste  les  témoignages  que  l'on  peut  recueillir  ne  s'accor- 
dent pas  avec  cette  manière  de  voir.  Le  célèbre  évêque  de 
Lincoln,  Robert  Grosseteste,  ne  compte  encore  de  son  temps  que 
deux  l.tngues,  le  lnlin  pour  les  clncs,  Ir  français  [tour  les  igno- 
rants. A    la    lin  du   xni"  siècle,   l{(dieit   dr  (lloucesler   se  plaint 

1    Programme  d'.Vnnalicrg,  18><o. 


LE  FRANÇAIS  A  L'ÉTRANGER  52ï 

encore  de  ce  que,  seule  peut-être  dans  le  monde  entier,  TAngle- 
terre  n'ait  pas  conservé  sa  propre  laniiue,  que  les  gens  de  la 
haute  classe,  qui  viennent  de  la  lignée  des  Normands,  aient 
tous  gardé  leur  langage  français,  et  que  les  autres,  ceux  qui  ne 
parlent  qu'anglais,  ne  soient  toute  leur  vie  que  des  gens  de  rien. 
En  1300,  l'auteur  du  Miroir  de  Justice  fait  choix  du  français 
comme  étant  le  langage  «  le  plus  entendable  de  le  common 
people  ».  Et  Higden,  moins  élégiaque  que  Gloucester,  précise 
encore  plus,  et  nous  rapporte  que  non  seulement  les  fils  des 
nobles,  mais  les  ruraux  qui  voulaient  leur  ressembler  s'escri- 
maient de  tout  leur  effort  à  franciser*.  Il  exagère  visiblement 
quand  il  ajoute  que  l'anglais  n'était  plus  en  usage  que  chez  quel- 
ques paysans;  il  est  à  cette  époque  et  devient  de  plus  en  plus 
la  langue  commune,  mais  le  français  demeure  encore  la  langue 
parlée  et  écrite  par  les  gens  comme  il  faut.  M.  P.  Meyer,  qui 
cite  ce  texte  de  Higden,  dans  la  Préface  de  ses  Contes  moralises 
(le  Nicole  Bozon  (p.  lv),  remarque  avec  raison  que  des  livres 
comme  les  Contes  confirment  indirectement  son  témoignage,  car 
ils  «  n'ont  pas  été  faits  pour  le  monde  de  la  cour  du  roi  d'An- 
gleterre, ni  même  pour  la  société  seigneuriale.  Ils  s'adressent 
bien  plutôt  à  la  classe  moyenne,  à  des  gens  qui  savaient  l'an- 
glais de  naissance,  mais  ([ui  avaient  appris  plus  ou  moins  le 
français,  et  considéraient  cette  langue  comme  plus  noble,  et 
prenant  place,  dans  l'ordre  des  préséances,  immédiatement 
après  le  latin  ^  »  Toutefois,  il  devint  bientôt  visible  que  le 
français  «  quelque  heureuses  qu'eussent  pu  être  pour  l'hu- 
manité les  conséquences  »  de  ce  fait,  ne  devait  pas  devenir 
la  langue  nationale  de  la  Grande  Bretagne.  Depuis  le  milieu  du 
xiV'  siècle,  sa  décadence  se  précipite  très  rapidement.  Il  con- 
tinue quelque  temps  à  être  imposé  aux  enfants  dans  les  collèges 
comme  langage  usuel  ^  Des  Anglais  de  naissance ,  comme 
Pierre  Langtoft,  continuent  à  s'en  servir  dans  leurs  écrits,  d'au- 


1.  Pob/chronicon,  éd.  Babitifrlon,  II,  160  :  rurales  homines  assi  milari  volontés 
(liliis  nobilium),  ut  per  hoc  spect.ibiliores  videantur.  franci^'enare  sataguul  onini 
nisu. 

2.  Cf.  le  cas  du  bour^'eois  de  Lundresqui  note  jour  parjour  les  événementsdans 
une  chronique  en  français  jusqu'à  l'an  17  d'Edouard  111. 

:L  Cf.  Lyte,  Hislorij  of  llic  Uuiversity  of  Oxford,  ISSfJ,  p.  141  :  «  Bishop  Stapel- 
don....  moroover  expressed  his  earnest  désire  that  Mie  Scholars  should  converse  in 
French  or  in  Latin  atmeal  times,  and  at  ail  other  times  when  they  were  gathered 


526  LA  LANGUE   FRANÇAISE 

très,  comme  celui  ilu  Mhroiir  of  life,  s'excusent  de  ne  pas  rem- 
ployer; néanmoins  son  expansion  est  arrêtée.  La  guerre  venue, 
on  le  cultive  pour  les  commodités  qu'il  donne'.  Dans  les  hautes 
classes,  l'attrait  de  la  civilisation  française  aidant  à  maintenir  la 
tradition,  il  reste  d'usage  de  l'apprendre  par  recherche  d'élé- 
gance autant  que  par  nécessité;  mais  il  ne  peut  plus  être  ques- 
tion de  conquête.  Alors  commence  une  nouvelle  })ériode  de  la 
vie  du  français  en  Angleterre;  après  la  première,  (jui  est  celle  de 
la  conquête,  la  seconde,  très  courte,  qui  est  celle  de  la  déca- 
dence, celle-ci  pourrait  être  ap|)elée  la  période  de  la  survivance'. 
Dès  le  début,  l'anglais  gagne  si  rapidement  du  terrain  qu'il 
semble  devoir  en  quelque  temps  évincer  le  français.  Une  litté- 
rature anglaise  réapparaît,  faite  d'abord  en  grande  partie  de 
traductions,  mais  aussi  de  quelques  originaux.  Le  poète  Glower, 
après  avoir  commencé  par  écrire  en  français,  se  sert  du  latin, 
puis  enfin  de  l'anglais  ^  (vers  1392),  et  l'immortel  Chaucer,  sans 
avoir  de  ces  hésitations,  rado})te  et  le  consacre  à  la  fois  par 
son  génie.  Vers  le  même  temps,  sur  l'initiative  d'un  simple 
maître  de  grammaire,  John  Cornwail,  dont  le  nom  a  été  plu- 
sieurs fois  salué  par  les  écrivains  anglais,  comme  celui  d'un 
libérateur,  le  français  perd  la  place  importante  qu'il  occupait  à 
la  base  de  l'enseignement;  les  traductions  du  latin  se  font  en 


togelher.  ••  (Anno  1322  et  132:i,  Oricl  Collège.)  Cf.  p.  loi  :  No  conversation  was  to 
be  permitteil  save  in  latin  or  in  frencli.  »  Ces  prescriptions  se  renouvellent 
jusqu'en  13i0. 

i.  Le  parlement  ordonnait  «  que  tout  seigneur,  baron,  chevalier  et  honnestes 
iiomnies  de  bonnes  villes  mesissent  cure  et  dilligencc  de  estruire  et  apprendre 
leurs  enfans,  le  langhe  françoise  par  quoy  il  en  fuissent  plus  able  et  plus  cous- 
tummier  en  leurs  gherres  »  (Froiss.,  éd.  Kervyn  de  Lottenti,  11,  419). 

2.  Jean  Harton,  l'auteur  du  Douait  français  me  parait  iùcn  avoir  résumé  les 
causes  du  long  maintien  de  notre  langue  outre-Manche  quand  il  dit  (éd.  Stengel, 
p.  2y,l-'.))  :  <■  Pour  ceoque  les  bones  gens  du  Roiaume  d'Engleterre  sont  embrasez 
à  scavoir  lire  et  escrire,  entendre  et  parler  droit  François,  afin  qu'ils  puissent 
enlrecomunor  Ijonement  ove  lour  voisins,  cest  a  dire  les  bones  gens  du  roiaume 
de  France  et  ainsi  pour  ce  que  les  leys  d'Engleterre  pour  le  graigneur  partie 
et  aussi  beaucoup  de  bones  choses  sont  misez  en  françois,  ot  aussi  bien  près 
touz  les  seigneurs  et  toutes  les  dames  en  mesme  roiaume  d'Angleterre  volen- 
tiers  s'cntroscrivent  en  romance,  très  nécessaire  je  cuide  estre  aux  Knglois 
d(!  scavoir  la  droite  nature  de  François.   » 

:i.  Il  raconte  (juc  c'est  sur  l'oi'drc  du  roi  et  par  amour  de  lui  qu'il  a  écrit  en 
anglais  : 

'.  For  wliose  sakc  he  inleiuls  to  writc  somc  new  lliiiig  in  English.  »  Qu'on 
adopte  cette  version  ou  celle  de  la  seconde  édition,  dédiée  à  Henri  de  Lancastre 
et  non  plus  à  Richard  11,  d'aju-ès  laquelle  il  a  pris  l'anglais  par  amour  de  l'An- 
gleterre, on  n'en  voit  pas  moins  combien  les  choses  sont  changées.  •  Ile  pur- 
ports  to  appear  in  English  for  England's  saUe.  >•  (Barel,  o.  c.  p.  76.) 


LE  FRANÇAIS  A  L'ÉTRANGER  b27 

anglais  dans  les  collèges,  et  la  réforme  s'étant  généralisée,  les 
descendants  des  Normands  eux-mêmes  ayant  souvent  négligé 
de  faire  instruire  leurs  enfants  dans  leur  langue,  il  en  résulta 
bientôt,  au  dire  de  Jean  Trevisa  (1385),  que  beaucoup  d'enfants 
«  ne  surent  pas  plus  le  français  que  leur  talon  gaucbe  »  *.  En 
même  temps  les  rois  commencèrent  à  l'abandonner  comme 
langue  officielle.  En  d3G2  Edouard  III,  sur  la  demande  de  la 
commune  de  Londres,  ordonna  que  les  plaids  eussent  lieu  en 
anglais  -.  L'année  suivante  le  chancelier  ouvrit  le  Parlement 
par  un  discours  dans  la  même  langue. 

Il  ne  faut  pas  toutefois  attribuer  à  ces  faits  })lus  de  signifi- 
cation qu'il  n'en  ont.  Le  français  continua  bien  longtemps  malgré 
cela  à  régner  au  Parlement,  les  rois  persistèrent  à  en  user  dans 
leur  conversation  comme  dans  leurs  ordonnances  :  le  propre  au- 
teur de  la  réforme  dont  nous  venons  de  parler,  Edouard  III,  ne 
savait  pas  d'autre  langue  ;  ce  n'est  que  peu  à  peu  que  l'anglais  con- 
quit ses  positions.  La  transition  eût  pu  être  ailleurs  assez  brusque  ; 
le  caractère  anglais,  respectueux  des  traditions,  la  fit  très  lente. 

Dans  les  actes  publics  l'anglais  ne  se  substitua  au  français 
que  vers  le  milieu  du  xv*"  siècle  ^;  dans  les  actes  privés,  un  peu 
plas  tôt,  mais  les  documents  en  anglais  du  xiv=  siècle  sont  assez 

1.  V.  Higden,  Pohjchi'onicon.  éd.  Babington,  II,  IGl. 

•<  2.  Ilem  p'ce  q  monstre  est  soventfoitz  au  Roi,  p  Prelatz,  Ducs,  Counts,  Barons, 
et  tout  la  cÔe,  les  g-^ntz  meschiefs  q  sont  advenuz  as  plu?ours  du  reaime  de  ce 
q  les  levés  custumes  et  estatutz  du  dit  reaime  ne  sont  pas  conuz  côement  en 
mesme  le  reaime,  n  cause  qils  sont  pledez  monstrez  et  juggez  en  la  lange 
Franceis,  qest  trop  desconue  en  dit  realme,  issint  q  les  gentz  q  pledent  ou  sont 
empledez  en  les  Gourtz  le  Roi  et  les  Courtz  dautres,  nont  entendement  ne  conis- 
sance  de  ce  qest  dit  p"  eulx  ne  contre  eulxPlour  Scrgeantz  et  aut[re,'s  pledours; 
et  q  resonablement  les  dites  leyes  et  custumes  srejront  le  plus  tost  apris  et  conuz 
et  mieultz  entenduz  en  la  lange  usée  en  dit  realme,  et  n  tant  chescun  du  dit 
realme  se  p'roit  mieultz  gov[er]ner  sanz  faire  offense  a  laleye.  et  le  mieultz  garder 
sauver  et  défend r  ses  héritages  et  possessions;  et  en  div[er]ses  régions  et  paiis, 
ou  le  Roi  les  nobles  et  autrs  du  dit  realme  ont  este,  est  bon  gov[er]nement  et 
plein  droit  fait  a  chescun  n  cause  q  lour  leyes  et  custumes  sont  apris  et  usez  en 
la  lange  du  paiis.  Le  roi  désirant  le  bon  gov[er]nement  et  t^rajnqillite  de  son 
poeple,  et  de  ouster  et  eschure  les  maulx  et  meschiefs  q  sont  advenuz,  et  pur- 
ront  avener  en  ceste  v>lie,  ad  p''  les  causes  susdites  ordeigne  et  establi  del  assent 
avantdit  q  toutes  plees  q  s[ejront  a  pleder  en  ses  Courtz  queconqes,  devant  ses 
Justices  queconcjes  ou  en  ses  autres  places  ou  devant  ses  autrs  Ministres  qconqes 
ou  en  les  Courtz  et  place?  des  autrs  Seign's  qeconqes  deinz  le  realme,  soient 
pledez,  munstretz,  defenduz,  resjionduz,  debatuz  et  juggez  en  la  lange  engleise; 
et  qils  soient  [entreez]  et  enrouliez  en  latin  ».  (An  30,  Ed.  111.  1302.  Slatutes 
of  Ihe  Realm,  tome  I,  p.  3"5.) 

3.  La  série  des  diplômes  français  remonte  à  1213;  dans  la  seconde  moitié  du 
xwf  siècle  le  français  évince  complètement  le  latin. 


o28  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

rares,  et  on  voit  en  1438  la  comtesse  Anna  de  Statîord  s'excnser 
encore  de  s'en  servir  pour  son  testament  '.  En  justice,  l'anglais 
ne  pénétra  pendant  longtemps  pas  ailleurs  que  dans  les  proto- 
coles ;  tout  le  reste  demeura  français,  au  point  qu'un  jurisconsulte 
du  xv"  siècle,  déjà  cité  par  du  Gange  {GIoss.  Pref.,  XX),  For- 
tescue,  jugeait  encore  impossible  à  un  juriste  de  son  temps  de 
se  passer  du  français  '.  Cromwell  en  avait  abrogé  l'usage,  mais 
cette  «  nouveauté  »  disparut  sous  Charles  II,  et  c'est  au 
xvin"  siècle  seulement  que  l'emploi  exclusif  de  l'anglais  devint 
obligatoire  devant  les  tribunaux.  En  1706  une  motion  en  ce  sens 
avait  été  repoussée  à  la  chambre  basse;  elle  eut  encore  peine  à 
passer  le  4  mars  1731  ^ 

Au  Parlement,  l'anglais  apparut  d'abord  dans  les  pétitions 
(1386).  Mais  on  n'en  rencontre  que  quatre  exemples  encore  sous 
le  règne  d'Henri  Y  (1413-1422).  Il  faut  descendre  à  1444  pour 
les  trouver  régulièrement  rédigées  en  cette  langue.  Il  n'y  est 
pas  répondu  en  anglais  avant  1404.  Les  procès-verbaux  des 
séances  ne  se  tiennent  en  anglais  qu'à  partir  d'Henri  YI.  Les 
lois  continuent  aussi  à  être  formulées  en  français  ou  en  latin 
jusqu'à  la  fin  du  xv"  siècle  (1488-1489).  La  force  de  la  tradition 
a  même  été  si  grande  qu'aujourd'hui  encore,  certaines  formules 
du  pouvoir  exécutif  sont  en  français  :  la  Reine  approuve  les 
bills  par  les  mots  :  la  Heine  le  veitit;  elle  met,  plus  rarement,  son 
veto  en  ces  termes  :  lalîelne  s'aclviseiri.  Elle  «  remercie  aussi  ses 
loi/aux  sujets  »,  elle  donne  «  couf/é  (V élire  »  un  évêque,  etc. 

Les  premiers  travaux  sur  la  langue  française  en 
Angleterre.  —  L'habitude  traditioiinrdle ,  qui  se  maintint 
loiigtomj)S  en  Angleterre  d'appreinh-e  le  français,  eut  une  consé- 
quence que  je  ne  saurais  négliger  de  mentionner.  Elle  y  fit 
naître  joute  une  série  de  travaux  destinés  à  l'enseignement  de 
notre  langue,  qui  n'eurent  longtemps  aucun  équivalent  sur  le 
continent,  et  constituent  la  seule  littérature  grammaticale  que 
nous  ayons  avant  le  xvi"  siècle  \ 

1.  le  premier  testament  en  anglais  connu  est  de  12iis. 

2.  Lih.  de  laiul.  Aiir/l.  c.  4s  dans  Ducange,  Glo.ssariion  mcdi.r  et  tnfim.T  lali- 
nilalis,  Pref.,  xix. 

:f.  Encore  s"agissail-il  là  d'exclure  le  latin  plus  (pie  le  franeais.  D'après  Fishel. 
Vcrf'fix.sunf/  Eu;/lanf/.s.  2''  éd.,  i'iO,  c'est  de  nos  jours  seulement  que  le  français  a 
ioin|ilèlement  disparu. 

4.  11  nous  est  parvenu  deux  grammaires  provençales  du  moyen  âge,  celle  de 


LE  FRANÇAIS  A  L'ETRANGER  529 

Déjà  un  manuscrit  du  xui=  siècle  a  recueilli  un  glossaire  latin- 
français  par  matières,  sorte  de  nominale,  rédigé  en  Angleterre. 
Et  à  la  fin  du  même  siècle  ou  au  commencement  du  suivant, 
Gautier  de  Biblesworth  réunissait  pour  une  grande  dame,  Dvo- 
nyse  de  Monchensy,  un  certain  nombre  de  mots  dont  il  voulait 
enseigner  le  sens,  le  genre  et  l'orthog-raphe '.  C'est  là  l'origine 
de  la  lexicologie  française  -. 

On  rencontre  aussi  à  cette  époque  des  «  manuels  de  conver- 
sation »  à  l'usag-e  des  voyageurs,  tels  qu'on  en  verra  réguliè- 
rement paraître  en  toutes  lang-ues  jusqu'à  nos  jours.  Le  plus 
ancien  de  ces  guides  est  Va.  Manière  de  lanfjafje,  que  M.  Paul  Meyer 
a  publiée  d'après  un  manuscrit  du  Musée  Britannicjue.  Il  a  été 
écrit  à  «  Bury  St  Esmon  en  la  veille  de  Pentecost,  l'an  de  grâce 
mil  trois  cenz  quatre  vinz  et  seize  '.  » 

Enfin,  on  a  imprimé  de  nos  jours  de  petits  manuels  théori- 
ques de  g-rammaire,  qui  remontent  au  xv^  et  au  xiv"  siècle. 
M.  Stûi'zinger  en  a  publié  un  \  qui  a  été  composé  par  un  Anglais, 
soucieux  de  ramener  la  graphie  anglo-normande  au  type  fran- 
çais, entre  le  milieu  du  xiu^  et  le  milieu  du  xiv*^  siècle.  C'est  la 

Raymond  Vidal  et  Hugues  Faidit.  mais  aucune  grammaire  française.  L'a.  b.  r. 
est  toutefois  un  sujet  sur  lequel  plusieurs  trouvères  se  sont  exercés.  V.  Jubinal, 
Contes,  dits  et  fabliaux,  IL  27o  et  note  F. 

1.  Publié  par  Wright,  A  volume  of  vocahularief,  London,  d837,  4°,  p.  142-17i. 

■2.  M.  l'aul  Meyer  remarque  avec  raison  que  les  traités  d'Alexandre  Ncckam 
et  de  J.  de  Garlande  (publiés  par  Scheler,  Leipzig.  i8G7)  ont  pu,  à  cause  des 
gloses  qu'ils  contiennent,  servir  déjà  h  l'étude  du  français. 

3.  Revue  critique,  1870  p.  oS2  et  suiv.  Supplément  paru  en  1873.  Cf.  Stcngel. 
Zlschft.  fiir  neufv.  Spvache  u.  Litteratur,  I,  i-lo.  En  voici,  à  titre  de  curiosité,  un 
extrait; 

■<  IX  :  Quant  un  homme  encontrera  aucun  ou  matinée,  il  luy  dira  Inut  courtoi- 
sement ainsi  :  »  Mon  signour.  Dieux  vous  donne  boun  malin  ot  bonne  aventure!  ■■ 
Vel  sic  :  Sire,  Dieux  vous  doint  boun  matin  et  bonne  estraine.  —  Mon  amy, 
Dieux  vous  doint  bon  jour  et  bonne  encontre.  »  Et  a  mydy  vous  jiarlerez  en  cest 
manière  :  ■<  Mon  s^  Dieux  vous  donne  bon  jour  et  bonnes  heures!  •>  Vel  sic  : 
•'  Sire,  Dieux  vous  beneitet  la  compaignie!  »  A  piétaille  vous  direz  ainsi  :  «  Dieux 
vous  gart!  ■■  Velsic  :  •■  Sta  ben  •-  vel  sic  Reposez  bien.  Et  as  œuvrers  et  labourers, 
vous  direz  ainsi  :  ■<  Dieux  vous  ait!  mon  amy  »  :  vel  sic  :  Dieux  vous  avance, 
mon  compaignon.  Bien  soiez  venu,  biau  sire.  Dont  venez-vous?  »  Vel  sic  : 
■'  De  quel  jiart  venez-vous?  —  Mon  s%  je  vient  île  Aurilians.  —  Que  nouvelles 
là?  Mon  s'",  il  va  grant  débat  entre  les  escoliers,  car  vrayement  ils  ne  ressent 
de  jour  en  nutrc  de  combatre  ensamble.  » 

\.  Orlhofj raphia  r/allica,  Heilbronn,  Henninger,  1884.  L'auteur  ne  parle  pas 
seulement  écriture;  il  donne  par  endroits  à  son  lecteur  de  véritables  règles  de 
morphologie  et  même  de  syntaxe  : 

p.  21.  «  llcm  jeo,  7710]/,  nous,  vous,  hiij,  les.  etc.,  seront  escript[z]  touz  jours 
avant  les  verbes  come  vous  vous  a  forcez-,  nous  vous  mandons,  il  vous  prie,  cil  vous 
manace.  >• 

p.  21.  ••  Item  meus,  tuus,  suus  quando  adjunguntur  mascuiino  generi,  debenl 
scriby  mon,  ton,  son,  (juanilo  feminino  ma,  ta,  sa.  » 

HiSTOlKK    DE    L.\.    LANGUK.    1!.  O-i 


530  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

pioinirro  ôtiido  qui  nous  soit  parvenue  sur  l'orthographe,  qui 
«levait  en  })rovoquer  tant  d'autres. 

Cehii  (le  tous  ces  ouvrages   qui    ressemble  le  mieux  à    une 
grammaire    est    le    Douait   français     Je    Barton    (vers    1400, 
avant   1409)  '.   Amateur    passionné   de   notre   langue,   l'auteur 
avait  été  écolier  de  Paris,  quoiqu'il  «  fut  née  en  la  conté  de 
Cestre  ».  Il  fit  «  fair  à  ses  despenses  et  très  grande  peine  par 
plusieurs  bons  clercs  de  ce  language  francois  avant  dite  »,  un 
«  Douait  francois  pour  briefment  entroduyr  les  Englois  en  \a 
droit  language  du  Paris  et  de  pais  la  d'entour,  laquelle  language 
en  Engliterre  on  appelle  doulce  France.  »  Son  traité,  quelque 
bref  qu'il  soit,  est  intéressant,  il  donne  des  théories  assez  claires, 
et  en   général  assez  justes.  La  terminologie  même  y  est  suffi- 
sante, étant  directement  fondée  sur  la  terminologie  latine,  et 
ce  Douât,  dont  je  ne  voudrais  pas   surfaire  la  valeur,   ouvre 
convenablement  la  série  de  nos  grammaires  '.  S'il  n'était  pas 
taché  par  un  certain  nombre  d'anglicanismes,  il  ne  serait  guère 
au-dessous  de  certaines  productions  analogues  du  xvi^  siècle  ^. 
Influence  du  français  sur  l'anglais.  —  Je  ne  saurais 
non  plus  passer  sous  silence,  bien  que  ces  faits  appartiennent 
plutôt  à  l'histoire  de  la  langue  anglaise,  que  la  longue  domi- 
nation du  français  a  eu  sur  le  développement  de  l'anglais  une 
influence  considérable,  du  reste  encore  incomplètement  étudiée. 
Suivant  quelques  historiens  de  la  langue  anglaise,  il  a  hâté  la 
chute  de  certaines  consonnes  de  l'anglo-saxon,  comme  les  gut- 
turales (conservées  en  écossais),  aidé  à  l'assourdissement  des 
finales,  et  aussi  à  l'introduction  de  sons  nouveaux;  il  a  contribué 


1.  V.  Slengel.  Zlschff  f.  iifr.  Spr.  u.  LUI.  1.  25. 

■2.  Voici,  ;i  titre  d'exemplt'.  un  passape  concernant  les  modes  : 

»  Quanlz  meufs  est-il?  Cinq.  Quclx?Le  indicatif,  ce  est  que  demonslre  vray  ou 
fauls,  si  corne  Jf?  mjme;  le  impératif,  c'est  que  commande  chose  a  eslre  faite,  si 
corne  aymes  tu,  nyme  cil;  le  optatif  c'est  ([uc  désire  chose  a  faire,  si  come  ,/> 
aymeroie;  le  conjunctif,  c'est  que  joint  à  luy  un  aullre  raison,  si  come  ijuant  je 
ayse,  tu  serras  ame;  le  infinitif  c'est  un  verbe  que  n'est  pas  certain  de  luy 
même,  et  pour  ce  apent  il  d'un  aultre  verbe,  si  come  Jr  (/sire  aymer.  Et 
H-y  il  faull  prendre  }j;arde  que  vous  ne  mettez  pas  un  meuf  ne  un  temps  pour 
un  aullre,  si  come  font  les  ydios,  disans  ainsi  Je  prie  a  Pieu  i/ue  je  ay  Inmne 
aventure;  qar  ils  diroient  la  que  je  aye  bonne  aventure,  et  non  pas  que  je  ay. 
pour  ce  que.;>  (/>/  est  le  présent  du  indicatif  et  je  aye  est  le  future  de  l'optatif... 

3.  Ceux  qui  seront  curieux  de  suivre  plus  loin  cette  histoire  trouveront  dans 
VOrtluiyrapkia  yalUrado.  Sliirziufïer,  à  la  page  xxi  de  l'Introduction,  les  rensei- 
gnements nécessaires.  L'auteur  a  donné  une  classification  chronologique  des 
traités  rpu  sont  arrivés  jusqu'à  nous.  Cf.  Slengel.  1.  v. 


LE  FRANÇAIS  A  L  ETRANGER  531 

à  faire  abandonner  les  ilexions,  à  restreindie  la  formation  du 
pluriel  à  l'adjonction  d'une  s,  il  a  influé  sur  l'ordre  des  mots. 
D'une  manière  plus  générale,  il  a  accentué  la  division  des  dia- 
lectes, et  l'évolution  de  la  langue  vers  l'analyse.  Mais  tous  ces 
faits  ont  besoin  d'être  rigoureusement  contrôlés,  et  jusqu'ici  les 
gallicismes  de  l'anglais  n'ont  été  complètement  étudiés  que  dans 
son  vocabulaire. 

Là,  les  apports  du  français  sont  visibles  et  facilement  recon- 
naissables.  On  aurait  tort  de  se  figurer  du  reste  que  l'invasion 
du  pays  a  été  suivie  d'une  poussée  brusque  amenant  une  sem- 
blable invasion  de  mots  nouveaux  dans  la  langue  indigène. 
Tout  au  contraire,  l'infiltration,  loin  d'être  torrentielle,  a  été 
assez  lente,  et  n'a  atteint  sa  plus  grande  intensité  qu'au 
xiv"  siècle,  lorsque  les  deux  races  se  sont  fondues  \  L'anglais 
moderne  a  conservé  une  foule  de  ces  mots,  parmi  lesquels  bon 
nombre  que  nous  avons  nous-mêmes  perdus  %  ou  dont  nous 
avons  modifié  le  sens  ^ 

D'autres  appartiennent,  sous  des  formes  peu  différentes,  aux 
deux  langues.  Citons  sous  leur  forme  anglaise,  où  on  reconnaîtra 
facilementles  correspondants  français  :  accord,  advantage,  adven- 
ture,  air,  amiable,  appetite,  avaunt,  balance,  beauty,  blâme, 
caitif,  carriage,  cause,  company,  confound,  confusion,  contrary, 
countenance,  country,  cruel,  debate,  demand,  devour,  discover, 
disdain,  doubt,  estate,  excuse,  face,  flower,  fortune,  gênerai, 
govern,  guide,  bonest,  humour,  jolly,joy,  language,  malady,  mar- 
riage,  mischief,  nourish,  nurse,  opinion,  pain,  parochial,  please, 

1.  Une  foule  d'auteurs,  anglais  surtout,  ont  compté  les  mots  romans  des 
anciens  textes.  Leurs  calculs  ne  concordent  pas  toujours.  On  dit  que  dans  la 
Saxon  Chronicle  (I086-llo4),  il  y  aurait  moins  de  20  mots  français.  En  1205  le 
BriU  de  Layamon  en  aurait  à  peine  100;  en  1298  les  300  premiers  vers  de  Robert 
de  Gloucester  en  auraient  100;  en  1303  les  500  premiers  de  Robert  Manning, 
de  Bru  une,  170.  Mais  nous  avons  vu  plus  haut  le  cas  qu'il  faut  faire  de  sem- 
blables calculs,  pour  lesquels  on  semble  s'être  passionné  en  Angleterre.  (Voyez 
dans  Elze,  Grundriss  der  englischen  Philologie,  p.  241,  une  page  intéressante 
sur  ce  point,  malheureusement  gâtée  par  des  préoccupations  étrangères  à  la 
science  ;  cf.  Baret,  Ei.  sur  la  l.  anglaise  au  XiV"  s.,  p.  39  et  suiv.). 

2.  Daintg,  v.  fr.  dainliê  (friandise),  to  didrain,  v.  fr.  dislraindre  (saisir); 
cU/els,  v.  fr.  castels  (biens,  meubles);  to  indite,  v.  fr.  endiler  (dicter,  composer); 
ti'ife,  V.  fr.  e.9//'(7  (lutte);  galilee  v.  fr.  galilêe  (portique);  meiny,  v.  fr.  maisnie 
(gens  de  la  maison);  to  plash,  v.  fr.  plaissier  (entrelacer);  pledge,  v.  fr.  plege 
{caiUlion);  pie nty,  v.  fr.  plenté  (abondance);  ravinons  v.  fr.  ravinos  (impétueux): 
revel,  v.  fr.  revel  (fête,  banquet)  ;  roainer,  v.  fr.  romier  (voyageur,  vagabond), 
remember,  v.  fr.  remembrer  (rappeler),  etc. 

3.  Cf.  les  mots  devise,  dais,  ranopg,  to  doubt,  présence  aux  mots  français  deiiie, 
dais,  canapé    douter,  présence. 


532 


LA   LANGUE  FRANÇAISE 


plenteous,  poignant,  preach,  promise,  purchase,  record,  robe, 
rude,  season,  sieg-e,  sojourn,  solace,  traitor,  usage,  vain,  very. 

Le  dénombrement  total  de  ces  mots  a  été  plusieurs  fois  tenté, 
en  particulier  en  France  par  Thommerel  dans  ses  Recherches  sur 
la  fusion  du  franco-nori/iaiid  cl  ilr  l' anglo-saxon  (Pai'is,  1841). 
Le  résultat  semble  être  qu'en  anglais,  les  mots  d'origine  latine 
—  mais  il  faut  tenir  compte  que  beaucoup  de  ceux-là  ne  vien- 
nent pas  du  français,  —  sont  deux  fois  plus  nombreux  que 
ceux  d'origine  allemande.  Toutefois  ces  cbilTres  globaux,  en 
admettant  qu'ils  soient  exacts,  ne  prouvent  rien  contre  le 
caractère  essentiellement  germanique  de  la  langue  anglaise. 
S'il  est  vrai  que  noml)re  de  mots  très  usuels  :  sir,  master,  niis- 
tress,  adventure,  confort,  message,  content,  jilrasant,  etc.,  etc., 
sont  de  provenance  fiançaise,  la  grande  masse  des  termes  d'agri- 
culture, de  marine,  et,  pour  se  placer  à  un  point  de  vue  i)lus 
])hilologique,  les  verbes  auxiliaires,  les  articles,  les  pronoms,  les 
prépositions,  les  noms  de  nombre,  les  conjonctions,  appartien- 
nent presque  sans  exception  au  vieux  fonds  germanique,  et  ce 
sont  là  les  éléments  essentiels  de  la  langue,  autour  duquel  le 
reste  n'est  qu'aggloméré  ^ 

L'anglais  a  peut-être  perdu  quelque  cbose  de  son  homogé- 
néité historique  à  accueillir  tant  d'importations  de  l'étranger, 
mais  les  avantages  qu'il  en  a  retirés  sont  considérables  aussi.  Sa 
i-iche,  on  pourrait  piesque  dire,  son  incomparable  synonymie, 
il  la  doit  pour  beaucoup  à  la  coexistence  des  termes  saxons  et 
romans,  qui  rarement  sont  tout  à  fait  équivalents.  C'est  grâce 
à  elle  qu'il  peut  distinguer  :  to  end  et  lo  finish  \  feather  et  plume; 
feeling  et  senti)nent;  fiend  et  ene/ng;  freedom  et  libertg;  grave, 
tomh  et  sepulclire;  land  et  counfrg;  loicn  et  cilg;  wild  et  savage; 
wish  et  désire. 

Essaver  d'extraire  du  trésor  commun  ce  (|ui  y  est  conservé 
depuis  si  longtemps,  de  séparer  ce  qui  est  non  pas  superposé 
mais  profondément  mèb'  par  les  siècles,  comme  un  patriotisme 
mal  entendu  l'a  conseilb'  parfois  à  quelques-uns,  est  une  (inivre 
vaine,  et  si  pareille  tentative  était  faite  chez  nous,  eUc  ne  man- 
querait pas  de  paraître  hors  ib'  France  assez  ri(nciile. 


I.  Cf.    Ik'hrcns,  Roman.  Sludicii,  Y.  _'.    10   ri    siiiv.;  VA/r.  Griuulriss  dcr  m;//. 
l'Iiil.  ;:  2-2i;. 


LE  XIV  SIÈCLE  533 


IV.  —  Le  XIV'  siècle. 


Vers  le  milieu  du  xiv^  siècle,  les  pires  fléaux,  l'invasion,  la 
guerre  civile,  la  peste  désolent  à  la  fois  la  France  qui  tombe 
dans  un  état  effroyable  d'anarcbie  et  de  misère.  Le  règ^ne  de 
Charles  V  lui  procure  à  peine,  au  prix  des  plus  lourds  sacri- 
fices, un  instant  de  relâche.  Lui  mort,  sous  des  résrents  sans 
scrupule,  un  roi  fou,  une  reine  criminelle,  la  situation  devint 
plus  terrible  encore,  et  il  sembla,  comme  dit  un  contemporain, 
que  le  pays  était  à  l'agonie,  et  qu'il  allait  périr,  pour  peu  que 
.son  mal  durât.  On  sait  comment  il  fut  sauvé  par  une  prodig-ieuse 
épopée;  néanmoins  ces  secousses  successives  avaient  ébranlé  la 
vieille  société,  et  ruiné  l'édifice  que  le  moyen  âge,  avait  cru  fondé 
pour  l'éternité  sur  la  féodalité  et  sur  l'Église.  Celle-ci,  malgré 
l'ardeur  de  la  foi  qui  persiste,  est  compromise  désormais  pour 
longtemps  par  des  abus  de  toute  sorte  et  des  désordres  scandaleux. 
Celle-là,  sous  les  coups  de  ses  adversaires  et  sous  le  poids  de  ses 
propres  folies,  tombe  à  une  décadence  dont  elle  ne  se  relèvera 
plus.  Comme  les  institutions,  et  plus  qu'elles,  l'esprit  public 
change;  un  nouvel  idéal  social,  moral,  intellectuel,  commence 
à  naître,  déjà  très  net  pour  quelques-uns.  Aussi  sont-ce  le 
XIV''  siècle,  et  ceux  qui  le  suivent,  qui  pourraient  avec  raison 
être  appelés  des  siècles  de  moyen  âge;  intermédiaires  entre  les 
temps  féodaux  qui  finissent  et  les  temps  modernes  qui  commen- 
cent, ils  sont  à  la  fois  un  temps  de  décadence  et  un  temps  de 
préparation.  Ce  caractère,  sensible  dans  la  littérature,  l'est  aussi 
dans  la  langue.  L'âge  du  moyen  français  est  l'âge  oîi  la  vieille 
langue  se  déconstruit,  oij  la  langue  moderne  se  forme.  Il  s'ouvre 
peu  après  l'avènement  des  Valois,  et  ne  se  ferme  qu'après  celui 
des  Bourbons.  Entre  ces  deux  dates,  pourtant  bien  éloignées, 
la  langue  n'atteint  jamais  un  de  ces  états  d'équilibre  où  les  lan- 
gues se  tiennent,  en  apparence  fixées  pour  un  temps.  Le  fran- 
çais moderne,  le  vieux  français  aussi  ont  eu  de  ces  moments,  le 
moyen  français  non.  Il  a  des  époques,  aucun  période. 

Les  contemporains  eux-mêmes  se  sont  aperçus,  presque  dès 


534  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

le  début  tle  ce  désordre.  Nul,  dit  vers  la  fin  du  siècle,  dans  sa 
préface,  un  Lorrain  qui  traduit  les  psaumes  de  David,  ne  tient 
en  «  son  parleir  ne  rigle  certenne,  mesure  ne  raison,  et  laingrue 
romance  est  si  corrompue,  qu'à  poinne  li  uns  entent  l'aultre;  et 
à  poinne  puet  on  trouveir  à  jourdieu  persone  qui  saiclie  escrire, 
anteir,  ne  prononcier  en  une  meismes  semldant  menieire,  mais 
escript,  ante,  et  prononce  li  uns  en  une  guise  et  li  aultro  en  une 
aultre  ».  L'étude  qu'on  peut  faire  des  textes  de  l'époque  con- 
firme pleinement  ce  témoignage.  Les  meilleurs  écrivains, 
Oresme,  Froissart,  Gerson,  sont  sans  cesse  en  opposition  avec 
eux-mêmes,  et  d'autre  part  leur  langue  à  tous  est  à  une  telle 
distance  de  celle  de  la  fin  du  siècle  précédent  qu'un  scribe  de 
leur  temps,  en  transcrivant  Joinville  d'après  l'exemplaire  donné 
à  Louis  le  Ilutin  le  dénature  complètement;  il  a  fallu  pour 
rétablir  le  texte  primitif  une  véritable  restitution  '. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  des  causes  nouvelles  interviennent 
alors  pour  mettre  en  jeu  des  forces  transformatrices  jusque-là 
inactives.  Nullement,  les  agents  comme  les  effets  sont  au 
xiv'  siècle  les  agents  et  les  effets  des  âges  antérieurs.  La  plupart 
des  phénomènes  linguistiques  qu'on  relève,  même  les  plus 
importants,  ne  sont  que  la  suite  de  phénomènes  analogues,  et 
marquent  la  conclusion,  simplement  même  parfois  une  jdiase, 
d'une  évolution  précédemment  commencée. 

Je  ne  saurais  trop  insister  sur  cette  observation  au  commen- 
cement de  ce  chapitre,  bien  qu'elle  ait  été  faite  d'une  manière 
générale  au  début  de  mon  étude;  il  ne  faut  }tas  que  la  division 
que  j'adopte  moi-même  trompe  sur  le  caractère  de  l'époque. 
C'est  celle  d'une  révolution  sans  doute,  mais  dans  les  langues 

—  et  à  y  réfléchir  on  comprend  qu'il  ne  puisse  en  être  autrement, 

—  les  révolutions  intérieures,  quelque  soudaines  que  des  cir- 
constances extérieures  favorables  puissent  les  rendre,  ne  sont 
en  général  <pie  le  triomphe  il'un  nombre  plus  ou  moins  grand 
de  tendances  jusque-là  ou  faibles  ou  contenues,  (|ui  s'accusent 
ou  se  donnent  carrière,  mais  dont  les  origines  remontent  (picl- 
quefois  très  h)in.  Il  est  inênic  rai'c  (pie  ces  tendances  restent 
longtemps  lout-à-fail    laleiilcs.  cl  (pToii   n'en  aperçoive  pas  les 

I.  On  s'en  rendra  coniplc  en  comparant  l'cdiliDn  Micliel.  (|ui  rejiroduit  le 
manuscrit,  à  l'édition  <le  Wailly,  qui  le  corrige  (Paris,  1«08  et  I871J. 


LE  XIV«  SIECLE  b3o 

effets  bien  avant  l'époque  de  la  crise.  Dans  le  cas  particulier  qui 
nous  occui)e,  le  mouvement  s'annonce  très  net  dès  le  xm*^  siècle, 
pour  certains  laits  bien  auparavant  encore.  La  décadence  de 
l'ancien  français  est  cependant  du  xiv%  parce  que  c'est  alors 
que  les  changements  deviennent  à  la  fois  et  plus  généraux  et 
plus  ra}ii(les. 

Nouvelles  tendances  dans  la  graphie.  —  Au  premier 
aspect,  ce  qui  fra[)pe  dans  un  texte  du  xiv"  siècle,  c'est  la  con- 
fusion et  l'incohérence  de  la  forme  extérieure  elle-même.  Plus 
de  tradition  dans  la  graphie;  des  fantaisies  de  toute  sorte, 
où  l'on  démêle  cependant  un  souci  constant  de  l'étymologie, 
caractéristique  de  la  nouvelle  époque,  changent  la  vieille  figure 
des  mots.  Les  consonnes  se  doublent  [mille,  flamme,  souffrir, 
attendre,  /faire.  Heur.),  des  finales  sont  rétablies  telles  qu'elles 
étaient  en  latin  {grand,  accord,  long  au  lieu  de  grant,  acort,  lonc), 
des  groupes  détruits  par  le  jeu  régulier  des  lois  phonétiques, 
se  reconstituent  {amictié ,  faict,  debte,  soubz,  escripre,  heufs, 
clefs);  d'autres  s'établissent,  qui  n'avaient  jamais  existé  ni  en 
latin  ni  en  roman  {auctentic ,  apvril,  complectement,  anltre, 
doulx,  cheimulx);  Vh  initiale  réapparaît  dans  les  mots  qui 
l'avaient  laissée  tomber,  et  par  analogie  dans  d'autres  oii  elle 
est  tout  à  fait  étrangère  [honereux,  hermite,  habondance)  ;  le  / 
et  le  c  se  disputent  les  finales  en  tion,  se  prend  la  place  de  s 
[tristesce,  espasce,  scilence)  ;  x  ei  z,  par  des  confusions  singu- 
lières, usurpent  sur  s  [glorieux,  paix,  maiz,  boiz,  troiz)  ;  tout 
cela  de  façon  hésitante,  intermittente,  au  point  qu'un  même 
mot,  d'une  ligne  à  l'autre,  se  présente  sous  deux  formes  diffé- 
rentes, affublé  ou  non  à  la  nouvelle  mode.  Ces  innovations 
donnent  à  l'écriture  un  aspect  pédantesque,  les  contradictions 
lui  donnent  un  aspect  chaotique  ;  l'un  et  l'autre  traduisent  assez 
bien  l'état  intérieur  de  la  langue.  Cependant  ce  n'est  jtoint 
comme  signes  de  confusion  seulement  qu'il  faut  noter  ces  faits. 
Ils  marquent  le  moment,  je  ne  dirai  pas  où  l'on  commence  — 
cette  habitude  remonte  aux  premiers  temps  —  mais  où  il  devient 
presque  d'usage  régulier  de  chercher  dans  l'écriture  autre  chose 
que  la  représentation  des  sons,  de  donner  aux  mots  une  figure, 
qui  représente  autant  leur  étymologie  que  les  sons  vérital)les 
dont  ils  sont  composés.  Nous  verrons  plus  tard  que  ces  fan- 


536  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

taisies,  devenues  des  dogmes,  cette  graphie,  élevée  à  la  dignité 
d'orthographié,   pés(>  encore  sur  la  langue. 

Changements  intérieurs.  Les  formes.  —  Quant  à  révo- 
lution intérieure  que  suhit  alors  le  français,  elle  est,  qu'on  en 
considère  les  causes  ou  simplement  la  direction,  non  pas  unique, 
mais  double;  spontanée  d'une  jtart,  ou  du  moins  hâtée  seule- 
mi^nt  par  les  circonstances  extérieures  ,  mais  sans  qu'aucune 
influence  adventice  en  détermine  le  sens,  elle  se  présente,  au 
contraire,  d'autre  part,  comme  tout  artificielle  et  savante;  de  là 
deux  classes  de  changements,  les  uns  naturels,  les  autres  hors 
nature. 

Les  chang-ements  normaux  atteignent,  comme  à  toutes  les 
époques,  à  la  fois  la  prononciation,  le  lexique,  la  grammaire  de 
la  vieille  langue.  Il  en  est  un  certain  nombre  qui  méritent  sans 
doute  toute  l'attention  du  linguiste,  mais  que  néanmoins  je  ne 
retiendrai  pas  ici,  parce  tju'ils  sont  d'ordre  tout  ordinaire.  Ainsi 
la  réduction  des  hiatus  conservés  dans  des  mots  comme  j^oiirrïez, 
diable  n'est  que  le  corollaire  des  réductions  analogues  antérieure- 
ment opérées.  Semblables  faits  se  rencontrent  dans  toutes  les  épo- 
ques. J'ajoute  que,  à  dire  vrai,  les  phénomènes  de  ce  genre, 
qu'on  relève  alors,  sont  en  nombre  relativement  petit.  En  pho- 
nétique, par  exemple,  oii  l'ancien  français  lui-même  aA^ait  vu  le 
jeu  régulier  des  lois  amener  des  changements  si  considérables, 
les  nouveautés  sont  peu  nombreuses  et  peu  importantes;  le 
consonantisme  de  la  langue  reste  presque  intact,  le  vocalisme 
est  peu  altéré. 

Bien  plus  intéressants  déjà  sont  des  faits  comme  la  substitu- 
tion du  possessif  masculin  au  féminin  devant  les  su])stantifs 
commençant  par  des  voyelles  ou  h  muette,  et  la  généralisation  de 
ce  singulier  solécisme,  qui  nous  fait  dire  mon  amie  à  côté  de  ina 
mère  \  Est-ce  besoin  de  marquer  le  raj»port  de  possession  jiar 
une  forme  non  susceptible  d'élision,  })ar  suite  j)lus  sonore  et  plus 
reconnaissable?  Il  est  certain  qu'à  ce  moment,  si  cette  raison  était 
la  vraie,  la  substitution  serait  significative.  En  elTet  plusieurs 
changements  semblent   trahir  le  besoin  de   manpier  plus  lorte- 

1.  I.c  vieux  fr;inrais  cliilniL  la  voyc^lli;  cl  disait  in\imic,  m'ima;/i'.  Il  est  resté 
m'nmie  devenu  mo  mie;  vi'fimntir.  Le  premier  texte  où  on  trouve  le  masculin 
est  la  traduetionVJes  sermons  de  saint  licriiard  :  il  ne  triomphe  complèlement 
qu'an  xv°  siècle. 


LE  XIV"  SIECLE  537 

mont  les  rapports.  Ainsi  les  formes  élidées,  communes  au  moyen 
âge,  celles  des  pronoms  au  moins,  disparaissent  :  ne  le,  si  le,  je 
le,  ne  les,  si  les,  je  les,  remplacent  7iel,  sil,jel,  nés,  sis,  jes,  débris 
d'un  système  de  contraction  autrefois  plus  répandu,  et  qui,  dès 
le  x\f  siècle,  était  allé  se  restreignant.  Les  besoins  analytiques 
de  la  syntaxe  l'emportent  là  sur  les  tendances  phonéticpies.  C'est 
aussi  le  temps  où  les  pi'onoms  personnels  deviennent  de  i)lus 
en  plus  usuels  devant  les  verbes,  oii,  fait  plus  caractéristique 
encore,  les  démonstratifs  commencent,  faute  de  suffire  à  la 
distinction  des  choses  prochaines  et  lointaines,  à  se  renforcer  à 
l'aide  des  adverbes  ici  et  là  '. 

Dans  les  adjectifs,  la  distinction  à  laquelle  j'ai  fait  allusion 
[dus  haut,  entre  les  adjectifs  à  formes  spéciales  pour  le  mas- 
culin et  le  féminin  et  les  autres  tend  de  plus  en  plus  à  s'effacer. 
On  trouve  déjà  dans  la  vieille  langue  des  exemples  de  formes 
comme  fjirinde,  forte,  fêle,  courtoise,  gentile,  ardante;  au 
xiv^  siècle  ce  sont  des  séries  entières,  ainsi  celles  des  adjectifs 
en  el,  et  en  //,  qui  marquent  une  tendance  à  prendre  régulière- 
ment un  c  au  féminin,  sur  le  modèle  des  adjectifs  de  la  première 
classe. 

Les  adverbes  correspondants  se  trouvent  modifiés  du  même 
coup;  gramment,  forment,  cèdent  à  grandement ,  fortement,  qui 
les  auront  bientôt  remplacés  ^. 

Parmi  les  pronoms,  on  voit  le  personnel  il,  et  le  possessif 
lenr  cesser  d'être  invariables  et  prendre  Ys,  marque  du  pluriel. 
Mais  dans  cette  classe  de  mots,  ce  sont  les  possessifs  de  l'unité 
surtout  que  l'analogie  bouleverse.  Déjà  ceux  de  la  deuxième  et 
de  la  troisième  personne  avaient  été  influencés  par  la  première 
au  point  de  refaire  nombre  de  leurs  formes.  Au  xui^  siècle  le 
sujet  miens,  fait  analogiquement  sur  le  régime  mien,  avait 
trouvé  des  correspondants  dans  les  secondes  et  troisièmes  per- 
sonnes tiens,  siens.  Au  xiv%  tous  trois  reçoivent  au  singulier  et 

1.  Knauer  cite  dans  Huf/ucs  Capet  :  cliec/iy;  dans  Froissarl  :  CPc/n/,  dans  (Juve- 
lier  :  cil  là.  On  trouve  dans  Troïlus  :  ceste  ici/  ou  cesle  cy  (127, 130,  13 i,  lil,  etc.) 
ceslui/-ci  (133,  154,  etc.)  ce  cy  (137,  li2,  143,  145).  ce  temps  icy  (13."i),  cest  liomme 
cy  (147). 

2.  On  sait  que  ce  changement  n'a  pas  été  général  el  qu'un  certain  nombre 
d'adverl)es  continuent  aujourd'hui  encore  à  se  former  sur  la  forme  sans  e. 
Quoiiju'on  dise  épatcmt,  épatante,  on  en  tire  épatamment .  non  épatantemenf : 
le  premier  n'est  qu'un  mot  nouveau,  qui  fera  peut-être  son  chemin,  le  second 
sonne  aux  oreilles  comme  un  affreux  barbarisme. 


338 


LA   LANGUE  FRANÇAISE 


au  pluriel  un  féminin  mienne,  tienne,  sienne,  de  sorte  que  la  série 
des  formes  toniques  de  ce  modèle,  bàlie  tout  entière  sur  une 
seule  forme  d'un  seul  pronom,  est  complète,  et  que  les  formes 
régulières  et  étymologiques  n'ont  plus  qu'à  disparaître. 

Dans  le  verbe,  les  confusions  sont  bien  plus  grandes  encore. 
Elles  portent  d'abord  sur  les  flexions.  xVu  subjonctif  présent,  il 
n'y  a  plus  guère  que  des  troisièmes  personnes  :  otroit,  gart,  jmist, 
uimt  (E.  Deschamps),  qui  soient  préservées  de  l'invasion  de  Ve 
muet,  comme  elle  le  resteront  longtemps  encore  par  tradition. 
A  la  première  et  à  la  seconde  personne  l'envahissement  est 
complet.  A  l'indicatif  présent  la  vieille  forme  je  citant  subit  la 
même  addition,  et  cesse  de  se  distinguer  de  Je  remembre  ou  je 
tremble,  où  Ye  était  primitif,  ayant  servi  à  appuyer  le  groupe  de 
consonnes. 

Au  conditionnel,  en  attendant  (jue  la  même  substitution  ait 
lieu  à  l'imparfait,  ois  apparaît  à  la  fin  du  siècle,  chassant  oie, 
qui  était  étymologique  *.  Un  peu  plus  tôt  ons  et  ions  achevaient 
jusque  dans  les  subjonctifs,  comme  cltantiens,  de  prendre  la 
place  de  iens  ^  Enfin  et  surtout  les  verbes  de  la  première  con- 
jugaison en  ier,  sous  l'influence  de  la  masse  des  verbes  en  er, 
s'assimilent  à  ceux-ci,  et  clevisier,  manrjier,  enseirjnier,  conseillier 
deviennent  conseiller,  ensei(jner,  manf/er,  deviser.  C'était,  si  l'on 
songe  au  grand  nombre  de  ces  verbes  et  des  formes  où  Vi 
paraissait,  un  changement  de  première  importance. 

Encore  ne  sont-ce  pas  les  flexions  seules,  mais  encore  les 
radicaux  des  vej'bes  qui  sont  à  ce  moment  atteints.  J'ai  insisté 
plus  haut  sur  les  résultats  produits  par  le  balancement  de  l'ac- 
cent latin  dans  la  constitution  du  radical  des  verbes  et  montré 
par  quelques  types,  comment  il  variait  d'une  personne  à  l'autre, 
Au  xiv"  siècle  l'assimilation  se  fait  dans  beaucoup  de  verbes; 


1.  Darmesleter  dit  dans  sa  Grain.  Itistor.  (Morphol.  p.  lo2)  que  les  formes  oie, 
oij,  ois  s'emploicnl  au  xiv'  siècle  indistinctement.  C'est  un  peu  général.  D'abord 
la  deuxième  de  ces  formes  est  rare,  ensuite  la  troisième  ne  se  rencontre  guère 
d'abord  qu'au  conditionnel,  non  à  l'imparfait.  A  ce  dernier  temps  elle  est 
déjà  assez  commune.  Le  scribe  de  Joinville  écrit  encore  oie,  mais  dans  Des- 
champs on  trouve  serois  (p.  31 3),  dans  Troïlus  je  feindrois  (140),  faurois  (18.")) 
Knaucr  ne  nie  ce  fait  que  par  une  erreur  de  rédaction.  Il  cite  lui-même  ail- 
leurs mourrais,  orrois,  aiirois,    seroîï(pris  au  Combat  des  Trente). 

2.  M.  de  Wailly,  d'après  les  chartes,  rétablit  dans  Joinville  oviens  (32).  deve- 
niens  (Vi),  atiens  ('à'),  oseriens  (37),  aidissiens  (0(i).  Le  scribe,  d'après  M.  Michel, 
avait  écrit  avions...  aidissons. 


LE  XIV*  SIECLE  539 

tantôt  <''esl  la  forme,  atone  qui  l'emporte,  on  rencontre  :  trouve, 
laboure,  ploure,  erre,  ame,  pesé;  tantôt  c'est  la  forme  tonique,  et 
poisant,  treuvons,  aima  remplacent  pesant,  trouvons,  ama.  Ce 
n'est  pas  la  fin  du  système*,  il  a  vécu  longtemps  a|)rès  d  il  dure 
encore  en  partie;  néanmoins  les  alternances  commencent  dès 
lors  à  se  déré'^ler  fréquemment. 

Désorganisation  de  la  déclinaison.  — Enfin,  dans  l'en- 
semble, toutes  les  parties  du  discours  où  la  déclinaison  s'était 
maintenue  sont  atteintes  à  la  fois  par  la  désorganisation,  puis 
la  chute  totale  du  système.  De  bonne  heure  on  trouvait  des 
formes  du  réiiime,  là  où  on  eût  attendu  celles  du  sujet.  Cepen- 
4lant  c'est  à  la  fin  du  xui''  siècle  seulement  que  les  exemples  de 
cette  dérogation  aux  règles  commencent  à  devenir  assez  fré- 
quents. Dans  la  seconde  moitié  du  xiv%  la  distinction  des  cas 
[>araît,  sauf  dans  la  région  du  Nord  -,  à  peu  près  complètement 
oflacée.  Ceux  qui  écrivent  rencontrent  encore  les  anciennes 
formes  sous  leur  plume,  mais  sans  se  rendre  bien  compte  de 
leur  valeur  ^. 

Bientôt  même  la  période  de  confusion  cessera,  l'article,  le 
nom,  les  adjectifs  pronoms  possessifs,  les  indéfinis  ne  garde- 
ront que  le  cas  régime  *.  Ailleurs  même  le  système,  en  appa- 
rence intact,  sera  bien  entamé.  Ainsi  les  pronoms  personnels 
conserveront  la  faculté  de  se  décliner,  mais  dès  le  xiv*^  siècle  le 
cas  sujet  commencera  à  être  chassé  de  ses  emplois;  les  démons- 

1.  Deschamps  écrit  régulièrement  queurt,  aim,  lieve,  Ireavenf,  seuffre, 
recueuvre,  seult,  et  amuns,  plouvolr,  ploi/rer,  demourra,  amera,  etc. 

2.  Au  r'  livre  de  Froissant  (éd.  Siméon  Luce)  les  règles  anciennes  sont  presque 
toujours  observées,  sauf  que  les  imparisyllabiques  sont  ramenés  à  des  pari- 
syllabiques :  niés,  neveu  est  décliné,  neveus,  neveu:  sire  el  seifjneur,  sont  traités 
comme  deux  mots  difTércnts  qui  prennent  chacun  le  s  au  nominatif  ((^f.  contes, 
conte).  Au  livre  II  (tome  IX  de  l'éd.  de  la  Société  de  l'histoire  de  France)  les 
irrégularités  deviennent  beaucoup  plus  nombreuses  :  on  trouve  des  sujets 
singuliers  sans  s,  capitaine  (p.  4)  7nori  (p.  22).  boin  (p.  23):  des  régimes  avec  .v  : 
le  roi  ses  oncles  (p.  ti).  au  pluriel,  des  sujets  pluriels  avec  s  :  là  furent  ordonnés 
quatre  contes  (p.  2S),  li  Escot  estoient  lof/iés  (p.  45). 

3.  Le  sci'ibe  de  Joinville  écrit  encore  seifjneur  {nom.  plur.  ed.Mich.  p.  i).  tuil 
li  autre  c/ievalier  (p.  10),  li  roys  (p.  13),  li  meslres(p.  14).0rcsme  conserve  aussi 
<les  traces,  mais  peu  nombreuses  du  cas-sujet  :  Eustachc  Deschamps  présente 
une  très  grande  incertitude.  Dans  une  pièce  qui  est  sans  doute  de  1309,  il  écrit 
encore  c/iiens,  lijons  au  sujet  singulier  (p.  09),  dans  la  suivante,  qui  est  de  13'7o  : 
c/tien,  coq  ip.  11).  Souvent  la  contradiction  éclate  d'une  ligne  à  l'autre,  ou  dans 
la  même  phrase.  Ex.  p.  91  :  Princes  et  rois,  duc,  clievalier  mondain.  Soyez  piteux. 
p.  89-90. 

4.  Le  scribe  de  Joinville  subslitue  déjà  constamment  son,  mon,  ses  h  ses.  mes, 
sui  (V.  p.  1,  25,  11,  30,  49,  94,  de  l'éd.  Michel);  il  emploie  indillëremment  pour 
li  :  le  ("6,  19,  31);  pour  chascuns  :  chacun  (74). 


540  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

tratifs  compteront  lon^rtemps  oncon'  [larmi  leurs  formes  les 
sujets  cist.  cil,  mais  sans  (ju'on  les  distingue  des  régimes  \  Ce 
n'est  2ruère  que  le  relatif  (jui  gardera  à  peu  près  intacte  une 
flexion  à  deux  cas  (sujet  :  qui,  régime  :  que),  encore  en  sacrifiant 
le  troisième  [ciii),  qu'il  possédait  originairement. 

11  nous  est  resté  dans  les  substantifs  un  certain  nombre  de 
nominatifs;  fils,  sœu7%  prr/re,  pâtre,  peintre,  traître,  chantre, 
qui  ont  prévalu  sur  ///,  srreur,  prouvairc ,  pâteur,  peinteur, 
traiteur,  chanteur  -,  et  aussi  quelques  mots  qui  ont  gardé  les 
deux  formes  considérées  comme  deux  mots  différents  :  sire, 
seigneur,  gars,  r/arçon,  copain,  compagnon,  nonne,  nonnain. 
Mais  la  langue  les  emploie  indifTéremment  comme  sujets  et 
comme  régimes;  il  n'y  en  a  qu'un  qui  soit  exclusivement 
sujet,  c'est  om  (l'homme),  devenu  jtronom  indéflni  ^ 

Pour  le  reste,  la  déclinaison  s'est  éteinte  si  complètement 
qu'il  n'en  est  resté  aucun  souvenir.  C'est  Raynouard,  qui  au 
commencement  de  ce  siècle  en  a  révélé  l'existence,  mais  à  la  fin 
du  xv"  siècle  elle  était  si  étrangère  à  tous,  que  ceux  qui  lisaient 
de  vieux  textes,  tout  en  remarquant  la  présence  ci  et  là  d'une  s 
à  la  fin  des  mots,  ne  s'en  expliquaient  nullement  le  rôle.  Tel  le 
poète  Yillon,  qui  voulant  écrire  en  «  vieil  francois  ».  ajoute 
des  8  à  ses  mots,  mais  à  tort  et  à  travers,  quoi  que  soit  le  cas  : 

Voire,  où  sont  de  Constanli nobles 
L'emperier  aux  poings  clorez. 
Ou  de  France  ly  roy  tresnobles 
Sur  tous  autres  roys  décorez, 
Qui,  pour  ly  grand  Dieux  adorez. 
Rastist  églises  et  convens? 
S'en  son  temps  il  l'ut  honorez, 
Autant  en  emporte  li  vens  '*. 

1.  Le  même  scribe  met  ce.  ces  pour  cist  (9,  10,  Cf.  20,  76,  78,  89,  elc.)  ceulz 
pour  cil  (11,  73),  E.  Dt'scli;uni)S  a  souvent  cpuls  au  sujet  pluriel  :  Or  vuei lient 
cents  mesdisuns  aviser  :  Cents  s'acusent  qui  dienl  nud  (Vaulrui  (1.  p.  '.t't.  Cf.  91). 
Cil  s'est  mainterui  Jusipraii  seuil  du  xvu'  sièclf. 

2.  Notre  mol  cluniteur  vient  de  cantatovem  et  non  de  canlorem.  11  faisait  en 
vieux  français  au  sujet  chanlere,  au  régime  c/ianfenr.  c/ianteeur.  pasteur  est  savant. 

3.  Il  faudrait  ajoutci-,  si  cela  n'était  connu  de  tout  le  inonde,  que  notre  for- 
mation du  pluriel  remonli'  à  l.i  vieille  (léclin.uson. 

Quand  des  formes 

les  premières  s'éteignireni,  le  singulier  et  le  [iliii-iel  se  Irouxeren!  distingués 
par  r.y,  qui  devint  le  signe  du  [iluriel. 

4.  J'ai  marqué  en  les  soulignant,  les  mots  ou  le  poêle  se  trompe.  Au  vers  3  vi 


Singulier 

l'iiu-irl 

//    7nU7'S. 

//   mur. 

le  mur. 

/ev  )i)iiry 

LE  XI V*  SIECLE  541 

J'ai  assez  insisté  sur  le  caractère  que  dijunail  à  la  vieille 
langue  sa  déclinaison  pour  ne  pas  m'étendre  sur  les  consé- 
(luences  qu'entraîna  sa  chute,  et  qui  retentirent  autant  dans  la 
prononciation  que  dans  la  syntaxe.  Ce  n'était  plus  là  un  chan- 
gement, mais  une  désorganisation. 

L'influence  savante.  —  11  a  été  dit  ailleurs  que  sous  le 
règne  de  Charles  V,  et  grâce  en  partie  à  son  influence,  il  s'était 
produit  une  véritahle  renaissance.  La  langue  en  fut  |)rofondé- 
ment  affectée.  Depuis  longtemps,  j'en  ai  déjà  averti,  et  il  était 
impossihle  qu'il  en  fût  autrement,  elle  suhissail  l'influence  (hi 
latin,  et  en  reprenait  des  termes  qu'elle  avait  jadis  ahandonnés. 
Mais,  quoique  le  nomhre  de  ces  termes  eût  fini  par  devenir  au 
xm®  siècle  assez  considérable,  que  même  certains  emprunts 
fussent  voulus  et  ne  résultassent  pas  simplement  du  commerce 
forcé  que  tout  homme  cultivé  avait  alors  avec  le  «  clerquois  », 
jamais  néanmoins  on  ne  s'était  systématiquement  appliqué  à 
naturaliser  des  mots  latins,  en  vertu  d'une  théorie  arrêtée  sur 
la  pauvreté  relative  de  notre  idiome,  et  la  nécessité  de  l'enrichir, 
de  l'ennoblir  même  par  la  communication  des  idiomes  anciens. 
Or  c'est  là  ce  qui  caractérise  les  latiniseurs  de  l'époque  nou- 
velle. Ils  ont  désormais  une  doctrine  et  un  système.  A  tort  ou 
à  raison,  soit  éblouissement  des  chefs-d'œuvi-e  qui  leur  sont 
révélés,  soit  paresse  d'esprit  et  incapacité  d'utiliser  les  ressources 
dont  leur  vulgaire  disposait,  ils  se  sentent  incapables  de  l'adapter 
tel  quel  à  des  besoins  nouveaux,  et  ils  le  déclarent. 

Oresme  particulièrement  s'explique  à  plusieurs  endroits, 
notamment  dans  «  l'excusation  et  commendation  »,  qu'il  a  mise 
en  tête  de  la  traduction  des  Ethiques  :  D'abord  le  latin  est  sou- 
vent intraduisible  '  ;  en  outre  —  et  cette  seconde  raison  mérite 
plus  encore  d'être  notée  —  «  une  science  qui  est  forte,  quant  est 


au  vers  5  on  le  voit  accoler  des  formes  du  sujet  et  du  régime  :  ly  roi  1res  nobles, 
hj  grand  Dieux  adorez;  on  devrait  avoir  ici  le  f/rand  Dieu  adoré. 

1.  «  Si  comme  entre  innumerables  exemples  puet  apparoir  de  ceste  1res  com- 
mune proposition  :  Homo  est  animal.  Car  homo  signifie  homme  et  femme,  et 
nul  mot  de  l'rançoys  ne  signifie  équivalent,  et  animal  signifie  toute  chose  qui  a 
ame  sensitive  et  sent  quant  l'en  la  touche,  et  il  n'est  nul  mot  en  fran(;oys  qui 
ce  signifie  précisément.  Et  ainsi  de  plusieurs  noms  et  verbes  et  mesmemenl 
de  aucuns  sincathegoremcs,  si  comme  pluseurs  propositions  et  autres,  qui  très 
souvent  sont  es  livres  dessus  dis  que  l'on  ne  puel  bien  translater  en  françoys  ». 
Ap.  Meunier,  lissai  sur  la  vie  el  les  ouirar/es  de  Sicole  Oresme,  Paris,  Lahure, 
ISoT.  p.  '.)2. 


5t2  LA  LANGUE  FRANÇAISE 

de  soy,  no  [)eul  pas  cstrc  baillioo  en  termes  legiers  à  entendre, 
mes  y  convient  souvent  user  de  termes  ou  de  mots  propres  en  la 
science  qui  ne  sont  pas  communellemcnt  entendus  ne  cogneus 
de  chascun,  mesmement  quant  elle  n'a  autrefois  esté  tractée  et 
exercée  en  tel  langage.  »  Parquoi,  ajoute  Oresme  «  je  doy  estre 
excusé  en  partie,  se  je  ne  parle  en  ceste  matière  si  proprement, 
si  clerement  et  si  adornéement,  qu'il  fust  mestier.  »  Ainsi  il  est 
résigné,  la  «  force  »  et  la  dignité  de  la  science  l'exigent,  à 
adopter  un  vocabulaire  technique,  sauf  à  dresseï*  une  table  des 
mots  étranges  ou,  comme  il  dit  encore  «  des  fors  mots,  en 
laquele  table  il  signe  les  chapitres  ou  tels  mos  sont  exposés  et 
les  met  selon  l'ordre  de  l'a  b  c  '  ». 

Ces  idées  et  ces  procédés  sont  si  peu  particuliers  à  Oresme 
qu'on  les  retrouve  à  l'autre  bout  de  la  France  chez  un  traduc- 
teur lorrain  de  la  Bible,  qui  écrit  loin  de  la  cour  et  de  l'influence 
du  petit  cercle  des  savants.  Lui  aussi  ne  peut  traduire,  bien 
qu'il  ne  s'agisse  point  d'Aristote,  et  il  demande  la  permission 
d'importer  '. 

Bien  entendu,  la  proportion  des  mots  savants  varie  avec  les 
textes  et  il  n'y  a  aucune  comparaison  à  établir  entre  une  page 
d'un  de  ces  traducteurs  et  une  page  d'un  conteur  du  temps.  Les 
premiers  sont  quelquefois  véritablement  infestés  de  latinisme; 
on  en  jugera  par  cette  page  d'Oresme,  qui  n'est  pas  choisie,  tant 
s'en  faut,  parmi  les  plus  barbares  : 

«  Politique  est  celle  qui  soustient  la  cure  de  la  chose  pul)li(juo, 
et  qui  par  l'industrie  de  sa  prudence  et  par  la  balance  ou  pois 


1.  ■•  Afin  que  quant  l'on  trouve  un  tel  mot  en  aucun  chapitre,  l'en  puisse  avoir 
recours  et  trouver  aisiément  le  chappitre  auquel  tel  mot  est  exposé  ou  deffini 
ou  cliap])ilre  là  où  il  est  premièrement  trouvé.  » 

2.  ■<  Quar  pour  tant  que  laingue  romance,  et  especiaulment  de  Lorenne.  est 
imperfaite  et  plus  assoiz  que  nulle  aultre  entre  les  laingaiges  perfaiz,  il  n'est 
nulz,  tant  soit  boin  clerc  ne  bien  parlans  romans,  qui  lou  latin  puisse  trans- 
lateir  en  romans,  quant  à  plusour  mos  dou  latin,  mais  convient  que  par  cor- 
ruption et  per  diseite  des  mos  françois  que  en  disse  lou  romans  selonc  lou  latin, 
si  com  :  iniquitas,  iniquileit,  redemplin,  rédemption,  misericordhi  miséricorde,  et 
ainsi  de  mains  etplusours  aullres  teiz  mos  que  il  convient  ainsi  dire  en  romans, 
comme  on  dit  en  latin.  »  Les  Quaires  livres  des  /?oi,s,  éd.  Leroux  de  Lincy,  XLIL 

Le  français  manque  particulièrement  de  synonymes  :  ••  .\ucune  l'ois,  li  latins 
ait  plusour's  mos  que  en  romans  nous  ne  poions  exprinu-ir  ne  dire  proprement, 
tant  est  imperfaite  nosire  laingue  :  si  com  on  dit  ou  latin  :  ente,  eripe.  libéra 
me,  pour  lesquelz  II!  mos  m  latin,  nous  disons  un  soûl  mol  en  romans  :  délivre- 
moi.  Kl  ainsi  de  maint  d  iilusours  aultrcs  telz  mos.  desquelz  je  me  toise  quant 
à  présent,  imui-  caii^c  df  bridleit  (//;.). 


LE  XIV«  SIECLE  543 

de  sa  justice  et  par  la  constance  et  fermeté  de  sa  fortitude  et  la 
pacience  de  son  attrempance  donne  médecine  au  salut  de  touz, 
en  tant  que  elle  j)uot  dire  de  soy  meismes,  par  mov  les  rovs 
régnent  et  ceulz  (|ui  font  les  loiz  discernent  et  détcriiiiticiil  p.ii' 
moy  quelles  choses  sont  justes.  Et  aussi  comme  par  la  science 
et  art  de  médecine  les  corps  sont  mis  et  prai'doz  vn  santé,  selon 
la  possibilité  de  nature,  semblablement  par  la  prudence  et  indus- 
trie qui  est  expliquée  et  descripte  en  ceste  doctrine,  les  policies 
ont  esté  instituées,  gardées  et  reformées,  et  les  rovaumes  et 
principes  maintenuz,  tout  comme  estoit  possi])le;  car  los  choses 
humaines  ne  sont  pas  perpetueles  et  de  ceulz  qui  ne  pevent 
estre  telz  ou  qui  ne  sont  telz,  l'en  scet  par  elle  comment  on  les 
doit  gouverner  par  autres  policies  au  miex  qu'il  est  possible, 
selon  la  nature  des  régions  et  des  peuples  et  selon  leurs  meurs. 
Et  donques  de  toutes  les  sciences  mondaines,  c'est  la  très  prin- 
cipal et  la  plus  digne  et  la  plus  profitable.  Et  est  proprement 
appartenant  aux  princes.  Et  pour  ce  elle  est  dite  architectonique, 
c'est-à-dire  princesse  sur  toutes  '.  » 

Auprès  de  cela,  Troïhis  par  exemple,  paraît  presque  pur.  Les 
Quarante  Miracles  de  Notre-Dame  (si  je  m'en  fie  —  et  j'ai  toute 
raison  de  m'y  fier  —  au  Lexique  de  M.  Bonnardot)  n'ont  pas- 
cent  de  ces  néologismes.  La  plupart  des  mots  savants  qu'on  y 
rencontre,  je  l'ai  vérifié  avec  soin,  sont  déjà  de  l'époque  anté- 
rieure. Néanmoins  le  mal  était  général,  et  bientôt  il  avait 
pris  une  telle  extension  que  des  scrupules  ne  tardèrent  pas  à 
s'éveiller.  Dans  la  préface  même  que  je  citais  tout  à  l'heure^ 
une  réaction  commence  à  se  dessiner.  Les  latiniseurs  sont 
avertis  que  «  li  latins  a  plusour  mos  que  nullement  ou  roumans 
on  ne  puet  dire,  mais  ques  par  circonlocution  et  exposition; 
et  qui  les  vorroit  dire  selonc  lou  latin  en  romant,  il  ne  dit 
ne  latin  boin  ne  romans,  mais  aucune  foiz  moitieit  latin,  moitieit 
romans.  Et  per  une  vainne  curiouseteit,  et  per  ignorance  wel- 
lent  dire  lou  romans  selonc  lou  latin,  de  mot  à  mot,  si  com  dienl 
aucuns  négocia  ardua,  négoces  ardues,  et  eff'unde  frameam  el 
conclude  adversus  eos  :  effunt  ta  frame  et  conclut  encontre  euh. 
Si  n'est  ne  sentence,  ne  construction,  ne  parfait  entendement.  » 

1.  Ap.  Meunier,  op.  cil.,  p.  100. 


liii  LA   LANGUE  FRANÇAISE 

NatuiTllciiiont  tous  cos  mots  sont  devenus  néanmoins  <lu  meil- 
leur fran<^-ais  :  négoces  ardus,  effusion  (sinon  effondre),  framée, 
conclure  et  adverse.  La  protestation  ne  valait  pas  moins  être 
citée;  rien  ne  montie  mieux  à  ({uels  excès  on  s'était  porté  du 
premier  couj). 

Le  nomjjre  des  mots  latins  introduits  à  celte  époque  ne  saurait 
être  déterminé,  même  approximativement.  Les  dernières  recher- 
ches, celles  de  M.  Delhoulle  surtout,  ont  tourni  des  exemples  du 
xni^  et  du  xn"  siècles  pour  nombre  de  termes  que  Littré  n'avait 
siiinalés  qu'au  xiv^;  il  est  probable  que  de  nouveaux  dépouille- 
ments amèneront  des  rectifications  analogues,  et  d'autre  part 
feront  découvrir  au  xiv"  siècle  des  latinismes  jusqu'ici  réputés 
postérieurs.  Dans  l'ensemble  toutefois,  il  restera  acquis  que 
l'importation  s'est  alors  faite  en  masse,  si  bien  qu'il  est  impos- 
sible d'essayer  un  classement  quelconque  des  mots  d'après  les 
objets  ou  les  idées  qu'ils  signifient  et  qui  sont  de  toute  espèce. 
Administration,  politique,  sciences,  arts,  ils  se  rapportent  aux 
choses  les  plus  diverses,  quoique  la  majeure  partie  appartienne 
plutôt  à  la  vie  publique  qu'à  la  vie  privée,  et  à  la  science  qu'à 
la  pratique.  Une  liste  est  ici  nécessaire,  je  demande  la  permis- 
sion (le  la  donner  un  peu  longue. 

L  Suhslantifs. 

alîus,  accès,  acte,  ambages,  arlifice,  asile,  altentat.  alU'ilnit,  l)arl)are. 
cicatrice,  cii'cuit,  cirque,  citliare,  classe,  cloaque,  collège,  colon,  comice, 
commerce,  complice,  conclave,  défaveur,  délit,  dextre,  divorce,  domi- 
cile, examen,  excès,  expédient,  fabrique,  famille,  furoncle,  globe,  bis- 
lorien,  inconvénient,  mandibule,  matrone,  médecin,  mucilage,  muscles, 
opposite,  préambule,  prémisses,  quadraugle,  rébellion,  résidu,  ruine. 
sacrifice,  syllabe. 

(en  acle)  réceptacle. 

(en  aivxi  complaisance,  dépendance,  insufdsance,  répugnance. 

(en  ence)  absence,  adhérence,  affluence.  concupiscence,  concurrence,  confi- 
dence, corpulence,  crédcnce,  décence,  équivalence,  évidence,  exigence, 
existence,  impotence,  inobédience,  ((uintessence. 

(en  cur)  adulateur,  appariteur,  collecteur,  conciliateur,  conducteur,  conspi- 
rateur, constructeur,  contradicteur,  corrupteur,  détracteur,  dictateur, 
diffamateur,  distributeur,  électeur,  équateur,  exécuteur,  expérimenta- 
teur, l'acteur,  introducteur,  négociateur,  o|)érateur.  prévaricateur. 

ien^K»/(î)  ventricule. 

(en  ic)  calvitie,  colonie,  léthargie. 

(en  islp)  artiste,  fumiste. 

(en  itv)  accrbité,  actualité,  acuité,  agilité,  auimosité,  aménité,  annuité, 
atrocité,  bestialité,  calamité,  callosité,  carnosité,  célérité,  civilité, 
concavité,   continuité,  crudité,   cupidité,  débilité,  fertilité,  immobilité. 


LE  XIV«  SIÈCLE 


impassibilité, 
lité,  insensil 


iLé,  impétuosité,  impossibilité,  iiicoiiimcnsuiabilité,  inéga- 
.„^,  ....^..sibiiité,  légèreté,  lividité,  malignité,  obliquité,  oisiveté,  parti- 
oularilé,  perplexité,  pluralité,  priorité,  probabilité,  piisillaniinilé. 
régularité,  sérénité,  spécialité,  unanimité,  uniformité,  vacuité,  viscosité. 

(en  ment)  aplanissement.  complément,  ferment,  fomlement,  supplément, 
instrument. 

(en  tion)  abjection,  ablution,  acceptation,  accumulation,  adjonction,  agita- 
lion,  amplilication,  application,  appréciation,  appropriation,  arrestation, 
attribution,  audition,  augmentation,  circonlocution,  circonscription, 
circonvolution,  circulation,  citation,  coagulation,  collection,  compensa- 
tion, compression,  conception,  conciliation,  condition,  confédération, 
confiscation,  (-onfronlation,  conservation,  consolidation,  consomption, 
constriction,  consultation,  contorsion,  contravention,  convocation,  créa- 
tion, décision,  décoration,  déduction,  délloration,  déformation,  dégra- 
dation, démonstration,  dépression,  dérivation,  désignation,  dessiccation, 
destitution,  diffamation,  dilatation,  dissipation,  distension,  distraction. 
ébuUition.  émancipation,  érudition,  éruption,  évacuation,  évaporation. 
e.vcision.  exclamation,  expiration,  extension,  exténuation,  faction, 
falsification,  fluxion,  fondation,  fortification,  fréquentation,  fumigation, 
glorification,  hésitation,  illumination,  imagination,  impulsion,  inllam- 
mation,  institution,  insurrection,  intersection,  introduction,  limitation, 
mixtion,  négociation,  objection,  opposition,  oppression,  percussion, 
pérégrination,  position,  préméditation,  prévision,  procréation,  projec- 
tion, putréfaction,  raréfaction,  rectification,  réflexion,  réformation,  relé- 
gation, rémunération,  réparation,  représentation,  résignation,  rétribu- 
tion, scarification,  sédition,  supposition,  transmutation,  ulcération. 

on  ude)  aptitude,  décrépitude,  plénitude, 
(en  ulc)  formule,  pustule. 

(en  lire)  ceinture,  censure,  commissure,  fracture. 

IT.  Adjectifs. 

aride,  agricole,  caduc,  commode,  compact,  circonspect,  crédule, 
difforme,  discontinu,  distinct,  efficace,  énorme,  excentrique,  exprès 
extrinsèque,  infâme,  manifeste,  mixte,  pénultième,  quadruple,  rectilignc. 
rétrograde,   soudain,  sujet,  superflu. 

(en  able)  communicable.  cultivable,  déclinable,  délectable,  détestable, 
incommensurable,  incurable,  inestimable,  inscrutable,  insupportable, 
interminable,  intolérable,  iiraisonnable.  pénétrable. 

(en  al)  austral,  capital,  clérical,  fatal,  final,  glacial,  illégal,  illibéral,  inégal, 
lacrymal,  linéal,  local,  moral,  solsticial,  transversal,  triomphal. 

(en  aire)  arbitraire,  circulaire,  dépositaire,  élémentaire,  exemplaire,  extraor- 
dinaire, involontaire,  pécuniaire. 

(en  ant)  arrogant,  équidislant,  extravagant. 

(en  é)  effréné,  fortuné,  momentané. 

(en  cl)  artificiel,  irrationnel,  proportionnel. 

(en  ent)  absent,  adhérent,  adjacent,  agent,  antécédent,  contingent,  consé- 
quent, différent,  équivalent,  incontinent,  obédient.  subséquent,  trans- 
parent,  violent. 

(en  eux)  affectueux,  contagieux,  défectueux,  fastidieux,  libidineux,  onéreux, 
pernicieux,  pompeux,  séditieux,  somptueux,  superstitieux,  visqueux. 

(en  ible)  accessible,  combustible,  comestible,  contemptible,  défensible,  éli- 
gible,  flexible,  impassible,  incombustible,  indivisible,  insensible,  invin- 
cible, passible. 

(en  if)  abusif,  adjectif,  admiratif.  aflliclif,  apéritif,  attentif,  auditif,  collec- 

HlSTOIRE    DE    LA    LANGUE.    IL  00 


546 


LA   LANGUE   FRANÇAISE 


tif.  comparatif,  défensif.  électil',  exécutif,  incisif,  motif,  positif,  [uimitif. 

rélVlgératif.  répercussif.  sédatif, 
lent/t')  agile,  débile,  fragile,  habile,  inhabile,  servile. 
(en  in)  clandestin. 

(en  iqitc)  concentrique,  excentrique,  lubrique, 
(en  oire)  transitoire. 

111.   Ver/u'S. 

(en  er)  s'absenter,  accepter,  accumuler,  acquiescer,  adhérer,  adoplei-. 
aduler,  affilier,  aftluer,  agiter,  agoniser,  alimenter,  altéi'er,  amodérer, 
animer,  anticiper,  appréhender,  assister,  attriijuer.  augurer,  balbutier, 
béatilier,  calciner,  calculer,  capituler,  captiver,  circuler,  citer,  com- 
biner, communiquer,  compliquer,  condenser,  conférer,  confisquer, 
congeler,  congratuler,  considérer,  consister,  conspii-er,  consterner, 
contaminer,  contracter,  contribuer,  convoquer,  corroborer,  corroder, 
défoncer,  délecter,  déroger,  désigner,  diffamer,  digérer,  dilater,  dimi- 
nuer, discuter,  dissimuler,  divulguer,  émanciper,  équipoller,  évader, 
évoquer,  exaspérer,  excéder,  exécuter,  exhaler,  exhiber,  exorciser, 
expédier,  expier,  extirper,  extorquer,  fasciner,  fomenter,  fortifier, 
frauder,  i'ulminer,  habituer,  impliquer,  interposer,  modérer,  modifier, 
notifier,  objecter,  odorer.  opprimer,  pallier,  pénétrer,  présumer,  pré- 
supposer, procéder,  proportionner,  prostituer,  questionner,  redarguer. 
refléter,  réintégrer,  rencontrer,  répliquer,  répugner,  réputer,  résumer, 
révoquer,  séparer,  solliciter,  spécifier,  sublimer,  sulToquer,  transformel', 
vaciller. 

(en  ir)  applaudir,  approfondir,  circonvenir,  subvertir. 

(en  re)  circonscrire,  disjoindre,  distraire,  exclure,  introduire,  satisfaire. 

A  cette  li.ste,  qui  est  loin,  quoique  longue,  d'être  complète  \ 
el  qui  ne  prétend  mèmr  en  aucune  faeon,  comme  on  eût  dit 
alors  «  venir  à  compliement  »,  il  conviendrait  de  joindi-c^  encore 
des  mots,  du  has-latin  (Téglise,  décolr,  de  juslire,  <pii  ont  passé 
à  cette  épocpie.  Tels  :  hol,  cicnti'/ser,  commissaire,  décapiter , 
décisoire,  eiicdn,  évacuai  if,  f/r(idi(el,  historier,  individu,  potentat . 
total  \ 

Il  faudrait  même,  pour  donner  une  idée  exacte,  citer  en  outre 
les  vieux  mots  fraiirais,  «pii  ont  à  cette  é[to(pit'  ahandoimé  la 
forme  que  la  phonétique  leur  avait  régulièrement  donnée  p(»iic 
en  prendre  une  savante  :  teLs  esiner,  ondrer,  oscur,  soutil,  qui 
sont  devenus  resj)ectivement  estimer,  honorer,  of/scur,  subtil.  En 


i.  J'en  érarle  d'afiord  syslémaliqucment  les  mois  qui  ni'  sont  pas  reçus  en 
français  modr-rne  :  inohéUience,  drsponsntion,  sa/isfier,  (rcnisr/loulir,  sacraire, 
suppellidif,  (île,  etc.,  cl  j'ai  clioisi  parmi  les  antres. 

i.  Ce  latin  a  fourni  à  d'autres  époques  :  bouclicv,  cnnrtin.  d(tU\  dcc'nue,  décisif, 
décalr/uer,  désinence,  dislocation,  ester,  exclusif,  e.rcomtnunicr,  essence,  entité, 
féerie,  f/rcffier,  lio)mna<ic,  nominal,  personna;/e,  personnalité,  qu(difier,  rjualifi- 
enlion.  scinnilaire,  torlloiiiir/irr. 


LE   XI V    SIECLE  oH 

cITef,  la  refonte  (jirils  ont  siiMe  a  en  en  rrjililé,  poiii-  l.i  lani:iie, 
aljsolnment  les  mêmes  résultais  ([n'enl  eus  rinlro(lii(li..n  de 
mots  latins  nouveaux.  Or  ces  rcfornialions  onl  ri»'  noniln-cuses 
et  souvent  définitives  '. 

Le  danger  se  trouva  refardé  p.ir  ce  l'ail  ({ue  noml)re  de  lati- 
nismes, par  exenipl<>  ceux  (|ui  se  rapportaient  à  des  institutions 
romaines  :  augure,  auspicc,  censeur,  colior/e,  colon  if,  comicp, 
conscript,  consulaire,  consulat,  curulr,  decenivir,  etc.  (Bersuire) 
n'avai(Mit  guère  de  chance  de  se  vulgariser  rapidement.  D'autres 
(jui  l'auraient  pu  peut-être,  n'y  sont  pas  parvenus.  Tels  adhiber 
(Bersuire),  concion  (ïd.)  concioner  (Id.)  confèrent  (Oresme),  con- 
siietudinaire,  (Id.),  conlemptif  (Id.),  crudelilé  (Id.),  decession 
(Bersuire),  deleclalif  (Deschamps),  dictaloire  (Bersuire),  dura- 
cion  (Oresme),  impurjncr,  intransmnable  (Id.),  mansuel  (Id.), 
molestation  (Id.),  politiser  (Id.),  quadranglc  (Id.),  si'<ire<jer  (Id.), 
superabondance  (Id.),  superexcellence  (Id.),  volulation  (Id.) 

Enfin,  de  ceux  mêmes  que  j'ai  donnés  plus  haut,  beaucoup  n'ont 
pas  eu,  tant  s'en  faut,  un  succès  raj)ide,  ni  une  difïusion  grande. 
Une  grande  }»artie  d'entre  eux  se  rencontrent  au  xiv"  siècle, 
puis  disparaissent  pendant  cent  cinquante  ans.  Beaucoup  sont 
réinventés  à  la  fin  du  xv"  et  au  commencement  du  xvi"  siècle. 
D'autres,  comme  adapter,  aduler,  circonscription,  compact,  cul- 
tivable au  xvui'-'  seulement,  d'autres  enfin  ne  sont  rï'utrés  dans 
le  lexique  que  de  nos  jours  :  raréfaction,  rectiligne,  etc. 

Il  n'en  est  jias  moins  vrai  qu'après  Ijei'suire,  Oresnu^  et  les 
leurs,  l'âge  du  latinisme  est  bien  commenci'»,  moins  encore 
parce  qu'il  y  a  des  latinistes  et  que  la  l'ace  s'en  perj)étuera  pen- 
dant des  siècles,  que  pai-ce  que  les  latinismes  sont  en  assez 
grand  nombre  pour  s'imjxjser  désormais  à  l'esprit  comme  types 
analog'iques  des  formations  nouvelles.  En  effet,  en  jetant  les 
yeux  sur  la  nomenclature  qu(^  j'ai  doniKM'  un  peu  [dus  haut,  el 
où  j'ai  à  dessein  réuni  les  mots  par  suffixes,  on  v(M-ra  du  pre- 
mier coup,  quelle  difféi'ence  [irofonde  sépare  l'inlilti-atiou 
savante  des  àg-es  antérieurs  de  l'invasion  du  xiV  siècle.  Jusque 

I.  Il  est  arrivé  quelquefois  que  la  vieille  furiue  a  survécu  à  côlé  <le  la  nou- 
velle, couler,  con^oinmer,  devenus  compter,  coiisumcr.  par  imitalion  de  compulure. 
(le  consumere  se  sont  maintenus  sous  la  forme  ancienne  avec  un  autre  sens. 
Au  temps  de  Malherbe  consommer  el  consumer  n'étaient  pas  encore  parvenus 
à  se  séparer  complètement. 


LA   LANGUE   FRANÇAISE 


là.  I;i  |>lii|i.iil  ilo  ces  suflixcs  iMiremcnt  latins  étant  sinon  inouïs. 
(In  moins  rares,  étaient  restés  lichés  aux  quelques  mots  avec  les- 
(|uels  ils  étaient  y)assés.  An  contraire,  attachés  depuis  lors  à  un 
nombre  assez  izrand  (l<^  V(»cal)les,  ils  étaient  appel(''s  à  devenir 
familiers  et  féconds,  c'est-à-dire  à  se  détacher  des  mots  qui  les 
portaient  |H)in'  servir  d'éléments  de  fcjrmation,  d'abord  à  une 
langne  à  demi  savante,  puis  pen  à  peu  à  la  langue  popnlaii'e 
elle-même.  Là  était  la  grande  nouveauté  et  le  vrai  péril  *. 

Encore  cet  aperçu  serait-il  hienincomjilet,  si  je  ne  parlais  (pie 
des  mots.  La  grammaire  elle-même,  particulièrement  hi  svn- 
taxe  a  été  atteinte,  en  ce  sens  au  moins  que  cert<ains  tours  se 
sont  développés,  semble-t-il,  sui'tout  en  raison  des  exemples 
(pie  le  latin  en  fournissait.  Ainsi,  il  serait  absurde  de  prétendre 
(pie  le  pi'onom  lequel,  devenu  i'(datif,  d'interrogatit"  qu'il  a  été 
primitivement,  est  de  pi-ovenance  latine,  alors  qu'il  est  de  for- 
mation toute  française.  On  })eut  du  moins  soutenir  avec  b(\aucoup 
de  vraisemblance  qu'il  doit  en  partie  la  faveui-  dont  il  a  joui  en 
moyen  français  à  l'iniluence  du  latin,  où  les  propo.sitions  rela- 
tives jouent  un  r(Me  si  considérable.  Je  crois  incontestable  qu'en 
vieux  français  on  en  rencf>ntrait  beaucouj)  moins,  et  surtout 
moins  souvent  de  compliquées.  Quant  Gei'son  écrit  :  «  Nostre 
Seigneur  n  ([ui  désobéir  est  crime,  de  sa  majesté  nous  le  com- 
mande »  et  qu'avant  lui  Dersuire  dit  :  Auquel  lieu  comme  il  regar- 
dait la  région,  tous  deux  cal(|uent  le  latin,  et  bien  entendu  le 
pronom  lequel,  instruiuent  nécessaire  de  pareilles  constructions, 
profite  de  l'introduction  de  ces  nouveautés  dans  le  style. 

JCii  dirai  autant  des  constructions  absolues  du  |)arlici)ie. 
Elles  ont  existé  de  tout  temps  dans  la  lang^ue,  mais  sans  y  être 
fréquentes  et  libres,  comme  elles  sont  chez  Dersuii-e,  (|ui  com- 
mencera une  phrase  par  :  épiées  les  voies,  ou  :  sceue  la  vérité, 
ou  encore  :  jointes  les  dexlres  et  laissée  la  concion.  Il  ne  serait 
pas  diflicile  de  relever  un  ccrlaiii  nombi-e  de  faits  analogues, 
si  l'idée  (jue  je  présente  avait  besoin  de  démonstration.  Mais 
([iiand  on  examine  dans  leur  ensemble  miMTie ,  les  jdirases 
lourdes,  et  si  souvent  compli(|uées  des  prosateurs  du  xiv"  siècle, 


1 


1.L.1  itk'itic  nlisorvation  s'applique  à  des  préfixes  comme  in.  Qu'on  parcoure 
flans  le  diclionnairc  ûc  Litlr(''  l'Iiislorique  des  mots  commençant  par  ce  prcli.\e. 
on  verra  ijiiel  développcniciil  il  a  pris  pi-ogi'essivcniciil. 


LE  XIV"  SIÈCLE  349 

on  reconniiît  du  premier  coup  quels  modèles  ils  essaieni 
d'imiter.  Il  suffi!  d'ouvrir  Froissnrt,  à  la  première  jiaiie  des 
Chroniques,  pour  être  eonvaincu  (pi'  «  on  lui  list  lafiii 
apprendre  »  : 

«  Aflin  (pie  lionnourables  emprises  et  n(d)les  nvenlures  el 
faits  d'armes,  les((uelles  sont  avenues  par  les  guerres  de  b'raiicc 
et  d'Anizletcrre,  soit  notablement  re<j:istrées  et  mises  en  mémoire 
peip(Hu(d,  par  (pioy  les  preux  aient  exemple  d'eulx  encouragier 
en  l»i(Mi  faisant,  je  vucil  trailtici-  cl  reconler  livstdiie  et  matière 
de  i:rand  loueniie.  Mais  aiiis  (pie  je  la  commence,  je  requier  au 
Sauveur  de  tout  le  monde,  (pii  de  néant  créa  toutes  choses,  (jue 
il  vueille  créer  et  mettre  en  moi  sens  et  entendement  si  ver- 
tueux (pie  ce  livre  (pie  j'ai  commenci(''  j(^  le  puisse  continuer  ci 
persévérer  en  telle  manière  (pie  ceulx  et  celles  (pii  le  liront, 
verront  et  orront,  y  puissent  |irendre  eshntement  et  |daisauce,  el 
je  encheoir  en  leui-  jurace  '.  » 

Auprès  des  latinismes,  les  helléiiisnies  semldenl  liieii  peu  de 
chose.  Non  qu'on  ne  puisse  en  citer  un  nombre  appréciable  : 

Afjrotioiiiie,  agonie,  anarchie,  analoniie,  antipodes,  anthrax, 
apoplectique,  apo&tasie ,  apostat,  architectonique ,  aristocratie, 
asih',  asthmatique,  catalogue,  cataplasme,  cnlt'chismr,  cautère, 
chijle.  climat,  critique,  deljthiqw,  dchnaqof/ie,  démocrate,  drininr- 
fjique,  diabétique,  diaphane,  diaphoi'étiqtie,  diarrhée,  diastole, 
économie,  élences  (preuves,  arguments),  empirique,  éphéhp,  épi- 
f/lotte,  épifiramme,  eucrasie,  étijmologie,  fantaisie,  fantastique, 
f/érasie,  qi/innas(e,  hépatique,  hérétiqur^  hiérarchie,  Jiislori't;/raji/ie, 
hi/pocondre,  hypothèque,  kosmos,  mathématique,  )néc(niique,  niéta- 
phi/sique,  microcosme,  monopole,  navarque,  obol asiatique,  ci'so- 
phage,  oligarchie,  pédagogue,  pentnrchie,  période,  plua'macie, 
phlegmon  ,  pléthorique,  pleurésie,  poème,  poétiser,  police,  poli- 
tique, pijrainide,  pratique,  pronostic, prgta ne, rijthnn',  sprrtna/itpie. 


I.  l'JI.  Ivrrv.  (le  LcUcnhove,  Chroii..  11.  p.  l.  Los  ooiilciirs  iiuMiics  alloiiL'riil 
soiivfiU  leurs  phrases,  sauf  à  s'y  perdre.  En  voici  un  exeiii|ile  pris  à  Troïliin. 
p.  ll'J  :  Tant  allendy  et  entluray  que  ap[ierceut  et  cotigneul  clèrenient  que 
sans  feintise  je  l'amoyc  loyaulment.  dont  il  m'en  fut  assez  mieul.x.  et  adoulcil 
une  espérance  de  temps  ma  langue;  dont  jiarfois  advenoit  que  resa/.ioie  mon 
affectueux  désir  d'une  d'icelle  contenance,  de  moy  à  moy  alTermant  en  moy 
niesme,  par  les  semblans  que  elle  me  faisoit  que  amt'  seroye  si  très  parfaietc- 
uient  que  jamais  ne  seroit  que  d'elle  deusse  estre  pour  aultre  mis  en  niii)jy  nul- 
lement, tant  e(  si  longuement  que  elle  sei'oit  en  vie. 


550  LA  LANGUE  FKANÇAISE 

sphérique,   s!/)icoj)e,  si/sfolc,  Icfracordc,  tétrnr/onr,    théorie,  trir- 
rarque,  zodiaque,  zone. 

Et  à  parcourir  les  œuvres  (rOresme  de  Mondeville,  ou  la 
h'aduction  de  (luy  de  Chauliac,  on  en  découvrirait  bien  d'aufies. 
Mais  il  faut  dire  ([ue,  sous  ce  rap[)ort,  ces  auteurs  tiennent  mie 
place  à  part,  quoiqu'ils  n'aient  pas  su  le  iirec.  Ils  ont  été  con- 
duits à  ces  emprunts  par  la  nature  même  de  leur  œuvie.  Ceux 
qui  n'avaient  pas  les  mêmes  besoins  ne  les  ont  pas  suivis.  Cela 
est  si  vrai  que  les  mots  mêmes  qu'ils  avaient  em[)loyés  ne 
restèrent  pas  toujours,  tant  s'en  faut,  et  que,  si  on  les  retrouve 
dans  la  lanpfue  actuelle,  ils  ne  viennent  pas  nécessairement 
deux.  Beaucouji  ont  ét(''  rei)ris  [)lus  tard.  Le  grec  n'étant  jias 
<onnu,  la  pénétration  restait  indirecte  et  intermittente.  Il 
importait  cependant  de  noter  cette  j)remière  rencontre  avec 
lidiome  qui  devait  tant  fournir  à  notre  vocabulaire;  un  nou- 
veau chemin  avait  été  montré:  avant  la  lin  du  moyen  français, 
des  grécaniseurs,  de  véritables  ceux  là,  vont  s'y  |)r(''cipiter. 

BIBLIOGRAPHIE 

i.E>  1)1  \i.i;(;te> 

Sur  la  qucsUon  des  dialectes,  voir  surtout  :  P.  Meyer,  llomania,  IV.  '29't- 
•2'J6;  V,  oOi-SOo.  —  G.  Paris,  Les  Pui-lers  de  France,  Paris,  1888.  —  Meyer 
liiiblie,  Grmnmn  ire  dcx  lanr/ite»  rowa/îcs,  trad.  Rabiet.  p.')  et  suiv.  de  l'Intru- 
duclion.  —  G.Paris,  Romnnia.  XXII.  COo  et  suiv.  —  Suchier.  Le  français  et 
le  provençal,  Irad.  ^lonct.  —  Cf.  de  Tourtoulon  et  Bringuier.  Bapport  sur 
la  limite  géographique  de  la  langue  d'oc  et  de  lu  langue  d'ml.  Paris.  Impr. 
nal.,  1876.  —  Ascoli,  Archivio  gloltologico,  II,  3S.'i-:v.Kj.  —  Grœber  ; 
drundriss  der  roman.  Philologie,  i  13-419.  —  de  Tourtoulon.  dans  le 
compte  rendu  du  Congrès  de  Philologie  roniane  {Revue  des  langues  romanes, 
XXXIV,  12oet  suiv\,  1890).  —  Horning-.  L'eber  Dialektgrenzen  im  liomanischcn, 
dans  la  Zeitschrift  fur  roman.  Philologie.  XVil,  176.  Les  études  essentielles 
sur  les  anciens  dialectes  sont:  —  Gdrlich.  Die  7iordwestlichen  Dialeklc  der 
Longue  d'oil  (Franz.  Studien,  V.  3),  Ileilbronu,  1886;  —  pour  le  picard  : 
Aucassin  el  Sicolctte,  éd.  Suchier.  Halle,  1889.  —  G.  Raynaud.  FJudes  sur 
le  dialecte  picard  dans  le  Ponthieu  (Bibl.  de  VÉc.  des  Chartes,  XXXVII, 
Paris,  1876);  —  pour  le  wallon,  Link,  Uebcr  die  Sprarhe  der  Chron.  rimée 
von  Phil.  Mouskct,  I-lrlangen,  1882,  Diss.  —  Cf.  Wilmotte.  Le  wallon  dans 
le  Kritischer  Jahresbericht  iibcr  die  Fortschritte  der  romanischen  Philologie, 
I,  3t7; —  pour  le  lorrain  :  Lothring.  Psaller,  éd.  Ai)felstcdt  (Altfr.  Bib.  IV), 
lleilhronn,  1881;  —  pour  le  bourguignon  :  Gôrlich.  Der  bnrg.  Dialckt 
[Franz.  Stiul..  VII,  I),  Ileilbronn.  1889;  —  pour  les  dialectes  du  S.-O.  : 
Gôrlich.  Die  sudnrstl.  Diahdde  (Franz.  SlwL,  III,  2),  Ileilbronn,  1882:  — 
pour  le  français  :  Metzke,  />'■;•  Dialckt  von  Islc  de  France  (Arch.  fur  d.  Stud. 
der  neueren  Sprachen,  6i).  Halle  est  devenu,  sous  Tiiupulsion  de  M.  Suchier, 
un  centre  d'études  très  actives  sur  nos  anciens  dialectes.  Pour  coniplé- 


r 


BIBLIOGRAPHIE  551 

ment  de  cette  bibliogra])hie  se  reporter  à  son  livre,  Le  fmnrais  et  le  pro- 
vençal, p.  63  et  suiv.  de  la  traduction.  En  outre  il  existe  vine  Bihliograpliie  des 
putiih  (jallo-romans,  réunie  par  Behrens,  et  traduite  en  IVançais  par  i'eu 
E.  Rabiet.  Fierlin,  1803.  C'est  un  livre  important,  qui  doit  servir  de  base 
à  toutes  les  recherches. 

ANCIEN    FRANC  \1S 

On  trouvera  sur  Tancien  français  des  renseignements  dans  deux  catégo- 
i-ies  de  livres,  les  uns  traitant  en  général  des  langues  romanes,  les  autres 
spécialement  du  français. 

A.  OHvi'agess  ^-éiiéi-aiix.  —  Grôber.  Grundriss  der  romanischen  Phi- 
lologie, Strasbourg,  1888  et  suiv.  La  partie  consacrée  au  français  et  au  pro- 
vençal a  été  traduite  par  ;M.  Monet,  sous  ce  titre:  Suchier,  Le  français  et  le 
provençal,  Paris,  1891.  —  Diez,  Grammaire  des  lannneH  romanes,  traduite 
parBrachetet  G.  Paris,  Paris,  1873  et  suiv.  —  Meyer  Lûbke,  Grammaire 
des  langues  romanes,  trad.  par  Rabiet,  Paris,  1890  et  suiv.  Les  tomes  I  et  II 
de  la  traduction  ont  maintenant  paru. 

B.  OiivrajS-e!i«  Mitéciaux  au  ffaiiçais.  —  1.  Les  Grammaires  histo- 
riques élémentaires  de  Clédat,  Paris,  1889;  Darmesteter,  Paris,  1893  et 
suiv.,  et  la  mienne,  Paris,  3'^  éd.  189o,  traitent  toutes,  au  passage,  de  l'ancien 
IVançais.  On  peut  en  dire  autant  du  Dictionnaire  de  Littré.  où  Thistorique 
de  chaque  mot  conservé  en  français  moderne  fournit,  quand  il  y  a  lieu, 
des  exemples  du  même  mot  au  moyen  âge.  Le  recueil  de  Kôrting.  Latei- 
nisch-romanisches  Worterburh,  Paderborn.  1891;  celui  de  Scheler.  Dic- 
tionnaire d'rtymologie  française,  Bruxelles  et  Paris,  1888;  le  Dictionnaire 
ijénéral  de  Darmesteter,  Hatzfeld  et  Thomas,  donnent  des  renseigne- 
jneiits  précieux  sur  les  anciennes  formes  et  les  étymologies.  Le  livre  de 
DelbouUe  :  Matériaux  pour  servir  à  lliistorique  du  français.  Paris.  1890. 
doit  être  complété  par  un  Recueil  du  même  genre.  Il  ajoute  des  complénKmts 
intéressants  à  l'historique  de  Littré.  pour  certains  mots  que  l'auteur  a  décou- 
verts à  des  époques  où  Littré  ne  les  avait  pas  remarqués. 

IL  A  l'ancien  français  sont  consaci^és  spécialement  : 

a)  L.  Clédat,  Grammaire  de  la  vieille  langue  française,  Paris,  1885.  — 
E.  Schwan.  Grammatik  des  Altfranzôsischen .  Leipzig,  1893,  2e  éd.  — 
E.  Etienne,  Essai  de  grammaire  de  rancien  français,  Paris,  1895.  (Le  second 
de  ces  livres  traite  uniquement,  mais  avec  beaucoup  de  science  et  de  clarté, 
de  la  phonétique  et  des  formes  grammaticales.  Le  troisième  a  une  syn- 
taxe très  développée). 

?)  Les  observations  grammaticales  sommaires  qui  précèdent  le  recueil 
•de  Morceaux  choisis  de  Clédat;  la  Chrestomathie  de  Bartsch.  Elberleld.  1881. 
0''  éd.  ;  le  Livre  d'exercices  (L'ebungsbuch)  de  Fœrster  et  Koschwitz,  Ileil- 
bronn,  1884. 

f)  Les  aperçus  grammaticaux  qui  accompagnent  une  foule  déditions 
d'oeuvres  ou  de  fragments  d'œuvres  en  vieux  français.  Par  exemple  les 
extraits  de  la  Ch.  de  Roland,  par  G.  Paris:  le  Saint  Alexis,  du  même;  la 
Chanson  de  Roland,  de  Léon  Gautier,  le  Joinville  de  de  "Wailly  (1874); 
celui  de  DelbouUe  (Paris.  1883j;  la  chantefable  iïAncassin  et  Mcolette. 
de  Suchier.  Paderborn,  1883,  etc. 

Voir  la  liste  de  ces  éditions  dans  G.  Korting,  Encyklopedie  und  Méthodo- 
logie der  romanischen  Philologie,  Ileilbronn,  1886,  3  vol.  in-8,  III,  310-336,  et 
Supplément,  12ij-132.  (L'ordre  est  alphabétique). 

S)  Enfin  de  très  nombreuses,  monographies  détachées,  dont  on  trouvera 
rénumération  dans  Korting,  16.  (III.  310-336  et  125-132).  Je  citerai  pour 
exemples  :  de  Wailly.  Mémoire  sur  la  langue  de  Joinville,  1868;  Jordan. 


oo2  LA   LANGIE  FRANÇAISE 

Mcirik  iind  SpracfiC  Rulehetif's,  GuUini,'on,  1888,  Diss.  ;  Friedwagner,  Ucbo' 
ilie  Sprdchc  (1er  altfranz.  HeUlcngcdichte  Uiioti  de  Bordeaux.  Padriborn.  181)1. 
III.  Plus  spécialement  enrore,  il  faudrait  distinguer  les  travaux  concer- 
nant la  Phonétique,  le  Lexique,  la  Morphologie  et  la  Syntaxe  de  rancien 
français. 

l'IKiNKTIul  K 

11  n'existe  pas,  à  ma  connaissance,  de  phonétique  particulière  de  Tancien 
français.  On  y  suppléera  facilement  à  l'aiile  de  celles  qui  se  trouvent  dans 
les  grammaires  et  les  monographies  mentionnées  plus  haut,  en  particulier 
à  l'aide  de  la  grammaire  de  Schwan.  Elle  donne,  p.  ,'.37  et  sv.,  une  bihliogra- 
Ithie  correspondante  aux  différents  paragraphes  du  traité.  Cf.  ma  Gram- 
maire historU/uc.  '^'^  édition,  p.  xi.iv  ;  Korting.  III,  I^.i-lMl)  et  complément 
116-1 17:  Neumann.  Die  roinaidschc  Philoloijie.  1880  (dans  l'Encyclopédie  de 
Schmid).  Il  existe  aussi  vn  bon  petit  Prcds  de  phoii('ti(jue  française  di' 
Bourciez  (Paris),  dont  le  vieux  français  fournit  naturellement  presque 
toute  la  matière. 

LEXICOI.dCIE 

La  lexicologie  théorique  n'est  pas  très  avancée.  (Voir  rindication  des  prin- 
cipaux travaux  dans  ma  Grain,  lii^i..  3''  éd.,  XLViii).  Mais  il  existe  des 
dictionnaires  très  précieux  :  Godefroy.  Dictionnaire  de  l'ancienne  lanr/iir 
française  et  Je  tous  ses  dialectes  du  neuvième  an  quinzième  siècle,  10  vol.  in-i". 
Paris.  1879  et  sniv.  L'auteur  commence  la  publication  du  supplément.  — 
La  Curne  de  Sainte-Palaye,  Dictionnaire  historique  de  rancien  lanijaqc 
français,  Mort.  ls7;>-188-\  il)  vol.  (ouvrage  composé  au  xviii"  siècle,  et 
vieilli).  —  Du  Gange.  Glossarium  medlœ  et  infimœ  latinitads.  Niort.  18S7. 
—  Bos.  Glossaire  de  la  langue  d'ail,  Paris,  1891. 

Cf.  pour  d'autres  indications,  Brunot,  Gram.  hist.,  wxix  ;  Korting. 
Encyct  .III.  Ifi'i.  Depuis  ces  publications  a  paru  la  grammaire  de  M.  Etienne, 
mentionnée  plus  haut,  dont  la  septième  partie,  malheureusement  trop  som- 
maire, p.  i(j.)-i82.  Iiaite  de  la  formation  des  mots. 

MdUI'UliLOOIE 

Pour  la  morphologie  je  renvoie  à  Meyer-Liil)ke.  Scliwan,  Darmesteter, 
Clédat,  etc.,  et,  d'une  manière  générale,  aux  ouvrages  cités  plus  haut.  Sur 
les  questions  de  détail,  Schwan  donne  tous  les  renvois  bibliographiques 
nécessaires  à  la  fin  de  son  volume.  Cf.  ma.  Grammaire  historique.  LI  et  suiv. 

SYNTAXE 

La  syntaxe  n'a  été  lOlijel  d'aucune  étude  d'ensemble,  sauf  dans  la 
grammaire  de  M.  Etienne.  .Mais  il  existe  un  grand  nombre  de  travaux 
détachés,  dont  quelques-mis  très  importants.  Les  uns  concernent  un  auteur 
ou  une  époque,  comme  Haase,  Syntaktische  Uutersuchungen  za  Villchar- 
donin  n.  Joinville,  Oppeln,  f88k  Les  autres  traitent  d'une  question.  Ainsi 
Clairin,  Du  génitif  latin  et  de  la  préposition  de,  Paris,  1880.  —  Gellrich. 
Sar  l'emploi  dr  l'article  en  vieux  français,  Langenhielau,  1881.  Diss.: 
Lenander,  L'emploi  du  temps  et  des  modes  dans  les  phrases  hi/pothêtiques 
jusqu'au  Xllh  siècle,  Lund.  188G,  Diss.  —  Gessner.  Zur  Lehrc  vom  frz. 
Pronomen.  Berlin.  l«8;i.  Je  ne  ]tuis,  pour  lénumération  de  ces  études,  que 
renvoyer  à  ma  Gramntaire  historique,  u  et  suiv..  où  on  li'ouvera  les  prin- 
cipales références  dans  un  ordie  systématique. 


BIBLIOGRAPHIK  533 

llM'I'nliTs    1)1     Kin.NCAIS    ET    I)E>    1.  WC.IES   ÉTIi  AN(;ÈRES 

Il  exisLc  un  recueil  di'^  mois  français  d'origine  orientale  ;  c'est  le  Dic- 
tionnaire éti/iiioloijiqiiij  des  nwts  d'origine  orientale  de  Marcel  Devic,  joint 
au  Supplément  de  Littré,  Paris,  Impr.  nat.,  1876.  On  y  trouvera,  parmi 
d'autres,  les  termes  de  provenance  arabe.  Sur  les  emprunts  des  Occiden- 
taux en  mots  et  en  choses  à  l'époque  des  Croisades,  voir  Prutz,  Kallur- 
i/eschichte  der  Kreuzzti(je,  Berlin,  iSS'A .  passiin .  et  à  la  fin  du  volume,  Qucllcn 
und  Beivcise.  p.  ;iGl.  Toutes  les  indications  philologiques  de  ce  livre  ne  sont 
pas  exactes,  et  doivent  être  contrôlées  avec  soin. 

Pour  les  rapports  entre  le  grec  et  le  français,  il  n'existe  aucune  élude 
générale,  en  dehors  des  livres  que  j'ai  cités  en  notes.  M.  Gustav  Meyer  vient 
de  recueillir  les  mots  grecs  de  provenance  romane,  mais  il  a  laissé  de  côté 
ceux  qui  sont  de  provenance  française. 

L'histoire  du  français  en  Angleterre  est  beaucoup  mieux  connue.  Voir 
eu  particulier  dans  Hermann  Paul.  Gritndriss  der  germanischen  Philologie, 
I,  T'J'J,  un  excellent  article  di'  lîelirens.  —  Cf.  Elze.  (inuidriss  der  engli- 
achen  Philologie,  2i()--2i;i.  —  Earet,  Etude  sur  la  langue  anglaise  au 
A7y«  siècle,  Paris,  188:{.  —  Jusserand,  Histoire  littéraire  du  peuple  anglais, 
Paris,  1891.  —  Freemann,  The  Aorinan  Conquest,  tome  V;  et  P.  Meyer. 
Prélace  des  Contes  }noraiiscz  de  Nicole  Bozon,  LU  et  suiv. 

Sur  l'élément  français  dans  l'anglais,  voir,  outre  Fouvi-age  de  Thommerel 
et  celui  de  Skeat,  cités  plus  haut,  J.  Payne,  The  nornian  Elément  in  the 
spoken  and  icrittcn  English  of  the  12,  13  and  I  i  centuries  and  in  our  provincial 
dialtcls  (Transactions  oflhe  Philological  Societi/.  1868-()9.  p.  3^2).  —  Behrens, 
Reitrage  zur  Geschichte  der  franz.  Sprache  in  England  {Frz.  Studicn,  \.  i).  — 
Skeat,  dans  ses  Principles  of  english  Etymology.  Oxford,  1891.  Ictme  11. 
étudie  avec  soin  et  compétence  tout  ce  qui  se  rattache  à  l'introduction  de 
mots  finançais. 

Pour  la  bildiographie  de  l'anglo-nuimand.  se  reporter  aux  sources  qui 
ont  été  indiquées  pour  la  bibliographie  des  dialectes.  Je  mentionnerai 
cependant  "Vising-,  Étude  sur  le  dialecte  anglo-normand  du  Xll^  siècle. 
l'psala,  188-',  et  Étude  sur  le  dialecte  anglo-normand  du  XIV  siècle  [Revue 
des  langues  romanes,  série  3,  t.  iX,  p.  18U). 

.\I\''   SIÈCLE 

Cette  période  est  une  des  plus  mal  connues  de  l'histoire  de  la  langue.  Je 
dois  les  renseignements  dont  j'ai  extrait  ce  qui  pouvait  intéresser  mou 
jjublic,  soit  à  des  recherches  personnelles,  soit  à  des  dépouillements  que 
jM.  Iluguet,  maître  de  conférences  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Caen,  a  bien 
voulu  faire  pour  moi,  dont  le  caractère  de  ce  livre  m'interdisait  malheu- 
reusement de  tirer  autant  de  profit  que  j'aurais  pu.  On  consultera  avec 
fruit  les  consciencieux  articles  d'Otto  Knauer  parus  dans  le  Jahrbuch  de 
Lemcke,  XII  et  suiv.  sous  ce  titre  :  HeUrage  zur  Keniitniss  der  franz.  Sprache 
des  A7\'''"  Jahrhuitderts;  on  y  trouvera  des  renseignements  sur  l'histoire 
des  formes  et  de  la  syntaxe.  Les  Lexiques  et  la  thèse  dv  Meunier  sur 
Oresme  en  fourniront  sur  le  vocabulaire.  Quant  à  la  syntaxe,  voir  surtout 
Ebering.  Si/ntalitischc  Sfadien  zu  Froissart,  Halle,  1881,  Diss.  —  Riese. 
liei-hcrclirs  sur  l'usage  sijnlaxique  de  Froissaii.  Halle,  1880. 


ONT  COLLABORÉ  A  CE  VOLUME 


M.M.  BÉDIER  (J()sc'|ili),  (loctciir  es  leltrcs,  maîlrc  de  confc'n'nccs  à  l'I^cdlc   nor- 
male siipérieLire. 

BRUNOT  (Ferdinand),  docleur  es  leUi-es,  niaîlre  de  roiifi'rences  à  la  Facullé 
des  lelLres  de  Paris. 

LANGLOIS  (Charles-V.),  dortenr  es  lettres,  cliariré   de   coiii's  à  la  Facullé 
des  lettres  de  Paris. 

LANGLOIS  (Ernest),  professeur  à  la  Faculté  des  lettres  de  Lille 

PETIT  DE  JULLEViLLE  (L.),  professeur  à  la  Faculté  des  lettres  de  Paris. 

PIAGET  (Artluir),  docteur  es  lettres,  professeur  à  la  Faculté  des  lettres  «le 
Neuchâtel. 

SUDRE  (Léopold),  docteur  es  lettres,  professeur  au  collège  Stanislas. 


TABLE  DES  MATIERES 


CHAPITRE  I 

LES  FABLES  ET  LE  ROMAN   DU    RENARD 

Par  ^1.  LiiopoLD  Sl'dke. 

1.  —  Les  fables. 

Développement  de  la  fable  au  moyen  âge,  i.  —  Les  Isopels,  7.  —  La 
morale  dans  les  Isopets.  11. 

//.  —  Les  romans  du  Renard. 

Roman  de  Renard,  14.  —  Sources  du  Roman  de  Renard,  18.  —  L'isen- 
grinus  et  le  Reinhart  Fuchs,  22.  —  Qualités  de  style  des  premières 
branches,  27.  —  Branche  du  Jugement  de  Renard,  29.  —  Le  Couronnement 
Renard,  158.  —  Renard  le  Nouveau,  41.  —  Renard  le  Contrefait,  47. 

Bibliographie,  5.i. 

CHAPITRE  II 

LES  FABLIAUX 

Par  M.  Joseph  Bédier. 

Définition  et  dénombrement  des  fabliaux,  57.  —  Naissance  et  formation 
du  genre,  60.  —  Les  fabliaux  considérés  comme  des  contes  traditionnels  et 
la  question  de  leur  origine   et  de  leur  propagation,  ('>3.  —   L"esprit  des 


0^6  TABLE  DES   MATIÉIIES 

l'abliaux,  08.  —  La  versification,  la  oompusition  et  le  style  des  fai)iiaux,  7'.). 

—  La  poflée  satirique  des  fabliaux,  85.  —  A  quel  public  s'adressaient  les 
l'abliaux?  UO.  —  Les  auteurs  des  l'abliaux,  0.").  —  Décadence  et  disparition 
du  j^enre,  1(12. 

Bibliographie.  I(i;>. 

CHAPITRE  III 

LE  ROMAN   DE  LA  ROSE 

l'.tr  M.  Krinest  Langlois. 

/■  —  Première  partie  du  Roman  de  la  Rose. 

Cinillaumc  de  Lorris.  lO.'i.  —  Sujet  et  cadre  du  Roinan  de  la  Rose,  UlS. 

—  Analyse  de  la  première  partie,  111.  —  (iuillaumc  de  Lorris  a-t-il  terminé 
son  poème?  110.  —  Valeur  littéraire  du  poème  de  (iuillaumc.  i.'O.  —  Com- 
paraison entre  les  deux  parties  dn  Roman  de  la  Rose,  1*22. 

//.  —  Deuxième  partie  du  Roman  de  la  Rose. 

Vie  et  ouvrages  de  Jean  de  Meun.  12;).  —  Analyse  de  la  seconde  pailic 
du  Roman  de  la  Rose,  1110.  —  Qualités  et  défauts  de  la  seconde  partie  du 
Roman  de  la  Rose,  li.i.  —  Succès  dn  Roman  de  la  Rose.  ii9.  —  Inlluence 
du  Roinan  de  la  Rose,  L'H. 

Bibliographie.  100. 

CHAPITRE  IV 
LITTÉRATURE  DIDACTIQUE 

Par    M.    ÂKTIIIR    l'iAflET. 

l'hilippe  de  Tliaon,  lO.i.  —  Bestiaires,  107.  —  Lapidaires,  172.  —  Imagos 
du  monde,  17i.  —  Le  Trésor  de  Brunet  Latin,  175.  —  Somme  des  Vices  et 
des  Vertus,  178.  —  Philippe  de  Novarc,  482.  —  Chastiements,  18,').  — États 
du  monde,  188.  —  Le  Livre  des  manières,  189.  — Le  Poème  moral,  191.  — 
Bibles,  191.  —  Le  Besant  de  Dieu,  lU.'i.  —  La  Dime  de  pénitence.  Le  Roman 
de  Fauvel.  L'Exemple  du  riche  homme  et  du  ladre,  199.  —  Le  Reclus  do 
Molliens,  201.  —  Rutebcuf,  202.  —  Satires  contre  les  clercs,  les  vilains,  les 
femmes,  20.).  —  Personnification  dos  vices  et  dos  vertus,  205.  —  Batailles, 
débats,  208.  —  Sermons  en  vers,  211. 

Bibliographie.  21  î . 

CHAPITRE  V 

SERMONNAIRES  ET  TRADUCTEURS 

Par  M.  Aiiiiii'i!   Pia(ii;t. 

/.  —  Sermonnaires.  —  Lani^ue  des  sermons. 

Opinion  de  M.  Lecoy  de  La  Marcbc,  218.  —  Opinion  de  M.  B.  llanréau,  220. 

—  Opinion  de  MM.  Bonrgain  et  Samonillan,  221.  —  Discussion  de  la  théorie 
de  M.  Lecoy  de  La  Marche.  221.  —  Style  m;iearoniqne,  22:i.  —  Homélies 
populaires,  227. 


TABLE   DES  MATIERES  557 

Des  origines  au  XIT  siècle. 
S;iinl  IkM-nanl.  22'.).  —  Maurice  de  Sully.  2:{:i. 

A7//"  et  XH'  siècles. 

Les  Frères  mendiants,  2^1.  —  (Jlergé  séculier,  23'J.  —  Jacques  de  Vitry. 
«  Sermones  ad  status.  »  «  Exempla.  »  Manuels  à  l'usage  des  prédicateurs,  2  il.— 
Excessive  familiarité  dos  sermons,  i't't.  —  Les  sermons  français  dederson.  2iii. 

A'  y  siècle. 
Mifhcl  Menol.  2oi.  —  Olivier  Maillard,  2oo. 

//.  —  Traducteurs. 

Jean  le  IJon  et  Pierre  Ijerçuire,  2G0.  —  Charles  V  et  >'icole  Oresnic,  2(52. 
—  Jacques  Bauchant.  Raoul  de  Presles,  Jean  (lolein,  Jean  Corbichon,  Jean 
Daudin,  264.  —  Denis  Foulechat,  2Go.  —  Simon  de  Hesdin,  Nicolas  de 
<;onesso,  Jean  de  Courlecuisse,  Laurent  de  Premierfait,  266.  —  Vasque  de 
Lucène.  267. 

Bibliographie,  26'.». 

CHAPITRE  VI 

L'HISTORIOGRAPHIE 

l'ar  M.  Cii.-V.  I.a.mu.ois. 

Historiens  et  Chroniqueurs,  271. 

/.  —  Des  origines  à  Vavènement  de  Louis  IX. 

Les  premiers  écrits  historiques  en  langue  vulgaire,  27  5-.  —  Poèmes  anglo- 
normands,  277.  —  Écrits  en  prose.  L'histoire.  282.  —  Ecrits  en  prose. 
<".hroniques,  28i. 

//.  —  De  l'avcnement  de  Louis  IX  à  Vavènement  des  Valois. 

Historiographie  en  vers,  291.  —  Historiographie  en  prose,  20o.  —  Chro- 
niques d'outre-mer,  308. 

///.  —  Depuis  ravrnement  des   Valois  jusqu'à  la  fin  du  XIV^'  siècle. 

Chroniques  en  vers,  312.  —Traductions  et  compilations  en  prose,  312. 

—  Chroniques  en  prose,  314. 

IV.  —  Dj  Froissart  à  Commines. 

Compilations  d'histoire  générale,  323.  —  Chroniques  domestiques,  323. 

—  Chroniques  offîcielles,  32i.  — Autres  chroniques,  journaux  et  mémoires. 
323.  —  Philip))e  de  Commines,  328. 

Bibliographie,  333. 


538 


TABLE   DES  MATIERES 


CHAPITRE  YIl 

LES  DERNIERS  POÈTES  DU   MOYEN  AGE 

Les  Conteurs.   —  Antoine  de  la  Salle. 
P;ir  M.   Petit  hk.  Jullevilli:. 

/.  —  La  poésie  au  XIV"  siècle. 

Guillaume  de  Machaul,  338.  —  Philippe  de  Vitry,  343.  —  Chrétien 
Legouais,  35  k  — Jean  Froissart,  355.  —  Eustache  Deschamps,  348. 

//.  —  La  poésie  au  XV"  siècle. 

Christine  de  Pisan.  357.  —  Alain  Chartier,  366.  —  Charles  d'Orléans. 
375.  —  Martin  Lefranc,  380.  —  Martial  d'Auvergne.  38k  —  François  Villon. 
;'85.  —  Les  Arts  poétiques,  392. 

///.  —  Les  conteurs.  —  A)ttoinc  de  la  Salle. 
Bibliographie.  3U7. 

CHAPITRE  VIII 

LE  THEATRE 

Par  M.  Petit  i>e  Jli.eevii.le. 


/. 


Tliédire  rcliirieiix. 


Origines  du  théâtre  ndigicux,  399.  —  Le  drame  d'.Vdam  (.xii"  siècle),  400. 
—  Jean  Bodel  et  Rutchour  (.xiii"  siècle),  401.  —  Miracles  dramatiques 
i.\iv«  siècle),  402.  —  (Irisélidis  (xiV  siècle),  405.  —  Les  Mystères  (xV  siè- 
i-lo).  405.  —  Origine  et  sens  du  nom  de  mystère,  iOG.  —  Cycles  drama- 
tiques, 408.  —  Les  personnages;  la  composition.  410.  —  Élément  comique 
dans  les  mystères,  412.  —  Versification,  langue  et  style  dans  les  mystères, 
U3.  —  Les  auteurs  des  mystères,  414.  —  Mise  en  scène  des  mystères,  415.  — 
Acteurs  des  mystères,  417.  —  Confrères  de  la  Passion,  418.  —  Fin  du 
théâtre  des  mystères,  420. 

//.  —  Théâtre  comique. 

La  comédie  en  France  au  moyen  âge,  421.  —  Origines  du  théâtre  comique. 
Les  jongleurs,  422.  —  Moralités,  424.  —  Farces,  427.  —  Sotties,  428.  —  Mono- 
logues, sermons  joyeux,  429.  —  Farces  et  sotties  politiques,  429.  —  Farces 
satiriques  contre  les  divers  états,  432.  — Farces  satiriques  contre  les  femmes, 
i35.  —  Acteurs  comiques  au  moyen  âge,  437.  —  Les  puys,  438.  —  Confréries 
joyeuses  :  Enfants  sans  souci,  438.  —  Les  basochiens,  45-0.  —  Les  écoliers, 
'i\\.  —  Les  comédiens.  m2. 

Bibliographie.  ii.>. 


TABLE   DES  MATIÈRES  ;j59 


CHAPITRK  I\ 
LA    LANGUE     FRANÇAISE 

Jusqu'à  la  fin  du  XIV    siècle. 
I*.ir  M.  l'^EUDiNAM)  Bruno  1. 

/.  —  Le  français  et  ses  dialectes. 

Le  provençal  et  ses  dialectes,  4o5.  —  Les  dialectes  français,  ^'.u.  — 
Progrès  du  français  de  France,  459.  —  Les  éléments  dialectaux  du  fran- 
çais, 46.']. 

//.  —  Tableau  de  l'ancien  français. 

Prononciation.  Les  voyelles  el  les  consonnes,  ÎGG.  —  Cliangemenls 
essentiels  survenus  depuis  l'époque  latine,  469.  —  Lc.vique.  Le  fonds  latin, 
474.  —  Le  fonds  étranger,  47o.  —  Le  fonds  savant,  470.  —  La  compo- 
sition, 'i78.  —  La  dérivation,  i-80.  —  Etendue  et  richesse  de  l'ancien 
lexique,  485.  —  Formes  grammaticales.  Changements  qui  les  atteignent 
du  IX''  au  xnv"  siècle,  490.  —  Les  formes  du  vieux  français  comparées  à 
celles  du  français  moderne,  f93.  —  Syntaxe.  Restes  d'habitudes  synthé- 
tiques, 199.  —  Variété  et  liberté,  501.  —  Défaut  de  précision  et  de  netteté. 
505. 

///.  —  Le  français  à  l'étranger. 

(idup  d'œil  général,  511.  —  Le  français  en  Asie  et  en  Afrique,  .il:}.  — 
Le  français  en  pays  grec,  517.  —  Le  français  en  Angleterre,  520.  —  Les 
|»remiers  travaux  sur  la  langue  française  en  Angleterre,  528.  —  Influence 
du  français  sur  l'anglais,  530. 

IV.  —  Le  A'/ F'  siècle. 

Nouvelles  tendances  dans  la  graphie,  535.  —  Changements  intérieurs. 
Les  formes,  536.  —  Désorganisation  de  la  déclinaison,  539.  —  L'iniluence 
savante,  541. 

Bibliographie,  550. 


TABLE    DES    PLANCHES 

CttNTENUES    DANS     LES    TOMES    I     ET     II 
(Moyen  âge,  des  origines  à  1500) 


l'I. 

IM. 

1 
II 

IM. 

III 

l'I. 

IV 

l'I. 

V 

PI. 

VI 

PI. 

vil. 

PI. 

VIII 

PI. 

IX. 

PI. 

X. 

PI. 

1 

PI. 

IL 

PI. 

III 

PI. 

IV 

V. 

VL 

VIL 

VIIL 

l\. 

X. 

TOME  I 

SKR.MliNTS     L>E    StRASBOLUG I.XXVI-  l.XXVIl 

Miracle  d'uxe  femme  qi'e   N.-I).   oauua    me   i.a   meh   ai;  mont 

Saint-Michel :!2-:!;! 

Une  page  du  manuscrit  d'Oxford  de  la  Chanson  de  Roland.  Gi-ilo 

Département   des   enfans   Aimeri lOt-IOli 

Meurtre  de  Renaud  de  Momtaiban I ni;-137 

Hector  blessé  dans  la  chambre  de  Heaitk I".i2-l',i:! 

La  prise  de  Troie ■2\C)-2\' 

Tristan  et  Iseut û'-l-ûl'.) 

MlMATIRE    extraite    DU    •<    LaNCELOT    EN    PROSE    •• oO  l-lKl'l 

1.  Le  Dieu  d'amour  donnant  des  enseignements  a  deux  amants. 
—  -2.  Le   Dieu  d'amour  apparaît  en  songe  a  l'auteur   du 

■■   Dkiîat  de  la   damoiselle  et   du   clerc   " .3('iO-rî(')l 


TOME  II 

Renard  sur  la  houe  de  Fortune \C>-i' 

Le  lai  d'Arisïote 7(1-77 

I.  Guillaume   de  Lorris   endormi  et   songeant.  —  2.  Jean  de 

Meun  continuant  le  Roman  de  la  Rose I20-I:il 

Image  du  Monde l7i-l7o 

Miroir  du  Monde   I7S-I79 

Frontispice  de  la  Chronique   de  Primat i'".»S-l>'.i;) 

Statues  de  Commines  et  de  sa  femme :i30-:i;il 

Ciiiustine  de  Pisan   écriva.nt  ses  iîallauls :îtiO-.'?('i| 

Chaules  d'Orléans 37('i-.'î77 

1.  La  reine  de  Portugal   condamnée  au   feu.    -  2.  Le  pape, 
l'empereur  et   la  fille   de  l'empereur   visitent   Rorert  le 

Diable iOl-tO:> 

.M.  —  Le  théâtre  ou  fut  .iouée  la  Passion,  a  Vai.enciennes,  en  |.J'i7.  410-417 


Cotilonimiers.  —  lin|,.  I'all.  BUODAKU. 


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